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Oeuvres complètes, tome 6 cover

Oeuvres complètes, tome 6

Chapter 60: LETTRE XXVIII.
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About This Book

The collection assembles intimate epistolary exchanges addressed to a cherished female correspondent, a sequence of sermons offering scriptural interpretation and moral exhortation, and assorted letters and anecdotes. The letters combine ardent affection, playful self-awareness, and sentimental reflection, depicting a close bond that blends friendship and romantic feeling. The sermons present pastoral counsel on charity, faith, and human frailty. Scattered epistles and anecdotes vary from comic digression to poignant observation, and the overall prose alternates wit, tenderness, and rhetorical digression to explore sentiment, morality, and the complexities of personal attachment.

LETTRE XIX.

A …

Bischopthort, vendredi soir.

Je n'ai vu qu'un moment la charmante madame Vesey; elle n'en a pas moins essayé de me tourner la tête avec sa belle voix et ses mille autres grâces: quoique casuiste, je ne déciderai point sur quelles raisons elle pourroit justifier une pareille tentative; je ne le demanderai pas non plus à mon bon ami l'Archevêque; car c'est de sa maison où me retient sa bonté hospitalière, que je vous adresse cette lettre.

Je regrette cependant les tours que nous faisions ensemble dans Renelagh lorsqu'il étoit désert: c'est précisément dans cet état qu'il me plaisoit le mieux, parce qu'à chaque sensation délicieuse, il nous étoit libre d'oublier qu'il y eût dans la salle d'autres personnes—que nous.

Vous m'entendez assez, j'en suis sûr, quand je parle de ce sentiment exquis de la perfection du beau sexe;—mais je pense que c'est surtout lorsqu'une femme est assise ou marche à votre côté,—et qu'elle est tellement maîtresse de toutes vos facultés, qu'il semble qu'il n'y ait que vous deux dans l'univers;—lorsque vos deux cœurs étant parfaitement à l'unisson, ou pour mieux dire dans une harmonie complète, rendent les mêmes accords,—poussent les fleurs de l'esprit et du sentiment sur une même tige.

Ces heures délicieuses,—que les cœurs tendres et vertueux savent extraire des saisons mélancoliques de la vie, forment un ample correctif aux peines et aux troubles que les plus heureux d'entre nous sont condamnés à souffrir.—Elles versent le jour le plus brillant sur un triste paysage, et forment une espèce de refuge contre le vent et la tempête.

Avec une compagne chérie, la chaumière que l'humble vertu a construite à côté d'un bosquet de chevre-feuille, l'emporte infiniment sur toute la magnificence des palais des monarques.—Dans cette heureuse position, la bruyère odorante a pour nous le parfum de l'Arabie; et Philomèle dût-elle refuser de venir s'établir sur les branches de l'arbre solitaire qui nous ombrage, pourvu que j'entende la voix de ma bien aimée, elle suffit à mon extase; le son harmonieux des sphères célestes n'y pourroit rien ajouter.

Il y a quelque chose de singulièrement satisfaisant, mon cher ami, dans l'idée de se dérober au monde;—et quoiqu'elle ait toujours été d'une grande consolation pour moi, je n'en ai jamais été plus fier que lorsque j'ai pu l'effectuer au milieu même de la foule.—Cependant, lorsque cette foule nous presse et nous entoure, je ne connois que le pouvoir magique de l'amour qui puisse produire cette espèce d'aberration:—l'amitié, quelle que soit l'étendue de son empire,—la pure amitié n'a pas ce privilége.—Il faut un sentiment plus énergique pour plonger l'ame dans cet oubli délicieux.—Hélas! il est aussi doux qu'il est de peu de durée;—car, comme une sentinelle vigilante, le souci, toujours alerte et toujours envieux, nous arrache bientôt à ce délire enchanteur.

Quant à vous, mon ami, la réalité se mêle quelquefois à vos songes; et moi, tout en jouissant de votre bonheur, j'exerce mon imagination à m'en créer le simulacre.—Je m'assieds donc sur le gazon; je m'y place en idée à côté d'une femme charmante,—aussi aimable, s'il est possible, que madame V—; je cueille des fleurs et j'en forme un bouquet que j'arrange sur son sein, je lui raconte ensuite quelque histoire tendre et intéressante:—si ses yeux se mouillent à mon récit, je prends le mouchoir blanc qu'elle tient dans sa main, j'en essuie les larmes qui coulent sur ses belles joues, je m'en sers également pour essuyer les miennes:—c'est ainsi que la douce rêverie donne des ailes à l'heure paresseuse; elle verse un baume consolant dans mes esprits, et me dispose à rejoindre mon oreiller.

Désirer que le souci ne plaçât jamais ses épines sur le vôtre, ce seroit sans doute former des vœux inutiles; mais vous souhaiter la vertu qui en émousse les pointes, et la continuité des sensations qui quelquefois les arrachent, n'est pas, je crois, un souhait indigne de l'amitié avec laquelle,

Je suis, votre très-affectionné, etc.

P. S. Lydie m'écrit qu'elle a fait un amant.—Pauvre chère fille!—

LETTRE XX.

A … Ecuyer.

Dimanche au soir.

N'imaginez pas, mon cher, et ne souffrez pas je vous prie, qu'aucun esprit froid et méthodique vous persuade—que la sensibilité est un mal. Vous n'avez pas eu à vous plaindre de vous en être rapporté à moi sur d'autres objets. Vous pouvez donc m'en croire lorsque je dis—que la sensibilité est un des premiers biens de la vie—et le plus bel ornement de l'homme.

Vous ne vous expliquez pas entièrement avec moi, ce qui, par parenthèse, n'est pas très-joli de votre part; mais d'après le contenu de votre lettre, que j'ai maintenant sous les yeux, je suppose que vous avez été dupe de quelque personnage artificieux:—je suis même tenté de croire qu'il s'agit de quelque adroite C… et que, plein du tour qu'on vous a joué, l'esprit piqué, l'amour-propre en alarmes, vous voulez, permettez-moi de vous le dire, que votre sensibilité soit la victime de votre humeur. Et ce qu'il y a de pire encore, c'est que vous m'écrivez comme si vous vous croyiez réellement de sang-froid, dans toutes les prétendues observations que vous m'adressez à ce sujet.

Soyez bien sûr, mon cher ami, que si je ne regardois les sentimens que renferme votre dernière lettre comme l'effet d'un moment de délire;—si je pouvois me persuader que vous les eussiez écrits dans un temps de calme et de réflexion;—je vous croirois perdu sans retour, et je bannirois toute espérance de vous voir jamais parvenir à quelque chose de grand et de sublime.

J'allois presque vous dire—et pourquoi ne le ferois-je pas?—qu'il y a une sorte de duperie aimable, qui l'emporte autant sur la lourde précaution de la sagesse du monde, que le son de la basse sur celui d'un âne qui brait de l'autre côté de ma palissade.

Si j'entendois quelqu'un se glorifier de n'avoir jamais été dupe,—je craindrois fort que dans un temps ou un autre, il ne fournît l'occasion de le regarder comme une ame basse et un plat coquin.

Cette doctrine vous paroîtra fort étrange;—mais, quoiqu'il en soit,—je ne rougis pas de l'adopter.—Que diriez-vous d'un homme qui ne seroit ni humain, ni généreux, ni confiant?—Ce que vous en diriez,—je le conçois;—vous penseriez qu'un tel homme est propre aux trahisons, aux piéges, aux rapines.—Cependant la duperie,—la fraude—nommez-les comme il vous plaira,—sont continuellement aux trousses des vertus dont nous venons de parler; elles les suivent comme leur ombre. Semblable à tous les autres biens de ce monde, la vertu, quoique le plus précieux de tous, est cependant d'une nature mixte; ses inconvéniens, si toutefois ils méritent ce nom, forment la base sur laquelle repose l'importance de ses fonctions et la supériorité de son essence.

La sensibilité se montre souvent sous une apparence de folie;—mais sa folie est aimable; ce n'est pas que j'approuve ses excès,—ou l'obéissance aveugle à l'impulsion qui les produit: cependant j'embrasserois de bon cœur celui qui ôteroit son manteau de dessus ses épaules—pour en envelopper un malheureux qui grelote et qui n'a rien pour se couvrir.

La discrétion est une qualité bien froide;—je ne serois pourtant pas fâché que vous en eussiez assez pour diriger votre sensibilité sur des objets convenables;—mais ne l'étendez pas plus loin; un pas de plus pourroit vous être funeste;—il seroit possible qu'il arrêtât la source vivifiante de toute vertu; cette source qui, j'en suis sûr, ne cessera de couler dans votre ame, et ne souffrira pas qu'une mortelle aridité vous dessèche le cœur.

En effet, la sensibilité est la mère de toutes ces impressions délicieuses qui donnent une couleur plus brillante à nos joies, et nous font verser des larmes de ravissement.—Des hommes plus sages que moi pourront vous instruire sur cette matière, et vous dire combien elle mérite d'occuper notre pensée.

Je vous laisse donc à vos propres méditations.—Je leur souhaite une heureuse issue, ainsi qu'à tout ce que vous entreprendrez, et suis bien véritablement,

Votre très-affectionné, etc.

LETTRE XXI.

A …

Rue de Bond, jeudi matin.

Vous voulez donc bien, mon cher ami, vous fâcher contre les journalistes?—Je n'ai pas à beaucoup près cette complaisance;—mais comme ce n'est que pour moi que vous prenez de l'humeur,—je vous en fais, ainsi que je dois, mille et mille remercîmens.

Je ne sais en vérité pas à qui je suis redevable d'un aussi généreux service.—Je serois fort embarrassé de dire si je le dois à toute la société, ou au morosisme de quelque individu.—Je n'ai jamais fait pour cela la moindre perquisition.—Après tout, qu'en résulteroit-il?—Voudrois-je leur donner dans mes écrits l'immortalité qu'il ne trouveront jamais dans les leurs?—Laissons les ânes braire comme il leur plaît: je traiterai leurs seigneuries à ma manière comme elles le méritent,—et cette manière leur plaira moins qu'aucune autre.

Il existe une malheureuse classe de gens qui cherchent continuellement à faire de la peine à ceux qui valent mieux qu'eux; mais ma coutume a toujours été de ne pas me formaliser des éclaboussures qu'on jette sur mon habit;—car elles n'en ont jamais passé la doublure,—surtout celles qu'ont lancées cette envie, cette ignorance et ces caractères pervers qui se trouvent à une aussi grande distance de mes écrits.

Je me réjouis pour vingt bonnes raisons que je vous déduirai dans la suite, de ce que Londres se trouve sur votre chemin entre le comté d'Oxford et Suffolk; et l'une de ces raisons, je vais vous la dire maintenant:—c'est que vous pouvez m'être d'un très-grand secours; je désirerois donc que vous vous disposassiez à me rendre un bon office, si je ne savois fort bien que vous êtes toujours prêt à le faire.

La ville est si déserte que, quoique j'y sois depuis vingt-quatre heures, je n'ai vu que trois personnes de connoissance; Foote, au spectacle,—Sir Charles Davers, au café de Saint-James, et Williams, qui, comme un oiseau de passage, prenoit son vol pour Brigthelmstone, où l'on m'a dit qu'il fait sa cour à une femme charmante, avec tout le succès que ses amis peuvent lui souhaiter.

L'unique chose qu'on pouvoit désirer à nos courses d'York, étoit de se trouver dans la salle du bal et non en rase campagne. La pluie ne voulut jamais se prêter aux divertissemens de la course; elle déchaîna contr'eux tous les réservoirs du ciel. Ce contretemps n'influa point sur les autres amusemens; leur gaieté n'en fut pas du tout altérée. J'avois promis à certaine personne que vous y seriez, et vous m'êtes redevable de quelques reproches que j'ai essuyés pour vous.

Quoique je ne vous aye pas encore parlé de ma santé, je ne me porte pas bien du tout et si l'hiver me surprend dans ce pays-ci, je ne verrai jamais d'autre printemps: c'est donc pour m'en aller vers le Midi que je vous prie d'arriver promptement de l'Ouest.

Hélas! hélas! mon ami, je commence à sentir que toute ma force s'épuise dans ces luttes annuelles avec cette parque maudite, qui sait tout aussi bien que moi que malgré mes efforts, elle finira par nous battre tous: en effet, elle a déjà brisé la visière de mon casque, et la pointe de ma lance n'est plus ce qu'elle étoit autrefois; mais tant que le ciel voudra bien me laisser la vie, j'attends aussi de sa bonté la force nécessaire pour en tolérer les peines; et j'espère qu'il me conservera jusqu'au dernier soupir, cette sensibilité pour tout ce qui est bon et honnête; car lorsqu'elle possède entièrement notre ame, je pense qu'elle forme un ample correctif à la grande somme de nos erreurs.

Croyez donc que je serai sensible à votre amitié tant que je pourrai l'être à quelque chose; et j'ai tout lieu de me flatter que vous m'aimerez, non-seulement jusqu'à mon dernier jour, mais qu'encore après ma mort, vous garderez la mémoire de,

Votre toujours fidele et affectionné, etc.

LETTRE XXII.

A …

Dimanche matin.

Si vous désirez avoir le portrait de ma figure diaphane—qui, par parenthèse, ne mérite pas les frais de la toile,—je m'y prêterai volontiers; car il m'est doux de songer que lorsque je reposerai dans la tombe, mon image pourra du moins me rappeler quelquefois à votre amitié sympathique.

Mais il faut que vous fassiez vous-même la proposition à Reynolds: je vais vous dire pourquoi je ne puis m'en charger. Reynolds a déjà fait mon portrait; et lorsque j'ai voulu m'acquitter avec lui, il a refusé mon argent, disant, pour me servir de sa flatteuse expression, que c'étoit un tribut que son cœur vouloit payer à mon génie. Vous voyez que la façon de penser de cet artiste égale au moins la supériorité de son talent.

Vous voyez, en même-temps, mon embarras, et la nécessité de vous charger de la proposition, si toutefois il s'agit de recourir au génie de Reynolds. Si l'impatience de votre amitié, que vous exprimez d'une manière si touchante, veut bien attendre que nous allions à Bath, nous pourrions employer le pinceau de votre favori Gainsborough.

Et pourquoi pas celui de votre petit ami Cosway, qui va d'un pas rapide à la fortune et à la célébrité? enfin, il en sera ce que vous voudrez, et vous arrangerez la chose comme il vous plaira.

Dans tous les cas, je me régalerai de mon buste lorsque j'irai à Rome, pourvu toutefois que Nollekens ne me fasse pas une demande incompatible avec l'état de mes finances. La statue que vous admirez tant, et qui décore le monument de mon aïeul l'Archevêque, à la cathédrale d'York; cette statue, dis-je, m'a, je crois, fait naître la fantaisie d'avoir la mienne. Ce morceau de marbre, que ma vanité,—car souffrez, s'il vous plaît, que je mette cela sur son compte,—que ma vanité me destine, la main de l'amitié pourra le placer sur ma tombe, et peut-être sera-ce la vôtre.—En voilà bien sur ce chapitre.

Mais je suis né pour les digressions: je vous dirai donc, sans autre préambule, et après avoir bien réfléchi, que lord … est d'un caractère bas et rampant. S'il n'étoit que fou, je dirois—ayez pitié de lui: mais il a justement assez d'esprit pour être responsable de ses actions, et pas assez pour reconnoître la supériorité de ce qui est véritablement grand sur ce qui est petit.—Si jamais il s'élève à quelque chose de bon et d'honnête, je consens que de mon vivant et même après ma mort, on m'accuse de trafiquer du scandale, et d'être un méchant homme; mais n'en parlons plus, je vous prie.—Il est temps que je vous quitte pour me rendre dans un endroit où je devrois être depuis une heure.—Dieu vous bénisse donc, et croyez-moi pour la vie,

Très-cordialement, votre, etc.

LETTRE XXIII.

A …

Lundi matin!

L'histoire, mon cher ami, qu'on vous a débitée comme très-authentique, est absolument fausse, ainsi que bien d'autres. Je n'ai jamais eu de démêlé avec M. Hume—c'est-à-dire, de dispute sérieuse qui sentît l'emportement ou la colère.—En effet, on m'étonneroit fort, si l'on me disoit que David (Hume) se fût jamais pris de querelle avec quelqu'un; et si j'étois forcé d'en convenir, rien ne pourroit me déterminer à croire que le tort ne fût pas du côté de son adversaire car de ma vie, je n'ai rencontré d'homme plus poli ni plus doux. S'il a fait des prosélytes par son scepticisme, il l'a dû plutôt à l'aimable tournure de son caractère, qu'à la subtilité de sa logique.—Comptez là-dessus: c'est un fait.

Je me souviens bien que nous plaisantâmes un peu à la table de lord Hertford à Paris; mais de part et d'autre, il n'y eut rien qui ne portât l'empreinte de la bienveillance et de l'urbanité.—J'avois prêché le même jour à la chapelle de l'ambassadeur: David voulut faire un peu la guerre au prédicateur; le prédicateur, de son côté, n'étoit pas fâché de rire avec l'infidèle; nous rîmes effectivement un peu l'un et l'autre, toute la société rit avec nous;—et quoi qu'en dise votre conteur, il n'étoit sûrement pas présent à cette scène.

Il n'y a pas plus de vérité dans le récit qui me fait prêcher un sermon injurieux pour l'ambassadeur dans la chapelle même de son excellence; car lord Hertford me fit l'honneur de m'en remercier à plusieurs reprises. Il y avoit, je l'avoue, un peu d'inconvenance dans le texte; et c'est tout ce que votre narrateur peut avoir entendu de propre à justifier son récit.—S'il s'endormit immédiatement après que je l'eus prononcé,—je lui pardonne. Voici le fait:

Lord Hertford venoit de prendre et de meubler un hôtel magnifique; et comme à Paris la moindre chose produit un engouement passager, il étoit de mode dans ce moment-là de visiter le nouvel hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre.—Personne n'y manquoit:—ce fut, pendant quinze jours au moins, l'objet de la curiosité, de l'amusement et de la conversation de tous les cercles polis de la capitale.

Il m'échut en partage, c'est-à-dire, je fus prié de prêcher le jour de l'inauguration de la chapelle de ce nouvel hôtel.—On vint m'en prier au moment où je finissois ma partie d'wisch avec Thornhills; et soit que la nécessité de me préparer, car je devois prêcher le lendemain, m'enlevât trop brusquement à mon amusement de l'après-dîné; soit toute autre cause que je ne prétends pas déterminer; je me trouvai saisi de cette espèce d'humeur à laquelle vous savez que je ne puis jamais résister; et il ne me vint dans l'esprit que des textes malheureux:—vous en conviendrez vous-même en lisant celui que je pris.

«Et Hezekia dit au prophète: je leur ai montré mes vases d'or et mes vases d'argent, et mes femmes et mes concubines, et mes boîtes de parfums; en un mot, tout ce qui étoit dans ma maison, je le leur ai montré: et le prophète dit à Hezekia: vous avez agi très-follement.»

Ce texte étant puisé dans la sainte écriture, ne pouvoit nullement offenser, quelque mauvaise interprétation que voulussent y donner les malins esprits.—Le discours en lui-même n'avoit rien que de très-innocent, et il obtint l'approbation de David Hume.

Mais je ne sais comment je remplis des pages entières à ne parler que de moi seul:—la seule chose qui puisse justifier en moi cet égoïsme épistolaire, c'est lorsque j'assure un aimable caractère, ou un fidele ami, comme je le fais maintenant à votre égard, que je suis d'elle, de lui, ou de vous,

Très-affectueusement, l'humble serviteur.

LETTRE XXIV.

A … Ecuyer.

Mercredi matin.

Croyez-moi, mon cher ami, je n'ai que très-peu de foi aux docteurs. Il y a plusieurs années que quelques-uns des plus célèbres de la Faculté m'assurèrent que je ne vivrois pas trois mois, si je continuois mon genre de vie. Le fait est que depuis treize ans je brave leur décision en faisant précisément ce qu'ils m'ont défendu:—oui, j'ai l'effronterie d'exister encore, quoiqu'avec toute ma maigreur; et ce ne sera pas ma faute, si je ne continue à les faire mentir aussi longtemps que je l'ai déjà fait.

Je crois que c'est le lord Bacon qui observe,—du moins quelque soit l'auteur de cette observation, elle n'est pas indigne du grand homme que je viens de citer;—il observe, dis-je, que les médecins sont de vieilles femmes qui viennent à côté de notre lit, se mettre aux prises avec la nature, et qui ne nous quittent que lorsqu'ils nous ont tués ou que la nature nous a guéris.

Il y a dans l'art de guérir une incertitude qui se moque de l'expérience, et même du génie.—Ce n'est pas que je prétende proscrire absolument une science qui produit quelquefois de bons effets. Je pense même que cette science, considérée abstractivement, doit l'emporter sur toutes les autres: mais je ne suis pas toujours le maître de me contenir quand je songe au sot orgueil de ceux qui la professent, et qui sortent des gonds lorsque vous ne lisez pas les étiquettes des fioles qui contiennent la matière de leurs ordonnances, avec le même respect que si elles étoient écrites de la propre main de Saint-Luc.

Déesse de la santé,—fais que je boive ton breuvage salutaire à la source pure qui jaillit sous tes lois! Accorde-moi de respirer un air balsamique, de sentir les douces influences du soleil vivifiant.—Ami, je le ferai,—car si je ne vous vois dans quinze jours, le seizième je prendrai le coche de Douvres et j'irai sans vous, chercher les bords du Rhône, où vous me suivrez ensuite, si cela vous plaît; si vous ne le faites point, voyez quelle différence:—tandis que le jour de Noël vous vous couvrirez d'habits bien chauds, et ferez préparer un grand feu pour vous prémunir contre les brouillards, je m'assiérai sur le gazon à la douce chaleur du grand foyer de la nature qui éclaire, vivifie et réjouit tous les êtres.

Faites bien vos réflexions, je vous prie,—et que j'en apprenne bientôt le résultat, car je ne ne veux pas perdre un autre mois à Londres, fût-ce même par complaisance pour vous,—ou dans la vue de vous avoir pour compagnon de voyage, ce qui,—je dois en convenir, me seroit absolument personnel.

En attendant, et toujours, Dieu vous bénisse!

Je suis, très-cordialement, votre, etc.

LETTRE XXV.

A … Ecuyer.

Mercredi à midi.

Je me trouve toujours quelque fâcheuse affaire sur les bras: ce n'est pas, comme le soupçonnent quelques personnes de bonne humeur, faute de prendre assez de soin de ne pas blesser les gens; je n'en eus jamais le désir, mais uniquement faute d'être entendu.—Pope a très-bien peint l'embarras d'être réduit,

A s'escrimer
sans second et sans juge.

Je pense que la citation est exacte.—En effet, un homme peut assez bien se tirer d'affaire sans second. Le génie, loin d'en avoir besoin, pourroit quelquefois en être embarrassé;—mais n'avoir pas de juge, c'est une mortification qui pénètre jusqu'au vif ceux qui sentent ou imaginent, ce qui revient à-peu-près au même, qu'un jugement impartial et équitable seroit leur récompense.

N'être jamais compris, et, ce qui en résulte naturellement, voir tous ses discours défigurés par l'ignorance, est cent fois pire que d'être calomnié malicieusement.—Le plus souvent, et presque toujours, la calomnie est un hommage que le vice paye à la vertu, et la folie à la sagesse.—L'homme sage voit d'un œil de pitié les efforts du calomniateur: ils tournent à son avantage;—semblable au philosophe qu'on dit avoir élevé un monument à sa propre gloire, avec les pierres que lui lançoit la malignité de ses compétiteurs.

La vertu sans la bonne réputation est une chose trop ordinaire pour qu'on doive en être surpris—quoi qu'on ne puisse s'empêcher d'en déplorer l'injustice: mais comme elle tient en quelque sorte à l'ordre général de la Providence, l'espérance et la résignation peuvent nous la faire supporter. Quant à ce qui n'intéresse que médiocrement la réputation, on peut pardonner à celui qui se moque des tournures qu'on donne le plus souvent aux intentions les plus honnêtes.

Je puis vous assurer bien positivement que je n'eus jamais moins d'amour-propre, ni moins d'envie de déployer mes talens,—quels qu'ils soient—que dans la circonstance qui a produit tant de fâcheries. Loin de montrer de la sévérité—j'étois tout complaisance et bonne humeur—mes esprits étoient à l'unisson de chaque pensée généreuse et riante,—en un mot, j'avois si peu l'idée d'offenser—surtout les Dames—qu'il n'y eut peut-être jamais de moment dans ma vie ou je fusse plus disposé à m'armer de toutes pièces, et à monter sur mon palefroi pour aller soutenir la cause de la Beauté molestée ou captive.—Cependant me voilà précisément regardé comme le monstre que j'étois prêt à combattre et à détruire.

Veuillez donc bien, de la manière que vous croirez la meilleure, faire part de toutes ces observations à madame H… dites-lui qu'elle a fait seulement ce que bien d'autres ont fait avant elle—c'est-à-dire, qu'elle a mal conçu, ou, comme il pourroit y avoir de l'équivoque dans ce mot, qu'elle m'a mal entendu.

Je suis prêt à faire mon apologie dans toutes les règles; et si la dame qui en sera l'objet est disposée à m'accorder un sourire, je recevrai le retour de sa faveur avec toute la reconnoissance qu'elle mérite; mais si elle présume qu'il soit plus à propos de se tenir toujours pour offensée—je ne manquerai pas de la citer au supplément de mon chapitre des droits et des injustices des femmes; et quoique, d'après une certaine combinaison des circonstances, je ne puisse jamais faire comprendre ce chapitre à mon oncle Tobie, je l'expliquerai si bien à tout le monde, qu'on pourra le lire en courant.

D'ailleurs, je ne suis pas inintelligible pour tous. Il y a quelques esprits qui n'ont nullement besoin d'avoir la clef de mes discours ou de mes ouvrages; et ceux-là—je parle des esprits—sont du premier ordre. Ceci me donne quelque consolation, et cette consolation augmente de poids et de mesure lorsque je pense que vous êtes de ce nombre.

Mais le papier et la claquette du facteur m'avertissent de faire—ce que j'aurois dû faire à l'autre page:—c'est de prendre congé de vous; adieu donc, et que Dieu vous bénisse!

Je suis très-cordialement, votre, etc.

LETTRE XXVI.

A …

Jeudi 1 Novembre.

Si j'étois ministre d'état—au lieu d'être curé de campagne;—ou plutôt, quoique je ne sache lequel est le meilleur des deux, si j'étois Souverain d'un pays, non comme Sancho-Pança, sans avoir aucune volonté à moi, mais avec tous les priviléges et toutes les immunités qui appartiennent à cette place; je ne souffrirois pas que l'homme de génie fût déchiré, humilié, ou même sifflé par celui qui ne pourroit pas rivaliser avec lui.—Cela signifie que je ne permettrois point que les sots d'aucune espèce osassent se montrer dans mes états.

Quoi!—direz-vous—n'y auroit-il pas quelque exception pour l'ignorant et le non-lettré?—aucun quartier à part pour ceux que la science n'auroit point illuminés, ou dont l'indigence auroit étouffé le génie?—Mon cher ami, vous ne m'entendez pas parfaitement:—ne supposez pas, je vous prie,—qu'on soit sot pour n'être pas instruit—ni que pour être instruit, on ne puisse pas être sot.

Je ne tire pas mes définitions des lieux communs du collége, ni du péricrane épais et moisi des compilateurs de dictionnaires, mais du grand livre de la Nature, qui est le volume du Monde et le code de l'expérience. J'y trouve qu'un sot est un homme; (car maintenant je ne suis pas d'humeur à confondre les femmes dans cette définition) est un homme, dis-je, qui se croit autre chose que ce qu'il est dans la réalité—et qui ne sait comment faire un bon usage de ce qu'il est.

C'est la manière d'adapter les moyens à la fin qu'on se propose, qui caractérise une intelligence supérieure. La chétive haridelle dont Yorick a depuis si long-temps fait son unique monture, si une fois on la met dans le droit chemin, arrivera plus tôt au terme de son voyage que le meilleur coureur de Newmarket, qui aura pris à gauche.

Souvent la sagesse ne sait ni lire ni écrire, tandis que la folie vous cite des passages de toutes les langues mortes et de la moitié des vivantes. Veuillez donc bien, je vous prie, ne pas vous former une mauvaise,—c'est-à-dire, une fausse idée, de ce royaume de mon invention;—car si jamais je le possède, vous pouvez être sûr que vous y aurez un bon traitement, et que vous y vivrez à votre aise, comme le feront tous ceux qui y vivront avec honneur.—Mais au point.

Au point, ai-je dit?—Hélas! il y a tant de zig-zags dans ma destinée, qu'il m'est impossible de filer droit en écrivant une pauvre lettre—encore une lettre d'ami, et je ne la recommencerai pourtant pas;—car il m'arrive une visite que je ne puis renvoyer—qui m'oblige à finir une page ou deux, peut-être même trois, plus tôt que je ne l'aurois fait. Je vais donc plier ma lettre telle qu'elle est,—en ajoutant seulement un Dieu vous bénisse!—ce qui, toutefois, est le désir le plus constant et le plus sincère de

Votre affectionné, etc.

LETTRE XXVII.

A …

Dijon, 9 Novembre 1769.

Mon cher ami,

Je vous recommande,—non pas peut-être par-dessus tout, mais très certainement par-dessus beaucoup de choses,—de vous servir de votre propre intelligence, un peu plus que vous ne le faites; car, croyez-moi, une once de celle-ci vous sera plus avantageuse qu'une livre de celle des autres. Il y a une sorte de timidité qui, comme objet de spéculation, rend la jeunesse aimable; mais vu l'humeur actuelle du monde, c'est, dans la pratique, une chose vraiment incommode, pour ne pas dire dangereuse.

Il existe, au contraire, une mâle confiance qu'on ne sauroit avoir trop tôt, parce qu'elle provient du sentiment des bonnes qualités que l'on possède et des heureuses acquisitions que l'on a faites: il n'est pas moins à propos de s'en parer aux yeux du monde, que de prendre un casque au jour du combat. Nous en avons besoin comme d'une protection, contre les insultes et les outrages des autres; car dans les circonstances qui vous sont particulières, je ne la considère que comme une qualité purement défensive,—propre à empêcher que vous ne soyez cule-buté par le premier ignorant, le premier sot, ou l'insolent faquin qui verra que votre modestie étouffe votre mérite.

Mais je ne vous dis ceci qu'en passant.—J'en laisse l'application à votre propre discernement et à votre bon sens, dont je n'écrirai pas tout ce que je pense, ni ce qu'en pensent quelques autres personnes qui le jugent favorablement.

Depuis que j'ai mis le pied sur le continent, je me trouve tellement mieux, que ma vue seule vous feroit du bien,—et vous en auriez encore davantage à m'entendre; car j'ai recouvré ma voix dans ce climat générateur. Loin d'avoir de la peine à me faire entendre de l'autre côté de la table, je serois maintenant en état de prêcher dans une cathédrale.

Tout le monde est ici dans l'ivresse du contentement. La vendange a été très-abondante, et elle est maintenant sous le pressoir. Tous rayonnent de plaisir, et toutes les voix sont au ton de la joie.—Quoique j'aille aussi vîte qu'il m'est possible d'aller, et que malgré cela la mort me talonne au point qu'il ne me paroît pas prudent de prendre le temps de jeter un regard en arrière, je ne puis cependant résister à la tentation de sauter hors de ma chaise, et de passer tout le soir sur un banc à considérer les danses que forment ces fortunés habitans, après les travaux de la journée. C'est ainsi que, par un bienfait de la Providence, sur les vingt-quatre heures, ils trouvent le secret d'en passer au moins deux ou trois à oublier qu'il existe dans ce monde quelque chose qui ressemble au travail et aux soucis.

Cet innocent oubli de la peine est l'art le plus heureux de la vie; et la philosophie, avec tout son attirail de préceptes et de maximes, n'a rien qui lui soit comparable. En effet, je suis convaincu que la joie—modérée, et réglée sur de bons principes,—est parfaitement agréable à l'Etre bienfaisant qui nous a créés;—qu'on peut rire, chanter, et même danser,—sans offenser le ciel.

Je ne pourrai jamais,—non, je le dis bien positivement, il ne sera jamais en mon pouvoir de croire qu'on nous ait envoyés dans ce monde pour le traverser mélancoliquement. Tout ce qui m'entoure m'assure le contraire.—Les danses et les concerts rustiques que je vois et que j'entends de ma fenêtre, me disent que l'homme est fait pour la joie. Aucun cerveau fêlé de moine Chartreux,—tous les moines Chartreux du monde,—ne me feroient jamais revenir de cette opinion.

Swift dit, vive la bagatelle! Moi je dis, vive la joie, qui, j'en suis sûr, n'est point bagatelle. C'est, à mon avis, une chose sérieuse, et le premier des biens pour l'homme.

Puissiez-vous, mon cher ami, continuer d'en avoir toujours une ample provision dans votre magasin!—Qu'il ressemble à la cruche de la veuve, c'est-à-dire, qu'il ne soit jamais à sec!

J'attends de recevoir quelque nouvelle de vous de Lyon, et c'est de là que je vous en enverrai d'ultérieures sur mon compte:—en attendant, et dans tous les temps, Dieu vous bénisse!—croyez que

Je serai toujours bien véritablement et affectueusement votre, etc.

LETTRE XXVIII.

A …

Lyon, 15 Novembre.

J'ai fait la route la plus délicieuse,—quoique dans une désobligeante, et par conséquent seul. Mais quand le cœur et l'esprit sont dans une parfaite harmonie, et lorsque chaque sensation subordonnée se met bien à l'unisson, il ne se présente aucun objet qui ne produise le plaisir.—D'ailleurs, tel est le caractère de ce peuple fortuné, vous voyez le sourire sur tous les visages, et de tout côté vous entendez les accens de la joie.—Au moment où je vous écris, j'ai sous ma fenêtre une bonne femme qui joue de la vielle à un groupe de jeunes gens qui dansent avec une gaieté bien plus apparente, et je crois aussi plus réelle, que ne peut l'être celle de vos brillantes assemblées d'Almack.

J'aime ma patrie autant que peut l'aimer aucun de ses enfans,—je connois toute la solidité des vertus caractéristiques du peuple qui l'habite;—mais dans le jeu du bonheur, il ne fait pas sa partie avec la même attention, ou n'y réussit pas aussi bien qu'on le fait dans ce pays-ci.—Je n'entrerai point dans l'examen de la différence physique ou morale qu'on remarque entre les deux nations;—cependant, je ne puis m'empêcher d'observer que, tandis que le François possède une gaieté de cœur, qui toujours affoiblit et quelquefois dissipe le chagrin, l'Anglois en est encore à l'ancien temps des François, et continue à se divertir moult tristement.

Combien de fois, dans nos assemblées d'York, n'ai-je pas vu un couple au-dessous de trente ans danser avec autant de gravité que s'il eût fait un travail mercenaire, dont il eût craint de ne pas être payé: tandis qu'ici je vois des jeunes gens brûlés du soleil et des filles de travail quitter un assez maigre dîner, le cœur palpitant de joie,—pour s'agiter au son du haut-bois, et frapper la terre en cadence avec leurs sabots.

On ne me persuadera jamais qu'il n'y ait point une Providence, et une Providence gaie qui gouverne ce pays-ci. Avec tous les biens imaginables, nous sommes toujours graves, et dans le chagrin nous ne savons que raisonner avec nous-mêmes, tandis qu'ici—sans presque d'autre bien que le soleil—on est content de son état.

Mais l'Etre bon, qui nous a tous créés, donne à chacun une portion de bonheur, conformément à sa sagesse et à son plaisir; car rien n'est au-dessous de sa vigilante Providence,—elle modère même l'haleine des vents pour l'agneau privé de sa toison.

Ces réflexions m'ont fait perdre de vue mon objet; car ce n'est que pour me plaindre que j'ai rapproché la chaise de la table et mis la plume dans l'encrier: c'étoit mon unique dessein,—parce que j'ai envoyé plusieurs fois à poste restante sans qu'on ait pu me rapporter une lettre de vous. Quoique je sois dans la plus grande impatience de continuer mon voyage vers les Alpes, et qu'il me soit impossible de tranquilliser mon esprit jusqu'à ce que j'aye reçu de vos nouvelles; cependant, par un effet de mon caractère sympathique, le contentement et la bonne humeur des gens qui m'environnent a tellement pris sur moi, que je reste ici, dans mon habit noir, avec mes pantouffles jaunes, aussi tranquille que si j'y étois à demeure, et que je n'eusse plus de chemin à faire. Dieu sait pourtant le joli tour qui me reste à décrire avant que je puisse vous embrasser.

Vous savez que je ne suis pas dans l'usage de rien effacer; sans quoi je raturerois les douze dernières lignes que je viens d'écrire; car au moment où je les terminois, votre lettre et deux autres viennent de m'arriver et de me satisfaire sur tous les points.—Réellement si je pensois que vous vinssiez me surprendre, je traînerois encore.—A tout événement nous nous rencontrerons à Rome,—à Rome,—et demain matin je prends des ailes pour y accélérer mon arrivée.

Je desire sincèrement que ma lettre puisse vous dépasser,—c'est-à-dire, que vous soyez en chemin avant qu'elle soit arrivée en Angleterre.—Dans tous les cas, mon cher garçon, nous nous verrons à Rome. Jusqu'alors—portez-vous bien:—là, et partout ailleurs,—je serai toujours

Votre très-fidèle et très-affectionné, etc.

LETTRE XXIX.

A …

Rue de Bond.

Je crains bien d'avoir fini, pour le reste de mes jours, de plaisanter, de rire et d'amuser les autres, soit hommes, femmes ou enfans, et de devenir grave et solennel; dispensant la stupide sagesse comme on a prétendu jusqu'ici que je départois la folie à mes paroissiens et à mes paroissiennes.

A vous dire le vrai,—je commençai cette lettre hier matin, et je fus interrompu par une demi-douzaine d'oisifs qui vinrent me chercher pour m'associer à leur paresse et pour rire avec eux. L'un d'eux me força de dîner chez lui, avec sa sœur qui me parut un être du premier ordre, et qui fait quelque chose d'absolument semblable à la résolution avec laquelle j'ai commencé cette lettre, indigne de la plume qui l'écrit.

En bonne foi, cette femme est charmante au-delà de toute expression; c'étoit elle qui avoit préparé le thé: elle m'en présenta une tasse plus délicieuse que le nectar.

Pour le dire en passant, elle desire extraordinairement de faire votre connoissance;—ce n'est pas, vous pouvez m'en croire, d'après le compte que je lui ai rendu de vous, mais d'après les éloges que lui en ont faits des personnes qu'elle dit être de la première classe. Vous pouvez être bien sûr cependant que je ne les ai pas désavoués, et que mon témoignage ne vous a pas été contraire.—Lors donc que vous le désirerez, je vous présenterai pour que vous ayez l'honneur de lui baiser la main, et d'augmenter la liste des fidèles qui vont en adoration dans le temple d'un si rare mérite.

Je pense réellement que s'il y a sur la terre une femme propre à faire votre bonheur et à vous inspirer de l'amour, par-dessus le marché,—ce qui, je crois, seroit l'unique moyen de vous rendre heureux,—je pense, dis-je, que cette tâche est réservée à ce caractère enchanteur. En effet, si vous commandiez à mon foible pinceau de vous décrire la beauté dont la tendresse pourra vous guérir des maux de cœur et des inquiétudes sans nombre qui vous assailliront infailliblement sur le passage de la vie; je choisirois cette excellente et divine créature. Mon esprit de chevalerie errante lui a déjà dit qu'elle étoit ma Dulcinée;—mais je déposerai bien volontiers mon armure, et je briserai ma lance pour faire votre ange conservateur de la dame de mes pensées.

Je crois n'avoir pas besoin de vous rappeler mon affection pour vous; il m'est justement venu quelques idées à votre sujet, qui m'ont tenu éveillé la nuit dernière, lorsque j'aurois dû être enseveli dans un profond sommeil;—mais je me réserve de vous les communiquer au coin de mon feu, ou du vôtre, et je voudrois bien ce soir vous avoir auprès du mien. Je ne crois pas de ma vie avoir rien désiré aussi ardemment.

Au nom de la fortune, dites-moi donc, je vous prie, ce qui peut vous retenir à cinquante lieues de la capitale, dans un temps où, pour votre propre intérêt, j'aurois un si grand besoin de vous?

Je vous entends vous écrier,—qu'est-ce que tout cela signifie?—je vous vois presque déterminé à jeter ma lettre au feu, parce que vous n'aurez pu y trouver le nom de la belle. Mon bon ami, je suis parfaitement en règle sur cet article;—car vous pouvez être sûr que mon intention n'a jamais été de confier son nom à cette feuille de papier. Je vous ai parlé de la divinité; le reste, vous le trouverez inscrit sur l'autel.

Je ne fus jamais plus sérieux que je le suis dans ce moment-ci; prenez donc bien vîte la poste pour vous rendre dans cette ville: j'en serai parti si vous n'arrivez bientôt, et alors je ne sais ce que deviendront toutes les bonnes intentions que j'ai maintenant pour vous;—à la vérité, je ne crains pas d'en manquer dans le temps futur;—car dans tous les événemens, dans toutes les circonstances, et partout,

Je suis très-cordialement et très-affectueusement votre, etc.

LETTRE XXX.

A …

Vendredi.

Peut-être, mon cher ami, c'est pour vous le temps de chanter, et je m'en réjouis;—mais ce n'est pour moi celui de danser.

Vous reconnoîtrez à la manière dont cette lettre est écrite, que si je figure dans ce genre—ce doit être à la danse d'Holbein.

Depuis ma dernière lettre, un autre vaisseau s'est brisé dans ma poitrine, et j'ai perdu assez de sang pour abattre l'homme le plus robuste: il est donc plus facile d'imaginer que de décrire ce que cette révolution a produit sur mon individu décharné et flanqué de toute sorte d'infirmités.—En effet, ce n'est qu'avec peine et seulement dans quelques intervalles de repos, qu'il m'est possible de traîner ma plume. Sans le grand empressement de mes esprits, qui m'aident pour quelques minutes de leur précieux mécanisme, il n'eût pas été en mon pouvoir de vous remercier du tout:—je ne puis cependant le faire comme je le devrois, pour vos quatre lettres restées si long-temps sans réponse, et notamment pour la dernière.

J'ai réellement cru, mon bon ami, que je n'aurois plus le plaisir de vous voir. Le hideux squelette de la mort sembloit avoir pris son poste au pied de mon lit, et je n'avois pas le courage de m'en moquer comme je l'ai fait jusqu'ici:—je baissois donc patiemment la tête, sans la moindre espérance de la relever jamais de dessus mon oreiller.

Mais, de manière ou d'autre, la mort a, je crois, pour le moment, changé de visée,—et j'espère que nous pourrons encore nous embrasser une fois. La seule chose que je puisse ajouter, c'est que tant que je vivrai, je serai toujours

Votre très-affectionné, etc.

LETTRE XXXI.

A …

Rue de Bond, le 8 Mai.

En lisant votre dernière lettre, j'ai senti le degré d'énergie auquel peut s'élever une passion tendre et honnête.—L'histoire que vous me racontez doit être placée parmi les relations les plus touchantes des misères, et en même temps des efforts heureux de la bienveillance humaine. Il se trouva que je l'avois hier dans ma poche, en déjeûnant avec Mistriss M… et faute de pouvoir lui donner quelque chose d'aussi bon de mon propre fonds, je lui lus en entier votre lettre,—mais ce n'est pas tout; car, ce qu'il y eut de plus flatteur, (c'est-à-dire, de plus flatteur pour vous) c'est qu'elle voulut la lire elle-même; ensuite elle me pria de ne pas différer l'occasion de vous présenter vous à sa table, et à vous celle qui en est la maîtresse. Je lui parlai de l'incivile distance de quelque centaines de milles, au moins, qui se trouvent entre nous; mais je promis et je jurai,—car je fus obligé de faire l'un et l'autre,—que dès que je pourrois me saisir de votre main, je vous conduirois à son vestibule.—Je commence réellement à croire que, par vous, j'obtiendrai quelque crédit.

Je n'ai pas de peine à me persuader que l'amour soit sujet à des paroxismes violens, comme la fièvre; mais tant de plaisir accompagne cette passion: en général, elle produit des sympathies si douces;—quelquefois elle est si promptement, et souvent si facilement guérie, qu'en vérité je ne puis plaindre ses disgraces du même ton de pitié dont j'accompagne mes visites consolatrices à des infortunes moins ostensibles.—Dans la triste et dernière séparation des amis, l'espérance nous console par la perspective d'une éternelle réunion, et la religion nous porte à y croire:—mais, dans l'histoire mélancolique que vous rapportez, je vois ce qui m'a toujours paru le spectacle le plus désespérant que puisse offrir la sombre région des misères humaines. Je me figure la pâle contenance de quelqu'un qui a vu les plus beaux jours, et qui succombe au désespoir de les voir renaître. L'homme abattu par une infortune non méritée, et privé de toute espèce de consolation, est dans un état sur lequel l'ange de la pitié verse le trésor de ses larmes.

Je ne vous envie point, mon cher enfant—non je ne vous envie pas—vos sentimens, car je suis sûr que je les partage; mais si je pouvois vous envier une chose qui vous fait tant d'honneur, et qui m'engage à vous aimer, s'il est possible, plus que je ne le faisois auparavant,—ce seroit le petit édifice de consolation et de bonheur que vous avez construit dans les profondeurs de la misère. Peut-être n'occupera-t-il que peu de place dans ce monde—mais, semblable au grain de senevé, il croîtra et portera sa tête dans les cieux, où l'esprit qui l'a érigé vous élevera vous-même un jour.

Robinson vint me prendre hier pour me mener dîner, place Berkeley;—et tandis que je m'habillois, je lui donnai votre lettre à lire. Il la sentit comme il le devoit; non-seulement il me pria de vous dire quelque chose de flatteur de sa part, mais lui-même il dit mille choses agréables sur votre compte pendant et après le dîner, et but à votre santé. Se trouvant même échauffé par le vin, il parloit haut, et menaçoit de boire de l'eau—comme vous—le reste de ses jours.

Mais tandis que je vous raconte tant de belles choses pour flatter votre vanité, souffrez, je vous prie, que j'en dise quelqu'une qui puisse flatter la mienne.—Ce n'est ni plus ni moins qu'une élégante écritoire de table, en argent, avec une devise gravée dessus, qui m'a été envoyée par lord Spencer. La manière dont ce présent m'a été fait, ajoute infiniment à sa valeur, et exalte en moi le sentiment de la reconnoissance. Je n'ai pu remercier comme je l'aurois dû; mais j'ai fait de mon mieux en écrivant les témoignages de ma gratitude, et j'ai promis à sa grandeur que de toute la vaisselle de la famille Shandy, cette pièce étant celle qu'elle estime le plus, ce seroit aussi, bien certainement, la dernière dont elle se déferoit.

J'avois une autre petite affaire à vous communiquer; mais la claquette du facteur m'avertit de vous dire adieu—Dieu vous bénisse donc, et vous conserve tel que vous êtes;—ce qui, par parenthèse, n'est pas vous souhaiter peu de chose; mais c'est un souhait que j'adresse à vous, et pour vous, avec la même vérité qui guide ma plume lorsque je vous assure que je suis le plus sincèrement, et le plus cordialement,

Votre fidele ami, etc.

LETTRE XXXII.

A …

Rue de Bond.

Nos affections ont quelque chose de liant, mon cher ami, qui, malgré tous ses inconvéniens—car je lui en connois mille,—répand un charme inexprimable sur le caractère de l'homme. Être dupe des autres, qui presque toujours sont pires, et très-souvent plus ignorans que nous, non-seulement c'est une chose humiliante pour notre amour-propre, mais il arrive aussi très-fréquemment qu'elle est ruineuse pour notre fortune. Néanmoins le soupçon porte sur la figure, et qui pis est, dans l'esprit, l'empreinte d'un caractère si détestable, qu'il me seroit toujours impossible de m'en accommoder; et toutes les fois que j'observe de la méfiance dans un cœur, je ne vais plus frapper à sa porte; loin de chercher à m'y établir, je ne lui fais pas même une visite du matin, lorsqu'il m'est possible de m'en dispenser.