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Oeuvres de Champlain

Chapter 1: BRIEF DISCOURS
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About This Book

A multi-volume compilation of voyage accounts, coastal and river surveys, maps, and illustrations combined with administrative reports and prefaces. It mixes chronological travel journals with descriptive passages about indigenous peoples, natural resources, settlement planning, and navigational observations, and includes documentary appendices, linguistic and religious material, and maritime treatises. The work documents efforts to establish and evaluate colonial outposts, offers site assessments and practical guidance for navigation and settlement, and preserves cartographic materials and editorial notes across successive editions, supplying an organized record of exploration, geography, and early colonization activities.

L'après-midi, le sieur de Caen quitta le fort avec ses hommes, et M. du Plessis-Bochard y entra avec les siens. Le jour suivant, 24 de mai, les clefslxxiv furent remises entre les mains de Champlain. M. du Plessis prit alors la charge d'amiral de la flotte.

Champlain, en possession de son nouveau gouvernement, s'occupa d'abord des affaires de la traite, qui pressaient davantage. Il venait d'arriver des Trois-Rivières dix-huit canots algonquins, et l'on savait que les Anglais avaient trois vaisseaux à Tadoussac, d'où ils étaient même monté jusqu'au Pilier.

Champlain, se doutant que les sauvages pourraient aller les trouver jusque là, tint conseil avec eux, et leur fit entendre, par la bouche de l'interprète Olivier le Tardif, qu'ils prissent bien garde à ce qu'ils avaient à faire: ces Anglais étaient des usurpateurs, qui ne faisaient que passer; tandis que les Français demeuraient au pays d'une manière permanente, et qu'il était de l'intérêt de tous que leur ancienne amitié continuât toujours.

Le chef algonquin répondit par une harangue aussi fine et délicate, que pleine d'une mâle éloquence. «Tu ne veux pas, dit-il en finissant, que nous allions à l'Anglais: je vais dire à mes gens qu'on n'y aille point; si quelqu'un y va, il n'a pas d'esprit. Tu peux tout: mets des chaloupes aux avenues, et prends les castors de ceux qui iront.»

Afin d'ôter aux sauvages d'en haut la pensée de descendre au-devant des Anglais, Champlain établit un nouveau poste, sur l'îlet de Richelieu, qui commande l'un des passages où le chenal du fleuve est le plus étroit; ce lieu avait en outre l'avantage d'être assez rapproché de Québec pour que l'on pût, au besoin, faire monter dans quelques heures les marchandises et les objets nécessaires à la traite.

lxxvNon content de veiller aux intérêts de la compagnie, Champlain, dès son arrivée, déploya toute l'ardeur de son zèle pour l'honneur du culte et le progrès des missions. Il se donna une peine infinie pour décider les Hurons à emmener avec eux quelqu'un des Pères qui avaient déjà commencé à instruire leur nation.

A peine la traite finie, il voulut accomplir un voeu qu'il avait fait depuis la prise de Québec par les Anglais. Il érigea, tout près de l'esplanade du fort, à l'endroit où est aujourd'hui le maître autel de Notre-Dame de Québec, une nouvelle chapelle, qui fut appelée Notre-Dame de Recouvrance, tant en mémoire du recouvrement du pays, que parce qu'on y plaça un tableau recouvré d'un naufrage.

Se voyant secondé de plus en plus efficacement par les bonnes dispositions de la compagnie, il entreprit une autre fondation, où l'on se promettait que les missionnaires pourraient faire un grand fruit; il envoya le sieur La Violette aux Trois-Rivières, pour y établir une habitation et un fort; ce qui fut commencé le 4 juillet 1634. Le P. le Jeune et le P. Buteux allèrent y résider aussitôt que le logement fut prêt à les recevoir.

Enfin, après avoir donné à sa chère colonie, de nombreux témoignages d'un dévouement sans bornes et d'une piété aussi ardente qu'éclairée, «Champlain, comme dit si bien le P. le Jeune, prit une nouvelle naissance au Ciel le jour même de la naissance de notre Sauveur en terre;» il mourut le jour de Noël, 25 décembre 1635, aimé et respecté de tous ceux qui l'avaient connu.

lxxvi«Nous pouvons dire, continue le même Père, que sa mort a été remplie de bénédictions. Je crois que Dieu lui a fait cette faveur en considération des biens qu'il a procurés à la Nouvelle-France. Il avait vécu dans une grande justice et équité, dans une fidélité parfaite envers son roi et envers Messieurs de la Compagnie; mais, à la mort, il perfectionna ses vertus, avec des sentiments de piété si grands, qu'il nous étonna tous. Quel amour n'avait-il point pour les familles d'ici! disant qu'il les fallait secourir puissamment, et les soulager en tout ce qu'on pourrait en ces nouveaux commencements, et qu'il le ferait si Dieu lui donnait la santé. Il ne fut pas surpris dans les comptes qu'il devait rendre à Dieu: il avait préparé de longue-main une confession générale, qu'il fit avec une grande douleur au P. Lalemant, qu'il honorait de son amitié. Le Père le secourut en toute sa maladie, qui fut de deux mois et demi, ne l'abandonnant point jusques à la mort. On lui fit un convoi fort honorable, tant de la part du peuple, que des soldats, des capitaines et des gens d'église. Le P. Lalemant y officia, et l'on me chargea de l'oraison funèbre, où je ne manquai point de sujet. Ceux qu'il a laissés après lui ont occasion de se louer; que s'il est mort hors de France, son nom n'en sera pas moins glorieux à la postérité.»




i/1

PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
du Voyage aux Indes

Il y a à peine quinze ans, on ignorait, en Canada, l'existence du manuscrit dont nous donnons aujourd'hui la première édition française. Dans une lettre, en date du 15 décembre, 1855, M. de Puibusque racontait à feu le Commandeur Viger, comment il avait découvert, à Dieppe, cet écrit de Champlain, dont il n'avait jamais entendu parler auparavant.

«Ce manuscrit, ajoute-t-il, est la propriété de M. Féret, le plus honnête républicain de France, ex-maire de 1848, antiquaire et poète, qui occupait, il y a un an à peine, la place de bibliothécaire de la ville, Quoique d'un abord assez froid et très-réservé avec les étrangers, comme le sont en général les Normands, M. Féret s'est montré d'une obligeance, extrême; il m'a confié son manuscrit, en m'autorisant à le copier, et à faire de ma copie tel usage que je voudrais. Informé par lui-même qu'un français et un américain avaient déjà joui d'un privilège semblable, j'aurais pu, sans indiscrétion, en user aussi; il m'a paru de meilleur goût deiib/2 m'imposer la restriction qu'on ne m'imposait pas; je me suis borné à résumer la relation inédite, ne citant çà et là le texte de divers passages, que pour caractériser plus fidèlement la pensée et le style de Champlain.»

C'est ce résumé qui fut envoyé alors au Commandeur Viger. M. l'abbé Verreau, devenu propriétaire de ce travail, l'a libéralement laissé à notre disposition tout le temps que nous avons voulu.

Plein de sympathie pour tout ce qui était canadien, M. de Puibusque avait eu un instant l'espérance de faire l'acquisition du manuscrit de Dieppe, pour procurer à la ville de Québec un souvenir et comme une relique de son fondateur. «J'ai senti, dit-il en cette même lettre, qu'il y avait là une conquête inappréciable à faire pour le Canada, et j'ai osé l'entreprendre. D'abord, M. Féret semblait assez disposé à céder son manuscrit, qui n'a réellement aucun intérêt pour sa ville natale; je î'ai prié d'en fixer le prix, en m'engageant à le payer immédiatement de mes propres deniers, ou, s'il le préférait, à le mettre directement en rapport avec M. Faribault. Je promis en outre que, si mon offre était agréée, je ferais cession gratuite de mon acquisition à la ville de Québec. A mon grand étonnement, M. Féret, qui s'était avancé, recula; ses réponses évasives me firent soupçonner un obstacle caché; je ne me trompais pas...»

L'analyse de M. de Puibusque était sans doute précieuseiii/3 par elle-même; mais nous avons trop bien connu M. Viger pour croire qu'il approuvât complètement le motif de délicatesse qui ne lui valut qu'un résumé. Sous ce rapport, nous nous sentons l'âme un peu faite comme celle du Commandeur; nous aimons singulièrement les oeuvres complètes et les reproductions intégrales. Il nous en eût coûté beaucoup de ne publier qu'un compte-rendu, si bien fait qu'il puisse être, du premier voyage de Champlain, le seul peut-être qui ait échappé à la main d'un retoucheur.

La providence se chargea d'arranger les choses.

Une indisposition assez grave vint mettre notre ami M. l'abbé R. Casgrain dans une espèce de nécessité d'aller demander à l'Europe une distraction et un soulagement à sa santé délabrée. Il fut accueilli à Dieppe avec la même bienveillance que M. de Puibusque. M. Faret lui permit volontiers de copier non-seulement le texte, mais les soixante et quelques dessins dont il est illustré. Ici, nous ne savons auquel des deux nous devons plus de reconnaissance, ou à M. l'abbé Casgrain, qui n'a pas craint de s'exposer à aggraver ses souffrances, en s'astreignant à copier de sa main et à collationner avec un soin infini le précieux document, ou à M. Féret, qui a donné à notre ami et compatriote une pareille marque de confiance et un si beau témoignage de sa libéralité.

Voici la description que M. de Puibusque fait du manuscrit: «Son format est in-quarto; il a 115 pagesiv/4 et 62 dessins faisant corps avec le texte, coloriés et encadrés de lignes bleues et jaunes. La couverture est en parchemin très-fatigué; le plat inférieur est déchiré, les derniers feuillets sont racornis, et la main d'un enfant y a tracé de gros caractères sans suite. L'écriture nette et bien rangée ressemble à celle des lettres conservées aux archives des Affaires Étrangères; cependant, ces dernières sont moins soignées, et il est aisé de remarquer la différence naturellement produite par l'âge après un intervalle de trente-cinq ans. Le manuscrit en effet est de 1601 a 1603. M. Féret en a fait l'acquisition, il y a longtemps et par hasard, d'une personne qu'il suppose descendant collatéral du Commandeur de Chaste.»

L'original de cette lettre dont nous venons de donner quelques extraits, appartient aussi à M. l'abbé H. Verreau.

L'excellente traduction que M. Alice Wilmere a faite du Voyage aux Indes, pour la Société Hakluyt, nous a été d'un grand secours, et nous avons abondamment puisé dans les curieuses et savantes notes de l'éditeur M. Norton Shaw. Le Canada doit savoir gré à cette société, d'avoir si bien apprécié le mérite de Champlain.



1/5

BRIEF DISCOURS

DES CHOSES PLUS REMARQUABLES
QUE SAMMUEL CHAMPLAIN DE BROUAGE

A reconneues aux Indes Occidentalles

Au voiage qu'il en a faict en icelles en l'année mil vc iiij.xx xix.
& en l'année mil vjc.j.
30 comme ensuit.

Note 30: (retour) En l'année 1599 et en l'année 1601. Dans le manuscrit original, ces deux dates, écrites d'une manière assez peu usitée, sont presque illisibles. La traduction anglaise de la société Hakluyt porte: in the years one thousand five hundred and ninety-nine to one thousand six hundred and two. Mais quiconque examinera le manuscrit avec attention, se convaincra qu'il faut lire: 1599 et 1601, comme nous le figurons ici dans le titre. Du reste, ce sont les seuls chiffres qui s'accordent avec le texte.

====================================================================

yant esté employé en l'armée du Roy qui estoit en Bretaigne soubz messieurs le Mareschal d'Aumont31, de St Luc 32, & Mareschal de Brissac33, en qualité de Mareschal des logis de la dicte armée durant quelques années, & jusques à ce que Sa Majesté eust en l'année 1598, reduict en son obeissance ledict païs de Brestaigne, & licencié son armée, me voyant par ce moyen sans aucune charge ny employ, je me resolus, pour ne demeurer oysif, de trouver moyen de faire ung voiage en Espaigne,2/6 y estant pratiquer & acquérir des cognoissances pour par leur faveur & entremise faire en sorte de pouvoir m'enbarquer dans quelqu'un des navires de la flotte que le Roy d'Espaigne envoye tous les ans aux Indes Occidentalles, affin d'y pouvoir m'y enbarquer34 des particuliarités qui n'ont peu estre recongneues par aucuns Françoys, à cause qu'ils n'y ont nul accès libre, pour à mon retour en faire rapport au vray à Sa Majesté. Pour donc parvenir à mon desseing, je m'en allay à Blavet35, où lors il y avoit garnison d'Espaignolz, auquel lieu je trouvay ung mien oncle nommé le Cappitainne Provençal, tenu pour ung des bons mariniers de France, & qui en ceste qualité avoit esté entretenu par le Roy d'Espaigne comme pillotte général en leurs armées de mer. Mon dict oncle ayant receu commandement de monsieur le Mareschal de Brissac de conduire les navires dans lesquels l'on feist embarquer les Espaignols de la garnison dudict Blavet, pour les repasser en Espaigne, ainsi qu'il leur avoit esté promis, je m'enbarquay avec luy dans ung grand navire du port de cinq cents thonneaux, nommé le St Julian, qui avoit esté pris & arresté pour ledict voiage, où estant partis dudict Blavet au commencement du moys d'aoust, nous arrivasmes dix jours après proche du cap Finneterre36, que nous ne peusmes reconnoistre à cause d'une grande3/7 brume qui s'éleva de la mer, au moyeu de laquelle tous nos vaisseaux se separerent, & mesme nostre admirande de la flotte se pensa perdre, ayant touché à une roche, & pris force eau, dans lequel navire & à toute la flotte commandoit le général Soubriago37, qui avoit esté envoié par le Roy d'Espaigne à Blavet pour cest effect: le lendemain le temps s'estant esclarcy, tous nos mariniers se rejoignirent ensemble, & feusmes aux isles de Bayonne en Gallice, pour faire radouber ledict navire admiral qui s'estoit fort offensé.

Note 31: (retour) Jean d'Aumont, né en 1522, et crée maréchal en 1579 par Henri III; il périt d'un coup de mousqueton, le 19 août 1595.

Note 32: (retour) François d'Espinay de Saint-Luc, beau-frère du maréchal d'Aumont. Il fut nommé, en 1596, grand-maître de l'artillerie, et fut tué d'un boulet de canon le 8 septembre 1597.

Note 33: (retour) Charles de Cossé-Brissac, second du nom, maréchal de France, auquel Louis XIII donna le titre de duc en 1612.

Note 34: (retour) Enquérir.

Note 35: (retour) Blavet, dernier poste occupé par les Espagnols en Bretagne, fut rendu à la France par le traité de Vervins, en juin 1598. Cette forteresse (aujourd'hui Port-Louis) était située à l'embouchure de la rivière de Blavet. Ruinée pendant les guerres de la Ligue, elle fut rebâtie avec les anciens matériaux, et fortifiée de nouveau par Louis XIII, Qui lui donna son nom.

Note 37: (retour) Nom évidemment défiguré. (Note de M. de Puibusque.)

Ayant sejouré six jours auxdictes isles, feismes voille, & allasmes reconnoistre le cap de Sainct Vincent troys jours après: ledict cap est figuré en la page suivante38.

Le dict cap estant doublé nous allasmes au port de Callix39, dans lequel estant entrés, les gens de guerre furent mis à terre, après laquelle descente les navires françoys qui avoient esté arrestés pour traict furent congédiez & renvoyez chacun en son lieu, hors mis ledict navire sainct Julian, qui ayant esté reconnu par ledict Soubriago général ung fort navire & bon de voille, fust par luy arresté pour faire service au Roy d'Espaigne, & par ainsy ledict cappitaine Provençal mon oncle demeura tousjours en iceluy, & sejournasmes audict lieu de Callis un moys entier, durant lequel j'eu le moyen de reconnoistre l'isle dudict Callis, dont la figure en suit 40.

4/8Partant dudict Callix nous fusmes à St Luc de Baramedo41, qui est à l'entrée de la riviere de Siville, où nous demeurames troys moys, durant lesquels je feus à Siville, en pris le dessin, & de l'autre, que j'ay jugé à propos de representer au mieux qu'il m'a esté possible en ceste page & en la suivante42.

Note 41: (retour) San-Lucar de Barameda.

Pendant les troys moys que nous fusmes de sejour audict St Luc de Baramedo il y arriva une patache d'advis, venant de Portoricco, pour advertir le Roy d'Espaigne que l'armée d'Angleterre estoit en mer avec desseing d'aller prendre ledict Portoricco: sur lequel advis ledict Roy d'Espaigne, pour le secourir, fist dresser une armée du nombre de vingt vaisseaux & de deux mille hommes, tant soldats que mariniers, entre lesquels navires celuy nommé le St Julian fust reteneu, & fust commandé à mon oncle de faire le voiage en iceluy, dont je receus une extresme joye, me promettant par ce moien de satisfaire à mon desir, & pour ce je me resolus fort aisement d'aller avec luy, mais quelque diligence que l'on peut faire à radouber, avitaller & esquipper lesdicts vaisseaux, avant que pouvoir estre mis à la mer, & sur le point que nous debvions partir pour aller audict Portoricco, il arriva des nouvelles par une patache d'advis qu'il avoit esté pris des Anglois, au moien de quoy ledict voiage fust rompu à mon grand regret pour me voir frustré de mon esperance.

Or en mesme temps l'armée du Roy d'Espaigne, qui a accoustumé d'aller tous les ans aux Indes,5/9 s'appareilloit audict St Luc, il vint de la part dudict Roy ung seigneur nommé Domp Francisque Colombe, Chevalier de Malte, pour estre général de ladicte armée, lequel voiant nostre vaisseau appareillé & prest à servir, & sachant par le rapport qu'on luy avoit faict, qu'il estoit fort bon de voille pour son port, il resolut de s'en servir, & le prendre au fraict ordinaire, qui est ung escu pour thonniau par mois, de sorte que j'eus occasion de me resjouir voiant naistre mon esperance, d'autant mesme que le Cappitaine Provençal mon oncle ayant esté reteneu par le général Soubriago pour servir ailleurs, & ne pouvant faire le voiage, me commist la charge dudict vaisseau pour avoir esgard à iceluy, que j'acceptay fort volontiers, & sur ce nous fusmes trouver ledict sieur général Colombe pour savoir s'il auroit agréable que je fisses le voiage, ce qu'il me promist librement, avec des tesmoignages d'en estre fort aise, m'ayant promis sa faveur & assistance, qu'il ne m'a depuis desniés aux occasions.

La dicte armée fist à la voille au commencement du mois de janvier de l'an 1599, & trouvant tousjours le vent fort aigre, dans six jours nous reconusmes les illes Canaries.

Partant desdictes illes Canaries nous allasmes passer par le goulphe de Las Damas, aiant vent en pouppe, qui nous continua de façon que deux mois six jours après nostre partement de St Luc nous eusmes la veue d'une ille nommée La Defeade, qui est la première ille qui faut que les pillottes recognoissent nesessairement pour aller en toutes les6/10 autres illes & ports des Indes. Ceste ille est ronde, assez hault en mer, & contient en rond sept lieues, plaine de bois & inhabitée, mais il y a bonne radde à la bande de l'est.

De la dicte Ille nous feusmes à une autre ille nommée La Gardalouppe, qui est fort montaigneuse, habitée de sauvages43, en laquelle il y a quantité de bons ports, à l'un desquels nommé Nacou nous feusmes prendre de l'eau, & comme nous mettions pied à terre veismes plus de trois cents sauvaiges qui s'en fuirent dedans les montaignes sans qu'il fust à nostre puissance d'en attrapper un seul, estant plus disposts à la course que tous ceux des nostres qui les voulurent suivre. Ce que voiant, nous en retournasmes dans nos vaisseaux après avoir pris de l'eau & quelques refreschissements, comme chair & fruicts de plaisans goust: ceste ile contient environ vingt lieux de long & douze de large, dont la forme est telle que la figure suivante44.

Note 43: (retour) Le premier établissement à la Guadeloupe fut fait par les Français en 1635, par les sieurs DuPlessis et Olive. (Note de l'éd. Soc. Hakl.)

Apres avoir demeuré deux jours audict port de Nacou, le troisiesme jour nous nous remismes à la mer, & passasmes entre des iles que l'on nomme Las Virgines, qui sont en telle quantité que l'on n'en a peu dire le nombre au certain; mais bien qu'il y en a plus de huict cents descouvertes, elles sont toutes desertes & inhabitées, la terre fort haulte, plaine de bois, mesmes de palmes & ramasques qui y sont communes comme les chesnes & ormeaux par7/11 deçà: il y a grande quantité de bons ports & havres entre lesdictes illes qui sont icy aucunement figurées45.

D'icelles illes nous feusmes à l'isle de La Marguerite46, où se peschent les perles: dans cette ile y a une bonne ville que l'on appelle du mesme nom La Marguerite. Elle est fort fertille en bleds & fruicts. Il sort tous les jours du port de ladicte ville plus de trois cents canaulx qui vont à une lieue à la mer pescher lesdictes perles à dix ou douze brasses d'eau. Ladicte pesche se faict par les naigres esclaves du Roy d'Espaigne, qui prennent ung petit panier soubs le bras, & avec iceluy plongent au fond de la mer, & l'enplissent d'ostrormes qui semblent d'huistres, puis remontent dans ledict port se descharger au lieu à ce destiné, où sont les officiers dudict Roy qui les reçoivent47.

De ladicte ille nous allasmes à Portoricco 48, que nous trouvasmes fort desolé, tant la ville que le chatiau ou forteresse qui est fort bonne, & le port bien bon & à l'abry de tous vents fors de nordest qui donne droict dans ledict port. La ville est marchande: elle avoit esté puis peu de tems pillée des Anglois, qui avoient laissé des marques de leur veneue. La plus part des maisons estoient brûlées, & ne s'y trouva pas quatre personnes outre quelques naigres qui nous dirent que les marchands dudict [lieu] avoient esté la plus part enmenés prisonniers par les Anglois, & les autres qui avoient peu s'estoient8/12 sauvés dans les montaignes, d'où ils n'avoient encor osé sortir pour la prehension qu'ils avoient du retour des Anglois, lesquels avoient chargé tous les douze navires dont leur armée estoit composée, de sucres, cuirs, gingembre, or & argent, car nous trouvasmes encor en ladicte ville quantité de sucres, gingembre, canisiste49, miel de cannes50 & conserve de gingembre que les Anglois n'avoient peu charger. Ils emportèrent aussy cinquante pièces d'artillerie de fonde qu'ils prindrent dans la forteresse en laquelle nous fusmes, & trouvasmes toute ruinée & les ranparts abbatus. Il y avoit quelques Indiens qui s'y estoient retirés, & qui commencoient à relever lesdicts ranparts: le général s'informa d'eux comme ceste place avoit esté prise en sy peu de temps. L'un d'iceux, qui parloit assez bon espaignol, luy dict que le gouverneur dudict chasteau de Portoricco ny les plus anciens du païs ne pensoient pas que à deux lieux de là y eust aucune descente, selon le rapport qui leur en avoit esté fait par les pillottes du lieu, qui asseuroient mesmes que à plus de six lieux du dict chasteau il n'y avoit aucun endrois où les ennemis peussent faire descente, ce qui fust cause que ledict gouverneur se tint moins sur ses gardes, en quoy il fust fort deceu, car demye lieue dudict chasteau, à la bande de l'est, il y a une descente où les Anglois mirent pied à terre fort commodément, laissant leurs vaisseaux qui estoient du port de deux cents, cent cinquante & cent thonneaux9/13 en la radde en ce mesme lieu, & prindrent le temps sy à propos qu'ils vindrent de nuict à ladicte rade sans estre apperceus, à cause que l'on ne se doubtoit de cela. Ils mirent six cents hommes à terre avec dessainct de piller la ville seulement, n'ayant pas pensé de fere plus grand effet, tenant le chasteau plus fort & mieux gardé. Ils menèrent avec eux troys couleureinnes pour batre les deffences de la ville, & se trouverent au point du jour à une portée de mousquet d'icelle, avec ung grand estonnement des habitans. Lesdicts Anglois mirent deux cents hommes à ung passage d'une petitte riviere qui est entre la ville & le chasteau, pour empescher, comme ils firent, que les soldats de la garde dudict château qui logeroient en la ville ny les habitans s'en fuiant n'entrassent en iceluy, & les autres quatre cents hommes donnèrent dans la ville, où ils trouverent aucune resistance51 de façon que en moins de deux heures ils furent maistres de la ville: & ayant sceu qu'il n'y avoit aucuns soldats audict chasteau ny aucunne munition de vivre à l'occasion que le Gouverneur avoit envoyé celles qui y estoient par commandement du Roy d'Espaigne à Cartagenes, où l'on pensoit que l'ennemy feroit dessente, esperant en avoir d'autres d'Espaigne, estant le plus proche port où viennent les vaisseaux, les Anglois firent sommer le Gouverneur, & firent offrir bonne composition s'il se vouloit10/14 rendre, sinon qu'ils luy feroient esprouver toutes les rigueurs de la guerre, dont ayant crainte ledict Gouverneur, il se rendict la vie sauve, & s'enbarqua avec lesdicts Anglois, n'osant retourner en Espaigne. Il n'y avoit que quinze jours que lesdicts Anglois estoient partis de ladicte ville où ils avoient demeuré ung mois: après le partement desquels, lesdicts Indiens s'estoient raliés, & s'eforçoient de reparer ladicte forteresse, attendant l'arrivée dudict général, lequel fit faire une information du récit desdicts Indiens, qu'il envoya au Roy d'Espaigne, & commanda aux dicts Indiens qui portoient la parolle d'aller chercher ceux quî s'estoient fuis aux montagnes, lesquels sur la parolle retournèrent en leurs maisons, recevant tel contentement de voir ledict général & d'estre delivrés des Anglois, qu'ils oublièrent leurs pertes passées. Ladicte ille de Portoricco est assez agréable combien qu'elle soit un peu montaigneuse, comme la figure suivante le montre52.

Note 49: (retour) Canijiste, de Caneficier, nom donné, dans les Antilles, au Cassia (Cassia fistula, LINN.) le Keleti des Caraïbes, qui produit le Cassia nigra du commerce. (Ed. Soc. Hakl.)

Note 50: (retour) La mélasse.

Note 51: (retour) La traduction de la Société Hakluyt rend ces mots «aucune résistance» par no résistance, ce qui fait un contre-sens; car aucune résistance, sans la négative ne, équivaut à quelque résistance, ou certaine résistance. C'est ce qui explique pourquoi l'éditeur trouve Champlain en contradiction avec d'autres auteurs. (Narrative of Champlain's Voyage to the Western Indies, p. 10, note I.)

Note 52: (retour) Voir Planche XII.—«La ville de Porto-Rico fut fondée en 1510. Elle fut attaquée par Drake et Hawkins en 1595, mais les Espagnols, informés de leur approche, avaient fait de tels préparatifs, que Drake fut forcé de se retirer, après avoir brûlé les vaisseaux espagnols qui étaient dans le havre. En 1598, George Clifford, comte de Cumberland, fit une expédition, pour s'emparer de l'île. Il débarqua ses hommes secrètement, et attaqua la ville; quand, suivant les rapports espagnols, il rencontra de la part des habitants une vigoureuse résistance; le rapport de Champlain d'après des Témoins oculaires qui en avaient été les victimes, est bien différent. (Voir la note précédente.) «Mais en peu de jours, la garnison de quatre cents hommes se rendit, et toute l'île se soumit aux Anglais. La possession de l'île étant jugée de grande importance, le comte adopta la cruelle mesure d'exiler les habitants à Carthagene, et, en dépit des protestations et remontrances des malheureux Espagnols, le plan fut mis à exécution; il N'en échappa que fort peu. Cependant les Anglais se trouvèrent bientôt dans L'impossibilité de garder l'île; une griève maladie emporta les trois quarts des troupes. Cumberland, déçu dans ses espérances, retourna en Angleterre, laissant le commandement à Sir John Berkeley. La mortalité, faisant de jour en jour de plus grands ravages, força les Anglais à évacuer l'île, et les Espagnols, bientôt après, reprirent possession de leurs demeures.—Le rapport que fait Champlain de l'état de l'île après le départ des Anglais, et de la couardise du gouverneur, est curieux; il y a cependant quelque confusion dans ses dates, et relativement à la durée de l'occupation de l'île par les Anglais.» (Ed. Soc. Hakl.)

11/15Ladicte ille est emplye de quantité de beaux arbres, comme cèdres, palmes, sappins, palmistes, & une manière d'autres arbre que l'on nomme sonbrade.53, lequel comme il croit, le sommet de tes branches tombant à terre prend aussy tost racine, & faict d'autres branches qui tombent & prennent racine en la mesme sorte, & ay veu tel [de] ces arbres de telle estendue qu'il tenoit plus d'une lieue & quart: il n'apporte aucun fruict, mais il est fort agréable, ayant la feuille semblable à celle du laurier, un peu plus tendre.

Note 53: (retour) De l'espagnol sombra, «ombre feuillue.» Ficus americana maxima, le Clusea rosea de Saint-Domingue, ou Figuier maudit marron, (Ed. Soc. Hakl.)—Voir Planche XIII.

Il y a aussy en ladicte Ile quantité de bons fruicts, à sçavoir plantes54, oranges, citrons d'estrange grosseur, citroulles de la terre qui sont très bonnes, algarobbes55, pappittes56, & un fruict nommé coraçon57, à cause qu'il est en forme de coeur, de la grosseur du poing, de couleur jaulne & rouge, la peau fort delicatte, & quand on le presse il rend une humeur odoriferente, & ce qu'il y a de bon dans ledit fruict est comme de la bouillye, & a le goust comme de la crème sucrée. Il y a beaucoup d'autres fruicts dont ils ne font pas grand cas, encores qu'ils soient bons: il y a aussy d'une racine qui s'appelle cassave58, que les Indiens mangent en lieu de pain. Il12/16 ne croit ne blee ny vin dans toute ceste ile, en laquelle il y a grande quantité de caméléons, que l'on dict qu'ils vivent de l'air, ce que je ne puis asseurer, combien que j'en aye veu par plusieurs fois: il a la taiste assez pointue, le corps assez long pour sa grosseur assavoir ung pied & demy, & n'a que deux jambes qui sont devant, la queue fort pointue, meslée de couleurs grise jaunastre. Le dict cameleon est cy representé 59.

Note 54: (retour) Fruit du Plantanier, appelé aux Canaries Plantano,—Voir Planche XIII.

Note 55: (retour) Algaroba, ou Algarova, nom donné par les Espagnols à certaine espèce d'Acacia du nouveau monde, à cause de sa ressemblance avec l'algarobe, caroubier ou fève de Saint-Jean, dont la gousse fournit une excellente nourriture pour les bestiaux. (Ed. Soc. Hakl.)—Voir Planche XXXVI.

Note 56: (retour) Pappitte—Curica papaya (LINN.), papayer. (Ed. Soc. Hakl.)

Note 57: (retour) Coraçon. Anona muricata, ou Corassol, de l'espagnol corazon, coeur, ainsi nommé de la forme du fruit. Quelques écrivains font dériver ce nom de Curaçoa, supposant que la graine fut apportée par les Danois. Le nom donné dans le pays était memin. (Ed. Soc. Hakl.)—Voir Planche XIV.

Note 58: (retour) Cassava.—Jatropha Manihot. (Ed. Soc. Hakl.)—Voir Planche XXXIII.

Les meilleures marchandises qui sont dans ladicte Ile sont sucres, gingembre, canisiste, miel de cannes, tabaco, quantité de cuirs, boeufs, vaches & moutons: l'air y est fort chaud, & y a de petits oyseaux qui resemblent à perroquets, que l'on nomme sus le lieu perriquites, de la grosseur d'un moineau, la queue ronde, que l'on apprend à parler, & y en a grande quantité en ceste ile60: laquelle ile contient environ soixante dix lieus de long, & de large quarante lieus, environnée de bons ports & havres, & gist est & ouest. Nous demeurâmes audict Portoricco environ un moys: le général y laissa environ troys cents soldats en garnison dans la forteresse, où il fist mestre quarante six pièces de fonte verte qui estoient à Blavet.

Au partir dudict Portoricco nostre général separa nos galions en troys bandes: il en retint quatre avec luy, en envoya troys à Petronella & trois à la Neufve Espaigne, du nombre desquels estoit le navire où j'estois, & chacun galion avoit sa patache. Ledict général s'en alla à Terre-Ferme, & nous costoyames13/17 toute l'ille de St Domingue de la bande du nord, & fusmes à ung port de ladicte ile nommé Porto Platte, pour prendre langue s'il y avoit en la coste aucuns vaesseaux estrangers, parce qu'il n'est permis à aucuns estrangers d'y traffiquer, & ceux qui y vont courent fortune d'estre pendus ou mis aux galleres & leurs vaisseaux confisqués: & pour les tenir en plus grande crainte d'aborder ladicte terre, le Roy d'Espaigne donne liberté aux naigres qui peuvent descouvrir ung vaisseau estranger, & en donner advis au général d'armée ou gouverneur, & y a tel naigre qui fera cents cinquante lieus à pied nuict & jour pour donner semblable advis & acquérir sa liberté.

Nous mismes pied à terre audict Porto Platte, & fusmes environ une lieue dans la terre sans trouver aucune personne sinon un naigre qui se preparoit pour aller donner advis; mais nous rencontrant, il ne passa pas plus outre, & donna advis à nostre admirande qu'il y avoit deux vaisseaux françois au port de Mancenille, où ledict admirande se resolut d'aller, & pour ceste effect nous partismes du dict lieu de Porto Platte, qui est un bon port, à l'abry de tous vents, où il y a troys, quatre & cinq brasses d'eau, comme il est icy figuré 61.

Du dict port de Platte, nous vinsmes au port de Mancenille, qui est icy representé 62, auquel port de Mancenille sceusmes que lesdicts deux vaisseaux estoient au port aux Mousquittes 63, près la Tortue, qui est une petitte isle ainsy nommée qui est devant14/18 l'enboucheure dudict port, auquel estans arivés le lendemain sur les trois heures du soir, nous apperçumes les dicts deux vaisseaux qui mettoient à la mer pour fuir de nous, mais trop tard: ce qu'eux recognoissans, & qu'ils n'avoient aucun moien de fuir, tous l'esquippage de l'un des vaisseaux qui estoit bien une lieue dans la mer, abandonnèrent leur dict vaisseau, & s'estant jetté dans leur bateau se sauverent à terre: l'autre navire alla donner du bout à terre & se brisa en plusieurs pièces, & en mesme temps l'esquippage se sauva à terre comme l'autre, & demeura seulement ung marinier qui ne s'estoit peu sauver à cause qu'il estoit boiteux & ung peu malade, lequel nous dit que les dicts vaisseaux perdeus estoient de Dieppe. Il y a fort belle entrée au dict port de Mousquitte de plus de deux mille pas de large, & y a ung banc de sable à ouvert, de façon qu'il faut ranger la grand terre du costé de l'est pour entrer audict port, auquel il y a bon ancreage: & y a une isle dedans où l'on se peut mettre à l'abry du vent qui frappe droict dans le dict port. Ce lieu est assez plaisant pour la quantité des arbres qui y sont: la terre est assez haulte; mais il y a telle quantitté de petites mouches, comme chesons ou coufins qui piquent de si estrange façon, que sy l'on s'endormoit & que l'on en fust picqué au visage, il esleveroit au lieu de la piqueure des bussolles enflés de couleur rouge, qui rendroient la personne difforme.

Ayans apprins de ce marinier boiteux pris dans ledict navire françois, qu'il y avoit traize grands vaisseaux tant françois, anglois que flaments, armés15/19 moitye en guerre moitye en marchandise, nostre admiral se resolut de les aller prendre au port St Nicolas, où ils estoient, & pour ce se prépara avec trois galions du port de cinq cents thonneaux chacun & quatre pataches, & allasmes le soir mouiller l'ancre à une radde que l'on nomme Monte Cristo, qui est fort bonne & à l'abry du su, de l'est & de l'ouest, & est remarquée d'une montaigne qui est droit devant ladicte radde, sy haulte que l'on la descouvre de quinze lieux à la mer: la dicte montaigne fort blanche & reluisante au soleil, & deux lieux autour dudict port est terre assez basse, couverte de quantité de bois, & y a fort bonne pescherye & ung bon port au dessoubs du dict Monte Cristo, qui est figuré en la page suivante64.

Le lendemain matin nous feusmes au cap St Nicolas pour y trouver les dicts vaisseaux, & sur les trois heures nous arrivasmes dans la baye dudict cap, & mouillasmes l'ancre le plus près qu'il nous feust possible, ayant le vent contraire pour entrer dedans65.

Ayant mouillé l'ancré nous apperceusmes les vaisseaux desdicts marchands dont nostre admirante se pesiouit fort, s'asseurant de les prendre. Toutte la nuict nous fismes tout ce qu'il estoit possible pour essayer d'entrer dans ledict port, & le matin veneu l'admirante print conseil des cappitaines & pillottes de ce qui estoit à faire: ils luy dirent qu'il falloit juger au pire de ce que l'ennemy pouroit faire pour se sauver, qu'il estoit impossible de fuir sinon16/20 à la faveur de la nuict, ayant le vent bon, ce qu'ils ne se hazarderoient pas de fere le jour, voiant les sept vaisseaux d'armes, & qu'aussy s'ils vouloient faire resistance qu'ils se tiendroient à l'entrée dudict port, leurs navires amarés devant & derrière, tous leurs canons d'une bande & leurs hauts bien pavoisés de cables & de cuirs, & que s'ils se voioient avoir du pire, ils abandonneroient leurs navires & se jetteroient en terre, pour à quoy remédier ledict admirante debvoit faire advancer ses vaisseaux le plus près du port qu'il pourroit pour les batre à coups de canon, & faire désendre cent des meilleurs soldats à terre pour empescher les ennemis de s'y sauver. Cela fust resolu, mais leurs ennemis ne firent pas ce que l'on avoit pensé: ains ils se préparèrent toute la nuict, & le matin veneu ils se mirent à la voille, vindrent pour nous gaigner le vent droict à nos vaisseaux, contre lesquels il leur falloit necessairement passer. Cette resolution fist changer de courage aux Espaignols & adoucir leurs rodomontades: ce fust donc à nous à lever l'ancre avec telle promptitude que dans le navire de l'admirande l'on couppa le câble sur les escubbiers, n'ayans loisir de lever leur ancre: ainsy nous fismes aussy à la voille, chargeants & estants chargés de canonnades. En fin ils nous gaignerent le vent, nous ne laissant pas de les suivre tout le jour & la nuict ensuivant jeusques au matin que nous les vismes à quatre lieux de nous: ce que voiant notre admirante il laissa ceste poursuitte pour continuer nostre route; mais il est bien certain que s'il eust voulu il les eust pris, ayant de meilleurs vaisseaux, plus d'hommes & de munitions17/21 de guerre: & ne furent les vaisseaux estrangers preservez que par la faute de courage des Espaignols.

Durant ceste chasse, il ariva une chose digne de rizée qui mérite d'estre recitée. C'est que l'on vist vue patache de quatre ou cinq thonneaux mellée parmy nos vaisseaux: l'on demanda plusieurs foys d'où elle estoit, avec commandement d'amener leurs voilles; mais l'on n'eust aucune responce, combien que l'on luy eust tiré des coups de canon, ains allans tousjours au gré du vent, ce qui meut nostre amirande de la faire chasser par deux de nos pataches, qui en moins de deux heures furent à elle & l'abordèrent, criant tousjours que l'on amenast leurs voilles sans avoir aucune response, ny sans que leurs soldats voulussent se jeter dedans, encores que l'on ne vist personne sur le tillac. En fin leur cappitainne de nos pataches, qui disoient que ce petit vaisseau estoit gouverné par ung diable, y firent entrer par menaces des soldats jusques à vingt, qui n'y trouverent rien, & prindrent seulement leurs voilles & laisserent le corps de ceste patache à la mercy de la mer. Ce rapport faict à l'admirante, & la prehension que les soldats avoient eu donna matière de rire à tous.

Laissant ladicte Ille St Domingue, nous continuasmes nostre route à la Neufve Espaigne. Ladicte Isle sera figurée en la page suivante66.

La dicte isle de St Domingue est grande, ayant cent cinquante lieues de long & soixante de large, fort fertille en fruicts, bestail & bonnes marchandizes,18/22 comme sucre, canisiste, gingenbre, miel de cannes, coton, cuir de boeuf & quelques foureures. Il y a quantité de bons ports & bonnes raddes, & seullement une seulle ville nommée l'Espaignolle67, habitée d'Espaignolz; le reste du peuple sont Indiens, gens de bonne nature & qui ayment fort la nation françoise, avec laquelle ils trafficquent le plus souvent qu'ils peuvent en fere, toutesfois c'est à desçu des Espaignolz. C'est le lieu aussy ou les François traffiquent le plus en ces quartiers là, & là où ils ont le plus d'accès, quoy que peu libre.

Note 67: (retour) Aujourd'hui Saint-Domingue.

Ceste terre est assez chaude, en partie montaigneuse; il n'y a aucunne mines d'or ny d'argent, mais seullement de cuivre 68.

Partant donc de ceste isle, nous allasmes costoyer l'isle de Cuba, à la bande du su, terre assez haulte. Nous allasmes reconnoistre de petites isles qui s'appellent les Caymanes69, au nombre de six ou sept: en trois d'iscelles il y a trois bons ports, mais c'est ung dangereux passage, pour les basses & bancs qu'il y a, & ne faict bon s'y advanturer qui ne sçait bien la routte.

Nous mouillasmes l'ancre entre les isles, & y fusmes ung jour: je mis pied à terre en deux d'icelles, & vis ung très beau havre fort agréable. Je cheminay une lieue dans la terre au travers des bois qui sont fort espais, & y prins des lappins70 qui y sont en grande quantité, quelques oiseaux, & un lézard gros comme la cuisse, de couleurs grise & feuille morte.

19/23Ceste isle est fort unie, & toutes les autres de mesmes: nous feusmes aussy en terre en l'autre qui n'est pas sy agréable, mais nous en apportasmes de très bons fruicts, & y avoit telle quantité d'oiseaux, qu'à nostre entrée il s'en leva tel nombre qu'à plus de deux heures après l'air en estoit remply, & d'autres qui ne peuvent voller, de façon que nous en prenions assez aisement: ils sont gros comme une oye, la teste fort grosse, le bec fort large, bas sur les jambes, les pieds sont comme ceux d'une poulle d'eau. Quand les oyseaux sont plusmés, il n'y a pas plus gros de chair qu'une turtre, & est de fort mauvais goust71. Nous levasmes l'ancre le mesme jour au soir avec fort bon vent, & le lendemain sur les trois heures après midy nous arivasmes à ung lieu qui s'appelle La Sonde 72, lieu très dangereux, car à plus de cinq lieues de là ce ne sont que basses, fors ung canal qui contient... 73 lieues de long & trois de large. Quand nous fusmes au milieu du dict canal, nous mismes vent devant, & les mariniers jetterent leurs lignes hors pour pescher du poisson dont ils pescherent si grande quantité que les mariniers ne pouvoient fournir à mettre dans le bord des vaisseaux: ce poisson est de la grosseur d'une dorée 74, de couleur rouge, fort bon sy on le mange frais, car il ne se garde & saumure, & se pourit incontinent. Il faut avoir tousjours la sonde en la main en passant ce canal, à la sortye duquel l'une de nos pataches se20/24 périt en la mer sans que nous en peussions sçavoir l'occasion: les soldats & mariniers se sauverent à la nage, les uns sur des planches, autres sur des advirons, autres comme ils pouvoient, & revindrent de plus de deux lieues 75 à nostre vaisseau, qu'il trouverent bien à propos, & les fimes recepvoir par nos bateaux qui alloient au devant d'eux.

Note 73: (retour) Lacune dans le ms. D'après la carte de l'auteur, ce canal a plus de trente lieues de long.

Note 74: (retour) Sparus aurata (LINN.), Brame de mer. Celui de Bahama s'appelle «porgy.» (Ed. Soc. Hakl.)

Note 75: (retour) M. de Puibusque et le traducteur de la Société Hakluyt ont trouvé ici une lacune; la feuille du manuscrit original n'était que repliée.

Huict jours après nous arivasmes à St Jean de Luz 76, qui est le premier port de la Neufve Espaigne, où les gallions du Roy d'Espaigne vont tous les ans pour charger l'or, l'argent, pierreries & la cochenille, pour porter en Espaigne. Ce dict port de St Jean de Luz est bien à quatre cents lieues de Portoricco. En ceste isle il y a une fort bonne forteresse, tant pour la situation que pour les bons ramparts, bien munie de tout ce qu'il luy est necessaire, & y a deux cents soldats en garnison, qui est assez pour le lieu. La forteresse comprend toute l'ille, qui est de six cents pas de long & de deux cents cinquante pas de large: outre laquelle forteresses21/25 y a des maisons basties sur pilloties dans l'eau, & plus de six lieues à la mer, & ne sont que basses qui est cause que les vaisseaux ne peuvent entrer en ce port s'ils ne sçavent bien l'entrée du canal, pour laquelle entrée faut mettre le cap au surouest, mais est bien le plus dangereux port que l'on sçauroit trouver, qui n'est à aucun abry que de la forteresse du costé du nord, & y a aux muralles de la forteresse plusieurs boucles de bronze où l'on amare des vaisseaux qui sont quelque fois sy pressez les ungs contre les autres, que quand il vente quelque vent de nord, qui est fort dangereux, que les dicts vaisseaux se froissent, encor qu'ils soient amarés devant & derrière. Le dict port ne contient que deux cents pas de large & deux cents cinquante de long. Et ne tiennent ceste place que pour la commodité des gallions qui viennent comme dit est, d'Espaigne, pour charger les marchandises or & argent qui se tirent de la Neufve Espaigne.

Note 76: (retour) Voir Planche XXVIII.—Évidemment, il est question du fort et château de Saint-Jean d'Ulloa; mais portait-il ce nom quand Champlain y alla, ou bien Champlain a-t-il confondu Saint-Jean de Luz avec San Juan d'Ulloa? c'est un point contesté. Dans les cartes de Mercator et de Hondius, Amsterdam 1628, 10e édition, Saint-Jean d'Uloa est placé sur le vingt-sixième degré de latitude nord, à l'embouchure de la rivière De Lama (Rio del Norte). Villa-Rica est mis à la place actuelle de Vera-Cruz; mais il n'y est fait aucune mention soit de Saint-Jean d'Ulloa, soit de Saint-Jean de Luz; et, dans le Voyage de Gage 1625, cette ville est appelée San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz. «Le vrai nom de la ville est San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz, de celui du Vieux havre de Vera-Cruz, qui en est à six lieues. Mais le havre de l'ancien Vera-Cruz, ayant été trouvé trop dangereux pour les vaisseaux, à cause de la violence du vent de nort, fut entièrement abandonné par les Espagnols, qui se retirèrent à San Juan d'Ulhua, où leurs navires trouvèrent bon ancrage, grâce à un rocher qui sert de forte défense contre les vents; et, pour perpétuer la mémoire de cet heureux événement, qui arriva le Vendredi-Saint, ils ajoutèrent au nom de San Juan d'Ulhua, celui de la Vraie-Croix, emprunté au premier havre, qui fut découvert le Vendredi-Saint de l'année 1519.» (Gage, Voy. Mexico, 1625.)—Ed. Soc. Hakl.

Il y a de l'autre costé du chasteau, à deux mille pas d'iceluy en terre ferme, une petite ville nommée Bouteron77, fort marchande. A quatre lieues du dict Bouteron il y a encores une autre ville qui s'appelle Verracrux78, qui est en fort belle situation & à deux lieues de la mer.

Note 78: (retour) «Lavelle Croux,» dans la carte. Planche XXVII.

Quinze jours après nostre arrivée au dict St Jean de Luz, je m'en allay avec congé de nostre dict admiral, à Mechique 79, distant dudict lieu de cent lieux tousjours avant en terre. Il ne se peult veoir ny desirer ung plus beau païs que ce royaulme de22/26 la Nove Espaigne, qui contient trois cents lieues de long & deux cents de large.

Faisant ceste traverse à Meschique, j'admirois les belles forests que l'on rencontre, remplie des plus beaux arbres que l'on sçauroit souhaitter, comme palmes, cèdres, lauriers, oranges, citronneles, palmistes, goujaviers, accoyates, bois d'ebene80, Bresil81, bois de campesche82, qui sont tous arbres communs en ce pays là, avec une infinitté d'autres différentes sortes que je ne puis reciter pour la diversité, & qui donnent tel contentement à la veue qu'il n'est pas possible de plus, avec la quantité que l'on veoit dans les forests d'oiseaux de divers plumages. Apres l'on rencontre de grandes campaignes unies à perte veue, chargées de infinis trouppeaux de bestial, comme chevaux, mulets, boeufs, vaches, moutons & chevres, qui ont les pastures tousjours fraîches en toutes saisons, n'y ayant hiver, ains un air fort tempéré, ny chaud ny froid: il n'y pleut tous les ans que deux23/27 fois, mais les rozées sont sy grandes la nuict que les plantes en sont suffisamment arrozées & nourries. Outre cela, tout ce pays là est décoré de fort beaux fleuves & rivieres, qui traversent presque tout le royaulme, & dont la pluspart portent batteaux. La terre y est fort fertille, rapportant le bled deux fois en l'an & en telle quantité que l'on sçauroit desirer, & en quelque saison que ce soit il se trouve tousjours du fruicts nouveaux très bons dans les arbres, car quand un fruict est à maturité, les autres viennent & se succedent ainsy les ungs aux autres, & ne sont jamais les arbres vuides de fruicts, & tousjours verds. Sy le Roy d'Espaigne vouloit permettre que l'on plantast de la vigne au dict royaulme, elle y fructiffiroit comme le bled, car j'ay veu des raizins provenans d'un cep que quelqu'un avoit planté pour plaisir, dont chacun grain estoit aussy gros qu'un pruniau, & long comme la moitye du poulce, & de beaucoup meilleurs que ceux d'Espaigne. Tous les contentements que j'avois eus à la veue des choses sy agréables n'estoient que peu de chose au regard de celuy que je receus lors que je vie ceste belle ville de Mechique, que je ne croiois sy superbement bastye de beaux temples, pallais & belles maisons, & les rues fort bien compassées, où l'on veroit de belles & grandes boutiques de marchands, plaines de toutes sortes de marchandises très riches. Je crois, à ce que j'ay peu juger, qu'il y a en ladicte ville douze à quinze mil Espaignols habitans, & six fois autant d'Indiens, qui sont crestiens aussy habitans, outre grand nombre de naigres esclaves. Ceste ville est environnée d'un estang24/28 presque de tous costés, hors mis en ung endroit qui peut contenir viron trois cents pas de long, que l'on pourroit bien coupper & fortiffier, n'ayant à craindre que de ce costé, car de tous les autres il y a plus d'une lieue jusques aux bords dudict estang, dans lequel il tombent quatres grandes rivieres qui sont fort avant dans la terre, & portent batteaux: l'une s'appelle riviere de Terre-Ferme, une autre riviere de Chille, l'autre riviere de Caiou, & la quatriesme riviere de Mechique, dans laquelle se pesche grande quantité de poissons de mesmes especes que nous avons par deçà, & fort bon. Il y a le long de ceste riviere grande quantité de beaux jardins & beaucoup de terres labourables fort fretille83.

Note 80: (retour) Voir, plus loin. Planche LVI. Le traducteur de la Société Hakluyt a rendu par good Bresil ces mots bois d'ebene Bresil. Il a lu sans doute bois de bon Bresil.

Note 81: (retour) Coesalpinia. Il y a deux espèces de bois de Brésil employés dans la teinture: Coes. Echinata (LAMARCK), et Coes. Sappan (LINN.) Le premier est le Brésil, ou Brasillette de Pernambouc, grand arbre qui croît naturellement dans l'Amérique du Sud, employé dans le commerce pour la teinture rouge. Le second se retrouve dans l'Inde, où l'on s'en sert pour le même usage, et il est connu dans le commerce sous le nom de Brasillette des Indes, ou bois de Sappan. Plusieurs auteurs ont avancé que le nom de Brésil a été donné à ce bois de teinture parce qu'il vient du Brésil; malheureusement pour cette théorie, ce mot était employé bien avant la découverte du pays qui porte le même nom. «Le Brésil, dit Barros, porta d'abord le nom de Sainte-Croix, à cause de la croix qui y fut érigée; mais le démon, qui perd, par cet étendard de la croix, L'empire qu'il a sur nous et qui lui avait été enlevé par les mérites de Jésus-Christ, détruisit la croix, et fit appeler ce pays Brésil du nom d'un bois de couleur rouge. Ce nom a passé dans toutes les bouches, et celui de la sainte croix s'est perdu, comme s'il était plus important qu'un nom vînt d'un bois de teinture, plutôt que de ce bois qui donne la vertu à tous les sacrements, instruments de notre salut, parce qu'il fut teint du sang de Jésus-Christ qui y fut répandu.» Il est donc évident que le nom de Brésil fut donné au pays par les Portugais, après la découverte de Cabrai, à cause de la quantité de bois rouge qui y abonde. (Ed. Soc. Hakl. en substance.)

Note 82: (retour) Hoematoxyllum Campechianum. (LINN.) Ed. Soc. Hakl.