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Oeuvres complètes, tome 5 cover

Oeuvres complètes, tome 5

Chapter 20: PARIS.
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About This Book

A first-person travel narrative follows a gentleman making brief sea crossings and visiting continental towns, told as episodic vignettes that mix comic observation with tender reflection. The narrator recounts encounters and small incidents that trigger sudden shifts of feeling, prompting meditations on charity, social manners, and personal vanity. Digressive commentary alternates irony and earnestness, exposing human inconsistency while seeking sympathetic understanding. The work privileges feeling over plot, using short scenes and moral asides to examine how chance encounters shape sensibility. Overall it balances gentle satire of social pretensions with an emphasis on human tenderness and emotional responsiveness.

FRAGMENT.

De toutes les villes de la Thrace, celle d'Abdère étoit la plus adonnée à la débauche; elle étoit plongée dans un débordement de mœurs effroyable. C'étoit en vain que Démocrite, qui y faisoit son séjour, employoit tous les efforts de l'ironie et de la risée pour l'en tirer; il n'y pouvoit réussir. Le poison, les conspirations, le meurtre, le viol, les libelles diffamatoires, les pasquinades, les séditions y régnoient: on n'osoit sortir le jour; c'étoit encore pis la nuit.

Ces horreurs étoient portées au dernier point, lorsqu'on représenta à Abdère l'Andromède d'Euripide; tous les spectateurs en furent charmés; mais de tous les endroits dont ils furent enchantés, rien ne frappa plus leur imagination que les tendres accens de la nature qu'Euripide avoit mis dans le discours pathétique de Persée:

O Amour! roi des dieux et des hommes, etc.

Tout le monde, le lendemain, parloit en vers iambiques; ce discours de Persée faisoit le sujet de toutes les conversations… On ne faisoit que répéter dans chaque maison, dans chaque rue:

O Amour! roi des dieux et des hommes!

Tout retentissoit du nom d'Amour; chaque bouche le prononçoit comme les notes d'une douce mélodie dont le souvenir charme encore l'oreille, et qu'on ne peut s'empêcher de répéter. On n'entendoit de tous côtés, qu'Amour! Amour, roi des dieux et des hommes… Le même feu saisit tout le monde; et toute la ville, comme si ses habitans n'avoient eu qu'un même cœur, se livra à l'amour.

Les apothicaires d'Abdère cessèrent de vendre de l'ellébore; les faiseurs d'armes ne vendirent plus d'instrumens de mort; l'amitié, la vertu, régnèrent par tout; les ennemis les plus irréconciliables s'entredonnèrent publiquement le baiser de paix… Le siècle d'or revint, et répandit ses bienfaits sur Abdère. Les Abdéritains jouoient des airs tendres sur le chalumeau; le beau sexe quittoit les robes de pourpre, et s'asséyoit modestement sur le gazon pour écouter ces doux concerts.

Il n'y avoit, dit le fragment, que la puissance d'un dieu dont l'empire s'étend du ciel à la terre, et jusques dans le fond des eaux, qui pût opérer ce prodige.

MONTREUIL.

Quand tout est prêt et qu'on a discuté chaque article de la dépense, il y a encore, à moins que le mauvais traitement n'ait remué votre bile en aigrissant votre humeur, une autre affaire à ajuster à la porte avant de monter en chaise. C'est avec les fils et les filles de la pauvreté que vous avez affaire; ils vous entourent… Et que personne ne les rebute… Ce que souffrent ces malheureux est déjà trop cruel, pour y ajouter de la dureté; il vaut mieux avoir quelque monnoie à leur distribuer, et c'est un conseil que je donne à tous les voyageurs… Ils n'auront pas besoin d'écrire les motifs de leur générosité: ils seront enregistrés ailleurs.

Personne ne donne moins que moi, parce qu'il y a peu de mes connoissances qui aient moins à donner: mais c'étoit le premier acte de cette nature que je faisois en France; je le fis avec plus d'attention.

Hélas! disois-je, en les montrant au bout de mes doigts, je n'ai que huit sous, et il y a huit pauvres femmes et autant d'hommes pour les recevoir.

Un de ces hommes sans chemise, et dont l'habit tomboit en lambeaux, se trouvoit au milieu des femmes. Il s'en retira aussitôt en faisant la révérence. Lorsque le parterre crie tout d'une voix: place aux dames! il ne montre pas plus de déférence pour le beau sexe que ce pauvre homme.

Juste ciel! m'écriai-je en moi-même, par quelles sages raisons as-tu ordonné que la mendicité et la politesse seroient réunies dans ce pays, quand elles sont si opposées dans les autres régions?

Je lui offris un de mes huit sous, uniquement parce qu'il avoit été honnête.

Un pauvre petit homme plein de vivacité, et qui étoit vis-à-vis de moi, après avoir mis sous son bras un fragment de chapeau, tira sa tabatière de sa poche, et offrit généreusement une prise de tabac à toute l'assemblée… C'étoit un don de conséquence, et chacun le refusa en faisant une inclination… Il les sollicita avec un air de franchise: prenez, prenez-en, en regardant d'un autre côté; à la fin chacun en prit. Ce seroit dommage, me dis-je, que sa boîte se vidât. J'y mis deux sous, et j'y pris moi-même une prise de tabac pour lui rendre le don plus agréable. Il sentit le poids de la seconde obligation plus que celui de la première… C'étoit lui faire honneur; l'autre, au contraire, étoit humiliante: il me salua jusqu'à terre.

Tenez, dis-je à un vieux soldat qui n'avoit qu'une main, et sembloit avoir vieilli dans le service, voilà deux sous pour vous… Vive le roi! s'écria le vieux soldat.

Il ne me restoit plus que trois sous; j'en donnai un pour l'amour de Dieu: c'est à ce titre qu'on me le demandoit. La pauvre femme avoit la cuisse disloquée: on ne peut pas soupçonner que ce fût pour un autre motif.

Mon cher et très-charitable monsieur!… on ne peut refuser celui-ci, me disois-je.

Milord anglais!… le seul son de ce mot valoit l'argent, et je le payai du dernier de mes sous… Mais dans l'empressement où j'avois été de les distribuer, j'avais oublié un pauvre honteux qui n'avoit personne pour faire la quête, et qui peut-être auroit péri avant d'oser demander lui-même. Il étoit près de la chaise, mais hors du cercle; il essuyoit une larme qui découloit le long de son visage, et il avoit l'air d'avoir vu de plus beaux jours. Bon Dieu! me disois-je, et je n'ai pas un sou pour lui donner!… Vous en avez mille, s'écrièrent à-la-fois toutes les puissances de la nature qui étoient en mouvement chez moi. Je m'approchai de lui, et je lui donnai… il n'importe quoi… Je rougirois à present de dire combien… j'étois honteux alors de penser combien peu… Si le lecteur devine ma disposition, il peut juger entre ces deux points donnés, à vingt ou quarante sous près, quelle fut la somme précise.

Je ne pouvois rien donner aux autres… Que Dieu vous bénisse! leur dis-je. Et le bon Dieu vous bénisse vous-même, s'écrièrent le vieux soldat, le petit homme, etc. etc. Le pauvre honteux ne pouvoit rien dire… Il tira un petit mouchoir de sa poche, et essuya ses yeux en se détournant. Je crus qu'il me remercioit plus que tous les autres.

LE BIDET.

Ces petites affaires ne furent pas sitôt ajustées, que je montai dans ma chaise, très-content de tout ce que j'avois fait à Montreuil… La Fleur, avec ses grosses bottes, sauta sur un bidet… Il s'y tenoit aussi droit et aussi heureux qu'un prince.

Mais qu'est-ce que le bonheur et les grandeurs dans cette scène factice de la vie? Nous n'avions pas encore fait une lieue, qu'un âne mort arrêta tout court La Fleur dans sa course. Le bidet ne voulut pas passer. La contestation entre La Fleur et lui s'échauffa, et le pauvre garçon fut désarçonné et jeté par terre.

Il souffrit sa chûte avec toute la patience du François qui auroit été le meilleur chrétien, et ne dit pas autre chose que, diable! Il remonta à cheval sur-le-champ, et battit le bidet comme il auroit pu battre son tambour.

Le bidet voloit du côté d'un chemin à l'autre, tantôt par-ci, tantôt par-là; mais il ne vouloit pas approcher de l'âne mort. La Fleur, pour le corriger, insistoit… et le bidet entêté le jeta encore par terre.

Qu'a ton bidet, La Fleur, lui dis-je? Monsieur, c'est le cheval le plus opiniâtre du monde. Hé bien, s'il est obstiné, repris-je, il faut le laisser aller à sa fantaisie. La Fleur, qui étoit remonté, descendit; et dans l'idée qu'il feroit aller le bidet en avant, il lui donna un grand coup de fouet; mais le bidet me prit au mot, et s'en retourna en galoppant à Montreuil. Peste! dit La Fleur.

Il n'est pas hors de propos de remarquer ici, que, quoique La Fleur, dans ces accidents, ne se fût servi que de ces deux termes d'exclamation, il y en a cependant trois dans la langue françoise. Ils répondent à ce que les grammairiens appellent le positif, le comparatif et le superlatif; et l'on se sert des uns et des autres dans tous les accidens imprévus de la vie.

Diable, est le premier degré, c'est le degré positif; il est d'usage dans les émotions ordinaires de l'esprit, et lorsque de petites choses contraires à notre attente arrivent. Qu'on joue, par exemple, au passe-dix, et que l'on ne rapporte deux fois de suite que double as, ou, comme La Fleur, que l'on soit jeté par terre; ces petites circonstances et tant d'autres s'expriment par, diable; et c'est pour cette raison que, lorsqu'il est question de cocuage, on se sert de cette expression…

Mais dans une aventure où il entre quelque chose de dépitant, comme lorsque le bidet s'enfuit en laissant La Fleur étendu par terre avec ses grosses bottes, alors vient le second. On se sert de, peste!

Pour le troisième…

Oh! c'est ici que mon cœur se gonfle de compassion, quand je songe à ce qu'un peuple aussi poli doit avoir souffert pour qu'il soit forcé à s'en servir.

Puissance qui délies nos langues et les rends éloquentes dans la douleur, accorde-moi des termes décens pour exprimer ce superlatif, et quel que soit mon sort, je céderai à la nature!…

Mais il n'y a point de ces termes décens dans la langue françoise. Je formai la résolution de prendre les accidens qui m'arriveroient avec patience et sans faire d'exclamation.

La Fleur n'avoit pas fait cette convention avec lui-même. Il suivit le bidet des yeux tant qu'il le put voir… Et l'on peut s'imaginer, si l'on veut, dès qu'il ne le vit plus, de quelle expression il fit usage pour conclure la scène.

Il n'y avoit guère de moyens, avec des bottes fortes aux jambes, de rattrapper un cheval effarouché. Je ne voyois qu'une alternative, c'étoit de faire monter La Fleur derrière la chaise, ou de l'y faire entrer.

Il vint s'asseoir à côté de moi, et, dans une demi-heure, nous arrivâmes à la poste de Nampont.

NAMPONT.
L'ane mort.

Voici, dit-il, en tirant de son bissac le reste d'une croûte de pain, voici ce que tu aurois partagé avec moi si tu avois vécu… Je croyois que cet homme apostrophoit son enfant; mais c'étoit à son âne qu'il adressoit la parole, et c'étoit le même âne que nous avions vu en chemin, et qui avoit été si fatal à La Fleur… Il paroissoit le regretter si vivement, qu'il me fit souvenir des plaintes que Sancho-Pança avoit faites dans une occasion semblable… Mais cet homme se plaignoit avec des accens plus conformes à la nature.

Il étoit assis sur un banc de pierre à la porte. Le paneau et la bride de l'âne étoient à côté de lui: il les levoit de temps-en-temps, et les laissoit ensuite tomber… puis les regardoit et secouoit la tête… Il reprit ensuite sa croute de pain, comme s'il alloit la manger… Mais, après l'avoir tenue quelque temps à la main, il la posa sur le mors de la bride, en regardant avec des yeux de désir l'arrangement qu'il venoit de faire, et il soupira.

La simplicité de sa douleur assembla une foule de monde autour de lui; et La Fleur s'y mêla pendant qu'on atteloit les chevaux. J'étois resté dans la chaise, je voyois et j'entendois par-dessus la tête des autres.

Il disoit qu'il venoit d'Espagne, où il étoit allé du fond de la Franconie, et qu'il s'en retournoit chez lui; il étoit arrivé jusqu'à cet endroit lorsque son âne mourut. Chacun étoit curieux de savoir ce qui avoit pu engager ce pauvre vieillard à entreprendre un si long voyage.

Hélas! dit-il, le ciel m'avoit donné trois fils, c'étoient les plus beaux garçons de toute l'Allemagne. La petite vérole m'enleva les deux aînés dans la même semaine: le plus jeune étoit frappé de la même maladie; je craignis aussi de le perdre, et je fis vœu, s'il en revenoit, d'aller à Saint-Jacques de Compostelle.

Là, il s'arrêta pour payer un tribut à la nature… et pleura amèrement.

Il continua… Le ciel, dit-il, me fit la faveur d'accepter la condition, et je partis de mon hameau avec le pauvre animal que j'ai perdu… Il a participé à toutes les fatigues de mon voyage, il a mangé le même pain que moi pendant toute la route… enfin, il a été mon compagnon et mon ami.

Chacun prenoit part à la douleur de ce pauvre homme. La Fleur lui offrit de l'argent. Il dit qu'il n'en avoit pas besoin. Hélas! ce n'est pas la valeur de l'âne que je regrette, c'est sa perte… J'étois assuré qu'il m'aimoit… Il leur raconta l'histoire d'un malheur qui leur étoit arrivé en passant les Pyrénées… Ils s'étoient perdus, et avoient été séparés trois jours l'un de l'autre: pendant ce temps, l'âne l'avoit cherché autant qu'il avoit cherché l'âne; à peine purent-ils manger l'un et l'autre, qu'ils ne se fussent retrouvés.

Tu as au moins une consolation, lui dis-je, dans la perte de ton pauvre animal, c'est que je suis persuadé que tu lui as été un tendre maître. Hélas! dit-il, je le croyois ainsi pendant qu'il vivoit: mais à présent qu'il est mort, je crains que la fatigue de me porter ne l'ait accablé, et que je ne sois responsable d'avoir abrégé sa vie…

Quelle honte pour l'humanité! me dis-je en moi-même; si nous ne nous aimions les uns les autres qu'autant que ce pauvre homme aimoit son âne… ce seroit quelque chose.

NAMPONT.
Le Postillon.

Cette histoire m'affecta. Le postillon n'y prit pas garde, et il m'entraîna sur le pavé au grand galop.

Le voyageur qui brûle de soif dans les déserts sablonneux de l'Arabie, n'aspire pas plus vivement au bonheur de trouver une source, que mon ame aspiroit après des mouvemens tranquilles. J'aurois souhaité que le postillon eût parti moins vîte; mais au moment que le bon pélerin achevoit son histoire, il donna de si grands coups de fouet à ses chevaux, qu'ils partirent comme si mille diables étoient à leurs trousses.

Pour l'amour de Dieu, lui criais-je, allez plus doucement: mais plus je criais, plus il excitoit ses chevaux. Que le diable t'emporte donc! lui dis-je. Vous verrez qu'il continuera d'aller vîte jusqu'à ce qu'il me mette en colère… ensuite il ira doucement afin de me faire goûter les douceurs de cet état.

Il n'y manqua pas. Il arriva à une hauteur, et fut obligé d'aller pas à pas… Je m'étois fâché contre lui… Je m'étois fâché ensuite contre moi-même pour m'être mis en colère…

Un bon galop dans ce moment m'auroit fait du bien…

Allons un peu plus vîte, je t'en prie, mon bon garçon, lui dis-je…

Mais le postillon me montra la montagne… Je voulois alors me rappeler l'histoire du pauvre allemand et de son âne; mais j'en avois perdu le fil, et il me fut aussi impossible de le retrouver, qu'au postillon d'aller le trot.

Hé bien, que tout aille à l'aventure; je me sens disposé à faire de mon mieux, et tout va de travers.

La nature dans ses trésors a toujours des lénitifs pour adoucir nos maux. Je m'endormis, et ne me réveillai qu'au mot d'Amiens qui frappa mon oreille.

Oh! oh! dis-je en me frottant les yeux… c'est ici que ma belle dame doit venir.

AMIENS.

J'eus à peine prononcé ces mots, que le comte de L… et sa sœur passèrent rapidement dans leur chaise de poste. Elle n'eut que le temps de me faire un salut de connoissance, mais avec un air qui sembloit désigner qu'elle avoit quelque chose à me dire. Je n'avois effectivement pas encore achevé de souper, que le domestique de son frère m'apporta un billet de sa part. Elle me prioit, le premier matin que je n'aurois rien à faire à Paris, de remettre la lettre qu'elle m'envoyoit à madame de R… Elle ajoutoit qu'elle auroit bien voulu me raconter son histoire, et qu'elle étoit bien fâchée de n'avoir pu le faire… mais que si jamais je passois par Bruxelles, et que je n'eusse pas oublié le nom de madame de L… elle auroit cette satisfaction.

Ah! j'irai te voir, charmante femme! disois-je en moi-même; rien ne me sera plus facile. Je n'aurai, en revenant d'Italie, qu'à traverser l'Allemagne, la Hollande, et retourner chez moi par la Flandre; à peine y aura-t-il dix postes de plus; mais y en eût-il dix mille…? Quelles délices, pour prix de tous mes voyages, de participer aux incidents d'une triste histoire que la beauté qui en est le sujet raconte elle-même!… de la voir pleurer! C'en seroit un plus grand encore de tarir la source de ses larmes; mais si je ne parviens pas à la dessécher, n'est-ce pas toujours une sensation exquise d'essuyer les joues mouillées d'une belle femme, assis à ses côtés pendant la nuit et dans le silence!

Il n'y avoit certainement pas de mal dans cette pensée. J'en fis cependant un reproche amer et dur à mon cœur.

J'avois toujours joui du bonheur d'aimer quelque belle. Ma dernière flamme, éteinte dans un accès de jalousie, s'étoit rallumée depuis trois mois aux beaux yeux d'Eliza, et je lui avois juré qu'elle dureroit pendant tous mes voyages… Et pourquoi dissimuler la chose? Je lui avois juré une fidélité éternelle: elle avoit des droits sur tout mon cœur. Partager mes affections, c'étoit diminuer ces mêmes droits… Les exposer, c'étoit les risquer… Et là où il y a du risque, il peut y avoir de la perte. Et alors, Yorick, qu'auras-tu à répondre aux plaintes d'un cœur si rempli de confiance, si bon, si doux, si irréprochable?…

Non, non, dis-je en m'interrompant, je n'irai point à Bruxelles… Mon imagination vint au secours de mon Eliza. Je me rappelai ses regards au dernier moment de notre séparation; lorsque ni l'un ni l'autre n'eûmes la force de prononcer le mot, adieu! Je jetai les yeux sur son portrait qu'elle m'avoit attaché au cou avec un ruban noir. Je rougis en le fixant… J'aurois voulu le baiser… une honte secrète m'arrêtoit. Cette tendre fleur, dis-je, en le pressant entre mes mains, doit elle être flétrie jusques dans la racine! Et flétrie, Yorick, par toi qui a promis que ton sein seroit son abri!

Source éternelle de félicité! m'écriai-je en tombant à genoux, sois témoin, ainsi que tous les esprits célestes, que je n'irai point à Bruxelles, à moins qu'Eliza ne m'y accompagne: dût ce chemin me conduire au suprême bonheur!

Le cœur, dans des transports de cette nature, dira toujours beaucoup trop en dépit du jugement.

LA LETTRE.
Amiens.

La fortune n'avoit pas favorisé La Fleur; il n'avoit pas été heureux dans ses faits de chevalerie, et depuis vingt-quatre heures, à-peu-près qu'il étoit à mon service, rien ne s'étoit offert pour qu'il pût signaler son zèle. Ce pauvre garçon brûloit d'impatience. Le domestique du comte de L… qui m'avoit apporté la lettre, lui parut une occasion propice, il la saisit. Dans l'idée qu'il me feroit honneur par ses intentions, il le prit dans un cabinet de l'auberge, et le régala du meilleur vin de Picardie. Le domestique du Comte, pour n'être pas en reste de politesse, l'engagea à venir avec lui à l'hôtel. L'humeur gaie et douce de La Fleur mit bientôt tous les gens de la maison à leur aise vis-à-vis de lui. Il n'étoit pas chiche, en vrai françois, de montrer les talens qu'il possédoit; en moins de cinq ou six minutes, il prit son fifre; la femme-de-chambre, le maître-d'hôtel, le cuisinier, la laveuse de vaisselle, les laquais, les chiens, les chats, tous, jusqu'à un vieux singe, se mirent aussitôt à danser. Jamais cuisine n'avoit été si gaie depuis le déluge.

Madame de L…, en passant de l'appartement de son frère dans le sien, surprise des ris et du bruit qu'elle entendoit, sonna sa femme-de-chambre pour en savoir la cause; et dès qu'elle sut que c'étoit le domestique du gentilhomme anglois, qui avoit répandu la gaieté dans la maison en jouant du fifre, elle lui fit dire de monter.

La Fleur, en montant l'escalier, s'étoit chargé de mille complimens de la part de son maître pour Madame, ajoutant bien des choses au sujet de la santé de Madame; que son maître seroit au désespoir si Madame se trouvoit incommodée par les fatigues du voyage; et enfin, que Monsieur avoit reçu la lettre que Madame lui avoit fait l'honneur de lui écrire… Et sans doute il m'a fait l'honneur, dit Madame en interrompant La Fleur, de me répondre par un billet.

Elle lui parut dire cela d'un ton qui annonçoit tellement qu'elle étoit sûre du fait, que La Fleur n'osa la détromper… Il trembla que je n'eusse fait une impolitesse; peut-être eut-il peur aussi qu'on ne le regardât comme un sot de s'attacher à un maître qui manquoit d'égards pour les dames; et lorsqu'elle lui demanda s'il avoit une lettre pour elle: Oh! qu'oui, dit-il, Madame. Il mit aussitôt son chapeau par terre, et saisissant le bas de sa poche droite avec la main gauche, il commença à chercher la lettre avec son autre main… Il fit la même recherche dans sa poche gauche: Diable! disoit-il. Ensuite il chercha dans les poches de sa veste, et même de son gousset: Peste! Enfin il les vida toutes sur le plancher, où il étala un col sale, un mouchoir, un peigne, une mèche de fouet, un bonnet de nuit… Il regarda entre les bords de son chapeau, et peu s'en fallut qu'il ne plaçât la troisième exclamation: Quelle étourderie, dit-il! J'aurai laissé la lettre sur la table de l'auberge. Je vais courir la chercher, et je serai de retour dans trois minutes.

Je venois de me lever de table, quand La Fleur entra pour me conter son aventure. Il me fit naïvement le récit de toute l'histoire, et ajouta que si Monsieur avoit par hasard oublié de répondre à la lettre de Madame, il pouvoit réparer cette faute par tout ce qu'il venoit de faire… si non, que les choses resteroient comme elles étoient d'abord.

Je n'étois pas sûr que l'étiquette m'obligeât de répondre ou non. Mais un démon même n'auroit pas pu se fâcher contre La Fleur. C'étoit son zèle pour moi qui l'avoit fait agir. S'y étoit-il mal pris? me jetoit-il dans un embarras?… Son cœur n'avoit pas fait de faute… Je ne crois pas que je fusse obligé d'écrire… La Fleur avoit cependant l'air d'être si satisfait de lui-même, que…

Cela est fort bien, lui dis-je, cela suffit… Il sortit de la chambre avec la vîtesse d'un éclair, et m'apporta presque aussitôt une plume, de l'encre et du papier… Il approcha la table d'un air si gai, si content, que je ne pus me défendre de prendre la plume.

Mais qu'écrire? Je commençai et recommençai. Je gâtai inutilement cinq ou six feuilles de papier…

Bref, je n'étois pas d'humeur à écrire.

La Fleur, qui s'imaginoit que l'encre étoit trop épaisse, m'apporta de l'eau pour la délayer. Il mit ensuite devant moi de la poudre et de la cire d'Espagne. Tout cela ne faisoit rien. J'écrivois, j'effaçois, je déchirois, je brûlois, et je me remettois à écrire avec aussi peu de succès. Peste de l'étourdi! disois-je à voix basse… Je ne peux pas écrire cette lettre… Je jetai de désespoir la plume à terre.

La Fleur, qui vit mon embarras, s'avança d'une manière respectueuse, et, en me faisant mille excuses de la liberté qu'il alloit prendre, il me dit qu'il avoit dans sa poche une lettre écrite par un tambour de son régiment à la femme d'un caporal, laquelle, osoit-il dire, pourroit convenir dans cette occasion.

Je ne demandois pas mieux que de le contenter. Voyons-la, lui dis-je.

Il tira de sa poche un petit porte-feuille sale, rempli de lettres et de billets doux. Il dénoua la corde qui le lioit, en tira les lettres, les mit sur la table, les feuilleta les unes après les autres, et après les avoir repassées à deux reprises différentes, il s'écria: Enfin, Monsieur, la voici. Il la déploya, la mit devant moi, et se retira à trois pas de la table, pendant que je la lisois.

LA LETTRE.

Madame,

Je suis pénétré de la douleur la plus vive, et réduit en même-temps au désespoir, par ce retour imprévu du caporal qui rend notre entrevue de ce soir la chose du monde la plus impossible.

Mais vive la joie! et toute la mienne sera de penser à vous.

L'amour n'est rien sans sentiment.

Et le sentiment est encore moins sans amour.

On dit qu'on ne doit jamais se désespérer.

On dit aussi que monsieur le caporal monte la garde mercredi: alors ce sera mon tour.

Chacun à son tour.

En attendant, vive l'amour! et vive la bagatelle!

Je suis,

Madame,

Avec tous les sentimens les plus respectueux et les plus tendres, tout à vous.

Jacques Roque.

Il n'y avoit qu'à changer le caporal en comte… ne point parler de monter la garde le mercredi. La lettre, au surplus, n'étoit ni bien ni mal. Ainsi, pour contenter le pauvre La Fleur, qui trembloit pour ma réputation, pour la sienne, et pour celle de sa lettre, j'habillai ce chef-d'œuvre à ma guise. Je cachetai ce que j'avois écrit. La Fleur le porta à madame de L…, et nous partîmes le lendemain matin pour Paris.

PARIS.

L'agréable ville, quand on a un bel équipage, une demi-douzaine de laquais et une couple de cuisiniers! avec quelle liberté, quelle aisance on vit!

Mais un pauvre prince, sans cavalerie, et qui n'a pour tout bien qu'un fantassin, fait bien mieux d'abandonner le champ de bataille, et de se confiner dans le cabinet, s'il peut s'y amuser.

J'avoue que mes premières sensations, dès que je fus seul dans ma chambre, furent bien éloignées d'être aussi flatteuses que je me l'étois figuré… Je m'approchai de la fenêtre, et je vis à travers les vîtres une foule de gens de toutes couleurs, qui couroient après le plaisir: les vieillards, avec des lances rompues et des casques qui n'avoient plus leurs masques; les jeunes, chargés d'une armure brillante d'or, ornés de tous les riches plumages de l'Orient, et joutant tous en faveur du plaisir, comme les preux chevaliers faisoient autrefois dans les tournois pour l'amour et la gloire.

Hélas! mon pauvre Yorick, m'écriai-je, que fais-tu ici? A peine es-tu arrivé, que ce fracas brillant te jette dans le rang des atômes. Ah! cherche quelque rue détournée, quelque profond cul-de-sac, où l'on n'ait jamais vu de flambeau darder ses rayons, ni entendu de carosses rouler… C'est-là où tu peux passer ton temps. Peut-être y trouveras-tu quelque tendre grisette qui te le fera paroître moins long. Voilà les espèces de cotteries que tu pourras fréquenter.

Je périrai plutôt, m'écriai-je en tirant de mon porte-feuille la lettre que madame de L… m'avoit chargé de remettre. J'irai voir madame de R… et c'est la première chose que je ferai… La Fleur?—Monsieur.—Faites venir un perruquier… Vous donnerez ensuite un coup de vergette à mon habit.

LA PERRUQUE.
Paris.

Le perruquier entre. Il jette un coup-d'œil sur ma perruque, et refuse net d'y toucher. C'étoit une chose au-dessus ou au-dessous de son art. Mais, comment donc faire? lui dis-je… Monsieur, il faut en prendre une de ma façon… j'en ai de toutes prêtes.

Mais je crains mon ami, lui dis-je en examinant celle qu'il me montroit, que cette boucle ne se soutienne pas… Vous pourriez, dit-il, la tremper dans la mer, elle tiendroit.

Tout est mesuré sur une grande échelle dans cette ville, me disois-je. La plus grande étendue des idées d'un perruquier anglois, n'auroit jamais été plus loin qu'à lui faire dire: trempez-la dans un sceau d'eau. Quelle différence! C'est comme le temps à l'éternité.

Je l'avouerai, je déteste toutes les conceptions froides et phlegmatiques, ainsi que toutes les idées minces et bornées dont elles naissent; je suis ordinairement si frappé des grands ouvrages de la nature, que, si je le pouvois, je n'aurais jamais d'objets de comparaison que ce ne fût pour le moins une montagne. Tout ce qu'on peut objecter contre le sublime françois, dans cet exemple, c'est que la grandeur consiste plus dans le mot que dans la chose. La mer remplit, sans doute, l'esprit d'une idée vaste; mais Paris est si avant dans les terres, qu'il n'y avoit pas d'apparence que je prisse la poste pour aller à cent milles de là faire l'expérience dont me parloit le perruquier. Ainsi, le perruquier ne me disoit rien.

Un sceau d'eau fait, sans contredit, une triste figure à côté de la mer; mais il a l'avantage d'être sous la main, et l'on peut y tremper la boucle en un instant…

Disons le vrai. L'expression françoise exprime plus qu'on ne peut effectuer. C'est du moins ce que je pense, après y avoir bien réfléchi.

Je ne sais, si je me trompe, mais il me semble que ces minuties sont des marques beaucoup plus sûres et beaucoup plus distinctives des caractères nationaux, que les affaires les plus importantes de l'Etat, où il n'y a ordinairement que les grands qui agissent. Ils se ressemblent et parlent à-peu-près de même dans toutes les nations, et je ne donnerais pas douze sous de plus pour avoir le choix entre eux tous.

Le perruquier resta si long-temps à accommoder ma perruque, que je trouvai qu'il étoit trop tard pour aller porter ma lettre chez madame de R… Cependant, quand un homme est une fois habillé pour sortir, il ne peut guère se livrer à des réflexions sérieuses. Je pris par écrit le nom de l'hôtel de Modène où j'étois logé, et je sortis sans savoir où j'irois… J'y songerai, dis-je, en marchant.

LE POULS.
Paris.

Les petites douceurs de la vie en rendent le chemin plus uni et plus agréable. Les grâces, la beauté disposent à l'amour; elles ouvrent la porte de son temple, et on y entre insensiblement.

Je vous prie, Madame, d'avoir la bonté de me dire par où il faut prendre pour aller à l'Opéra comique. Très-volontiers, Monsieur, dit-elle en quittant son ouvrage.

J'avois jeté les yeux dans cinq ou six boutiques, pour chercher une figure qui ne se renfrogneroit pas en lui faisant cette question. Celle-ci me plut et j'entrai.

Elle étoit assise sur une chaise basse dans le fond de la boutique, en face de la porte, et brodoit des manchettes.

Très-volontiers, dit-elle en posant son ouvrage sur une chaise à côté d'elle, et elle se leva d'un air si gai, si gracieux, que si j'avois dépensé cinquante louis dans sa boutique, j'aurois dit: cette femme est reconnoissante.

Il faut tourner, Monsieur, dit elle en venant avec moi à la porte, et en me montrant la rue qu'il falloit prendre; il faut d'abord tourner à votre gauche… Mais prenez garde… il y a deux rues; c'est la seconde… Vous la suivrez un peu, et vous verrez une église; quand vous l'aurez passée, vous prendrez à droite, et cette rue vous conduira au bas du Pont-Neuf, qu'il faudra passer… Vous ne trouverez personne qui ne se fasse un vrai plaisir de vous montrer le reste du chemin.

Elle me répéta ses instructions trois fois, avec autant de patience et de bonté la troisième que la première; et si des tons et des manières ont une signification (et ils en ont une sans doute, à moins que ce ne soit pour des cœurs insensibles), elle sembloit s'intéresser à ce que je ne me perdisse pas.

Cette femme, qui n'étoit guère au-dessus de l'ordre des grisettes, étoit charmante; mais je ne supposerai pas que ce fut sa beauté qui me rendit si sensible à sa politesse. La seule chose dont je me souvienne bien, c'est que je la fixai beaucoup en lui disant combien je lui étois obligé, et je réitérai mes remercîmens autant de fois qu'elle avoit pris la peine de m'instruire.

Je n'étois pas à dix pas de sa porte, que j'avois oublié tout ce qu'elle m'avoit dit… Je regardai derrière moi, et je la vis qui étoit encore sur le pas de sa porte pour observer si je prendrois le bon chemin. Je retournai vers elle pour lui demander s'il falloit d'abord aller à droite ou à gauche… J'ai tout oublié, lui dis-je. Est-il possible? dit-elle en souriant. Cela est très possible, et cela arrive toujours quand on fait moins d'attention aux avis que l'on reçoit, qu'à la personne qui les donne.

Ce que je disois étoit vrai, et elle le prit comme toutes les femmes prennent les choses qui leur sont dues. Elle me fit une légère révérence.

Attendez, me dit-elle en mettant sa main sur mon bras pour me retenir, je vais envoyer un garçon dans ce quartier-là porter un paquet; si vous voulez avoir la complaisance d'entrer, il sera prêt dans un moment, et il vous accompagnera jusqu'à l'endroit même. Elle cria à son garçon, qui étoit dans l'arrière-boutique, de se dépêcher, et j'entrai avec elle. Je levai de dessus la chaise où elle les avoit mises, les manchettes qu'elle brodoit, dans l'intention de m'y asseoir; elle s'assit elle-même sur une chaise basse, et je me mis aussitôt à côté d'elle.

Il sera prêt dans un moment, Monsieur, dit-elle… Et pendant ce moment, je voudrais, moi, vous dire combien je suis sensible à toutes vos politesses. Il n'y a personne qui ne puisse, par hasard, faire une action qui annonce un bon naturel; mais quand les actions de ce genre se multiplient, c'est l'effet du caractère et du tempéramment. Si le sang qui passe dans le cœur est le même que celui qui coule vers les extrémités, je suis sûr, ajoutai-je en lui soulevant le poignet, qu'il n'y a point de femme dans le monde qui ait un meilleur pouls que le vôtre… Tâtez-le, dit-elle en tendant le bras. Je me débarrassai aussitôt de mon chapeau; je saisis ses doigts d'une main, et j'appliquai sur l'artère les deux premiers doigts de mon autre main.

Que n'as-tu passé en ce moment, mon cher Eugène! Tu m'aurois vu en habit noir, et dans une attitude grave, aussi attentivement occupé à compter les battemens de son pouls, que si j'eusse guetté le retour du flux et du reflux de la fièvre. Tu aurois ri, et peut-être moralisé sur ma nouvelle profession… Hé bien! je t'aurois laissé rire et sermonner à ton aise… Crois-moi, mon cher Eugène, t'aurois-je dit, il y a de pires occupations dans le monde que celle de tâter le pouls d'une femme… Oui… mais d'une grisette! répliquerois-tu… et dans une boutique toute ouverte! Ah, Yorick!

Eh! tant mieux. Quand mes vues sont honnêtes, je me mets peu en peine que le monde me voie dans cette occupation.

LE MARI.
Paris.

J'avois compté vingt battemens de pouls, et je voulois aller jusqu'à quarante, quand son mari parut à l'improviste et dérangea mon calcul. C'est mon mari, dit-elle, et cela ne fait rien. Je recommençai donc à compter. Monsieur est si complaisant, ajouta-t-elle lorsqu'il passa près de nous, que de prendre la peine de me tâter le pouls. Le mari ôta son chapeau, me salua, et me dit que je lui faisois trop d'honneur. Il remit aussitôt son chapeau, et s'en alla.

Bon Dieu! m'écriai-je en moi-même, est-il possible que ce soit-là son mari!

Une foule de gens savent, sans doute, ce qui pouvoit m'autoriser à faire cette exclamation; qu'ils ne se fâchent pas si je vais l'expliquer à ceux qui l'ignorent.

A Londres, un marchand ne semble faire avec sa femme qu'un même tout: quelquefois l'un, quelquefois l'autre brille par diverses perfections de l'esprit et du corps; mais ils unissent tout cela, vont de pair, et tâchent de cadrer l'un avec l'autre, autant que mari et femme doivent le faire.

A Paris, il y a à peine deux ordres d'êtres plus différens: car la puissance législative et exécutive de la boutique n'appartenant point au mari, il y paroît rarement… il se tient dans l'arrière-boutique ou dans quelque chambre obscure tout seul dans son bonnet de nuit: enfant brut de la nature, il reste tel que la nature l'a formé.

Le génie d'un peuple, dans un pays où il n'y a rien de salique que la monarchie, ayant cédé ce département, ainsi que plusieurs autres, entièrement aux femmes, celles-ci, par un babillage et un commerce continuel avec tous ceux qui vont et viennent, sont comme ces cailloux de toutes sortes de formes, qui frottés les uns contre les autres, perdent leur rudesse, et prennent quelquefois le poli d'un diamant… L'époux ne vaut pas beaucoup mieux que la pierre que vous foulez aux pieds.

Très-certainement, il n'est pas bon que l'homme soit seul… Il est fait pour la société et les douces communications. J'en appelle, pour preuve de ce que j'avance, au perfectionnement que notre nature en reçoit.

Comment trouvez-vous, Monsieur, le battement de mon pouls? dit-elle. Il est aussi doux, lui dis-je en la fixant tranquillement, que je me l'étois imaginé. Elle alloit me répondre quelque chose d'honnête; mais le garçon entra avec le paquet de gants. A propos, dis-je, j'en voudrois avoir une ou deux paires.

LES GANTS.
Paris.

La belle marchande se lève, passe derrière son comptoir, aveint un paquet, et le délie. J'avance vis-à-vis d'elle: les gants étoient tous trop grands; elle les mesura l'un après l'autre sur ma main; cela ne les rappetissoit pas. Elle me pria d'en essayer une paire qui ne lui paroissoit pas si grande que les autres… Elle en ouvrit un, et ma main y glissa tout d'un coup… Cela ne me convient pas, dis-je en remuant un peu la tête. Non, dit-elle, en faisant le même mouvement.

Il y a de certains regards combinés d'une subtilité unique, où le caprice, et le bon sens, et la gravité, et la sottise, sont tellement confondus, que tous les langages variés de la tour de Babel ne pourroient les exprimer… Ils se communiquent et se saisissent avec une telle promptitude, qu'on sait à peine quel est le contagieux… Pour moi, je laisse à messieurs les dissertateurs le soin de grossir de ce sujet leurs agréables volumes… Il me suffit de répéter que les gants ne convenoient pas… Nous pliâmes tous deux nos mains dans nos bras, en nous appuyant sur le comptoir. Il étoit si étroit, qu'il n'y avoit de place entre nous que pour le paquet de gants.

La jeune marchande regardoit quelquefois les gants, puis du côté de la fenêtre, puis les gants… et jetoit de temps-en-temps les yeux sur moi. Je n'étois pas disposé à rompre le silence… Je suivois en tout son exemple. Mes yeux se portoient tour à tour sur elle, et sur la fenêtre, et sur les gants.

Mais je perdais beaucoup dans toutes ces attaques d'imitation. Elle avoit des yeux noirs, vifs, qui dardoient leurs rayons à travers deux longues paupières de soie, et ils étoient si perçans, qu'ils pénétroient jusqu'au fond de mon cœur… Cela peut paroître étrange; mais telle étoit l'impression qu'elle faisoit sur moi.

N'importe, dis-je, je vais m'accommoder de ces deux paires de gants; et je les mis en poche.

Elle ne me les surfit pas d'un sou, et je fus sensible à ce procédé. J'aurais voulu qu'elle eût demandé quelque chose de plus, et j'étois embarrassé comment le lui faire comprendre… Croyez-vous, Monsieur, me dit-elle, en se méprenant sur mon embarras, que je voudrois demander seulement un sou de trop à un étranger, et surtout à un étranger dont la politesse, plus que le besoin de gants, l'engage à prendre ce qui ne lui convient pas, et à se fier à moi? Est-ce que vous m'en auriez crue capable?… Moi! non, je vous assure; mais vous l'eussiez fait, que je vous l'aurois pardonné de bon cœur… Je payai; et en la saluant un peu plus profondément que cela n'est d'usage à l'égard d'une femme de marchand, je la quittai; et le garçon, avec son paquet, me suivit.

LA TRADUCTION.
Paris.

On me mit dans une loge où il n'y avoit qu'un vieil officier. J'aime les militaires, non-seulement parce que j'honore l'homme dont les mœurs sont adoucies par une profession qui développe souvent les mauvaises qualités de ceux qui sont méchans, mais parce que j'en ai connu un autrefois… car il n'est plus: pourquoi ne les nommerois-je pas? C'étoit le capitaine Tobie Shandy, le plus cher de tous mes amis. Je ne puis penser à la douceur et à l'humanité de ce brave homme, quoiqu'il y ait bien long-temps qu'il soit mort, sans que mes yeux se remplissent de larmes; et j'aime, à cause lui, tout le corps des vétérans. J'enjambai sur-le-champ les deux bancs qui étoient devant moi, et me plaçai à côté de l'officier.

Il lisoit attentivement, ses lunettes sur le nez, une petite brochure, qui étoit probablement une des pièces qu'on alloit jouer. Je fus à peine assis, qu'il ôta ses lunettes, les enferma dans un étui de chagrin, et mit le livre et l'étui dans sa poche. Je me levai à demi pour le saluer.

Qu'on traduise ceci dans tous les langages du monde: en voici le sens.

«Voilà un pauvre étranger qui entre dans la loge… il a l'air de ne connoître personne, et il demeureroit sept ans à Paris, qu'il ne connoîtroit qui que ce soit, si tous ceux dont il approcheroit gardoient leurs lunettes sur le nez… C'est lui fermer la porte de la conversation; ce seroit le traiter pire qu'un allemand.»

Le vieil officier auroit pu dire tout cela à haute voix, et je ne l'aurois pas mieux entendu… Je lui aurois, à mon tour, traduit en françois le salut que je lui avois fait; je lui aurois dit «que j'étois très-sensible à son intention, et que je lui en rendois mille grâces.»

Il n'y a point de secret qui aide plus au progrès de la sociabilité, que de se rendre habile dans cette manière abrégée de se faire entendre, et d'être prompt à expliquer en termes clairs les divers mouvemens des yeux et du corps dans toutes leurs inflexions. Quant à moi, par une longue habitude, j'exerce cet art si machinalement, que, lorsque je marche dans les rues de Londres, je traduis tout du long du chemin; et je me suis souvent trouvé dans des cercles où l'on n'avoit pas dit quatre mots, et dont j'aurois pu rapporter vingt conversations différentes, ou les écrire, sans risquer de dire quelque chose qui n'auroit pas été vrai.

Un soir que j'allois au concert de Martini à Milan, comme je me présentois à la porte de la salle pour entrer, la marquise de F… en sortoit avec une espèce de précipitation; elle étoit presque sur moi que je ne l'avois pas vue, de sorte que je fis un saut de côté pour la laisser passer; elle fit de même et du même côté, et nos têtes se touchèrent… Elle alla aussitôt de l'autre côté; un mouvement involontaire m'y porta, et je m'opposai encore innocemment à son passage… Cela se répéta encore malgré nous, jusqu'au point que cela en devint ridicule… A la fin, je fis ce que j'aurois dû faire dès le commencement; je me tins tranquille, et la marquise passa sans difficulté. Je sentis aussitôt ma faute, et il n'étoit pas possible que j'entrasse avant de la réparer. Pour cela, je suivis la marquise des yeux jusqu'au bout du passage; elle tourna deux fois les siens vers moi, et sembloit marcher le long du mur, comme si elle vouloit faire place à quelqu'autre qui viendroit à passer… Non, non, dis-je, c'est là une mauvaise traduction; elle a droit d'exiger que je lui fasse des excuses, et l'espace quelle laisse n'est que pour m'en donner la facilité. Je cours donc à elle, et lui demande pardon de l'embarras que je lui avois causé, en lui disant que mon intention étoit de lui faire place… Elle répondit qu'elle avoit eu le même dessein à mon égard… et nous nous remerciâmes réciproquement. Elle étoit au haut de l'escalier, et ne voyant point d'écuyer près d'elle, je lui offris la main pour la conduire à sa voiture… Nous descendîmes l'escalier, en nous arrêtant presque à chaque marche pour parler du concert et de notre aventure. Elle étoit dans son carosse. En vérité, madame, lui dis-je, j'ai fait six efforts différens pour vous laisser passer… Et moi, j'en ai fait autant pour vous laisser entrer… Je souhaiterois bien, ajoutai-je aussitôt, que vous en fissiez un septième… Très-volontiers, dit-elle en me faisant place… La vie est trop courte pour s'occuper de tant de formalités… Je montai dans la voiture, et je l'accompagnai chez elle… Et que devint le concert? Ceux qui y étoient le savent mieux que moi.

Je ne veux qu'ajouter que la liaison agréable qui résulta de cette traduction, me fit plus de plaisir qu'aucune autre que j'ai eu l'honneur de faire en Italie.

LE NAIN.
Paris.

Je n'ai jamais oui dire que quelqu'un, si ce n'est une seule personne que je nommerai probablement dans ce chapitre, eût fait une remarque que je fis au moment même que je jetai les yeux sur le parterre, et qui me frappa d'autant plus vivement, que je ne me souvenois même pas trop qu'on l'eût faite; c'est le jeu inconcevable de la nature, en formant un si grand nombre de nains. Elle se joue sans doute de tous les pauvres humains dans tous les coins de l'univers; mais à Paris, il semble qu'elle ne mette point de bornes à ses amusemens. Cette bonne déesse paroît aussi gaie qu'elle est sage.

J'étois à l'Opéra-comique; mais toutes mes idées n'y étoient pas renfermées, et elles se promenoient dehors comme si j'y avois été moi-même… Je mesurois, j'examinois tous ceux que je rencontrois dans les rues: c'étoit une tâche mélancolique, surtout quand la taille étoit petite… le visage très-brun, les yeux vifs, le nez long, les dents blanches, la mâchoire en avant… Je souffrois de voir tant de malheureux, que la force des accidents avoit chassés de la classe où ils devoient être, pour les contraindre à faire nombre dans une autre… Les uns, à cinquante pas, paroissoient à peine être des enfans par leur taille; les autres étoient noués, rachitiques, bossus, ou avoient les jambes tortues. Ceux-ci étoient arrêtés dans leur croissance, dès l'âge de six ou sept ans, par les mains de la nature; ceux-là ressembloient à des pommiers nains qui, dès leur première existence, font voir qu'ils ne parviendront jamais à la hauteur commune des autres arbres de la même espèce.

Un médecin voyageur diroit peut-être que cela ne provient que des bandages mal faits et mal appliqués… Un médecin sombre diroit que c'est faute d'air; et un voyageur curieux, pour appuyer ce système, se mettroit à mesurer la hauteur des maisons, le peu de largeur des rues, et combien de pieds quarrés occupent au sixième ou septième étage les gens du peuple, qui mangent et couchent ensemble. M. Shandy, qui avoit sur bien des choses des idées fort extraordinaires, soutenoit, en causant un soir sur cette matière, que les enfans, comme d'autres animaux, pouvoient devenir fort grands lorsqu'ils étoient venus au monde sans accident; mais, ajoutoit-il, le malheur des habitans de Paris est d'être si étroitement logés, qu'ils n'ont réellement pas assez de place pour les faire… Aussi, que font-ils? des riens; car n'est-ce pas ainsi qu'on doit appeler une chose qui, après vingt ou vingt-cinq ans de tendres soins et de bonne nourriture, n'est pas devenue plus haute que ma jambe?… Or, monsieur Shandy étant d'une très-petite stature, on ne pouvoit rien dire de plus.

Ce n'est pas ici un ouvrage de raisonnement, et je m'en tiens à la fidélité de la remarque, qui peut se vérifier dans toutes les rues et dans tous les carrefours de Paris. Je descendois un jour la rue qui conduit du Carrousel au Palais-Royal; j'aperçus un petit garçon qui avoit de la peine à passer le ruisseau, et je lui tendis la main pour l'aider. Quelle fut ma surprise en jetant les yeux sur lui! Le petit garçon avoit au moins quarante ans… Mais il n'importe, dis-je… quelqu'autre bonne ame en fera autant pour moi quand j'en aurai quatre-vingt-dix.

Je sens en moi je ne sais quels principes d'égards et de compassion pour cette portion défectueuse et diminutive de mon espèce, qui n'a ni la force ni la taille pour se pousser et pour figurer dans le monde… Je n'aime point qu'on les humilie… et je ne fus pas sitôt assis à côté de mon vieil officier, que j'eus le chagrin de voir qu'on se moquoit d'un bossu au bas de la loge où nous étions.

Il y a, entre l'orchestre et la première loge de côté, un espace où beaucoup de spectateurs se réfugient quand il n'y a plus de place ailleurs. On y est debout, quoiqu'on paye aussi cher que dans l'orchestre. Un pauvre hère de cette espèce s'étoit glissé dans ce lieu incommode; il étoit entouré de personnes qui avoient au moins deux pieds et demi de plus que lui… et le nain bossu souffroit prodigieusement; mais ce qui le gênoit le plus, étoit un homme de plus de six pieds de haut, épais à proportion, allemand par-dessus tout cela, qui étoit précisément devant lui, et lui déroboit absolument la vue du théâtre et des acteurs. Mon nain faisoit ce qu'il pouvoit pour jeter un coup-d'œil sur ce qui se passoit; il cherchoit à profiter des ouvertures qui se faisoient quelquefois entre les bras de l'allemand et son corps; il guettoit d'un côté, étoit à l'affut de l'autre: mais ses soins étoient inutiles; l'allemand se tenoit massivement dans une attitude carrée; il auroit été aussi bien dans le fond d'un puits. Il étendit en haut très-civilement sa main jusqu'au bras du géant, et lui conta sa peine… L'allemand tourne la tête, jette en bas les yeux sur lui, comme Goliath sur David… et inexorablement se remet dans sa situation.

Je prenois en ce moment une prise de tabac dans la tabatière de corne du bon moine. Ah! mon bon père Laurent! comme ton esprit doux et poli, et qui est si bien modelé pour supporter et pour souffrir avec patience… comme il auroit prêté une oreille complaisante aux plaintes de ce pauvre nain!…

Le vieil officier me vit lever les yeux avec émotion en faisant cette apostrophe, et me demanda ce qu'il y avoit. Je lui contai l'histoire en trois mots, en ajoutant que cela étoit inhumain.

Le nain étoit poussé à bout, et dans les premiers transports, qui sont communément déraisonnables, il dit à l'allemand qu'il couperoit sa longue queue avec ses ciseaux. L'allemand le regarda froidement, et lui dit qu'il en étoit le maître, s'il pouvoit y atteindre.

Oh! quand l'injure est aiguisée par l'insulte, tout homme qui a du sentiment prend le parti de celui qui est offensé, tel qu'il soit… J'aurois volontiers sauté en bas pour aller au secours de l'opprimé… Le vieil officier le soulagea avec beaucoup moins de fracas… Il fit signe à la sentinelle, et lui montra le lieu où se passoit la scène. La sentinelle y pénétra… Il n'y avoit pas besoin d'explication, la chose étoit visible… Le soldat fit reculer l'allemand, et plaça le nain devant l'épais géant… Cela est bien fait! m'écriai-je, en frappant des mains… Vous ne souffririez pas une chose semblable en Angleterre, dit le vieil officier.

En Angleterre, Monsieur, lui dis-je, nous sommes tous assis à notre aise…

Il voulut apparemment me donner quelque satisfaction de moi-même, et me dit: voilà un bon mot… Je le regardai, et je vis bien qu'un bon mot a toujours de la valeur à Paris. Il m'offrit une prise de tabac.

LA ROSE.
Paris.

Mon tour vint de demander au vieil officier ce qu'il y avoit… J'entendois de tous côtés crier du parterre: Haut les mains, monsieur l'abbé, et cela m'étoit tout aussi incompréhensible qu'il avoit peu compris ce que j'avois dit en parlant du moine.

Il me dit que c'étoit apparemment quelque abbé qui se trouvoit placé dans une loge derrière quelques grisettes, et que le parterre l'ayant vu, il vouloit qu'il tînt ses deux mains en l'air pendant la représentation… Ah! comment soupçonner, dis-je, qu'un ecclésiastique puisse être un filou? L'officier sourit, et en me parlant à l'oreille, il me donna connoissance d'une chose dont je n'avois pas encore eu la moindre idée.

Bon Dieu! dis-je en pâlissant d'étonnement, est-il possible qu'un peuple si rempli de sentiment, ait en même temps des idées si étranges, et qu'il se démente jusqu'à ce point? Quelle grossièreté! ajoutai-je.

L'officier me dit: c'est une raillerie piquante qui a commencé au théâtre contre les ecclésiastiques, du temps que Molière donna son Tartuffe… Mais cela se passe peu-à-peu avec le reste de nos mœurs gothiques… Chaque nation, continua-t-il, a ses délicatesses et ses grossièretés qui règnent pendant quelque temps, et se perdent par la suite… J'ai été dans plusieurs pays, et je n'en ai pas vu un seul où je n'aie trouvé des raffinemens qui manquoient dans d'autres. Le POUR et le CONTRE se trouvent dans chaque nation… Il y a une balance de bien et de mal par tout; il ne s'agit que de la bien observer. C'est le vrai préservatif des préjugés que le vulgaire d'une nation prend contre une autre… Un voyageur a l'avantage de voir beaucoup et de pouvoir faire le parallèle des hommes et de leurs mœurs, et par-là il apprend le savoir vivre. Une tolérance réciproque nous engage à nous entr'aimer… Il me fit, en disant cela, une inclination et me quitta.

Il me tint ce discours avec tant de candeur et de bon sens, qu'il justifia les impressions favorables que j'avois eues de son caractère… Je croyois aimer l'homme; mais je craignois de me méprendre sur l'objet… Il venoit de tracer ma façon de penser. Je n'aurois pas pu l'exprimer aussi bien; c'étoit la seule différence.

Rien n'est plus incommode pour un cavalier, que d'avoir un cheval entre ses jambes qui dresse les oreilles et fait des écarts à chaque objet qu'il aperçoit: cela m'inquiète fort peu… mais j'avoue franchement que j'ai rougi plus d'une fois pendant le premier mois que j'ai passé à Paris, d'entendre prononcer certains mots auxquels je n'étois pas accoutumé. Je croyois qu'ils étoient indécens, et ils me soulevoient… Mais je trouvai, le second mois, qu'ils étoient sans conséquence, et ne blessoient point la pudeur.

Madame de Rambouillet, après six semaines de connoissance, me fit l'honneur de me mener avec elle à deux lieues de Paris dans sa voiture… On ne peut être plus polie, plus vertueuse et plus modeste qu'elle dans ses expressions… En revenant, elle me pria de tirer le cordon… Avez-vous besoin de quelque chose? lui dis-je… Rien que de pisser, dit-elle.

Ami voyageur, ne troublez point madame de Rambouillet; et vous, belles nymphes qui faites les mystérieuses, allez cueillir des roses, effeuillez-les sur le sentier où vous vous arrêterez… Madame de Rambouillet n'en fit pas davantage… Je lui avois aidé à descendre de carrosse, et j'eusse été le prêtre de la chaste Castalie, que je ne me serois pas tenu dans une attitude plus décente et plus respectueuse près de sa fontaine.

LA FEMME DE CHAMBRE.
Paris.

Ce que le vieil officier venoit de me dire sur les voyages, me fit souvenir des avis que Polonius donnoit à son fils sur le même sujet; ces avis me rappelèrent Hamlet, et Hamlet retraça à ma mémoire les autres ouvrages de Shakespéar. J'entrai, à mon retour, dans la boutique d'un libraire sur le quai de Conti, pour acheter les œuvres de ce poëte.

Le libraire me dit qu'il n'en avoit point de complètes. Comment! lui dis-je, en voilà un exemplaire sur votre comptoir. Cela est vrai; mais il n'est pas à moi… Il est à monsieur le comte de B… qui me l'a envoyé de Versailles pour le faire relier, et auquel je le renverrai demain matin.

Et que fait monsieur le comte de B… de ce livre? lui dis-je. Est-ce qu'il lit Shakespéar? Oh! dit le libraire, c'est un esprit fort… Il aime les livres anglois; et ce qui lui fait encore plus d'honneur, Monsieur, c'est qu'il aime aussi les anglois. En vérité, lui dis-je, vous parlez si poliment, que vous forceriez presque un anglois, par reconnoissance, à dépenser quelques louis dans votre boutique. Le libraire fit une inclination, et alloit probablement dire quelque chose, lorsqu'une jeune fille d'environ vingt ans, fort décemment mise, et qui avoit l'air d'être au service de quelque dévote à la mode, entra dans la boutique, et demanda Les Égaremens du cœur et de l'esprit. Le libraire les lui donna aussitôt. Elle tira de sa poche une petite bourse de satin vert, nouée d'un ruban de même couleur… Elle la délia, et mit dedans le pouce et le doigt avec délicatesse, mais sans affectation, pour prendre de l'argent, et paya. Rien ne me retenoit dans la boutique, et j'en sortis avec elle.

Ma belle enfant, lui dis-je, quel besoin avez-vous des égaremens du cœur? A peine savez-vous encore que vous en ayez un, jusqu'à ce que l'amour vous l'ait dit, ou qu'un berger infidèle lui ait causé du mal. Dieu m'en garde! répondit-elle. Oui, vous avez raison; votre cœur est bon, et ce seroit dommage qu'on vous le dérobât… C'est pour vous un trésor précieux… Il vous donne un meilleur air que si vous étiez parée de perles et de diamans.

La jeune fille m'écoutoit avec une attention docile, et elle tenoit sa bourse par le ruban. Elle est bien légère, lui dis-je en la saisissant… et aussitôt elle l'avança vers moi… Il y a bien peu de chose dedans, continuai-je. Mais soyez toujours aussi sage que vous êtes belle, et le ciel la remplira… J'avois encore dans la main quelques écus qui avoient été destinés à l'achat de Shakespéar; elle m'avoit tout-à-fait laissé aller sa bourse, et j'y mis un écu. Je nouai le ruban, et je la lui rendis.

Elle me fit, sans parler, une humble inclination… C'étoit une de ces inclinations tranquilles et reconnoissantes, où le cœur a plus de part que le geste. Le cœur sent le bienfait, et le geste exprime la reconnoissance. Je n'ai jamais donné un écu à une fille avec plus de plaisir.

Mon avis ne vous auroit servi à rien, ma chère, sans ce petit présent, quand vous verrez l'écu, vous vous souviendrez de l'avis. N'allez pas le dépenser en rubans…

Je vous assure, Monsieur, que je le conserverai… et elle me donna la main… Oui, Monsieur, je le mettrai à part.

Une convention vertueuse qui se fait entre homme et femme, semble sanctifier leurs plus secrètes démarches. Il étoit déjà tard et il faisoit obscur; malgré cela, comme nous allions du même côté, nous n'eûmes point de scrupule d'aller ensemble le long du quai de Conti.

Elle me fit une seconde inclination lorsque nous nous mîmes en marche; et nous n'étions pas encore à vingt pas de la porte du libraire, que, croyant n'avoir pas assez fait, elle s'arrêta un petit moment pour me remercier encore.

C'est un petit tribut, lui dis-je, que je n'ai pu m'empêcher de payer à la vertu, et je ne voudrois pas m'être trompé sur le compte de la personne à qui je rends cet hommage… Mais l'innocence, ma chère, est peinte sur votre visage… Malheur à celui qui essaieroit de lui tendre des pièges!

Elle parut un peu affectée de ce que je lui disois… Elle fit un profond soupir… Je ne me crus pas autorisé d'en rechercher la cause, et nous gardâmes le silence jusqu'au coin de la rue de Nevers, où nous devions nous séparer.

Est-ce ici le chemin, lui dis-je, ma chère, de l'hôtel de Modène? Oui; mais on peut y aller aussi par la rue Guénégaud qui est un peu plus loin… Hé bien! j'irai donc par la rue Guénégaud, pour deux raisons; d'abord, parce que cela me fera plaisir; et ensuite, pour vous accompagner plus long-temps. En vérité, dit-elle, je souhaiterois que l'hôtel fût dans la rue des Saints-Pères… C'est peut-être là que vous demeurez? lui dis-je.—Oui, Monsieur; je suis femme-de-chambre de madame de R… Bon Dieu! m'écriai-je, c'est la dame pour laquelle on m'a chargé d'une lettre à Amiens. Elle me dit que madame de R… attendoit en effet un étranger qui devoit lui remettre une lettre, et qu'elle étoit fort impatiente de le voir… Hé bien, ma chère enfant, dites-lui que vous l'avez rencontré. Assurez-la de mes respects, et que j'aurai l'honneur de la voir demain matin.

C'étoit au coin de la rue de Nevers que nous disions tout cela… Nous étions arrêtés, parce que la jeune fille vouloit mettre les deux volumes qu'elle venoit d'acheter dans ses poches: je tenois le second, tandis qu'elle y fourroit le premier, et elle tint sa poche ouverte afin que j'y misse l'autre.

Qu'il est doux de sentir la finesse des liens qui attachent nos affections!

Nous nous remîmes encore en marche… et nous n'avions pas fait trois pas, qu'elle me prit le bras… J'allois l'en prier, mais elle le fit d'elle-même, avec cette simplicité irréfléchie qui montre qu'elle ne pensoit pas du tout qu'elle ne m'avoit jamais vu… Pour moi, je crus sentir si vivement en ce moment les influences de ce qu'on appelle la force du sang, que je ne pus m'empêcher de la fixer pour voir si je ne trouverois pas en elle quelque ressemblance de famille… Hé! ne sommes-nous pas, dis-je, tous parens?

Arrivés au coin de la rue Guénégaud, je m'arrêtai pour lui dire décidément adieu. Elle me remercia encore, et pour ma politesse, et pour lui avoir tenu compagnie. Nous avions quelque peine à nous séparer… Cela ne se fit qu'en nous disant adieu deux fois. Notre séparation étoit si cordiale, que je l'aurois scellée, je crois, en tout autre lieu, d'un baiser de charité aussi saint, aussi chaud que celui d'un apôtre.

Mais à Paris il n'y a guère que les hommes qui s'embrassent… Je fis ce qui revient à peu-près au même…

Je priai Dieu de la bénir.

LE PASSE-PORT.
Paris.

De retour à l'hôtel, La Fleur me dit qu'on était venu de la part de M. le lieutenant de police pour s'informer de moi… Diable! dis-je, j'en sais la raison, et il est temps d'en informer le lecteur. J'ai omis cette partie de l'histoire dans l'ordre qu'elle est arrivée… Je ne l'avois pas oubliée… mais j'avois pensé, en écrivant, qu'elle seroit mieux placée ici.

J'étois parti de Londres avec une telle précipitation, que je n'avois pas songé que nous étions en guerre avec la France. J'étois arrivé à Douvres, déjà je voyois, par le secours de ma lunette d'approche, les hauteurs qui sont au-delà de Boulogne, que l'idée de la guerre ne m'étoit pas venue à l'esprit, que celle qu'on ne pouvoit pas aller en France sans passe-port… Aller seulement au bout d'une rue, et m'en retourner sans avoir rien fait, est pour moi une chose pénible. Le voyage que je commençois étoit le plus grand effort que j'eusse jamais fait pour acquérir des connoissances, et je ne pouvois supporter l'idée de retourner à Londres sans remplir mon projet… On me dit que le comte de… avoit loué le paquebot… Il étoit logé dans mon auberge; j'étois légèrement connu de lui, et j'allai le prier de me prendre à sa suite… Il ne fit point de difficulté; mais il me prévint que son inclination à m'obliger ne pourroit s'étendre que jusqu'à Calais, parce qu'il étoit obligé d'aller de-là à Bruxelles. Mais arrivé à Calais, me dit-il, vous pourrez sans crainte aller à Paris. Lorsque vous y serez, vous chercherez des amis pour pourvoir à votre sûreté. M. le comte, lui dis-je, je me tirerai alors d'embarras… Je m'embarquai donc, et je ne songeai plus à l'affaire.

Mais quand La Fleur me dit que M. le lieutenant de police avoit envoyé, je sentis dans l'instant de quoi il étoit question… L'hôte monta presque en même-temps pour me dire la même chose, en ajoutant qu'on avoit singuliérement demandé mon passe-port. J'espère, dit-il, que vous en avez un?… Moi! non, en vérité, lui dis je, je n'en ai pas.

Vous n'en avez pas! et il se retira à trois pas, comme s'il eût craint que je ne lui communiquasse la peste; La Fleur, au contraire, avança trois pas avec cette espèce de mouvement que fait une bonne ame pour venir au secours d'une autre… Le bon garçon gagna tout-à-fait mon cœur. Ce seul trait me fit connoître son caractère aussi parfaitement que s'il m'avoit déjà servi avec zèle pendant sept ans; et je vis que je pouvois me fier entièrement à sa probité et à son attachement…

Milord! s'écria l'hôte… mais se reprenant aussitôt, il changea de ton… Si monsieur, dit-il, n'a pas de passe-port, il a apparemment des amis à Paris qui peuvent lui en procurer un… Je ne connois personne, lui dis-je avec un air indifférent. Hé bien, monsieur, en ce cas-là, dit-il, vous pouvez vous attendre à vous voir fourrer à la Bastille, ou pour le moins au Châtelet… Oh! dis-je, je ne crains rien: le roi est rempli de bonté; il ne fait de mal à personne… Vous avez raison, mais cela n'empêchera pourtant pas qu'on ne vous mette à la Bastille demain matin… J'ai loué, repris-je, votre appartement pour un mois, et je ne le quitterai pas avant le temps pour tous les rois de France dans le monde.

La Fleur vint me dire à l'oreille: Monsieur, mais personne ne peut s'opposer au roi.

Parbleu, dit l'hôte, il faut avouer que ces messieurs anglois sont des gens bien extraordinaires; et il se retira en grommelant.