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Oeuvres complètes, tome 6 cover

Oeuvres complètes, tome 6

Chapter 65: LETTRE XXXIII.
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About This Book

The collection assembles intimate epistolary exchanges addressed to a cherished female correspondent, a sequence of sermons offering scriptural interpretation and moral exhortation, and assorted letters and anecdotes. The letters combine ardent affection, playful self-awareness, and sentimental reflection, depicting a close bond that blends friendship and romantic feeling. The sermons present pastoral counsel on charity, faith, and human frailty. Scattered epistles and anecdotes vary from comic digression to poignant observation, and the overall prose alternates wit, tenderness, and rhetorical digression to explore sentiment, morality, and the complexities of personal attachment.

Niger est, hunc tu, Romane: caveto[3].

[3] Il est noir: Romain, crains d'en approcher.

Cette espèce de facilité doit certainement nous laisser découverts contre les astuces des fripons et des coquins; et ces sortes de gens, on les rencontre, hélas! dans les haies, à côté des grands chemins; ils viennent même chez nous sans que nous ayons la peine de les faire appeler.—Il est difficile de saisir l'heureux milieu qui se trouve entre l'excès de la bonhomie et le misérable égoïsme: cependant Pope dit—que lord Bathurst le possédoit à un degré supérieur,—et je le crois. Je dois même le croire pour mon honneur, car j'ai été l'objet des bontés et des attentions généreuses de ce vénérable lord:—comme je n'ai jamais eu cette heureuse qualité, je ne puis que vous la recommander, sans ajouter aucune instruction sur un devoir dans lequel moi-même je ne puis me citer en exemple.—Ceci n'est pas tout-à-fait à la manière des prêtres,—mais il n'est pas question d'eux.

B… est exactement une de ces innocentes et inoffensives créatures qui ne pestent ni ne se fâchent jamais: les différens tours qu'on lui joue, il les supporte avec la patience la plus évangélique, et il s'est arrangé de manière, à perdre tout, plutôt que cette disposition bienveillante qui fait le bonheur de sa vie. Mais comment se le proposer entièrement pour modèle?—car vous savez, comme moi, que lorsqu'une fois on a gagné sa confiance, on peut le tromper dix fois le jour,—si ce n'est pas assez de neuf. Les vrais amis de la vertu, de l'honneur, et de tout ce qu'il y a de mieux dans la nature humaine, devroient bien former une phalange autour d'un semblable individu, pour le sauver du manége des fripons, et des entreprises des scélérats.

Il y a une autre espèce de duperie, pour laquelle il me seroit impossible d'avoir la moindre commisération, et provient de ce qu'on vise continuellement à faire que les autres soient dupes de nous. Ce n'est point cet esprit aimable et confiant que je vous ai déjà recommandé, mais une disposition présomptueuse, méchante et perfide, qui pour avoir été continuellement engagée dans de misérables tricheries, finit par être dupe d'elle-même, ou de ceux qu'elle se proposoit de duper.

N'en doutez pas, le meilleur moyen d'être dupe soi-même, c'est de vouloir toujours duper les autres.

La ruse n'est point une qualité honorable, c'est une espèce de sagesse bâtarde, que les fous mêmes peuvent quelquefois mettre en pratique, et qui sert de base aux projets des fripons,—mais, hélas! combien de fois ne trahit-elle pas ses sectateurs à leur propre honte, si ce n'est à leur ruine.

Quoique dans certaines occasions, on puisse quelquefois se servir innocemment du stratagême, je suis toujours tenté de soupçonner la cause pour laquelle on l'emploie; car, après tout, je suis sûr que vous conviendrez avec moi, que lorsque l'artifice ne peut pas être regardé comme un crime, la nécessité qui l'exige doit du moins être considérée comme un malheur.

C'est le contenu de votre lettre qui m'a fait prendre ce ton socratique; et s'il me restoit assez de papier, je sauterois à quelqu'autre objet pour varier la scène; mais je n'ai d'espace que pour vous dire que dimanche dernier j'allai dîner rue de Brook, où, non-seulement de vieilles gens, mais, ce qui vaut mieux, des Beautés virginales dirent une infinité de chose agréables sur votre compte. On me conduisit ensuite aux bâtimens d'Argyle; mais les beautés virginales n'étoient pas de la partie. Dieu me pardonne donc, et vous bénisse,—maintenant, et dans tous les temps.—Amen.

Je suis bien véritablement et cordialement, votre, etc.

LETTRE XXXIII.

A …

Coxwould, 19 août, 1765.

Parmi vos caprices, mon cher ami, car vous en avez aussi bien que Tristram,—celui dont l'attrait est le plus doux, c'est sans doute ce nouveau genre d'esprit romanesque qui, si vous eussiez vécu dans les temps reculés, eût fait de vous le plus parfait chevalier errant qui jamais ait brandi lance ou porté visière.

Le même esprit qui vous entraîne maintenant aux eaux de Bristol pour y donner le bras à quelque femme étique, et lui éviter la peine de puiser elle-même l'eau thermale; cet esprit, dis-je, vous eût, dans les premiers temps, fait traverser les forêts et combattre les monstres pour les intérêts de quelque dulcinée que vous auriez à peine vue; ou peut-être arborer la croix, et parcourir en brave et pieux chevalier, les terres et les mers de la Palestine.

A vous dire le vrai, vous êtes trop enthousiaste:—si vous étiez né pour vivre dans quelqu'autre planète, je pourrois me prêter à toutes ces brillantes et magnifiques puérilités;—mais je ne le ferai point dans le monde chétif et misérable que nous habitons, dans ce monde où règne la médisance et la perfidie;—non, en vérité, je ne le ferai pas.—Je prévois très-bien, et je ne fais pas cette prédiction sans qu'il m'échappe un soupir; je prévois que cette manie vous conduira dans mille piéges,—et quelques-uns d'entr'eux seront tels qu'il ne vous sera pas facile d'en sortir;—ils vous enleveront votre fortune,—et vos agréables divertissemens;—qu'importe, pourrez-vous dire? il me semble même vous entendre parler ainsi;—c'est qu'alors vous seriez perdu pour vos amis.

Car si l'inconstante fortune vous enlève votre superbe palefroi avec son harnois doré, tandis que vous serez dessus; ou si, tandis que vous dormirez sous un arbre au clair de la lune, il s'échappe lui-même, et trouve un autre maître; en un mot, si vous êtes dépouillé par quelques misérables voleurs de grands chemins de la société,—je suis persuadé que nous ne vous verrons plus;—vous irez dans quelqu'endroit écarté prendre l'habit d'ermite, et faire tous vos efforts pour oublier des amis qui ne cesseront jamais de vous regretter.

Cet esprit enthousiaste est bon en lui-même;—mais il n'en est point quel qu'il soit, qu'il faille contenir davantage, ou régler avec plus de discernement.

Le printemps prochain, nous irons, s'il vous plaît, à la fontaine de Vaucluse: nous penserons à Pétrarque, et, ce qui vaut mieux, nous évoquerons sa belle Laure.—J'ai tout lieu de penser que ma femme, qui par parenthèse, n'est point Laure, voudra être de la partie;—mais elle amenera ma pauvre petite Lydie, que son tendre père aime bien autrement qu'une Laure.

Répondez-moi sur ces différens objets, et Dieu vous bénisse!—

Je suis, avec la sincérité la plus cordiale, votre affectionné, etc.

LETTRE XXXIV.

A … Ecuyer.

Dimanche au soir.

Il est une espèce d'offense qu'un homme peut,—qu'il doit même pardonner:—mais tel est l'honneur jaloux du monde, qu'il faut venger ce qu'on appelle communément un affront, lorsqu'il provient de quelqu'un qui marque.—Laissez-moi cependant vous rappeler que la dureté du cœur n'est pas digne de votre colère, et aviliroit votre vengeance.—La porter sur un être semblable, ce ne seroit pas, comme Saint-Paul, regimber contre l'aiguillon,—mais, ce qui est bien pire, contre un caillou.—Vous avez donc eu raison, mon cher ami,—de laisser tomber la chose comme vous l'avez fait.

Aussi loin que mes observations ont pu s'étendre, j'ai toujours remarqué qu'un cœur dur étoit un cœur lâche.—Le courage et la générosité sont des vertus amies; et lorsqu'on est doué de la dernière, par une suite de l'organisation du cœur; la première vient naturellement s'y établir.

Si je découvre un homme capable d'une bassesse,—si je le vois impérieux et tyrannique, s'il tire avantage de la foiblesse pour l'opprimer, de la pauvreté pour l'écraser, de l'infortune pour lui faire outrage,—ou s'il court toujours après des excuses sans jamais remplir ses devoirs,—un tel homme se fût-il d'ailleurs tiré de cinquante duels avec honneur, je conclus hardiment que c'est un lâche.—Ne point refuser le combat, n'est nullement une preuve de bravoure;—car nous connoissons tous des lâches qui se sont battu,—qui même ont triomphé;—mais un lâche ne fit jamais un action noble ou généreuse:—vous pouvez donc, d'après mon autorité,—qui peut-être n'est pas la plus mauvaise, vous pouvez, dis-je, soutenir qu'un homme dur ne fut jamais brave, c'est-à-dire qu'un tel homme, vous pouvez à bon droit l'appeler un lâche,—et s'il prend mal votre décision,—ne vous en inquiétez pas.—Tristram endossera son armure, dérouillera son épée, et viendra vous servir de second, dans le combat.

Maintenant, mon bon ami, souffrez que je vous demande comment il peut se faire que votre imagination se soit depuis peu mise dans le dortoir.—Je pensois que les noms de Pétrarque et de Laure, et le site enchanteur de la fontaine de Vaucluse, que toutes les ames tendres regardent comme leur séjour classique; je pensois, dis-je, que ces différens objets devoient vous inspirer une effusion de sentiment dont chaque page de votre dernière lettre m'auroit offert des ramifications;—point du tout, vous me saluez d'une enfilade de raisonnemens sur l'honneur; que vous ne pouvez avoir puisés que dans les conversations de quelques jeunes lords à grandes perruques,—et de quelques vieilles Ladys à vertugadins,—qui depuis si long-temps, si long-temps, habitent la longue galerie de …

Toutefois quand cette belle compagnie vous ennuiera, lorsque vous serez las de vous promener sur un plancher natté, vous pouvez venir ici contempler les feuilles de l'automne; et vous amuser à me voir faire un ou deux autres volumes, pour tâcher, s'il est possible, d'alléger le spleen du monde mélancolique;—car, malgré toutes ses erreurs, je veux encore qu'il m'ait cette obligation:—s'il ne le veut pas,—je l'abandonnerai à votre commisération. Ainsi portez vous bien,—et Dieu vous bénisse.

Je suis, votre très-affectionné, etc.

LETTRE XXXV.

A Lady C—H—

Samedi à midi.

Me voilà maintenant devant mon bureau, prêt à écrire:—faudra-t-il qu'entre la quarante et la quarante-cinquième année de ma vie,—je me permette encore une indiscrétion?—Je m'en rapporte à vous, madame, et vous laisse, s'il vous plaît, le soin d'imaginer le reste.—Voyez s'il me convient, dans cet âge avancé, de m'adresser aux charmes qui résultent de l'heureuse combinaison de la jeunesse et de la beauté.—

Si vous regardez ceci comme très-présomptueux, je renoncerai à ces beautés du printemps de la vie, pour ne m'attacher qu'aux qualités de tous les temps, dont le charme durable a le pouvoir d'effacer les rides, et de métamorphoser les cheveux blancs en boucles de jais. Vous réunissez ce double mérite, Madame; et par tout où j'ai entendu prononcer votre nom, j'ai vu qu'on vous l'accordoit généralement: je ne me souviens pas même qu'on ait jamais accompagné votre éloge d'aucune de ces espèces de mais, que l'envie sait placer à propos pour jeter du louche sur ce qu'il y a de plus parfait.

Mais tandis que, par une sorte de miracle, vous subjuguez l'envie, et la forcez à vous respecter,—il est possible que quelquefois vous encouragiez involontairement ses attaques sur d'autres.—Pour ma part, rien n'est plus certain; on est jaloux de moi jusqu'à la vengeance, quand on sait la manière gracieuse dont vous avez accueilli ma demande: mais, en pareille occasion, l'envie, loin de flétrir mes lauriers, ne fait qu'y ajouter un nouveau lustre:—c'est une cicatrice glorieuse dont je suis aussi fier qu'un héros patriote peut l'être de la sienne.

Mais, pour me renfermer dans mon sujet,—Souffrez, Madame, que je vous remercie le plus cordialement de m'avoir permis de solliciter l'honneur de votre protection,—car je n'entreprendrai point de vous remercier de me l'avoir accordée; c'est une chose qui n'est pas en mon pouvoir: mes lèvres et ma plume regardent comme impossible de rendre tout ce que mon cœur sent en pareille occasion.—Peut-être un jour quelqu'un de la famille de Shandy sera-t-il assez éloquent pour vous offrir un hommage qui ne peut dans ce moment trouver d'expression équivalente à son énergie: telle est la position,

Du plus fidelle, du plus obéissant et du plus humble de vos serviteurs, etc.

LETTRE XXXVI.

A …

Mercredi,—après neuf heures du soir—et n'étant pas trop bien.

Je conviens, mon cher ami, que la femme est un animal timide,—mais dans certaines positions, les animaux de ce caractère sont plus dangereux que ceux que la nature a doués d'un courage supérieur.—Je vous conseille donc, sans parler de mille autres raisons, de faire en sorte de n'avoir jamais de femme pour ennemie:—ce n'est pas que je vous suppose capable d'offenser le sexe le plus aimable;—au contraire, je vous crois plus propre et plus disposé que tout autre, à lui plaire et à lui être utile; et c'est peut-être à cause de cela même, que je vous avertis de ne pas vous attirer sa colère;—car j'ai plus d'une fois observé chez vous, de la disposition à concentrer toutes vos affections dans un cercle particulier; vous inquiétant fort peu des autres; et relativement aux femmes, c'est manquer à toutes celles qui ne se trouvent point comprises dans la classe privilégiée.

Il y a quelque chose d'aimable,—peut-être même quelque chose de noble dans le motif d'une pareille conduite; mais elle est trop délicate pour un monde tel que le nôtre; car, quoique la vie y soit si courte, on peut cependant vivre assez pour s'appercevoir des inconvéniens et des disgrâces de cette méthode. Celui qui s'attache uniquement à un objet,—ou même à un petit nombre,—peut se trouver bientôt délaissé par l'effet de l'ingratitude, du caprice, ou de la mort; et il se présente de mauvaise grâce, quand la nécessité le force de chercher ailleurs une tendresse et une société qu'il a d'abord paru dédaigner.

Si une petite société d'amis choisis pouvoit avoir la certitude de ne pas se dissoudre et de descendre à la fois dans la même tombe, votre théorie actuelle ne formeroit pas seulement un système galant, il seroit encore doux et praticable; cependant, mon cher ami, cela ne peut pas être; et vivre seul quand nos amis ne sont plus, ce n'est qu'une vie de mort, qui me paroît bien plus triste qu'une mort réelle.

Mais pour revenir à mon sujet,—la femme est un animal timide;—et laissant de côté toute autre considération, je suis sûr, d'après la générosité de votre caractère, que vous ne chercherez jamais à faire de la peine à aucune.—En effet, je ne découvre aucune situation possible qui puisse justifier un mauvais procédé envers les femmes.—Car, soyez sûr, et je puis là-dessus vous citer ma propre expérience, dont je ne suis pas médiocrement fier; soyez sûr qu'une passion exclusive pour un individu du sexe, quelles que puissent en être les perfections, si elles vous rend indifférent envers les autres; soyez sûr; dis-je, que cette passion ne fera jamais complettement votre bonheur:—elle pourra vous donner quelques momens très-courts d'un ravissement tumultueux, après quoi, sorti de ce délire, vous vous trouverez en butte à toutes les peines d'un esprit inquiet et chagrin.

Les femmes exigent au moins des attentions;—elles les regardent comme un droit de naissance dont les sociétés polies ont gratifié leur sexe; et quand on les en prive, elles ont certainement lieu de s'en plaindre,—et elles le font: il n'en est aucune qui ne soit disposée à se venger; ce qui prouve qu'elles ne veulent nullement être méprisées. Il seroit très-fâcheux pour moi d'entendre dire dans un cercle de femmes, que mon ami est d'un caractère singulier, bizarre, insocial, désagréable, etc.;—et je crois que s'il l'entendoit lui-même, ce portrait ne l'amuseroit pas.—Je ne prétends pas toutefois,—et je vois bien que vous ne me supposez point une erreur aussi grossière,—je ne prétends pas qu'il faille avoir pour toutes, les mêmes égards: ceci est bien loin de mon système,—mais, d'un autre côté, je soutiens—qu'il ne faut pas les négliger toutes pour une seule, car il est rare que l'affection d'une seule puisse dédommager de l'inimitié des autres. N'en aimez qu'une, si cela vous plaît, et autant qu'il vous plaira,—mais soyez agréable à toutes.

A travers une haie de femmes, l'amour peut vous conduire sûrement à celle qui possède votre cœur, sans que vous déchiriez le falbala d'aucune. Le temps de saluer toutes celles que vous rencontrez sur la route, fait que vous arrivez un peu moins vîte aux genoux de la plus chérie;—mais, si je ne me trompe, pendant cet intervalle, votre sensibilité s'élève par degrés à ce haut ton de ravissement que vous devez éprouver en vous y précipitant.

Nous avons tous assez d'ennemis, mon cher, par le cours inévitable des événemens humains, sans en accroître le nombre en négligeant les plus simples devoirs de la vie civile.

En outre,—pour pénétrer plus avant dans votre cœur,—permettez-moi de vous faire observer,—que la charité et l'humanité qui, par parenthèse, ne font qu'une même chose; sont regardées comme la base des qualités qui constituent ce qu'on appelle un homme bien né.—Si vous contractiez donc l'habitude de négliger la dernière,—vous courriez le risque de vous voir refuser l'autre que vous considérez comme l'ornement le plus précieux du caractère de l'homme,—et je suis persuadé que cette imputation vous blesseroit au vif.

Vous pouvez appeler tout cela des bagatelles; mais, mon cher enfant, ne les négligez pas:—car, croyez-moi, les bagatelles sont souvent d'une grande importance dans les différentes positions de la vie.

Vous vous êtes plu fréquemment à me dire, en manière d'éloge, que, dans mes narrations, j'étois naturel jusqu'à la minutie.—En effet, lorsque je parle de tirer un mouchoir blanc pour essuyer une larme sur la joue d'une belle affligée,—ou d'attacher une épingle à une pelotte, etc.—je suis bien supérieur à tout autre écrivain!—Appliquez-vous donc, je vous prie, cette observation à vous-même, et procurez-moi l'occasion de vous rendre éloge pour éloge. Tel est le vœu sincère de votre ami.

Et sur ce, Dieu vous bénisse, et dirige vos meilleurs sentimens aux meilleures fins.

Je suis votre très-affectionné, etc.

La claquette du facteur me dit que je n'ai pas le temps de relire ma lettre; mais je garantis à nos deux cœurs qu'il n'y a rien dont l'un ou l'autre ait à rougir.

LETTRE XXXVII.

A Madame V…

Lundi matin.

Quand tout le monde, ma belle dame, se porte en foule dans les jardins pour entendre la musique des fusées et des pétards et voir l'air éclairé par des feux d'artifice; je suis bien flatté, délicieusement flatté, que vous vouliez bien vous contenter d'errer nonchalamment avec moi dans le Renelagh vuide, et que vous joigniez à cette complaisance, celle de me faire entendre les sons enchanteurs de votre voix qui fut sans doute formée pour les chérubins. Comment avez-vous pu l'acquérir? Je n'en sais rien,—il n'entre pas même dans mon plan d'en faire la recherche; je suis toujours charmé de trouver une émanation de l'autre monde dans quelque coin de celui-ci: n'importe d'où elle vienne,—mais principalement lorsqu'elle se manifeste par l'entremise d'un organe féminin,—l'effet en doit être plus puissant parce qu'il est toujours plus délicieux.

Maintenant, après cette légère effusion de mon esprit, qui peut-être est un peu plus terrestre qu'il ne devroit l'être; j'espère que vous ne trouverez pas mauvais que je vous prie de m'excuser si, conformément à l'engagement que j'en avois pris, je ne me rends pas ce soir à votre salon de compagnie: le fait est que mon rhume m'a saisi si violemment à la gorge, que quoique je pusse entendre votre voix, il me seroit impossible de vous dire l'effet qu'elle produiroit sur mon cœur.—A peine puis-je me faire entendre quand je demande mon gruau.

Par la longue connoissance que j'ai de ma machine valétudinaire, je me trouve maintenant au fait de toutes ses allures: je prévois qu'il faudra que je la ménage pendant une semaine au moins, pour pouvoir en faire usage une journée.—Toutefois, dimanche prochain, je compte que je pourrai m'envelopper dans mon manteau, et me faire voiturer dans votre appartement, où j'espère que j'aurai assez de voix pour vous assurer de l'estime sincère et de l'admiration que je sens pour vous,—soit que je puisse vous le dire, soit que je ne le puisse pas. Les rhumes et les catarres peuvent nouer la langue; mais le cœur est au-dessus des petits inconvéniens de sa prison, et quelque jour il leur échappera tout-à-fait. Jusqu'à cette époque, je vous demande la permission d'être toujours,

Le plus fidele, le plus obéissant et le plus humble de vos serviteurs, etc.

LETTRE XXXVIII.

A …

Dimanche au soir.

Le monde met si peu de différence entre le pauvre en esprit et le pauvre en fortune; sur dix il y en a neuf, même sur cent, quatre-vingt-dix-neuf qui se ressemblent si bien, qu'en pratiquant les vertus du premier, on est généralement sûr d'acquérir tout le crédit, ou plutôt le discrédit du second.

Peu de personnes, mon cher, ont le tact assez fin pour discerner dans les caractères les différentes nuances qui les distinguent—et, je suis fâché de le dire, mais il y en aura toujours très-peu qui soient assez humains pour se faire un devoir d'employer leur discernement à connoître le cœur.

Cette modération de caractère, qui toujours est la compagne du mérite réel, se concilie l'amitié du petit nombre; mais, en même temps, elle est propre à être, non-seulement la dupe, mais le mépris de la multitude. On suppose que celui qui n'étend pas au loin ses prétentions, n'en a aucune,—ou du moins que des circonstances honteuses l'empêchent de les annoncer.—L'ignorant, le présomptueux, le suffisant, ne croiront jamais que l'homme modeste puisse avoir le moindre mérite.—Comme ils ne portent que des habits de clinquant, ils n'examinent pas si les autres en ont de meilleure qualité;—ce qui, par parenthèse, est assez naturel.

Les méchans n'imaginent point qu'on ait assez de conscience ou de vertu pour ne pas se servir de ses talens quand leur exercice ne s'accorde point avec l'honnêteté;—si on les emploie sans éclat,—ils soupçonnent toujours quelque motif artificieux ou bas;—de manière que l'homme modeste et pieux n'a que très-peu de chances pour ce qu'on appelle dans le monde bonne fortune:—en effet, chrétiennement parlant, on ne lui promet que bien peu de chose dans cette courte vie;—de pareilles vertus se proposent des récompenses plus durables à la fin des siècles:—c'est dans cette espérance qu'ils placent leur consolation et leurs plaisirs. Hélas! sans cette espérance, comment pourroient-ils supporter une foule de circonstances fâcheuses qui pèsent continuellement sur eux,—et, qui chassent le sourire pour y substituer les larmes?

On vient m'interrompre;—sans quoi je présume—qu'au lieu d'une lettre, vous alliez avoir un sermon; mais c'est un soir de dimanche,—et par conséquent avec,—un Dieu vous bénisse!—je finirai par me dire,

Votre affectionné, etc.

LETTRE XXXIX.

A …

Samedi au soir.

Je viens, mon ami, d'avoir une autre attaque, et quoique j'en sois remis en grande partie, elle m'a du moins averti d'une chose, qui est,—que, si je suis assez téméraire pour hasarder de passer l'hiver à Londres, je ne verrai jamais d'autre printemps[4].

[4] Il mourut en effet le printemps suivant, dans son appartement, rue de Bond.

Mais il en sera ce qu'il pourra, ma famille étant maintenant en Angleterre, et moi, me proposant de publier mon voyage sentimental qui, je le pense avec vous, sera le plus répandu de mes ouvrages,—je ne vois pas trop comment il me seroit possible de contrarier mes intérêts, mes affections, et ma vanité, au point de tourner ma figure vers le sud avant le mois de mars.—Si j'arrive à cette époque, je pense que j'en imposerai à la mort pour sept à huit mois de plus:—alors je pourrai la laisser dans les brouillards, et me sauver dans les lieux où je l'ai bravée si souvent, qu'il est à présumer qu'elle ne voudra pas m'y relancer encore. Cette idée réjouit mes esprits:—ce n'est pas, croyez-moi, que la mort en elle-même me fasse de la peine;—mais il me semble que pendant une douzaine d'années—je pourrois encore faire un usage tolérable de la vie.

Toutefois la volonté de Dieu soit faite. D'ailleurs je vous ai promis,—et je puis ajouter, à ma charmante amie, madame V… de lui faire une visite en Irlande,—et—je pense aussi que vous voudrez bien m'accompagner.

Ce n'est pas parce que je vous dois sa connoissance,—ce qui cependant doit être compté pour quelque chose; ce n'est pas non plus sa voix enchanteresse;—ni parce qu'elle est venue elle-même, sous la forme d'un ange consolateur, me donner de la tisanne pendant ma maladie,—et jouer au piquet avec moi, dans la crainte, comme elle le disoit, que la conversation ne m'échauffât trop, et que je ne pusse résister à la tentation de causer.—Ces motifs sont très-puissans sans doute;—cependant ils ne sont pas la cause première de la grande affection que j'ai pour elle.—Je l'aime parce que c'est un esprit à l'unisson de toutes les vertus, et un caractère du premier ordre;—de ma vie je n'ai rien vu—qui lui soit comparable pour les grâces; et jusqu'au moment où je l'ai aperçue, je n'aurois pu me figurer—que la grâce pût être aussi parfaite dans toutes ses parties, ni si bien appropriée aux dons les plus heureux de la jeunesse, sous le régime immédiat d'un esprit supérieur; car je réponds bien que l'éducation, quoiqu'appelée à terminer l'ouvrage, n'a joué qu'un rôle très-secondaire dans la composition de son caractère: ses plus grands efforts ont été de soigner quelque bout de draperie, ou plutôt, ils se sont perdus dans cet ensemble de belles qualités qui domine toutes les perfections accessoires.

En un mot, quelque envie que j'eusse de m'embarquer, si, au moment du départ, une femme pareille me faisoit un signe de la main,—il est sûr que je ne partirois pas.

Cependant le monde me tue absolument; si vous en étiez instruit, vous en seriez affligé; je le sais;—et je désire ne pas vous occasionner une larme inutile.—Il suffit à votre pauvre Yorick de savoir que vous en verserez plus d'une quand il ne sera plus;—mais j'espère que, quoique ma mort, en quelque-temps qu'elle arrive, ait quelque chose d'affligeant pour vous, vous pourrez aussi trouver quelque chose de consolant dans mon souvenir, quand je reposerai sous le marbre.

Mais pourquoi parler de marbre?—c'est sous la terre que je dois dire:

Car, qu'on me couvre de terre, ou de pierre,

Cela m'est égal,
Cela m'est égal.

Jusqu'alors, du moins, je serai toujours, dans la plus grande sincérité,

Votre très-affectionné, etc.

Fin des Lettres.