LE PASSE-PORT.
L'hôtel à Paris.
Je ne montrai tant d'assurance à l'hôte, et n'eus l'air de traiter la chose si cavaliérement, que pour ne point chagriner La Fleur. J'affectai même de paroître plus gai pendant le souper, et de causer avec lui d'autres choses. Paris et l'opéra comique étoient déjà pour moi un sujet inépuisable de conversation. La Fleur avoit aussi vu le spectacle, et il m'avoit suivi jusqu'à la boutique du libraire. Mais lorsqu'il me vit en sortir avec la jeune fille, et que j'allois avec elle le long du quai, il jugea inutile de me suivre un pas de plus; et après quelques réflexions, il prit le chemin le plus court pour revenir à l'hôtel, où il avoit appris toute l'affaire de la police sur mon arrivée à Paris.
Il n'eut pas si-tôt ôté le couvert, que je lui dis de descendre pour souper. Je me livrai alors aux plus sérieuses réflexions sur ma situation.
Oh! c'est ici, mon cher Eugène, que tu souriras au souvenir d'un court entretien que nous eûmes ensemble, presque au moment de mon départ… Je dois le raconter ici.
Eugène sachant que je n'étois pas plus chargé d'argent que de réflexion, m'avoit pris à part pour me demander combien j'avois. Je lui montrai ma bourse. Eugène branla la tête, et dit que ce qu'il y avoit ne suffiroit pas!… Tiens, tiens, dit-il, en voulant vider la sienne dans la mienne, augmente tes guinées de toutes celles que j'ai… Mais en conscience j'en ai assez des miennes… Je t'assure que non. Je connois mieux que toi le pays où tu vas voyager. Cela peut être, mais vous ne faites pas réflexion, Eugène, lui dis-je en refusant son offre, que je ne serai pas trois jours à Paris sans faire quelque étourderie qui me fera mettre à la Bastille, où je vivrai un ou deux mois entiérement aux dépens du roi… Oh! excusez, répliqua-t-il sèchement, j'avais réellement oublié cette ressource.
L'événement dont j'avois badiné alloit probablement se réaliser…
Mais, soit folie, indifférence, philosophie, opiniâtreté, ou je ne sais quelle autre cause, j'eus beau réfléchir sur cette affaire, je ne pus y penser que de la même manière dont j'en avois parlé à mon ami au moment de mon départ.
La Bastille!… Mais la terreur est dans le mot… Et qu'on en dise ce qu'on voudra, ce mot ne signifie autre chose qu'une tour… et une tour ne veut rien dire de plus qu'une maison dont on ne peut pas sortir… Que le ciel soit favorable aux goutteux!… Mais ne sont-ils pas dans ce cas deux fois par an? Oh! avec neuf francs par jour, des plumes, de l'encre, du papier et de la patience, on peut bien garder la maison pendant un mois ou six semaines sans sortir. Que craindre quand on n'a point fait de mal?… On n'en sort que meilleur et plus sage…
La tête pleine de ces réflexions, enchanté de mes idées et de mon raisonnement, je descendis dans la cour je ne sais pour quelle raison. Je déteste, me disais-je, les pinceaux sombres, et je n'envie point l'art triste de peindre les maux de la vie avec des couleurs aussi noires. L'esprit s'effraye d'objets qu'il s'est grossis, et qu'il s'est rendus horribles à lui-même; dépouillez-les de tout ce que vous y avez ajouté, et il n'y fait aucune attention… Il est vrai, continuai-je, dans le dessein d'adoucir la proposition, que la Bastille est un mal qui n'est pas à mépriser… Mais ôtez-lui ses tours, comblez ses fossés, que ses portes ne soient pas barricadées, figurez-vous que ce n'est simplement qu'un asile de contrainte, et supposez que c'est quelque infirmité qui vous y retient, et non la volonté d'un homme, alors le mal s'évanouit, et vous le souffrez sans vous plaindre. Je me disois tout cela, quand je fus interrompu, au milieu de mon soliloque, par une voix que je pris pour celle d'un enfant qui se plaignoit de ce qu'on ne pouvoit sortir. Je regardai sous la porte-cochère… Je ne vis personne, et je revins dans la cour sans faire la moindre attention à ce que j'avois entendu.
Mais à peine y fus-je revenu que la même voix répéta deux fois les mêmes expressions… Je levai les yeux, et je vis qu'elles venoient d'un sansonnet qui étoit renfermé dans une petite cage… Je ne peux pas sortir, je ne peux pas sortir… disoit le sansonnet.
Je me mis à contempler l'oiseau. Plusieurs personnes passèrent sous la porte, et il leur fit les mêmes plaintes de sa captivité, en volant de leur côté dans sa cage… Je ne peux pas sortir… Oh! je vais à ton aide, m'écriai-je, je te ferai sortir, coûte qu'il coûte… La porte de la cage étoit du côté du mur; mais elle étoit si fort entrelacée avec du fil d'archal, qu'il étoit impossible de l'ouvrir sans mettre la cage en morceaux… J'y mis les deux mains.
L'oiseau voloit à l'endroit où je tentois de lui procurer sa délivrance. Il passoit sa tête à travers le treillis, et y pressoit son estomac, comme s'il eût été impatient… Je crains bien, pauvre petit captif, lui disois-je, de ne pouvoir te rendre la liberté… Non, dit le sansonnet, je ne peux pas sortir… je ne peux pas sortir…
Jamais mes affections ne furent plus tendrement agitées… Jamais dans ma vie aucun accident ne m'a rappelé plus promptement mes esprits dissipés par un foible raisonnement. Les notes n'étoient proférées que mécaniquement; mais elles étoient si conformes à l'accent de la nature, qu'elles renversèrent en un instant tout mon plan systématique sur la Bastille; et le cœur appesanti, je remontai l'escalier avec des pensées bien différentes de celles que j'avois eues en descendant…
Déguise-toi comme tu voudras, triste esclavage, tu n'es toujours qu'une coupe amère; et quoique des millions de mortels, dans tous les siècles, aient été formés pour goûter de ta liqueur, tu n'en es pas moins amer. C'est toi, ô charmante déesse! que tout le monde adore en public ou en secret; c'est toi, aimable LIBERTÉ, dont le goût est délicieux, et le sera toujours jusqu'à ce que la nature soit changée… Nulle teinture ne peut ternir ta robe de neige, nulle puissance chimique changer ton sceptre en fer… Le berger qui jouit de tes faveurs est plus heureux en mangeant sa croûte de pain, que son monarque, de la cour duquel tu es exilée… Ciel…! m'écriai-je en tombant à genoux sur la dernière marche de l'escalier, accorde-moi seulement la santé dont tu es le grand dispensateur, et donne-moi cette belle déesse pour compagne… et fais pleuvoir tes mîtres, si c'est la volonté de ta divine providence, sur les têtes de ceux qui les ambitionnent.
LE CAPTIF.
Paris.
L'idée du sansonnet en cage me suivit jusque dans ma chambre… Je m'approchai de la table, et la tête appuyée sur ma main, toutes les peines d'une prison se retracèrent à mon esprit… J'étois disposé à réfléchir, et je donnai carrière à mon imagination.
Je voulus commencer par les millions de mes semblables qui étoient nés pour l'esclavage… Mais trouvant que cette peinture, quelque touchante qu'elle fût, ne rapprochoit pas assez les idées de la situation où j'étois, et que la multitude de ces tristes groupes ne faisoit que me distraire…
Je me représentai donc un seul captif renfermé dans un cachot… Je le regardai à travers de sa porte grillée, pour faire son portrait à la faveur de la lueur sombre qui éclairoit son triste souterrain.
Je considérai son corps à demi usé par l'ennui de l'attente et de la contrainte, et je compris cette espèce de maladie de cœur qui provient de l'espoir différé… Je le vis, en l'examinant de plus près, presqu'entiérement défiguré: il étoit pâle et miné par la fièvre… Depuis trente ans, son sang n'avoit point été rafraîchi par le vent d'ouest. Il n'avoit vu ni le soleil ni la lune pendant tout ce temps… Ni amis, ni parens ne lui avoient fait entendre les doux sons de leurs voix à travers ses grilles… Ses enfans…
Ici mon cœur commença à saigner, et je fus forcé de jeter les yeux sur une autre partie du tableau.
Il étoit assis sur un peu de paille dans le coin le plus reculé du cachot. C'étoit alternativement son lit et sa chaise… Il avoit la main sur un calendrier, qu'il s'étoit fait avec de petits bâtons, où il avoit marqué par des tailles les tristes jours qu'il avoit passés dans cet affreux séjour… Il tenoit un de ces petits bâtons, et avec un clou rouillé il ajoutoit, par une nouvelle entaille, un autre jour de misère au nombre de ceux qui étoient passés.—Comme j'obscurcissois le peu de lumière qu'il avoit, il leva vers la porte des yeux éteints par le désespoir, les baissa ensuite, secoua la tête, et continua son déplorable travail. Ses chaînes, en mettant son petit bâton sur le tas des autres, se firent entendre… Il poussa un profond soupir… Le fer qui l'entouroit me sembloit pénétrer dans son ame… Je fondis en larmes… Je ne pus soutenir la vue de cet affreux tableau que mon imagination me représentoit… Je me levai en sursaut… j'appelai La Fleur, et je lui ordonnai d'avoir, le lendemain matin, un carrosse de remise à neuf heures précises.
J'irai, dis-je, me présenter directement à M. le duc de Choiseul.
La Fleur m'auroit volontiers aidé à me mettre au lit;… mais je connoissois sa sensibilité, et je ne voulus pas lui faire voir mon air triste et sombre: je lui dis que je me coucherois seul, et qu'il pouvoit aller en faire autant.
LE SANSONNET.
Chemin de Versailles.
Je montai dans mon carrosse à l'heure indiquée. La Fleur se mit derrière, et je dis au cocher de me mener à Versailles le plus grand train qu'il pourroit.
Le chemin ne m'offrant rien de ce que je cherche ordinairement en voyageant, je ne peux mieux en remplir le vide que par l'histoire abrégée de mon sansonnet.
Milord L… attendoit un jour que le vent devînt favorable pour passer de Douvres à Calais… Son laquais, en se promenant sur les hauteurs, attrapa le sansonnet avant qu'il pût voler. Il le mit dans son sein, le nourrit, le prit en affection, et l'apporta à Paris.
Son premier soin, en arrivant, fut de lui acheter une cage qui lui coûta vingt-quatre sous. Il n'avoit pas beaucoup d'affaires; et pendant les cinq mois que son maître resta à Paris, il apprit au sansonnet, dans la langue de son pays, les quatre mots (et pas davantage) auxquels j'ai tant d'obligation.
Lorsque milord partit pour l'Italie, son laquais donna le sansonnet et la cage à l'hôte: mais son petit chant en faveur de la liberté étant un langage inconnu à Paris, on ne faisoit guère plus de cas de ce qu'il disoit que de lui… La Fleur offrit une bouteille de vin à l'hôte, et l'hôte lui donna le sansonnet et la cage.
A mon retour d'Italie, je l'emportai avec moi, et lui fis revoir son pays natal. Je racontai son histoire au lord A… et le lord A… me pria de lui donner l'oiseau. Quelques semaines après, il en fit présent au lord B…; le lord B… le donna au lord C…; l'écuyer du lord C… le vendit au lord D… pour un scheling; le lord D… le donna au lord E… et mon sansonnet fit ainsi le tour de la moitié de l'alphabet. De la chambre des pairs, il passa dans la chambre des communes, où il ne trouva pas moins de maîtres; mais comme tous ces messieurs vouloient entrer dedans… et que le sansonnet au contraire ne demandoit qu'à sortir, il fut presque aussi méprisé à Londres qu'à Paris…
Plusieurs de mes lecteurs ont assurément entendu parler de lui…; et si quelqu'un par hasard l'a jamais vu, je le prie de se souvenir qu'il m'a appartenu…
Je n'ai plus rien à ajouter à son sujet, sinon que depuis lors jusqu'à présent j'ai porté ce pauvre sansonnet pour cimier de mes armoiries.
Que les hérauts d'armes lui tordent le cou, s'ils l'osent…
LE PLACET.
Versailles.
Je ne voudrois pas, quand je vais implorer la protection de quelqu'un, que mon ennemi vît la situation de mon esprit… C'est par cette même raison que je tâche ordinairement d'être mon propre protecteur… mais c'étoit par force que je m'adressois au duc de C…; si c'eût été une action de choix, je suppose que je l'aurois faite tout comme un autre.
Combien de formes de placets, de la tournure la plus basse, mon servile cœur ne conçut-il pas pendant tout le chemin! Je méritois d'aller à la Bastille pour chacune de ces tournures.
Arrivé à la vue de Versailles, je voulus m'occuper à rassembler des mots, des maximes; j'essayai des attitudes, des tons de voix pour s'insinuer dans les bonnes grâces de M. le duc. Bon! disois-je, j'y suis: ceci fera l'affaire. Oui, tout aussi bien qu'un habit qu'on lui auroit fait sans lui prendre la mesure. Sot, continuai-je en m'apostrophant, commence par regarder M. le duc de C… observe son visage… le caractère qui y est tracé… remarque son attitude en t'écoutant, la tournure et l'expression de toute sa personne, et le premier mot qui sortira de sa bouche te donnera le ton que tu dois prendre. Vous composerez sur-le-champ votre harangue, de l'assemblage de toutes ces choses; elle ne pourra lui déplaire, et passera très-vraisemblablement; c'est lui qui en aura fourni les ingrédiens.
Hé bien, dis-je, je voudrois déjà avoir fait ce pas-là. Lâche! un homme n'est-il donc pas égal à un autre sur toute la surface du globe? Cela est ainsi dans un champ de bataille; pourquoi cela ne seroit-il pas de même face à face dans le cabinet? Crois-moi, Yorick, un homme qui ne prend pas cette noble assurance, se manque à lui-même, se dégrade et dément ses propres ressources dix fois sur une que la nature les lui refuse. Présente-toi au duc avec la crainte de la Bastille dans tes regards et dans ta contenance, et sois assuré que tu seras renvoyé à Paris en moins d'une heure sous bonne escorte…
Ma foi, dis-je, je le crois ainsi… Hé bien, par le ciel! j'irai au duc avec toute l'assurance et toute la gaieté possibles…
Vous vous égarez encore, me dis-je. Un cœur tranquille ne se jette pas dans les extrêmes… il se possède toujours… Bien, bien, m'écriai-je, tandis que le cocher entroit dans les cours; je vois que je m'en acquitterai très-bien. Et quand il s'arrêta, je me trouvai, par la leçon que je venois de me donner, aussi calme qu'on peut l'être. Je ne montai l'escalier ni avec cet air craintif qu'ont les victimes de la justice, ni avec cette humeur vive et badine qui m'anime toujours quand je te vais voir, Eliza.
Dès que je parus dans le salon, une personne vint au-devant de moi; je ne sais si c'étoit le maître-d'hôtel ou le valet-de-chambre, peut-être étoit-ce quelque sous-secrétaire; elle me dit que M. le duc de C… travailloit. J'ignore, lui dis-je, comment il faut s'y prendre pour obtenir audience; je suis étranger, et ce qui est encore pis dans la conjoncture des affaires présentes, c'est que je suis anglois. Elle me répondit que cette circonstance ne rendoit pas la chose plus difficile… Je lui fis une légère inclination… Monsieur, lui dis-je, ce que j'ai à communiquer à M. le duc est fort important. Il regarda de côté et d'autre, pour voir apparemment s'il n'y avoit personne qui pût en avertir le ministre. Je retournai à lui… Je ne veux pas, monsieur, lui dis-je, causer ici de méprise… ce n'est pas pour M. le duc que l'affaire dont j'ai à lui parler est importante, c'est pour moi. Oh! c'est une autre affaire, dit-il. Non, monsieur, repris-je, je suis sûr que c'est la même chose pour M. le duc… Cependant je le priai de me dire quand pourrais avoir accès. Dans deux heures, dit-il. Le nombre des équipages qui étoient dans la cour sembloit justifier ce calcul. Que faire pendant ce temps-là? Se promener en long et en large dans une salle d'audience, ne me paroissoit pas un passe-temps fort agréable. Je descendis, et j'ordonnai au cocher de me mener au cordon-bleu.
Mais tel est mon destin… Il est rare que j'aille à l'endroit que je me propose.
LE PATISSIER.
Versailles.
Je n'étois pas à moitié chemin de l'auberge que je changeai d'idée. Puisque je suis à Versailles, pensai-je, il ne m'en coûtera pas davantage de parcourir la ville; je tirai le cordon, et je dis au cocher de me promener par quelques-unes de ses principales rues. Cela sera bientôt fait, ajoutai-je, car je suppose qu'elle n'est pas grande. Elle n'est pas grande! pardonnez-moi, monsieur, elle est fort grande et même fort belle. La plupart des seigneurs y ont des hôtels… A ce mot d'hôtels, je me rappelai tout-à-coup le comte de B. dont le libraire du quai Conti m'avoit dit tant de bien… Hé! pourquoi n'irai-je pas chez un homme qui a une si haute idée des livres anglois, et des anglois mêmes? Je lui raconterai mon aventure… Je changeai donc d'avis une seconde fois… à bien compter, même, c'étoit la troisième. J'avois eu d'abord envie d'aller chez madame R… rue des Saints-Pères; j'avois chargé sa femme-de-chambre de la prévenir que je me rendrois assurément chez elle. Mais ce n'est pas moi qui règle les circonstances, ce sont les circonstances qui me gouvernent. Ayant donc aperçu de l'autre côté de la rue un homme qui portoit un panier, et paroissoit avoir quelque chose à vendre, je dis à La Fleur d'aller lui demander où demeuroit le comte de B…
La Fleur revint précipitamment; et avec un air qui peignoit la surprise, il me dit que c'étoit un chevalier de Saint-Louis qui vendoit des petits pâtés… Quel conte! lui dis-je, cela est impossible. Je ne puis, monsieur, vous expliquer la raison de ce que j'ai vu; mais cela est; j'ai vu la croix et le ruban rouge attaché à la boutonnière… J'ai regardé dans le panier, et j'ai vu les petits pâtés qu'il vend; il est impossible que je me trompe en cela.
Un tel revers dans la vie d'un homme éveille dans une ame sensible un autre principe que la curiosité… Je l'examinai quelque temps de dedans mon carrosse… Plus je l'examinois, plus je le voyois avec sa croix et son panier, et plus mon esprit et mon cœur s'échauffoient… Je descendis de la voiture, et je dirigeai mes pas vers lui.
Il étoit entouré d'un tablier blanc qui lui tomboit au-dessous des genoux. Sa croix pendoit au-dessus de la bavette. Son panier, rempli de petits pâtés, étoit couvert d'une serviette ouvrée. Il y en avoit une autre au fond, et tout cela étoit si propre, que l'on pouvoit acheter ses petits pâtés, aussi bien par appétit que par sentiment.
Il ne les offroit à personne, mais il se tenoit tranquille dans l'encoignure d'un hôtel, dans l'espoir qu'on viendroit les acheter sans y être sollicité.
Il étoit âgé d'environ cinquante ans… d'une physionomie calme, mais un peu grave. Cela ne me surprit pas… Je m'adressai au panier plutôt qu'à lui. Je levai la serviette et pris un petit pâté, en le priant d'un air touché de m'expliquer ce phénomène.
Il me dit en peu de mots, qu'il avoit passé sa jeunesse dans le service; qu'il y avoit mangé un petit patrimoine; qu'il avoit obtenu une compagnie et la croix: mais qu'à la conclusion de la dernière paix, son régiment fut réformé, et que tout le corps, ainsi que ceux d'autres régimens, fut renvoyé sans pension ni gratification… Il se trouvoit dans le monde sans amis, sans argent, et bien réellement, ajouta-t-il, sans autre chose que ceci (montrant sa croix). Le pauvre chevalier me faisoit pitié; mais il gagna mon estime en achevant ce qu'il avoit à me dire.
Le roi est un prince aussi bon que généreux, mais il ne peut récompenser ni soulager tout le monde; mon malheur est de me trouver de ce nombre… Je suis marié… Ma femme que j'aime et qui m'aime, a cru pouvoir mettre à profit le petit talent qu'elle a de faire de la pâtisserie, et j'ai pensé, moi, qu'il n'y avoit point de déshonneur à nous préserver tous deux des horreurs de la disette en vendant ce qu'elle fait… à moins que la providence ne nous eût offert un meilleur moyen.
Je priverois les ames sensibles d'un plaisir, si je ne leur racontois pas ce qui arriva à ce pauvre chevalier de Saint-Louis, huit ou neuf mois après.
Il se tenoit ordinairement près de la grille du château. Sa croix attira les regards de plusieurs personnes qui eurent la même curiosité que moi, et il leur raconta la même histoire avec la même modestie qu'il me l'avoit racontée. Le roi en fut informé. Il sut que c'étoit un brave officier qui avoit eu l'estime de tout son corps, et il mit fin à son petit commerce, en lui donnant une pension de quinze cents livres.
J'ai raconté cette anecdote dans l'espoir qu'elle plairoit au lecteur; je le prie de me permettre, pour ma propre satisfaction, d'en raconter une autre arrivée à une personne du même état: les deux histoires se donnent jour réciproquement, et ce seroit dommage qu'elles fussent séparées.
L'ÉPÉE.
Rennes.
Quand les empires les plus puissans ont leurs époques de décadence, et éprouvent à leur tour les calamités et la misère, je ne m'arrêterai pas à dire les causes qui avoient insensiblement ruiné la maison d'E… en Bretagne. Le marquis d'E… avoit lutté avec beaucoup de fermeté contre les adversités de la fortune; il vouloit conserver encore aux yeux du monde quelques restes de l'éclat dont avoient brillé ses ancêtres; mais les dépenses excessives qu'ils avoient faites, lui en avoient entièrement ôté les moyens… Il lui restoit bien assez pour le soutien d'une vie obscure… mais il avoit deux fils qui sembloient lui demander quelque chose de plus, et il croyoit qu'ils méritoient un meilleur sort. Ils avoient essayé de la voie des armes;… il en coûtoit trop pour parvenir;… l'économie ne convenoit pas à cet état… Il n'y avoit donc pour lui qu'une ressource, et c'étoit le commerce.
Dans toute autre province de France, hormis la Bretagne, c'étoit flétrir pour toujours la racine du petit arbre que son orgueil et son affection vouloient voir refleurir… Heureusement la Bretagne a conservé le privilége de secouer le joug de ce préjugé. Il s'en prévaut. Les états étoient assemblés à Rennes; le marquis en prit occasion de se présenter un jour, suivi de ses deux fils, devant le sénat. Il fit valoir avec dignité la faveur d'une ancienne loi du duché, qui, quoique rarement réclamée, n'en subsistoit pas moins dans toute sa force. Il ôta son épée de son côté. La voici, dit-il, prenez-la; soyez-en les fidèles dépositaires, jusqu'à ce qu'une meilleure fortune me mette en état de la reprendre et de m'en servir avec honneur.
Le président accepta l'épée… Le marquis s'arrêta quelques momens pour la voir déposer dans les archives de sa maison, et se retira.
Il s'embarqua le lendemain avec toute sa famille pour la Martinique. Une application assidue au commerce pendant dix-neuf ou vingt ans, et quelques legs inattendus de branches éloignées de sa maison, lui rendirent de quoi soutenir sa noblesse, et il revint chez lui pour réclamer son épée.
J'eus le bonheur de me trouver à Rennes le jour de cet événement solennel. C'est ainsi que je l'appelle. Quel autre nom pourroit lui donner un voyageur sentimental?
Le marquis, tenant par la main une épouse respectable, parut avec modestie au milieu de l'assemblée. Son fils aîné conduisoit sa sœur. Le cadet étoit à côté de sa mère. Un mouchoir cachoit les larmes de ce bon père.
Le silence le plus profond régnoit dans toute l'assemblée. Le marquis remit sa femme aux soins de son fils cadet et de sa fille, avança six pas vers le président, et lui redemanda son épée. On la lui rendit. Il ne l'eut pas plutôt, qu'il la tira presque toute entière hors du fourreau… C'étoit la face brillante d'un ami qu'il avoit perdu de vue depuis quelque temps. Il l'examina attentivement, comme pour s'assurer que c'étoit la même. Il aperçut un peu de rouille vers la pointe: il la porta plus près de ses yeux, et il me sembla que je vis tomber une larme sur l'endroit rouillé; je ne pus y être trompé par ce qui suivit.
Je trouverai, dit-il, quelqu'autre moyen pour l'ôter.
Il la remit ensuite dans le fourreau, remercia ceux qui en avoient été les dépositaires, et se retira avec son épouse, sa fille et ses deux fils.
Que je lui enviois ses sensations!
LE PASSE-PORT.
Versailles.
J'entrai chez monsieur le comte de B… sans essuyer la moindre difficulté. Il feuilletoit les ouvrages de Shakespéar qui étoient sur son secrétaire, et je lui fis juger par mes regards que je les connoissois. Je suis venu, lui dis-je, sans introducteur, parce que je savois que je trouverois dans votre cabinet un ami qui m'introduiroit auprès de vous. Le voilà, c'est le grand Shakespéar, mon compatriote… Esprit sublime, m'écriai-je, fais moi cet honneur-là!
Le comte sourit de la singularité de cette manière de se présenter… Il s'aperçut à mon air pâle que je ne me portois pas bien, et me pria aussitôt de m'asseoir. J'obéis; et pour lui épargner des conjectures sur une visite qui n'étoit certainement pas faite dans les règles ordinaires, je lui racontai naïvement ce qui m'étoit arrivé chez le libraire, et comment cela m'avoit enhardi à venir le trouver plutôt que tout autre, pour lui faire part du petit embarras où je m'étois plongé. Quel est votre embarras? me dit-il, que je le sache. Je lui fis le même récit que j'ai déjà fait au lecteur.
Mon hôte, ajoutai-je en le terminant, m'assure, M. le comte, qu'on me mettra à la Bastille. Mais je ne crains rien; je suis au milieu du peuple le plus poli de l'univers, et ma conscience me dit que je suis intègre. Je ne suis point venu pour jouer ici le rôle d'espion, ni pour observer la nudité du pays; à peine ai-je eu la pensée que je fusse exposé. Il ne convient pas à la générosité françoise, monsieur le comte, dis-je, de faire du mal à des infirmes.
Je vis le teint du comte s'animer lorsque je prononçai ceci… Ne craignez rien, dit-il… Moi! monsieur, je ne crains réellement rien; d'ailleurs, continuai-je d'un air un peu badin, je suis venu en riant depuis Londres jusqu'à Paris, et je ne crois pas que monsieur le duc de C… soit assez ennemi de la joie pour me renvoyer en pleurs.
Je me suis adressé à vous M. le comte, ajoutai-je en lui faisant une profonde inclination, pour vous engager à le prier de ne pas faire cet acte de cruauté.
Le comte m'écoutoit avec un grand air de bonté… sans cela j'aurois moins parlé… Il s'écria une ou deux fois: Cela est bien dit… Cependant la chose en resta là, et je ne voulus plus en parler.
Il changea lui-même de discours; nous parlâmes de choses indifférentes, de livres, de nouvelles, de politique, des hommes… et puis des femmes. Que Dieu bénisse tout le beau sexe! lui dis-je, personne ne l'aime plus que moi. Après tous les foibles que j'ai vus aux femmes, toutes les satires que j'ai lues contre elles, je les aime toujours. Je suis fermement persuadé qu'un homme qui n'a pas une espèce d'affection pour elles toutes, n'en peut aimer une seule comme il le doit.
Eh bien! monsieur l'Anglois, me dit gaiement le comte, vous n'êtes pas venu ici, dites-vous, pour espionner la nudité du pays… je vous crois… ni encore, j'ose le dire, celle de nos femmes. Mais permettez-moi de conjecturer que si par hasard vous en trouviez quelques-unes sur votre chemin, qui se présentassent ainsi à vos yeux, la vue de ces objets ne vous effraieroit pas.
Il y a quelque chose en moi qui se révolte à la moindre idée indécente. Je me suis souvent efforcé de surmonter cette répugnance, et ce n'est qu'avec beaucoup de peine que j'ai hasardé de dire, dans un cercle de femmes, des choses dont je n'aurois pas osé risquer une seule dans le tête-à-tête, m'eût-elle conduit au bonheur.
Excusez-moi, M. le comte, lui dis-je; si un pays aussi florissant ne m'offroit qu'une terre nue, je jeterois les yeux en pleurant… Pour ce qui est de la nudité des femmes, continuai-je en rougissant de l'idée qu'il avoit excitée en moi, j'observe si scrupuleusement l'évangile, je m'attendris tellement sur leurs foiblesses, que si j'en trouvois dans cet état, je les couvrirois d'un manteau, pourvu que je susse comment il faudroit m'y prendre… Mais, je l'avoue, je voudrois bien voir la nudité de leurs cœurs, et tâcher, à travers les différens déguisemens des coutumes, du climat, de la religion et des mœurs, de modeler le mien sur ce qu'il y a de bon…
C'est pour cela que je suis venu à Paris; c'est pour la même raison, M. le comte, continuai-je, que je n'ai pas encore été voir le Palais-Royal, le Luxembourg, la façade du Louvre… Je n'ai pas non plus essayé de grossir le catalogue des tableaux, des statues, des églises: je me représente chaque beauté comme un temple dans lequel j'aimerois mieux entrer pour y voir les traits originaux et les légères esquisses qui s'y trouvent, plutôt que le fameux tableau de la transfiguration de Raphaël lui-même.
La soif que j'en ai, continuai-je, aussi ardente que celle qui enflamme le sein du connoisseur, m'a fait sortir de chez moi pour venir en France, et me conduira probablement plus loin… C'est un voyage tranquille que le cœur fait à la poursuite de la nature et des affections qu'elle fait éprouver, et qui nous porte à nous entr'aimer un peu mieux que nous ne faisons.
Le comte me dit des choses fort obligeantes à ce sujet; et ajouta poliment qu'il étoit très-redevable à Shakespéar de lui avoir procuré ma connoissance… Mais à propos, dit-il, cet auteur est si rempli de ses grandes idées, qu'il a oublié une petite bagatelle, qui est de me dire votre nom… Cela vous met dans la nécessité de vous nommer vous-même.
LE PASSE-PORT.
Versailles.
Rien ne m'embarrasse plus que d'être obligé de dire qui je suis… Je parle plus aisément d'un autre que de moi-même; et j'ai souvent souhaité de pouvoir le faire en un seul mot, pour avoir plutôt fini. Ce fut le seul moment et la seule occasion dans ma vie où je pus me satisfaire à cet égard. Shakespéar étoit sous mes yeux; je me souvins que mon nom étoit dans la tragédie d'Hamlet; je cherchai immédiatement la scène des fossoyeurs, au cinquième acte; et, posant le doigt sur le nom d'Yorick, je présentai le volume au comte… Me voici, lui dis-je.
Il importe peu de savoir si la réalité de ma personne avoit effacé ou non de l'esprit du comte l'idée du squelette du pauvre Yorick, ou par quelle magie il se trompa de sept ou huit siècles… Les François conçoivent mieux qu'ils ne combinent… Rien ne m'étonne dans ce monde, et encore moins ces espèces de méprises… Je me suis avisé de faire quelques volumes de sermons, bons ou mauvais; et un de nos évêques, dont je révère d'ailleurs la candeur et la piété, me disoit un jour qu'il n'avoit pas la patience de feuilleter des sermons qui avoient été composés par le bouffon du roi de Danemarck. Mais, Monseigneur, lui dis-je, il y a deux Yorick. Le Yorick dont vous parlez est mort et enterré il y a huit siècles… il florissoit à la cour d'Horwendillus… L'autre Yorick n'a brillé dans aucune cour, et c'est moi qui le suis… Il secoua la tête. Mon Dieu! Monseigneur, ajoutai-je, vous voudriez donc me faire penser que vous pourriez confondre Alexandre-le-Grand, avec Alexandre dont parle Saint-Paul, et qui n'étoit qu'un chaudronnier? Je ne sais, dit-il; mais n'est-ce pas le même?
Ah! si le roi de Macédoine, lui dis-je, Monseigneur, pouvoit vous donner un meilleur évêché, je suis bien sûr que vous ne parleriez pas ainsi.
Le comte de B… tomba dans la même erreur.
Vous êtes Yorick! s'écria-t-il… Oui, je le suis… Vous? Oui, moi-même, moi qui ai l'honneur de vous parler. Bon Dieu! dit-il en m'embrassant, vous êtes Yorick!
Il mit aussitôt le volume de Shakespéar dans sa poche; et me laissa seul dans son cabinet.
LE PASSE-PORT.
Versailles.
Je ne pouvois pas concevoir pourquoi le comte de B… étoit sorti précipitamment, ni pourquoi il avoit mis le volume de Shakespéar dans sa poche… Mais des mystères qui s'expliquent d'eux-mêmes par la suite, ne valent pas le temps que l'on perd à vouloir les pénétrer… il valoit mieux lire Shakespéar… Je pris un des volumes qui restoient, et je tombai sur la pièce intitulée Beaucoup de bruit et de fracas pour rien; et du fauteuil où j'étois assis, je me transportai sur-le-champ à Messine; je m'y occupois si fort de dom Pèdre, de Benoît et de Béatrix, que je ne pensois ni à Versailles, ni au comte, ni au passe-port.
Douce flexibilité de l'esprit humain, qui peut aussitôt se livrer à des illusions qui adoucissent les tristes momens de l'attente et de l'ennui!… Il y a long-temps que je n'existerois plus, si je n'avois pas erré dans ces plaines enchantées… Dès que je trouve un chemin trop rude pour mes pieds, ou trop escarpé pour mes forces, je le quitte pour chercher un sentier velouté et uni, que l'imagination a jonché de boutons de roses. J'y fais quelques tours, et j'en reviens plus robuste et plus frais. Lorsque le mal m'accable, et que ce monde ne m'offre aucune retraite pour m'y soustraire, je le quitte, et je prends une nouvelle route… et comme j'ai une idée beaucoup plus claire des champs Elisées que du Ciel, je fais comme Enée, j'y entre par force… Je le vois qui rencontre l'ombre pensive de sa Didon abandonnée, qu'il cherche à reconnoître… Elle l'aperçoit, se détourne en silence de l'auteur de sa misère et de sa honte… Mes sensations se perdent dans les siennes, et se confondent dans ces émotions qui m'arrachoient des larmes sur son sort lorsque j'étois au collège.
Ce n'est certainement pas là courir après une ombre vaine et se tourmenter inutilement pour la saisir: on se tourmente bien plus souvent en confiant le succès de ces émotions à la seule raison. J'assurerai hardiment que quant à moi, je ne fus jamais plus en état de vaincre aussi décidément une seule sensation désagréable dans mon cœur, qu'en y excitant à sa place une autre plus douce et plus agréable.
J'allois finir de lire le troisième acte lorsque le comte de B… entra, avec mon passe-port à la main… M. le duc de C… me dit-il, est aussi bon prophète qu'il est grand homme d'état… Celui qui rit, dit-il, ne sera jamais dangereux. Pour tout autre que le bouffon du roi, je n'aurois pu l'avoir de plus de deux heures… Mais, M. le comte, lui dis-je, je ne suis pas le bouffon du roi… Mais vous êtes Yorick? Oui… Et vous riez, vous plaisantez? je ris, je plaisante; mais je ne suis point payé pour cela… C'est toujours à mes propres frais que je m'amuse…
Nous n'avons pas, M. le comte, de bouffons à la cour; le dernier que nous eûmes parut sous le règne licencieux de Charles II. Nos mœurs depuis ce temps se sont si épurées; nos grands seigneurs sont si désintéressés, qu'ils ne désirent plus rien que les honneurs et la richesse de leur patrie; nos dames sont toutes si modestes, si réservées, si chastes, si dévotes… Ah! M. le comte, un bouffon n'auroit pas un seul trait de raillerie à décocher…
Oh! pour cela, s'écria-t-il, voilà du persifflage.
LE PASSE-PORT.
Versailles.
Le passe-port étoit adressé à tous les gouverneurs, lieutenans-commandans, officiers-généraux et autres officiers de justice; et M. Yorick, le bouffon du roi, et son bagage pouvoient voyager tranquillement. On avoit ordre de les laisser passer sans les inquiéter… J'avoue cependant que le triomphe d'avoir obtenu ce passe-port me paroissoit un peu terni par la figure que j'y faisois… Mais quels biens dans ce monde sont sans mélange? Je connois de graves théologiens qui vont jusqu'à soutenir que la jouissance même est accompagnée d'un soupir, et que la plus délicieuse qu'ils connoissent, se termine ordinairement par quelque chose approchant de la convulsion.
Je me souviens que le grave et le savant Bevoriskius, dans son commentaire sur les générations d'Adam, étant au milieu d'une note, l'interrompit tout naturellement pour parler de deux moineaux qui étoient sur les bords de sa fenêtre, et qui l'avoient tellement incommodé pendant qu'il écrivoit, qu'ils lui avoient enfin fait perdre le fil de sa généalogie.
«Cela est étrange! s'écrie-t-il, mais le fait n'en est pas moins vrai. Ils me troubloient par leurs caresses… J'eus la curiosité de les marquer une à une avec ma plume; et le moineau mâle, dans le peu de temps qu'il m'auroit fallu pour finir ma note, reitéra les siennes vingt-trois fois et demie.
»Que le ciel répand de bienfaits sur ses créatures! ajoute Bevoriskius.»
Et c'est le plus grave de tes frères, ô malheureux Yorick, qui publie ce que tu ne peux copier ici sans rougir!
Mais cette anecdote n'a rien de commun avec mes voyages… Je demande deux fois… trois fois excuse de cette disgression.
CARACTÈRES.
Versailles.
Eh bien, me dit le comte après qu'il m'eut donné le passe-port, comment trouvez-vous les françois?
On peut s'imaginer qu'après avoir reçu tant d'honnêtetés, je ne pouvois répondre à cette question que d'une manière fort polie.
Passe pour cela, dit le comte; mais parlez franchement, trouvez-vous dans les françois toute l'urbanité dont on leur fait honneur par tout? Tout ce que j'ai vu, lui dis-je, me confirme dans cette opinion… Oh! oui, dit le comte, les françois sont polis… Jusqu'à l'excès, repris-je.
Ce mot excès le frappa; il prétendoit que j'entendois par-là plus que je ne disois. Je m'en défendis pendant long-temps aussi bien que je pus… Il insista sur ma réserve, et il m'engagea à parler avec franchise.
Je crois, M. le comte, lui dis-je, qu'il en est des questions que l'on se fait dans la société, comme de la musique; on a besoin d'une clef pour répondre aux unes, comme pour régler l'autre. Une note exprimée trop haut ou trop bas, dérange tout le système de l'harmonie… Le comte de B… me dit qu'il ne savoit pas la musique, et me pria de m'expliquer de quelqu'autre façon… Une nation civilisée, M. le comte, lui dis-je enfin, rend le monde son tributaire. La politesse en elle-même, ainsi que le beau sexe, a d'ailleurs tant de charmes, qu'il répugne au cœur d'en dire du mal… Je crois cependant qu'il n'y a qu'un seul point de perfection où l'homme en général puisse arriver. S'il le passe, il change plutôt de qualités qu'il n'en acquiert… Je ne prétends pas marquer par-là à quel degré cela se rapporte aux françois sur le point dont nous parlons. Mais si jamais les anglois parvenoient à cette politesse qui distingue les françois, et s'ils ne perdoient pas en même-temps cette politesse du cœur qui engage les hommes à faire plutôt des actes d'humanité que de pure civilité, ils perdroient au moins ce caractère original et varié qui les distingue non-seulement les uns des autres, mais aussi de tout le reste du monde.
Je fouillai dans ma poche, et j'en tirai quelques schelins qui avoient été frappés du temps du roi Guillaume, et qui étoient unis comme le verre: ils pouvoient servir à éclaircir ce que je venois de dire.
Voyez, M. le comte, lui dis-je en les posant devant lui sur son bureau: par le frottement de ces pièces pendant soixante-dix ans qu'elles ont passé par tant de mains, elles sont devenues si semblables les unes aux autres, qu'à peine pouvez-vous les distinguer.
Les anglois, comme les anciennes médailles que l'on met à part et qui ne passent que par peu de mains, conservent la même rudesse que la main de la nature leur a donnée. Elles ne sont pas si agréables au toucher, mais en revanche la légende en est si lisible, que du premier coup-d'œil l'on voit de qui elles portent l'effigie et la suscription… Mais les françois, M. le comte… ajoutai-je, cherchant à adoucir ce que j'avois dit, ont tant d'excellentes qualités, qu'ils peuvent bien se passer de celle-là. Il n'y a point de peuple plus loyal, plus brave, plus généreux, plus spirituel et meilleur. S'ils ont un défaut… c'est d'être trop sérieux.
Mon Dieu! s'écria le comte en se levant avec surprise…
Mais vous plaisantez, dit-il… Je mis la main sur ma poitrine, et l'assurai gravement que c'étoit mon opinion…
Le comte me dit qu'il étoit mortifié de ne pouvoir rester, pour m'entendre justifier cette idée. Il étoit obligé de sortir dans le moment, pour aller dîner chez le duc de C… où il étoit engagé.
Mais j'espère, me dit-il, que vous ne trouverez pas Versailles trop éloigné de Paris, pour vous empêcher d'y venir dîner avec moi… J'aurai peut-être alors le plaisir de vous voir rétracter votre opinion… ou d'apprendre comment vous la soutiendrez. En ce cas, M. l'anglois, vous ferez bien d'employer tous vos moyens, car vous aurez tout le monde contre vous… Je promis au comte d'avoir l'honneur de dîner avec lui avant de partir pour l'Italie, et je me retirai.
LA TENTATION.
Paris.
Je revins aussitôt à Paris. Le portier me dit qu'une jeune fille, qui avoit une boîte de carton, étoit venue me demander un instant avant que j'arrivasse. Je ne sais, dit-il, si elle s'en est allée ou non. Je pris la clef de ma chambre, et je trouvai dans l'escalier la jeune fille qui descendoit.
C'étoit mon aimable fille du quai de Conti. Madame de R… l'avoit envoyée chez une marchande de modes, à deux pas de l'hôtel de Modène: je ne l'avois pas été voir, et elle lui avoit dit de s'informer si je n'étois déjà plus à Paris, et, en ce cas, si je n'avois pas laissé une lettre à son adresse.
Elle monta avec moi dans ma chambre, pour attendre que j'eusse écrit une carte.
C'étoit une belle soirée de la fin du mois de mai. Les rideaux de la fenêtre, de taffetas cramoisi, étoient bien fermés… Le soleil se couchoit, et réfléchissoit à travers l'étoffe une si belle teinte sur le visage charmant de la jeune beauté, que je crus qu'elle rougissoit… Cette idée me fit rougir moi-même… Nous étions seuls, et cette circonstance me donna une seconde rougeur avant que la première fût dissipée.
Il y a une espèce agréable de rougeur qui est à moitié criminelle, et qui provient plutôt du sang que de l'homme lui-même… Le cœur l'envoie avec impétuosité, et la vertu vole à sa suite… non pas pour la rappeler, mais pour en rendre la sensation plus délicieuse… elles vont de compagnie…
Je ne la décrirai pas… Je sentis d'abord quelque chose en moi qui n'étoit pas conforme à la leçon de vertu que j'avois donnée la veille sur le quai de Conti; je cherchai une carte pendant cinq ou six minutes, quoique je susse que je n'en avois point… Je pris une plume… je la replaçai; ma main trembloit, le diable m'agitoit.
Je sais aussi bien que tout autre que c'est un ennemi qui s'enfuit si on lui résiste; mais il est rare que je lui résiste, de peur d'être blessé au combat, quoique vainqueur… j'aime mieux, pour plus de sûreté, céder le triomphe; et c'est moi-même qui fuis, au lieu de le faire fuir.
La jeune fille s'approcha du secrétaire, où je cherchois si inutilement une carte… Elle prit d'abord la plume que j'avois replacée, et m'offrit de me tendre le cornet… et cela d'une voix si douce, que j'allois l'accepter: cependant je n'osai pas. Mais, ma chère, je n'ai point de carte, lui dis-je, pour écrire. Qu'importe; écrivez, dit-elle naïvement, sur telle autre chose que ce soit.
Ah! je fus tenté de lui dire: je vais donc l'écrire sur tes lèvres…
Mais je suis perdu, me dis-je, si je fais cela. Je la pris par la main, et la menai vers la porte, en la priant de ne point oublier la leçon que je lui avois donnée… Elle promit de s'en souvenir, et elle fit cette promesse avec tant d'ardeur, qu'en se retournant elle mit ses deux mains dans les miennes… Il étoit impossible, dans cette situation, de ne pas les serrer; je voulois les laisser aller, et je les retenois encore… Je ne lui parlois point, je raisonnois en moi-même… L'action me faisoit de la peine, mais je tenois toujours ses mains serrées… Au même instant je m'aperçus qu'il falloit recommencer le combat; je sentois tout mon cœur trembler à cette idée.
Le lit n'étoit qu'à deux pas de nous… Je lui tenois encore les mains… et je ne sais comment cela arriva… je ne lui dis pas de s'y asseoir… je ne l'y attirai pas… je n'y pensois même pas… cependant nous nous trouvâmes tous deux assis sur le pied du lit.
Il faut, dit-elle, que je vous montre la petite bourse que j'ai faite ce matin pour mettre votre écu… Elle la chercha dans sa poche droite qui étoit de mon côté, et la chercha pendant quelque temps; ensuite dans sa poche gauche, et ne la trouvant point, elle craignoit de l'avoir perdue… Je n'ai jamais attendu une chose avec autant de patience. Enfin, elle la trouva dans sa poche droite, et l'en tira pour me la montrer. Elle étoit de taffetas vert doublé de satin blanc piqué, et n'étoit pas plus grande qu'il ne falloit pour contenir l'écu qui étoit dedans. Elle me la mit dans la main; elle étoit joliment faite… Je la tins dix minutes, le revers de ma main appuyé sur ses genoux… Je regardai la bourse, et quelquefois à côté.
J'avois un col plissé, dont quelques fils s'étoient rompus. Elle enfila, sans rien dire, une aiguille, et se mit à le raccommoder… Je prévis alors tout le danger que couroit ma gloire… Sa main, qu'elle faisoit passer et repasser sur mon cou, en gardant le silence, agitoit violemment les lauriers que mon imagination avoit placés sur ma tête.
La boucle d'un de ses souliers s'étoit défaite en marchant… Voyez, dit-elle en levant son pied, j'allois la perdre si je ne m'en étois pas aperçue… Je ne pouvois pas faire moins, en reconnoissance du soin qu'elle avoit pris de me raccommoder mon col, que de rattacher sa boucle… Lorsque j'eus fini, je levai l'autre pied, pour voir si les boucles étoient placées l'une comme l'autre… Je le fis un peu trop brusquement… et la belle fille fut renversée… Et alors…
LA CONQUÊTE.
Oui, et alors?… O vous! dont les têtes froides et les cœurs tièdes peuvent vaincre ou masquer les passions par le raisonnement, dites-moi quelle faute un homme commet à les ressentir? Comment son esprit est-il responsable envers l'émanateur de tous les esprits, de la conduite qu'il tient quand il en est agité?