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Oeuvres complètes, tome 6 cover

Oeuvres complètes, tome 6

Chapter 41: LETTRE IX.
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About This Book

The collection assembles intimate epistolary exchanges addressed to a cherished female correspondent, a sequence of sermons offering scriptural interpretation and moral exhortation, and assorted letters and anecdotes. The letters combine ardent affection, playful self-awareness, and sentimental reflection, depicting a close bond that blends friendship and romantic feeling. The sermons present pastoral counsel on charity, faith, and human frailty. Scattered epistles and anecdotes vary from comic digression to poignant observation, and the overall prose alternates wit, tenderness, and rhetorical digression to explore sentiment, morality, and the complexities of personal attachment.

LETTRES DE STERNE.

LETTRE PREMIÈRE.

A. W. C. Ecuyer.

Coxwould, le 1 Juillet 1764.

Je suis arrivé sain et sauf à mon petit hermitage; et j'ai la certitude que vous ne tarderez pas à venir m'y joindre: puisque, pendant six mois, nous avons ensemble parcouru le cercle des plaisirs, il faut également que vous soyez de moitié dans ma solitude. Vous y trouverez le repos dont, tout jeune que vous êtes, vous devez avoir besoin; nous aurons, à votre choix, de l'esprit, de l'érudition ou du sentiment; mes jeunes laitières vous feront des bouquets, et tous les jours, après le café, je vous menerai visiter mes nones; cependant, n'allez pas tout de suite donner carrière à votre imagination; laissez plutôt agir la mienne, ou du moins souffrez qu'elle vous raconte comment un charmant cloître s'est élevé tout-à-coup dans une de ses régions fantastiques. Qu'est-ce que cela signifie, direz-vous?—un moment.—Je vais vous l'apprendre.

Il faut donc que vous sachiez qu'en prenant par la porte de derrière de ma maison, je me trouve bientôt engagé dans un sentier qui conduit à travers des prairies et des bosquets touffus; je le suis, et environ vingt minutes après, j'arrive aux ruines d'un monastère où jadis un certain nombre de vierges consacrèrent leur… vie… je sais à peine ce que j'allois écrire… à la solitude religieuse. Toutes les fois que je me rends dans cet endroit, j'appelle cela visiter mes nones.

Ce site a quelque chose d'imposant et d'auguste; un ruisseau coule au travers; une haute colline couverte de bois s'élève brusquement du côté opposé, verse une ombre majestueuse sur tous les environs, et ne permet point à la pensée de s'égarer au-delà; jamais de pieuses solitaires ne trouvèrent une retraite plus propre à les sanctifier. Aujourd'hui ce seroit une véritable découverte pour un antiquaire: il n'auroit pas trop d'un mois pour déchiffrer ces ruines; mais, je ne suis point antiquaire, vous le savez; par conséquent je viens ici dans des vues bien différentes, et que je crois meilleures, c'est-à-dire, pour me déchiffrer moi-même.

Appuyé sur le portail, dans l'attente de la rêverie, je considère le ruisseau qui s'éloigne en murmurant; j'oublie le spléen, la goutte et le monde envieux; ensuite, après avoir fait un tour sous ces portiques délabrés, j'évoque toute la communauté, je prends la plus jolie des sœurs, je m'assieds à côté d'elle sur une pierre que des aunes couvrent de leurs rameaux, et là je fais.—Quoi?—j'interroge son joli petit cœur que je sens palpiter sous ma main, je devine ses désirs; je joue avec la croix qui pend à son col.—En un mot.—Je lui fais l'amour.

Fi! Tristram, vous extravaguez.—Point du tout, je vous déclare que je n'extravague point; car, quoique les philosophes, parmi nombre d'autres absurdités, ayent dit qu'un homme amoureux n'étoit pas dans son bon sens, je soutiens, envers et contre tous, qu'il n'est jamais plus raisonnable, ou pour mieux dire, plus conséquent à sa manière de sentir, que lorsqu'il poursuit quelque Armide, ou quelque Angélique de son invention. Si vous êtes actuellement dans ce cas, je vous pardonne le temps que vous passez loin de moi: mais si ma lettre vous trouve au moment où votre flamme viendra de s'éteindre, et avant que vous ayez pu en allumer une nouvelle; et si vous ne prenez tout de suite la poste pour venir me joindre avec mes nones, je ne cesserai de vous gronder en leur nom et au mien; quoique, après vous avoir bien chapitré, je pense que je me sentirai toujours,

Votre très-affectionné, etc.

LETTRE II.

Coxwould, 17 juillet, 1764.

Eh bien! vous avez donc été visiter le siége de l'érudition?—si j'avois pu le prévoir, j'aurois fait en sorte que vous y eussiez trouvé quelque chose en manière d'épître, avec une demi-douzaine de lignes de recommandation au principal du collége de Jésus. Ce digne homme étoit mon surveillant dans mes études: tant que j'ai vécu sous sa direction, il m'a toujours lâché la bride, ce qui prouve son discernement, car je n'étois pas né pour suivre la route commune; je ne pouvois aller qu'à côté du grand chemin: il avoit assez de bon sens pour s'en apercevoir et pour ne pas serrer le licol. En effet, je ne suis nullement propre à l'attelage; l'amble est ma véritable allure; et pourvu que je ne lâche de ruade ni d'éclaboussure sur personne, quelqu'un a-t-il le droit de venir m'arrêter au nom du sens commun?—que les bonnes gens rient, si tel est leur plaisir, et que grand bien leur fasse; et réellement si, au lieu d'une lettre, j'écrivois un livre, je démontrerois la vérité de ce que je disois une fois à un grand homme d'Etat, orateur, politique, etc. Je disois donc: que toutes les fois que nous sourions, et mieux encore lorsque nous rions complettement, nous ajoutons quelque chose à notre portion de vie.

Mais, peut-on rester cinq jours à Cambridge? en vérité cela passe les bornes de ma foible intelligence: n'auriez-vous pas mieux employé votre temps, si vous aviez poussé vos courageux bidets vers Coxwould?

Vous vous êtes amusé sans doute à critiquer un trou sur quelques-uns des pans de la maussade architecture de Gibb; à mesurer la façade de la bibliothèque du collège de la Trinité; à examiner les perfections gothiques de la chapelle du collège royal; ou, ce qui vaut mieux, à boire du thé et à parler sentiment avec miss Cookes, ou à déranger M. Gray par une de vos visites enthousiastes.

Mais dites-moi, je vous prie, pendant tout ce temps, que faites-vous de S…? il n'est pas homme à examiner curieusement les pesans murs des colléges ou les portraits moisis de leurs fondateurs, ni à s'égarer, comme moi, sous les saules qui couvrent les bords verdoyans de Cam, pour y évoquer les Muses: il appeleroit plutôt un sommelier. Poltron comme vous êtes, comment pouvez-vous faire deux lieues ensemble dans la même chaise? c'est sans doute par cette admirable souplesse d'esprit que vous possédez quand il vous plaît, quoique cela ne vous plaise pas toujours. En effet, je ne sais pas pourquoi l'on prendroit ses habits de cour pour aller voir des marionnettes; mais d'un autre côté, l'on ne doit pas se parer exclusivement pour ceux qu'on aime, quoiqu'il y ait quelque chose de noble dans cette façon d'agir. Le monde, mon cher ami, demande un autre système: car tant que les hommes seront ingrats et faux, cette confiance illimitée, cet héroïsme de l'amitié que je vous ai entendu pousser jusqu'au délire, est d'une conséquence vraiment dangereuse.

Je serois en état de prêcher un sermon là-dessus; et en vérité, dans ma chaire, je ne serois pas plus sérieux que je le suis actuellement. Ainsi s'évanouissent les projets de cette vie: quand j'ai pris la plume, j'avois l'humeur gaie et semillante; maintenant me voilà devenu grave et solennel comme un concile; mais pour reprendre ma contenance ordinaire, je n'ai qu'à voir un âne braire sur ma palissade.

Quittez, quittez votre Lincolnshire, et venez dans mon vallon; ne voyez-vous pas que vous obsédez S…? toutefois rappelez-moi tendrement à lui et cordialement à vous-même, car,

Je suis bien véritablement, Votre, etc.

LETTRE III.

A W. C. Ecuyer.

Coxwould, le 5 Août, 1764.

Vous voilà donc au temple de S…, où le thé, les conversations érudites vous captivent entièrement. Je commence presque à me faire une idée de cette confusion que vous appelez classique; n'est-ce pas une rage de traiter d'anciens sujets à la moderne, et de modernes sujets à l'antique? ne déraisonnez-vous pas l'un et l'autre, et votre imagination ne vous fait-elle pas accroire que vous êtes à Sinuesse, à côté de Virgile et d'Horace, ou à Tusculum, entre Cicéron et Atticus? oh! quel plaisir pour moi, si à travers une touffe de lauriers, je vous voyois entourés de colonnes, sous un superbe dôme, parler, en vous enivrant de thé, des hommes qui chantoient les douces inspirations du Falerne!

Que vous devez être un couple bien maussade! en vérité, pour ne pas vous croire un homme perdu, il faut toute la confiance que j'ai dans le pouvoir régénératif de ma société; mais hâtez-vous, mon bon ami; recourez-y promptement: si vous vous proposez de revivre, n'attendez pas que vous soyez à l'agonie pour faire appeler le médecin.

Vous ne savez pas tout l'intérêt que je prends à votre santé. N'ai-je pas ordonné qu'on reblanchît tout le linge, même avant qu'il fût sale, afin que vous puissiez tous les jours en avoir de blanc à table, et une serviette par dessus le marché? n'ai-je pas fait une espèce de moulin à vent qui m'assourdit de son cliquetis, et cela pour le placer sur mon beau cerisier, afin que les oiseaux écornifleurs ne touchent point à votre dessert? est-il besoin de vous dire qu'à souper, vous aurez de la crême et du caillé? faites bien vos réflexions, et laissez S… aller tout seul aux sessions de Lincoln, où il pourra disserter sur ses auteurs avec les juges du pays: pendant ce temps-là nous philosopherons et nous sentimentaliserons.—Ce dernier mot est né sous ma plume; il est bien à votre service, ou à celui du docteur Johnson.—Vous vous assiérez dans mon cabinet, où, comme dans une boîte d'optique, vous pourrez vous amuser à considérer le spectacle du monde, à mesure que j'en offrirai les différens tableaux à votre imagination. C'est ainsi que je vous apprendrai à rire de ses folies, à plaindre ses erreurs, et à mépriser ses injustices.—Parmi ces différentes scènes, je vous offrirai une jeune et sensible demoiselle: une douleur amère aura fixé une larme sur sa belle joue.—Après avoir entendu le récit de son infortune, vous tirerez un mouchoir blanc de votre poche pour essuyer ses yeux et les vôtres.—Ensuite vous irez vous coucher, non avec la demoiselle, mais avec la conscience d'un cœur susceptible de s'attendrir; vous en trouverez l'oreiller plus doux, le sommeil plus suave, et le réveil plus gracieux.

Vous rirez de mes vestibules attiques, car j'aime les anciens autant qu'on doit les aimer; mais parmi leurs beaux écrits et leurs vers sublimes, je défie l'admirateur le plus outré de me citer une demi-douzaine d'histoires vraiment intéressantes, et c'est encore beaucoup.

Si vous n'arrivez bientôt, j'aurai fait sans vous un autre volume de Tristram. Que Dieu vous bénisse!

Je suis bien véritablement, Votre, etc.

LETTRE IV.

A …

Coxwould, le 8 Août, 1764.

Je suis affligé de votre chûte: puisse-t-elle être la dernière que vous ferez dans ce monde! à mesure que je forme ce vœu, mon cœur pousse un profond soupir; et je crois, mon ami, que vous ne le lirez pas sans qu'il vous en échappe un autre.

Hélas! hélas! mon pauvre garçon, vous êtes né avec des talens qui pourroient vous mener loin; mais, si j'en crois mes pressentimens, vous avez un cœur qui vous empêchera toujours de percer: ce n'est pas, vous le savez, que je le soupçonne d'aucune chose basse ou rampante; mais je tremble qu'au lieu de vous élever au-dessus de l'orage, vous ne vous soumettiez tranquillement à ses fureurs; je crains qu'ensuite vous ne preniez le parti de vous confiner dans quelque humble réduit, content d'y passer votre vie, et perdu pour la société.

De quel côté souffle le vent? je n'en sais rien: je ne me sens pas même disposé à aller jusqu'à ma fenêtre, d'où peut-être je verrois passer un nuage qui m'en avertiroit. Je suis ici sur mes genoux, ou pour mieux dire, sur mon cœur, traitant une matière toujours accompagnée d'idées affligeantes. Je sais que vous ne ferez tort à personne, mais je crains que vous ne vous en fassiez à vous-même. J'ai une connoissance secrette de quelques circonstances que vous ne m'avez jamais communiquées, et qui ont alarmé ma tendresse pour vous; non par elles-mêmes, mais par l'idée qu'elles me forcent de prendre de votre inclination et des légères nuances de votre caractère. Si vous ne venez bientôt me voir, je prendrai des ailes un beau matin et je volerai chez vous; mais je préférerois que vous vinssiez ici; car je désire que nous soyons seuls. En un mot, je voudrois être votre Mentor, ne fût-ce que pour un pauvre petit mois. Soyez le mien le reste de l'année, et même jusqu'à la fin de mes jours, si cela vous plaît.

Mon cher ami, je ne prétends pas amortir, par un narcotique, cette sensibilité naturelle pour laquelle je vous aime; ni cette bouillante imagination qui prête une grâce si intéressante à la jeunesse polie; mais je desire bien sincèrement vous apprendre à ne pas trop rechercher le monde, et à ne pas vouloir lui plaire plus qu'il ne le mérite. Cependant, ne pensez pas, je vous prie, que je veuille plonger mon jeune Télémaque dans une méfiance aveugle et absolue. Loin de vous une passion aussi lâche et aussi vile! je vous jeterois plutôt dans les bras de Calypso, afin, du moins, que quelques instans de plaisir fussent mêlés à vos peines; mais entre se fier à tout le monde et ne se fier à personne, on trouve sur la route un point difficile à saisir; et je connois si bien la carte, que je puis mettre le doigt dessus, et vous y conduire sans tâtonner. Je pourrai, je crois, vous donner tant de bonnes raisons, que vous n'hésiterez point à marcher dans cette voie. Je vous y accompagnerai, et, si vous le permettez, je vous servirai de Cicérone. Je désire donc beaucoup de vous voir, et de jaser avec vous sur cet objet, ainsi que sur bien d'autres.

Quant à votre incommodité actuelle, qu'elle ne vous inquiète point; vous pouvez, sans nul inconvénient, arriver à petites journées: je me charge d'être votre garde-malade, votre chirurgien, de faire chauffer tous les soirs votre verjus, d'en étuver votre foulure, et de disserter comme un docteur. Dites-moi donc, je vous prie, le jour où je pourrai vous trouver à York? en attendant, et toujours, puisse la bonne Providence veiller sur vous!—tel est le vœu sincère de,

Votre affectionné, etc.

LETTRE V.

A W. C… Ecuyer.

Mercredi matin.

Vous trouverez, au lieu de moi, cette lettre à Hewit; car j'ai attrapé, je ne sais comment, un très-violent rhume, et je ne puis aller. Comme je voudrois, s'il étoit possible, vous recevoir avec mes meilleurs yeux, et vous faire le meilleur accueil, je me ménage une sorte de rétablissement pour votre arrivée: cependant la toux ne me laisse aucun relâche, et dans ce moment j'ai la voix si enrouée, qu'à peine puis-je me faire entendre de l'autre côté de ma table.

Cette espèce de phthisie me conduira tôt ou tard dans mon dernier gîte, loin de ce triste monde; et peut-être, mon cher ami, plutôt que nous ne pouvons le penser, vous ni moi. Vous direz, sans doute, qu'il faut que je sois bien mélancolique moi-même, pour écrire d'une manière aussi grave! mais sachant très-bien que la mort se sert de cette maudite toux pour miner ma pauvre machine, ce n'est pas là le cas de plaisanter. A la vérité, j'aime le rire et le divertissement autant qu'ame qui vive, mais je ne m'accoutume pas à l'idée d'être un des figurans de la danse des morts d'Holbein. D'ailleurs, ma route est bien avancée; autant vaut dire qu'elle est finie, puisque plus de la moitié de mon temps se passe à tousser. Il est bien incivil:—que dis-je? il est, ma foi, bien lâche à ce coquin de temps, de m'enlever les esprits avec lesquels je l'ai tué tant de fois!

Ce n'est pas tout.—J'ai encore quarante volumes à écrire; je les ai annoncés de la manière la plus positive; j'en ai pris l'engagement avec vous et avec moi. Cependant, si je ne puis me ravoir de ma maigreur anatomique, comment tiendrai-je ma parole d'auteur, d'honnête homme, et, ce qui est d'une bien plus grande importance, ma parole d'ami?—ce n'est pas une besogne susceptible d'être faite par procureur: quand je nommerois cinquante exécuteurs testamentaires, en y joignant encore un régiment d'administrateurs et de substitus; ils auroient beau prendre la plume et se mettre à l'ouvrage; ils n'opèreroient jamais comme moi.

Mais, comme mon imagination galoppe!—comme je me laisse entraîner au courant de ma plume!—je suis à cent lieues de l'idée qui voltigeoit devant moi lorsque j'ai commencé ma lettre. Je me surprends encore ici dans mon tort:—en effet, quel chemin n'y a-t-il pas de la tombe de mon grand-père à la mienne! et c'est pourtant à la sienne que j'aurois désiré vous conduire!

Je sais très-bien que, quoique vous ayez une foulure au pied, vous ne sauriez passer par York sans fourrer la tête dans sa cathédrale, et vous donner le temps de faire le peu de réflexions qu'un tel bâtiment est propre à inspirer: lors donc que vous y serez, dites au bedeau de vous conduire à la tombe de l'archevêque Sterne: c'est le même dont vous avez vu le portrait à Cambridge, et dont vous vous plaisiez à dire que la ressemblance étoit frappante avec moi: vous trouverez cette même ressemblance dans la statue de marbre qui relève ce monument. Si je mourois dans ce coin du monde, je ne serois pas fâché d'être déposé dans cette partie de l'église, pour y dormir de mon dernier sommeil à côté de mon pieux ancêtre.

C'étoit un bon prélat et un honnête homme.—Si ce qu'on dit de nous deux est vrai, ce que je desire par rapport à lui, mais non pas relativement à moi, je n'ai pas la moitié de ses vertus. Pour me servir d'une expression échappée à table à l'un de ses successeurs, «mes idées sont quelquefois trop désordonnées pour un homme qui est dans les ordres.» Cependant, quoique je ne tienne pas le haut bout à l'assemblée du clergé de Monseigneur, dans le particulier, il me traite on ne peut pas plus cordialement.

Après demain je compte vous embrasser à ma porte; en attendant, mon cher ami, que Dieu vous bénisse!—Et toujours,

Votre très-affectionné, etc.

LETTRE VI.

A …

Coxwould, Lundi matin.

Je vous pardonnerai vos délais, s'il est vrai, comme on me l'a dit, qu'avec votre jambe malade, vous reposez actuellement sur un sopha dans le salon de mistriss.—On ajoute que votre thé, votre café sont préparés par ses deux aimables filles, dont l'une a des charmes suffisans pour les trois Grâces; qu'elles vous chantent des duo et accompagnent leur voix céleste des sons mélodieux de la harpe; tandis que couché sur le damas, vous avez l'air de régner sur ce petit monde de raison et de beauté qui vous entoure.

C'est tout au plus, mon bon ami, s'il y a quarante-huit heures que vous connoissez les aimables personnes dont la société vous ravit et vous enchante. Je ne fais cette observation que pour avoir le plaisir de vous en faire une autre, c'est-à-dire, que vous avez appris l'art vraiment consolant de vous mettre à votre aise avec les dignes gens, lorsque vous avez le bonheur de les rencontrer. Vanité à part, je puis réclamer l'honneur de vous avoir donné pour maxime que, la vie étant si courte, il faut se dépêcher de former les liens tendres et heureux qui l'embellissent. C'est une misérable perte de temps, un soin vil et méprisable, que de prendre, l'un à l'égard de l'autre, les mêmes précautions qu'un usurier qui, pour prêter moins dessus, cherche une paille dans un diamant qu'on lui donne en gage. Non:—Si vous rencontrez un cœur digne d'habiter avec le vôtre, et si vous vous sentez réellement vous-même susceptible d'une pareille union, la chose peut être arrangée en cinq heures tout aussi bien qu'en cinq années.

Salut, ô aimable sympathie! toi qui peux rapprocher deux cœurs, les confondre l'un dans l'autre, et cimenter à jamais cette union que la Nature avoit préparée par une heureuse conformité de goûts et d'inclinations!—Garrick m'a écrit un potpourri de lettre.—J'ai beau la soumettre à tous mes procédés chimiques; je ne puis en extraire un seul atôme sympatique. Je suis cependant joyeux de trouver l'occasion de lui faire une courte réponse, afin de pouvoir adresser un long proscriptum à sa Cara Sposa.

J'aime Garrick sur le théâtre plus que rien au monde, excepté madame Garrick hors du théâtre; et s'il étoit un cœur où je voulusse obtenir une place, ce seroit certainement celui de cette femme incomparable; mais je suis un trop grand pécheur pour approcher de tant de perfection, c'est assez pour moi de baiser humblement le seuil de la porte: qu'il me soit du moins permis d'y faire une génuflexion, et d'adresser de loin mon oraison jaculatoire.

Depuis une vingtaine d'années, je me demande souvent à quoi peut aboutir cet esprit d'idolâtrie qui me ramène toujours aux pieds des Belles; et si après avoir eu dans mon jeune temps une jeune fille pour applatir mon oreiller, je ne pourrois pas en trouver une dans mes vieux jours pour me donner mes pantoufles; mais je n'ai pas besoin de m'inquiéter, ni de vous inquiéter vous-même de ces sortes de conjonctures, car je sens bien qu'il ne me reste pas assez de vie pour en faire l'essai.

Je reçois, à l'instant, une lettre de votre aimable hôtesse, qui est déterminée à ne vous laisser partir que lorsque j'irai vous chercher.—Demain donc vers midi je vous embrasserai, vous, elle,—et—les demoiselles.

Je suis très-cordialement, Votre, etc.

LETTRE VII.

A … Ecuyer.

Du château de Crazy.

Quoique je sois persuadé que vous ne me croyiez pas seulement prêt à rire avec ceux qui rient, mais encore à pleurer avec ceux qui pleurent;—il est pourtant vrai, mon cher ami, que je n'ai pu m'empêcher de sourire au récit de votre mésaventure; et Hall, à qui j'ai communiqué votre lettre, car vous voyez que je suis au château de Crazy, en a ri jusqu'aux larmes.

Vous ne devez pas supposer, que dis-je? vous ne pouvez imaginer qu'aucun de nous ait voulu se moquer de votre chagrin, car vous savez que je vous aime, et Hall dit que vous êtes un garçon qui promet; mais nous rions de cette aimable simplicité de votre caractère, qui ne se figure pas qu'on puisse être éclaboussé dans un monde rempli de boue. Qu'il a fallu bien peu de temps pour vous enlever cette heureuse confiance!—Car, à quelques piéges, à quelques duperies qu'elle nous expose, je la regarde comme un sentiment délicieux.—Vous ouvrez à peine le volume de la vie, et vous êtes tout étonné de trouver une tache à la première page; mais hélas! mon cher, si vous continuez, vous trouverez des pages entières si pleines de taches et de ratures, qu'à peine pourrez-vous en déchiffrer les caractères. Il est triste, je l'avoue, de semer les germes du soupçon dans un cœur qui ne le connoissoit point encore; de ternir la fleur de l'espérance, qui anime l'instant du départ, par l'image des ornières et des dangers qu'on trouvera nécessairement sur la route: mais d'après notre propre constitution et d'après l'organisation du monde, tel est le devoir de l'amitié.—Après tout, s'il ne vous en a coûté que quelques guinées pour vous apprendre à vous tenir sur vos gardes, vous avez fait un bon marché.—Consolez-vous donc, et plus de doléances.

Vous me direz peut-être que ce n'est pas la perte, mais uniquement le procédé qui vous indigne, et que vous ne pouvez digérer d'avoir été traité avec autant d'ingratitude. Hall, qui rit toujours, m'ordonne de vous dire, pour votre consolation, que celui qui dupe est toujours un coquin, tandis que celui qui est dupé peut être un honnête homme; mais c'est un Cynique qui administre ses remèdes à sa manière. Quant à moi, si j'avois à vous consoler à la mienne, je vous dirois que la reconnoissance n'est pas une vertu aussi commune qu'elle devroit l'être à tous égards. Cependant, mon cher ami, ne croyez pas que l'ingratitude soit une production des temps modernes: il paroît qu'elle existoit au commencement du monde, et qu'elle continuera de l'avilir jusqu'à ce que nous nous rendions à la vallée de Josaphat. Vous devez avoir lu,—je crois même avoir écrit un sermon là-dessus,—que de tous les lépreux qui furent guéris, il n'y en eut qu'un qui s'avisa d'aller rendre grâce. Je ne dis pas cela pour vous consoler par le spectacle des misérables coutumes du monde; mais afin que vous ne soyez pas tenté de vous croire plus maltraité que les autres; car c'est l'opinion commune des jeunes gens qui, comme vous, sensibles jusques dans la moindre fibre, n'ont jamais éprouvé ce choc, cette collision qui, dans les circonstances fâcheuses, éveille la précaution, ou du moins nous habitue à la patience.

Mais je suis presque certain que lorsque vous recevrez ma lettre, le sourire enchanteur de quelque beauté vous aura fait oublier vos infortunes. Faites-moi part de vos projets pour l'hiver prochain, si toutefois vous en avez formé. Je pense, sauf meilleur avis, que vous pourriez quitter les plaisirs et les brouillards de ce maudit climat, pour aller hiverner avec moi sous le beau ciel du Languedoc. Votre société me feroit du bien; la mienne ne vous feroit pas de mal:—je le pense du moins, et nous arriverions à Londres assez tôt pour voir Renelagh à l'entrée des beaux jours. Répondez-moi là-dessus, et adressez-moi votre lettre ici, car j'acheverai d'y passer le mois de septembre; et sur ce, Dieu vous bénisse et vous donne de la patience, si vous en avez besoin.

Je suis,

A vous très-cordialement, etc.

LETTRE VIII.

A W… C… Ecuyer.

Coxwould, le 11 juin, 1765.

Burton vous a donc dit sérieusement et avec un air fâché, que je m'étois permis, à Bath, de jeter du ridicule sur mes amis les Irlandois; et qu'à la table de Lady Lepel j'avois fait rire à leurs dépens une nombreuse compagnie? Rien n'est plus faux, je vous jure: il faudroit me supposer un autre caractère pour me croire capable de cet excès d'ingratitude. Il n'est pas dans mon chapitre des possibilités de donner à Burton une contenance grave, lui dont la physionomie toujours ouverte ne semble faite que pour exprimer le sourire d'un cœur honnête.—Mon intention n'a jamais été de dire quelque chose d'impoli sur son compte.—Je n'ai jamais connu personne dont les qualités fussent plus liantes, ni les inclinations plus généreuses. Il m'invita chez lui de la manière la plus gracieuse, car c'étoit de tout son cœur; et je lui souhaiterois les trésors de Crésus, afin que sa libéralité pût se mettre entièrement à son aise. Les heures les plus délicieuses de ma vie, je les ai passées avec lui et avec les belles femmes de son pays. Il faudroit être fou pour trouver quelque chose à redire en lui ou en elles.—Là, j'ai vu la charmante veuve Moor, avec laquelle je voudrois passer le reste de mes jours, si les lois ne m'assignoient un autre terrain.—La jolie Gore, avec sa belle taille et sa figure grecque: elle est née, j'en suis sûr, pour faire le bonheur d'un homme qui saura connoître le prix d'un cœur tendre.—Je ne dois pas oublier une autre veuve, l'intéressante madame Vesey avec sa belle voix et ses cinquante autres perfections.—Moi les railler!—C'est une chose qu'on ne peut ni dire ni croire, parce qu'elle est fausse et invraisemblable.—A la vérité j'ai parlé d'elles pendant une heure; mais sans mêler à mes discours rien qui sentît l'épigramme ou le sarcasme.—J'ai parlé d'elles comme elles auroient pu désirer que j'en parlasse,—le sourire sur les lèvres, l'éloge dans la bouche, la joie dans le cœur et le verre à la main.—D'ailleurs je suis moi-même leur compatriote:—mon père a été long-temps de garnison en Irlande, avec son régiment; et ma mère y étoit avec lui lorsqu'elle me mit au monde. Veuillez donc bien persuader à toutes ces bonnes gens qu'on m'a, du moins, mal entendu, car il est impossible que lady Barrymore ait voulu me faire parler.

Si vous en trouvez l'occasion, lisez cette lettre à Burton: assurez-le de mon estime et de mon respect le plus sincère, ainsi que toute son aimable société; et dites, en ma faveur quelque chose de tendre et d'agréable à l'oreille de mes jolies provinciales. Ne souffrez pas qu'elles nourrissent davantage un injuste ressentiment contre moi.—Si jamais il vous arrive un malheur de cette nature, je saurai vous rendre la pareille.

Je vis ici dans tout le désœuvrement d'un cœur parfaitement libre.—Je vous attendrai jusqu'au commencement du mois prochain: si vous n'arrivez point j'acheverai de passer l'été au château de Crazy, ou à Seurborough. Mais dès le commencement d'octobre, tout-à-fait au commencement, je me propose d'arriver dans la rue de Bond avec mes sermons, et après avoir tout arrangé pour leur publication: alors—Oh! je deviens fou de l'Italie,—où vous feriez bien de m'accompagner.—J'espère, toutefois, que dans cet intervalle j'aurai le plaisir de vous voir ici. Cela vaut mieux, après tout, que d'être aux eaux de Bristol à jouer le Strephon avec quelques nymphes étiques; mais faites comme il vous.—

Je suis,

Bien sincèrement, votre, etc.

LETTRE IX.

A …

Je n'ai pu répondre à votre lettre comme vous le desiriez; car au moment où je l'ai reçue, j'ai cru que tous mes projets étoient pour long-temps réduits en cendre, ou, pour mieux dire, évaporés en fumée.—Il n'y avoit pas une demi-heure qu'un messager, monté sur un cheval essoufflé, venoit de m'apprendre que la maison presbytérale de — étoit en feu, et qu'elle brûloit comme un tas de fagots. Tandis que je me préparois à revoir ma maison déjà brûlée, votre lettre est arrivée fort à propos: elle m'a bien consolé sur la route, car j'y vois, à n'en pouvoir douter, que s'il ne me restoit plus de gîte, ni de guenille pour couvrir mon corps, je serois sûr de trouver chez vous un asile et une chemise blanche par-dessus le marché.

Enfin, par la négligence de mon vicaire, de sa femme, ou de quelqu'un des leurs, il faut que je tire une maison de mon gousset.—Ce que je dis est à la lettre, car il faut que je rebâtisse le presbytère à mes frais: autrement l'église d'York, de qui je le tiens originairement, seroit obligée de le faire; et en bonne raison, cela ne doit pas être. C'est une perte pour moi d'environ deux cents livres, outre ma bibliothèque, etc. etc.—Maintenant vous voilà tranquille sur l'emploi que je pourrois faire du produit de mes sermons.—Quand vous me témoignâtes vos inquiétudes à cet égard, je vous dis que quelque diable d'accident y mettroit bon ordre: en effet, il m'en pendoit un à l'oreille dont je ne parlai point. Il n'est pas survenu, ni rien qui lui ressemble;—mais il peut encore arriver, car j'en sais quelque chose; et alors c'en est fait de mon fief sermonaire.

Je crains bien à présent qu'il ne faille écrire la plus grande partie de ces sermons dans la maison brûlée, et les débiter plus d'une fois dans l'église à qui elle appartient. Leur produit servira pour un objet qui ne m'étoit jamais venu dans l'idée: mais tel est le train de ce monde. C'est ainsi que les choses y sont cousues—ou plutôt décousues, car je commence à douter que, l'hiver prochain, nous puissions voir le gladiateur mourant. Ce qui m'affecte le plus dans tout ceci, c'est l'étrange conduite de mon pauvre vicaire: ce n'est pas que je prétende qu'il ait mis le feu à la maison; Dieu sait que je n'en accuse ni lui ni personne; mais la chose étoit à peine arrivée, qu'il a fui comme Paul à Tarse, dans la crainte de quelque poursuite de ma part.

Je suis grièvement blessé de voir que ce malheureux homme ait pu me supposer capable d'ajouter à ses infortunes, car à travers toutes mes erreurs et mes folies, je ne crois pas, dans aucune période de ma vie, avoir rien fait qui puisse autoriser l'ombre d'une pareille supposition.—D'ailleurs il m'enlève toute la consolation que je pouvois tirer de cet accident; c'est-à-dire, que puisqu'il avoit plu au ciel de le priver d'une habitation, j'aurois eu le plaisir de recueillir dans une autre lui, sa femme, et son enfant.—Je pense que c'eût été dans celle où j'aurois vécu moi-même. Enfin celui qui lit dans mon cœur et qui me jugera sur mes pensées les plus secrettes, celui-là, dis-je, sait que le frisson ne m'a saisi qu'au moment où l'on m'a dit que la crainte de ma colère avoit fait prendre la fuite à ce pauvre imbécille.

La famille de C… a pour moi des bontés outre mesure: elle en a toujours usé de cette manière à mon égard. Ce sont de ces sortes de gens que vous aimeriez à la folie, et je compte bien vous présenter chez eux avant la fin de l'été; mais, si j'ai bonne mémoire, il me semble que vous connoissez déjà la charmante fille de la maison: eh bien! le reste, quoiqu'avec moins de jeunesse, ou moins de beauté, est tout aussi aimable qu'elle.—Ne pouvant vous laisser sur un meilleur sujet de méditation, etc. je vais prendre congé de vous. Puisse le ciel vous bénir! Sous peu de jours vous entendrez parler encore de,

Votre fidèle et affectionné.

Je vous écris ceci d'York où vous pourrez m'adresser votre réponse.

LETTRE X.

A … Ecuyer.

J'ai reçu, mon cher ami, votre réponse affectueuse. Vous devez savoir qu'elle est telle que je la désirois;—et telle que je l'attendois de votre part. J'aurois été bien embarrassé, si vous m'aviez écrit d'un autre style; mais entendons-nous, s'il vous plaît: mon embarras n'eût été que relativement à vous, car quoique je sois bien aise que vous me fassiez, de la manière la plus gracieuse, toutes les offres d'une amitié qui ne connoît point de bornes, je suis presque aussi flatté de voir que l'état de mes finances me permette de ne pas les accepter.

J'ai fait marché pour la reconstruction de mon presbytère; j'ai pris des arrangemens avec toutes les parties intéressées, et cela d'une manière beaucoup plus satisfaisante que je ne devois l'attendre. J'étois impatient de terminer cette affaire, afin qu'elle ne pût devenir une source de dilapidation pour la fortune de ma femme et de Lydie, car je n'ai pas lieu de croire qu'après ma mort les … de … eussent pour elles plus de bienveillance qu'ils n'en ont eu pour moi; pour moi qui n'étant qu'un pauvre vicaire, avois assez d'orgueil pour mépriser leurs révérences, et assez d'esprit pour amuser les autres à leurs dépens: mais que Dieu leur pardonne comme je le fais moi-même!—Ainsi soit-il.

J'ai écrit à Hall le récit de mon désastre; il veut, dans sa réponse, que je m'en console avec une hypothèse. Tullius, l'orateur, le philosophe, le politique, le moraliste, le consul, etc. etc. etc. adopta certain genre de consolation lorsqu'il perdit sa fille, comme il le dit ingénuement à chacun de ses lecteurs; et si nous devons l'en croire, ce fut avec succès. Maintenant il faut que vous sachiez que ce Tullius étoit comme mon père; je veux dire M. Shandy ou Shandy Hall: les revers qui fournissoient à ce dernier l'occasion de déployer son éloquence, n'étoient pas moins agréables pour lui, que les faveurs qui l'obligeoient à se taire. Ces deux grands hommes étoient fous des hypothèses, et je vais vous en rapporter une qui n'est ni de Cicéron, ni de mon père, mais du seigneur de Crazy.

Vous saurez donc que ce seigneur, mon ami, je puis même ajouter le vôtre, eut un moment de paresse orgueilleuse; que dans ce moment il forma le projet d'avoir un carrosse à la ville pour ménager ses jambes le jour, et le voiturer le soir à Renelagh. Après avoir consulté le sellier, il mit de côté cent quarante livres pour cet objet, et m'en écrivit un mot. Trois mois après, lors de mon arrivée à la ville, je trouve un billet de lord Spencer qui m'invite à dîner avec lui le dimanche suivant. A peine avois-je lu ce billet, que le char pompeux me revint dans l'idée. Je sortis donc pour aller m'informer de la santé de Hall, et en même temps lui emprunter sa voiture afin de me rendre pontificalement à l'invitation que j'avois reçue. Je le trouvai chez lui: je lui fis une ou deux questions amicales, après quoi je lui présentai ma requête. Il me répondit en souriant qu'il étoit bien mortifié, mais que sa voiture étoit partie en poste pour l'Ecosse. Je le regardois fixement, et il rioit, non de moi, mais de son hypothèse; et je vais vous en donner l'explication.

Il faut vous dire qu'il reçut une lettre au moment où il donnoit les dernières instructions au sellier: dans cette lettre on lui apprenoit que son fils, qui étoit de quartier à Edimbourgh, s'étoit trouvé dans une terrible dispute, et que pour en prévenir les suites, il falloit une somme à-peu-près pareille à celle qu'il destinoit à sa voiture. Ainsi les cent-quarante livres qui devoient servir à la construction d'un carrosse à Londres, furent employées à réparer les vîtres, les lanternes et les têtes brisées à Edimbourgh; et Hall se consoloit en supposant que sa voiture étoit partie en poste pour l'Ecosse. En voilà beaucoup sur les consolations et les hypothèses.—Il est fort heureux pour nous de trouver quelque ressource dans notre imagination. Je pourrois m'étendre bien davantage, mais il ne me reste presque plus de papier, et je n'ai que ce qu'il faut de place pour vous témoigner combien je désire que vous n'ayez jamais besoin de recourir à ces petits moyens pour rendre votre vie aussi heureuse qu'elle doit être honorable.—Procurez-moi bientôt le plaisir de vous voir: en attendant, et dans tous les temps, que Dieu soit avec vous!

Votre très-affectionné.

LETTRE XI.

A … Ecuyer.

Coxwould.

Vous n'êtes pas le seul à me supposer un prodigieux talent pour la poésie.—Beauclak, Lock, et je crois aussi Langton, se sont exprimés comme vous à ce sujet, et comme vous, ont fondé leur opinion sur le début de l'ode à Julie, dans Tristram Shandy. Si j'y avois ajouté seulement une ligne de plus, j'aurois altéré l'unité de l'épisode, et si j'avois poussé jusqu'à la douzaine, le talent de poëte que je n'ai jamais eu, m'eût été refusé pour toujours—ou, pour mieux dire, on ne l'eût jamais soupçonné.

Hall n'avoit pas moins de confiance en mon génie poétique: c'étoit au point qu'il hasarda de me confier un poëme de sa façon, pour y mettre la dernière main.—En effet, je m'escrimai de mon mieux à cette rude tâche;—bref, j'ajoutai quelques soixante ou quatre-vingts lignes que Hall appeloit de la rimaille, et qu'il avoit, je crois, bien baptisées: cependant, pour me servir de son expression, il les laissa subsister comme une curiosité; c'est ainsi qu'elles furent envoyées à l'imprimeur, et qu'elles contribuèrent à former la pire de toutes les fusées qu'eût jamais enfantée le cerveau malade de notre ami. Je ne dis pas cela pour diminuer le mérite de votre opinion, en vous faisant voir qu'elle ne vous est point particulière: vous n'avez point à rougir de la conformité de vos idées avec celles de ces grands-hommes, dussent-ils se tromper, ainsi que je crois que vous le faites tous dans cette occasion. C'est quelque chose que de s'égarer avec eux,—et tout cela.—

A la vérité, je fis jadis une épitaphe qui me plaisoit assez; mais la personne qui me l'avoit demandée en préféra une de sa composition, qui lui plaisoit davantage, et qui me parut bien inférieure à la mienne.—Il mit donc celle-ci de côté, pour faire graver la sienne sur un marbre digne d'une meilleure inscription; car il couvroit la cendre d'un individu dont les aimables qualités étoient au-dessus d'un éloge vulgaire. Je versai cependant une larme sur sa tombe; et s'il avoit pu la sentir, il l'auroit sans doute préférée à la plus belle épitaphe.

J'ai fait encore une espèce de Shandinade lyrique: c'étoit un drame en vers pour monsieur Beard.—Il le fit jouer à Renelagh et sur son théâtre, au profit de je ne sais qui. Il m'avoit demandé je ne sais quoi de ce genre, et je n'avois su comment le lui refuser; car une année auparavant, sans autre liaison, il m'avoit offert très-respectueusement mes entrées au théâtre de Covent-Garden. Ce procédé me flatta d'autant plus, que j'étois depuis long-temps en connoissance avec le souverain de Drury-Lane, avant qu'il m'offrît, non pas l'entrée de sa salle, mais de son parterre. Je lui dis à cette occasion, qu'il représentoit de grandes actions et qu'il en faisoit de petites:—autant il bredouilloit et jouoit de mauvaise grâce, autant son rival montroit de supériorité.—Mais n'en parlons plus: il est si parfait au théâtre, que je n'ai pas besoin de rappeler sa dernière pièce.

Revenons à mon sujet, si je le puis; car la digression fait partie de mon caractère; et quand je suis une fois sorti de mon chemin, il n'est pas en mon pouvoir d'y rentrer comme les autres.—Si je n'ai pas le bonheur d'être poëte, le clerc de ma paroisse passe pour tel, non pas absolument dans mon esprit, mais dans celui de ses voisins; et ce qui vaut mieux encore,—dans le sien. Sa muse est une muse de profession, car elle ne lui inspire que des hymnes, ce qui s'accorde très-bien avec l'office spirituel qu'il remplit. Ses vers, comme ceux de ses confrères Sternhold et Hopkins, peuvent être récités ou chantés dans les églises. Une cruelle épidémie a ravagé les troupeaux: notre paroisse, sur-tout, en a beaucoup souffert. C'étoit un très-beau sujet de cantique pour que notre poëte habitué pût le négliger. Il se met à l'œuvre; et le dimanche suivant il donne son hymne à la gloire de Dieu. Non-seulement il y chantoit la mortalité; mais encore ceux qui en avoient souffert, avec toute la pompe et la dévotion d'une psalmodie rustique. La dernière strophe, la seule que je me rappelle, faillit à mettre ma dévotion hors des gonds; mais comme elle sembloit river celle de toute l'assemblée, je n'avois pas le plus petit mot à dire. Je vous l'ai gardée pour la bonne bouche; la voici:

Ici James perd une vache,
John Bland en fait autant;
Nous mettrons donc notre confiance en Dieu,
Et non dans aucun autre homme.

Votre, etc.

LETTRE XII.

A … Ecuyer.

Coxwould, le mercredi.

Puisque vous le voulez, mon cher ami, je vous envoie l'épitaphe dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre. Je l'écris de mémoire; et si je ne me remets pas entièrement l'expression, vous y trouverez du moins ce qu'il y a de plus essentiel, le sentiment qui l'a dictée.—Je me souviens bien qu'elle partoit du cœur; car j'aimois sincèrement la personne dont les vertus méritoient une meilleure inscription, et qui, conformément au cours ordinaire des choses, n'obtint que la pire: mais voici la mienne:—

«Des colonnes et des urnes sculptées n'offrent aux yeux que les vaines images d'une douleur étudiée:—le véritable ami pleure sans le secours des arts: il ne songe point à briller dans ses tristes accens: ils seront toujours le cortége d'une pompe funèbre telle que la tienne: ils l'accompagneront tant que la bienveillance aura sur la terre un ami; tant que les cœurs sensibles auront une larme à donner.»

Hall aimoit ces vers: je m'en souviens; et il s'y connoît. Il est de bonne foi sur les matières de sentiment, et ne sait point dissimuler ses sensations. En un mot, c'est un excellent critique; on peut néanmoins lui reprocher d'avoir trop de sévérité dans le jugement, et pas assez de délicatesse dans le goût: il a beaucoup d'humanité; mais, d'une manière ou de l'autre, il s'y trouve un tel mélange de sarcasme, qu'on ne se figure pas qu'il puisse la respecter lorsqu'il écrit.—Je connois même plusieurs personnes qui lui supposent un cœur insensible; mais moi qui le connois depuis long-temps et qui le connois bien, je puis vous assurer le contraire.—Peut-être n'a-t-il pas toujours la grâce de la charité; mais il en a toujours le sentiment. Enfin, il fait continuellement de bonnes actions, quoique la manière de les faire ne soit pas toujours bonne; voilà le mal: il accompagne le bien qu'il fait d'un ricanement, d'une plaisanterie ou d'un sourire, lorsqu'il faudroit peut-être une larme, ou du moins un air pénétré: c'est sa manière. Son caractère ne sait point parler d'autre langue; et quoiqu'on pût lui en en désirer un autre, je ne vois pas qu'aucun de nous ait le droit de lui faire son procès à ce sujet; car notre manière de sentir fait seule la différence de nos complexions: mais en voilà beaucoup sur cet article.

Je me prépare à rester huit à dix jours à Scarbourough. Si vous passez l'automne à Mulgrave-Hall, n'oubliez point que Scarbourough est sur votre route. Je vous accompagnerai dans votre visite, de même qu'au château de Crazy, puis chez vous, ensuite à Londres;—enfin Dieu sait où;—mais ce sera toujours où il lui plaira. C'est parler cléricalement: néanmoins, tant mieux pour nous, si nous y pensions toutes les fois que nous le disons; mais dans le fait, le cœur et les lèvres qui devroient toujours aller de concert, errent quelquefois dans différens coins de l'univers; cependant chez moi leur union est complette lorsque je vous assure de mon affection: ainsi bonne nuit, et puisse une vision angélique charmer votre sommeil,

Je suis bien véritablement, votre, etc.

LETTRE XIII.

A … Ecuyer.

Scarbourough.

Je ne saurois répondre, mon cher ami, à toutes les choses tendres et obligeantes que vous pensez et dites de moi.—Je crois en effet que j'en mérite quelques unes, et je suis bien aise que vous croyez que je les mérite toutes.—Quoi qu'il en soit, je désire que vous nourrissiez les sentimens que vous avez si chaudement exprimés sur le papier, et cela, par rapport à vous et à la personne qui en est l'objet.

Vos ordres, en général, seront toujours exécutés sans aucune réflexion;—mais dans cette circonstance particulière, un rayon de prudence s'est avisé, contre son ordinaire, de venir m'éclairer. Je vous demande la permission de réfléchir quelques momens sur le sujet;—et quand j'aurai consulté la sagesse,—le résultat sera, j'en suis sûr, de ne point me prêter à vos sollicitations.

Donner des avis, mon bon ami, c'est la générosité la moins obligeante qu'il y ait au monde, parce qu'en premier lieu, cela ne coûte rien, et qu'ensuite c'est la chose dont la personne à qui on l'offre croit avoir le moins de besoin. Telle est ma façon de penser; et je crois, d'après moi-même, qu'elle ne convient que trop au sujet dont il s'agit entre nous.

Il y a dans le monde de mauvaises têtes et de bons cœurs,—de mauvais cœurs et de bonnes têtes.—Maintenant, pour ma part, et ne parlant que d'après l'influence de mes propres sensations, je préférerois la famille des bons cœurs avec toutes leurs bévues, leurs erreurs et leurs extravagances; mais si j'avois des affaires à traiter, ou des plans à mettre à exécution, donnez-moi la bonne tête:—si le bon cœur se trouve dans le marché, tant mieux! mais c'est principalement de la première que je dois m'étayer:—que le dernier soit bon ou mauvais, ce n'est pas une chose à considérer absolument. D'après votre système, cela, mon cher ami, n'est pas tout-à-fait orthodoxe; mais plus vous irez, plus cette opinion se rapprochera de la vôtre.

Sans m'appuyer du côté de la proposition qui pourroit blesser la charité, je pense que le pauvre… est de la famille des mauvaises têtes.—Je connois son cœur, et je suis sûr que son embarras actuel provient de ses bonnes qualités; mais quoique je pense moi-même qu'un bon conseil pourroit être utile en pareil cas, je ne puis me résoudre à conseiller dans cette occasion. Il est impossible de le faire sans avertir le particulier de sa maladie, qui n'est ni plus ni moins qu'une absolument mauvaise tête: alors le malade en offriroit un nouveau symptôme, en jetant mon ordonnance par la fenêtre, et peut-être voudroit-il faire éprouver le même sort à son médecin.

Si vous avez assez d'empire sur son esprit pour l'engager à se mettre sous ma direction, je ferai de mon mieux pour lui. J'emploierai les amers, et je donnerai de bonne grâce la médecine la plus dégoûtante. Nous ne parlerons donc plus de cela maintenant, si vous le voulez bien.

J'écris à la hâte, et sur mon oreiller, afin que vous sachiez le plutôt possible mes sentimens sur une matière dans laquelle vous avez en moi la plus grande confiance; mais je crains que l'événement ne la justifie pas.—Adieu donc—et que Dieu vous bénisse!

Je reçus avant hier une lettre de ma pauvre petite Lydie.—C'est une aimable écervelée.—Que Dieu la bénisse également!—encore une fois adieu.

Votre, etc.

LETTRE XIV.

Scarbourough, le 29 août 1765.

Vous subtilisez beaucoup trop, mon cher ami,—beaucoup trop en vérité:—votre manière de raisonner est ingénieuse: elle produit une suite agréable de sophismes, qui figureroient à merveille dans un cercle de philosophes femelles; mais par écrit, on ne les passeroit que sur l'éventail de quelque pédante romanesque. Vous fredonnez, lorsqu'une simple modulation feroit un bien meilleur effet sur vous et sur l'esprit sentimental auquel vous pouvez désirer de plaire.

De façon ou d'autre, mon cher camarade, l'empire de l'opinion s'étend sur toute l'espèce humaine; elle ne la gouverne point en bon maître, ou pour parler d'une manière plus conforme à son sexe, en maîtresse tendre, mais en tyran qui n'ambitionne que le pouvoir, et qui n'aime que la servitude.—Elle nous mène par les oreilles, par les yeux,—j'ai presque dit par le nez. Elle embrouille l'entendement humain, confond nos jugemens, détruit l'expérience et dirige à son gré nos passions; en un mot, elle dispose de nos vies, et usurpe la place de la raison qu'elle chasse de son poste.—C'est une de ces étranges vérités dont le temps seul vous donnera la connoissance mortifiante: vous ajouterez dix fois plus de confiance à ses leçons, qu'à tout ce que je pourrois vous dire actuellement à ce sujet.

Si vous voulez en savoir davantage, et si vous osez courir le risque de braver l'opinion, ce que, par parenthèse, je ne vous conseille point; demandez à … d'où vient qu'il se soumet avec tant de complaisance à la petite morveuse qui vit avec lui.—Vous savez—et tous ses amis savent également—qu'il se prive de plus de la moitié des plaisirs de la vie, par la crainte que cette femme ne l'en punisse, n'importe de quelle manière. Il a de la fortune, de l'intelligence et du courage:—il aime la société, dont il fait un des principaux ornemens;—cependant, combien de fois ne la quitte-t-il pas au milieu de ses plaisirs! et pour parler d'une manière plus positive, combien de fois ne quitte-t-il pas nos douces entrevues classiques avant qu'elles soient parvenues à leur degré de vivacité ordinaire; le tout par complaisance pour ce petit objet de honte, qu'il n'a pas le courage de renvoyer sur les bords de l'Wye, où cinquante guinées par an, en feroient la reine du village!—nous plaignons le pauvre A…, nous disputons avec lui, nous l'admirons;—que ne faisons-nous pas?—mais en cela, nous nous abusons nous-mêmes;—car le plus sage et le meilleur d'entre nous se laisse gouverner par quelque petite vilaine espèce d'opinion, dont la domination est aussi déshonorante, et peut-être plus nuisible, puisqu'elle peut souiller tout le cours de notre vie. Malgré toutes les séductions et les ruses d'une maîtresse, on peut prendre son parti définitif, et la congédier; mais l'opinion une fois enracinée, devient partie de nous-mêmes, elle vit et meurt avec nous.

Vous direz, sans doute, que je prêche ce matin; mais vous savez quand et comment appliquer ce que j'écris: je m'en rapporte à vous pour la pratique: si vous ne le faites pas—mais qu'ai-je à faire de tous ces si?—c'est un monosyllabe exceptif, et je le rejette loin de moi.

Nous avons ici B… qui me dit vous avoir laissé faisant continuellement la navette de Londres à Richmond.—Quelle est sur la colline de Hill, la beauté qui vous enchante?—c'est très-mal à vous de ne jamais me faire la moindre confidence sur vos Dorothées ou vos Délies: je vous proteste bien sérieusement que je ne vous écrirai qu'après que vous m'aurez envoyé l'histoire de Servage: il faut que je connoisse l'objet qui vous enchaîne actuellement sur ces rives:—nommez-moi donc cette Nayade.

M. F…, l'apostolique F…, ainsi que l'appelle Lady …, dans son voyage de — me fit entendre que c'étoit quelque chose de sérieux. Il parla de mariage—à quoi je répondis, Dieu l'en préserve!—mais ne vous fâchez pas, je vous prie, de cette exclamation; elle n'étoit ni folle, ni chagrine: elle partoit de l'intérêt sincère que je prends à vous, et que vous méritez à tant de titres.—Avec vos inclinations, dans la position où vous êtes, je ne crois pas qu'il y ait une seule femme dans les trois royaumes qui puisse faire votre bonheur; et si vous jugez à propos de m'en demander la raison, une autre fois je vous la donnerai.—Maintenant je me borne à vous dire que,

Je suis, très-cordialement, votre, etc.

LETTRE XV.

9 septembre 1765.

Je pense, mon cher ami, que cette lettre pourra vous parvenir, et vous agréer, un ou deux jours avant votre départ de la ville: je le désire par cet esprit du misérable amour-propre qui, comme vous le savez, me gouverne, et me dirige dans toutes mes actions.—Mais de peur que vous ne goûtiez pas cette raison, je vais vous en donner une autre qui sera peut-être plus près de la vérité; du moins je l'espère.

J'ai grand besoin de savoir si B… a pris des arrangemens avec Foley le banquier, à Paris comme je le lui avois ordonné, relativement à la remise d'argent qu'il devoit faire à madame Sterne. Il faut vous dire que je le soupçonne d'avoir été négligent, non faute de probité, car je le crois aussi honnête créature qu'aucune qui jamais ait porté d'habit, mais peut-être sa caisse n'est-elle pas dans un état propre à répondre à mes intentions: si cela est, je ne demande qu'à savoir la vérité; mais son silence me fait présumer qu'il craint de me la dire.

J'ai reçu de Toulouse une lettre qui n'est guère propre à me tranquilliser: d'après ce qu'elle contient, j'ai tout lieu de craindre que la source de ma trésorerie ne soit négligée. Je vous prie d'en rechercher la cause, et de la corriger, si vous en trouvez l'occasion; afin que les petits ruisseaux de mes moyens ne soient point obstrués entre Londres et le Languedoc, c'est-à-dire, entre moi, madame Sterne, et ma pauvre Lydie.

Elles m'écrivent que, conformément à mes désirs, elles ont tiré sur Foley, qui leur a répondu qu'il n'étoit pas nanti pour faire honneur à leur mandat; mais que, par rapport à moi, si elles avoient besoin d'argent, il leur en fourniroit: c'est un beau procédé; j'en suis presque fier;—cela me jette pourtant dans une incertitude vraiment inquiétante.—Je songe à toute la peine que va donner à ces pauvres femmes le fâcheux retard qu'elles souffriront jusqu'à ce que la méprise puisse être rectifiée.

D'ailleurs,—c'est une source de propos, de questions, de soupçons; et tout cela.—Ma chère Lydie ne mettra que de la douceur dans ses plaintes; mais sa mère est femme à lâcher un volume de reproches. Dans le vrai, je ne mérite ni les uns, ni les autres.—J'ai calculé les choses du mieux que je l'ai pu pour subvenir à leurs besoins, et pour me mettre moi-même hors d'inquiétude.—Cependant ceci ne laisse pas que de jeter dans mon esprit une ou deux pensées malades; et dans le moment actuel, je sens diminuer mon goût pour la chevalerie errante.

Je prodigue les paroles, mon cher ami, sur une matière dans laquelle il suffit du moindre avis pour vous mettre en activité. Faites-moi donc l'honneur de m'apprendre, sans aucun délai, que la chose est absolument terminée; et si B… retarde la dîme, d'un seul instant;—faites pour moi, mon cher ami, ce que je ferois pour vous en pareille occasion.—Sur ce, que Dieu vous bénisse!—mon cœur ne me permet pas de vous faire un seul mot d'apologie, parce que je sens qu'elle ne vous seroit point agréable.—Encore une fois, adieu!

Très-cordialement, votre, etc.

LETTRE XVI.

A … Ecuyer.

Coxwould, le Mercredi au soir.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez annoncée de la part du docteur L…, je vous en fais à tous deux mes remerciemens.—C'est certainement un homme très-érudit, et un excellent critique. Il devroit bien employer ses heures de loisir sur Virgile; ou plutôt, si je m'y connois, sur Horace. Il nous donneroit, pour ces deux auteurs, un commentaire tel que nous n'en avons pas, et peut-être tel que nous n'en aurons jamais, s'il ne prend la peine de le faire.

Mais Tristram Shandy, mon ami, est fait et construit de manière à braver toute critique:—je donnerai le reste de l'ouvrage sur ce plan:—il est au-dessus du pouvoir, ou au-dessous de l'attention d'aucun critique ou hypercritique quelconque.—Je ne l'ai façonné sur aucune règle.—J'ai laissé mon imagination, mon génie, ou ma sensibilité,—nommez-les comme il vous plaira—je leur ai, dis-je, laissé carte-blanche, sans m'informer le moins du monde s'il avoit jamais existé d'homme qu'on appelât Aristote.

Quand j'ai monté sur mon dada, il ne m'est jamais venu dans l'idée de savoir où j'allois, ni si je reviendrois dîner ou souper à la maison le lendemain, ou la semaine d'après.—Je l'ai laissé prendre sa course, aller l'amble, caracoler, troter, ou marcher d'un pas triste et languissant, selon qu'il lui plaisoit le mieux.—C'étoit pour moi la même chose; car mon caractère étoit toujours à l'unisson de son allure,—quelle qu'elle fût; jamais je ne l'ai touché du fouet ni de l'éperon, mais je lui mettois la bride sur le col, et il étoit dans l'usage de faire son chemin sans blesser personne.

Quelques-uns rioient en nous voyant passer,—d'autres nous regardoient d'un œil de pitié;—de temps-en-temps quelque passant sensible et mélancolique jetoit les yeux sur nous, et poussoit un soupir.—C'est ainsi que nous avons voyagé;—mais mon pauvre rossinante ne faisoit point comme l'âne de Balaam; il ne s'arrêtoit pas toutes les fois qu'il voyoit une forme angélique sur sa route; au contraire, il poussoit droit à elle,—et ne fût-ce qu'une jeune fille assise à côté d'une fontaine, qui me laissât désaltérer dans sa cruche, elle étoit sûrement un ange pour moi.

La grande erreur de la vie, c'est que nous portons nos regards trop loin:—nous escaladons le ciel,—nous creusons jusqu'au centre de la terre pour y chercher des systèmes, et nous nous oublions nous-mêmes.—La vérité repose devant nous; elle est sur le grand chemin; le laboureur marche dessus avec ses souliers ferrés.

La nature brave la règle et le cordeau;—l'art en a besoin pour élever ses édifices, et terminer ses ouvrages:—mais la nature a ses propres lois qui sont au-dessus de l'art et de la critique.

Le docteur L… reconnoît toutefois, que mon sermon sur la conscience est une composition admirable; mais il prétend que c'est le dégrader que d'en faire un épisode du Tristram Shandy.—Maintenant, s'il vous plaît, soyez assez bon pour écouter ma réponse:—si cet ouvrage est si parfait, et je le crois tel,—parce que le juge Burnet, homme de goût et d'érudition, aussi bien qu'homme de loi, désira que je le fisse imprimer; si ce sermon, dis-je, est si bon, il doit être lu; les lecteurs lui viennent par milliers depuis qu'il est dans le Tristram Shandy, mais le fait est qu'auparavant il n'en trouvoit pas un seul.

J'ai répondu au docteur L… avec tout le respect que méritent son aimable caractère et ses talens admirables; mais je lui ai dit, en même-temps, que mon livre n'étoit pas écrit pour être chicané par aucune des lois connues de la critique; que si je croyois jamais faire quelque chose qui fût de leur ressort, je jeterois au feu mon manuscrit, et ne remettrois la plume dans le cornet que pour assurer de l'intérêt le plus cordial et le plus sincère quelque non-critique et non-critiquant ami, tel que vous.—C'est ce que je fais dans ce moment:—ainsi Dieu vous garde.


Je commence à mettre le nez hors de mon hermitage; car lord et lady Fauconberg sont arrivés, et portent avec eux, suivant l'usage, un ample magasin de vertus douces, aisées et hospitalières.—Je vous désirerois ici pour les partager et pour en augmenter le nombre.

LETTRE XVII.

A … Ecuyer.

Lundi au soir.

Vous avez singulièrement frappé mon imagination par le portrait que vous m'avez fait de Lady… la fierté de Junon domine chez elle. Viennent ensuite les dons de Minerve:—quant aux foiblesses de Cypris, je ne lui en connois aucune.

Elle a certainement un très-bon esprit; elle a même des connoissances; mais ce sont ses manières qui leur donnent tout leur prix.—On voit en elle quelque chose d'impérieux, que les uns se contenteroient de mépriser en secret, et que d'autres pourroient contrarier vivement; mais elle y met tant de grâce, qu'il n'en peut naître aucune impression défavorable dans ceux qui ne font que passer, et, ce qui vaut encore mieux, dans ceux même qui s'arrêtent. Ce n'est pas tout: elle attire cette espèce de soumission respectueuse qui, même après un long commerce, ne permet pas de foiblir dans l'opinion qu'on a conçue de son mérite.

C'est dans mes conversations et mes différentes entrevues avec cette Lady que j'ai senti tout l'avantage des ornemens extérieurs; et réellement, en ce qui regarde le ton de la bonne compagnie, je ne crois pas qu'un jeune homme puisse trouver de meilleure école que son sallon, ou, raillerie à part, son cabinet de toilette. C'est vraiment une grande satisfaction pour moi, de me figurer mon jeune ami faisant son cours sous une pareille institutrice.

Il est une époque et une circonstance de la vie, et c'est précisément celle où vous êtes, où pour achever de former un jeune homme, il ne faut que la société, l'aisance et une légère dose de la tendre amitié d'une femme accomplie.—Il me reste encore un mot à vous dire à ce sujet;—mais vous êtes en bonnes mains, et je ne puis que vous en marquer ma satisfaction: il en résultera probablement tous les effets que doivent en attendre les vœux d'un aussi sincère ami que moi.

Depuis que je me connois un peu dans les affaires de ce monde, ma maxime a toujours été que le commencement et la fin de notre éducation avoient également besoin d'une bonne; et puisque vous êtes assez heureux que d'avoir Lady—pour vous apprendre l'alphabet de votre âge, je vous exhorte à l'épeler et à le lire de manière à devenir le charme de toutes les sociétés:—vous perdrez, ainsi que je le désire, l'habitude de ne pas généraliser assez votre attention, de la circonscrire à un seul, et de négliger les autres; car, quoique dans le principe il puisse y avoir quelque chose d'aimable dans cette conduite, elle n'est point adaptée au commerce général de la vie.

Lady M.—F. peut avancer l'ouvrage, et Lady C.— j'en suis sûr, est prête à s'en occuper.—Que ne doit donc pas attendre l'amitié, d'un semblable sol, d'une aussi belle saison, et d'une pareille culture! Que puis-je faire de mieux que de vous laisser actuellement en si bonne compagnie, et vous prier d'offrir, en reconnoissance, mes complimens respectueux à toutes ces dames?—Agréez vous-même l'intérêt le plus cordial de

Votre sincère et affectionné, etc.

LETTRE XVIII.

A …

Coxwould, Mercredi à midi.

J'apprends de M. Phipps que vous avez pris l'engagement absolu de passer l'été, ou plutôt l'automne, à Mulgrave-Hall. J'ai donc tout lieu d'espérer que vous me ferez une visite préalable, et vous ne devez pas douter que je ne l'attende avec une vraie satisfaction.

Toutefois en disant, ou plutôt en écrivant ceci, je m'adresse à l'excellence de votre cœur, que je ne puis assez admirer, et à cet esprit cultivé dont je conçois les plus grandes espérances.—Je connois les plaisirs et les sociétés dont vous serez obligé de faire le sacrifice, pour venir passer avec moi quelques jours de l'été; cependant je ne doute nullement de votre visite,—et je crois que ce tête-à-tête Shandien ne sera pas sans attraits pour vous.

Je me rappelle une circonstance à laquelle je ne puis jamais songer sans m'en estimer plus, et vous en aimer mieux;—car outre qu'elle m'est on ne peut pas plus flatteuse, elle annonce que vous possédez une source de sensibilité qui doit rendre votre vie heureuse et honorable, quelque accident qui puisse la traverser:—avec cette précieuse qualité, l'infortune ne pourra jamais vous abattre; et quoique la folie, les passions, le vice même puissent obscurcir ou affoiblir, pour un temps, l'excellence de votre caractère, il ne sera jamais en leur pouvoir de la détruire.—Ceci se rapporte à ce léger trait d'une sensibilité délicate qui vous échappa l'hiver dernier;—quoique je l'aye raconté plusieurs fois à d'autres avec le plus grand éloge, je ne m'étois pas encore avisé de vous en parler à vous-même; mais le moment est venu de le faire, et mon esprit m'y pousse d'une manière irrésistible. Je me trouve, pour cela, dans des dispositions convenables, et qui, je crois, me sont naturelles.

Vous devez vous rappeler que le mois de janvier dernier vous vîntes me trouver un soir, lorsque j'étois dans mon lit malade, rue de Bond;—vous ne devez pas avoir oublié non plus que vous passâtes la nuit entière au chevet de mon lit, remplissant tous les devoirs d'une amitié tendre et pieuse.—Je croyois avoir le squelette de la mort à mes talons;—je pensois même qu'il alloit me prendre à la gorge,—et je vous en parlai beaucoup.—Enfin, il plut au ciel que ce moment ne fût pas le dernier de ma vie, quoique ce fût bien en conscience que je prophétisasse ma fin lorsque je disois que je ne comptois pas passer l'hiver.—Je crois, mon cher ami, vous dis-je, que bientôt je ne serai plus.—Je ne le crois pas, répondîtes-vous en me serrant la main, et poussant un soupir qui partant de votre cœur, vint droit au mien;—cependant—craignant que la chose ne fût que trop vraie, vous eûtes la bonté d'ajouter: j'espère que vous me permettrez d'être toujours avec vous, afin que je ne perde pas une minute de l'avantage consolant de votre société, tant que le ciel me permet d'en jouir.—

Je ne fis aucune réponse; je ne le pouvois pas:—mais mon cœur en fit une alors, et il continuera de la faire jusqu'à ce qu'il soit une motte de terre de la vallée.

Voilà d'où je tire la certitude que vous quitterez sans regret le tourbillon du plaisir, pour venir vous asseoir sous mon chèvre-feuille qui se pavane actuellement comme une nymphe du Renelagh, et pour m'accompagner chez mes nones, à qui je fais la pension d'une visite tous les soirs.—Nous pouvons aller à vêpres avec elles: nous revenons ensuite à la maison, où la crême et le caillé nous attendent; et nous y rapportons des sentimens mille fois préférables à ceux que peuvent réellement procurer tous les plaisirs et toutes les beautés du monde.

Je travaille à faire deux autres volumes pour amuser, et, comme je l'espère aussi, pour instruire le monde mélancolique et podagre;—j'y déclare solennellement que mon attachement pour des amis tels que vous est le seul motif qui me fasse désirer de me survivre; mais peut-être est-ce par cette vanité que mon amour-propre ne me permet pas de nommer stérile; cette vanité, dis-je, qui veut qu'après avoir tressé une couronne pour ma petite gloriole, je finisse encore par y ajouter quelques feuilles.

Venez donc: que je puisse vous lire les pages à mesure qu'elles tomberont de ma plume; et soyez le Mentor de Tristram comme vous l'avez été d'Yorick.—A tout événement,—je suis sûr que vous n'irez point à York sans passer chez moi: mon triomphe sera complet sur lady Lepel, etc. si je puis vous arracher un mois entier au brillant centre d'attraction qui vous entraîne si naturellement. Sur ce, Dieu vous bénisse, et croyez que je suis avec toute la sincérité possible,

Votre très-affectionné, etc.