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Oraisons funèbres

Chapter 11: MASSILLON
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About This Book

A collection of eloquent funeral orations that blend intimate recollection, precise historical detail, moral judgment, and Christian doctrine to praise and critique eminent figures. The speeches mix personal memories and factual anecdotes, compare and contrast public lives, confront controversies with sober candor, and situate individual virtues and faults within a theological framework emphasizing grace and divine providence. The orations often challenge courtly conventions and probe social customs while aiming to edify listeners, using clear examples and restrained rhetoric to turn ceremonial praise into moral instruction.

MASSILLON

L’HYPOCRISIE

Le monde est un grand théâtre, où chacun presque joue un personnage emprunté. Comme nous sommes pleins de passions, et que toutes les passions ont toujours quelque chose de bas et de méprisable, toute notre attention est d’en cacher la bassesse, et de nous donner pour ce que nous ne sommes pas ; l’iniquité est toujours trompeuse et dissimulée. Ainsi toute notre vie n’avait été qu’une suite de déguisements et d’artifices ; vos amis, même les plus sincères et les plus familiers, ne vous connaissaient qu’à demi ; vous échappiez à tout le monde, vous changiez de caractère, de sentiment, d’inclination, selon les conjonctures et le caractère de ceux à qui vous vouliez plaire : par là vous vous étiez fait une réputation d’habileté et de sagesse ; et on n’y verra qu’une âme vile, sans droiture, sans vérité, et dont la plus grande vertu avait été de cacher son indignité et sa bassesse.

Vous passiez pour ami fidèle, sincère, généreux ; on verra que vous étiez lâche, perfide, intéressé, sans foi, sans honneur, sans probité, sans conscience, sans caractère. Vous vous étiez donné pour une âme forte et au-dessus des faiblesses vulgaires ; et vous allez exposer les bassesses les plus humiliantes, et des endroits dont l’âme la plus vile mourrait de honte. On vous regardait dans le monde comme un homme intègre et d’une probité à l’épreuve dans l’administration de votre charge ; cette réputation vous avait peut-être attiré de nouveaux honneurs et la confiance publique ; vous abusiez cependant de la crédulité des hommes : ces dehors pompeux d’équité cachaient une âme inique et rampante. Vous paraissiez orné de sainteté et de justice ; vous vous étiez toujours revêtu de la ressemblance des justes ; on vous croyait l’ami de Dieu et l’observateur fidèle de sa loi ; et cependant votre cœur n’était pas droit devant le Seigneur ; vous couvriez sous le voile de la religion une conscience souillée et des mystères d’ignominie ; vous marchiez sur les choses saintes pour arriver plus sûrement à vos fins. Ah ! vous allez donc en ce jour de révélation détromper tout l’univers ; ceux qui vous avaient vu sur la terre, surpris de votre nouvelle destinée, chercheront l’homme de bien dans le réprouvé. L’espérance de l’hypocrite sera alors confondue ; vous aviez joui injustement de l’estime des hommes ; vous serez connu, et Dieu sera vengé.

(Avent.)

AVERTISSEMENT AUX RICHES

Le Seigneur n’exige pas de vous une partie de vos fonds et de vos héritages, quoiqu’ils lui appartiennent tout entiers, et qu’il ait le droit de vous en dépouiller ; il vous laisse tranquilles possesseurs de ces terres, de ces palais, qui vous distinguent dans votre peuple, et dont la piété de vos ancêtres enrichissait autrefois nos temples ; il ne vous ordonne pas, comme à ce jeune homme de l’Évangile, de renoncer à tout, de distribuer tout votre bien aux pauvres, et de le suivre : il ne vous fait pas une loi, comme autrefois aux premiers fidèles, de venir porter tous vos trésors aux pieds de vos pasteurs ; il ne vous frappe pas d’anathème, comme il frappa Ananie et Saphire, pour avoir osé seulement retenir une portion d’un bien qu’ils avaient reçu de leurs pères, vous qui ne devez peut-être qu’aux malheurs publics et à des gains odieux ou suspects l’accroissement de votre fortune ; il consent que vous appeliez les terres de vos noms, comme dit le prophète, et que vous transmettiez à vos enfants les possessions qui vous sont venues de vos ancêtres ; il veut seulement que vous en retranchiez une légère portion pour les infortunés qu’il laisse dans l’indigence ; il veut que, tandis que vous portez sur l’indécence et le faste de vos parures la nourriture d’un peuple entier de malheureux, vous ayez de quoi couvrir la nudité de ses serviteurs qui n’ont pas où reposer leur tête ; il veut que de ces tables voluptueuses, où vos grands biens peuvent à peine suffire à votre sensualité et aux profusions d’une délicatesse insensée, vous laissiez tomber quelques miettes pour soulager des Lazares pressés de la faim et de la misère ; il veut que, tandis qu’on verra sur les murs de vos palais des peintures d’un prix bizarre et excessif, votre revenu puisse suffire pour honorer les images vivantes de notre Dieu ; il veut enfin que, pendant que vous n’épargnerez rien pour satisfaire la fureur d’un jeu outré et que tout ira fondre dans ce gouffre, vous ne veniez pas supputer votre dépense, mesurer vos forces, nous alléguer la médiocrité de votre fortune et l’embarras de vos affaires, quand il s’agira de consoler l’affliction d’un chrétien. Il le veut, et n’a-t-il pas raison de le vouloir ? Quoi ! vous seriez riches pour le mal, et pauvres pour le bien ! Vos revenus suffiraient pour vous perdre, et ils ne suffiraient pas pour vous sauver et pour acheter le ciel ! Et parce que vous outrez l’amour de vous-mêmes, il vous serait permis d’être barbares envers vos frères !

Et certes, dites-moi : tandis que les villes et les campagnes sont frappées de calamités, que des hommes créés à l’image de Dieu et rachetés de tout son sang broutent l’herbe comme des animaux, et, dans leur nécessité extrême, vont chercher à travers les champs une nourriture que la terre n’a pas faite pour l’homme et qui devient pour eux une nourriture de mort, auriez-vous la force d’y être le seul heureux ? Tandis que la face de tout un royaume est changée, et que tout retentit de cris et de gémissements autour de votre demeure superbe, pourriez-vous conserver au dedans le même air de joie, de pompe, de sérénité, d’opulence ? Et où serait l’humanité, la raison, la religion ? Dans une république païenne, on vous regarderait comme un mauvais citoyen ; dans une société de sages et de mondains, comme une âme vile, sordide, sans noblesse, sans générosité, sans élévation ; et dans l’Église de Jésus-Christ, sur quel pied voulez-vous qu’on vous regarde ? Eh ! comme un monstre indigne du nom de chrétien que vous portez, de la foi dont vous vous glorifiez, des sacrements dont vous vous approchez, de l’entrée même de nos temples où vous venez, puisque ce sont là les symboles sacrés de l’union qui doit être parmi les fidèles.

(Sermon de l’Aumône.)

AUX GRANDS DU MONDE

Mes frères, ce n’est pas le hasard qui vous a fait naître grands et puissants. Dieu, dès le commencement des siècles, vous avait destinés à cette gloire temporelle, marqués du sceau de sa grandeur, et séparés de la foule par l’éclat des titres et des distinctions humaines. Que lui aviez-vous fait, pour être ainsi préférés au reste des hommes, et à tant d’infortunés surtout qui ne se nourrissent que d’un pain de larmes et d’amertume ? Ne sont-ils pas, comme vous, l’ouvrage de ses mains et rachetés du même prix ? N’êtes-vous pas sortis de la même boue ? N’êtes-vous pas peut-être chargés de plus de crimes ? Le sang dont vous êtes issus, quoique plus illustre aux yeux des hommes, ne coule-t-il pas de la même source empoisonnée qui a infecté tout le genre humain ? Vous avez reçu de la nature un nom plus glorieux ; mais en avez-vous reçu une âme d’une autre espèce et destinée à un autre royaume éternel que celle des hommes les plus vulgaires ? Qu’avez-vous au-dessus d’eux devant celui qui ne connaît de titres et de distinctions dans ses créatures que les dons de sa grâce ? Cependant Dieu, leur père comme le vôtre, les livre au travail, à la peine, à la misère et à l’affliction ; et il ne réserve pour vous que la joie, le repos, l’éclat et l’opulence : ils naissent pour souffrir, pour porter le poids du jour et de la chaleur, pour fournir de leurs peines et de leurs sueurs à vos plaisirs et à vos profusions ; pour traîner, si j’ose parler ainsi, comme de vils animaux, le char de votre grandeur et de votre indolence. Cette distance énorme que Dieu laisse entre eux et vous a-t-elle jamais été seulement l’objet de vos réflexions, loin de l’être de votre reconnaissance ? Vous vous êtes trouvés, en naissant, en possession de tous ces avantages ; et, sans remonter au souverain dispensateur des choses humaines, vous avez cru qu’ils vous étaient dus parce que vous en aviez toujours joui. Hélas ! vous exigez de vos créatures une reconnaissance si vive, si marquée, si soutenue, un assujettissement si déclaré de ceux qui vous sont redevables de quelques faveurs ; ils ne sauraient sans crime oublier un instant ce qu’ils vous doivent ; vos bienfaits vous donnent sur eux un droit qui vous les assujettit pour toujours : mesurez là-dessus ce que vous devez au Seigneur, le bienfaiteur de vos pères et de toute votre race. Quoi ! vos faveurs vous font des esclaves, et les bienfaits de Dieu ne lui feraient que des ingrats et des rebelles !

Ainsi, mes frères, plus vous avez reçu de lui, plus il attend de vous. Mais hélas ! cette loi de reconnaissance que tout ce qui vous environne vous annonce, et qui devrait être, pour ainsi dire, écrite sur les portes et sur les murs de vos palais, sur vos terres et sur vos titres, sur l’éclat de vos dignités et de vos vêtements, n’est point même écrite dans votre cœur ! Dieu reprendra ses propres dons, mes frères, puisque, loin de lui en rendre la gloire qui lui est due, vous les tournez contre lui-même : ils ne passeront point à votre postérité ; il transportera cette gloire à une race plus fidèle. Vos descendants expieront peut-être dans la peine et dans la calamité le crime de votre ingratitude ; et les débris de votre élévation seront comme un mouvement éternel où le doigt de Dieu écrira jusqu’à la fin l’usage injuste que vous en avez fait.

(Petit Carême.)

DEVOIRS DU ROI

Un prince n’est pas né pour lui seul ; il se doit à ses sujets. Les peuples, en l’élevant, lui ont confié la puissance et l’autorité, et se sont réservé, en échange, ses soins, son temps, sa vigilance. Ce n’est pas une idole qu’ils ont voulu se faire pour l’adorer, c’est un surveillant qu’ils ont mis à leur tête pour les protéger et pour les défendre ; ce ne sont pas de ces divinités inutiles qui ont des yeux et ne voient point, une langue et ne parlent point, des mains et n’agissent point ; ce sont de ces dieux qui les précèdent, comme parle l’Écriture, pour les conduire et les défendre. Ce sont les peuples qui, par l’ordre de Dieu, les ont faits tout ce qu’ils sont : c’est à eux à n’être ce qu’ils sont que pour les peuples.

Oui, sire, c’est le choix de la nation qui mit d’abord le sceptre entre les mains de vos ancêtres ; c’est elle qui les éleva sur le bouclier militaire et les proclama souverains. Le royaume devint ensuite l’héritage de leurs successeurs ; mais ils le durent originairement au consentement libre des sujets. Leur naissance seule les mit ensuite en possession du trône ; mais ce furent les suffrages publics qui attachèrent d’abord ce droit et cette prérogative à leur naissance. En un mot, comme la première source de leur autorité vient de nous, les rois n’en doivent faire usage que pour nous. Les flatteurs, sire, vous rediront sans cesse que vous êtes le maître, et que vous n’êtes comptable à personne de vos actions. Il est vrai que personne n’est en droit de vous en demander compte ; mais vous le devez à vous-même, et, si j’ose le dire, vous le devez à la France qui vous attend et à toute l’Europe qui vous regarde. Vous êtes le maître de vos sujets ; mais vous n’en aurez que le titre, si vous n’en avez pas les vertus : tout vous est permis ; mais cette licence est l’écueil de l’autorité, loin d’en être le privilège : vous pouvez négliger les soins de la royauté ; mais, comme ces rois fainéants si déshonorés dans nos histoires, vous n’aurez plus qu’un vain nom de roi, dès que vous n’en remplissez pas les fonctions augustes.

Ce n’est donc pas le souverain, c’est la loi, sire, qui doit régner sur les peuples : vous n’en êtes que le ministre et le premier dépositaire : c’est elle qui doit régler l’usage de l’autorité, et c’est par elle que l’autorité n’est plus un joug pour les sujets, mais une règle qui les conduit, un secours qui les protège, une vigilance paternelle qui ne s’assure leur soumission que parce qu’elle s’assure leur tendresse. Les hommes croient être libres quand ils ne sont gouvernés que par les lois ; leur soumission fait alors tout leur bonheur, parce qu’elle fait toute leur tranquillité et toute leur confiance. Les passions, les volontés injustes, les désirs excessifs et ambitieux que les princes mêlent à l’autorité, loin de l’étendre, l’affaiblissent ; ils deviennent moins puissants dès qu’ils veulent l’être plus que les lois ; ils perdent en croyant gagner : tout ce qui rend l’autorité injuste et odieuse l’énerve et la diminue.

(Petit Carême.)

LES MISÈRES DE L’AMBITION

L’ambitieux ne jouit de rien : ni de sa gloire, il la trouve obscure : ni de ses places, il veut monter plus haut ; ni de sa prospérité, il sèche et dépérit au milieu de son abondance ; ni des hommages qu’on lui rend, ils sont empoisonnés par ceux qu’il est obligé de rendre lui-même ; ni de sa faveur, elle devient amère dès qu’il faut la partager avec ses concurrents ; ni de son repos, il est malheureux à mesure qu’il est obligé d’être plus tranquille : c’est un Aman[227], l’objet souvent des désirs et de l’envie publique, et qu’un seul honneur refusé à son excessive autorité rend insupportable à lui-même.

[227] Aman : favori d’Assuérus, roi de Perse.

L’ambition le rend donc malheureux ; mais de plus elle l’avilit et le dégrade. Que de bassesses pour parvenir ! Il faut paraître non pas tel qu’on est, mais tel qu’on nous souhaite. Bassesse d’adulation, on encense et on adore l’idole qu’on méprise ; bassesse de lâcheté, il faut savoir essuyer des dégoûts, dévorer des rebuts et les recevoir presque comme des grâces ; bassesse de dissimulation, point de sentiments à soi et ne penser que d’après les autres ; bassesse de dérèglement, devenir les complices et peut-être les ministres des passions de ceux de qui nous dépendons et entrer en part de leurs désordres pour participer plus sûrement à leurs grâces ; enfin, bassesse même d’hypocrisie, emprunter quelquefois les apparences de la piété, jouer l’homme de bien pour parvenir, et faire servir à l’ambition la religion même qui la condamne. Ce n’est point là une peinture imaginée ; ce sont les mœurs des cours, et l’histoire de la plupart de ceux qui y vivent.