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Oeuvres par Maximilien Robespierre — Miscellaneous cover

Oeuvres par Maximilien Robespierre — Miscellaneous

Chapter 9: DISCOURS
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About This Book

A collection of political writings, petitions and personal letters that advocate civic virtue, legal equality, and popular sovereignty. A dedication invokes Rousseau as moral guide and frames the author's aim to align private conduct with public duty, while submitted cahiers record artisans' economic grievances, complaints about municipal overreach, and objections to trade measures that threaten subsistence. Other texts offer critiques of arbitrary policing, calls for transparent local governance, and shorter, more playful travel impressions that reveal observational wit. Taken together, the pieces mix argumentation, moral exhortation and anecdote to examine tensions between authority and the populace and to urge integrity and accountability in public life.

(40) France fait remarquer en note que cet alinéa et le suivant ont été bâtonnés d'un trait de plume. Il croit que Saint-Just est l'auteur de ce trait de plume. Il me paraît plutôt que c'est Robespierre lui-même, car Saint-Just a maintenu la phrase dans son rapport: "Tous les amis de Mirabeau se vantoient hautement qu'ils t'avoient fermé la bouche. Aussi tant qu'a vécu ce personnage affreux, tu es resté presque muet" (p. 10).

(41) Ce passage a été reproduit par Saint-Just: "Dans ce temps-là tu reprochais à un personnage rigide, dans un repas, qu'il compromettait la bonne cause, en s'écartant du chemin où marchoient Barnave et Lameth, qui abandonnoient le parti populaire" (p. zo). C'est en mai 1791, sur l'affaire des colonies, que Robespierre rompit définitivement avec les Lameth et Barnave. Mais leur évolution à droite datait déjà de quelques mois.

(42) Mots barrés: les derniers numéros (France).

(43) Mots barrés: qui avait fort improuvé la… assez entachée d'aristocratie (France).

(44) Saint-Just a recueilli cette anecdote en l'enjolivant dans son rapport: "On racontoit comme une preuve de la bonhomie de Fabre, que celui-ci se trouvant chez Desmoulins au moment où il lisoit à quelqu'un l'écrit dans lequel il demandoit un comité de clémence pour l'aristocratie, et appeloit la Convention la Cour de Tibère, Fabre se mit à pleurer. Le crocodile pleure aussi." (p. 19).

(45) Je n'ai pas retrouvé ce passage dans le rapport de Saint-Just.

(46) Voir la séance des Jacobins du 18 nivôse an II.

(47) Mots barrés: aux crimes des conspirateurs (France).

(48) "Faux ami, tu disois, il y a deux jours, du mal de Desmoulins, instrument que tu as perdu et tu lui prêtois des vices honteux." (Rapport de Saint-Just, p. 17.)

(49) Cette dernière entrevue de Danton avec Robespierre doit être distincte de celle que Daubigny a racontée dans ses Principaux événements, p. 49, car Daubigny ne nomme pas Laignelot parmi les convives du repas chez Humbert. Il doit s'agir de l'entretien rapporté dans les Mémoires de Barras.

(50) Les pressentiments de Robespierre étaient justifiés. Laignelot, qui était un ami de Daubigny (Principaux événements, p. 98), se rangera parmi les thermidoriens.

(51) Mots barrés: n'a jamais (France). Cet homme désigne Danton.

(52) A l'Assemblée électorale du département de Paris qui nomma les députés à la Convention.

(53) Mot barré: projets (France).

(54) Mots barrés: Fabre s'était fait fournisseur de l'armée, il avait (France). "Tu enrichis Fabre pendant ton ministère." (Rapport de Saint-Just, p. 12).

(55) Voir notre article: Fabre d'Eglantine, fournisseur aux armées, dans les Annales révolutionnaires, 1911, t. IV, p. 532-534.

(56) n ne peut s'agir ici que du premier rapport de Saint-Just fait devant les Comités et que Robespierre a sous les yeux quand il écrit ses notes.

(57) "Tu donnas des ordres pour sauver Duport; il s'échappa au milieu d'une émeute concertée à Melun par tes émissaires pour fouiller une voiture d'armes." (Saint-Just, p. 12). Adrien Duport fut détenu dix jours dans les prisons de Melun. Un jugement du tribunal de cette ville, rendu sur l'initiative de Danton, le remit en liberté le 17 septembre 1792. Voir les lettres de Danton publiées par Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, t. III, p. 354 et 557. Robespierre présente les faits d'une façon plus exacte que Saint-Just.

(58) Sur le rôle de Danton dans l'élargissement des deux chefs feuillants Charles Lameth et Adrien Duport, voir les extraits des mémoires de Théodore Lameth, que nous avons publiés dans les Annales révolutionnaires, 1913, t. VI, p. 9-13 et 17-27. Avec son cynisme ordinaire, Danton prétendra devant le tribunal révolutionnaire qu'il avait donné "les ordres les plus précis pour arrêter Duport".

(59) Voir la conversation que Robespierre eut avec Petion et Danton à la Commune, le 4 septembre, dans la brochure de Petion intitulée: Discours sur l'accusation intentée à Robespierre, Bûchez et Roux, t. XXI, p. 107-108.

(60) Ce passage n'est que le développement d'une note plus sommaire de Robespierre, que nous avons publiée en tête, p. 84.

(61) Exact. Voir la lettre de Kellermann, en date du 21 septembre 1792, où il fait un vif éloge de Dumouriez. Archives parlementaires, t. LII, p. 100.

(62) Voir le discours de Dumouriez à la barre de la Convention le 12 octobre 1792. Archives parlementaires, t. LII, p. 472.

(63) "Les traîtres n'étoient que trop unis pour notre malheur: dans toutes leurs lettres à la Convention, dans leurs discours à la barre, ils se traitoient d'amis et tu étois le leur. Le résultat de l'ambassade de Fabre fut le salut de l'armée prussienne, à des conditions secrètes que ta conduite expliqua depuis." (Saint-Just, p. 13.)

(64) Mot barré: or (France).

(65) Mots barrés: qui se croient (France).

(66) "Le parti de Brissot accusa Marat; tu te déclaras son ennemi; tu t'isolas de la Montagne dans les dangers qu'elle courait. Tu te fis publiquement un mérite de n'avoir jamais dénoncé Gensonné, Guadet et Brissot, tu leur tendois sans cesse l'olivier, gage de ton alliance avec eux contre le peuple et les républicains sévères. La Gironde te fit une guerre feinte…" (Saint-Just, p. 12.)

(67) Le 4 septembre à la mairie.

(68) "Méchant homme, tu as comparé l'opinion publique à une femme de mauvaise vie; tu as dit que l'honneur étoit ridicule, que la gloire et la postérité étoient une sottise." (Saint-Just, p. 17.)

(69) Mots barrés: tous les soirs (France).

(70) Exact. On n'a que l'embarras de les nommer: Westermann, Fabre d'Eglantine, Villain dit d'Aubigny, Latouche-Chephtel, Lalligant-Morillon, Osselin, etc.

(71) "Tu disois que des maximes sévères feroient trop d'ennemis à la République." (Saint-Just, p. 14.)

(72) Mots barrés: il me disoit un jour (France).

(73) Mot barré: me (France).

(74) Mots barrés: en feignant de partager nos principes (France).

(75) "Tu te trouvois dans des conciliabules avec Wimpfen et d'Orléans." (Saint-Just, p. 14.) Saint-Just a supprimé le nom de Robert.

(76) Mot barré: persuader (France).

(77) Mot barré: impuissante (France).

(78) Mots barrés: de l'Univ… (France).

(79) Chabot dans sa réponse à Lanjuinais (séance de la Convention du 16 décembre 1792) et Camille Desmoulins (dans son Histoire des Brissotins) ont reconnu que Robespierre combattit la candidature de Philippe-Egalité à la Convention.

(80) Saint-Just a inséré tout ce passage dans son rapport: "Ce fut toi qui fis nommer Fabre et d'Orléans à l'assemblée électorale où tu vantas le premier comme un homme très adroit et où tu dis du second que, prince du sang, sa présence au milieu des représentants du peuple leur donneroit plus d'importance aux yeux de l'Europe. Chabot vota en faveur de Fabre et d'Orléans" (p. 12).

(81) Mot barré: présentée (France).

(82) C'est le 27 mars 1793, au moment où les premiers bruits de la trahison de Dumouriez arrivaient à Paris, que Robespierre proposa à la Convention de décréter que tous les parents de Capet seraient tenus de sortir sous huit jours du territoire français.

(83) Mot barré: cherchèrent (France).

(84) C'est dans la séance du 4 avril 1793 que Philippe-Egalité et Sillery furent décrétés d'arrestation à vue, sous la garde d'un gendarme. Sillery demanda lui-même que les scellés fussent apposés sur ses papiers. "Quand il s'agira de punir les traîtres, dit-il, si mon gendre est coupable, je suis ici devant l'image de Brutus; je fais le jugement qu'il porta contre son fils." (Archives parlementaires, t. LXI, p. 301).

(85) "Fabre et toi fûtes les apologistes de d'Orléans, que vous vous efforçâtes de faire passer pour un homme simple et très malheureux; vous répétâtes souvent ce propos. Vous étiez sur la Montagne le point de contact et de répercussion de la conjuration de Dumouriez, Brissot "t d'Orléans." (Saint-Just, p. 16.)

(86) Mot barré: maintenant (France).

(87) Mots barrés: il avoit été le rédacteur (France).

(88) Mots barrés: si on ne suppose pas un concordat tacite entre lui et La Fayette (France). Tout cet alinéa a passé presque textuellement dans le rapport de Saint-Just (p. 10 et 11). Sur le rôle de Danton dans l'affaire du Champ-de-Mars, voir mon livre sur Le Club des Cordeliers pendant la crise de Varennes et l'article de M. G. Rouanet: Danton en juillet 1791, dans les Annales révolutionnaires, 1910, t. III, p. 514-521.

(89) "Que dirai-je de ton lâche et constant abandon de la cause publique au milieu des crises, où tu prenois toujours le parti de la retraite?" (Saint-Just, p. 11.)

(90) Mots barrés: contre les persécutions (France).

(91) Voir notre article: Danton sous la Législative, dans les Annales révolutionnaires, t. V. 1912, p. 301-324, et notre livre Danton et la Paix.

(92) Mots barrés: une portion (France).

(93) Mots barrés: que son intention étoit de (France).

(94) Sur les intrigues de Danton et de ses amis avec la Cour, à la veille du 10 août, voir notre article: Westermann et la Cour à la veille du 10 août (Annales révolutionnaires, 1917, t. IX, p. 398 et sq.) et l'extrait des Essais historiques de Beaulieu sur les rapports de Fabre d'Eglantine avec le ministre de la Marine Dubouchage (Annales révolutionnaires, 1914, t. VII, p. 565). Tout ce passage des notes de Robespierre a passé dans le rapport de Saint-Just (p. 11 et 12). Le mémorial de Lucile Desmoulins confirme l'exactitude des notes de Robespierre sur l'attitude de Danton dans la nuit du 9 au 10 août.

(95) Mot barré: comment (France).

(96) "Tu nous avois dit: je n'aime point Marat." (Saint-Just, p. 15.) C'est à la séance du 25 septembre 1792 que Danton répondit aux attaques girondines en désavouant Marat. "Il existe, il est vrai, dans la députation de Paris, un homme dont les opinions sont pour le parti républicain ce qu'étoient celles de Royou pour le parti aristocratique: c'est Marat. Assez et trop longtemps on m'a accusé d'être l'auteur des écrits de cet homme. J'invoque le témoignage du citoyen qui vous préside [Petion]…, etc."

(97) Quand Louvet attaqua Robespierre, le 29 octobre 1792, Danton garda en effet le silence sur ses accusations. Dans cette même séance, il se désolidarisa une fois de plus d'avec Marat et il ajouta: "Je le déclare hautement, parce qu'il est temps de le dire, tous ceux qui parlent de la faction Robespierre sont à mas yeux ou des hommes prévenus ou de mauvais citoyens."

(98) Mots barrés: il se vanta même (France).

(99) Voir notamment le discours de Danton, en date du 21 janvier 1793: "Je vous interpelle, citoyens, vous qui m'avez vu dans le ministère, de dire si je n'ai pas porté l'union partout. Je vous adjure, vous Petion, vous Brissot, je vous adjure tous, car enfin, je veux me faire connaître; je vous adjure tous, car enfin je veux être connu, etc." Celui du 27 mars 1793: "Etouffons nos divisions; je ne demande pas de baisers partiels, les antipathies particulières sont indestructibles, mais il y va de notre salut…"

(100) Mots barrés: se défendit (France).

(101) Allusion à la séance du 1er avril 1793. Accusé par Lasource de complicité avec Dumouriez, Danton se taisait quand l'extrême gauche se leva tout entière et l'invita à monter à la tribune pour se disculper.

(102) Mots barrés: il commençait par un éclat de tonnerre et finissait par des propositions de paix. Il montrait la colère du p… (France).

(103) Mots barrés: parla comme un orateur du côté droit (France). Voir les séances de la Convention des 27 et 30 mars 1793.

(104) Danton défendit adroitement le général Stengel contre Carra, à la séance du 10 mars 1793; quand ce général et son collègue Lanoue furent interrogés à la barre, le 28 mars, Danton intervint encore en leur faveur.

(105) Danton fit l'éloge de Beurnonville à la séance du 11 mars 1793. Tout l'essentiel de ce passage est passé dans le rapport de Saint-Just: "Dans les débats orageux, on s'indignoit de ton absence et de ton silence; toi, tu parfois de la campagne, des délices de la solitude et de ta paresse; mais tu savois sortir de ton engourdissement pour défendre Dumouriez, Westermann, sa créature vantée et les généraux ses complices" (p. 13).

(106) Danton demande de nouvelles levées d'hommes le 10 mars, le 27 mars, le 31 mars 1793. Saint-Just a repris, en l'aggravant, l'accusation de Robespierre: "Tu savois amortir le courroux des patriotes; tu faisois envisager nos malheurs comme résultant de la foiblesse de nos armées, et tu détournois l'attention de la perfidie des généraux pour t'occuper des nouvelles levées d'hommes" (p. 13). Saint-Just a même soupçonné que Danton poussait à ces levées dans une intention scélérate: "A ton retour de la Belgique, tu provoquas la levée en masse des patriotes de Paris pour marcher aux frontières. Si cela fût alors arrivé, qui auroit résisté à l'aristocratie qui avoit tenté plusieurs soulèvements? Brissot ne désiroit point autre chose, et les patriotes mis en campagne n'auroient-ils pas été sacrifiés? Ainsi se trouvoit accompli le voeu de tous les tyrans du monde pour la destruction de Paris et de la liberté" (p. 14).

(107) Voir l'article de M. G. Rouanet: Danton et la mort de Louis XVI (Annales révolutionnaires, 1916, t. VIII, p. 1-33); et nos articles: Danton, Talon, Pitt et la mort de Louis XVI (Ibid., p. 367-376), Danton, Dannon, Pitt et M. J. Holland-Rose (Ibid., t. IX, p. 103 sq.) et notre livre Danton et la Paix.

(108) C'est dans son discours du 1er avril 1793 que Danton fit l'éloge de Delacroix: "Oui, sans doute, j'aime Delacroix; on l'inculpe parce qu'il a eu le bon esprit de ne pas partager, je le dis franchement, je le tiens de lui, parce qu'il n'a pas voulu partager les vues et les projets de ceux qui ont cherché à sauver le tyran…, parce que Delacroix s'est écarté, du fédéralisme et du système perfide de l'appel au peuple…, etc." (Discours de Danton, édition Fribourg, p. 352-353).

(109) Saint-Just a accentué dans son rapport ce passage de Robespierre: "Tu t'associas dans tes crimes Lacroix, conspirateur depuis longtemps décrié, avec l'âme impure duquel on ne peut être uni que par le noeud qui associe des conjurés. Lacroix fut de tout temps plus que suspect: hypocrite et perfide, il n'a jamais parlé de bonne foi dans cette enceinte; il eut l'audace de louer Mirabeau; il eut celle de proposer le renouvellement de la Convention; il tint la même conduite que toi avec Dumouriez; votre agitation étoit la même pour cacher les mêmes forfaits. Lacroix a témoigné souvent sa haine pour les jacobins" (p. 13).

(109 bis) France fait remarquer que les huit alinéas précédents sont bâtonnés sur le manuscrit.

(110) Mot barré: douleur (France).

(111) Mots barrés: voulant faire arrêter (France).

(112) Le dimanche 2 juin 1793, au moment où la Convention s'aperçut qu'elle était cernée par la garde nationale parisienne, Danton s'indigna, demanda une enquête du Comité de Salut public et s'écria: "Je me charge, en son nom, de remonter à la source de cet ordre [donné par Hanriot]. Vous pouvez comptez sur son zèle à vous présenter les moyens de venger vigoureusement la majesté nationale, outragée en ce moment."

(113) Mots barrés: bassesse et le lâche syst… (France).

(114) Mots barrés: après avoir fait cet ouvrage, il aborde Hanriot à la buvette et… (France).

(115) Mots barrés: que lui et quelques-uns de ses collègues (France).

(116) "Tu vis avec horreur la révolution du 31 mai. Hérault, Lacroix et toi demandâtes la tête d'Hanriot, qui avoit servi la liberté, et vous lui fîtes un crime du mouvement qu'il avoit fait pour échapper à un acte d'oppression de votre part. Ici, Danton, tu déployas ton hypocrisie: n'ayant pu consommer ton projet, tu dissimulas ta fureur; tu regardas Hanriot en riant, et tu lui dis: N'aie pas peur, vas toujours ton train, voulant lui faire entendre que tu avois eu l'air de blâmer par bienséance, mais qu'au fond tu étois de son avis. Un moment après tu l'abordas à la buvette et lui présentas un verre d'un air caressant, en lui disant: Point de rancune. Cependant, le lendemain tu le calomnias de la manière la plus atroce, et tu lui reprochas d'avoir voulu t'assassiner. Hérault et Lacroix t'appuyèrent." (Saint-Just, p. 16.)

(117) Dans le rapport de Saint-Just, ces traits précis ont disparu sous cette affirmation vague: "Ne t'es-tu pas opposé à la punition des députés de la Gironde?" (p. 16).

(118) C'est à la séance du 7 juin 1793 que Danton fit cette proposition.

(119) "Mais n'as-tu pas envoyé depuis un ambassadeur à Petion et à Wimpfen dans le Calvados?" (Saint-Just, p. 16). Voir à ce sujet notre étude: Danton et Louis Comte, dans les Annales révolutionnaires, 1912, t. V, p. 641-660.

(120) A la séance du 11 août 1793, Delacroix déclara que la mission de la Convention était terminée et qu'on devait prendre les mesures nécessaires pour mettre en vigueur la Constitution nouvelle proclamée la veille dans la grande Fédération anniversaire du 10 août Saint-Just a retenu ce grief (p. 20).

(121) Le 6 pluviôse, Delacroix fit voter par acclamation la suppression de l'esclavage dans les colonies françaises. Danton appuya Delacroix. On voit que Robespierre désapprouvait cette politique qu'il avait déjà blâmée comme imprudente quand Brissot en était le protagoniste. Saint-Just a laissé tomber cette observation de Robespierre.

(122) Mot barré: Constitution (France).

(123) Mots barrés: il mettroit (France).

(124) Saint-Just a développé tout ce passage: "Tu provoquas une insurrection dans Paris; elle étoit concertée avec Dumouriez; tu annonças même que s'il falloit de l'argent pour la faire, tu avois la main dans les caisses de la Belgique. Dumouriez vouloit une révolte dans Paris pour avoir un prétexte de marcher contre cette ville de la liberté, sous un titre moins défavorable que celui de rebelle et de royaliste. Toi qui restois à Arcis-sur-Aube avant le 9 août, opposant ta paresse à l'insurrection nécessaire, tu avois retrouvé ta chaleur au mois de mars pour servir Dumouriez et lui fournir un prétexte honorable de marcher sur Paris. Desfieux, reconnu royaliste et du parti de l'étranger, donna le signal de cette fausse insurrection. Le 10 mars, un attroupement se porta aux Cordeliers, de là à la Commune…" (Saint-Just, p. 14-15.)

(125) Le bruit courut en effet qu'une amnistie générale serait votée pour la fédération du 10 août, et Hébert consacra à la combattre plusieurs numéros du Père Duchesne. A la séance du 2 août, comme une députation de Nantais demandait l'indulgence en faveur du général Beysser et du député Coustard, compromis dans la révolte fédéraliste, Danton profita de l'occasion pour insinuer l'idée de l'amnistie: "La Convention, dit-il, sait que les hommes égarés se réuniront toujours à la masse, mais elle a cru différer à la conversion de ceux qui veulent fédéraliser le peuple… Elle désire que, le 10 août, vous resserriez le noeud de la fraternité." Saint-Just a relevé à la charge de Danton cette proposition indirecte d'amnistie (p. 15). Sur cette amnistie, voir notre livre Danton et la Paix.

(126) France nous apprend que les trois alinéas précédents sont biffés d'un trait sur le manuscrit.

(127) On lit en effet dans le "précis et relevé des matériaux sur la conspiration dénoncée par Chabot et Bazire", que nous avons publié sous le titre: Un rapport dantoniste sur la conspiration de l'étranger, sous la rubrique faits, la phrase suivante: "les dénonciations contre Dillon, Castellane, etc." (Annales révolutionnaires, 1916, t. VIII, p. 255). Il ne me semble donc pas douteux que c'est à ce document que se réfère Robespierre, et il est ainsi prouvé, comme je l'avais supposé dès le premier moment, que ce rapport anonyme est bien l'oeuvre de Fabre d'Eglantine.

(128) Desmoulins essaya de prendre la défense du royaliste Dillon, d'abord à la tribune de la Convention, le n juillet 1793, puis dans un pamphlet qu'il intitula Lettre au général Dillon en prison aux Madelonnettes. Voir, sur l'affaire Dillon, la fin de notre article: Les divisions de la Montagne, la chute de Danton (Annales révolutionnaires, 1913, t. VI, p. 228 sq.).

(129) Saint-Just, dans son rapport, est très bref sur Westermann. Il se borne à le qualifier sommairement de complice de Dumouriez. Il est certain que l'aventurier alsacien échappa à toutes les poursuites aussi longtemps que les dantonistes furent influents. En avril 1793, il sort blanchi de l'enquête ordonnée contre lui pour sa conduite à Lille au moment de la trahison de Dumouriez (Voir notre article: Westermann et la Cour à la veille du 10 août). En juillet 1793, enquêté de nouveau pour son rôle dans la défaite de Châtillon-en-Vendée, il est de nouveau blanchi par Julien de Toulouse, malgré les adjurations de Marat, qui attaque à ce sujet Danton, etc. Quand Fouquier-Tinville décerna un mandat d'arrêt contre Westermann, comme compromis dans le procès de Fabre et de ses complices, Couthon dut faire ratifier l'arrestation par la Convention elle-même, parce que, dit-il, le 13 germinal, "il existe un décret qui porte que le général ne pourra être mis en état d'arrestation sans qu'au préalable la Convention en ait été instruite". Il s'agit du décret du 18 nivôse an II rendu sur la motion de Lecointre.

(130) Danton fit voter, le 8 mars 1793, la nomination des commissaires de la Convention, qui se rendirent, le soir même, dans les sections de Paris pour enrôler les citoyens.

(131) On a vu plus haut que Saint-Just a adopté la version de Robespierre.

(132) Sur ce personnage, consulter mon livre La Révolution et les Etrangers, p. 104 et sq. Saint-Just a reproduit presque textuellement dans son rapport ces phrases de Robespierre (p. 15).

(133 et 134) Ces phrases ont passé presque littéralement dans le rapport de Saint-Just (p. 15). On trouvera les manifestes de Dumouriez: au tome LXI des Archives parlementaires.

(135) Le 10 avril 1793, les autorités girondines de Bordeaux saisirent, sur un courrier extraordinaire que le jacobin Desfieux envoyait à Toulouse, une série de correspondances très compromettantes, parmi lesquelles une lettre de Desfieux à son ami Grignon, qui ne laissaient aucun doute sur les projets d'insurrection du parti montagnard. Boyer-Fonfrède donna lecture de ces pièces à la Convention le 18 avril (Archives parlementaires, t. LXII). Desfieux avait obtenu du ministre des Affaires étrangères Lebrun, qui déjà l'avait envoyé en mission auprès de Dumouriez, une subvention de 4 000 livres pour payer les frais du courrier extraordinaire envoyé dans le Midi. Il dut en convenir lors de son procès au tribunal révolutionnaire. Les jacobins clairvoyants s'étonnèrent que Lebrun, dont les sympathies girondines étaient notoires, ait accordé une telle subvention à Desfieux qui ne cessait de dénoncer les girondins à la tribune du club et qui avait été un des principaux organisateurs du mouvement du 10 mars. Ils soupçonnèrent que Desfieux était de mèche avec les girondins et que l'arrestation du courrier envoyé à Bordeaux et à Toulouse était un coup monté. (Voir la déposition de Dufourny au procès d'Hébert). Ces soupçons prenaient une grande vraisemblance de l'attitude équivoque de Desfieux, qu'une pièce de l'armoire de fer (pièce 201) montrait comme un agent de la Cour en mars 1791, et dont le rôle dans la trahison de Dumouriez paraissait très louche. Desfieux avait d'ailleurs une fort mauvaise réputation. Il était intéressé avec Chabot au tripot de la Sainte-Amaranthe au Palais-Royal, et il fut accusé, lors de son procès, de percevoir dans ce tripot le dixième du produit du jeu, de part à demi avec Chabot. Quand celui-ci fut arrêté, un des premiers soins de Robespierre fut de faire mettre Desfieux sous les verroux. Comparez avec le texte de Robespierre le rapport de Saint-Just (p. 15): "Desfieux fit arrêter ses propres courriers à Bordeaux, ce qui donna lieu à Gensonné de dénoncer la Montagne et à Guadet de déclamer contre Paris."

(136) "Desfieux déposa depuis en faveur de Brissot au tribunal révolutionnaire" (Saint-Just, p. 15). Desfieux déposa, le 8 brumaire, au procès des girondins. Le texte de sa déposition, telle qu'elle est transcrite au Moniteur, est hostile à Brissot. Mais il est possible que les passages favorables à celui-ci aient été supprimés. Un dialogue s'engagea entre Desfieux et Brissot au cours de la déposition du premier. Brissot contesta certains faits et Desfieux ne lui répondit pas.

(137) Voir mon étude: Fabre d'Eglantine inventeur de la Conspiration de l'Etranger, dans les Annales révolutionnaires, 19x6, t. VIII, p. 311-335.

(138) L'agent de change Boucher déposa, le 4 frimaire, devant l'administration de police de la commune de Paris, que Proli déjeunait assez souvent chez lui avec Fabre d'Eglantine, Richer-Sérizy, Bentabole, etc. (Archives nationales, W 76).

(139) La déclaration de Fabre d'Eglantine, faite le 28 brumaire au Comité de Sûreté générale, ligure dans le recueil intitulé Pièces trouvées dans les papiers de Robespierre, imprimées en exécution du décret du 3 vendémiaire an III, p. 81-84. Voir mon livra sur L'affaire de la Compagnie des Indes.

(140) "Fabre professoit alors [pendant le ministère de Danton] hautement le fédéralisme et disoit qu'on diviseroit la France en quatre parties" (Saint-Just, p. 12). Je n'ai pas retrouvé le document où Fabre aurait exprimé l'opinion qui lui est reprochée par Robespierre et par Saint-Just.

(141) Mot barré: chef (France). Robespierre est revenu sur Proli dans son rapport sur la conspiration de l'étranger, publié dans les pièces trouvées chez lui en l'an III.

(142) Voir notre étude: Hérault de Séchelles était-il dantoniste? dans notre livre La Conspiration de l'Etranger.

(143) Mots barrés: il a été en relations avec tous les conspirateurs (France).

(144) Mots barrés: espions des cours (France).

(145) Au tribunal révolutionnaire, Hérault reconnut qu'il avait correspondu, en 1792, avec un prêtre réfractaire; mais il prétendit qu'il lui avait donné de bons conseils: "Je lui conseillois de se conformer aux lois et de ne point se plaindre de l'espèce d'anarchie dans laquelle nous vivions…" (Bulletin du tribunal, 4e partie, n° 23.)

(146) Il s'agit d'une lettre de Henin, notre chargé d'affaires à Constantinople, qui transmit au Comité de Salut public, le 11 novembre 1793, une communication écrite qu'il avait reçue de l'ambassadeur d'Espagne à Venise Las Cazas, contenant des révélations sur les séances du Comité de Salut public. Voir à ce sujet mon article: L'histoire secrète du Comité de Salut public, dans la Revue des questions historiques de janvier 1914. Barère déclare dans ses mémoires (t. II, p. 159-165) que Hérault avait fait porter chez lui une grande quantité de papiers diplomatiques qu'il aurait confiés à Proli, son ami. Comparez avec le texte de Robespierre le rapport de Saint-Just, p. 20: "Alors Hérault, qui s'étoit placé à la tête des affaires diplomatiques, mit tout en usage pour éventer les projets du gouvernement. Par lui les délibérations les plus secrètes du Comité sur les affaires étrangères étoient communiquées aux gouvernements ennemis."

(147) Pons de Boutier de Catus fut arrêté, le 25 ventôse an II, dans la maison de Hérault, par le Comité de surveillance de la section Le Peletier (Arch. nat. F7 4635). Hérault et Simond allèrent le réclamer. Déjà Hérault était allé réclamer Proli à la même section, quand elle l'avait mis en arrestation le 12 octobre 1793. Voir les lettres de l'administrateur de police Blandier, en date de ce jour (Arch. nat. F7 4574 83).

(147) Simond avait accompagné Hérault de Séchelles dans sa mission du Mont-Blanc. Il était lié, comme Hérault lui-même, avec le parti hébertiste. Du Mont-Blanc, il avait ramené une des soeurs de Bellegarde, dont l'autre, femme d'un colonel au service de la Sardaigne, était la maîtresse d'Hérault.

* * * * * * * * * *

[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours couronné par la Société royale des arts et sciences de Metz, sur les questions suivantes, proposées pour sujet du prix de l'année 1784: 1° Quelle est l'origine de l'opinion qui étend, sur tous les individus d'une même famille, une partie de la honte attachée aux peines infamantes que subit un coupable? 2° Cette opinion est-elle plus nuisible qu'utile? 3° Dans le cas où l'on se déciderait pour l'affirmative, quels seraient les moyens de parer aux inconvénients qui en résultent?

Texte du discours imprimé

Transcrit en français moderne]

DISCOURS

COURONNE
PAR LA SOCIETE ROYALE
DES ARTS ET DES SCIENCES DE METZ,

Sur les Questions suivantes, proposées pour sujet du Prix de l'année 1784.

1°. Quelle est l'origine de l'opinion, qui étend sur tous les individus d'une même famille, une partie de la honte attachée aux peines infâmantes que subit un coupable?

2°. Cette opinion est-elle plus nuisible qu'utile?

3°. Dans le cas où l'on se déciderait pour l'affirmative, quels seraient les moyens de parer aux inconvénients qui en résultent?

Par M. DE ROBESPIERRE, Avoc. en Parlement.

Quod genus hoc Hominum? Quaeve hunc tam barbara morem

Permittit Patria?

VIRG. AEn.

A AMSTERDAM,

ET se trouve A PARIS,

Chez J. G. MERIGOT, jeune, Libraire, quai des Augustins.

M. DCC. LXXXV.

DISCOURS

COURONNE
PAR LA SOCIETE ROYALE
DES ARTS ET DES SCIENCES DE METZ,

Sur les Questions suivantes, proposées pour sujet du Prix de l'année 1784.

1°. Quelle est l'origine de l'opinion, qui étend sur tous les individus d'une même famille, une partie de la honte attachée aux peines infâmantes que subit un coupable?

2°. Cette opinion est-elle plus nuisible qu'utile?

3°. Dans le cas où l'on se déciderait pour l'affirmative, quels seraient les moyens de parer aux inconvénients qui en résultent?

Messieurs,

C'est un sublime spectacle de voir les compagnies savantes, sans cesse occupées d'objets utiles à l'intérêt public, inviter le génie, par l'appât des plus flatteuses récompenses, à frapper sur les préjugés qui troublent le bonheur de la société.

Cette opinion impérieuse, qui voue à l'infamie les parents des malheureux qui ont encouru l'animadversion des lois, semblait avoir échappé jusqu'ici à leur attention. Vous avez eu la gloire, Messieurs, de diriger les premiers vers cet objet intéressant les travaux de ceux qui aspirent aux couronnes académiques. Un sujet si grand a éveillé l'attention du public; il a allumé parmi les gens de lettres une noble émulation. Heureux ceux qui ont reçu de la nature le génie nécessaire pour le traiter d'une manière qui réponde à son importance, et qui soit digne de la Société célèbre qui l'a proposé! Je suis loin de trouver en moi ces grandes ressources; mais je n'en ai pas moins osé vous présenter mon tribut: c'est le désir d'être utile; c'est l'amour de l'humanité qui vous l'offre; il ne saurait être tout à fait indigne de vous.

PREMIERE PARTIE.

La première des trois questions que j'ai à discuter pourra paraître, au premier coup d'oeil, offrir des difficultés insurmontables.

Comment découvrir l'origine d'une opinion qui remonte aux siècles les plus reculés? Comment démêler les rapports imperceptibles par lesquels un préjugé peut tenir à mille circonstances inconnues, à mille causes impénétrables? S'engager dans une pareille discussion, n'est-ce pas d'ailleurs s'exposer à rendre raison de ce qui n'est peut-être que l'ouvrage du hasard? N'est-ce pas vouloir chercher des règles au caprice et des motifs à la bizarrerie?

Telles sont les idées qui se présentèrent d'abord à mon esprit; mais j'ai réfléchi qu'en proposant cette question, vous aviez jugé par là même qu'elle n'était pas impossible à résoudre: votre autorité m'a séduit, et j'ai osé entreprendre cette tâche.

II m'a semblé d'abord qu'une observation très simple me découvrait les premières traces du préjugé dont je parle.

Quoique les bonnes et les mauvaises actions soient personnelles, j'ai cru remarquer que les hommes étaient partout naturellement enclins à étendre, en quelque sorte, le mérite ou les fautes d'un individu à ceux qui lui sont unis par des liens étroits. Il semble que les sentiments d'amour et d'admiration que la vertu nous inspire se répandent jusqu'à un certain point sur tout ce qui tient à elle; tandis que le mépris et l'indignation qui suivent le vice rejaillissent en partie sur ceux qui ont quelques rapports avec lui.

Tous les jours, on dit de cet homme, qu'il est l'honneur de sa famille; et de cet autre, qu'il en est la honte. On applique même cette idée à des liaisons plus générales, et par conséquent plus faibles; on intéresse quelquefois, pour ainsi dire, à la conduite d'un particulier la gloire d'une nation. Que dis-je? celle de l'humanité entière. N'appelle-t-on pas un Trajan, un Antonin, l'honneur de l'espèce humaine? Ne dit-on pas d'un Néron, d'un Caligula qu'il en est l'opprobre?

Ces manières de s'exprimer sont de toutes les langues, de tous les temps et de tous les pays; elles annoncent un sentiment commun à tous les peuples; et c'est dans cette disposition naturelle, que je trouve le premier germe de l'opinion dont je cherche l'origine. Modifiée chez les différents peuples par des circonstances différentes elle a acquis plus ou moins d'empire; ici elle est restée dans les bornes que lui prescrivaient la nature et la raison; là, elle a prévalu sur les principes de la justice et de l'humanité; elle a enfanté ce préjugé terrible, qui flétrit une famille entière pour le crime d'un seul, et ravit l'honneur à l'innocence même.

Vouloir expliquer en détail toutes les raisons particulières qui auraient pu influer sur ses progrès, ce serait un projet aussi immense que chimérique; je me bornerai dans cette recherche à l'examen des causes générales.

La plus puissante de toutes me parait être la nature du gouvernement.

Dans les Etats despotiques, la loi n'est autre chose que la volonté du Prince; les peines et les récompenses semblent être plutôt les signes de sa colère ou de sa bienveillance que les suites du crime ou de la vertu. Lorsqu'il punit, sa justice même ressemble toujours à la violence et à l'oppression.

Ce n'est point la loi, inexorable, incorruptible; mais sage, juste, équitable, qui procède au jugement des accusés avec l'appareil de ces formes salutaires qui attestent son respect pour l'honneur et pour la vie des hommes, qui ne dévoue un citoyen au supplice que lorsqu'elle y est forcée par l'évidence des preuves, mais qui par cette raison même imprime à celui qu'elle condamne une flétrissure ineffaçable.

C'est un pouvoir irrésistible, qui frappe sans discernement et sans règle; c'est la foudre qui tombe, brise, écrase tout ce qu'elle rencontre; dans un pareil gouvernement, la honte attachée au supplice est trop faible pour rejaillir jusque sur la famille de celui qui l'a subi.

D'ailleurs ce préjugé suppose des idées d'honneur poussées jusqu'au raffinement. Mais qu'est-ce que l'honneur dans les Etats despotiques? On sait qu'il est tellement inconnu dans ces contrées, que dans quelques-unes, en Perse par exemple, la langue n'a pas même de mot pour exprimer cette idée. Eh! comment des âmes dégradées par l'esclavage pourraient-elles outrer la délicatesse en ce genre? Au reste, ces raisonnements sont assez justifiés par l'expérience, puisque non seulement en Perse, mais en Turquie, à la Chine, au Japon et chez les autres peuples soumis au despotisme, on ne trouve aucune trace de l'opinion dont il s'agit ici.

Ce n'est pas non plus dans les véritables républiques qu'elle exercera sa tyrannie.

Là l'état d'un citoyen est un objet trop important, pour être abandonné à la discrétion d'autrui. Chaque particulier ayant part au gouvernement, étant membre de la souveraineté, il ne peut être dépouillé de cette auguste prérogative par la faute d'un autre; et, tant qu'il la conserve, l'intérêt et la dignité de l'Etat ne souffrent pas qu'il soit flétri si légèrement par les préjugés. La liberté républicaine se révolterait contre ce despotisme de l'opinion; loin de permettre à l'honneur de sacrifier à ses fantaisies les droits des citoyens, elle l'oblige de les soumettre à la force des lois et à l'influence des moeurs qui les protègent.

D'ailleurs chez des peuples où la carrière de la gloire et des dignités est toujours ouverte aux talents, la facilité de faire oublier des crimes qui nous sont étrangers, par des actions éclatantes qui nous sont propres, ne laisse point lieu au genre de flétrissure dont je parle; l'habitude de voir des hommes illustres dans les parents d'un coupable suffirait seule pour anéantir ce préjugé.

On pourrait ajouter une autre raison, qui tient au principe fondamental de l'espèce de gouvernement dont je parle. Le ressort essentiel des républiques est la vertu, comme l'a prouvé l'auteur de l'Esprit des Lois, c'est-à-dire la vertu politique, qui n'est autre chose que l'amour des lois et de la patrie; leur constitution même exige que tous les intérêts particuliers, toutes les liaisons personnelles, cèdent sans cesse au bien général. Chaque citoyen faisant partie de la souveraineté, comme je l'ai déjà dit, il est obligé à ce titre de veiller à la sûreté de la patrie, dont les droits sont remis entre ses mains: il ne doit pas épargner même le coupable le plus cher, quand le salut de la république demande sa punition. Mais comment pourrait-il observer ce pénible devoir, si le déshonneur devait être le prix de sa fidélité à le remplir? Soumettez Brutus à cette terrible épreuve, croyez-vous qu'il aura le triste courage de cimenter la liberté romaine par le sang de deux fils criminels? Non: une grande âme peut immoler à l'Etat la fortune, la vie, la nature même, mais jamais l'honneur.

Ici j'ai encore l'avantage de voir que mon système n'est point démenti par les faits. Un coup d'oeil jeté sur l'histoire des anciennes républiques suffit pour me convaincre que le préjugé dont je parle en était banni.

A Rome, par exemple, le décemvir Appius Claudius, convaincu d'avoir opprimé la liberté publique, souillé du sang innocent de Virginie, meurt dans la prison d'où il allait sortir pour subir la peine due à tant de forfaits. La famille de Claudius fut-elle déshonorée? Non: immédiatement après sa mort, je vois Caïus Claudius son oncle briller encore aux premiers rangs des citoyens, soutenir avec hauteur les prérogatives du Sénat, s'élever contre les entreprises des Tribuns avec cette fierté héréditaire que ses ancêtres avoient toujours déployée dans les affaires publiques. Ce qui me paraît surtout caractériser l'esprit de la nation relativement à l'objet dont il est ici question, c'est que dans les discours que les historiens de la république prêtent à Claudius dans ces occasions, ce Romain ne craint pas de rappeler au peuple le souvenir de ces mêmes décemvirs dont son neveu avait été le chef. Il y a plus; je vois le fils même de cet Appius gouverner, en qualité de tribun militaire, la république dont son père avait été l'oppresseur et la victime.

La punition des autres décemvirs ne ferma pas non plus le chemin des honneurs à leurs familles. A peine le peuple a-t-il condamné Duillius, qu'il choisit pour tribun un citoyen de son sang et de son nom. Les jugements qui flétrirent Fabius Vibulanus, Marcus Cervilius et M. Cornelius ne précèdent que de quelques années l'élévation de leurs proches au tribunal militaire et au consulat.

M. Manlius accusé d'avoir conspiré contre la république est condamné à être précipité du haut de la roche Tarpéienne: quatorze ou quinze ans après son supplice, les Romains défèrent à Publius Manlius, l'un de ses descendants, avec le titre de dictateur, la puissance la plus absolue à laquelle un citoyen puisse aspirer.

Je ne finirais pas si je voulais épuiser tous les exemples de ce genre que l'histoire me présente. Je me contenterai de rappeler encore ici celui d'une nation voisine dont les moeurs sont une nouvelle preuve de mon système: tout le monde sait que l'Angleterre, qui, malgré le nom de monarchie, n'en est pas moins une véritable république, a secoué le joug de l'opinion qui fait l'objet de nos recherches.

Quels sont donc les lieux où elle domine? Ce sont les monarchies: c'est là que secondée par la nature du gouvernement, soutenue par les moeurs, nourrie par l'esprit général, elle semble établir son empire sur une base inébranlable.

L'honneur, comme on l'a souvent remarqué, l'honneur est l'âme du gouvernement monarchique; non pas cet honneur philosophique, qui n'est autre chose que le sentiment exquis qu'une âme noble et pure a de sa propre dignité, qui a la raison pour base et se confond avec le devoir, qui existerait même loin des regards des hommes sans autre témoin que le Ciel et sans autre juge que la conscience; mais cet honneur politique dont la nature est d'aspirer aux préférences et aux distinctions, qui fait que l'on ne se contente pas d'être estimable, mais que l'on veut surtout être estimé, plus jaloux de mettre dans sa conduite de la grandeur que de la justice, de l'éclat et de la dignité que [de] la raison; cet honneur qui tient plus à la vanité qu'à la vertu, mais qui, dans l'ordre politique, supplée à la vertu même, puisque, par le plus simple de tous les ressorts, il force les citoyens à marcher vers le bien public lorsqu'ils ne pensent aller qu'au but de leurs passions particulières; cet honneur enfin souvent aussi bizarre dans ses lois que grand dans ses effets; qui produit tant de sentiments sublimes et tant d'absurdes préjugés, tant de traits héroïques et tant d'actions extravagantes; qui se pique ordinairement de respecter les lois, et quelquefois aussi se fait un devoir de les enfreindre; qui prescrit impérieusement l'obéissance aux volontés du Prince; et cependant permet de refuser ses services, à quiconque se croit blessé par une injuste préférence; qui ordonne en même temps de traiter avec générosité les ennemis de la patrie, et de laver un affront dans le sang du citoyen.

Ne cherchons point ailleurs que dans ce sentiment, tel que nous venons de le peindre, la source du préjugé dont il est ici question. Si l'on considère la nature de cet honneur, fertile en caprices, toujours porté à une excessive délicatesse, appréciant les choses par leur éclat plutôt que par leur valeur intrinsèque, les hommes par des accessoires, par des titres qui leur sont étrangers, plutôt que par leurs qualités personnelles, on concevra facilement comment il a pu livrer au mépris ceux qui tiennent à un scélérat flétri par la société.

Il pouvait établir ce préjugé d'autant plus aisément, qu'il était encore favorisé par d'autres circonstances relatives à la nature du gouvernement dont je parle. L'Etat monarchique exige nécessairement des prééminences, des distinctions de rangs; surtout un corps de noblesse, regardé comme essentiel à sa constitution, suivant ce principe, que Bacon a développé avant Montesquieu: sans nobles point de monarque; sans monarque, point de nobles. Dans ce gouvernement, l'opinion publique attache nécessairement un prix infini à l'avantage de la naissance; mais cette habitude même de faire dépendre l'estime que l'on accorde à un citoyen de l'ancienneté de son origine, de l'illustration de sa famille, de la grandeur de ses alliances, a déjà des rapports assez sensibles avec le préjugé dont il est question. La même tournure d'esprit qui fait que l'on respecte un homme parce qu'il est né d'un père noble, qu'on le dédaigne parce qu'il sort de parents obscurs, conduit naturellement à le mépriser lorsqu'il a reçu le jour d'un homme flétri, ou qu'il l'a donné à un scélérat.

Combien d'autres circonstances particulières ont pu augmenter l'influence de ces causes générales dans les monarchies modernes, et surtout en France!

Les anciennes lois françaises ne punissaient les crimes des nobles que par la perte de leurs privilèges; les peines afflictives étaient réservées pour le roturier ou vilain; dans la suite le clergé fut aussi affranchi par ses prérogatives de cette dernière espèce de punitions.

Quel obstacle pouvait trouver alors le préjugé qui déshonorait les familles de ceux qui étaient condamnés au supplice? il ne s'attachait qu'à cette partie de la nation, avilie pendant tant de siècles par la plus dure et la plus honteuse servitude.

S'il eût attaqué les deux corps qui dominaient dans l'Etat, s'il eût mis en danger l'honneur des seuls citoyens dont les droits parussent alors dignes d'être respectés, il est probable qu'il aurait été bientôt anéanti

Nous avons d'autant plus de raison de le croire, qu'il n'a jamais pu étendre son empire jusqu'aux grandes maisons du royaume. Aujourd'hui que les nobles ont été soumis aux punitions corporelles, la famille d'un illustre coupable échappe encore au déshonneur. Tandis que le gibet flétrit pour jamais les parents du roturier, le fer qui abat la tête d'un Grand n'imprime aucune tache à sa postérité.

Mais par la raison contraire, cette opinion cruelle s'est établie sans peine dans des temps de barbarie où elle frappait à loisir sur un peuple esclave, si méprisable aux yeux de ce clergé puissant et de cette superbe noblesse qui l'opprimaient.

Je ne dirai plus qu'un mot sur ce sujet, pour observer que ce même préjugé pouvait être encore fortifié par une coutume bizarre, qui régna longtemps chez la plupart des nations de l'Europe: je parle du combat judiciaire.

Lorsque cette absurde institution décidait de toutes les affaires civiles et criminelles, les parents de l'accusé étaient souvent obligés de devenir eux-mêmes parties dans le procès d'où dépendait son sort. Lorsque sa faiblesse, ses infirmités, son sexe surtout ne lui permettaient pas de prouver son innocence l'épée à la main, ses proches embrassaient sa querelle et combattaient à sa place. Le procès devenait donc en quelque sorte pour eux une affaire personnelle, la punition de l'accusé était la suite de leur défaite; et dès lors il était moins étonnant qu'ils en partageassent la honte, surtout chez des peuples qui ne connaissaient d'autre mérite que les qualités guerrières.

SECONDE PARTIE.

Après avoir cherché l'origine du préjugé qui fait l'objet de nos réflexions, j'ai à discuter une seconde question peut-être plus intéressante encore: ce préjugé est-il plus nuisible qu'utile?

J'avoue que je n'ai jamais pu concevoir comment les sentiments pouvaient être partagés sur un point que la raison et l'humanité décident si clairement. Aussi quand j'ai vu une société savante aussi distinguée proposer cette question, je n'ai jamais cru que son intention fût d'offrir un problème à résoudre; mais seulement une erreur funeste à combattre, un usage barbare à détruire, une des plaies de la société à guérir.

D'abord, qu'une opinion, dont l'effet est de faire porter à l'innocence ce que la peine du crime a de plus accablant, soit injuste, c'est une vérité, ce me semble, qui n'a pas besoin de preuve: mais ce point résolu, la question est décidée; si elle est injuste, elle n'est donc pas utile? De toutes les maximes de la morale, la plus profonde, la plus sublime peut-être, et en même temps la plus certaine, est celle qui dit: que rien n'est utile, que ce qui est honnête.

Les lois de l'Etre suprême n'ont pas besoin d'autre sanction que des suites naturelles qu'il a lui-même attachées à la fidélité qui les respecte ou à l'audace qui les enfreint: la vertu produit le bonheur, comme le soleil produit la lumière; tandis que le malheur sort du crime, comme l'insecte impur naît du sein de la corruption.

Le jour est arrivé où César saisit enfin le prix de ses travaux, de ses victoires et de ses forfaits; il triomphe, il règne, il est assis fur le trône de l'univers. César est-il heureux? Non. Il échapperait en vain au fer de ses ennemis qui vont l'immoler à la liberté; la peine qui le poursuit ne l'atteindrait pas moins sûrement: il ne vivrait que pour apprendre tous les jours par de terribles leçons, que ce qui n'est point honnête ne saurait être juste.

Cette maxime vraie en morale ne l'est pas moins en politique: les hommes isolés et les hommes réunis en corps de nations sont également soumis à celte loi. La prospérité des Etats repose nécessairement sur la base immuable de l'ordre, de la justice et de la sagesse: toute loi injuste, toute institution cruelle qui offense le droit naturel, contrarie ouvertement leur but, qui est la conservation des droits de l'homme, le bonheur et la tranquillité des citoyens.

Si les politiques paraissent avoir souvent méconnu ces principes, c'est qu'en général les politiques ont beaucoup de mépris pour la morale; c'est que la force, la témérité, l'ignorance et l'ambition ont trop souvent gouverné la terre.

Au reste, si j'avais eu à démontrer la vérité de la maxime que j'ai exposée par un exemple frappant, j'aurais choisi précisément celui que me fournit le préjugé dont il est ici question.

Mais ici j'entends des voix s'élever en sa faveur; je crois rencontrer dès le premier pas un sophisme accrédité, qui lui a donné un assez grand nombre de partisans. Il est, dit-on, salutaire à la société; il prévient une infinité de crimes; il force les parents à veiller sur la conduite des parents; il rend les familles garantes des membres qui les composent.

Des citoyens garants des crimes d'un autre citoyen! Eh! c'est précisément ce monstre de l'ordre social que j'attaque. C'est par des lois sages, c'est par le maintien des moeurs, plus puissantes que les lois, qu'il faut arrêter le crime; et non par des usages atroces, toujours plus funestes à la société que les délits mêmes qu'ils pourraient prévenir.

A la Chine on a imaginé un moyen frappant d'établir cette espèce de garantie dont on nous vante les avantages. Là, les lois condamnent à mort les pères dont les enfants ont commis un crime capital. Que n'adoptons-nous cette loi? Cette idée nous fait frémir… et nous l'avons réalisée. Ne nous prévalons pas de la circonstance que nous n'avons pas été jusqu'à ôter la vie aux parents du coupable: nous avons fait plus, même dans nos propres principes, puisque nous rougirions de mettre la vie même en concurrence avec l'honneur.

Mais, après tout, ce préjugé nous donne t-il en effet le dédommagement qu'on nous promet? Comment diminue-t-il le nombre des crimes? Est-ce de la part de ceux qui sont capables de les commettre? Je n'ai pas l'idée d'un homme assez scélérat pour fouler aux pieds les lois les plus sacrées, et cependant assez sensible, assez généreux, assez délicat, pour craindre d'imprimer à sa famille le déshonneur qu'il ne redoute pas pour lui-même.

Le préjugé produira-t-il plus d'effet de la part des parents? Rendra t-il le père plus attentif à l'éducation de ses enfants? Quand son esprit pourrait se fixer sur les horribles images qu'il lui présenterait, quand la tendresse paternelle, toujours si prompte à se flatter, pourrait penser sérieusement qu'elle caresse peut-être des monstres capables de mériter un jour toute la sévérité des lois, cet affreux mobile serait au moins superflu; car il n'est pas un seul père qui ne se propose quelque chose de plus que d'empêcher que ses enfants n'expirent un jour sur un échafaud.

Peut-être m'objectera-t-on que ce motif peut engager les parents à réclamer le secours de l'autorité contre des enfants pervers qui les menacent d'un déshonneur prochain.

Mais, outre que la dernière classe des citoyens n'a pas les ressources nécessaires pour se procurer ce remède violent, quand un père se détermine-il à en faire usage? Lorsque le mal est devenu incurable; lorsque la corruption de son fils est parvenue à sa dernière période; lorsque des écarts multipliés qu'il connaît souvent le dernier, et qui ont déjà mérité l'animadversion de la justice, le force à des démarches humiliantes, qui laissent toujours une tache sur l'objet de sa tendresse.

Et souvent, à peine l'aura-t-il privé de la liberté dont il abuse, que séduit par l'espoir d'un changement dont lui seul peut se flatter, il obtiendra la révocation de l'ordre fatal qu'il aura sollicité; le coupable, dont les inclinations funestes auront été fortifiées encore par la compagnie des hommes vicieux, que la même punition aura rassemblés dans sa prison, ou par la solitude, non moins dangereuse pour les âmes perverses que le commerce des méchants, rentrera dans le sein de la société, où il rapportera de funestes dispositions à tous les crimes qui peuvent la troubler.

Voilà donc les avantages que nous procure ce préjugé; c'était bien la peine d'être injustes et barbares.

Mais d'ailleurs pour avoir au moins un prétexte de rendre le père responsable à ce point des actions de ses enfants, il faudrait au moins lui laisser tous les moyens nécessaires pour les diriger.

Les Chinois sont en cela plus conséquents que nous: leurs lois leur donnent un pouvoir sans bornes sur leur famille; elles punissent, dit-on, de n'en avoir pas usé. Mais nous qui avons presque entièrement soustrait à l'autorité paternelle la personne et les biens des enfants, nous qui fixons à un âge si peu avancé le terme de leur indépendance, comment imputerions-nous aux pères tant de fautes qu'ils ne peuvent empêcher? Ah! si nous voulons exercer envers eux cette rigueur, rendons-leur du moins toutes leurs prérogatives; rétablissons ce tribunal domestique que les anciens peuples regardaient avec raison comme la sauvegarde des moeurs… ou plutôt cette institution nous prouverait bientôt que pour mettre un frein au crime, il n'est pas nécessaire d'opprimer l'innocence et d'outrager l'humanité.

Mais enfin, quand nous pourrions pallier par ce frivole prétexte notre injustice envers des pères, comment la justifierons-nous à l'égard des autres parents du coupable? Quelle autorité le frère a-t-il pour corriger le frère? Quelle puissance le fils exerce-t-il sur son père? Et la tendre, la timide, la vertueuse épouse, est-elle criminelle pour n'avoir pas réprimé les excès du maître auquel la loi l'a soumise? De quel droit portons-nous le désespoir dans son coeur abattu? De quel droit la forçons-nous à cacher, comme un douloureux témoignage de sa honte, les pleurs mêmes que lui arrache l'excès de son infortune?

J'ai cherché vainement de quelle apparence d'utilité on pouvait colorer l'injustice du préjugé que je combats; mais je suis moins embarrassé à découvrir les maux innombrables qu'il traîne après lui.

Pour bien les apprécier, il faudrait pouvoir suspendre un moment l'impression de l'habitude qui nous l'a rendu trop familier, et le considérer en quelque sorte dans un point de vue plus éloigné.

Je suppose donc qu'un habitant de quelque contrée lointaine, où nos usages sont inconnus, après avoir voyagé parmi nous, retourne vers ses compatriotes et leur tienne ce discours:

"J'ai vu des pays où règne une coutume singulière: toutes les fois qu'un criminel est condamné au supplice, il faut que plusieurs autres citoyens soient déshonorés. Ce n'est pas qu'on leur reproche aucune faute; ils peuvent être justes, bienfaisants, généreux; ils peuvent posséder mille talents et mille vertus; mais ils n'en sont pas moins des gens infâmes.

"Avec l'innocence, ils ont encore les droits les plus touchants à la commisération de leurs concitoyens. C'est, par exemple, une famille désolée, à qui l'on arrache son chef et son appui, pour le traîner à l'échafaud: on juge qu'elle serait trop heureuse si elle n'avait que ce malheur à pleurer; on la dévoue elle-même à un opprobre éternel.

"Les infortunés! avec toute la sensibilité d'une âme honnête, ils sont réduits à porter tout le poids de cette peine horrible, que le scélérat peut seul soutenir. Ils n'osent plus lever les yeux, de peur de lire le mépris sur le visage de tous ceux qui les environnent; tous les états les dédaignent; tous les corps les repoussent; toutes les familles craignent de se souiller par leur alliance; la société entière les abandonne et les laisse dans une solitude affreuse; la bienfaisance même qui les soulage se défend à peine du sentiment superbe et cruel qui les outrage; l'amitié… j'oubliais que l'amitié ne peut plus exister pour eux. Enfin leur situation est si terrible qu'elle fait pitié à ceux mêmes qui en sont les auteurs; on les plaint du mépris que l'on se sent pour eux, et on continue de les flétrir; on plonge le couteau dans le coeur de ces victimes innocentes, mais ce n'est pas sans être un peu ému de leurs cris."

A cet étonnant mais fidèle récit, que diraient les peuples dont je parle? Ne croiraient-ils pas d'abord qu'un tel préjugé ne peut régner que dans quelque contrée sauvage? On aurait beau ajouter que les peuples qui l'ont adopté sont, d'ailleurs, justes, humains, éclairés; qu'ils ont des moeurs polies, des lois sages, des institutions sublimes; qu'ils savent mieux qu'aucun autre connaître les principes du bonheur social et respecter les droits de l'humanité; qu'ils ont porté les arts et les sciences à un degré de perfection inconnu au reste de l'univers. Ils ne voudraient jamais croire à ces inconcevables contradictions; ignorant tous les avantages qui nous dédommagent de ces restes de l'ancienne barbarie, ils nous regarderaient peut-être comme les plus malheureux des hommes; ils s'applaudiraient de ne pas vivre dans des pays où l'innocence n'est point en sûreté, où les citoyens sont sans cesse exposés au danger affreux de perdre le plus précieux de tous les biens par des événements qui leur sont étrangers.

Tel est le premier inconvénient attaché à cet absurde préjugé; il est fait pour nous effrayer. Nous regardons tout ce qui porte atteinte à la stabilité de nos propriétés comme un coup funeste qui ébranle les fondements du bonheur public; quelle idée nous formerons-nous donc d'un préjugé qui soumet aux caprices du hasard l'honneur même, sans lequel tous les autres biens sont sans prix et la vie n'est qu'un supplice?

Nous répétons tous les jours cette maxime équitable, qu'il vaut mieux épargner mille coupables que de sacrifier un seul innocent: et nous ne punissons pas un coupable, sans perdre plusieurs innocents!

La punition d'un scélérat, disons-nous, n'est qu'un exemple pour d'autres scélérats; mais le supplice d'un homme de bien est l'effroi de la société entière; et tous les jours nous donnons à la société ce spectacle horrible, qui doit porter la terreur dans l'âme de chacun de nous, puisque rien ne nous garantit que nous n'en serons jamais les déplorables objets et qu'oppresseurs aujourd'hui, nous pouvons demain être opprimés à notre tour.

Et quel tort pense-t-on que cause à l'Etat la flétrissure imprimée à tant de citoyens!

Les législateurs éclairés se sont toujours montrés avares du sang même le plus vil, lorsqu'ils ont pu le conserver à la patrie; ils n'ont pas voulu lui ôter les moindres avantages qu'elle pouvait tirer de la punition des criminels, qu'ils n'ont pas cru devoir condamner à la mort. De là les peines qui attachent aux travaux publics les auteurs de certains délits. Nos lois mêmes ont adopté ces principes; et nos préjugés les blessent ouvertement en rendant inutiles à l'Etat tous les citoyens irréprochables qui tiennent à un coupable.

Si, au lieu de leur imputer les fautes de leur parent, on leur faisait un mérite de ne pas lui ressembler, la condamnation de ce dernier serait pour eux un aiguillon puissant qui les forcerait à la faire oublier par leurs qualités personnelles; mais nos préjugés privent à jamais la société des services qu'ils pouvaient lui rendre. En leur ôtant l'honneur, ils les anéantissent, ils les frappent d'une espèce de mort civile non moins funeste que celle que la loi donne aux coupables qu'elle condamne.

Plût au Ciel encore qu'ils ne fussent qu'inutiles et qu'ils ne devinssent jamais dangereux!

L'opprobre avilit les âmes; celui que l'on condamne au mépris est forcé à devenir méprisable. De quel sentiment noble, de quelle action généreuse sera capable celui qui ne peut plus prétendre à l'estime de ses semblables? Privé sans retour des avantages attachés à la vertu, il faudra qu'il cherche un dédommagement dans les jouissances du vice.

Si la honte lui a laissé quelque ressort, craignons-le encore davantage. Craignons son énergie même qui va se tourner en haine et en désespoir… Je ne pense pas sens frémir aux mouvements terribles qui doivent agiter une âme forte dans cette inconcevable situation: je crois voir une de ces familles que le préjugé a précipitées à ce dernier degré des misères humaines.

C'étaient des hommes pleins de talents et d'honneur: enflammés par une noble ambition, encouragés par l'estime publique, ils marchaient à grands pas vers la gloire et vers la fortune… Tout a changé: un moment de délire a égaré quelqu'un de leurs proches, et les lois l'ont puni. Accablés de ce coup horrible, ils sont demeurés longtemps ensevelis dans un stupide abattement. Enfin il" ont levé les yeux en tremblant vers leurs concitoyens; leur faible voix n'a osé se faire entendre; mais un regard où la crainte se peignait avec la douleur a imploré pour eux la protection de ceux qui les environnaient… mais le terrible préjugé leur a défendu d'écouter la pitié; tous ont détourné les yeux, et les ont voués pour jamais à l'abandon, à la misère, à l'infamie… Que faites-vous, citoyens insensés? Comment osez-vous ravir à ces infortunés l'honneur et l'espérance, si vous ne pouvez leur arracher en même temps ce courage et cette ardente sensibilité que leur donna la nature? Que feront-ils désormais de ces âmes fières et actives dont ils portent tout le poids? Vous ne voulez plus qu'ils les exercent pour la gloire, pour la vertu, pour la patrie; à quoi les emploieront-ils donc? Au crime et à la vengeance. Tous les biens qui peuvent flatter le coeur de l'homme et occuper son activité, se sons tout-à-coup éclipsés pour eux; l'amitié, l'amour, la bienfaisance, toutes ces affections douces qui consolent et qui élèvent l'âme, leur sont désormais interdites; s'ils jettent les yeux autour d'eux, ils ne voient plus que des oppresseurs; s'ils rentrent au-dedans d'eux- mêmes, ils n'y trouvent que le sentiment amer de l'injustice atroce dont ils sont les victimes; leur âme sans cesse irritée par cet excès de barbarie, ne peut plus enfanter que des idées sinistres et des projets cruels… Ah! que dans cet état affreux, un nouveau Catilina ne vienne point les inviter à conspirer avec lui pour la ruine d'une odieuse patrie! je crains bien qu'il ne les trouve trop disposés à surpasser ses fureurs. Dans une telle situation, les mêmes qualités qui devaient être une source de grandes actions, doivent nécessairement les conduire aux grands crimes. Pour combler tant d'horreurs, il ne manquerait plus que de les voir un jour, ces malheureux, expirer eux-mêmes sous le glaive de la justice. O citoyens! vous la verrez tôt ou tard cette sanglante catastrophe; après avoir puni en eux des crimes dont ils n'étaient point coupables, vous punirez ceux auxquels vous les aurez vous-mêmes forcés; vous les condamnerez à mourir sur ce même échafaud, encore teint du sang de ce parent coupable, dont leurs vertus auraient pu surpasser les forfaits. Que dis-je; vous y volerez peut-être en foule pour satisfaire une curiosité barbare; et qu'y verrez-vous? Un spectacle fait pour vous instruire sans doute, le triomphe de votre injustice et de votre folie, l'exemple le plus terrible des horreurs que traîne après lui le plus atroce de tous les préjugés.

Si nous considérons toute retendue des maux dont je viens de parler, nous nous estimerons heureux toutes les fois que les parents des coupables prendront le parti auquel ils ont assez souvent recours, de fuir loin d'une injuste patrie, pour aller cacher leur honte dans des contrées étrangères; et qu'ils ne feront point d'autre mal à l'Etat que de porter aux nations rivales leur industrie, leurs talents, leurs fortunes, avec la haine de la patrie qui les a persécutés.

Plus j'avance, et plus je découvre de nouvelles raisons de détester le préjugé que j'attaque. Je le vois partout élever un signal de discorde entre les citoyens; c'est par lui qu'une barrière insurmontable s'élève tout à coup entre deux familles prêtes à s'unir par une étroite alliance; c'est par lui que le dédain, le mépris, le deuil, le désespoir, succède à l'estime, à l'amour, à la joie, à l'ivresse du bonheur; c'est lui qui, arrachant l'un à l'autre des amants dont l'hymen allait combler les voeux, ordonne à l'un de trahir sa foi, et condamne l'autre à l'impuissance de remplir jamais un des devoirs les plus sacrés du citoyen. C'est ce même préjugé qui allume tant de querelles funestes. Ceux qu'il flétrit sont sans cesse exposés à des affronts, qu'ils ne souffrent pas toujours patiemment. La cause de leurs malheurs est un des textes d'injures les plus familiers à la haine, à l'insolence, à la brutalité, au faux honneur. De là les discussions, les rixes et surtout les duels. C'est ainsi que ce préjugé fournit un aliment inépuisable à cette autre frénésie, non moins funeste ni moins barbare que lui, et avec laquelle il est sans doute bien digne de s'allier.

Il produit encore un autre inconvénient, peut-être moins sensible, mais non moins réel.

J'ai vu des enfants pervers s'apercevoir qu'ils tenaient dans leurs mains la destinée de leurs parents, se prévaloir de cet odieux avantage pour leur arracher d'injustes complaisances, les forcer à se relâcher d'une sévérité nécessaire par la crainte de les pousser à des excès qui auraient déshonoré leur famille; et faire ainsi du préjugé dont je parle l'instrument de leurs passions et la sauvegarde de leur licence. Je ne doute pas que ces exemples soient beaucoup plus communs qu'on ne pense; ils ne demandent qu'un oeil attentif pour être aperçus.

Mais il est, Messieurs, un point de vue plus important, et digne de fixer toute votre attention, sous lequel on peut considérer ce préjugé.

Dans toute société bien constituée, il est des tribunaux établis par tes lois pour juger les crimes suivant des formes invariables, faites pour servir de sauvegarde à l'innocence et de rempart à la liberté civile, mais ces principes sacrés sur lesquels portent les premiers fondements du bonheur public, le préjugé permet-il de les suivre avec rigueur?

Un de ses premiers effets est de forcer les familles à solliciter sans cesse des ordres supérieurs contre les particuliers, dont les inclinations perverses ou les passions ardentes semblent leur annoncer un funeste avenir. C'est en vain que l'intérêt général semble réclamer contre leurs démarches; le voeu public invoque lui-même ce secours en faveur des citoyens honnêtes que menace cette opinion fatale. Car après tout nos moeurs en général ne sont point cruelles; le préjugé nous révolte en nous subjuguant; nous ne voyons pas sans épouvante les suites affreuses qu'il traîne après lui; l'intervention de l'autorité se présente à nous comme le seul moyen de les prévenir, et nous le saisissons avec empressement.

Nous connaissons les inconvénients qu'il entraîne; nous savons que les alarmes d'une famille peuvent être pour des parents malintentionnés un prétexte aux vengeances domestiques, un instrument d'injustice et d'oppression; nous sentons que la jalousie d'un frère ambitieux, la haine dune marâtre cruelle, les intrigues d'une perfide épouse, peuvent faire quelquefois tout le crime du malheureux contre qui l'on conspire au pied du trône: et nous ne pourrons nous défendre d'un sentiment d'effroi, si nous songeons qu'alors ces citoyens en butte à des accusations clandestines, ayant pour juges leurs adversaires mêmes, sont privés de tous les secours que les formes ordinaires de la justice présentent à l'innocence pour confondre la calomnie.