WeRead Powered by ReaderPub
Où va le monde? cover

Où va le monde?

Chapter 14: III
Open in WeRead

About This Book

The author offers philosophical reflections on reorganizing postwar society, diagnosing mechanized capitalism's waste, class divisions, and organizational failings. He contrasts blind hierarchical organization with unchecked individualism and argues for a new balance of economic coordination, moral purpose, and collective will. The text is structured around three paths—economy, morality, and will—and combines critique of market-driven production with proposals for planned organization to prevent waste and artificial needs, alongside an insistence on ethical and political resolve to rebuild social solidarity. Practical remedies avoid strict doctrinal allegiance while seeking to harness technical progress for human ends and to reconcile individual initiative with communal responsibility.

Sous l'aiguillon de la cupidité et de l'ambition, l'hostilité sociale s'exacerbait pour devenir une lutte féroce pour les biens de la vie extérieure. Le cri furieux: «renonce, pour que je possède; sacrifie, pour que je jouisse; meurs, pour que je vive!» a poussé les peuples à s'entre-déchirer et à s'entre-tuer et a transformé l'unité du peuple fraternel en une guerre héréditaire de classes et de castes. Toute réflexion, toute considération humaine était faussée par la question du mien et du tien. On est arrivé à un point tel qu'aucune considération politique n'était plus capable de diriger les forces du peuple vers une fin pure, que l'unité du vouloir, si forte fût-elle, était impuissante à imprimer l'intensité d'une force de la nature à l'aspiration de la justice intérieure: toutes les valeurs ont été remises en question, et au-dessus de tout s'élève, tacitement reconnue, la force fatale des intérêts.

Seuls le nivellement et la dépréciation de la richesse, la réconciliation des hostilités héréditaires, la suppression de la division en membres éternellement passifs et membres éternellement actifs, l'unification de la société humaine en un organisme vivant, souple, se renouvelant lui-même; seule, disons-nous, cette transformation ayant sa source dans les profondeurs de la conscience morale, telle que la conçoit notre nouvelle doctrine, pourra arrêter et arrêtera la lutte fratricide des hommes et des peuples. Il ne s'agit pas de créer des paradis terrestres, de rendre la vie plus douce à celui-ci, d'épargner des blessures à celui-là, d'assurer le triomphe de la justice ou, moins encore, de la pitié: ce dont il s'agit, c'est de remplir l'éternel devoir qui consiste à appeler les hommes à des luttes nouvelles et dures, afin d'empêcher le monde de mourir dans sa prison matérielle, de lui rendre sa dignité, de lui montrer le chemin d'un vie plus difficile à conquérir, de la vie de la communauté et de l'âme, sous la protection de Dieu.

C'est le sentiment de la solidarité qui devient alors le sentiment le plus intime de la vie humaine. Si, de nos jours, tout ce qui n'est pas défendu est permis, si, aujourd'hui, chacun cherche à atteindre les limites des droits qui lui sont accordés, un jour viendra où chacun cherchera à atteindre les extrêmes limites de ses forces utiles. La vie, affranchie de l'angoisse de la souffrance et de la cupidité des jouissances, cessera d'être un jeu froid ou un sport ennuyeux des membres et des cerveaux; nous aurons gardé la force royale de la volonté, qui, au lieu d'être au service de fins se détruisant elles-mêmes, sera animée par la conscience d'un devoir envers la divinité qui nous a mis dans cette vie, qui nous rend responsables de tous nos actes extérieurs, de tous nos sentiments intérieurs et qui veut que, nous conformant à la loi de la divinisation, nous cherchions à nous élever de l'existence animale à l'existence spirituelle et de celle-ci à la vie de l'âme.

Qu'il est facile de se détourner avec un sourire de cette sainte assurance et, alléguant avec résignation l'éternelle immutabilité de la nature humaine, de remettre les fins supérieures à un avenir brumeux et insondable, afin de pouvoir s'occuper avec d'autant plus de liberté des questions du jour!

Ces questions du jour, auxquelles vous sacrifiez vos jours et vos nuits, que sont-elles? Elles ressemblent aux chemins que suivent les sources et les ruisseaux non captés; en l'absence de toute volonté spirituelle, susceptible de diriger leur cours, ils transforment le terrain en marécage où une poutre ou un bloc de pierre, jetés çà et là, sont destinés à fournir au pied hésitant un appui qui s'enfonce sous les pas. S'abandonner aux questions du jour, c'est renoncer à poursuivre l'idéal d'une humanité meilleure, que nous portons cependant en nous-mêmes; c'est se livrer à l'arbitraire de l'époque qui, après avoir gaspillé des milliers de vies, ébranle un équilibre instable qui étouffe toutes les forces, jusqu'à ce que l'avalanche se détache et se mette à rouler, à la recherche d'un point de repos, en détruisant et en écrasant tout sur son chemin. Ne s'occuper que des questions du jour, c'est pratiquer une politique du moindre effort, c'est chercher à réaliser ce qui est le plus facile et le plus possible, et non ce qui est le plus nécessaire, le plus difficile et le plus pénible; c'est établir un compromis entre les volontés existantes, non parce qu'on reconnaît à toutes des droits égaux, mais uniquement parce qu'il est impossible de les détruire ou qu'elles sont trop nombreuses. Le monde laisse à ces sottises, vanités et petits besoins le soin de décider de l'ordre dans lequel ils seront satisfaits, et la première place est prise par celui qui crie le plus fort. Aucune des époques historiques qui ont précédé la nôtre n'a jamais renoncé à soumettre ses aspirations à un jugement de valeur et à les conformer à son idéal intuitif; c'est à nous, qui sommes dominés par l'intellect plein de sagesse et de science, qu'il a été réservé de livrer notre vie terrestre et divine au jeu des forces du hasard, de la majorité, des origines, des derniers préjugés et des valeurs éclectiques et de discuter les questions du jour avec une gravité quasi sénatoriale.

Immutabilité de la nature humaine! Quel doux prétexte pour ceux qui possèdent, qui ont tout à perdre et rien à gagner, qui doutent de l'avenir et infligent eux-mêmes un démenti à ce doute, en se plongeant dans des travaux et des questions du jour. Certes, le rire et les pleurs, l'amour et la haine, le plaisir et la douleur sont de toutes les époques et de tous les peuples. Et, cependant, le Boschiman et le Papou ne sont plus que le souvenir d'époques que l'humanité a dépassées; et, cependant, le Christ a divisé l'existence humaine en deux phases; et, cependant, il a suffi de trois siècles pour fonder sur la pensée toute l'activité des peuples occidentaux, de quatre générations pour faire d'une masse obscure une bourgeoisie capable des plus grandes actions et pour renouveler du dedans l'organisme national allemand; et, cependant, il a suffi d'une volonté royale pour faire de la Prusse l'organe chargé de l'administration et de la défense du pays. À notre époque qui, par paresse intellectuelle et aveuglement volontaire, a pris l'habitude de refuser à des peuples entiers le droit à l'existence, bien qu'elle sache que dans chaque collectivité parricides et menteurs, fous et malades, penseurs, guerriers, saints, travailleurs, jouisseurs et créateurs, se retrouvent en nombre égal, dans des proportions égales et dans le même ordre; à notre époque, disons-nous, il est difficile de faire comprendre que le changement de l'aspect historique comporte, non la transformation universelle, mais seulement l'ascension de nouvelles couches, la revalorisation des principales valeurs, l'extension de la sphère dans laquelle se manifeste l'action de la pensée directrice, de l'idée. La nature n'aime pas les transformations radicales; elle préserve les vestiges du passé dans des compartiments de plus en plus éloignés et isolés; le mollusque primitif et l'homme de l'âge de pierre vivent toujours, et l'homme intellectuel de nos jours, rempli d'angoisse et de convoitise, vivra encore dans des milliers d'années, mais la maîtrise du monde ne lui appartiendra plus. La nature ne s'embarrasse pas de considérations tirées du temps et du nombre; elle ne pousse pas les hommes comme un troupeau vers les portes du paradis, mais elle crée, comme le fait un artiste qui n'anime du souffle de son âme que le bloc de pierre qu'il a choisi. La mer reste une étendue immuable, établie une fois pour toutes, et cependant elle change de couleur et d'aspect à toute heure sous l'influence des vapeurs qui s'étendent à sa surface, des vents qui la remuent, des nuages qui la recouvrent de leurs ombres, des étoiles qui s'y reflètent. C'est ainsi que dans chaque nation toutes les croyances et toutes les connaissances, toutes les pensées et toutes les volontés existent et agissent simultanément, mais ce qui donne à une époque sa couleur spirituelle, ce n'est pas la décision de la majorité, mais l'organisation et la cohésion plus ou moins fortes de la nation. La puissance la mieux organisée et la plus unie devient la puissance dominante, et sa domination une fois assurée, elle acquiert le pouvoir majoritaire d'assimiler à elle les éléments incolores et indifférents et de transformer peu à peu sa prédominance en un pouvoir reconnu et approuvé par la majorité. Toute action assimilatrice repose sur cette loi; et c'est pourquoi ne sont capables de coloniser et de civiliser que les nations ayant réalisé chez elles l'unité morale et l'accord des volontés.

Ce n'est pas une transformation morale radicale, rapide et s'effectuant simultanément chez toutes les nations, qui forme le but et la prémisse de notre doctrine et la condition de la phase future de l'humanité: c'est d'abord une ascension et une extension imperceptibles de la puissance spirituelle dominante, puissance d'union et de cohésion; c'est ensuite le brusque réveil et la lente amplification de l'appel et de l'accord de l'âme qui finiront un jour par faire résonner les vases même les moins harmonieux. Le premier son est émis; il est encore très faible; mais il ne s'éteindra plus jamais; il sera repris par des voix hésitantes, et déjà de nos jours l'appel devient perceptible. Quand il aura franchi le seuil de la conscience, ne fût-ce que d'une seule collectivité nationale, on verra se déclancher la série de transformations de la vie morale, et quand ces transformations auront, en vertu de la loi de la dominance, acquis leur pleine efficacité, nous assisterons aux débuts d'une époque caractérisée par des exigences nouvelles et rigoureuses.

D'où nous vient cette certitude? Telle est la question qui se dresse ici et nous oblige de revenir, pour le confirmer d'ailleurs, à notre point de départ. D'où nous vient, pour la première fois depuis des siècles, l'assurance justificative que nous pouvons arriver à une nouvelle unité de la foi et des valeurs, alors que ce monde intellectualisé et mécanisé ne connaît que des convictions partielles, s'interdit toute appréciation absolue, en l'étouffant sous le poids des comparaisons, a rompu toute obligation et n'a consolidé que la volonté individuelle? Ne sommes-nous pas, en pleine incompatibilité avec une foi ardente, abandonnés au caprice aveugle des mouvements de majorités, aux tristes compromis des intérêts et besoins matériels, qui doivent en fin de compte, ainsi que l'exige la conception matérialiste de l'histoire, se plier aux lois anonymes des forces naturelles et les aider à triompher de la pensée humaine? N'avons-nous pas, en dernière analyse, sacrifié l'autonomie de l'esprit au sort mécanique de l'équilibre?

Le triomphe de l'unité des volontés humaines et de la certitude morale sur les faits matériels était assuré, tant que la religion révélée déterminait toutes les manifestations du vouloir collectif. Ce triomphe s'est évanoui le jour où le miracle a disparu de la vie quotidienne, pour céder la place à la loi; le jour où le soleil et la lune ont cessé de se conformer aux ordres de Dieu, parce que la pensée leur a imposé un repos agité et un mouvement mort. Ce triomphe devait s'évanouir, parce que la religion révélée, une fois disparue, ne revient plus, à moins de se consolider tous les jours, comme c'est le cas en Orient, par des annonces et des signes. Le miracle primitif devient un fait historique, la foi devient dogmatique et le message se transforme en loi. La divinité se cléricalise. La communauté des initiés devient église mécanisée, la piété se mue en politique, la transcendance primitive se transforme, à la faveur d'interprétations successives, en une puissance terrestre, faite pour lutter contre des réalités, après être devenue incapable d'en créer. La domination d'une religion révélée suppose un peuple qui n'a pas encore franchi le chemin infernal qui aboutit à l'intellect; elle suppose le renouvellement continuel à l'aide de signes et de miracles qui maintiennent vivant le contenu transcendant primitif et fournissent constamment une interprétation nouvelle et irréfutable des rapports existant entre ce contenu et la marche de la réalité. Ce ne sont ni les édits de prêtres ni les conciles qui maintiennent et renouvellent l'unité religieuse et préservent sa primauté: ce sont les prophètes.

La primauté de la religion a été ruinée par la raison. Le courage et la conscience des peuples de souche germanique n'ont pu s'accommoder des consolations matérialisées de la mystique et cherchaient à établir un accord entre la foi et la pensée. Ces peuples ont créé une forme religieuse qui devait pendant des siècles servir à l'humanité de compagnon de route, parce qu'elle rendait accessible au regard la transcendance primitive de l'Évangile; mais elle n'eut pas la force nécessaire pour devenir une puissance spirituelle universelle, parce qu'elle était schismatique, ne reposait pas sur une prophétie, laissa toute liberté à la pensée scrutatrice et se mit dès le premier jour sous la protection du pouvoir politique auquel elle devait son existence. Au fond, le protestantisme a toujours vécu d'une vie privée, alors même qu'il a réussi, grâce à la protection officielle, à acquérir dans certains États monarchiques une influence politique; il n'a ni pu ni voulu conquérir le pouvoir suprême qui consiste à fixer des valeurs pour toutes les circonstances de la vie; le prédicateur de cour n'était nullement disposé à suivre le chemin des prophètes et des martyrs.

L'esprit intellectualisé des peuples était dominé par la raison. Une fois de plus, comme à l'époque de la naïve pensée pré-chrétienne, c'est à la philosophie qu'est échue la mission de fixer les valeurs. Elle fut peu écoutée, car le monde allait être absorbé pendant des siècles par le travail sans exemple de la mécanisation. Science, technique, capital, échanges, organisation de l'État, art de la guerre, division en classes, conduite de la vie, art: tout cela devait être adapté au surpeuplement du globe, aux transformations survenues au sein de chaque peuple. La plus violente de toutes les révolutions terrestres avait pour corollaire la liberté individuelle illimitée; des forces et des nationalités opposées étaient appelées à prendre part au travail mondial, lequel n'aurait jamais pu être mené à bonne fin sans la liberté illimitée de la pensée et de ses méthodes. Inévitablement devait naître la grande erreur, d'après laquelle l'analyse triomphante pouvait oser le dernier pas: poser des fins à l'humanité. Erreur analogue à celle qui consisterait à prétendre que l'imprimeur doit montrer le chemin au poète, le mécanicien de locomotive au voyageur, le marchand de couleurs au peintre ou le canonnier au général en chef.

Fidèle à son devoir et inquiète, la philosophie se remettait sans cesse à réunir les fils dispersés, à imaginer des directions, des lois, des impératifs éternels. Vain travail! Elle a abordé toutes les questions critiques, elle a appris à douter de toutes les notions et du monde lui-même, de Dieu et de l'existence, mais sa raison pure ne l'a pas empêchée de passer, sans l'apercevoir, à côté de la plus simple des questions préalables, à savoir si l'intellect qui pense, mesure et compare, si l'art du «deux fois deux» et du «pourquoi» constituent et restent les seules forces dont l'esprit éternel dispose pour pénétrer ce qui est à la fois humain et divin. Elle est restée philosophie intellectuelle. Elle s'est comportée comme le ferait un théoricien des vibrations qui voudrait expliquer à l'aide de courbes et de diagrammes l'émotion que fait naître en nous une symphonie; comme le ferait un météorologiste qui voudrait, à l'aide de cartes du temps, rendre compte de l'état d'âme que suscite une matinée de printemps; comme le ferait un hydraulicien qui voudrait expliquer à l'aide de calculs la sensation que nous éprouvons à la vue de la mer se brisant contre les falaises. Elle n'a pas vu que les agitations de notre âme ne se laissent pas expliquer par des procédés logiques et mathématiques et que l'observation et l'analyse des notions ne sont pas applicables aux faits les plus intimes. Elle n'a pas été frappée par la mesquinerie et la platitude de ses définitions, lorsqu'elle se hasardait à aborder les forces internes de l'amour, de la nature, de la divinité. Elle ne s'est jamais demandé pourquoi ses doctrines morales étaient dépourvues du caractère d'obligation absolue, et elle se demandait encore moins quelles sont en général les conditions de l'obligation absolue. C'est qu'à l'argument tiré de l'utilité générale, chacun est en droit de répondre: «Je renonce»; et à toute construction théorique de devoirs: «Je m'y soustrais, sous ma pleine et entière responsabilité». La pensée logique peut légitimer le droit et les mœurs, mais jamais les valeurs et la morale absolues, défiant toute objection. Ces valeurs et cette morale ne peuvent avoir leur source que dans l'Absolu, dans ce qui est impalpablement divin, et l'homme n'aurait le droit de se contenter de formules morales conventionnelles établies par sa raison scrutatrice que si le chemin qui mène à la transcendance lui était fermé et inaccessible. Mais ce chemin lui est largement ouvert; ce n'est pas le chemin des églises et des couvents, des dogmes et des rites, mais celui de la vie intérieure et de l'intuition, celui-là même qui a été suivi, en partie du moins, par tous ceux qui, n'écoutant pas les avertissements utilitaires de la pensée intellectuelle, ont pu, ne fût-ce que pendant un instant, s'abandonner sans désirs et en silence à l'amour, à la nature, au divin. Sans doute, en nous engageant sur ce chemin nous devons prendre congé de la vieille sagesse, de l'expérience pratique qui ne s'étonne de rien et qui nous accompagne sur les chemins battus de l'intellect, toujours les mêmes et dont nous connaissons les moindres détours. Nous nous égarons, nous balbutions, nous nous arrêtons frappés d'étonnement devant les portes de ce royaume dont la description échappe à notre langue; mais une éternelle certitude nous pousse toujours en avant, et lorsque nous rentrons chez nous, nous avons les yeux pleins d'images ineffaçables dont nous retrouvons l'expression dans les préceptes et doctrines des plus grands d'entre nous qui ont tous dit et annoncé la même chose: le commandement de l'amour, le royaume de l'âme, la communion avec Dieu.

Ces mots semblent vieux et usés; ils échappent à toute analyse. Et, cependant, il n'est pas une question vitale, il n'est pas une question, même de celles se rattachant aux choses les plus lointaines et les plus mesquines de la vie, qui, trempée dans cette source, ne laisse apparaître le lumineux rayon de sa vérité et de sa gravité. Il n'est pas d'ensemble si embrouillé, d'erreur si compliquée qui ne se laissent facilement démêler à la lumière de la vérité entrevue. Toutes les valeurs viennent, grâce à elle, se ranger dans l'ordre hiérarchique, tous les jugements deviennent des sentiments vécus et éprouvés, et même la vie terrestre, si fugitive, se trouve légitimée, non en tant que dernière instance ayant le droit de faire de ses besoins le critère du bien et du mal, mais en tant que Orbis pictus que nous cherchons à dépasser. École du cœur et de la volonté, palestre de notre corps périssable, la vie, ainsi comprise, loin d'être une fin en soi, la source du suprême bonheur et de la suprême tristesse, loin de mériter d'être l'objet de nos suprêmes passions et de notre suprême désespoir, se présente à nous comme un devoir, un legs, une destinée passagère que nous devons accepter avec gravité et dignité, voire avec amour.

Ce n'est pas la philosophie de l'intellect qui nous a montré le double chemin, l'ancien et le nouveau, qui conduit vers le monde et vers Dieu: c'est la force d'intuition, qui avait déjà reçu auparavant plusieurs noms et que nous appelons connaissance intime. C'est elle qui se chargera de conduire l'humanité, charge dont la religion ne peut plus s'acquitter et que la philosophie intellectuelle est incapable de remplir, et comme nous vivons et mourons avec la foi dans cette connaissance, la question relative à la certitude de la doctrine se trouve épuisée.

On pourrait croire que le monde et la vie ainsi conçus deviennent presque un jeu; que si le monde et la vie étaient ainsi faits, beaucoup de forces actives et de passions efficaces seraient perdues et que l'humanité, satisfaite et rassasiée, passerait son temps dans une contemplation quiétiste. Sans doute, la convoitise et l'angoisse, l'arrogance et la tristesse désespérée ne joueraient plus le même rôle que dans le passé. Mais ce ne sont pas ces passions qui ont créé ce qu'il y a de grand sur la terre. L'admiration devant l'intellect mécaniste et ses exploits aura diminué, car nous commençons déjà à nous rendre compte qu'il constitue une force d'une uniformité routinière et facile à acquérir, une force capable de niveler, non de créer, une force perspicace, mais non éclairée. Mais malgré le discrédit dans lequel sera tombé l'intellect, le monde ne deviendra pas moins sage. Il fut un temps où les actes de marcher et de parler étaient nouveaux et exigeaient la tension de toutes les forces spirituelles des hommes; aujourd'hui, ces actes nous sont familiers, et nous sommes à même de parler en marchant et de marcher en parlant. La pensée quotidienne nous est devenue, elle aussi, familière; elle remplit nos journées et pas mal de nos nuits; il y a même des moments où nous voudrions arrêter le courant de nos pensées impitoyables et indésirables. Nous nous plongeons dans le sommeil, parfois dans la méditation. Le fait que nous sommes bien plus conscients de nos pensées, même abstraites, et de nos résolutions capitales que de notre respiration, prouve à quel point nous sommes encore écoliers, combien fragile est encore notre maîtrise dans cet art insignifiant. Plus nous accorderons de place à l'intuition méditative, exempte de désirs, plus nous soumettrons nos pénibles jugements au contrôle et aux corrections de la connaissance pure et désintéressée, et plus notre travail intellectuel deviendra silencieux et sûr et pénétrera dans la sphère des choses dépassées. Comparez la clarté, la pureté et la certitude qui caractérisent les résolutions des hommes libres et ayant reçu une heureuse éducation avec le travail borné et plein d'effort auquel se livrent, dans l'incertitude qui les entoure, les caractères purement intellectuels, et vous aurez une idée de la maîtrise inconsciente et modeste à laquelle peut atteindre un jour le travail intellectuel et qui rendra à l'humanité des services infiniment plus grands que l'avantage insignifiant et pourtant si envié dont jouissent nos quelques natures dressées dans l'art de penser.

Cet avenir que nous entrevoyons sera caractérisé, non par l'absence de sagesse, mais par l'absence de toute sagesse banale et par la certitude du jugement intime. L'incertitude dont font preuve notre époque et ses représentants les plus sages dans leurs appréciations et jugements est sans exemple, car jamais auparavant les hommes n'ont connu un pareil débordement de l'intellect, dépourvu de tout frein, déchaînant et justifiant sans discernement les sentiments les plus arbitraires. Nos amours et nos haines, dans leurs changements incessants, nos jugements relatifs à ce qui est admissible, juste et exigible, ne sont pas moins hésitants et dépourvus d'instinct que nos jugements esthétiques qui n'ont pour effet que de déparer et de défigurer le monde. Comme tout peut être démontré, tout est démontré tous les jours, et chaque démonstration est acceptée. Et, pourtant, chaque jour apporte, à quelques-uns du moins, la preuve qu'il y a dès maintenant quelques rares hommes qui façonnent le monde en créateurs, parce qu'ils puisent leur être et leur jugement dans les profondeurs de l'intuition, et que ces hommes, qui sont les meilleurs d'entre nous, sentent et annoncent, quelles que soient leurs origines et leur vocation, la même chose dans toutes les grandes questions, à la gloire et à la louange de la vérité absolue. Il n'y a rien d'extraordinaire à espérer qu'un temps viendra où le nombre aura augmenté de ceux qui seront capables d'interroger leur cœur et leurs sentiments et de se laisser guider dans toutes les choses de la vie journalière, du monde et de l'éternité par des jugements puisés dans leur fond le plus intime. La vie ne deviendra pas pour cela un jeu froid, alors même que l'angoisse, les apparences, les futilités en auront disparu et, avec elles, quelques joies stupides, quelques plaisirs inavouables. La volonté supérieure stimulera les passions les plus fortes et, comme le domaine de cette volonté ne sera plus fondé sur la misère, la contrainte et l'animalité, il portera la marque de la liberté. Ce n'est pas vers l'indifférence à l'égard des hommes, vers la froide pitié et vers l'éloignement poli que nous nous acheminons, car lorsque les moyens qui servent dans la lutte brutale pour le pain et la considération seront épuisés, lorsqu'auront disparu notamment la concurrence et la fraude, la jalousie mortelle et la mauvaise joie, l'hypocrisie et le désir de dominer, on verra naître, comme c'est déjà le cas aujourd'hui chez les meilleurs d'entre nous et comme ce fut le cas pendant toutes les grandes époques, la responsabilité, le souci de la collectivité, le sentiment social et la solidarité. Nous n'avons à craindre ni l'une ni l'autre de ces deux manières de penser opposées et également terre à terre: le nihilisme et la crédulité matérielle, car le désespoir qui mène à la négation aura disparu, tout comme la misère qui croit à toutes les fausses prières et à tous les rites superstitieux, destinés à procurer des avantages terrestres. Et c'est alors que l'esprit de la reconnaissance et de la soumission, du silence et de l'amour s'élèvera à la transcendance véritable.

La triple devise: «foi, espérance, amour» a été annoncée par le dernier prophète aux millénaires à venir, et tout ce qui concerne les rapports entre l'homme, le divin et la vie terrestre est résumé dans ces trois mots. Une époque morte, privée de révélation, a pu les rejeter dans l'ombre. La foi est considérée comme un devoir désagréable, mais nécessaire, de tenir pour vraies des choses dont on sait pertinemment qu'elles ne le sont pas; de sacrifier non seulement l'intellect, mais aussi la conscience, à un commandement. L'espérance, mal interprétée, consiste à s'attendre à ce que, en vertu du principe de la réciprocité, le sacrifice ne reste pas vain, mais rapporte des avantages. Quant au commandement de l'amour, il y a longtemps qu'il est mort; ce qui en reste, c'est la pitié et une intervention froidement mesurée en faveur de la diminution de la misère: c'est la seule oasis de paix dans la lutte des convoitises. L'amour humain actif n'a pas réussi à s'atténuer à côté de l'amour sexuel, de l'amour des proches et des amis.

Nous parlerons de la foi future dans un autre ouvrage. Ici il est question de la société humaine. Aussi n'interpréterons-nous les paroles de saint Paul qu'en leur donnant un sens social, en tenant compte des besoins de notre époque et de l'évolution que nous venons d'esquisser. Ainsi interprétées, voici ces paroles: liberté autonome et responsable, solidarité et transcendance.

Lorsque nos successeurs jetteront un jour un coup d'œil rétrospectif sur notre époque, ils se demanderont avec un étonnement effrayé comment les quelques siècles au cours desquels s'est effectué le mélange des peuples européens ont pu suffire à la pensée intellectuelle pour atteindre son apogée et imprimer au monde entier la marque de la mécanisation. Nous éprouvons un sentiment analogue, lorsque nous nous reportons à l'aube du genre humain, à ses débuts qui ont certainement duré des centaines de milliers d'années, et que nous pensons à ses premières conquêtes, telles que la marche bipède, le langage, le feu; seulement, au sentiment que nous éprouvons ne se mêle pas l'amertume dont ne pourront se défendre nos futurs juges. C'est seulement par l'arrivée au premier plan des couches inférieures, asservies depuis un temps immémorial, qu'ils pourront expliquer ce qu'il y avait de bas et de primitif dans notre époque, à savoir la passion pour les futilités chez les hommes et chez les femmes, le manque de courage devant la vie, l'hostilité réciproque, la passion d'accumuler les moyens de subsistance, l'inconsistance dans les appréciations, l'absence de morale obligatoire, de responsabilité, de sentiments de dignité, de solidarité. Comme toutes les époques de rupture de servage et d'ascension brusque des couches inférieures de la population, comme l'époque de la Grèce décadente et celle de l'Empire Romain, notre temps peut être considéré à la fois comme une fin et comme un commencement; mais ce qui restera à titre de mérite sans exemple de nos générations, c'est que la régénération sera l'effet, non d'une soumission à un joug étranger, mais d'un vouloir intime et profond.

Et, maintenant, est-il possible et utile de hâter ce qui doit venir, d'accélérer le devenir à l'aide de lois et d'institutions, de symboles et de manifestations? N'oublions pas que ce qui anime les institutions, c'est la mentalité qui les crée; les idées du temps, l'évolution du monde s'imposent aux esprits qui obéissent, tout en résistant, comme le ressort d'une montre. Le mouvement d'horlogerie vient après, car on a beau faire avancer les aiguilles de la montre, le mouvement ne s'en trouve pas accéléré. Une époque mûrit lentement, et c'est aujourd'hui seulement qu'elle commence à être touchée dans sa conscience la plus profonde. Ni les orages printaniers de la guerre, ni les rayons chauds de la paix ne sont à même de troubler le calme profond de la terre où germe la graine de la vie. C'est l'esprit qui engendre l'esprit, c'est une chose qui sert de point de départ à d'autres choses. L'esprit ne dépend même pas de la volonté, laquelle ne peut ni le créer, ni le détruire. Quand le moment sera venu, les voix réclamant une nouvelle justice deviendront de plus en plus nombreuses et ne se tairont plus, jusqu'à ce que la certitude de nouvelles valeurs, de vérités inattaquables naisse de la nuit du doute. Mais ces valeurs et vérités, que notre époque commence à entrevoir, sont des biens de l'âme. L'annonce de leur règne est faite aujourd'hui, comme il y a mille ans; leur sens n'a pas changé; seule leur forme temporelle est autre. Mais ce règne commence dans les profondeurs de la conscience, et c'est seulement après s'y être épanoui, qu'il apparaît à la lumière du jour. N'obéissant qu'à sa volonté du moment, l'individu, plein de doute ou de confiance, peut bien se frayer tel ou tel chemin à travers les épaisses broussailles mourantes. Peu importe! La résistance de masses mortes est impuissante à ralentir quoi que ce soit, et le sacrifice portant sur des choses matérielles ne peut rien accélérer. Qu'une conscience éveillée fasse un sacrifice de ce genre: nous devrons y voir un témoignage, un symptôme, mais non un acte décisif, car une nouvelle injustice profitera de ce sacrifice. À la lumière du jour, l'éveil de la conscience économique sera complet, lorsque la propriété ne sera plus envisagée que comme un bien confié dont on doit rendre compte, lorsque l'arbitraire du possédant sera remplacé par la responsabilité, lorsque la vie et le travail n'auront plus pour but l'acquisition et la jouissance.

Le sens du développement consiste donc en ceci: l'idée et la foi qui suppriment l'isolement de l'activité politique et morale de l'individu et subordonnent à la vie d'une unité supérieure toutes les conventions particulières, ainsi que les limites de l'activité de chacun et sa responsabilité, cette même foi et cette même idée, disons-nous, auront pénétré l'existence économique et sociale et remplacé la liberté inférieure par une liberté supérieure. La liberté individuelle se manifestera dans l'intuition et la vie intérieure, dans les créations inspirées par l'une et par l'autre, dans les œuvres de transcendance, du cœur, de l'art et de la pensée.

Le jour où ce dernier domaine de l'activité humaine, la vie économique et sociale, sera affranchi de l'arbitraire qui le caractérisait pendant la période pré-étatique, le jour où il sera soumis, lui aussi, à la loi de la responsabilité commune, de la volonté divine, et élevé au niveau supérieur de l'âme,—bref, le jour où le vouloir le plus matériel de l'humanité sera animé d'une nouvelle morale et soumis à un déterminisme plus spirituel, ce jour-là il sera impossible de confier à n'importe quelle forme politique la charge et la responsabilité d'une limitation aussi grande et d'une domination aussi serrée. On verra alors se poser la question politique de la nouvelle organisation de l'État. C'est là une préoccupation qui a été considérée pendant des siècles comme la fonction la plus élevée et la plus importante de la pensée théorique, de la religion et de la philosophie et qui a fini par devenir, dès le début de l'époque mécaniste et nationaliste, une affaire de routine historique et ethnique, d'équilibre entre la tradition et l'utilité du jour.

Si, pour remédier à l'absence de frein et de direction qui caractérise encore le mouvement humain et les modes d'association humains, il faut rattacher celui-là et ceux-ci à l'absolu et au transcendant, les transformer conformément à une nouvelle morale et à des mœurs nouvelles, on est obligé de convenir qu'un État se réclamant de la tradition et vivant au jour le jour ne saurait suffire à cette tâche. Aussi notre exposé comporte-t-il une suite qui doit être consacrée au chemin politique. Nous avons suivi le chemin de la morale jusqu'au bout: il a son point de départ dans la loi de l'âme et aboutit à la loi de la responsabilité et à la conception d'une vie consacrée à la recherche, non du bonheur et de la puissance, mais de la justice et de Dieu.


III

LE CHEMIN DE LA VOLONTÉ

Au moment où je me propose de m'engager dans le troisième chemin, qui est celui de la volonté, de la volonté collective, base et mobile de toute activité politique, je dois faire une confession personnelle, et ce sera pour la première fois depuis des années que je parlerai de moi-même.

J'écris ces mots dans l'après-midi du 31 juillet 1916, la veille du deuxième anniversaire de la guerre européenne. Dans des milliers de villes seront lues et écoutées des réflexions fières et graves, sérieuses et rassurantes, et les commencements imperceptibles de la lassitude s'évanouiront devant l'espoir prometteur de victoire, de puissance et de bonheur.

Par-dessus les cimes des arbres qui sont devant ma fenêtre j'aperçois dans le lointain les prés bleuâtres, les champs d'un blond pâle, la ligne de collines à l'horizon. La moisson est abondante, et l'approvisionnement de l'année est assuré. Au dehors, sur les frontières sanglantes de l'Est et de l'Ouest, la folle attaque de l'ennemi faiblit de nouveau, nous dit-on; cette attaque était d'ailleurs la dernière; après elle viendra la paix. Devons-nous exiger beaucoup ou peu? C'est que les partis en présence luttent pour le comment, et non pour le si.

Il y a aujourd'hui deux ans que je me suis séparé de la manière de penser de mon peuple qui voyait dans la guerre un événement salutaire.

Il y a des années que j'ai aperçu le crépuscule du peuple et que je l'ai dénoncé par la parole et par la plume. J'en ai aperçu les signes dans l'insolente débauche qui s'étale dans les rues des grandes villes, dans l'arrogance de la vie matérialisée, dans la folie des milliards de la fête séculaire de 1813, dans l'ironie des épigrammes historiques de Kœpenick et de Saverne, et surtout dans la mortelle indolence de notre bourgeoisie fuyant les responsabilités, noyée dans les affaires. Un an avant l'explosion de la guerre, j'ai, pour la dernière fois, attiré l'attention sur l'issue qui approchait: le malheur devait venir, non parce qu'il était une nécessité politique, mais en vertu d'une loi transcendante, la Prusse n'ayant jamais rien appris autrement que sous les coups.

Dans le bonheur estival du soleil de juillet, le peuple de Berlin, riche et heureux de vivre, répondait avec joie à l'appel de la guerre. Les vivants et ceux qui étaient déjà marqués pour la mort, en habits clairs, l'œil joyeux, se sentaient au sommet de la puissance vivante et à l'apogée de l'existence politique. Une ombre de haine traversa tout à coup la mer humaine en mouvement: le bruit s'est répandu qu'un espion russe a été arrêté sur les marches de la cathédrale; déguisé en facteur des postes, il a été trouvé porteur de projectiles. Mais les yeux ne tardèrent pas à s'éclaircir, la haine disparut dans la tension extraordinaire produite par l'espoir de la victoire et la soif de la lutte.

Je ne pouvais que partager l'orgueil du sacrifice et de la force; mais cet enivrement m'était apparu comme une fête de la mort, comme le prélude symphonique d'une tragédie que je devinais obscure et terrible, d'autant plus terrible qu'elle paralysait en moi l'enthousiasme.

Et pendant que se déroulait la marche victorieuse vers l'Ouest, qu'on s'approchait de Paris et qu'on commençait à entretenir un second couronnement victorieux à Versailles, je pensais: ce qui importe, c'est de nous sauver de la détresse, de l'étreinte de fer, de la haine mortelle qui va se prolonger jusque dans la paix. Je siégeais alors au ministère de la Guerre, pour aider de mes conseils à neutraliser les effets du blocus; et pour prouver que ce ne sont pas des souvenirs trompeurs qui me font exagérer les préoccupations que j'avais à cette époque-là, je rappellerai seulement les mesures qui, proposées par moi, ont été appliquées pendant des années avec une efficacité à laquelle des experts ont rendu justice.

Je croyais, et j'y crois encore, à la possibilité d'un salut honorable et providentiel; mais quant au bonheur dans la paix, je n'y crois pas plus que je n'y croyais pendant ces jours pleins d'enthousiasme de notre histoire nationale. Et, une fois de plus, les raisons qui me dictaient ma croyance étaient d'ordre, non politique et militaire, mais transcendant.

Je ne crois pas à notre droit, ni au droit de qui que ce soit de régenter définitivement le monde, car ni nous, ni aucun autre peuple n'avons mérité ce droit. Aucun titre ne nous autorise à régler les destinées du monde, car nous n'avons pas encore appris à régler les nôtres. Nous n'avons pas le droit d'imposer aux nations civilisées de la terre nos pensées et nos sentiments, car quelles que soient les faiblesses des autres nations, il est au moins une chose qui nous manque encore, à nous: l'acceptation voulue de notre propre responsabilité.

Je crois fermement et avec certitude à une heureuse issue; mais je redoute ce qui viendra après. Car cette guerre n'est pas un commencement, mais une fin, et elle laissera après elle des ruines. Et tous vont se disputer ces ruines: peuples, partis, classes, familles, Églises. Si toute décadence ne portait en elle les germes d'une vie nouvelle, nous serions aujourd'hui incapables de respirer. Mais la vie nouvelle ne peut résulter que du réveil de l'âme, et ce réveil est annoncé; c'est le seul germe qui reste capable de bourgeonner, alors que tous les autres sont écrasés sous les pieds. Si nul de nous autres vivants ne doit voir la réalisation de la promesse, en quoi cela importe-t-il?

Cela importe beaucoup et peu: nous sommes sûrs de l'avenir, mais nous mourrons comme une génération de transition, comme une génération sacrifiée, destinée à servir d'engrais, indigne de voir la moisson.

Quel rapport y a-t-il entre ces confessions et les perspectives d'avenir? Ce que nous venons de dire signifie le passage du libre royaume de la pensée, dans lequel nous avons évolué, aux misères du jour. Il est impossible de se soustraire à l'obligation de rattacher à la réalité les ensembles d'idées dont l'objectif et la possibilité de réalisation ne sont liés à aucune époque déterminée; car si ces idées sont vraies, il faut, alors même qu'elles semblent en contradiction avec ce qui existe, rechercher, dans la solide structure du présent, les joints, pratiquer les brèches par où puisse pénétrer le premier souffle du monde nouveau. C'est là un travail pénible, un travail de recherche portant sur le donné, sur ce qui est lié au temps, au lieu, au hasard, un travail au cours duquel on perd parfois la netteté des idées, le contact avec l'air. Ce travail exige des instruments résistants; frapper les murs de coups légers, en personnes bien élevées, ne suffit plus; la hache devra s'attaquer à beaucoup de choses devenues chères.

Puisque, en quittant la lumière du jour pour descendre dans les bas-fonds, on éprouve un sentiment d'oppression, n'est-il pas presque inhumain de montrer aujourd'hui à un peuple, le plus pur de tous, à un peuple couvert de plaies saignantes, transformé en une armée et accomplissant des exploits incroyables, n'est-il pas inhumain, disons-nous, de lui parler avec une dureté qui ressemble à de l'ingratitude et qui, au fond, n'est que de l'amour, en lui révélant les côtés sombres et défectueux de son être? N'est-il pas plus dur encore, alors que la trêve de Dieu péniblement maintenue s'est transformée en une guerre de tous contre tous, d'élever la voix, non pour annoncer la paix, mais pour condamner des œuvres et des valeurs qui semblaient éternelles?

Pendant une année, cette douloureuse réflexion m'avait empêché de continuer mon travail. Je le reprends aujourd'hui, car le devoir m'oblige à ne pas taire ce qui m'est dicté par ma conscience, et parce que dans le désaccord entre une considération relative et une aspiration absolue, le choix qui fait abstraction des contingences ne peut pas conduire à l'injustice.

Il nous faut élucider une série de questions préalables qui n'ont pu qu'être effleurées précédemment.

1. Tradition et idéal.—Depuis cent ans, on se sert, en Allemagne, dans les questions politiques, de la seule méthode historique. Aussi ne serait-il peut-être pas hors de propos de combattre cette méthode, en l'opposant à elle-même.

Dans la mesure où nos fins généralement reconnues ne représentent pas uniquement des intérêts matériels déguisés, elles ne sont pas le produit du travail héréditaire d'esprits politiques qui, dans les pays occidentaux, s'objective dans le gouvernement de parti et, dans les pays orientaux, dans la tradition dynastique, mais elles résultent uniquement de la pratique professorale des savants allemands. C'est que nos partis sont jeunes, dépourvus d'expérience responsable, absorbés par des intérêts matériels urgents; tandis que notre couronne, qui a toujours défendu une forme de gouvernement déterminée, n'a été elle-même jusqu'à présent qu'un parti.

Or, le savant, par ses dispositions essentielles, se trouve en opposition radicale avec l'homme d'action, avec le politique et l'homme d'affaires, qui, eux, sont en contact direct avec la réalité. Son véhicule consiste dans la démonstration, qui est à l'opposé de l'instinct indémontrable, de l'intuition. Au cours de l'action, il s'agit moins de savoir si un fait donné est vrai que de savoir lequel de deux ou plusieurs faits ou ensemble de faits présente plus d'importance ou de poids. Faire des investigations scientifiques, c'est chercher; et chercher, ce n'est pas peser. Sans doute, le savant consciencieux aura souvent l'occasion, lui aussi, dans la sphère de son travail, de faire des pesées, comme dans les cas où il s'agit de probabilités documentaires; mais il le fera que dans les limites des usages consacrés et admis, la pesée étant pour lui un expédient auxiliaire, et non un procédé fondamental.

Or, bien qu'important, le procédé de la pesée n'est pas le procédé ultime. Ce qui importe plus que tout le reste, c'est ceci: sentir en soi des fins qui sont données, non par la recherche et l'érudition, mais par une conception du monde obtenue par une intuition consciente ou inconsciente. Des connaissances solides, une bonne mémoire et des méthodes de pensée typiques et éprouvées sont, pour le savant, des moyens de travail indispensables. Pour l'homme d'action, ce ne sont que des moyens occasionnels. L'homme d'action travaille sur des faits incessamment renouvelés, sa mémoire doit à chaque instant se vider et se remplir de nouveau. Les méthodes qui président à sa pensée et à ses décisions doivent à tout instant changer, et souvent à l'improviste, car son activité est une lutte. Seul le but qu'il poursuit doit conserver une direction invariable. Celui qui est fait pour l'action, n'est pas fait pour la recherche, et l'obligation de se rendre dépendant de la pensée des autres et des matériaux accumulés par d'autres ne pourrait que paralyser ses mouvements. Et, inversement, celui qui est fait pour la recherche ne peut que voir un élément irrationnel, une preuve de présomption dans la tension constante qui aboutit à des résolutions indémontrables. Le domaine de l'action se rapproche infiniment plus de la création artistique que de l'érudition.

Lorsque le savant veut se livrer à l'action politique, il doit chercher à déduire ses fins de ce qui est donné, et cela, par exemple, sous la forme de l'extrapolation d'une courbe. Si la Providence avait suivi ces méthodes, l'histoire n'aurait jamais connu de grands tournants et de grands écarts: à chaque instant donné, la direction, par de légères oscillations asymptotiques, aurait tendu vers le point zéro, sans jamais l'atteindre.

Au point de vue subjectif, la politique des savants apparaît comme une tendance avouée à se conformer à la tradition, à tout déduire de conditions de lieu et de temps, de conditions physiques et humaines; elle manifeste une antipathie pour tout ce qui est immédiat et pour l'idéal, lequel est volontiers qualifié de dogmatique et de spéculatif.

À première vue, la continuité du passé semble justifier la conception politique des historiens érudits. Mais il y a là une triple illusion optique. En premier lieu, il y a la patine du temps qui semble rapprocher, rattacher les unes aux autres des choses dissemblables, en attribuant un caractère local et historique même aux faits paradoxaux. Dans deux mille ans, si tous les documents qui s'y rapportent sont détruits, la campagne de Russie de Napoléon sera peut-être considérée, dans sa paradoxalité, comme un mythe solaire; mais à nous, qui en connaissons les détails, elle apparaît comme une entreprise française par excellence. En deuxième lieu, la continuité elle-même est une illusion, car on ne l'établit qu'après coup. Lorsque quelqu'un attend l'épanouissement inconnu d'une nouvelle plante, il peut, d'après le tronc et les feuilles, imaginer plusieurs formes possibles; c'est seulement lorsqu'il se trouve en présence du fait accompli que la nécessité de la forme et de la couleur voulues par la nature lui apparaît évidente. Il aperçoit a posteriori une continuité qui lui semble univoque, jusqu'à ce qu'il ait constaté qu'une plante de la même espèce peut donner une variété de fleurs, s'assurant ainsi qu'une seule et même fonction est susceptible d'aboutir à des résultats multiples. Et, enfin, le coup d'œil rétrospectif modifie les prémisses. Lorsqu'il se produit quelque chose d'absolument imprévu, il est facile au spectateur de découvrir, dans les nuages qui recouvrent les événement antécédents, de nouvelles conditions ayant jusqu'ici échappé au regard et qui, une fois découvertes, transforment et le passé et ses prémisses. L'image du présent est presque aussi subjective que celle de l'avenir, et le passé lui-même, si objectif en apparence, est sujet aux changements.

Objectivement considéré, le traditionalisme est l'élément d'inertie et, comme tel, légitime. La labilité des institutions et des destinées d'un peuple ne doit pas dépasser un certain degré, faute de quoi nous aurions le tableau d'une république nègre. Sans doute, les profondes racines de l'intérêt suffisent à maintenir ce qui existe; lorsque vient s'y ajouter l'action retardante de la tradition, le degré d'inertie augmente, et lorsque la tradition devient prédominante, le système se survit à lui-même. Quand ce cas se présente dans un pays comme le nôtre, qui manque déjà d'initiative politique et ne possède pas assez d'imagination pour trouver des formes nouvelles, il faut un grand effort d'idéalisme spéculatif et un grand essor intuitif, pour secouer le fardeau de ce qui existe.

Et c'est en ceci que se résout l'antinomie entre la tradition et l'idée: la tradition aura toujours la force matérielle nécessaire pour attirer à son niveau et s'assimiler ce qui vient de l'idée et pour assurer ainsi la continuité du devenir; quant aux éléments ayant leur source dans les idées, quelque abstraits et inaccoutumés qu'ils puissent paraître, ils sont destinés à insuffler de nouvelles tendances à ce qui est pétrifié et ossifié.

2. La notion allemande de la liberté, qui est, elle aussi, un produit de l'érudition, signifie, lorsqu'on la dépouille de son appareil métaphysique, à peu près ceci: «Tu ne dois pas désirer la licence effrénée; entre celle-ci et la liberté il y a la limitation organique; tu n'es soumis à aucune autre restriction qu'à cette limitation organique, voulue de Dieu» (Ce syllogisme est rarement démontré et, le plus souvent, on se tire d'affaire, en disant qu'il n'en va pas autrement ailleurs). «Si tu es pénétré de cette vérité, tu possèdes la liberté intérieure; il te reste, en outre, la liberté transcendantale, morale, esthétique et religieuse.»

Il est certain qu'on peut, à l'aide de cet enchaînement d'idées, justifier aussi bien l'esclavage ancien et moderne que l'inquisition, l'absolutisme, le servage, le sweating system et les excès coloniaux, car n'avons-nous pas la proposition intermédiaire, en vertu de laquelle les individus soumis à la tutelle se voient accorder la liberté transcendante? Mais ce qui est décisif dans cette proposition, c'est la notion de l'organique, et ce qui prouve que cette notion reçoit des partisans de ce raisonnement une interprétation très étendue, c'est qu'ils rangent parmi les choses voulues de Dieu la dépendance héréditaire d'homme à homme, de classe à classe, de religion à religion, et même, à l'occasion, de peuple à peuple.

Mais si la dépendance soi-disant voulue de Dieu n'a en réalité rien d'organique, elle se transforme en une contrainte arbitraire qui ne se laisse ramener à aucune notion de liberté, quelque philosophiquement qu'elle soit conçue; et le caractère intolérable de la contrainte s'accentue, en même temps que l'arbitraire ne trouve plus sa justification ni dans la tradition historique ni dans l'autorité.

Les savants professionnels, ceux-là mêmes qui ont créé la notion allemande de liberté, ayant en outre l'habitude de se prononcer sur sa casuistique et ses critères, il est très instructif d'examiner, dans leurs rapports avec les conceptions en vigueur, les aptitudes civiques de ces savants. La situation sociale d'un savant en place est uniquement fonction de l'estime dont il jouit auprès de ses pairs. Il ne dépend ni d'un public, comme un artiste professionnel, ni de la législation et des règles auxquelles obéissent les industriels, ni de parlements, de chefs et de souverains comme l'homme d'État, ni d'une classe d'entrepreneurs, comme le prolétaire. Intellectuellement et socialement, le savant vit dans une république de savants, dans une sorte d'État dans l'État, dans lequel ne pénètrent que la Providence, la législation fiscale et la très douce autorité du ministre des cultes. Une large autorité sur ceux qui sont au-dessous assure la réputation de la chaire; des relations cordiales avec ceux qui sont au-dessus assurent au titulaire de la chaire les honneurs académiques, les faveurs de la Cour et une influence politique. Flottant ainsi à l'état d'équilibre élastique à l'intérieur du corps fluide de la société, nos savants sont dépourvus de tout désir, et leur situation peut être considérée comme la parfaite expression de la liberté politique. Ici une contrainte organique se montre compatible avec la mobilité spirituelle et civique; l'autorité et la domination avec une subordination tolérable. Faire l'éloge de la carrière d'un savant allemand, c'est faire l'apologie de la liberté allemande.

Admettons cependant, ce qui n'est d'ailleurs pas à craindre, que le savant se déclare un jour embarrassé pour formuler son avis sur l'interprétation de la notion de liberté dans un cas donné: quelle possibilité aurions-nous encore de formuler un jugement personnel?

Sans doute, le critère de la contrainte organique n'a rien d'absolu; mais il ne s'en laisse pas moins enfermer dans certaines limites. Une contrainte cesse d'être organique, lorsqu'elle n'est plus nécessaire. Et elle n'est plus nécessaire, lorsqu'il est possible de démontrer qu'on peut atteindre le même but avec des moyens moins limités. Mais le but découle de notre manière de concevoir le monde, c'est-à-dire de la conception qui forme l'instance décisive, parce que, indépendante des désirs et intérêts personnels, elle est dictée par la profonde conviction qui réside dans le cœur des hommes.

Mais, dirait-on, à remplacer l'énigme de la liberté par l'énigme de la conception du monde, on ne gagne pas grand'chose. Erreur! On gagne beaucoup, car à partir de ce moment ce ne sont plus l'historien, le juriste et l'administrateur qui sont chargés de se prononcer sur ce qui est liberté ou oppression: c'est l'homme d'État pratique qui est appelé à décider si les chaînes sont indispensables et qui emprunte ses lumières à ceux qui ont créé et adopté la conception du monde donnée. Toute contrainte individuelle cesse alors d'être une fin en soi, voulue de Dieu, intangible. Le problème de la liberté redevient vivant; il devient le problème du développement et des faits les plus élevés de notre existence. Celui qui formule des revendications ne peut plus être renvoyé du seuil, au nom d'une conscience morale supérieure: c'est aux privilégiés et aux favorisés qu'incombe la tâche de justifier par des preuves et leur conception du monde et leur conduite pratique. Mais une conception du monde n'est pas un ensemble d'intérêts quelconque ayant reçu une certaine interprétation: elle est une croyance harmonieuse, formant un tout complet et plongeant par ses racines dans ce qu'il y a de plus profondément humain et divin. Celui qui repousse cette croyance, en brandissant l'épée de sa puissance, défend le droit à la violence et se place en dehors des luttes de l'esprit, sur l'arène où se combattent les intérêts. Il peut recruter des complices ayant les mêmes intérêts que lui, mais il se prive du droit de convaincre humainement.

De toutes les conceptions politiques de nos jours, il en est une qui s'appuie sur une vue d'ensemble du monde: c'est la conception conservatrice, pour autant qu'elle se fonde sur le christianisme, considéré, non comme une confession, mais comme une croyance absolue. C'est ce qui explique la belle unité de sentiments que fait naître cette conception et la force éducative des convictions qu'elle comporte. Pour justifier cependant les contraintes existantes, elle doit quitter le cercle des vérités évangéliques, s'abstraire des sentiments du christianisme du moyen âge, pour se placer sur le terrain des intérêts.

En opposition avec la manière de penser traditionnelle, cet ouvrage cherche à déduire ses postulats, qui dépassent en partie le domaine de la politique pratique et forment ainsi une politique transcendantale, d'une conception du monde formant un ensemble complet et fondée sur l'essence et le devenir de l'âme. À une réserve près: les tâches pragmatiques de cette dernière partie exigent, si nous voulons pénétrer plus profondément la nature des choses et des institutions existantes, une prémisse empirique. Cette prémisse n'est autre que le principe de la puissance de l'État, principe qui ne se prête pas à une démonstration transcendantale absolue. Nous en faisons l'objet de notre troisième question préalable.

3. La croissance intérieure d'un État exige-t-elle l'accroissement de sa puissance extérieure? Si la réponse affirmative à cette question apparaît toute naturelle, lorsqu'on se place au point de vue des intérêts politiques, elle ne peut être que douteuse au point de vue purement humain. Personne ne s'aviserait de mépriser un citoyen de la Confédération Suisse ou des Pays-Bas, parce que son État n'est pas une grande puissance, n'entretient pas d'ambassadeurs et n'est pas toujours appelé à prendre part à des Congrès. À mesure que se poursuivra le morcellement national de l'Europe, on verra de plus en plus souvent des cas où des États moyens, petits, voire insignifiants seront plus vivement sollicités par les grandes Puissances que les États impérialistes, difficiles à mettre en mouvement, et cela parce qu'il suffit souvent d'un très petit poids pour rétablir l'équilibre dans les conflits. Si la balkanisation de l'Europe se poursuit encore pendant quelques générations, on verra se produire une telle mobilité de groupes d'États, lâches ou serrés, qu'à l'exception de quelques rares États strictement nationaux, chaque nationalité formera une sorte d'unité fractionnaire, entrant dans des combinaisons multiples et variables. Et c'est seulement dans la mesure où elle fera partie d'une de ces combinaisons que chacune de ces unités jouira d'une puissance en rapport avec ses conditions géographiques et physiques.

On ne peut admettre non plus l'affirmation abstraite, d'après laquelle il existerait, dans l'économie spirituelle du monde, une culture tellement indispensable qu'elle doit, pour le salut de tous les autres, être importée et implantée partout. La civilisation possède une force d'extension et d'expansion qui repose sur l'unité, la similitude du genre de vie. Mais la culture ne possède pas de force de ce genre, car elle exprime précisément l'originalité et l'unité d'un ensemble de manifestations spirituelles. La plus forte et la plus immortelle de toutes les cultures que nous connaissions, la culture grecque, était à l'époque de son apogée, le patrimoine d'une population libre, moins nombreuse que celle d'une moyenne ville de province allemande. Après la disparition physique de ses créateurs, cette culture est devenue la maîtresse de leurs vainqueurs et s'est étendue, sans propagande, au-delà de l'Europe, jusqu'en Chine, en Amérique et en Australie. La culture morale de la Palestine s'est emparée du monde après l'extinction politique du pays où elle est née, et cela tant qu'elle n'était liée à aucune confession: c'est aujourd'hui seulement qu'elle commence à trouver un contre-poids dans les formes de croyance libres. On dirait presque que le phénomène de la culture ressemble au soleil qui n'embrase l'horizon qu'au moment où il disparaît. Mais il est certain que ce phénomène n'est jamais perdu pour le monde. Lorsqu'une nation a dépassé l'époque de son épanouissement, elle n'est plus capable, à moins de renouveler complètement son sang, que de se répéter, se parodier elle-même; mais ce qu'elle a créé entre dans la conscience de l'esprit planétaire, malgré la destruction de parchemins, de bronzes et de pierres.

L'essor de la vie reste cependant irrépressible. Mais si toute créature a une vie limitée, l'esprit collectif d'une nation, comme tout autre esprit, exprime visiblement sa volonté de vivre par la croissance et la multiplication. La croissance implique la volonté de la destruction, car la vie se maintient par la mort, et seule l'âme, dès sa première ébauche, échappe par l'amour à cette loi originelle. Des esprits collectifs qui, comme ceux des nations, présentent un degré de constitution élevé, sont jeunes, de centaines de milliers d'années plus jeunes, et plus primitifs que les apparents esprits individuels des hommes; et alors même qu'on réussirait un jour à purifier leur vouloir-vivre, en l'affranchissant de l'instinct du meurtre, la lutte pacifique ou passionnée pour les moyens nécessaires à la vie fournira ici, comme dans toute la nature organique, la preuve irréfutable et de ce vouloir-vivre et du droit à la vie.

Si nous admettons ce vouloir-vivre des nations et la façon combative dont il s'exprime et se manifeste pour assurer sa défense, l'évolution séculaire de la vie des peuples, évolution dont il nous est impossible de faire abstraction, nous oblige à reconnaître aux nations le droit d'aspirer à l'accroissement de leur puissance.

Nous devons maintenant caractériser la manifestation de la volonté de puissance, propre à notre époque. Sa désignation par les deux tendances du nationalisme et de l'impérialisme peut être maintenue, bien que ces tendances n'expriment que le double aspect de la mécanisation de la vie politique.

Vers la fin du xviiie siècle, un mouvement qui avait duré depuis un millier d'années a pris fin en Europe: la fusion des deux couches de population dont se composaient les nations historiques. Jusqu'alors l'histoire avait été exclusivement celle de la couche supérieure. Ce qui se passait dans la couche inférieure était soustrait à l'histoire, comme chez les peuples orientaux. C'est pourquoi nous ne savons à peu près rien de la vie et des origines de ces hommes inférieurs, non-libres, qui n'étaient peut-être pas nombreux au début de l'époque historique, mais se sont multipliés plus rapidement que leurs maîtres, en absorbant, entre autres, les éléments prolétariarisés de la couche supérieure. De leur manière de vivre, de penser et de sentir nous savons peu, et ce peu est pour la plupart négatif. Ils n'avaient ni conscience nationale, ni volonté politique. Plus ou moins protégés par l'État ou privés de droits, ils constituaient une propriété. Que leur maître fût un Italien, un Français, un Polonais ou un Suédois, qu'il fût un seigneur ou un prince de l'Église originaire du pays ou étranger au pays, peu leur importait. Lorsque de nos jours certains conservateurs romantiques qualifient cet état de patriarcal, nous ne devons pas oublier que, malgré les quelques soins qu'ils recevaient, dans le genre de ceux qu'on prodigue aux animaux utiles, ces hommes pouvaient être vendus comme une marchandise et que leurs propriétaires les traitaient parfois tout simplement de canaille, sans attacher à ce mot un sens péjoratif.

Ce sont les descendants de ces hommes inférieurs qui, pour la plus grande partie, forment le corps et constituent la force de l'Europe. Ils ont détruit le vernis dont les couches supérieures, d'origine germanique, ont couvert les pays européens, ils ont dégermanisé les peuples et créé une nouvelle communauté de caractère qui se manifesta dans l'aspect extérieur, dans la formation intellectuelle et dans le genre de vie. En opposition avec le germanisme, ils ont introduit les nouvelles formes de pensée de l'époque mécanisée, ils ont inventé de nouvelles langues, de nouveaux arts et métiers, de nouvelles conceptions de la vie ayant leurs racines dans la vieille sagesse populaire, dans l'obéissance disciplinée, dans l'activité dépourvue de tout cachet d'individualité. Une intuition populaire, qualitativement exacte, mais erronée quant à l'explication causale, a souvent rendu les Juifs responsables des révolutions spirituelles les plus violentes de notre époque et des époques précédentes: c'est qu'on se rendait compte que la manière de penser des Juifs s'harmonisait singulièrement avec celle de l'époque mécanisée. Mais ce serait faire des Juifs les maîtres du monde et considérer les peuples européens comme dépourvus de toute valeur que d'attribuer aux quelques centaines de mille Juifs le mérite et le tort de la mécanisation, et cela surtout dans des pays qu'ils n'habitaient pas et à des époques où ils ne jouissaient d'aucun droit civique. Le mouvement universel dont nous parlons n'est né que parce que le monde occidental avait changé d'aspect; et le monde occidental devait fatalement changer d'aspect, lorsque la vague humaine violemment grossie a fait éclater l'enveloppe aristocratique et germanique, devenue trop mince, et qu'une nouvelle population s'était répandue sur l'Occident, pour la première fois depuis la grande migration des peuples.

Notre historiographie, se souvenant de la prospérité qu'elle devait à la protection officielle, envisage la Révolution Française principalement à travers le prisme de la Restauration. Au lieu de la considérer comme un phénomène capital de l'histoire de la population, elle y voit un incident historique de nature suspecte, occasionné par de mauvaises affaires et une mauvaise récolte, provoqué par la plèbe d'une grande ville; et elle la décrit comme un événement malheureux qui a été suivi d'une série d'expériences surprenantes, dogmatico-rationalistes, et fut pour les peuples bien pensants une source d'ennuis sans nombre. À cette manière de voir, qui vise principalement à l'intimidation, s'oppose toujours la conception d'après laquelle le bouleversement en question signifiait tout simplement l'annonce brusque, explosive, pour ainsi dire, de l'achèvement du processus d'intervention des couches sociales en France. Cette explosion a provoqué des détonations successives dans les pays voisins et a eu pour conséquence indirecte l'établissement d'un nouvel équilibre, même dans des pays autres que la France.

Ce qui est très spécifique de notre caractère allemand, c'est que nous n'avons éprouvé les effets de ce grand événement que d'une façon indirecte, que la révolution est restée chez nous à l'état latent et ne s'est manifestée que sporadiquement par des échauffourées et des congrès, par des luttes de partis et des guerres civiles. C'est là une preuve de plus que nous manquons du sentiment de responsabilité politique, défaut qui, ainsi que nous le verrons plus tard, constitue une des causes les plus profondes de la guerre actuelle. Quoi qu'il en soit, l'interversion des couches sociales s'est produite également chez nous, et c'est sur elle que repose le phénomène qui nous occupe ici: le nationalisme.

La couche supérieure de la population européenne, d'origine germanique, était homogène, en vertu d'une sorte de parenté internationale, dans le genre de celle qui relie les unes aux autres les dynasties actuelles et les familles de haute noblesse, par-delà les frontières et malgré les différences de confession religieuse. Ces dynasties et familles actuelles forment en effet comme une seule famille cosmopolite qui ne connaît qu'une frontière, laquelle leur est d'ailleurs imposée par les lois régissant leur constitution intérieure: la frontière qui les sépare des classes inférieures. C'est seulement lorsque, par héritage, par mariage ou à la suite d'une combinaison politique quelconque, l'une de ces familles ou dynasties se trouve portée au pouvoir ou à la souveraineté, qu'elle s'approprie et prétend être la seule à représenter toutes les particularités nationales et confessionnelles, telles qu'elles sont définies par la convention. Cette liberté de déplacement dont jouissaient les supérieurs, cette liberté d'adhérer à telle ou telle nation, à tel ou tel culte, ne se heurtait d'ailleurs pas à des oppositions découlant de différences de culture. Partout où ils se tournaient, les supérieurs retrouvaient la même domination spirituelle de l'Église, les mêmes usages de chevalerie, la même langue de gens raffinés, la même instruction et la même culture. C'est seulement avec l'interversion des couches sociales qu'on a vu naître la bourgeoisie des villes et, avec elle, les divisions sociales qui ont fini par s'étendre jusqu'à la religion.

Lorsque les couches inférieures eurent acquis une influence décisive sur les destinées des peuples, elles trouvèrent ces divisions accomplies et achevées et s'en servirent pour créer le sentiment national. L'homme de basse extraction n'a qu'une patrie, qu'une langue, qu'une foi, qu'une tradition: celles de ses pères. Tout ce qui est étranger lui est incompréhensible et haïssable. Il entoure de clôtures sa propre maison; tout ce qui est au-delà de ces clôtures excite son mépris; la tribu voisine lui est suspecte; le peuple voisin parlant une autre langue que la sienne est son ennemi-né. Les écailles de la haine aveuglent comme celles de l'amour; seul celui qui regarde au-delà est capable de concilier les contrastes et de saisir les traits communs. Un sentiment national, qui embrasse tout un pays, suppose ou une grande uniformité des caractères physiques et psychiques ou un élargissement de l'horizon intellectuel; nous autres Allemands commençons seulement aujourd'hui à posséder un sentiment national pur et complet.

Le nationalisme politique a moins besoin de ce sentiment que de l'expérience consciente ou représentée de l'hostilité qui l'oppose aux autres peuples. Il est possible, à l'aide de moyens bien simples, de rendre cette expérience agissante à chaque complication et avant toute entrée en campagne, et cela bien au-delà de la limite des faits contrôlables. Nous comprenons difficilement que les guerres d'autrefois n'aient laissé derrière elles ni haines nationales, ni même, dans beaucoup de cas, souvenirs amers, sauf lorsqu'il s'est agi d'atrocités inconnues et inaccoutumées. Il est vrai aussi que nous nous rendons difficilement compte que les guerres allemandes des trois derniers siècles n'ont guère été que des guerres civiles. Les guerres d'autrefois dépendaient de la volonté d'un maître ou de l'apparition d'une comète; seuls les professionnels entraient en campagne; les moissons pouvaient être broyées et les maisons incendiées, aussi bien par le compatriote et l'ami que par l'ennemi: c'était le hasard qui décidait.

Ce sont les guerres napoléoniennes qui ont été la grande école du nationalisme. L'adversaire était un Français infernal, en chair et en os, son peuple a causé des ravages impitoyables et les armées mercenaires de l'Europe étaient impuissantes à tenir tête à la nation française armée. Les princes se sont vu obligés de se mêler à leurs peuples, de devenir leurs frères d'armes, tout en se rendant vaguement compte qu'ils ne faisaient ainsi qu'achever l'interversion des couches sociales en Europe ou, pour parler leur langage, que «servir la révolution». Mais en France même, dans le pays qui pendant presque une génération entière, a bu à la coupe de l'enthousiasme national, le nationalisme proprement dit était si peu éveillé, si peu différencié que le tzar a été salué comme un libérateur et qu'on n'a gardé aucune haine contre les conquérants de Paris.

Les peuples sont devenus, sinon les auteurs de leurs destinées, les porteurs de leur idéal politique. À la place de l'ambition et de l'arbitraire, ils se sont mis à exiger la responsabilité ou, tout au moins, l'affranchissement de la domination étrangère et l'unité nationale. En Allemagne, l'idée d'unité n'a trouvé des partisans que dans une partie de la classe instruite; aussi a-t-elle pu être réalisée, non par le peuple, mais par le vainqueur agissant en dictateur, à la suite d'une guerre civile et d'une guerre de conquête.

C'est ainsi que le xixe siècle est devenu l'époque des grandes divisions et unifications nationales. C'est à ce mouvement que l'Empire ottoman était redevable de son existence européenne et africaine, et c'est lui qui forme l'événement central de la politique occidentale, événement qui a engendré toutes les crises européennes, à l'exception du règlement de comptes franco-allemand. Ne sont restées intactes jusqu'à présent que les deux agglomérations formées par la Russie et par l'Autriche, chacune cherchant actuellement à hâter par la force la désagrégation de l'autre.

Ce qui a, plus que tout le reste, contribué à exalter l'idée nationaliste, ce furent les conséquences économiques mondiales du processus d'interversion des couches sociales.

L'augmentation de la population, l'accroissement du bien-être, le besoin croissant de choses ne servant pas à la satisfaction de nécessités immédiates, tout cela a rendu insuffisante, dans les États civilisés, à population dense, une structure économique reposant sur l'agriculture. On commença à demander des produits mécanisés, dont la fabrication exige des matières premières provenant de toutes sortes de sources minérales et organiques. Nul pays européen ne possède un sous-sol et un climat suffisamment riches et variés, pour pouvoir tirer de ses propres ressources tous les moyens dont il a besoin: ceux-ci doivent, en grande partie, être achetés au dehors et payés. Le paiement s'effectue d'abord avec l'excédent des produits de fabrication locale; mais ceci fait, les pays du continent européen ont encore beaucoup à acheter et à payer. Comment s'effectue le paiement dans ce dernier cas? À l'aide du travail salarié. On achète plus de matières premières que n'en exige la propre consommation du pays, on les travaille et on exporte le produit manufacturé, compensant ainsi, par la différence entre la valeur de ce produit et celle des matières premières ayant servi à sa fabrication, les frais de la consommation locale. On devient l'ouvrier salarié du monde, le pays se transforme en un vaste atelier travaillant pour le dehors. Et comme chaque pays se sent capable de prendre part au travail commun, il en résulte une concurrence de tous les pays sur le marché mondial du travail, concurrence qui affecte les formes d'une lutte pour l'exportation.

Envisagée, en effet, au point de vue économique, l'exportation n'est pas seulement l'expression de l'avidité de l'industriel ou d'une tendance irrésistible des industries souffrant de la surproduction: elle poursuit un autre but encore, qui consiste à vendre les produits du travail indigène, afin de couvrir les dettes que chacun contracte en achetant des marchandises. C'est que chacun s'habille avec de la laine venant du dehors, consomme des produits d'alimentation venant de l'étranger, se sert de machines fabriquées avec du métal de provenance étrangère ou de produits de ces machines faits, eux aussi, avec des substances d'origine étrangère.

Seuls les pays anglo-saxons se tiennent, impassibles, en dehors de cette concurrence pour les débouchés: les Américains, parce que leur gigantesque Empire continental constitue la seule région de la Terre qui se suffise à peu près à elle-même; les Anglais, parce que leurs ancêtres, devançant extraordinairement le cours du développement, ont fondé un Empire colonial qui fournit tout ce qu'on peut désirer et accepte tout ce qu'on lui offre; et, en même temps, le contrôle que l'Angleterre exerçait sur le commerce européen lui permettait de recevoir tous les ans, en marchandises en quantité voulue, les intérêts des capitaux qu'elle avait engagés dans les industries d'autres pays.

Il se peut que les autres États n'aient pas eu conscience, jusqu'en ces derniers temps, de la véritable signification de leur concurrence acharnée pour le marché du travail (l'action collective obéit généralement à des instincts obscurs et les peuples n'en aperçoivent qu'après coup les raisons logiques); il n'en reste pas moins que ces pays agissaient conformément aux besoins nés des circonstances nouvelles.

Pourquoi l'autre s'enrichirait-il du travail qu'il nous dérobe? S'il veut nous acheter ce qui lui est nécessaire, il faut qu'il le paie cher: et nous diminuerons, en outre, la valeur de ses moyens de paiement, en lui rendant difficile le paiement par échange. On appelait cette manière d'agir protection du travail national et, effectivement, les systèmes de droits protecteurs ont pour conséquence de consolider les économies naissantes et d'améliorer les conditions de la vie nationale. La concentration du sentiment national sur des questions en rapport avec les intérêts économiques: telle fut la forme affective à laquelle a abouti imperceptiblement la logique de la lutte économique.

Mais ce ne fut pas tout, car le besoin de matières premières de provenance étrangère subsistait, et ce besoin faisait toujours de l'acheteur, poussé par la nécessité, un humble solliciteur auprès de son créancier. Seule pouvait remédier à cette situation la formule anglaise, car la formule américaine restait inaccessible: formule de l'État colonial, affranchi de l'importation étrangère, impliquant la possession d'une flotte qui a servi à acquérir les colonies et sert à les protéger, la possession de routes, de ports et de points d'appui destinés à étayer l'Empire.