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Oraisons funèbres

Chapter 2: PRÉFACE
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About This Book

A collection of eloquent funeral orations that blend intimate recollection, precise historical detail, moral judgment, and Christian doctrine to praise and critique eminent figures. The speeches mix personal memories and factual anecdotes, compare and contrast public lives, confront controversies with sober candor, and situate individual virtues and faults within a theological framework emphasizing grace and divine providence. The orations often challenge courtly conventions and probe social customs while aiming to edify listeners, using clear examples and restrained rhetoric to turn ceremonial praise into moral instruction.

PRÉFACE

Les Oraisons Funèbres de Bossuet sont, dans notre patrimoine littéraire, un trésor unique. On a prononcé en français des milliers d’oraisons funèbres ; nous ne lisons plus que celles de Bossuet. D’autre part, il n’est dans toute l’œuvre du grand orateur aucune partie qui soit plus généralement connue et plus admirée.

Quelle a donc été la merveille réalisée ici par le génie de Bossuet ? Ç’a été de transformer un genre réputé pour être un « genre faux » et, en y appliquant le grand principe classique, d’y faire entrer la vérité.

Au XVIIe siècle, l’oraison funèbre est uniquement un morceau d’apparat, consacré à l’apologie des grands de la terre. Il nous reste dix-huit oraisons funèbres de Henri IV, cinquante-trois de Louis XIV, vingt et une d’Anne d’Autriche, neuf du grand Dauphin, vingt du duc de Bourgogne. Après la mort d’un personnage illustre, on prononçait son éloge à Paris, en province, dans les couvents, dans les collèges. Nous pouvons nous faire, d’après telle lettre de Madame de Sévigné — celle du 6 mai 1672 — une idée de ces cérémonies. On convoquait la cour et la ville, on distribuait dans les maisons et on collait aux murs de vastes affiches en « gros canons ». Le jour venu, la meilleure compagnie se trouvait réunie à l’église ; on admirait le mausolée touchant à la voûte, décoré de grandes figures, orné de mille lumières. On y voyait quatre squelettes chargés des marques de la dignité du défunt ; au-dessus les quatre arts ; au-dessus, les vertus ; et, tout en haut, quatre anges recevant l’âme du défunt. On se disait que Lebrun, qui avait fait le plan de la décoration, s’était surpassé. Le Miserere de Lulli était beau à pleurer. Venait l’orateur : on se demandait comment il allait soutenir la beauté du spectacle. Monté en chaire, il faisait des traits d’éloquence, si à propos et de si bonne grâce, que tout le monde en était charmé…

Bossuet avait bien vu l’écueil du genre, et là où « tout entrait, comme il l’avait dit, excepté l’esprit de Dieu », il a su faire en sorte que tout fût pour l’édification, rien pour la vaine pompe et l’éloge complaisant.

Soucieux de vérité, il y met d’abord la vérité personnelle, celle de ses impressions et de ses émotions. Ce n’est pas seulement un orateur qui discourt, c’est un ami qui se rappelle des conversations, un directeur, un consolateur, au lit de mort, qui se souvient d’entretiens spirituels. « Alors, dit-il dans l’Oraison funèbre de Marie-Thérèse, alors je fus témoin de la douleur la plus pénétrante. » On ne retrouverait pas ailleurs, à cette époque, cet accent d’intimité, de familiarité dans le souvenir simple et grave.

Puis il introduit dans le panégyrique la vérité de l’histoire. L’abbé Faydit raconte qu’avant de composer ses oraisons funèbres, Bossuet relisait deux chants d’Homère. Cela n’est pas impossible. Mais quand il nous montre Enghien enfonçant trois fois les bataillons espagnols, ce n’est pas là un chiffre épique, c’est le nombre exact. Avant de parler de la Reine d’Angleterre, il avait demandé à Madame de Motteville des notes précises. Ces notes, on les possède : les termes de Bossuet rappellent souvent ceux de Madame de Motteville. Les détails précis, les faits particuliers, les paroles empruntées aux personnages mêmes abondent. On a cité souvent l’allusion si touchante à cet anneau qu’Henriette d’Angleterre mourante fit remettre à Bossuet. Voici un autre détail, moins connu peut-être. On ne voit d’ordinaire qu’un mouvement oratoire dans le passage où Bossuet parle de « ces demeures souterraines où les rangs sont si pressés ». Or, on venait tout récemment d’être obligé d’agrandir les caveaux de Saint-Denis, pour faire place aux nouveaux arrivants. Les bruits d’empoisonnement qui avaient couru partout, à la mort d’Henriette d’Angleterre ont trouvé un écho discret dans un mot de l’oraison funèbre : « ce mal si étrange ! » Bossuet, quand il loue Condé n’ignore pas les bruits d’athéisme qui ont couru sur son héros, « belle âme devant Dieu, s’il y croyait », dit Guy-Patin. Voilà pourquoi il leur oppose ce mot formel : « Je n’ai jamais douté des mystères, quoi qu’on en ait dit. » L’Oraison funèbre d’Anne de Gonzague, entièrement faite avec des citations, est moins un éloge que l’histoire d’une conversion.

Bossuet ne se borne pas à laisser parler ses héros : il les compare et il les juge. Mettre Turenne en parallèle avec Condé, cela, aujourd’hui, nous paraît tout naturel, et la comparaison est devenue banale. Il en allait alors tout autrement. On savait à Versailles que Louvois aimait peu Turenne. Mais surtout placer sur la même ligne un prince du sang et un cadet de famille, cela sembla aux courtisans pour le moins hardi. Madame de Sévigné trouve la chose « un peu violente ». Un bel esprit du temps, le comte de Grammont, disait à Louis XIV qu’il venait d’entendre l’oraison funèbre, non pas de Condé, mais de Turenne. Le fait est que Bossuet n’avait vu dans Turenne et Condé que deux grands hommes donnés par Dieu au Roi pour son service. Bourdaloue, qui a traité le même sujet, nomme aussi Turenne, mais c’est pour en faire le plus humble des admirateurs et disciples de Condé. Bossuet s’élève au-dessus des questions d’étiquette, au-dessus même des opinions les plus universellement admises en son temps et des usages consacrés. Dans l’Oraison funèbre de la Palatine, il réclame contre le droit d’aînesse : « La princesse Marie, pleine alors de l’esprit du monde, croyait, selon la coutume des grandes maisons, que ses jeunes sœurs devaient être sacrifiées à ses grands desseins… La princesse Bénédicte, la plus jeune des trois sœurs, fut la première immolée à ses intérêts de famille. » Il y critique aussi l’usage de nommer des enfants en bas âge à des fonctions auxquelles ils pourraient être parfaitement inaptes : « On la fit abbesse, sans que, dans un âge si tendre, elle sût ce qu’elle faisait. » A chacun des endroits scabreux, indiqués d’avance, Bossuet qui se sait attendu par la curiosité générale, y satisfait avec une honnêteté courageuse et sobre. En parlant d’Anne de Gonzague, il blâme franchement ses désordres, mais s’en prend surtout à l’irréligion et à l’oubli de Dieu. Chez Marie-Thérèse, il fallait bien louer cette douceur résignée que n’avaient point rebutée les nombreuses infidélités du Roi. Aussi Bossuet parlera-t-il de cette « prudence tempérée qui calme les passions que la résistance violente ne ferait qu’aigrir ». Même sûreté pour Condé. La difficulté était grande. L’architecte chargé de composer le catafalque, avait représenté en bas-reliefs toutes les époques de la vie du prince. Le temps de sa liaison avec les Espagnols n’était exprimé que par une nuit profonde, avec ces mots se détachant en latin : « Ce qui se fait loin du soleil doit être caché. » Bossuet va droit à la faute et d’un mot il dit tout, appelant son héros : « le plus coupable des hommes ».

Ce qui sauvegarde, chez Bossuet, la liberté du jugement, c’est qu’avec lui l’idée religieuse est l’âme du discours. Par-dessus toutes les autres, la vérité qu’il veut imprimer au panégyrique, prononcé dans la chaire, c’est la vérité chrétienne. Le dogme y prend sa place, comme la morale. Dans l’Oraison funèbre de la Duchesse d’Orléans, dans celle de la Palatine, le dogme de la grâce est traité tout au long ; il n’en est pas une où il ne joue son rôle : partout, les personnages nous sont montrés dans leurs rapports intimes avec cette grâce divine qui met le sceau à la vertu. Toutes les grandes qualités de Condé sont énumérées afin de montrer que seules elles ne sont rien et que la piété est le tout de l’homme. Mais ce n’est pas seulement dans la vie particulière de ses héros que Bossuet fait intervenir le point de vue religieux. Il nous montre encore la main de Dieu qui se sert de leurs vertus et de leurs vices mêmes pour l’exécution de ses desseins. Cette idée qu’on retrouve dans toutes les oraisons funèbres, mais dans celle notamment de la Reine d’Angleterre, est l’idée même qui domine le Discours sur l’Histoire Universelle, et elle nous ramène à saluer dans l’orateur comme dans l’historien l’incomparable théoricien de la Providence.

C’est ainsi qu’on voit circuler dans les Oraisons Funèbres tous les grands courants qui traversent l’œuvre de Bossuet : on y retrouve l’historien et le philosophe, comme le prédicateur et le théologien. D’un genre d’apparat il a su faire un genre de vérité et d’édification ; c’est sa part d’invention et c’est le coup de génie. L’oraison funèbre devient ainsi avec lui un sermon illustré par un grand exemple, chef-d’œuvre tout à la fois de littérature classique et de la prédication chrétienne.

RENÉ DOUMIC