Qu'on le tiengne a esbatement
Sans y gloser mauvaisement.
Note 22: Les différentes pièces des Cent Ballades doivent être considérées essentiellement comme des jeux d'esprit et de sentiment. Il est possible que certaines d'entre elles traduisent les impressions ressenties par quelques personnages de l'époque ou aient été composées à l'intention de seigneurs familiers de la cour de Charles VI, mais la révélation de l'auteur à la ballade C
Ne les ay faittes pour merites
Avoir ne aucun paiement
nous interdit de penser qu'il ait pu transformer son talent en officine de compliments et de complaintes favorables à des intrigues amoureuses.
Le soin que la célèbre femme met à défendre sa réputation pourrait, jusqu'à un certain point, paraître exagéré, si l'on ne tenait justement compte des récriminations violentes qu'avait dû susciter son ardente polémique contre l'oeuvre la plus estimée et la plus admirée de son époque, le Roman de la Rose.
Celle qui excellait à retracer dans ses vers la défense de l'honneur des femmes et la louange de leurs vertus23, devait bien être jalouse pour elle-même de semblables éloges. N'avait-elle pas d'ailleurs le droit de dissiper les moindres doutes qui auraient pu planer sur son veuvage irréprochable et d'étouffer à l'avance les calomnies de ses adversaires? C'est, comme nous le verrons par la suite, la préoccupation constante d'une vie pleine de candeur que tous les historiens se sont accordés à nous représenter comme le modèle de la douce et simple vertu.
Note 23: Voy. l'Epitre au dieu d'amours, le Dit de la Rose,... etc...
Les pensées d'amour ne forment pas exclusivement les sujets de toutes les ballades de Christine de Pisan. On trouve parsemées çà et là les idées les plus diverses, et l'auteur sait varier avec un art accompli l'expression et le tour de ses poésies: ici le sentiment des tristesses produites par la maladie (Ball. XLIII), là l'éloge finement ironique d'un personnage contemporain (Ball. LVIII), puis une dissertation sur les qualités des bons chevaliers (Ball. LXIV), plus loin une pièce satirique contre les maris jaloux (Ball. LXXVIII). Mentionnons encore, en raison de leur mérite et de leur originalité, la louange d'un grand chevalier (Ball. XCII), les angoisses causées par la maladie du roi Charles VI (Ball. XCV), enfin l'aspiration à la félicité éternelle (Ball. XCIX), comme placée en opposition avec les sentiments les plus délicats d'amour et de bonheur que l'on puisse éprouver sur cette terre.
II.—VIRELAIS
Les virelais, au nombre de 16, n'ont pas le même mérite que les ballades. Il importe cependant de signaler le premier qui traduit heureusement les efforts pénibles du poète pour dissimuler sa douleur, et le dixième qui nous offre une jolie pièce sur la Saint-Valentin.
Enfin, notons également le virelai XV parce qu'il fournit quelques indications sur le sentiment et l'objet de ces diverses compositions. Christine y constate de nouveau que ses poésies sont souvent l'expression de ses pensées d'amertume et de regrets, mais elle ajoute que, si on lui donne mission de traduire les impressions des autres, il lui faut improviser des sentiments opposés, et qu'alors, pour alléger un peu sa douleur, elle compose des pièces qui reflètent généralement la joie et le bonheur.
III.—BALLADES D'ÉTRANGES FAÇONS
Ces quatre ballades ont été préparées suivant le goût et la mode de l'époque. Elles n'ont d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue.
IV.—LAIS
Les deux compositions que Christine nous donne sous forme de lais ne présentent aucun caractère particulier qui puisse nous permettre de leur assigner une date quelconque ou de supposer avec la moindre apparence de vraisemblance les motifs possibles de leur confection.
Nous n'y remarquons qu'un nouveau mode de poésie d'un genre encore inconnu à notre poète, et sur lequel il a voulu exercer la verve de son talent en se conformant d'une façon générale aux principes exposes par Eustache Deschamps dans son «Art de dictier et de fere chançons, balades, virelais et rondeaux24» et en montrant son habileté à assembler les rimes léonines.
Note 24: Voy. Poésies d'Eustache Deschamps, éd. Crapelet, p. 278. M. de Queux de Saint-Hilaire a reproduit dans son édition le passage relatif aux Lais, t. II, p. 357.
Malheureusement, les règles étroites auxquelles se trouve assujettie la diction de l'auteur ont pour inconvénient d'obscurcir fortement la pensée et de ne laisser entrevoir le plus souvent qu'un sens à peine intelligible. Car il serait assez difficile de déterminer exactement la raison d'être du premier lai dont le sujet réside tout entier dans une éloge vague de l'amour en général.
Le second lai a pour objet la louange intarissable d'un parfait gentilhomme; l'allure du poète est ici plus dégagée, plus précise, sa pensée devient plus claire, la strophe lyrique prend en même temps une forme plus nette, plus harmonieuse, et l'on y trouve des réminiscences de la littérature classique parmi lesquelles nous devons surtout signaler une longue exposition d'impossibilités évidemment inspirée des auteurs anciens. (Voy. Virgile, Egl. I.)
V.—RONDEAUX
Ces rondeaux sont au nombre de 69; le recueil débute, comme les Cent Ballades, par l'expression de la douleur et des regrets de Christine, qui fait remonter son deuil à sept années, ce qui nous a permis de donner au premier rondeau la date de 1396. Notre poète commença donc la composition de ses rondeaux deux ou trois ans seulement après avoir écrit ses premières ballades, et poursuivit la confection de ces jolis morceaux parallèlement à celle des Cent Ballades et de la plupart de ses petites poésies.
Jusqu'au rondeau VIII nous voyons Christine s'abandonner à sa douleur; mais plus loin, craignant sans doute de fatiguer le lecteur par la monotonie d'un sujet aussi triste, elle fait un effort sur elle-même, et, comme elle l'exprime si bien dans le rondeau XI, il lui faut désormais «de triste cuer chanter joyeusement».
A partir de ce moment se succèdent en effet les peintures des sentiments multiples auxquels peuvent donner lieu les différentes formes de l'amour. Inutile d'insister à nouveau sur le mobile de ces compositions légères, nous savons depuis longtemps que nous ne devons y voir que des jeux d'esprit et de sentiment. Mais on nous permettra toutefois de recommander le mérite de ces petites poésies si remarquables par leur douce monotonie et leur finesse d'expression, et où la grâce, s'alliant à une harmonie parfaite, révèle toutes les délicatesses de la femme sentimentale que devait être Christine.
VI.—JEUX A VENDRE
Ces gracieux petits morceaux servaient de distraction et d'amusement à la meilleure société des XIVe et XVe siècles. Une dame lançait à un gentilhomme ou un gentilhomme lançait à une dame le nom d'une fleur, d'un objet quelconque, et la personne interpellée devait à l'instant même et sans hésitation répondre par un compliment ou une épigramme rimés; c'était un véritable assaut d'esprit et d'à-propos tout à fait conforme au caractère vif et enjoué de l'époque. Aussi ne faut-il nullement s'étonner si ce genre de distraction, qui nous paraîtrait aujourd'hui un peu fastidieux, obtint rapidement un grand succès de vogue25, et si Christine elle-même crut devoir satisfaire à la mode en accroissant avec son abondance habituelle un répertoire d'ailleurs facile à étendre à l'infini. Elle ne composa pas moins de 70 jeux à vendre.
Note 25: Les mss. du XVe siècle en fournissent le témoignage. Voy. notamment un ms. contenant 180 couplets de ventes d'amour et appartenant à Monseigneur le duc d'Aumale, un autre ms. de la même époque conservé à la bibliothèque d'Epinal sous le n° 189, et un recueil de poésies françaises à Westminster Abbey, signalé par M. Paul Meyer dans le Bulletin de la Société des Anciens Textes, 1875, p. 25.
Le succès de ces devises de société alla grandissant jusqu'à la fin du XVIe siècle, comme on peut en juger par les nombreuses éditions de ventes d'amour qui se succédèrent depuis la découverte de l'imprimerie26. Plus tard, la poésie populaire en conserva seule la tradition jusqu'à nos jours, et particulièrement en Lorraine, sous l'ancien nom de daiemants ou dây'mans27. Ajoutons que certains jeux enfantins, comme les Boîtes d'amourette et le Corbillon, rappellent encore aujourd'hui les récréations de nos pères.
Note 26: Voy. dans le Bulletin de la librairie Morgand et Fatout, n° 7866, l'intéressante notice de M. E. Picot.
Note 27: Voy. sur cet usage Mélusine, I, col. 570, et II, col. 327, et Les Chants populaires de la Provence, publiés par M. Damase Arbaud, I, p. 220.
VII.——AUTRES BALLADES
Les pièces suivantes, comprises sous la rubrique de «Balades de divers propos» sont dignes des meilleures poésies du recueil des Cent Ballades; leur nombre s'élève à 53. Toutefois les mss. de la famille B n'en contiennent que 29; seuls, comme nous l'avons déjà dit, les mss. A¹ et A² fournissent le complément. Il est utile de faire également remarquer que dans A¹, à partir de la ballade XL (fol. 41 v°), l'écriture se modifie d'une façon très apparente et n'est plus évidemment tracée par la même main. L'orthographe et la forme des mots subissent en même temps une transformation contraire aux règles suivies jusqu'ici par le scribe du ms. Les nouvelles leçons de graphie affectent la forme qui leur est donnée dans les mss. B, copiés à une époque certainement postérieure. Ce qui paraîtrait démontrer que ces dernières pièces ont été composées plus tard et transcrites après coup sur des feuillets laissés en blanc. Le ms. Harley du Musée britannique, qui contient un plus grand nombre de ballades que tous les autres mss., renferme deux feuillets blancs préparés pour recevoir de nouvelles compositions. Du reste les différentes ballades rassemblées sous le présent titre ne constituent nullement un recueil composé d'avance et dans lequel on puisse reconnaître un certain ordre. La diversité des sujets traités, l'absence complète de tout lien, de toute transition, autorisent, au contraire, à penser que ces ballades ont été écrites à des époques assez éloignées les unes des autres, suivant un peu le cours des événements contemporains qui forment d'ailleurs le thème de quelques-unes d'entre elles et permettent ainsi de leur assigner une date certaine. L'ordre chronologique nous paraît avoir été généralement suivi, et c'est pour ce motif que le ms. Harley, le plus récent, à notre avis, qui ait été copié directement sur des originaux, renferme sous la rubrique «Encore aultres Balades» des compositions ne se trouvant dans aucun autre ms., et faisant allusion, comme la pièce IX, à des faits que l'on ne peut placer qu'entre 1410 et 1415.
Ainsi, même lorsqu'elle eut abordé ses grandes compositions, ses oeuvres de longue haleine, Christine ne dédaigna pas de rimer encore quelques ballades quand la circonstance s'en présentait et que ce cadre convenait à son inspiration.
Presque toutes ces ballades sont d'ailleurs d'un très grand mérite et permettent de constater le progrès réel accompli par le génie de notre poète. Les notes placées à la fin du volume feront connaître l'objet de ces différentes pièces et donneront quelques indications sur les faits ou sur les personnages historiques auxquels elles se rapportent.
VIII.—COMPLAINTES AMOUREUSES
Longues et languissantes tirades de poursuivants d'amour qui aspirent aux faveurs de leur dame; cette monotonie douce, quelquefois même expressive, est heureusement interrompue par des comparaisons empruntées à la Mythologie, comme l'amour de Pygmalion, l'aventure de Deuchalion et de Pyrrha, la punition de l'insensible Anaxarète.
CENT BALLADES
CI COMMENCENT CENT BALADES
Note Rubrique B¹: Ci c. cent bonnes b.
I
Aucunes gens me prient que je face
Aucuns beaulz diz, et que je leur envoye,
Et de dittier dient que j'ay la grace;
4Mais, sauve soit leur paix, je ne sçaroye
Faire beaulz diz ne bons; mès toutevoye,
Puis que prié m'en ont de leur bonté,
Peine y mettray, combien qu'ignorant soie,
8Pour acomplir leur bonne voulenté.
Mais je n'ay pas sentement ne espace
De faire diz de soulas ne de joye:
Car ma douleur, qui toutes autres passe,
12Mon sentement joyeux du tout desvoye;
Mais du grant dueil qui me tient morne et coye
Puis bien parler assez et a plenté;
Si en diray: voulentiers plus feroye
16Pour acomplir leur bonne voulenté.
Et qui vouldra savoir pour quoy efface
Dueil tout mon bien, de legier le diroye:
Ce fist la mort qui fery sanz menace
20Cellui de qui trestout mon bien avoye;
Laquelle mort m'a mis et met en voye
De desespoir; ne puis je n'oz santé;
De ce feray mes dis, puis qu'on m'en proie,
24Pour accomplir leur bonne voulenté.
Princes, prenez en gré se je failloie;
Car le ditter je n'ay mie henté,
Mais maint m'en ont prié, et je l'ottroye,
28Pour accomplir leur bonne voulenté.
Note I:—A prie—2 A² Quelques b. d.—12 A¹ du manque—18 B voulentiers le—22 A¹ despoir—23 A que on.
II
Ou temps jadis, en la cité de Romme,
Orent Rommains maint noble et bel usage.
Un en y ot: tel fu que quant un homme
4En fais d'armes s'en aloit en voyage,
S'il faisoit la aucun beau vasselage,
Après, quant ert a Romme retourné,
Cellui estoit, pour pris de son bernage,
8Digne d'estre de lorier couronné.
De cel' honneur on prisoit moult la somme;
Car le plus preux l'avoit ou le plus sage.
Pour ce pluseurs, qu'yci pas je ne nomme,
12S'efforçoient d'en avoir l'avantage;
Bien y paru, car de hardi visage
Domterent ceulz d'Auffrique en leur regné,
Dont maint furent, au retour de Cartage,
16Digne d'estre de laurier couronné.
Ce faisoit on jadis; mais une pomme
Ne sont prisié en France, c'est domage,
Adès les bons, mais tous ceulz on renomme
20Qui ont avoir ou trés grant heritage.
Mais par bonté, trop plus que par lignage,
Doit estre honneur et pris et loz donné
A ceulx qui sont, pour leur noble corage,
24Digne d'estre de lorier couronné.
Princes, par Dieu c'est grant dueil et grant rage
Quant les biens fais ne sont guerredonné
A ceulx qui sont, au dit de tout lengage,
28Digne d'estre de lorier couronné.
Note II:—5 B Et la f.—6 B Et puis s'en feust a—10 B et le p.—22 B loz et p.
III
Quant Lehander passoit la mer salée,
Non pas en nef, ne en batel a nage,
Mais tout a nou, par nuit, en recellée,
4Entreprenoit le perilleux passage
Pour la belle Hero au cler visage,
Qui demouroit ou chastel d'Abidonne,
De l'autre part, assez près du rivage;
6Voyez comment amours amans ordonne!
Ce braz de mer, que l'en clamoit Hellée,
Passoit souvent le ber de hault parage
Pour sa dame veoir, et que cellée
12Fust celle amour ou son cuer fu en gage.
Mais Fortune qui a fait maint oultrage,
Et a mains bons assez de meschiefs donne,
Fist en la mer trop tempesteux orage.
16Voiés comment amours amans ordonne!
En celle mer, qui fu parfonde et lée,
Fu Lehander peri, ce fu domage;
Dont la belle fu si fort adoulée
20Qu'en mer sailli sanz querir avantage.
Ainsi pery furent d'un seul courage.
Mirez vous cy, sanz que je plus sermone,
Tous amoureux pris d'amoureuse rage.
24Voyez comment amours amans ordonne!
Mais je me doubt que perdu soit l'usage
D'ainsi amer a trestoute personne;
Mais grant amour fait un fol du plus sage.
28Voyez comment amours amans ordonne!
Note III:—6 A¹ de Bidonne—9 A, B Herlée—21 A² tout d'un; B¹ tuit d'un—27 A² Au fort a.
IV
Par envie, qui le monde desroye,
Est trayson couvertement nourrie
En mains faulz cuers, qui se mettent en voye
4De mettre a fin leur fausse lecherie,
Et en leurs fais usent de tricherie,
Dont ilz prenent sur maint grant avantage,
7En traïson, non pas par vacellage.
En grant pouoir fu la cité de Troye,
Un temps qui fu, sur toute seigneurie;
Et la regnoit de ce monde, a grant joye,
11En haulte honneur, fleur de chevalerie;
Qui par Grigois fu puis arse et perie,
Et Troyens pris et menez en servage,
14En traïson, non pas par vacellage.
Alixandre qui du monde ot la proye
Si fu trahy; aussi grant desverie
Reffist Mordret a Artus par tel voye,
18Dont maint dient qu'il est en faerie.
Le preux Hector, ou ot bonté florie,
Ne l'occist pas Achillès par oultrage,
21En traïson, non pas par vacellage.
Princes, je dis, nel tenez moquerie,
Que l'en se gard de tel forsennerie,
Voire qui puet, car on fait maint domage
25En traïson, non pas par vacellage.
Note IV:—17 A Mortrett—19 B Le bon H. ou b. fu f.—22 B Pour ce je dy ce n'est pas m.
V
Hé! Dieux, quel dueil, quel rage, quel meschief,
Quel desconfort, quel dolente aventure,
Pour moy, helas, qui torment ay si grief,
Qu'oncques plus grant ne souffri creature!
L'eure maudi que ma vie tant dure,
Car d'autre riens nulle je n'ay envie
Fors de morir; de plus vivre n'ay cure,
8Quant cil est mort qui me tenoit en vie.
O dure mort, or as tu trait a chief
Touz mes bons jours, ce m'est chose molt dure,
Quant m'as osté cil qui estoit le chief
12De tous mes biens et de ma nourriture,
Dont si au bas m'as mis, je le te jure,
Que j'ay desir que du corps soit ravie
Ma doulante lasse ame trop obscure,
16Quant cil est mort qui me tenoit en vie.
Et se mes las dolens jours fussent brief,
Au moins cessast la dolour que j'endure;
Mais non seront, ains toudis de rechief
20Vivray en dueil sanz fin et sanz mesure,
En plains, en plours, en amere pointure.
De touz assaulz dolens seray servie.
D'ainsi mon temps user c'est bien droitture,
24Quant cil est mort qui me tenoit en vie.
Princes, voiez la trés crueuse injure
Que mort me fait, dont fault que je devie;
Car choite suis en grant mesaventure,
28Quant cil est mort qui me tenoit en vie.
Note V:—4 A¹ Que o.; B n'endura—10 B c. trop d.—15 A Ma doloreuse; B Ma doulante a. qui t. se treuve o.—19 B seroit—25 B v. comment t. grant i.—26 A¹ d. fait q.; B La m. me f.—27 A¹ cheoite.
VI
Dueil engoisseux, rage desmesurée,
Grief desespoir, plein de forsennement,
Langour sanz fin, vie maleürée
4Pleine de plour, d'engoisse et de tourment,
Cuer doloreux qui vit obscurement,
Tenebreux corps sus le point de perir,
Ay, sanz cesser, continuellement;
8Et si ne puis ne garir ne morir.
Fierté, durté de joye separée,
Triste penser, parfont gemissement,
Engoisse grant en las cuer enserrée,
12Courroux amer porté couvertement,
Morne maintien sanz resjoïssement,
Espoir dolent qui tous biens fait tarir,
Si sont en moy, sanz partir nullement;
16Et si ne puis ne garir ne morir.
Soussi, anuy qui tous jours a durée,
Aspre veillier, tressaillir en dorment,
Labour en vain, a chiere alangourée
20En grief travail infortunéement,
Et tout le mal, qu'on puet entierement
Dire et penser sanz espoir de garir,
Me tourmentent desmesuréement;
24Et si ne puis ne garir ne morir.
Princes, priez a Dieu que bien briefment
Me doint la mort, s'autrement secourir
Ne veult le mal ou languis durement;
28Et si ne puis ne garir ne morir.
Note VI:—5 A¹ q. vid—19 A¹ alanguorée.
VII
Ha! Fortune trés doloureuse,
Que tu m'as mis du hault au bas!
Ta pointure trés venimeuse
4A mis mon cuer en mains debas.
Ne me povoyes nuire en cas
Ou tu me fusses plus crueuse,
Que de moy oster le soulas,
8Qui ma vie tenoit joyeuse.
Je fus jadis si eüreuse;
Ce me sembloit qu'il n'estoit pas
Ou monde plus beneüreuse;
12Alors ne craignoie tes las,
Grever ne me pouoit plein pas
Ta trés fausse envie haïneuse,
Que de moy oster le soulas,
16Qui ma vie tenoit joyeuse.
Horrible, inconstant, tenebreuse,
Trop m'as fait jus flatir a cas
Par ta grant malice envieuse
20Par qui me viennent maulx a tas.
Que ne vengoyes tu, helas!
Autrement t'yre mal piteuse,
Que de moy oster le solas,
24Qui ma vie tenoit joyeuse?
Trés doulz Princes, ne fu ce pas
Cruaulté male et despiteuse,
Que de moy oster le solas,
28Qui ma vie tenoit joyeuse?
Note VII:—6 A cruese; B Dont tu me f. si c.—7 B¹ ce de—9 A Helas j. f. si e.—10 A¹ n'estois; B n'avoit—17 B Trés faulse h. et t.
VIII
Il a long temps que mon mal comença,
N'oncques despuis ne fina d'empirer
Mon las estat, qui puis ne s'avança,
4Que Fortune me voult si atirer
Qu'il me convint de moy tout bien tirer;
Et du grief mal qu'il me fault recevoir
7C'est bien raison que me doye doloir.
Le dueil que j'ay si me tient de pieça,
Mais tant est grant qu'il me fait desirer
Morir briefment, car trop mal me cassa
11Quant ce m'avint qui me fait aïrer;
Ne je ne puis de nul costé virer,
Que je voye riens qui me puist valoir.
14C'est bien raison que me doye doloir.
Ce fist meseur qui me desavança,
Et Fortune qui voult tout dessirer
Mon boneür; car depuis lors en ça
18Nul bien ne pos par devers moy tirer,
Ne je ne scay penser ne remirer
Comment je vif; et de tel mal avoir
21C'est bien raison que me doye doloir.
Note VIII:—6 A² Dont du g. m.—7 B q. m'en d. d.—12 B¹ Ne je le p.—15 B¹ Ce fu m.—18 B d. m. atirer.
IX
O dure Mort, tu m'as desheritée,
Et tout osté mon doulz mondain usage;
Tant m'as grevée et si au bas boutée,
4Que mais prisier puis pou ton seignorage.
Plus ne me pues en riens porter domage,
Fors tant sanz plus de moy laissier trop vivre.
Car je desir de trestout mon corage
8Que mes griefs maulx soyent par toy delivre.
Il a cinq ans que je t'ay regraittée
Souventes fois, a trés pleureux visage,
Depuis le jour que me fu joye ostée,
12Et que je cheus de franchise en servage.
Quant tu m'ostas le bel et bon et sage,
Laquelle mort a tel tourment me livre
Que moult souvent souhait, pleine de rage,
16Que mes griefs maulx soyent par toy delivre.
Se trés adonc tu m'eusses emportée,
Trop m'eusses fait certes grant avantage,
Car depuis lors j'ay esté si hurtée
20De grans anuis, et tant reçu d'oultrage,
Et tous les jours reçoy au feur l'emplage,
Que riens ne vueil, ne n'ay desir de suivre,
Fors seulement toy paier tel truage
24Que mes griefs maulx soyent par toy delivre.
Princes, oyés en pitié mon language,
Et toy Mort, pri, escry moy en ton livre,
Et fay que tost je voye tel message,
28Que mes griefs maulx soyent par toy delivre.
Note IX:—3 A² au b. menée—15 B Que je souhaid s. p. de r.—20 B De g. meschiefs—22 B ne v. je n.
X
Se Fortune a ma mort jurée,
Et du tout tasche a moy destruire,
Ou soye si maleürée,
4Qu'il faille qu'en dueil vive et muire,
Que me vault donc pestrir ne cuire,
Tirer, bracier, ne peine traire,
7Puis que Fortune m'est contraire?
Pieça de joye m'a tirée,
Ne puis ne fina de moy nuire,
Encore est vers moy si yrée,
11Qu'adès me fait de mal en pire,
Quanque bastis elle descire,
Et quel proffit pourroye attraire,
14Puis que Fortune m'est contraire?
Son influance desraée
Cuidoye tous jours desconfire,
Par bien faire a longue endurée,
18Cuidant veoir aucun temps luire
Pour moy qui meseür fait fuire.
Mais riens n'y vault, je n'y puis traire,
21Puis que Fortune m'est contraire.
Note X:—2 A² Ou du tout—15 A¹ S. i. desirée.
XI
Seulete suy et seulete vueil estre,
Seulete m'a mon doulz ami laissiée,
Seulete suy, sanz compaignon ne maistre,
4Seulete suy, dolente et courrouciée,
Seulete suy en languour mesaisiée,
Seulete suy plus que nulle esgarée,
7Seulete suy sanz ami demourée.
Seulete suy a huis ou a fenestre,
Seulete suy en un anglet muciée,
Seulete suy pour moy de plours repaistre,
11Seulete suy, dolente ou apaisiée,
Seulete suy, riens n'est qui tant me siée,
Seulete suy en ma chambre enserrée,
14Seulete suy sanz ami demourée.
Seulete suy partout et en tout estre.
Seulete suy, ou je voise ou je siée,
Seulete suy plus qu'autre riens terrestre,
18Seulete suy de chascun delaissiée,
Seulete suy durement abaissiée,
Seulete suy souvent toute esplourée,
21Seulete suy sanz ami demourée.
Princes, or est ma doulour commenciée:
Seulete suy de tout dueil menaciée,
Seulete suy plus tainte que morée,
25Seulete suy sanz ami demourée.
Note XI:—12 A¹ messiée—16 A¹ sié—19 A¹ abaissié—22 à 26 Omis dans B.
XII
Qui trop se fie es grans biens de Fortune,
En verité, il en est deceü;
Car inconstant elle est plus que la lune.
4Maint des plus grans s'en sont aperceü,
De ceulz meismes qu'elle a hault acreü,
Trebusche tost, et ce voit on souvent
7Que ses joyes ne sont fors que droit vent.
Qui vit, il voit que c'est chose commune
Que nul, tant soit perfait ne esleü,
N'est espargné quant Fortune repugne
11Contre son bien, c'est son droit et deü
De retoulir le bien qu'on a eü,
Vent chierement, ce scet fol et sçavent
14Que ses joyes ne sont fors que droit vent.
De sa guise qui n'est pas a touz une
Bien puis parler; car je l'ay bien sceü,
Las moy dolens! car la fausse et enfrune
18M'a à ce cop trop durement neü,
Car tollu m'a ce dont Dieu pourveü
M'avoit, helas! bien vois apercevent
21Que ses joyes ne sont fors que droit vent.
Note: Rubrique placée entre la b. XI et la b. XII, B²: Balades de personnages.
Note XII:—3 B Car variable—b A¹ que elle—8 A¹ Qui vid—12 A que on—15 B ne s. mais que—20 B¹ voy appertement—21 B ne s. mais que.
XIII
C'est fort chose qu'une nef se conduise,
Es fortunes de mer, a tout par elle,
Sanz maronnier ou patron qui la duise,
4Et le voile soit au vent qui ventelle;
Se sauvement a bon port tourne celle,
En verité c'est chose aventureuse;
7Car trop griefment est la mer perilleuse.
Et non obstant que parfois soleil luise,
Et que si droit s'en voit que ne chancelle,
Si qu'il semble que nul vent ne lui nuise,
11Ne nul decours, ne la lune nouvelle,
Si est elle pourtant en grant barelle
De soubdain vent ou d'encontre encombreuse;
14Car trop griefment est la mer perilleuse.
Si est pitié, quant fault que mort destruise
Nul bon patron, ou meneur de nacelle;
Et est bien droit que le cuer dueille et cuise.
18Qui a tresor, marchandise ou vaisselle,
Ou seul vaissel qui par la mer brandelle:
N'est pas asseur, mais en voie doubteuse;
21Car trop griefment est la mer perilleuse.
Note XIII:—11 A¹ Ne n. secours.
XIV
Seulete m'a laissié en grant martyre,
En ce desert monde plein de tristece,
Mon doulz ami, qui en joye sanz yre
4Tenoit mon cuer, et en toute leesce.
Or est il mort, dont si grief dueil m'oppresse,
Et tel tristour a mon las cuer s'amord
7Qu'a tousjours mais je pleureray sa mort.
Qu'en puis je mais, se je pleure et souspire
Mon ami mort, et quelle merveille est ce?
Car quant mon cuer parfondement remire
11Comment souef j'ay vescu sans asprece
Trés mon enfance et premiere jeunece
Avecques lui, si grant doulour me mord
14Qu'a tousjours mais je pleureray sa mort.
Com turtre sui sanz per qui ne desire
Nulle verdour, ains vers le sec s'adrece,
Ou com brebis que lop tache a occire,
18Qui s'esbaïst quant son pastour la laisse;
Ainsi suis je laissiée, en grant destrece,
De mon ami, dont j'ay si grant remord
21Qu'a tousjours mais je pleureray sa mort.
Note XIV:—5 B d. si grant deuil—6 A² en m. l. c.—12 B T. m'enfance et p. en j.—13 A¹ Avec—16 B mais sus le s.—17 B Et.
XV
Helas! helas! bien puis crier et braire,
Quant j'ay perdu ma mere et ma nourrice,
Qui doulcement me souloit faire taire.
4Or n'y a mais ame qui me nourrice,
Ne qui ma faim de son doulz lait garisse.
Jamais de moy nul ne prendra la cure,
7Puis qu'ay perdu ma doulce nourriture.
Plaindre et plourer je doy bien mon affaire;
Car je me sens povre, foiblet et nyce,
Et non sachant pour aucun proffit faire;
11Car jeune suis de sens et de malice.
Or convendra qu'en orphanté languisse,
Et que j'aye mainte male aventure,
14Puis qu'ay perdu ma doulce nourriture.
Le temps passé, a tous souloie plaire,
Et m'offroit on honneurs, dons et service,
Quant ma mere la doulce et debonnaire
18Me nourrissoit; or fault que tout tarrisse,
Et qu'a meschief et a doleur perisse
Plein de malons et de pouvre enfonture,
21Puis qu'ay perdu ma doulce nourriture.
Note XV:—5 A de s. d. l. tarice—7 A P. que ay—16 A² B Et maint m'offroient et honneur et s.
XVI
Qui vivement veult bien considerer
Ce monde cy ou il n'a joye entiere,
Et les meschiefs qu'il fault y endurer,
4Et comment mort vient qui tout met en biere,
Qui bien penser veult sus ceste matiere,
Il trouvera, s'il a quelque grevance,
Que sur toute reconfortant maniere,
8C'est souvrain bien que prendre en pascience
Puis qu'ainsi est qu'on n'y puet demorer,
Pourquoy a l'en ceste vie si chiere?
Et une autre convient assavourer,
12Qui aux pecheurs ne sera pas legiere.
Si vault trop mieulx confession plainiere
Faire en ce monde, et vraye penitence;
Et qui ara la penance trop fiere,
16C'est souvrain bien que prendre en pascience.
Chascun vray cuer se doit enamourer
De la vraye celestiel lumiere,
Et du seul Dieu que l'en doit aourer.
20C'est nostre fin et joye derreniere:
Qui sages est, autre solas ne quiere,
Tout autre bien si n'est fors que nuisance,
Et se le monde empesche ou trouble arriere,
24C'est souvrain bien que prendre en pascience.
Note XVI:—3 B¹ q. y f. e.—9 A¹ P. que a.—13 B c. entiere—15 B Et q. a. penitence—20 A¹ derrenier.
XVII
Se de douloureux sentement
Sont tous mes dis, n'est pas merveille;
Car ne peut avoir pensement
4Joyeux, cuer qui en dueil traveille.
Car, se je dors ou se je veille,
Si suis je en tristour a toute heure,
Si est fort que joye recueille
8Cuer qui en tel tristour demeure.
N'oublier ne puis nullement
La trés grant douleur non pareille
Qui mon cuer livre a tel tourment,
12Que souvent me met a l'oreille
Grief desespoir, qui me conseille
Que tost je m'occie et accueure;
Si est fort que joye recueille
16Cuer qui en tel tristour demeure.
Si ne pourroye doulcement
Faire dis; car, vueille ou ne vueille,
M'estuet complaindre trop griefment
20Le mal, dont fault que je me dueille;
Dont souvent tremble comme fueille,
Par la douleur qui me cueurt seure.
Si est fort que joye recueille
24Cuer qui en tel tristour demeure.
Note XVII:—12 B m. en l'—17 A² Dont ne p.—21 A² Et s.
XVIII
Aucunes gens ne me finent de dire
Pour quoy je suis si malencolieuse,
Et plus chanter ne me voyent ne rire,
4Mais plus simple qu'une religieuse,
Qui estre sueil si gaye et si joyeuse.
Mais a bon droit se je ne chante mais;
7Car trop grief dueil est en mon cuer remais.
Et tant a fait Fortune, Dieu lui mire!
Qu'elle a changié en vie doloreuse
Mes jeux, mes ris, et ce m'a fait eslire
11Dueil pour soulas, et vie trop greveuse.
Si ay raison d'estre morne et songeuse,
Ne n'ay espoir que j'aye mieulx jamais;
14Car trop grief dueil est en mon cuer remais.
Merveilles n'est se ma leesce empire;
Car en moy n'a pensée gracieuse,
N'autre plaisir qui a joye me tire.
18Pour ce me tient rude et maugracieuse
Le desplaisir de ma vie anuieuse,
Et se je suis triste, je n'en puis mais;
21Car trop grief dueil est en mon cuer remais.
Note XVIII:—1 B A. g. si ne me font que d.—7 B C. t. grant d.—8 B Car—11 B et paine t. g.—12 A¹ m. et soigneuse—17 B N'aucun.
XIX
Long temps a que je perdi
Tout mon soulas et ma joye,
Par la mort que je maudi
4Souvent; car mis m'a en voye
De jamais nul bien avoir;
Si m'en doy par droit blasmer;
N'oncques puis je n'oz vouloir
8De faire ami, ne d'amer.8
Ne sçay qu'en deux ne fendi
Mon cuer, du dueil que j'avoye
Trop plus grant que je ne di,
12Ne que dire ne sçaroye,
Encor mettre en nonchaloir
Ne puis mon corroux amer;
N'oncques puis je n'oz vouloir
16De faire ami, ne d'amer.
Depuis lors je n'entendi
A mener soulas ne joye;
Si en est tout arudi
20Le sentement que j'avoye.
Car je perdi tout l'espoir
Ou me souloie affermer.
N'oncques puis je n'oz vouloir
24De faire ami, ne d'amer.
Note XIX:—13 B N'encor.
XX
Comment feroye mes dis
Beaulx, ne bons, ne gracieux,
Quant des ans a près de dix
4Que mon cuer ne fu joyeux,
N'il n'a femme soubz les cieulx
Qui plus ait eu de meschief?
7Encor n'en suis pas a chief.
J'os des biens assez jadis;
Mais en yver temps pluieux
Si pesent, si enlaidis,
11N'est, ne si trés anuieux,
Comme adès en trestous lieux
M'est le temps; mais, par mon chief,
14Encor n'en suis pas a chief.
Si ay bien droit se je dis
Mes plains malencolieux;
Car en tristour est tousdis
18Mon dolent cuer, ce scet Dieux,
Ne jamais je n'aray mieulx,
Se ma pesance n'achief;
21Encor n'en suis pas a chief.
Note XX:—7 B E. n'en suis je p. a c.—8 A Je os.
XXI
Tant me prie trés doulcement
Cellui qui moult bien le scet faire,
Tant a plaisant contenement,
4Tant a beau corps et doulz viaire,
Tant est courtois et debonaire,
Tant de grans biens oy de lui dire
7Qu'a peine le puis escondire.
Il me dit si courtoisement,
En grant doubtance de meffaire,
Comment il m'aime loyaument,
11Et de dire ne se peut taire,
Que neant seroit du retraire;
Et puis si doulcement souspire
14Qu'a peine le puis escondire.
Si suis en moult grant pensement
Que je feray de cest affaire;
Car son plaisant gouvernement,
18Vueille ou non, Amours me fait plaire,
Et si ne le vueil mie attraire;
Mais mon cuer vers lui si fort tire
21Qu'a peine le puis escondire.
Note XXI:—6 B T. oy de l. de g. b. d.—15 B Si s. en trop g.