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Oeuvres complètes, tome 3 cover

Oeuvres complètes, tome 3

Chapter 91: CHAPITRE XC. Plus de peur que de mal.
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About This Book

The narrator unfolds a series of witty digressions and episodic scenes that portray family quarrels, domestic anxieties, and eccentric personalities. Central episodes follow a patriarch torn over how to spend a modest legacy, debating whether to fund his heir's customary foreign travels or to acquire a nearby common called Oxmoor, with each option prompting extended, humorous reflection on honor, economics, custom, and law. The text blends anecdote, philosophical asides, and playful narrative interruption to subvert linear storytelling while satirizing social pretensions and the narrator's own officious certainty.

CHAPITRE LXXVII.
L'Auteur s'égare.

Je disois au lecteur chrétien… chrétien!… sans doute, et j'espère qu'il l'est.—Et s'il ne l'est pas, j'en suis fâché pour lui. Mais qu'il s'examine sérieusement lui-même, et qu'il ne s'en prenne pas à mon livre.—

—Je lui disois, monsieur… car, en bonne foi, quand on raconte une histoire, suivant l'étrange méthode que j'ai prise, on est sans cesse obligé d'aller et de revenir sur ses pas, pour empêcher le lecteur de perdre le fil du discours.—Et si je n'avois pas eu le soin d'en user ainsi,—j'ai traité de choses si variées et si équivoques;—il y a dans mon ouvrage tant de vides et de lacunes;—les étoiles que j'ai placées dans quelques-uns des passages les plus obscurs, éclairent si peu un lecteur, disposé à perdre son chemin en plein midi, que… vous voyez que j'ai perdu le mien.

Oh! la faute vient uniquement de mon père et de sa pendule.—Et si jamais on dissèque mon cerveau, on y verra sans lunettes quelque lacune, produite par l'impertinente question de ma mère.

Quantò id diligentiùs in liberis procreandis cavendum, dit Cardan.

Donc, messieurs, vous voyez qu'il est moralement impossible que je retrouve le point d'où j'étois parti.

Il vaut mieux recommencer entièrement le chapitre.

CHAPITRE LXXVIII.
Derniers exploits de mon oncle Tobie.

Je disois au lecteur chrétien, au commencement du chapitre qui a précédé celui de l'apologie de mon oncle Tobie,—(je le disois en termes et dans un trope différens) que la paix d'Utrecht fut au moment de faire naître, entre mon oncle Tobie et son califourchon, le même éloignement qu'entre la reine et les confédérés.

Il est des gens qui ne descendent de leur califourchon qu'avec humeur et dépit, en lui disant: Monsieur, j'aimerois mieux aller à pied toute ma vie, que de faire désormais un seul quart de lieue avec vous.—Ce n'est pas ainsi que mon oncle Tobie descendit du sien; que dis-je? il n'en descendit point.—Il fut jeté par terre, et même avec malice; ce qui lui donna dix fois plus d'humeur.—Mais cette affaire est du ressort des Jockeis.

Quoi qu'il en soit, il est certain que la paix d'Utrecht produisit une sorte de brouillerie entre mon oncle Tobie et son califourchon.—Depuis la signature des articles, qui se fit en mars jusqu'au mois de novembre, ils n'eurent aucun commerce ensemble. A peine mon oncle Tobie fit-il de temps en temps quelques tours de promenade avec lui, pour s'assurer si le Havre et les fortifications de Dunkerque se démolissoient suivant les termes du traité.

Mais les François s'y portèrent avec tant de lenteur pendant tout l'été,—et M. Tugghes, député des magistrats de Dunkerque, présenta à la reine des suppliques si touchantes!—suppliant sa majesté de réserver sa foudre pour les fortifications qui pouvoient avoir encouru sa disgrâce, mais d'épargner… ah! d'épargner le môle en faveur du môle lui-même, lequel, dans sa situation dénuée de toute défense, ne pouvoit plus être qu'un objet de pitié;—et la reine (qui étoit femme) se laissa émouvoir si facilement, ainsi que ses ministres, qui avoient leurs raisons particulières pour ne pas désirer que la ville fût démantelée.—Enfin tout alla si lentement au gré de mon oncle Tobie, que la ville fut bâtie par le caporal, et toute prête à être démolie, plus de trois mois avant que les différens commissaires, commandans, députés, médiateurs et intendans leur permissent d'y travailler.—

Fatale inaction!

Le caporal étoit d'avis de commencer la démolition par les remparts du corps même de la place.—«Non pas, caporal, disoit mon oncle Tobie. Si nous commencions par la ville, la garnison angloise n'y seroit pas en sûreté pendant une heure, en cas d'attaque.—Et si les François étoient de mauvaise foi…—ma foi, dit le caporal, je ne m'y fierois pas.—Ces gens-là ne sont pas sûrs.—Tu me fâches toujours de parler ainsi, Trim, dit mon oncle Tobie. Le François est naturellement brave; et dès qu'il trouve une brêche praticable, c'est le premier peuple du monde pour s'élancer dans une place et s'en rendre maître.—Qu'ils y viennent, morbleu! s'écria le caporal, en levant sa bêche à deux mains, comme s'il alloit les renverser à ses pieds!—Qu'ils y viennent, s'ils l'osent!»—

«Dans ces cas-là, caporal, dit mon oncle Tobie, en faisant glisser sa main jusqu'au milieu de sa canne, et l'élevant ensuite comme un bâton de commandement, le premier doigt en avant,—dans ces cas-là, un commandant ne doit pas calculer ce que l'ennemi osera ou n'osera pas; il doit agir avec prudence.—Ainsi nous commencerons par les ouvrages extérieurs, tant du côté de la terre que du côté de la mer; le fort Louis, le plus éloigné de tous, sera démoli le premier,—le reste sautera l'un après l'autre, de droite et de gauche, toujours en nous retirant vers la ville;—après quoi nous détruirons le môle, nous comblerons le port; enfin nous rentrerons dans la citadelle que nous ferons sauter, et nous voguerons pour l'Angleterre.—Où nous voilà débarqués, dit le caporal.—Tu as raison, dit mon oncle Tobie, en reconnoissant son clocher.»

CHAPITRE LXXIX.
La scène change.

C'est ainsi qu'un ou deux entretiens de ce genre avec Trim sur la démolition de Dunkerque,—entretiens charmans, mais trop courts!—rappelèrent pour un moment à mon oncle Tobie le souvenir des plaisirs qu'il avoit perdus.—

Mais ce souvenir n'en étoit qu'une foible image.—La magie avoit disparu; et l'ame de mon oncle Tobie avoit perdu son ressort.—

Le calme, accompagné du silence, avoit pénétré dans le cabinet solitaire de mon oncle Tobie.—Ils avoient étendu leurs voiles de gaze sur sa tête; et l'indifférence, au regard vague et à la fibre lâche, s'étoit assise tranquillement à ses côtés.—

Son sang circuloit lentement dans ses veines, sans que Amberg, et Rimberg, et Limbourg, et Huis, et Bonn, pour une année,—et Landen, et Trarebach, et Drusen, et Dendermonde, en perspective pour celle d'après, en accélérassent le mouvement.—Les sappes, et les mines, et les blindes, et les gabions, et les palissades, n'éloignoient plus ce bel ennemi de l'homme, le repos.—En mangeant son œuf à souper, mon oncle Tobie ne forçoit plus les lignes françoises, d'où tant de fois traversant l'Oise, et voyant toute la Picardie ouverte devant lui, il marchoit aux portes de Paris, et s'endormoit au sein de la gloire.—Dans ses songes, il ne se voyoit plus arborant l'étendard d'Angleterre sur les tours de la Bastille, et ne se réveilloit plus la tête remplie de magnifiques idées.—

De plus douces rêveries, des vibrations plus chatouillantes, le berçoient mollement dans ses instans de sommeil.—La trompette de la guerre tomboit de ses mains.—Un luth la remplaçoit.—Un luth! doux instrument! le plus délicat, et le plus difficile de tous!—Eh! comment en joueras-tu, mon cher oncle Tobie?

CHAPITRE LXXX.
Dissertation sur l'Amour.

Oui, je l'ai dit,—je me le rappelle;—je ne sais plus où;—je ne sais plus quand.—Mais il n'importe.—Une ou deux fois avec mon étourderie ordinaire, j'ai dit que si je trouvois jamais le temps de donner au public l'histoire que l'on va lire des amours de mon oncle Tobie et de la veuve Wadman, j'étois assuré que l'on y trouveroit le système le plus complet qui ait jamais été donné au public, soit de la théorie, soit de la pratique de l'amour. J'ai dit de l'amour; et j'ajoute de la manière de faire l'amour.

Mais se seroit-on imaginé de-là que je donnerois une définition précise de l'amour? Ou que je déterminerois avec Plotin la part que Dieu et la part que le Diable peut y avoir?—

Ou, par une équation plus exacte, en supposant que l'amour est comme dix, que j'en assignerois avec Ficinius six parties à l'un, et quatre à l'autre?—

Ou que je déciderois avec Platon, que de la tête à la queue le Diable prend tout?—

—Fi donc! me dit Jenny, quel auteur cites-tu? Est-ce que Platon se connoissoit en amour?—

Auroit-on cru que je perdrois mon temps à examiner si l'amour est une maladie?—Ou que je m'embrouillerois avec Rhazez et Dioscoride, à rechercher s'il a son siége dans la cervelle ou dans le foie?—Ce qui me conduiroit à l'examen de deux méthodes très-opposées pour le traitement de ceux qui en sont attaqués.

—Une de ces méthodes est celle d'Aœtius, qui commençoit par des lavemens rafraîchissans, composés de chenevis et de concombre pilés,—qu'il faisoit suivre par de légères émulsions de lis et de pourpier, auxquelles il ajoutoit une prise de tabac, et quand il osoit s'y risquer, sa bague de topaze.

L'autre méthode, qui est celle de Gordonius, (chapitre 15. de amore) consiste à battre le malade jusqu'à ce qu'il tombe en pourriture: ad putorem usquè.

Insensé qui prétend concilier les systèmes de deux savans!—Mon père, qui étoit extrêmement versé dans les connoissances de ce genre, médita long-temps et sans fruit sur les traitemens proposés par Aœtius et Gordonius.—Enfin, au moyen d'une toile cirée et camphrée, qu'il substitua au bougran que le tailleur devoit employer pour mon oncle Tobie dans la ceinture d'une culotte neuve, mon père obtint le même effet que vouloit produire Gordonius, et d'une manière moins brutale.

On lira en leur temps les événemens qui en résultèrent.

CHAPITRE LXXXI.
Mon oncle Tobie devient amoureux.

Si le lecteur est curieux d'arriver à ces fameuses amours de mon oncle Tobie et de la veuve Wadman, il faut qu'il prenne patience, elles auront leur tour.—Quant à présent, je prétends seulement être dispensé de définir ce que c'est que l'amour, et tant que je pourrai me faire entendre à l'aide du mot, sans y ajouter d'autres idées que celles que j'ai en commun avec le reste des hommes; que me serviroit de dire ce que je pense de la chose?—Quand je ne pourrai plus aller, et que je me trouverai empêtré de tout côté dans ce labyrinthe mystique, alors je m'expliquerai avec plus de précision, et l'on verra ce que je pense sur l'amour.

Pour le moment, je me flatte d'être suffisamment entendu, en disant au lecteur que mon oncle Tobie tomba amoureux.—

Ce n'est pas que la phrase soit tout-à-fait de mon goût. Car, dire qu'un homme est tombé amoureux,—ou qu'il est profondément amoureux,—ou qu'il est dans l'amour jusqu'aux oreilles,—ou qu'il y est par-dessus la tête,—(ce qui, par l'analogie du langage, semble impliquer que l'amour est au-dessous de l'homme) c'est rentrer dans le système de Platon. Or, quoique l'on ait donné à Platon l'épithète de divin, je le déclare pour cela seul hérétique et digne de l'enfer.

Mais que l'amour soit ce qu'on voudra, mon oncle Tobie n'en devint pas moins amoureux.

Et peut-être, ami lecteur, que si vous eussiez été tenté de même, vous auriez succombé comme lui.—Car jamais vos yeux n'ont vu, jamais votre concupiscence n'a convoité un objet aussi séduisant que la veuve Wadman.

CHAPITRE LXXXII.
Portait de la veuve Wadman.

La veuve Wadman…—Mais je veux que vous fassiez vous-même son portrait.—Voici une plume, de l'encre et du papier: asseyez-vous, monsieur, et peignez-la à votre fantaisie.—Comme votre maîtresse, si vous pouvez,—et non comme votre femme, si votre conscience vous le permet.—Au reste, ne suivez que votre goût; je ne prétends point gêner votre imagination.—


Eh bien, monsieur!

La nature forma-t-elle jamais rien de si charmant et de si parfait?

Vous voyez cette veuve Wadman!—comment mon oncle Tobie lui auroit-il résisté?

—O trois fois, quatre fois heureux livre! tu contiendras donc une page au moins que la malice et l'ignorance ne pourront noircir ni falsifier.

CHAPITRE LXXXIII.
Dialogue.

Mistriss Brigitte apprit à Suzanne que mon oncle Tobie étoit amoureux de sa maîtresse, quinze jours au moins avant qu'il y eût pensé.—Suzanne en parla dès le lendemain à ma mère. D'après cela, je puis bien entamer l'histoire des amours de mon oncle Tobie, quinze jours avant leur existence.

—«J'ai à vous dire une nouvelle, monsieur Shandy, dit ma mère, qui vous surprendra beaucoup.»

Or, mon père étoit alors occupé à tenir son second lit de justice, et il réfléchissoit intérieurement sur les fatigues du mariage, quand ma mère rompit le silence.—

«Votre frère Tobie, dit ma mère, épouse mistriss Wadman.»—

«Le pauvre homme! dit mon père, il n'aura donc plus la liberté de se coucher en travers dans son lit!»

C'étoit un supplice cruel pour mon père, de ce que ma mère ne demandoit jamais l'explication des choses qu'elle ne comprenoit pas.

—Qu'elle soit ignorante, disoit mon père, c'est un malheur pour elle.—Mais elle peut faire une question.—

Ma mère n'en faisoit jamais.—Enfin elle est morte sans savoir si la terre tournoit ou ne tournoit pas; mon père le lui avoit expliqué plus de mille fois:—mais elle l'oublioit toujours.

Aussi la conversation alloit rarement plus loin entr'eux qu'une demande, une réponse et une réplique.—Ensuite ils reprenoient haleine pendant quelques minutes (comme dans l'affaire des culottes) et puis le dialogue.

«S'il se marie, dit ma mère, ce sera tant pis pour nous.»—

«Je n'en donnerois pas deux sous, dit mon père; il peut manger son bien de cette façon aussi-bien que d'une autre.»—

«J'en conviens, dit ma mère.» Là finit la demande, la réponse et la réplique dont je vous ai parlé.—

«Ce sera un passe-temps pour lui, dit mon père.»—

«Surtout, répondit ma mère, s'il peut avoir des enfans.»—

«Des enfans! s'écria mon père, le ciel ait pitié de moi!»

CHAPITRE LXXXIV.
Sur les lignes droites.

Ici j'avois fait un chapitre sur les lignes courbes, pour prouver l'excellence des lignes droites…

Une ligne droite! le sentier où doivent marcher les vrais chrétiens, disent les pères de l'église.—

L'emblême de la droiture morale, dit Cicéron.—

La meilleure de toutes les lignes, disent les planteurs de choux.—

La ligne la plus courte, dit Archimède, que l'on puisse tirer d'un point à un autre.—

Mais un auteur tel que moi, et tel que bien d'autres, n'est pas un géomètre; et j'ai abandonné la ligne droite.—

CHAPITRE LXXXV.
Je prends la poste.

J'ai promis quelque part au lecteur que je lui donnerois deux volumes de cet ouvrage par an, pourvu que mon maudit asthme, que je redoute à présent plus que le diable, voulût me le permettre.—Et, dans un autre endroit (je veux être pendu si je sais où) j'ai posé ma plume et ma règle en croix sur ma table, pour donner plus de poids à mon serment; et j'ai juré que je soutiendrois cette allure quarante ans de suite, s'il plaisoit à la fontaine de la vie de me fournir aussi long-temps bonne santé, bon courage, et joyeuse humeur.

Pour mon humeur, je n'ai qu'à m'en louer; quoiqu'il lui arrive de me promener à cheval sur un bâton dix-neuf heures sur les vingt-quatre, je n'ai que des remercîmens à lui faire.—O mon humeur, que ne vous dois-je pas!—c'est vous qui m'avez fait parcourir joyeusement l'âpre sentier de la vie, et qui, parmi tous les maux qu'elle entraîne, ne m'avez jamais laissé connoître les soucis.—Jamais vous ne m'avez abandonné; jamais vous ne m'avez teint les objets en noir ni en pâles couleurs.—Au contraire, dans les dangers, vous avez toujours doré mon horizon avec les rayons de l'espérance; et quand la mort elle-même est venue frapper à ma porte, vous l'avez congédiée d'un ton si gai et d'un air si dégagé, qu'elle a cru s'être trompée.—

«—Il y a ici quelque méprise, a-t-elle dit.»

—Je ne crains rien tant au monde que d'être interrompu au milieu d'une histoire; et quand la mort se présenta, je racontois à mon ami Eugène le vieux conte d'une religieuse qui se croyoit changée en poisson, et celui d'un moine condamné juridiquement pour avoir mangé un missel;—et je discutois plaisamment l'importance du cas et la justice de la procédure.—

«Ce ne sauroit être, dit-elle, le grave personnage que je cherche; voyons ailleurs.»

«—Tu l'as échappé belle, Tristram, me dit Eugène, en me prenant la main, après que j'eus fini mon histoire.»—

«Je ne tiens rien encore, Eugène, répliquai-je; et puisque l'infâme bâtarde a découvert mon logis…»—

«Bâtarde est le mot, interrompit Eugène; car c'est par le péché qu'elle est entrée dans le monde.—Il ne m'importe guère, lui dis-je, par où elle y est entrée; ce que je lui demande, c'est de ne pas m'en faire sortir si brusquement.—J'ai quarante volumes à écrire, et quarante mille choses à dire et à faire, que toi seul au monde, mon cher Eugène, pourrois dire et faire pour moi. Tu vois comme elle m'a déjà pris à la gorge; (en effet, je pouvois à peine me faire entendre d'Eugène à travers une petite table).—Tu vois que je ne suis pas un champion de sa force en champ clos.—Ne ferois-je pas mieux, tandis qu'il me reste encore quelques esprits épars, et que ces deux jambes (soulevant une des miennes) et que ces deux jambes d'araignée peuvent encore me porter,—ne ferois-je pas mieux de gagner pays, et de chercher mon salut dans la fuite?—C'est mon avis, mon cher Tristram, dit Eugène.—Eh bien! dis-je, par le ciel! je vais la mener un train dont elle ne se doute guère. Je galoperai sans retourner la tête jusqu'aux bords de la Garonne;—je m'enfuirai au plus haut du Vésuve,—et de-là à Joppé,—et de Joppé au bout du monde.—Viens, mon ami, dit Eugène, en me tendant la main.»

Le mouvement d'Eugène et sa tendre affection pour moi, rappelèrent dans mes joues le sang qui en avoit été banni si long-temps.—C'étoit un cruel moment pour lui dire adieu. Il me conduisit à ma chaise; je montai en le regardant:—il me tendit encore la main.—Allons! m'écriai-je.—Le postillon enleva ses chevaux d'un coup de fouet: nous partîmes comme l'éclair; et en six tours de roue nous fûmes à Douvres.

CHAPITRE LXXXVI.
Je m'embarque.

«Cependant, dis-je, en regardant les côtes de France, il seroit à propos qu'un homme connût son propre pays, avant d'aller chercher celui des autres.—Or, je n'ai visité ni l'église de Rochester, ni les chantiers de Chatham, ni Saint-Thomas de Cantorbery,—quoique tout cela se trouvât sur ma route.

—»Mais, à la vérité, je suis dans un cas particulier.»—

Ainsi, sans autres réflexions, je sautai dans le paquebot; en cinq minutes nous fûmes sous voile, et nous voguâmes comme le vent.

—«Dites-moi, capitaine, lui dis-je en entrant dans la cabine, est-il jamais arrivé à quelqu'un de mourir dans votre paquebot?»—

«Bon! répliqua-t-il, on n'a seulement pas le temps d'y être malade.»—

«Chien de menteur! m'écriai-je, je suis déjà malade comme un cheval.—Qu'est-ce ceci? Aye!—aye!—tous mes vaisseaux sont rompus;—le sang, la lymphe, le fluide nerveux, les sels fixes et volatils, tout est confondu pêle-mêle.—Bon Dieu!—tout tourne autour de moi comme cent mille tourbillons.—Je ne sais plus ce que je veux dire.

»Aye,—aye,—aye,—aye!—Capitaine, quand serons-nous à terre?—Ces marins ont des cœurs de roche.—Oh! je suis bien malade.—Garçon, apporte-moi de l'eau chaude.—Madame, comment vous trouvez-vous?—Mal, monsieur, très-mal.—Oh! très-mal.—Je suis,—je suis morte.—Est-ce la première fois? Non, monsieur, c'est la seconde, la troisième, la sixième, la dixième.—Diable!—Oh! oh! quel tapage sur notre tête! Holà! garçon, qu'est-ce qui arrive?»—

«Le vent ne cesse de tourner.—La mer est grosse.—Est-ce la mort? eh bien! je verrai comme elle est faite.—Eh bien! garçon?»—

«Quel bonheur! le vent tourne encore. Nous voilà dans le port.—Oh! le diable te tourne!»—

«Capitaine, dit la dame, pour l'amour de Dieu! que je descende la première.»

CHAPITRE LXXXVII.
Elles sont trois.

De Calais à Paris, il y a trois routes différentes; et rien n'est plus fâcheux pour un homme qui est pressé.—Il faut écouter tant de choses en faveur de chaque route, de la part des députés des différentes villes qui s'y rencontrent, qu'un voyageur perd communément une demi-journée pour se décider par où il passera.—

La première de ces routes est par Lille et Arras; c'est la plus longue, mais la plus intéressante et la plus instructive.

La seconde est par Amiens; c'est celle qu'il faut prendre si l'on veut voir Chantilly.—

Et la troisième est par Beauvais; on la prend si l'on veut.—

—C'est ce qui fait que beaucoup de gens la préfèrent.

CHAPITRE LXXXVIII.
J'accepte le défi.

Avant de quitter Calais, diroit un voyageur écrivain, il ne sera pas mal à-propos de donner quelques détails sur cette ville.—Et moi je pense que ce seroit très-mal à-propos.—Ne peut-on traverser paisiblement une ville, et la laisser comme on l'a prise, quand on n'a rien à démêler avec elle?—A quoi sert d'en visiter toutes les rues, et de tirer sa plume à chaque ruisseau que l'on saute (uniquement, à mon avis, pour le plaisir de la tirer)?—En effet, si nous pouvons en juger d'après tout ce qui a été écrit dans ce genre, par tous ceux qui ont écrit et puis galopé,—ou qui ont galopé et puis écrit, ce qui est encore différent;—ou qui, comme je fais en ce moment, ont écrit en galopant;—depuis le grand Adisson, qui fit ce métier avec ses livres d'école sous le bras, jusqu'à ceux qui le font encore sans avoir jamais été à l'école,—nous trouverons qu'il n'y a pas un galopeur d'entre nous, qui n'eût mieux fait de se promener au pas autour de son champ (en supposant qu'il eût un champ) et d'écrire à pied sec ce qu'il avoit à écrire, plutôt que de courir les mers pour n'écrire que les mêmes choses.—

Quant à moi, comme le ciel est mon juge (et c'est toujours à lui que je porte mon dernier appel) excepté le peu que m'en a dit mon barbier en repassant mes rasoirs, je ne connois non plus Calais que le Grand-Caire.—Il étoit nuit close quand j'y arrivai, et il n'étoit pas jour quand j'en repartis.

—Cependant, avec le peu que j'en sais, avec ce que je ramasserai de droite et de gauche, et que je coudrai ensemble,—je gage dix contre un que je m'en vais écrire sur Calais un chapitre aussi long que mon bras, et que j'en ferai un détail si circonstancié et si satisfaisant, sans omettre une seule particularité digne de la curiosité d'un voyageur que l'on me prendra pour un clerc de ville de Calais.—Et où seroit la merveille, monsieur? Démocrite qui rioit dix fois plus que je n'ose faire, n'étoit-il pas clerc de ville d'Abdère?—Et cet autre dont j'ai oublié le nom, et qui étoit plus sage que Démocrite et que moi, n'étoit-il pas clerc de ville d'Ephèse?

—Et de plus, monsieur, ce que je dirai de Calais aura tant de bon sens, d'érudition, de vérité et de précision…

Mais je vois à votre air que vous ne m'en croyez pas.—Eh bien! monsieur, lisez pour votre peine le chapitre suivant.

CHAPITRE LXXXIX.
Calais.

Calais, Calatium, Calusium, Calesium.

Cette ville, si vous en croyez ses archives, (et je ne vois aucune raison de les révoquer en doute) n'étoit autrefois qu'un petit village appartenant aux anciens comtes de Guines. Elle contient aujourd'hui près de quatorze mille habitans, sans compter quatre cents vingt feux dans la ville basse ou les faubourgs. Il faut supposer qu'elle ne sera arrivée que par degré à sa grandeur actuelle.

Il y a dans la ville quatre couvens et une seule église paroissiale. J'avoue que je n'en ai pas pris la mesure exacte; mais il est aisé d'en approcher par conjecture.—Car, comme la ville renferme quatorze mille habitans, si l'église peut les contenir, elle doit être d'une grandeur considérable;—et si elle ne le peut pas, il est ridicule de n'en avoir pas une autre.—Elle est bâtie en forme de croix, et dédiée à la vierge Marie. Le clocher, au haut duquel est une flèche, est placé au milieu de l'église, et porté sur quatre piliers de forme élégante et assez légère, mais cependant suffisamment solides.

L'église est ornée de onze autels, dont la plupart sont plus élégans que riches. Le maître-autel est un chef-d'œuvre en son genre. Il est de marbre blanc; et, suivant ce qu'on m'a dit, il a près de soixante pieds de haut. S'il en avoit davantage, il seroit aussi haut que le mont Calvaire; d'où je conclus qu'en conscience il est d'une hauteur raisonnable.—

Rien ne m'a frappé davantage que la grande place, que nous appelons en anglois carrée. Je ne saurois dire si elle est bien pavée et bien bâtie; mais elle est au centre de la ville, et la plupart des rues (du moins celles de ce quartier) y aboutissent.—Si l'on avoit pu avoir une fontaine à Calais, ce qui paroît impossible, il n'est pas douteux qu'on l'eût placée au centre de ce carré, où elle auroit fait un très bel effet;—quoique ce carré ne soit pas précisément un carré: car il est de quarante pieds plus long de l'est à l'ouest, que du nord au sud.—Aussi les François en général ont-ils plus de raison de les appeler des places, n'étant presque jamais des carrés parfaits.

La maison-de-ville est assez laide, et conséquemment peu digne d'être mise en vue; sans quoi elle auroit pu briller sur cette place, à côté de la fontaine. Mais elle suffit pour sa destination, et est assez spacieuse pour contenir les magistrats qui s'y rassemblent de temps en temps.—De sorte que l'on peut présumer que la justice y est réguliérement distribuée.

Je suis, comme l'on voit, fort instruit sur ce qui concerne la ville; mais comme il n'y a rien de curieux dans le Courgain, je m'en suis peu occupé. C'est un quartier séparé de la ville, qui n'est habité que par des matelots et des pêcheurs. Il consiste en une quantité de petites rues proprement bâties; la plupart des maisons sont en brique. Il est extrêmement peuplé; mais cette population s'explique par le genre de nourriture de l'espèce de gens qui y demeurent.

Au reste, un voyageur peut l'aller visiter pour se satisfaire.

Mais il ne faut pas qu'il oublie la tour du guet; elle mérite d'être vue. On l'appelle ainsi à cause de sa destination; parce qu'en temps de guerre elle sert à découvrir les ennemis, qui pourroient s'approcher de la place du côté de terre, ou du côté de mer, et à en donner avis.—Mais elle est d'une hauteur si prodigieuse, et attire vos regards si continuellement, que l'on ne peut s'empêcher d'y faire attention malgré soi.

Je fus très-fâché de ne pouvoir obtenir la permission de visiter les fortifications, qui sont les plus fortes du monde, et qui, depuis qu'elles ont été commencées jusqu'à nos jours, c'est-à-dire, depuis Philippe de France, comte de Boulogne, jusqu'au moment où j'en parle, ont coûté (suivant le calcul d'un ingénieur Gascon) plus de cent millions de livres.—Il est à remarquer que c'est à la tête de Graveline, du côté où la ville est naturellement la plus foible, qu'on a dépensé le plus d'argent; tellement que les ouvrages extérieurs s'étendent beaucoup dans la campagne, et occupent un grand terrein.

Cependant, quoique l'on ait pu dire et faire, il faut convenir que Calais n'a jamais été aussi important par lui-même que par sa position, et cette entrée facile qui a été tant de fois fournie à nos ancêtres pour pénétrer en France. Mais cet avantage n'étoit pas même sans inconvéniens; et Calais a été pour l'Angleterre dans ces temps-là une source de querelles, aussi répétées que Dunkerque dans le nôtre. On regardoit à bon droit cette ville comme la clef des deux royaumes; et c'est de-là que sont venus tant de débats, pour savoir qui la garderoit.

De ces débats, le plus mémorable fut le siége, ou plutôt le blocus de Calais par Edouard III. La ville résista une année entière aux efforts de ses armes, et se défendit jusqu'à la dernière extrémité; la famine seule l'obligea de se rendre.—Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre, qui s'offrit le premier comme victime, pour sauver ses concitoyens, a placé le nom de ce généreux magistrat parmi ceux des héros.—Et, comme ce détail ne prendra pas plus d'une cinquantaine de pages, ce seroit faire au lecteur une injustice criante, que de ne pas lui donner le détail exact de cet événement romanesque et du siége lui-même, dans les propres mots de Rapin Thoiras.

CHAPITRE XC.
Plus de peur que de mal.

Mais ne craignez rien, ami lecteur, je dédaigne d'en user ainsi.—Il suffit que je vous aie en mon pouvoir.—Mais faire usage de l'avantage que le hasard et la plume m'ont donné sur vous! la chose seroit indigne de moi. Non, par ce feu tout-puissant qui échauffe les cervelles visionnaires, et illumine les esprits dans les méditations extatiques, avant que j'abuse ainsi d'une créature innocente qui se trouve à ma merci,—avant que j'exige de vous le prix de cinquante pages que je n'ai aucun droit de vous vendre,—nu comme je suis, j'aimerois mieux brouter l'herbe des montagnes, et sourire de ce que le vent du nord ne m'apporteroit ni abri ni souper.—

—Ainsi, camarade, partons; et mène-moi ventre à terre à Boulogne.

CHAPITRE XCI.
Boulogne.

»A Boulogne, dirent-ils! bon! voici une recrue, nous voyagerons ensemble.—Messieurs, leur dis-je, j'en suis fâché. Mais je ne saurois m'arrêter, ni boire rasade avec vous.—Je suis poursuivi de trop près.—A peine aurai-je le temps de changer de chevaux. Holà, garçon! pour l'amour de Dieu, dépêche.—

C'est quelque criminel de haute trahison, dit le plus bas qu'il pût un très-petit homme, à l'oreille de son voisin qui étoit très-grand.—Ou peut-être, dit le grand homme, quelque assassin.—Bien trouvé, leur dis-je, Messieurs.—Non, dit un troisième, il est chargé de dépêches de la cour.—

—Ma belle enfant, dis-je à une jeune fille qui passoit légérement avec ses heures sous le bras, vous êtes fraîche et vermeille comme le matin.—(Le soleil qui se levoit alors donnoit du prix à ce compliment).—Chargé de dépêches, dit un quatrième!—(La jeune fille me fit un salut gracieux, je lui envoyai un baiser.)—Chargé de dépêches, continua-t-il, je n'en crois rien: il est chargé de dettes.—Oh! oui, de dettes certainement, dit un cinquième.—Je ne voudrois pas, dit le nain qui avoit parlé le premier, je ne voudrois pas payer ses dettes pour mille louis.—Ni moi, dit le géant, pour dix mille.—Encore bien trouvé, dis-je, Messieurs.

Hélas, Messieurs! je n'ai d'autres dettes que celle que je dois à la nature. Je ne lui demande que du temps, et je promets de lui tout payer.—Mais, ô ciel! madame, auriez-vous le cœur assez dur pour arrêter un pauvre voyageur, qui suit son chemin sans nuire à personne? Arrêtez,—arrêtez-moi plutôt ce squelette hideux, l'effroi du pécheur, dont les jambes si longues menacent sans cesse de m'atteindre. C'est vous, madame, qui l'avez mis à ma poursuite:—de grâce, s'il n'est plus qu'à quelques postes, madame, ma chère dame, arrêtez-le, arrêtez-le.—

Mon hôte irlandois crut que je m'adressois encore à la jeune fille. «C'est dommage, dit-il, qu'elle soit si loin; toute cette galanterie est perdue pour elle.»

Peste soit du nigaud!

Est-ce là tout ce que vous avez de curieux à Boulogne?—

Par Jésus! il y a le plus beau séminaire…—

Un séminaire est une belle chose, dis-je.»

CHAPITRE XCII.
Il y a toujours quelque fer qui cloche.

Quand l'impatience des désirs d'un homme précipite ses idées quatre-vingt-dix fois plus vîte que le véhicule qui le porte, il perd toute retenue; et malheur au véhicule, malheur à tous ses accessoires, de quelque nature qu'ils soient, sur lesquels il exhale le mécontentement de son ame.

J'évite le plus qu'il m'est possible de porter un jugement définitif sur les hommes et sur les choses, quand je suis dans un mouvement de colère.—

Ainsi la première fois que la chose m'arriva, je me contentai de dire: Plus on se presse, plus on fait de sottises. La seconde, troisième, quatrième et cinquième fois, je m'en tins à cette réflexion, et je ne m'en pris qu'au second, troisième, quatrième et cinquième postillon.—Mais la même marotte durant toujours, et durant sans exception de la cinquième à la sixième, septième, et jusqu'à la dixième fois, je ne pus m'abstenir d'englober toute la nation dans une réflexion générique que je fis en ces termes:

Il y a toujours dans une voiture françoise quelque chose qui va mal à la sortie de chaque poste.

Ou bien en changeant la proposition:

Un postillon François ne sauroit faire un quart de lieue sans avoir besoin de descendre.

Et quoi encore de nouveau?—Diable! une soupente cassée! une dent de loup rompue! un trait défait! une bande, un écrou, une courroie, une boucle, un ardillon…

N'imaginez pas pourtant que je me croie en droit de maudire la chaise de poste ni le postillon pour des accidens de cette espèce;—ni que je jure par le Dieu vivant que je ferai plutôt le reste du chemin à pied;—ni que je consente à être damné si l'on me voit remonter dans une pareille voiture,—non, je m'arme du plus beau sang froid, et je reconnois qu'en quelque pays que je voyage, il y aura toujours quelque écrou, courroie, boucle, ou ardillon qui viendra à manquer.—Ainsi je ne m'échauffe jamais, je prends le bon et le mauvais selon qu'ils se présentent, et je poursuis mon chemin.—

—«Fais-en de même, mon garçon, lui dis-je.» Il avoit déjà perdu cinq minutes en descendant de cheval pour prendre un morceau de pain bis qu'il avoit fourré dans une des poches de la voiture: puis il étoit remonté, et cheminoit à son aise pour le mieux savourer. «Allons, postillon, dis-je, plus vivement.» Mais pour cela je pris un ton tout-à-fait persuasif; je fis sonner une pièce de vingt-quatre sols contre la glace, prenant soin de lui en présenter le côté plat, comme il retournoit la tête.—Le drôle, pour me montrer qu'il me comprenoit, me fit une grimace qui s'étendit d'une oreille à l'autre, et qui, derrière son museau de suie, me découvrit une rangée de perles, telles qu'une reine auroit donné tous les joyaux de sa couronne pour en avoir autant.

—Juste ciel! à qui dépars-tu de tels trésors! quelles dents pour du pain bis!

Et comme il finissoit sa dernière bouchée, nous entrâmes à Montreuil.

CHAPITRE XCIII.
Jeanneton.

Il n'y a point à mon gré de ville en France qui se présente mieux sur la carte que Montreuil. J'avoue qu'elle ne se présente pas si bien sur le livre de poste, ni même sur le chemin; et si vous y passez jamais, vous serez de mon avis: elle est pitoyable à voir.

Cependant Montreuil en ce moment possède une merveille;—c'est la fille du maître de poste. Elle a passé dix-huit mois à Amiens, et six à Paris; elle y a fait son apprentissage; ainsi elle tricotte, elle coud, danse et joue de la prunelle en perfection.

Mais voyez l'étourdie avec ses œillades! pendant les cinq minutes que je me suis arrêté à la regarder, elle a laissé échapper au moins une douzaine de mailles à son bas de fil blanc!—Oui, oui, je vous vois, fine matoise, et je vois votre bas. Il est long et étroit; il est inutile que vous l'attachiez avec une épingle sur votre genou.—Le bas est fait pour votre jambe, il vous ira le mieux du monde.

—Où cette créature a-t-elle pris ces belles proportions qui fourniroient des modèles au statuaire? La nature lui auroit-elle révélé son secret?

O nature! tes ouvrages effacent tous ceux de l'art.—Jeanneton est belle sans connoître les faces et les tiers de face.—Elle est belle comme toi et par toi…—Mais que son attitude est heureuse! Saisissons cet instant pour la peindre; c'en est fait, je tire mes crayons;—et puissé-je n'en faire usage de ma vie, si je ne viens pas à bout de vous montrer Jeanneton aussi au naturel, que si je voyois ses formes à travers un linge mouillé!—

—Mais ces messieurs préfèrent peut-être que je leur donne la longueur, la largeur et la hauteur de l'église de Montreuil;—ou le plan de la façade de l'abbaye de Saint-Austreberte?—Eh, messieurs! tout y est, je suppose, dans l'état où les charpentiers et les maçons l'ont laissé; et tout y restera ainsi pendant cent ans encore, si la foi en Jésus-Christ dure aussi long-temps.—Vous pouvez prendre ces mesures-là à votre aise.—

Mais pour toi, Jeanneton, celui qui veut te mesurer doit s'y prendre à l'heure même.—Tu portes en toi les principes du changement; et quand je considère les vicissitudes de cette vie passagère, je frémis de l'avenir qui t'attend.—Avant deux ans peut-être, tes belles formes seront détruites, et ta jolie taille sera perdue.—Tu passeras comme une fleur, et ta beauté disparoîtra comme l'ombre.—Eh! que sais-je? cette innocence qui t'embellit encore, tu la perdras peut-être! qui peut répondre d'une foiblesse?—Je ne serois pas caution de ma tante Dinach, si elle vivoit encore;—que dis-je? je le serois à peine de son portrait, s'il eût été fait par Reynolds.

—Mais le nom seul de ce maître de l'art me fait tomber le pinceau des mains.—Je ne ferai point le portrait de Jeanneton.

Il faut, monsieur, que vous vous contentiez de l'original; et si la soirée est belle, quand vous passerez à Montreuil, vous pourrez le voir par votre portière, tandis que vous changerez de chevaux.—Mais faites mieux: et à moins que vous ne soyez aussi pressé que moi, et par d'aussi fâcheuses raisons, arrêtez-vous une nuit, vous trouverez Jeanneton tant soit peu dévote;—mais, monsieur, tant mieux. C'est le tiers de votre besogne de fait.

Bon Dieu! cette fille a brouillé toutes mes idées: je ne saurois m'arrêter plus long-temps à la regarder.

CHAPITRE XCIV.
Abbeville.

Dès que j'eus fait cette réflexion, et puis cette autre: que la mort étoit peut-être déjà sur mes talons,—ô ciel, m'écriai-je! que ne suis-je déjà à Abbeville, ne fût-ce que pour voir les cardeurs et les fileuses de ce pays-là! Nous partîmes pour Abbeville.

De Montreuil à Nampont,—poste et demie.

De Nampont à Bernay,—poste.

De Bernay à Nouvion,—poste.

De Nouvion à Abbeville,—poste et demie.—

Mais les cardeurs et les fileuses d'Abbeville étoient tous couchés.

CHAPITRE XCV.
Le remède à côté du mal.

De quel avantage infini ne sont pas les voyages!—ils échauffent quelquefois; mais il est un remède innocent, dont le chapitre suivant nous donnera l'idée.

CHAPITRE XCVI.
L'Apothicaire.

Ah! monsieur Clistorel, vous voici; passez dans ma garde-robe.—Je ne vous demande que cinq minutes.

—Si je pouvois faire ainsi mes conditions avec la mort comme avec mon apothicaire, et décider le temps et le lieu où elle doit me prendre,—je lui déclarerois que je ne veux point que ce soit en présence de mes amis.—Aussi, toutes les fois qu'il m'arrive de penser au genre et aux circonstances de cette grande catastrophe, (circonstances qui m'occupent et me tourmentent dix fois plus que la catastrophe elle-même,) je ne manque pas de supplier ardemment le souverain dispensateur de toutes choses, qu'il arrange les miennes de façon que la mort ne me surprenne pas dans ma propre maison; mais plutôt dans quelque auberge commode.—

Dans ma maison, je sais ce que c'est.—L'affliction des miens, leur empressement à m'essuyer le front, à arranger mon oreiller,—ces petits et derniers services que me rendroit la main frissonnante de la pâle amitié, me déchireroient le cœur au point que je mourrois d'un mal dont mon médecin ne se douteroit pas.—Au lieu que dans une auberge, je suis assuré de mourir en paix; j'achète avec quelques guinées le peu de services dont j'ai besoin. Ces services me sont rendus avec une attention froide, mais exacte.

Prenez garde pourtant: cette auberge ne doit pas être celle d'Abbeville. Elle est par trop mauvaise.—N'y eût-il pas d'autre auberge dans le monde entier, j'excepterai celle-ci de la capitulation.

—Ainsi, garçon,

«Que les chevaux soient prêts demain matin à quatre heures.—A quatre heures; oui, monsieur.—Si tu me manques d'une minute, par sainte Geneviève! je ferai un tel carillon dans la maison, que les morts s'y réveilleront.»

CHAPITRE XCVII.
Prédiction de David.

Rendez-les, mon Dieu, semblables à une roue. C'est un sarcasme amer que David, par un esprit prophétique, lançoit contre ceux qui entreprennent le grand tour, et contre cet esprit turbulent qui les y porte;—cet esprit qui, suivant la prédiction de ce même David, doit accompagner les enfans des hommes jusqu'à la consommation des siècles.

«Aussi, suivant l'opinion du célèbre évêque Hall, c'est une des plus sévères imprécations que le saint roi ait jamais proférées contre les ennemis du Seigneur.—C'est comme s'il eût dit: Je désire qu'ils tournent éternellement.—Un mouvement si violent, continue le saint évêque, qui étoit d'une grosse corpulence, un mouvement si violent est l'image de l'enfer, de même que le repos est l'image du paradis.»

Moi qui suis d'une corpulence chétive, je pense tout différemment; et je trouve au rebours que le mouvement est l'ame de la vie, et que l'inaction et la lenteur sont le partage de la mort.

—«Holà! oh! ils sont tous endormis!—atelez les chevaux;—graissez les roues;—attachez la malle;—remettez ce clou qui manque:—je ne veux pas perdre une minute.»

Or, la roue dont nous parlons, dans laquelle, et non pas sur laquelle, (car c'eût été en faire la roue d'Ixion) dans laquelle, dis-je, David maudissoit ses ennemis, devoit (dans l'opinion de l'évêque Hall, et vu sa conformation) être une roue de chaise de poste; soit qu'il y eût des chaises de poste en Palestine ou non.—Et d'après ma façon de penser, ce devroit être une roue de charrette mal graissée, criant à chaque pas, et gravissant lentement les montagnes dont ce pays étoit rempli.—Si jamais je deviens commentateur, je rapporterai les preuves de cette opinion.

J'aime les Pythagoriciens beaucoup plus que je n'ai jamais osé en convenir avec ma chère Jenny.—J'aime leur χωρισμὸν ἀπὸ τοῦ Σώματος, εἰς τὸ καλῶς φιλοσοφεῖν. Commencez par vous séparer de ce corps terrestre, si vous voulez apprendre à raisonner.

C'est notre corps en effet qui nuit à notre raison. Nous sommes dominés par les humeurs qui nous composent;—entraînés d'un côté ou de l'autre, comme nous l'avons été l'évêque Hall et moi, en raison de notre fibre trop lâche ou trop tendue.—Nos sens partagent l'empire avec la raison. La mesure du ciel même n'est que la mesure de nos appétits; et nous nous créons un paradis d'après la grossiéreté de nos désirs.

Mais, en cette occasion, qui de l'évêque ou de moi pensez-vous qui ait tort?—

«Vous, certainement, dit-elle, d'aller déranger toute une maison à l'heure qu'il est.»

CHAPITRE XCVIII.
Traité de l'âme.

Ma charmante hôtesse ignoroit que j'eusse fait le vœu de ne me faire faire la barbe que lorsque je serois rendu à Paris.—

Mais je hais de faire des mystères pour rien.—Je laisse cette froide circonspection à ces petites ames, d'après lesquelles Leissius (lib. 13, de moribus divinis, cap. 24) a fait son calcul, dans lequel il avance qu'un mille cube d'Allemagne seroit assez vaste, et même de reste, pour contenir huit cents millions d'ames, ne faisant monter qu'à ce nombre la plus grande quantité possible des ames damnées et à damner, depuis la chute d'Adam jusqu'à la fin du monde.

Je ne sais d'où il avoit puisé ce second calcul,—à moins qu'il ne se fût fondé sur la bonté paternelle de Dieu.—Je suis bien plus en peine de savoir ce qui se passoit dans la tête de François de Ribéira, qui prétendoit que, pour contenir tous les damnés, il ne faudroit pas moins d'un ou de deux cents mille carrés d'Italie.—Il avoit sans doute travaillé d'après ces anciennes ames romaines qu'il avoit trouvées dans ses lectures. Il n'avoit pas fait réflexion que, par une pente graduelle et insensible, dans le cours de dix-huit cents ans, les ames devoient nécessairement s'être rétrécies assez, pour être réduites à peu de chose dans le temps où il écrivoit.

Au temps de Leissius, qui paroît avoir eu l'imagination moins vive, elles étoient aussi petites qu'on puisse l'imaginer.—

Elles sont encore diminuées aujourd'hui, et l'hiver prochain nous trouverons qu'elles auront encore perdu quelque chose.—Tellement que si nous allons toujours de peu à moins, et de moins à rien,—je n'hésite pas d'affirmer que, d'ici à un demi-siècle, nous n'aurons plus d'ame du tout.—Mais si, comme je le crains, la foi de Jésus-Christ ne dure guère au-delà, il sera assez avantageux pour celles-là, comme pour celles-ci, de finir en même-temps.

—Béni soit Jupiter! et bénis tous les autres dieux et déesses de la fable! ils vont tous reparoître sur la scène, sans oublier le dieu des jardins.—O le bon temps!—Mais où suis-je? Et à quelle téméraire licence osé-je me livrer? Moi, moi qui ai si peu de jours à espérer, et qui ne puis vivre que dans l'avenir que j'emprunte de mon imagination!—Reviens à toi, pauvre Shandy, et sois sage une fois, si tu le peux.

Fin du Tome troisième.