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Opinions sur le roman

Chapter 17: PROPOS ROMANESQUES
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About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This file was produced from images generously made available by the Polona digital library)

PROPOS ROMANESQUES[19]

[19] Fin 1920.

Parler de littérature c’est partir en guerre un peu. Est-il même un sujet qui divise autant les hommes ? On s’entend mieux sur la sociologie et sur la politique, car il ne s’agit là que d’intérêts vitaux. Mais quand les goûts sont en question, les goûts, c’est-à-dire nos appétits superflus, alors la diversité n’a plus de bornes, et l’âpreté dans la discussion ne connaît aucune retenue. C’en serait fait depuis beau temps de l’humanité, si chacun, sincèrement, s’intéressait aux arts. Par bonheur, la Providence, comme beaucoup de vieux organisateurs, a assez bien fait les choses en décrétant que sur ce chapitre un peu plus que les trois quarts de ses créatures supérieures demeureraient complètement obtuses. Grâce à cette sage précaution, nous voyons des groupes compacts de personnes abdiquer tout jugement personnel et s’en remettre, avec une complaisance souvent touchante, à la direction d’un monsieur ou d’une dame de leur compagnie qu’ils adoptent pour guide en matière esthétique. Ainsi s’établissent bénévolement, dans le domaine du goût, de petites tyrannies qui ne le cèdent en rien, quant au despotisme et à l’arbitraire, aux systèmes tant décriés des gouvernements antiques.

C’est un moindre mal ? ai-je avancé. Mais sans doute, et bien que je n’aime pas l’esclavage. Car il est toujours avantageux pour le bon ordre qu’une importante partie du genre humain consente à jouer ou les rôles muets ou bien celui d’un docile troupeau qui trottine en bêlant devant son berger bon ou mauvais.

Les choses étant ainsi, nous sommes privés évidemment d’entendre le murmure varié de la mer humaine, et nous possédons, en revanche, une sorte de système représentatif — ni plus ni moins défectueux que tout autre — , quelques énergumènes et aussi parfois des gens tout à fait distingués ayant assumé la charge de décréter la valeur des ouvrages de l’esprit.

Les critiques, les chroniqueurs, les préfaciers, les femmes du monde et les académies donnent au public le ton du jour. Le bon public ne proteste jamais à haute voix. S’il a ses petites préférences, il ne les montre qu’en payant de sa poche le livre qui lui plaît et non celui qui doit plaire ; mais rarement, dans les conversations, il osera afficher un goût qui soit autre que le goût régnant dans sa société. Tel lit en catimini, pour son plaisir, des ouvrages qu’il ne laissera jamais sur sa table, et tel fait très pertinemment l’éloge d’un livre qu’il s’est bien gardé d’ouvrir.

Il y a donc un goût public ou, plus exactement, un certain nombre de goûts publics, qui sont les seuls dont il soit possible de s’entretenir, et puis il y a des myriades de goûts privés — et peut-être, qui sait ? un seul goût privé — qui reste inconnaissable, mystérieux, pour la satisfaction de qui presque tous les auteurs travaillent à la secrète, mais sans avoir d’autre point d’appui que des présomptions pour en établir la formule.

Et l’on nous demande tous les matins : quelles sont les tendances de la littérature ? quelle sera la littérature de demain ?

Quand j’aurai établi la liste des principaux ouvrages parus en 1920, je sens que je serai complètement incapable de répondre à une pareille question. Aussi je vais me hâter d’ébaucher là-dessus une opinion avant de me rappeler ces romans ou poèmes qui, certainement, m’obligeraient à avoir plutôt dix opinions qu’une seule.

En regardant les choses, je ne dis pas du plus haut, mais du plus loin possible, on discerne qu’écrivains et public s’entendent aujourd’hui à croire que, une grande guerre ayant bouleversé le monde, tout doit être également bouleversé, y compris les principes d’art qui jusqu’à présent suffirent à nos besoins. Pourtant, depuis Homère, de nombreuses et terribles guerres ont ensanglanté le monde ; et la plus fameuse révolution : l’établissement du christianisme, a retourné bout pour bout les images que les hommes se font ; et c’est encore le prestige de ces vieilles rhapsodies homériques qui hante aujourd’hui l’écrivain débutant, comme le maître à cheveux blancs qui a achevé son œuvre. Tous les changements pour lesquels le monde s’agite sont, à un point de vue essentiel, des leurres, puisque le même soleil est là, sur notre tête, et le même cœur, dans notre poitrine.

Seulement, comme à l’heure qu’il est les hommes viennent d’agir beaucoup et violemment, ils s’avisent que les romans que l’on avait coutume de prôner piétinent un peu et que la chaîne des « événements » proprement dits n’y est pas secouée avec assez de muscles. On tend à insinuer que la psychologie, par exemple, est un aliment fade et peu substantiel, alors qu’il faut à un estomac robuste un menu copieux composé de faits, de déplacements rapides et de catastrophes. C’est à peu près comme si l’on prétendait que, durant la période de dix années qui a précédé 1914, il ne s’est rien passé d’intéressant, attendu qu’aucun bataillon n’a quitté chez nous sa caserne pour aller à la frontière. La seule période digne d’intérêt commencerait au 2 août de cette mémorable année. Mais cependant l’effroyable éclat du 2 août n’est que le résultat d’une vie intense et quasi secrète des esprits durant les dix années qui précédèrent l’action. Sans ce mouvement des esprits l’action ne se fût pas engagée.

Eh bien ! ceux qui ne se sentent point d’humeur à étudier les causes psychologiques de la guerre se trouveront naturellement les mêmes qui croient que le roman de faits est supérieur au roman psychologique, les mêmes qui nous disent que dans Adolphe, dans Volupté ou dans Dominique, « il ne se passe rien ».

Si nous, partisans résolus du roman psychologique, nous affections un mépris total pour le roman d’action, nous ne serions pas aussi injustes que le sont les partisans de l’unique roman d’action. C’est parce qu’il n’y a point d’acte qui soit digne de captiver par soi-même et indépendamment d’une opération mentale. Il n’y a pas jusqu’aux drames de la nature, jusqu’aux catastrophes sismiques où la collaboration de l’homme est évidemment nulle, qui ne nous obligent, si nous en voulons fournir un tableau saisissant, à faire intervenir la psychologie du mystère, du divin, ou de l’antique fatalité. Si par hasard le fait en soi, tout nu, vous émeut fort, c’est qu’il vous suggère une interprétation psychologique que l’auteur a omise, songez-y, peut-être volontairement.

Et là nous touchons un des points les plus sensibles de l’esthétique : l’art étant essentiellement poésie, et la poésie étant suggestion, l’œuvre d’art la plus accomplie sera réalisée, pour peu qu’un fait non recherché en apparence vous suggère soit une quantité de faits, soit les faits essentiels de la vie, ou bien lorsqu’un fait, dépourvu de commentaires, vous oblige aux commentaires les plus riches, les plus féconds, ou appartenant à l’ordre le plus élevé.

C’est une bien grossière erreur de croire que l’écrivain dit « psychologue » soit ennemi du roman d’action : s’il méprise l’action telle qu’on la conçoit dans les romans feuilletonesques, c’est qu’elle est une action limitée à elle-même, stérile, maigre et miséreuse, inhabile à engendrer dans l’esprit — où tout en définitive se passe — ces multitudes infinies d’actions, ces « mille et une nuits » d’actions, que crée à chacune de ses pages l’œuvre psychologique la plus dépouillée d’intrigues et la plus sobre de commentaires d’auteur.