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Oeuvres complètes, tome 5 cover

Oeuvres complètes, tome 5

Chapter 2: VOYAGE SENTIMENTAL.
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About This Book

A first-person travel narrative follows a gentleman making brief sea crossings and visiting continental towns, told as episodic vignettes that mix comic observation with tender reflection. The narrator recounts encounters and small incidents that trigger sudden shifts of feeling, prompting meditations on charity, social manners, and personal vanity. Digressive commentary alternates irony and earnestness, exposing human inconsistency while seeking sympathetic understanding. The work privileges feeling over plot, using short scenes and moral asides to examine how chance encounters shape sensibility. Overall it balances gentle satire of social pretensions with an emphasis on human tenderness and emotional responsiveness.

The Project Gutenberg eBook of Oeuvres complètes, tome 5

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Title: Oeuvres complètes, tome 5

Author: Laurence Sterne

Release date: May 3, 2020 [eBook #62013]
Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Credits: Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
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Archive/Canadian Libraries)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 5 ***

ŒUVRES
COMPLÈTES
DE
LAURENT STERNE.

NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.

TOME CINQUIÈME.

A PARIS,
Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.
AN XI.—1803.

Ce volume contient

Le Voyage sentimental avec la suite et conclusion.

VOYAGE SENTIMENTAL.

«Cette affaire, dis-je, est mieux réglée en France.»

Vous avez été en France? me dit le plus poliment du monde, et avec un air de triomphe, la personne avec laquelle je disputois… Il est bien surprenant, dis-je en moi-même, que la navigation de vingt-un milles, car il n'y a absolument que cela de Douvres à Calais, puisse donner tant de droits à un homme… Je les examinerai… Ce projet fait aussitôt cesser la dispute. Je me retire chez moi… Je fais un paquet d'une demi-douzaine de chemises, d'une culotte de soie noire… Je jette un coup-d'œil sur les manches de mon habit, je vois qu'il peut passer… Je prends une place dans la voiture publique de Douvres. J'arrive. On me dit que le paquebot part le lendemain matin à neuf heures. Je m'embarque; et à trois heures après midi, je mange en France une fricassée de poulets, avec une telle certitude d'y être, que s'il m'étoit arrivé la nuit suivante de mourir d'indigestion, le monde entier n'auroit pu suspendre l'effet du droit d'aubaine. Mes chemises, ma culotte de soie noire, mon porte-manteau, tout aurait appartenu au roi de France; même ce petit portrait que j'ai si long-temps porté, et que je t'ai si souvent dit, Eliza, que j'emporterois avec moi dans le tombeau, m'auroit été arraché du cou… En vérité c'est être peu généreux, que de se saisir des effets d'un imprudent étranger, que la politesse et la civilité de vos sujets engagent à parcourir vos états. Par le ciel, Sire, le trait n'est pas beau: je fais ce reproche avec d'autant plus de peine, qu'il s'adresse au monarque d'un peuple si honnête, et dont la délicatesse des sentimens est si vantée par tout.

A peine ai-je mis le pied dans vos états…

CALAIS.

Je dînai. Je bus, pour l'acquit de ma conscience, quelques rasades à la santé du roi de France, à qui je ne portois point rancune; je l'honorois et respectois au contraire infiniment, à cause de son humeur affable et humaine; et quand cela fut fait, je me levai de table en me croyant d'un pouce plus grand.

Non… dis je, la race des Bourbons est bien éloignée d'être cruelle… Ils peuvent se laisser surprendre; c'est le sort de presque tous les princes; mais il est dans leur sang d'être doux et modérés. Tandis que cette vérité se rendoit sensible à mon ame, je sentois sur ma joue un épanchement d'une espèce plus délicate, une chaleur plus douce et plus propice que celle que pouvoit produire le vin de Bourgogne que je venois de boire, et qui coûtoit au moins quarante sous la bouteille.

Juste Dieu! m'écriai-je, en poussant du pied mon porte-manteau de côté, qu'y a-t-il donc dans les biens de ce monde pour aigrir si fort nos esprits, et causer des querelles si vives entre ce grand nombre d'affectionnés frères qui s'y trouvent?

Lorsqu'un homme vit en paix et en amitié avec les autres, le plus pesant des métaux est plus léger qu'une plume dans sa main. Il tire sa bourse, la tient ouverte, et regarde autour de lui, comme s'il cherchoit un objet avec lequel il pourroit la partager. C'est précisément ce que je cherchois… Je sentois toutes mes veines se dilater; le battement de mes artères se faisoit avec un concert admirable; toutes les puissances de la vie accomplissoient en moi leurs mouvemens avec la plus grande facilité; et la précieuse la plus instruite de Paris, avec tout son matérialisme, auroit eu de la peine à m'appeler une machine.

Je suis persuadé, me disais-je à moi-même, que je bouleverserois son Credo.

Cette idée qui se joignit à celles que j'avois, éleva en moi la nature aussi haut qu'elle pouvoit monter… J'étois en paix avec tout le monde auparavant, et cette pensée acheva de me faire conclure le même traité avec moi-même.

Si j'étois à présent roi de France, me disais-je, quel moment favorable à un orphelin, pour me demander, malgré le droit d'aubaine, le porte-manteau de son père!

LE MOINE.
Calais.

Cette exclamation étoit à peine sortie de ma bouche, qu'un moine de l'ordre de Saint-François entra dans ma chambre, pour me demander quelque chose pour son couvent. Personne ne veut que le hasard dirige ses vertus. Un homme peut n'être généreux que de la même manière qu'un autre, selon la distinction des casuistes, peut être puissant. Sed non quoad hanc… Quoi qu'il en soit… car on ne peut raisonner réguliérement sur le flux et le reflux de nos humeurs; elles dépendent peut-être des mêmes causes que les marées; et si cela étoit, ce seroit une espèce d'excuse à cette inconstance à laquelle nous sommes si sujets. Je sais bien, pour ce qui me regarde, que j'aimerois mieux qu'on dît de moi, dans une affaire où il n'y auroit ni péché ni honte, que j'ai été dirigé par les influences de la lune, que d'entendre attribuer l'action où il y en auroit, à mon libre arbitre.

Quoi qu'il en soit, car il faut revenir où j'en étois, je n'eus pas sitôt jeté les yeux sur le moine que je me sentis prédéterminé à ne lui pas donner un sou. Je renouai effectivement le cordon de ma bourse, et je la remis dans ma poche. Je pris un certain air; et la tête haute, j'avançai gravement vers lui: je crois même qu'il y avoit quelque chose de rude et de rebutant dans mes regards. Sa figure est encore présente à mes yeux; et il me semble, en me la rappelant, qu'elle méritoit un accueil plus honnête.

Le moine, si j'en juge par sa tête chauve, et le peu de cheveux blancs qui lui restoient, pouvoit avoir soixante-dix ans. Cependant ses yeux, où l'on voyoit une espèce de feu que l'usage du monde avoit plutôt tempéré que le nombre des années, n'indiquoient que soixante ans. La vérité étoit peut-être au milieu de ces deux calculs; c'est-à-dire, qu'il pouvoit avoir soixante-cinq ans. Sa physionomie en général lui donnoit cet âge; les rides dont elle étoit sillonnée ne font rien à la chose; elles pouvoient être prématurées.

C'étoit une de ces têtes qui sont si souvent sorties du pinceau du Guide. Une figure douce, pâle, n'ayant point l'air d'une ignorance nourrie par la présomption, des yeux pénétrans, et qui cependant se baissoient avec modestie vers la terre, et sembloient aussi viser à quelque chose au-delà de ce monde. Dieu sait mieux que moi comment cette tête avoit été placée sur les épaules d'un moine, et surtout d'un moine de son ordre: elle auroit mieux convenu à un Brachmane, et je l'aurois respecté, si je l'avais rencontré dans les plaines de l'Indostan.

Le reste de sa figure étoit ordinaire, et il auroit été aisé de la peindre, parce qu'il n'y avoit rien d'agréable et de rebutant que ce que le caractère et l'expression rendoient tel. Sa taille au-dessus de la médiocre, étoit un peu raccourcie par une courbure ou un pli qu'elle faisoit en avant; mais c'étoit l'attitude d'un moine qui se voue à mendier: telle qu'elle se présente en ce moment à mon imagination, elle gagnoit plus qu'elle ne perdoit à être ainsi.

Il fit trois pas en avant dans la chambre, mit la main gauche sur sa poitrine, et se tint debout avec un bâton blanc dans sa main droite. Lorsque je me fus avancé vers lui, il me détailla les besoins de son couvent, et la pauvreté de son ordre… Il le fit d'un air si naturel, si gracieux, si humble, qu'il falloit que j'eusse été ensorcelé pour n'en être pas touché…

Mais la meilleure raison que je puisse alléguer de mon insensibilité, c'est que j'étois prédéterminé à ne lui pas donner un sou.

LE MOINE.
Calais.

Il est bien vrai, lui dis-je, pour répondre à une élévation de ses yeux, qui avoit terminé son discours; il est bien vrai… Je souhaite que le ciel soit propice à ceux qui n'ont d'autre ressource que la charité du public; mais je crains qu'elle ne soit pas assez zélée pour satisfaire à toutes les demandes qu'on lui fait à chaque instant.

A ce mot de demandes, il jeta un coup-d'œil léger sur une des manches de sa robe… Je sentis toute l'éloquence de ce langage. Je l'avoue, dis-je, un habit grossier qu'il ne faut user qu'en trois ans, et un ordinaire apparemment fort mince… je l'avoue, tout cela n'est pas grand chose; mais encore est-ce dommage qu'on puisse les acquérir dans ce monde avec aussi peu d'industrie que votre ordre en emploie pour se les procurer. Il ne les obtient qu'aux dépens des fonds destinés aux aveugles, aux infirmes, aux estropiés et aux personnes âgées… Le captif qui, le soir en se couchant, compte les heures de ses afflictions, languit après une partie de cette aumône… Que n'êtes-vous de l'ordre de la Merci, au lieu d'être de celui de Saint-François. Pauvre comme je suis, vous voyez mon porte-manteau, il est léger; mais il vous seroit ouvert avec plaisir pour contribuer à la rançon des malheureux… Le moine me salua… Mais surtout, ajoutai-je, les infortunés de notre propre pays ont des droits à la préférence, et j'en ai laissé des milliers sur les rivages de ma patrie. Il fit un mouvement de tête plein de cordialité, qui sembloit me dire que la misère règne dans tous les coins du monde aussi bien que dans son couvent… Mais nous distinguons, lui dis-je, en posant la main sur la manche de sa robe, dans l'intention de répondre à son signe de tête, nous distinguons, mon bon père, ceux qui ne desirent avoir du pain que par leur propre travail, d'avec ceux qui au contraire ne veulent vivre qu'aux dépens du travail des autres, et qui n'ont d'autre plan de vie que de la passer dans l'oisiveté et dans l'ignorance, pour l'amour de Dieu.

Le pauvre Franciscain ne répliqua pas… Un rayon de rougeur traversa ses joues, et se dissipa dans un clin-d'œil; il sembloit que la nature épuisée ne lui fournissoit point de ressentiment… du moins il n'en fit pas voir… Mais laissant tomber son bâton entre ses bras, il se baissa avec résignation, ses deux mains contre sa poitrine, et se retira.

LE MOINE.
Calais.

Il n'eut pas sitôt fermé la porte, que mon cœur me fit un reproche de dureté… Bah! disais-je à trois fois différentes, et prenant un air insouciant; mais ma tranquillité ne revenoit pas. Chaque syllabe disgracieuse que j'avois prononcée se présentoit en foule à mon imagination. Je fis réflexion que je n'avois d'autre droit sur ce pauvre moine que de le refuser, et que c'étoit une peine assez grande pour lui, sans y ajouter des paroles dures. Je me rappelois ses cheveux gris; sa figure, son air honnête se retraçoient à mes yeux, et il me sembloit l'entendre dire: Quel mal vous ai-je fait?… Pourquoi me traiter ainsi?… En vérité, j'aurois dans ce moment donné vingt francs pour avoir un avocat… Je me suis mal comporté, me disais-je… Mais je ne fais que commencer mes voyages… J'apprendrai par la suite à me mieux conduire.

LA DÉSOBLIGEANTE.
Calais.

J'avois remarqué qu'un homme mécontent de lui-même étoit dans une position d'esprit admirable pour faire un marché. Il me falloit une voiture pour voyager en France et en Italie. J'aperçus des chaises dans la cour de l'hôtellerie, et je descendis de ma chambre pour en acheter ou pour en louer une. Une vieille désobligeante, qui étoit placée dans le coin le plus reculé de la cour, me frappa d'abord les yeux, et je sautai dedans: je la trouvai passablement d'accord avec la disposition actuelle de mes sensations. Je fis donc appeler monsieur Dessein, le maître de l'hôtellerie… mais monsieur Dessein étoit allé à vêpres. J'allois descendre, lorsque j'aperçus le moine de l'autre côté de la cour, causant avec une dame qui venoit d'arriver à l'auberge… Je ne voulois pas qu'il me vît; je tirai le rideau de taffetas pour me cacher; et ayant résolu d'écrire mon voyage, je tirai de ma poche mon écritoire portative, et je me mis à en faire la préface dans la désobligeante.

PRÉFACE
DANS LA DÉSOBLIGEANTE.

Plus d'un philosophe péripatéticien doit avoir observé que la nature, de sa pleine autorité, a mis des bornes au mécontentement de l'homme: elle a exécuté son plan de la manière la plus commode et la plus favorable pour lui, en lui imposant l'invincible nécessité de se procurer l'aisance, et de soutenir les revers de la fortune dans son propre pays. Ce n'est que là qu'elle l'a pourvu d'objets les plus propres à participer à son bonheur, et à porter une partie de ce fardeau qui, dans tous les âges et dans toutes les contrées, a toujours paru trop pesant pour les épaules d'une seule personne. Nous sommes doués, il est vrai, du pouvoir de répandre quelquefois notre bonheur hors de ses limites; mais il est bien imparfait, par l'impossibilité de se faire entendre, le manque de connoissances, le défaut de liaisons, la différence qui se trouve dans l'éducation, les mœurs, les coutumes, les habitudes; ce qui nous fait trouver tant de difficultés à communiquer nos sensations hors notre propre sphère, qu'elles équivalent souvent à une entière impossibilité.

Il s'ensuit de là que la balance du commerce sentimental est toujours contre celui qui sort de chez lui. Les gens qu'il rencontre lui font acheter au prix qu'ils veulent les choses dont il n'a guère besoin; ils prennent rarement sa conversation en échange pour la leur sans qu'il y perde… et il est forcé de changer souvent de correspondant, pour tâcher d'en trouver de plus équitables. On devine aisément tout ce qu'il a à souffrir.

Cela me conduit à mon sujet; et si le mouvement que je fais faire à la désobligeante me permet d'écrire, je vais développer les causes qui excitent à voyager.

Les gens oisifs qui quittent leur pays natal pour aller chez l'étranger, ont leurs raisons; elles proviennent de l'une ou de l'autre de ces trois causes générales:

Infirmités du corps.
Foiblesse d'esprit.
Nécessité inévitable.

Les deux premières causes renferment ceux que l'orgueil, la curiosité, la vanité, une humeur sombre, excitent à voyager par terre et par mer; et cela peut être combiné et subdivisé à l'infini.

La troisième classe offre une armée de pélerins et de martyrs. C'est ainsi que voyagent, sous l'obédience d'un supérieur, les moines de toutes les couleurs; que les malfaiteurs vont chercher le châtiment de leurs crimes; ou que les jeunes gens de famille, aimables libertins, sont forcés par des parens barbares, de voyager sous la tutèle des gouverneurs qui leur sont recommandés par les universités d'Oxford, Aberdeen et Glasgow.

Il y a une quatrième classe de voyageurs; mais leur nombre est si petit, qu'il ne mériteroit pas de distinction s'il n'étoit nécessaire, dans un ouvrage de la nature de celui-ci, d'observer la plus grande précision et exactitude, pour ne point confondre les caractères. Les hommes dont je veux parler ici, sont ceux qui traversent les mers et séjournent dans les pays étrangers par vues d'économie, pour plusieurs raisons et sous divers prétextes. Mais, comme ils pourroient s'épargner et aux autres beaucoup de peines inutiles en économisant dans leur pays… et que leurs raisons de voyager sont moins uniformes que celle des autres espèces d'émigrans, je les distinguerai sous le titre de

Simples Voyageurs.

Ainsi, on peut diviser le cercle entier des voyageurs comme il suit:

Voyageurs oisifs,
Voyageurs curieux,
Voyageurs menteurs,
Voyageurs orgueilleux,
Voyageurs vains,
Voyageurs sombres;

Viennent ensuite,

Les Voyageurs contraints, les moines,
Les Voyageurs criminels, les coupables,
Les Voyageurs innocens et infortunés,
Les simples Voyageurs;

Et enfin, s'il vous plaît,

Le Voyageur sentimental, ou moi-même, dont je vais rendre compte. J'ai voyagé autant par nécessité, et par le besoin que j'avois de voyager, qu'aucun autre de cette classe.

Je sais que mes voyages et mes observations seront d'une tournure différente que celle de mes prédécesseurs, et que j'aurois peut-être pu exiger pour moi seul une niche à part; mais en voulant attirer l'attention sur moi, ce seroit empiéter sur les droits du Voyageur vain; et j'abandonne cette prétention, jusqu'à ce qu'elle soit mieux fondée que sur l'unique nouveauté de ma voiture.

Mon lecteur se placera lui-même, comme il voudra, dans la liste. Il ne lui faut, s'il a voyagé, que peu d'études et de réflexions, pour se mettre dans le rang qui lui convient. Ce sera toujours un pas qu'il aura fait pour se connoître; et je parierois que, malgré ses voyages, il a conservé quelque teinture et quelque ressemblance de ce qu'il étoit avant qu'il ne les commençât.

L'homme qui le premier transplanta des ceps de vigne de Bourgogne au cap de Bonne-Espérance, ne s'imagina pas sans doute, quoique Hollandois, qu'il boiroit au cap du même vin que ces ceps de vigne auroient produit sur les côteaux de Beaune et de Pomar… Il étoit trop phlegmatique pour s'attendre à pareille chose; mais il étoit au moins dans l'idée qu'il boiroit une espèce de liqueur vineuse, bonne, médiocre, ou tout-à-fait mauvaise. Il savoit que tout cela ne dépendoit pas de son choix, et que ce qu'on appelle hasard devoit décider du succès. Cependant il en espéroit la meilleure réussite; mais, par une confiance trop présomptueuse dans la force de sa tête, et dans la profondeur de sa prudence, mon Hollandois auroit bien pu voir renverser l'une et l'autre par les fruits de son nouveau vignoble, et en montrant sa nudité devenir la risée du peuple.

Il en est de même d'un pauvre voyageur qui se hisse dans un vaisseau, ou qui court la poste à travers les royaumes les plus policés du globe, pour s'avancer dans la recherche des connoissances et des perfections.

On peut en acquérir en courant les mers et la poste dans cette vue: mais c'est mettre à la loterie. En supposant même qu'on obtienne ainsi des connoissances utiles et des perfections réelles, il faut encore savoir se servir de ce fonds acquis, avec précaution et avec économie, pour le faire tourner à son profit. Malheureusement les chances vont ordinairement au revers et pour l'acquisition et pour l'application. Cela me fait croire qu'un homme agiroit très-sagement s'il pouvoit prendre sur lui de vivre content dans son pays, sans connoissances et sans perfections étrangères, surtout si on n'y manque pas absolument des unes et des autres. En effet, je tombe en défaillance quand j'observe tous les pas que fait un voyageur curieux, pour jeter les yeux sur des points de vue et observer des découvertes qu'il auroit pu voir chez lui, comme disoit très-bien Sancho Pança à Don-Quichotte. Le siècle est si éclairé, qu'à peine il y a quelque pays ou quelque coin dans l'Europe, dont les rayons ne soient pas traversés ou échangés réciproquement avec d'autres. Les rameaux divers des connoissances ressemblent à la musique dans les rues des villes d'Italie; on participe gratis à ses agrémens. Mais il n'y a pas de nation sous le ciel, et Dieu à qui je rendrai compte un jour de cet ouvrage, Dieu est témoin que je parle sans ostentation; il n'y a pas, dis-je, une nation sous le ciel qui soit plus féconde dans les genres variés de la littérature… où l'on courtise plus les muses… où l'on puisse acquérir la science plus sûrement… où les arts soient plus encouragés et plutôt portés à leur perfection… où la nature soit plus approfondie… où l'esprit enfin soit mieux nourri par la variété des caractères…

Où donc allez-vous, mes chers compatriotes? Nous ne faisons, me dirent ils, que regarder cette chaise. Votre très-humble serviteur, leur dis-je en sautant dehors et en ôtant mon chapeau. Nous avions envie de savoir, me dit l'un d'eux qui étoit un voyageur curieux, ce qui occasionnoit le mouvement de cette chaise… C'étoit, dis-je froidement, l'agitation d'un homme qui écrivoit une préface… Je n'ai jamais entendu parler, dit l'autre qui étoit un voyageur simple, d'une préface écrite dans une désobligeante. Elle auroit peut-être été plus chaudement faite, lui dis-je, dans un vis-à-vis.

Mais un Anglois ne voyage pas pour voir des Anglois… Je me retirai dans ma chambre.

CALAIS.

Je marchois dans le long corridor; il me sembloit qu'une ombre plus épaisse que la mienne en obscurcissoit le passage: c'étoit effectivement monsieur Dessein qui, étant revenu de vêpres, me suivoit complaisamment, le chapeau sous le bras, pour me faire souvenir que je l'avois demandé. La préface que je venais de faire dans la désobligeante m'avoit dégoûté de cette espèce de voiture, et monsieur Dessein ne m'en parla que par un haussement d'épaules, qui vouloit dire qu'elle ne me convenoit pas. Je jugeai aussitôt qu'elle appartenoit à quelque voyageur idiot, qui l'avoit laissée à la probité de monsieur Dessein, pour en tirer ce qu'il pourroit. Il y avoit quatre mois qu'elle étoit dans le coin de la cour; c'étoit le point marqué, où, après avoir fait son tour d'Europe, elle avoit dû revenir. Lorsqu'elle en partit, elle n'avoit pu sortir de la cour sans être réparée; elle s'étoit depuis brisée deux fois sur le Mont-Cenis. Toutes ces aventures ne l'avoient pas améliorée, et son repos oisif dans le coin de la cour de monsieur Dessein ne lui avoit pas été favorable. Elle ne valoit pas beaucoup, mais encore valoit-elle quelque chose… Et quand quelques paroles peuvent soulager la misère, je déteste l'homme qui en est avare…

Je dis à monsieur Dessein, en appuyant le bout de mon index sur sa poitrine: En vérité, si j'étois à votre place, je me piquerais d'honneur pour me défaire de cette désobligeante; elle doit vous faire des reproches toutes les fois que vous en approchez.

Mon Dieu! dit monsieur Dessein, je n'y ai aucun intérêt… Excepté, dis-je, l'intérêt que des hommes d'une certaine tournure d'esprit, monsieur Dessein, prennent dans leurs propres sensations… Je suis persuadé que pour un homme qui sent pour les autres aussi bien que pour lui-même, et vous vous déguisez inutilement; je suis persuadé que chaque nuit pluvieuse vous fait de la peine… Vous souffrez, monsieur Dessein, autant que la machine.

J'ai toujours observé, lorsqu'il y a de l'aigre doux dans un compliment, qu'un Anglois est en doute s'il se fâchera ou non. Un François n'est jamais embarrassé: monsieur Dessein me salua.

Ce que vous dites est bien vrai, monsieur, dit-il; mais je ne ferais dans ce cas-là que changer d'inquiétude, et avec perte. Figurez-vous, je vous prie, mon cher Monsieur, si je vous vendois une voiture qui tombât en lambeaux avant d'être à la moitié du chemin, figurez-vous ce que j'aurois à souffrir de la mauvaise opinion que j'aurois donnée de moi à un homme d'honneur, et de m'y être exposé vis-à-vis d'un homme d'esprit.

La dose étoit exactement pesée au poids que j'avois prescrit; il fallut que je la prisse… Je rendis à monsieur Dessein son salut; et, sans parler davantage de cas de conscience, nous marchâmes vers sa remise, pour voir son magasin de chaises.

DANS LA RUE.
Calais.

Le globe que nous habitons est apparemment une espèce de monde querelleur. Comment, sans cela, l'acheteur d'une aussi petite chose qu'une mauvaise chaise de poste, pourroit-il sortir dans la rue avec celui qui veut la vendre, dans des dispositions pareilles à celles où j'étois? Il ne devoit tout au plus être question que d'en régler le prix; et je me trouvais dans la même position d'esprit, je regardois mon marchand de chaises avec les mêmes yeux de colère, que si j'avois été en chemin pour aller au coin de Hyde-Parc me battre en duel avec lui. Je ne savois pas trop bien manier l'épée, et je ne me croyois pas capable de mesurer la mienne avec celle de monsieur Dessein… mais cela n'empêchoit pas que je ne sentisse en moi les mouvemens dont on est agité dans cette espèce de situation… Je regardois monsieur Dessein avec des yeux perçans… Je les jetois sur lui en profil… ensuite en face… Il me sembloit un Juif… un Turc… Sa perruque me déplaisoit… J'implorois tous mes dieux pour qu'ils le maudissent… Je le souhaitois à tous les diables…

Le cœur doit-il donc être en proie à toutes ces émotions pour une bagatelle? Qu'est-ce que trois ou quatre louis qu'il peut me faire payer de trop? Passion basse! me dis-je en me retournant avec la précipitation naturelle d'un homme qui change subitement de façon de penser… Passion basse, vile!… tu fais la guerre aux humains: ils devroient être en garde contre toi… Dieu m'en préserve, s'écria-t-elle, en mettant la main sur son front… et je vis, en me retournant, la dame que le moine avoit abordée dans la cour… Elle nous avoit suivis sans que nous nous en fussions aperçus. Dieu vous en préserve, lui dis-je en lui offrant la mienne… Elle avoit des gants de soie noire, qui étoient ouverts au bout des pouces et des doigts… Elle l'accepta sans façon, et je la conduisis à la porte de la remise.

Monsieur Dessein avoit donné plus de cinquante fois la clef au diable avant de s'apercevoir que celle qu'il avoit apportée n'étoit pas la bonne. Nous étions aussi impatiens que lui de voir cette porte ouverte; et si attentifs à l'obstacle, que je continuai à tenir la main de la dame sans presque m'en apercevoir; de sorte que monsieur Dessein nous laissa ensemble, la main dans la mienne, et le visage tourné vers la porte de la remise, en nous disant qu'il seroit de retour dans cinq ou six minutes.

Un colloque de cinq ou six minutes dans une pareille situation, fait plus d'effet que s'il duroit cinq ou six siècles le visage tourné vers la rue. Ce que l'on se dit dans ce dernier cas ne roule ordinairement que sur des objets et des événemens du dehors… Mais quand les yeux ne sont point distraits, et qu'ils se portent sur un point fixe, le sujet du dialogue ne vient uniquement que de nous-mêmes… Je sentis l'importance de la situation… Un seul moment de silence après le départ de monsieur Dessein y eût été fatal… La dame se seroit infailliblement retournée… Je commençai donc la conversation sur-le-champ.

Comme je n'écris pas pour excuser les foiblesses de mon cœur, mais pour en faire le récit, je vais dire quelles furent les tentations que j'éprouvai dans cette occasion, avec la même simplicité que je les ai senties.

LA PORTE DE LA REMISE.
Calais.

Lorsque j'ai dit que je ne voulois pas sortir de la désobligeante, parce que je voyois le moine en conférence avec une dame qui venoit d'arriver, j'ai dit la vérité… mais je n'ai pas dit toute la vérité; car j'étois bien autant retenu par l'air et la figure de la dame avec laquelle il s'entretenoit. Je soupçonnois qu'il lui rendoit compte de ce qui s'étoit passé entre nous… quelque chose en moi-même me le suggeroit… Je souhaitois le moine dans son couvent.

Lorsque le cœur devance l'esprit, il épargne au jugement bien des peines… J'étois certain qu'elle étoit du rang des plus belles créatures. Cependant je ne pensai plus à elle, et continuai d'écrire ma préface.

L'impression qu'elle avoit faite sur moi revint aussitôt que je la rencontrai dans la rue. L'air franc et en même-temps réservé avec lequel elle me donna la main, me parut une preuve d'éducation et de bon sens. Je sentois, en la conduisant, je ne sais quelle douceur autour d'elle, qui répandoit le calme dans tous mes esprits.

Bon Dieu, me disois-je, avec quel plaisir on mèneroit une pareille femme avec soi autour du monde!

Je n'avois pas encore vu son visage… mais qu'importe? son portrait étoit achevé long-temps avant d'arriver à la remise. L'imagination m'avoit peint toute sa tête, et se plaisoit à me faire croire qu'elle étoit une déesse, autant que si je l'eusse retirée du fond du Tibre… O magicienne! tu es séduite, et tu n'est toi-même qu'une friponne séduisante… Tu nous trompes sept fois par jour avec tes portraits et tes images… mais aussi tu les fais si gracieux, ils ont tant de charmes… tu couvres tes peintures d'un coloris si brillant, qu'on a du regret à rompre avec toi.

Lorsque nous fûmes près de la porte de la remise, elle ôta sa main de son front et le laissa voir… C'étoit une figure à-peu-près de vingt-six ans… une brune claire, piquante, sans rouge, sans poudre, et accommodée le plus simplement. A l'examiner en détail, ce n'étoit pas une beauté; mais il y avoit dans cette figure le charme qui, dans la situation d'esprit où je me trouvois, m'attachoit beaucoup plus que la beauté: elle étoit surtout intéressante… Elle avoit l'air d'une veuve qui avoit surmonté les premières impressions de la douleur, et qui commençoit à se reconcilier avec sa perte: mais mille autres revers de la fortune avoient pu tracer les mêmes lignes sur son visage… J'aurois voulu savoir ses malheurs… et si le même bon ton qui régnoit dans les conversations du temps d'Esdras eût été à la mode en celui-ci, je lui aurois dit: Qu'as-tu? et pourquoi cet air inquiet? Qu'est ce qui te chagrine? et d'où te vient ce trouble d'esprit? En un mot, je me sentis de la bienveillance pour elle, et je pris la résolution de lui faire ma cour de manière ou d'autre… enfin de lui offrir mes services.

Telles furent mes tentations… et disposé à les satisfaire, on me laissa seul avec la dame, sa main dans la mienne, ayant le visage tourné vers la remise, et beaucoup plus près de la porte que la nécessité ne l'exigeoit.

LA PORTE DE LA REMISE.
Calais.

Belle dame, lui dis-je, en élevant légèrement sa main, voici un de ces événemens qu'amène la capricieuse fortune, de prendre, pour ainsi dire par la main, deux parfaits étrangers… de différens sexes, et peut-être de différens coins du monde, et de les placer en un moment ensemble d'une manière si cordiale, que l'amitié elle-même en pourroit à peine faire autant, si elle l'avoit projeté depuis un mois.

«Et votre réflexion sur ce point, monsieur, fait voir combien l'aventure vous a embarrassé…»

Lorsque notre situation est telle que nous l'aurions souhaitée, rien n'est plus mal-à-propos que de parler des circonstances qui la rendent ainsi: Vous remerciez la fortune, continua-t-elle, vous avez raison… Le cœur le savoit, et il étoit content. Il n'y avoit qu'un philosophe anglois qui pût en avertir l'esprit pour révoquer le jugement.

En me disant cela, elle dégagea sa main avec un coup-d'œil qui me parut un commentaire suffisant sur le texte.

Je vais donner une misérable idée de la foiblesse de mon cœur, en avouant qu'il éprouva une peine que des causes peut-être plus dignes n'auroient pu lui faire ressentir… La perte de sa main me mortifioit, et la manière dont je l'avois perdue ne portoit point de baume sur la blessure… Je sentis alors plus que je n'ai jamais fait de ma vie, le désagrément que cause une sotte infériorité.

Mais de pareilles victoires ne donnent qu'un triomphe momentané; un cœur vraiment féminin n'en jouit pas long-temps. Cinq ou six secondes changèrent la scène; elle appuya sa main sur mon bras pour achever sa réplique, et je me remis, sans savoir comment, dans ma première situation.

J'attendois qu'elle me parlât… elle n'avoit rien à y ajouter.

Je donnai alors une autre tournure à la conversation. La morale et l'esprit de la sienne m'avoient fait voir que je n'avois pas bien saisi son caractère. Elle tourna son visage vers moi, et je m'aperçus que le feu qui l'avoit animé pendant qu'elle me parloit, s'étoit évanoui… ses muscles s'étoient relâchés, et je revis ce même air de peine qui m'avoit d'abord intéressé en sa faveur. Qu'il étoit triste de voir cet esprit fin et délicat en proie à la douleur! Je la plaignis de toute mon ame. Ce que je vais dire paroîtra peut-être ridicule à un cœur insensible… mais en vérité, j'aurois pu en ce moment la prendre et la serrer dans mes bras, quoique dans la rue, sans en rougir.

Mes doigts serroient les siens, et le battement de mes artères qui s'y faisoit sentir, lui apprit ce qui se passoit en moi… Elle baissa les yeux… un moment de silence s'ensuivit.

Je craignis avoir fait, dans cet intervalle, quelques légers efforts pour serrer davantage sa main; car j'éprouvai une sensation plus subtile dans la mienne… Ce n'étoit pas un mouvement pour retirer la sienne… mais c'étoit comme si la pensée lui en venoit; et je l'aurois infailliblement perdue une seconde fois, si l'instinct, plus que la raison, ne m'eût suggéré fort à propos une dernière ressource dans ces sortes de périls… c'étoit de la tenir si légèrement, qu'il sembloit que j'étois sur le point de lui rendre sa liberté de mon propre gré; et c'est ainsi qu'elle me la laissa jusqu'à ce que monsieur Dessein fût de retour avec la clef. Cependant je me mis à réfléchir sur les moyens d'effacer les mauvaises impressions contre moi, qu'auroit pu faire sur son esprit mon histoire avec le pauvre moine, en cas que celui-ci lui en eût fait le rapport.

LA TABATIÈRE.
Calais.

Le bon vieillard de moine étoit à quatre pas de nous, lorsque je me rappelois ce qui s'étoit passé entre lui et moi… il avançoit d'un pas timide, dans la crainte sans doute de se rendre importun… Il approche enfin d'un air libre… Il avoit une tabatière de corne à la main, et il me la présenta ouverte avec beaucoup de franchise… Vous goûterez de mon tabac, lui dis-je, en tirant de ma poche une petite tabatière d'écaille que je mis dans sa main… Il est excellent, dit-il. Hé bien, lui dis-je, faites-moi donc la grace de garder le tabac et la tabatière… et lorsque vous en prendrez une prise, souvenez-vous quelquefois que c'est l'offrande de paix d'un homme qui vous a traité brusquement… mais qui n'en avoit pas l'intention dans le cœur.

Le pauvre moine devint rouge comme de l'écarlate… Mon Dieu! dit-il en serrant ses mains l'une contre l'autre, vous n'avez jamais été brusque à mon égard… Oh! pour cela, dit la dame, je crois qu'il en est incapable. Je rougis à mon tour… Et quelle en fut la cause… Je le laisse à deviner à ceux qui ont du sentiment… Pardonnez-moi, Madame, je l'ai traité très-rudement et sans aucune provocation de sa part… Cela est impossible, dit-elle… Mon Dieu, s'écria le moine avec une vivacité qui lui paroissoit étrangère, la faute en fut à moi et à l'indiscrétion de mon zèle. La dame dit que cela ne pouvoit pas être; et je m'unis à elle pour soutenir qu'il étoit impossible qu'un homme aussi honnête que lui pût offenser qui que ce soit.

J'ignorois, avant ce moment, qu'une dispute pût causer une irritation aussi douce et aussi agréable dans toutes les parties sensitives de notre existence. Nous restâmes dans le silence… et nous y restâmes sans éprouver cette peine ridicule que l'on ressent pour l'ordinaire dans une compagnie où l'on s'entre-regarde dix minutes sans dire mot. Le moine, pendant cet intervalle, frottoit sa tabatière de corne sur la manche de son froc… Dès qu'il lui eut donné un peu de lustre, il fit une profonde inclination, et me dit qu'il ne savoit pas si c'étoit la foiblesse ou la bonté de nos cœurs qui nous avoit engagés dans cette contestation… Quoi qu'il en soit, Monsieur, je vous prie de faire un échange de boîtes… il me présenta la sienne d'une main, et de l'autre tenant la mienne, il la baisa, les yeux humides de larmes, la mit dans son sein et s'en alla sans rien dire.

Ah!… je conserve sa boîte… elle vient au secours de ma religion, pour aider mon esprit à s'élever au-dessus des choses terrestres… Je la porte toujours sur moi… elle me fait souvenir de la douceur et de la modération de celui qui la possédoit, et je tâche de le prendre pour modèle dans tous les embarras de ce monde. Il en avoit essuyés beaucoup. Son histoire qu'on m'a racontée depuis, étoit un tissu de peines et de désagrémens; il les avoit supportés jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans: mais alors, accablé par le chagrin de voir que ses services militaires étoient mal récompensés, et éprouvant en même-temps des revers dans la plus tendre des passions, il abandonna l'épée et le beau sexe à-la-fois, et se retira dans le sanctuaire, non pas tant de son couvent que de lui-même.

Je sens un poids sur mon cœur en ajoutant qu'à mon retour par Calais, m'étant informé du père Lorenzo, j'appris qu'il étoit mort depuis trois mois, et qu'il avoit désiré d'être enterré dans un petit cimetière, à deux lieues de la ville, appartenant à son couvent. J'eus un violent désir d'aller visiter son tombeau… Lorsque j'y fus, je tirai de ma poche sa petite boîte de corne, je m'assis près de sa tombe, et j'arrachai quelques orties qui n'avoient que faire de croître sur ce lieu sacré. Toute cette scène m'affecta à un tel point, que je versai un torrent de larmes… Mais je suis aussi foible qu'une femme, et je prie le lecteur de ne pas sourire, mais plutôt de me plaindre.

LA PORTE DE LA REMISE.
Calais.

Pendant tout ce temps, je n'avois pas quitté la main de la dame… il me parut qu'il étoit peu décent, après l'avoir tenue si long-temps, de la lâcher sans la presser contre mes lèvres, et je m'y hasardai… Son teint pâle et inanimé sembloit avoir repris pendant cette action son coloris le plus brillant.

Les deux voyageurs qui m'avoient parlé dans la cour, vinrent à passer dans ce moment critique, et s'imaginèrent que nous étions pour le moins mari et femme. Le voyageur curieux s'approcha, et nous demanda si nous partions pour Paris le lendemain matin… Je lui dis que je ne pouvois répondre que pour moi-même.—La dame ajouta qu'elle alloit à Amiens… Nous y dînâmes hier, me dit le voyageur simple. Vous traverserez cette ville, me dit l'autre, en allant à Paris. J'allois lui faire mille remercîmens de m'avoir appris qu'Amiens étoit sur la route de Paris… mais je tirai de ma poche la petite boîte de corne de mon pauvre moine pour prendre une prise de tabac… Je les saluai d'un air tranquille, et leur souhaitai une bonne traversée à Douvres… Ils nous laissèrent seuls…

Mais, me disois-je à moi-même, quel mal y auroit-il que j'offrisse à cette dame affligée la moitié de ma chaise?… Quel grand malheur pourroit-il s'ensuivre?

—Quel malheur? s'écrièrent en foule toutes les passions basses qui se réveillèrent en moi… Ne voyez-vous pas, disoit l'Avarice, que cela vous obligera de prendre un troisième cheval, et qu'il vous en coûtera vingt francs de plus? Vous ne savez pas ce qu'elle est, me disoit la Précaution… ni les embarras que cette affaire peut vous causer, disoit la Lacheté à mon oreille.

Vous pouvez compter, Yorick, ajoutoit la Discrétion, que l'on dira que c'est votre maîtresse, et que Calais a été le lieu de votre rendez-vous.

Comment pourrez-vous après cela, s'écria l'Hypocrisie, montrer votre visage en public?… ou vous élever, disoit la Pusillanimité, dans l'église?… ou y être autre chose qu'un petit chanoine, ajoutoit l'Orgueil.

Mais… répondois-je à tout cela, c'est une honnêteté… Je n'agis guère que par ma première impulsion, et j'écoute surtout fort peu les raisonnemens qui contribuent à endurcir le cœur… Je me retournai précipitamment vers la dame.

Elle n'étoit déjà plus là… Elle étoit partie sans que je m'en aperçusse, pendant que cette cause se plaidoit, et avoit déjà fait douze ou quinze pas dans la rue. Je courus à elle pour lui faire ma proposition du mieux qu'il me seroit possible… mais elle marchoit la joue appuyée sur sa main, les yeux fixés en terre, et du pas lent et mesuré d'une personne qui pense… Une idée me frappa qu'elle agitoit la même affaire en elle-même. Que le ciel vienne à son secours! dis-je; elle a probablement quelque belle-mère entichée de pruderie; quelque tante hypocrite, quelque vieille femme ignorante à consulter en cette occasion, aussi bien que moi. Ainsi, ne me souciant pas d'interrompre la procédure, et croyant qu'il étoit plus honnête de la prendre à discrétion, plutôt que par surprise, je me retournai doucement et fis deux ou trois tours devant la porte de la remise, tandis que, de son côté, elle réfléchissoit en se promenant.

DANS LA RUE.
Calais.

La première fois que je l'avois vue, j'avois arrêté dans mon imagination qu'elle étoit charmante; ensuite j'avois posé, comme un second axiôme aussi incontestable que le premier, qu'elle étoit veuve et dans l'affliction… je n'allai pas plus loin; cette situation me plaisoit… Elle seroit restée avec moi jusqu'à minuit, que je m'en serois tenu à ce système, et ne l'aurois considérée que sous ce point de vue général.

Elle s'étoit à peine éloignée de moi de vingt pas, que quelque chose d'intérieur en moi me faisoit désirer plus de particularités sur son compte… L'idée d'une longue séparation vint me saisir et m'alarmer… il pouvoit se faire que je ne la revisse plus… Le cœur s'attache à ce qu'il peut, et je voulois au moins des traces sur lesquelles mes souhaits pussent la rejoindre, si je ne la revoyois plus moi-même: en un mot, je voulois savoir son nom, celui de sa famille, son état… Je savois l'endroit où elle alloit, je voulois savoir l'endroit d'où elle venoit. Mais comment parvenir à toutes ces connoissances? Cent petites délicatesses s'y opposoient. Je formai vingt plans différens: je ne pouvois pas lui faire des questions directes, la chose du moins me paroissoit impossible.

Un petit officier françois de fort bon air, qui venoit en dansant au bruit d'une ariette qu'il fredonnoit, me fit voir que ce qui me sembloit si difficile étoit la chose du monde la plus aisée. Il se trouva entre la dame et moi, au moment qu'elle revenoit à la porte de la remise. Il m'aborda, et à peine m'avoit-il parlé, qu'il me pria de lui faire l'honneur de le présenter à la dame… Je n'avois pas été présenté moi-même… Il se retourna aussitôt et se présenta sans moi. Vous venez de Paris, apparemment, lui dit-il, madame? Non; mais je vais, dit-elle, prendre cette route. Vous n'êtes pas de Londres? Elle répondit que non. Ah! madame vient de Flandres? apparemment que vous êtes Flamande? La dame répondit oui… De Lille, peut-être?… Non… Ni d'Arras, ni de Cambrai, ni de Bruxelles?… La dame dit qu'elle étoit de Bruxelles.

J'ai eu l'honneur d'assister au bombardement de cette ville dans la dernière guerre… Il faut l'avouer, cette place est admirablement bien située pour cela… Elle étoit remplie de noblesse, quand les Impériaux en furent chassés par les François… La dame lui fit une légère inclination de tête… Il lui raconta la part qu'il avoit eue au succès de cette affaire… la pria de lui faire l'honneur de lui dire son nom, et la salua…

Et madame, sans doute, a son mari, reprit-il, en regardant derrière lui après avoir fait deux pas? Et sans attendre la réponse, il s'en alla en sautant dans la rue.

Je le considérai avec des yeux attentifs… Apparemment, me dis-je, que je n'ai pas assez médité les importantes leçons de la civilité qu'on a mises dans les mains de mon enfance; car je n'en pourrois pas faire autant.

LA REMISE.
Calais.

M. Dessein étoit arrivé avec la clef de la remise à la main, il nous ouvrit les grands battans de son magasin de chaises.

Le premier objet qui me donna dans l'œil, fut une autre guenille de désobligeante, le vrai portrait de celle qui m'avoit plu une heure auparavant, mais qui depuis avoit excité en moi une sensation si désagréable… Il me sembloit qu'il n'y avoit qu'un rustre, un homme insociable, qui eût pu imaginer une telle machine, et je pensais à-peu-près de même de celui qui voudroit s'en servir.

J'observai qu'elle causoit autant de répugnance à la dame qu'à moi… M. Dessein s'en aperçut, et il nous mena vers deux chaises qui devinrent tout de suite l'objet de ses éloges. Les lords A. et B., dit-il, les avoient achetées pour faire le grand tour; mais elles n'ont pas été plus loin que Paris; ainsi, elles sont à tous égards aussi bonnes que neuves… Je les trouve trop bonnes, M. Dessein; et je passai à une autre qui étoit derrière, et qui parut me convenir… J'entrai sur-le-champ en négociation du prix… Cependant, dis-je, en ouvrant la portière et en montant dedans, il me semble qu'on auroit bien de la peine à y tenir deux… Ayez la bonté, madame, dit M. Dessein, en lui offrant son bras, d'y monter aussi… La dame hésita une demi-seconde… et s'y plaça… et M. Dessein, à qui un domestique faisoit signe qu'il vouloit lui parler, ferma la portière sur nous et nous laissa.

LA REMISE.
Calais.

Voila qui est plaisant, dit la dame, en souriant; c'est la seconde fois que, par des hasards fort indifférens, on nous laisse ensemble: cela est comique.

Il ne manque du moins pour le rendre tel, lui dis-je, que l'usage comique que la galanterie d'un François voudroit faire de cette aventure… Faire l'amour dans le premier moment… offrir sa personne au second.

C'est-là leur fort, répondit la dame.

On le suppose au moins… et je ne sais trop comment cela est arrivé… mais ils ont acquis la réputation de mieux connoître et faire l'amour que toute autre nation de la terre… Pour moi, je les crois très-mal adroits… et dans le vrai, la pire espèce d'archers qui jamais exerça la patience du dieu d'Amour.

… Croire qu'ils mettent du sentiment dans l'amour!

Je croirois plutôt qu'il est possible de faire un bel habit avec des morceaux de reste et de toutes couleurs… Ils se déclarent tout d'un coup, à la première rencontre… N'est-ce pas là soumettre l'offre de leur amour et de leur personne à l'examen sévère d'un esprit que le cœur n'a pas encore échauffé?

La dame m'écoutoit comme si elle s'attendoit à quelque chose de plus…

Considérez donc, madame, lui dis-je, en posant ma main sur la sienne…

Que les personnes graves détestent l'amour à cause du nom.

Les intéressées le haïssent, parce qu'elles donnent la préférence à autre chose.

Les hypocrites paroissent l'avoir en horreur, en feignant de n'aspirer qu'aux choses célestes.

Le vrai de tout cela, c'est que nous sommes beaucoup plus effrayés que blessés par cette passion… Quelque manque d'expérience que l'homme montre dans ces sortes d'affaires, il ne laisse échapper le mot d'amour qu'une heure ou deux au moins après le temps que son silence sur ce sujet est devenu un vrai tourment. Il me semble qu'une suite de petites et paisibles attentions qui n'iroient pas jusqu'à sonner l'alarme… et qui ne seroient pourtant pas assez vagues pour qu'on pût s'y méprendre… accompagnées de temps en temps d'un regard tendre, mais peu ou même point du tout de discours à ce sujet… laisseroient votre maîtresse toute à la nature, qui saura bien amollir son cœur.

Eh bien, dit la dame en rougissant, je crois que vous n'avez pas cessé de me faire l'amour depuis que nous sommes ensemble.

LA REMISE.
Calais.

M. Dessein revint pour nous ouvrir la portière, et dit à la dame que M. le comte de L… son frère, venoit d'arriver… Quoique je souhaitasse tout le bien possible à cette dame, j'avouerai que cet événement attrista mon cœur; et je ne pus m'empêcher de le lui dire… car en vérité, madame, ajoutai-je, il est fatal à une proposition que j'allois vous faire…

Il est inutile, dit-elle, en m'interrompant et en mettant une de ses mains sur les deux miennes, de m'expliquer votre projet. Il est rare, mon bon Monsieur, qu'un homme ait quelque proposition amicale à faire à une femme, sans qu'elle en ait le pressentiment quelques momens auparavant.

Oui… la nature, dis-je, l'arme de ce pressentiment, pour la garantir du piége… Mais, dit-elle en me fixant, je n'avois rien à craindre; et, à vous parler franchement, j'étois déterminée à accepter votre proposition. Si je l'eusse acceptée… elle s'arrêta un moment… je crois, reprit-elle, que vous m'auriez disposée à vous raconter une histoire qui auroit rendu la compassion la chose la plus dangereuse qui auroit pu nous arriver dans le voyage.

Et me disant cela, elle me tendit la main… Je la baisai deux fois, et elle descendit de la chaise en me disant adieu avec un regard mêlé de sensibilité et de douceur.

DANS LA RUE.
Calais.

Elle ne m'eut pas sitôt quitté, que je commençai à m'ennuyer. Il me sembloit que les minutes étoient des heures, et je n'ai jamais fait un marché de douze guinées aussi promptement dans toute ma vie, que celui de ma chaise. Je donnai ordre qu'on m'amenât des chevaux de poste, et je dirigeai mes pas vers l'hôtellerie.

Ciel! dis-je en entendant quatre heures sonner, et en faisant réflexion qu'il n'y avoit guère plus d'une heure que j'étois à Calais…

Quel gros volume d'aventures, en cet instant si court, ne pourroit pas produire un homme qui s'intéresse à tout, et ne laisse rien échapper de ce que le temps et le hasard lui présentent continuellement!

Je ne sais si cet ouvrage aura jamais quelqu'utilité; peut-être qu'un autre réussira mieux. Mais qu'importe? c'est un essai que je fais sur la nature humaine… il ne me coûte que mon travail; cela suffit, il me fait plaisir; il anime la circulation de mon sang, dissipe les humeurs sombres, éclaire mon jugement et ma raison.

Je plains l'homme qui, voyageant de Dan à Bersheba, peut s'écrier: Tout est stérile! Oui, sans doute, le monde entier est stérile pour ceux qui ne veulent pas cultiver les fruits qu'il présente; mais, me disois-je à moi-même en frottant gaiement mes mains l'une contre l'autre, je serois au milieu d'un désert que je trouverais de quoi réveiller mes affections… Un doux myrte, un triste cyprès, m'attireroient sous leur feuillage… Je les bénirois de l'ombrage bienfaisant qu'ils m'offriroient… je graverois mon nom sur leur écorce; je leur dirais: vous êtes les arbres les plus agréables de tout le désert… Je gémirais avec eux en voyant leurs feuilles dessécher et tomber, et ma joie se mêleroit à la leur, quand le retour de la belle saison les couronneroit d'une riante verdure.

Le savant Smelfungus voyagea de Boulogne à Paris, de Paris à Rome, et ainsi de suite; mais le savant Smelfungus avoit la jaunisse. Accablé d'une humeur sombre, tous les objets qui se présentèrent à ses yeux, lui parurent décolorés et défigurés… Il nous a donné la relation de ses voyages: ce n'est qu'un triste détail de ses pitoyables sensations.

Je rencontrai Smelfungus sous le grand portique du Panthéon… il en sortoit… Ce n'est qu'un vaste cirque pour un combat de coqs, dit-il… Je voudrois, lui dis-je, que vous n'eussiez rien dit de pis de la Vénus de Médicis… J'avois appris, en passant à Florence, qu'il avoit fort maltraité la déesse, parce qu'il la regardoit comme la beauté la plus prostituée du pays.

Smelfungus revenoit de ses voyages, et je le rencontrai encore à Turin… Il n'eut que de tristes aventures sur la terre et sur l'onde à me raconter. Il n'avoit vu que des gens qui s'entre-mangent, comme les antropophages… Il avoit été écorché vif, et plus maltraité que Saint-Barthelemi, dans toutes les auberges où il étoit entré.

Oh! je veux le publier dans tout l'univers, s'écria-t-il. Vous ferez mieux, lui dis-je, d'aller voir votre médecin.

Mundungus, homme dont les richesses étoient immenses, se dit un jour: allons, faisons le grand tour. Il va de Rome à Naples, de Naples à Venise, de Venise à Vienne, à Dresde, à Berlin… et Mundungus, à son retour, n'avoit pas retenu une seule anecdote agréable… ou qui portoit un caractère de générosité… Il avoit parcouru les grandes routes sans jeter les yeux ni d'un côté ni de l'autre, de crainte que l'amour ou la compassion ne le détournât de son chemin.

Que la paix soit avec eux, s'ils peuvent la trouver! Mais le ciel, s'il étoit possible d'y atteindre avec de pareils esprits, n'auroit point d'objets qui pussent fixer et amollir la dureté de leurs cœurs… Les doux génies, sur les ailes de l'amour, viendraient se réjouir de leur arrivée; ils n'entendroient autre chose que des cantiques de joie, des extases de ravissement et de bonheur… O! mes chers lecteurs, les ames de Smelfungus et de Mundungus… je les plains… elles manquent de facultés pour les sentir… Smelfungus et Mundungus seroient placés dans la demeure la plus heureuse du ciel… les ames de Smelfungus et de Mundungus s'y croiroient malheureuses, et gémiroient pendant toute l'éternité.

MONTREUIL.

Mon porte-manteau étoit tombé une fois de derrière la chaise; j'avois été obligé de descendre deux fois par la pluie, et je m'étois mis une autre fois dans la boue jusqu'aux genoux, pour aider le postillon à l'attacher… Je ne savais ce qui causoit un dérangement si fréquent. J'arrive à Montreuil, et l'hôte me demande si je n'ai pas besoin d'un domestique… A ce mot, je devine que c'est le défaut d'un domestique qui est cause que mon porte manteau se dérange si souvent.

Un domestique! dis-je: oui, j'en ai bien besoin; il m'en faut un. Monsieur, dit l'hôte, c'est qu'il y a ici près un jeune homme qui seroit charmé d'avoir l'honneur de servir un Anglois. Et pourquoi plutôt un Anglois qu'un autre? Ils sont si généreux! répond l'hôte. Bon! dis-je en moi-même, je gage que ceci me coûtera vingt sols de plus ce soir… C'est qu'ils ont de quoi faire les généreux, ajouta-t-il. Courage! me disais-je, autres vingt sols à noter. Pas plus tard qu'hier au soir, continua-t-il, un milord Anglois offrit un écu à la fille… Tant pis pour mademoiselle Jeanneton, dis-je.

Mademoiselle Jeanneton étoit fille de l'hôte; et l'hôte s'imaginant que je n'entendois pas bien le françois, se hasarda à m'en donner une leçon. Ce n'est pas tant pis que vous auriez dû dire, Monsieur, c'est tant mieux. C'est toujours tant mieux, quand il y a quelque chose à gagner; tant pis, quand il n'y a rien… Cela revient au même, lui dis-je. Pardonnez-moi, Monsieur, dit l'hôte, cela est bien différent.

Ces deux expressions, tant pis et tant mieux, étant les deux grands pivots de presque toutes les conversations françoises, il est bon d'avertir qu'un étranger qui va à Paris, feroit bien de s'instruire, avant d'arriver, de toute l'étendue de leur usage.

Un jeune marquis, plein de vivacité, demanda à monsieur Hume, à la table de notre ambassadeur, s'il étoit monsieur Hume le poète: Non, dit monsieur Hume tranquillement. Tant pis, répond le marquis.

C'est monsieur Hume l'historien, dit un autre. Ah! tant mieux, dit le marquis. Et monsieur Hume, dont le cœur, comme on sait, est excellent, remercia le marquis pour son tant pis et pour son tant mieux.

L'hôte, après sa leçon, appela La Fleur; c'est ainsi que se nommoit le jeune homme qu'il me proposoit. Je ne puis rien dire de ses talens; Monsieur en jugera mieux que moi; mais pour sa probité, j'en réponds.

Je ne sais quel ton il donna à ce qu'il disoit: mais il me fit faire attention à ce que j'allois faire, et La Fleur qui attendoit dehors avec cette impatience qu'ont tous les enfans de la nature en certaines occasions, fit son entrée.

MONTREUIL.

Je suis disposé à penser favorablement de tout le monde au premier abord, et surtout d'un pauvre diable qui vient offrir ses services à un aussi pauvre diable que moi: mais ce penchant me donne quelquefois de la défiance; il m'autorise du moins à en avoir. J'en prends plus ou moins, selon l'humeur qui me domine, et le cas dont il s'agit… Je puis ajouter aussi selon le sexe à qui je dois avoir affaire.

Dès que La Fleur entra dans la chambre, son air nouveau et naturel triompha de la défiance. Je me décidai sur-le-champ en sa faveur, et je l'arrêtai sans hésiter. J'ignore, à la vérité, ce qu'il sait faire; mais je découvrirai ses talens à mesure que j'en aurai besoin… D'ailleurs, un François est propre à tout.

Cependant la curiosité m'aiguillona; et quelle fut ma surprise! le pauvre La Fleur ne savoit que battre du tambour, et jouer quelques marches sur le fifre. Je sentis que ma foiblesse n'avoit jamais été insultée plus vivement que dans cette occasion par ma sagesse…

La Fleur avoit commencé son entrée dans le monde, par satisfaire le noble desir qui enflamme presque tous ses compatriotes… Il avoit servi le roi pendant plusieurs années: mais s'étant aperçu que l'honneur d'être tambour n'ouvroit pas les portes de la récompense, ni la carrière de la gloire, il s'étoit retiré sur ses terres, où il vivoit comme il plaisoit à Dieu, c'est-à-dire, aux dépens de l'air.

Ainsi, me dit la Sagesse, vous avez pris un tambour pour vous servir dans votre voyage en France et en Italie? Et pourquoi ne l'aurois-je pas pris? dis-je. La moitié de notre noblesse ne fait-elle pas le même voyage avec des lendors de compagnons qu'elle paie, et qui lui laissent à payer de plus le flûteur, le diable et tout son train?… Lorsqu'on peut se débarrasser d'un mauvais marché par une équivoque… je trouve qu'on n'est pas à plaindre… Mais, La Fleur, vous savez sans doute faire quelque chose de plus? Oh qu'oui!… Il savoit faire des guêtres et jouer un peu du violon. Bravo! dit la Sagesse… Moi, lui dis-je, je joue de la basse… ainsi nous pourrons concerter… Mais, La Fleur, vous savez raser et accommoder un peu une perruque? J'ai les meilleures dispositions… C'en est assez pour le ciel, lui dis-je en l'interrompant, et cela doit me suffire… On servit le souper… Je me mis à table. J'avois d'un côté de ma chaise un épagneul anglois, de l'autre un domestique françois aussi gai qu'on peut l'être… J'étois content de mon empire… Et si les monarques savoient borner leurs desirs, ils seroient aussi heureux que je l'étois.

MONTREUIL.

La Fleur ne m'a point quitté pendant tous mes voyages, et il sera souvent question de lui. Il est bien juste que j'instruise mes lecteurs sur son compte; et pourquoi même ne parviendrais-je pas à les intéresser en sa faveur? Je n'ai jamais eu de raison de me repentir d'avoir suivi les impulsions qui m'avoient déterminé à le prendre: il a été le domestique le plus fidèle, le plus attaché, le plus ingénu qui jamais fut à la suite d'un philosophe. Ses talens de battre du tambour et de faire des guêtres, bons en eux-mêmes, ne m'étoient pas, à la vérité, d'une grande utilité; mais j'en étois bien récompensé par la gaieté perpétuelle de son humeur… Elle suppléoit à tous les talens qu'il n'avoit pas; elle auroit même, dans mon esprit, effacé ses défauts. Je trouvois toujours des ressources et des motifs d'encouragement dans son air et ses regards, et une espèce de fil qui me faisoit sortir des difficultés que je rencontrois… J'allois dire aussi des siennes; mais La Fleur étoit hors de toute atteinte des événemens. La faim, la soif, le froid, le chaud, les veilles, la fatigue, ne faisoient pas la moindre impression sur sa physionomie; il étoit éternellement le même. Je ne sais si je suis philosophe; Satan veut quelquefois me le persuader; mais si je le suis, je l'avoue, je me suis trouvé bien des fois humilié en réfléchissant aux obligations que j'ai au caractère philosophique de ce pauvre garçon. Combien de fois son exemple ne m'a-t-il pas excité à m'appliquer à une philosophie plus sublime?… Avec tout cela, La Fleur étoit un peu fat; mais c'étoit plutôt un mouvement de la nature, que l'effet de l'art. Il n'eut pas demeuré trois jours à Paris, que cette fatuité disparut.

MONTREUIL.

J'installai le lendemain matin, La Fleur dans sa charge. Je fis devant lui l'inventaire de mes six chemises et de ma culotte de soie noire, et je lui donnai la clef de mon porte-manteau. Je lui dis de le bien attacher derrière la chaise, de faire atteler les chevaux, et d'avertir l'hôte de m'apporter son compte.

Ce garçon est heureux, dit l'hôte en adressant la parole à cinq ou six filles qui entouroient La Fleur, et lui souhaitoient affectueusement un bon voyage. La Fleur baisoit les mains des filles; ses yeux se mouillèrent, il les essuya trois fois, et trois fois il promit d'apporter des pardons de Rome à toute la bande.

Toute la ville l'aime, me dit l'hôte. On le trouvera de manque à tous les coins de Montreuil; il n'a qu'un seul défaut, c'est d'être toujours amoureux… Bon! dis-je en moi-même; cela m'évitera la peine de mettre chaque nuit ma culotte sous mon oreiller; et je faisois moins, en disant cela, l'éloge de La Fleur, que le mien. J'ai toute ma vie été amoureux d'une princesse ou de quelqu'autre, et je compte bien l'être jusqu'à ma mort. Je suis très-persuadé que si j'étois destiné à faire une action basse, je ne la ferois que dans l'intervalle d'une passion à l'autre. J'ai éprouvé quelquefois de ces interrègnes, et je me suis toujours aperçu que mon cœur étoit fermé pendant ce temps: il étoit si endurci, qu'il falloit que je fisse un effort sur moi pour soulager un misérable, en lui donnant seulement six sous. Je me hâtois alors de sortir de cet état d'indifférence. Le moment où je me retrouvais ranimé par la tendre passion, étoit le moment où je redevenois généreux et compatissant. J'aurois tout fait pour rendre service, pourvu qu'il n'y eût pas de crime…

Mais que fais-je en disant tout ceci? ce n'est pas mon éloge; c'est celui de la passion.