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Où va le monde?

Chapter 16: FIN
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About This Book

The author offers philosophical reflections on reorganizing postwar society, diagnosing mechanized capitalism's waste, class divisions, and organizational failings. He contrasts blind hierarchical organization with unchecked individualism and argues for a new balance of economic coordination, moral purpose, and collective will. The text is structured around three paths—economy, morality, and will—and combines critique of market-driven production with proposals for planned organization to prevent waste and artificial needs, alongside an insistence on ethical and political resolve to rebuild social solidarity. Practical remedies avoid strict doctrinal allegiance while seeking to harness technical progress for human ends and to reconcile individual initiative with communal responsibility.

Il manque à notre vie politique l'organe qui assure la force de direction. Et tant que nous manquera la permanence de cette force, tant que nos buts seront réglés d'après les convenances du jour et non d'après celles de générations et de siècles, nous resterons toujours, à rendement égal, inférieurs à nos concurrents qui voient plus loin et agissent avec plus de constance et de suite, et il apparaîtra à la longue que nous sommes incapables de soutenir la lutte dans la concurrence des nations. L'effet utile, incroyablement insignifiant, de notre politique extérieure, malgré la dépense énorme de travail et de moyens, s'explique en grande partie par le manque de direction. La méfiance inouïe et incompréhensible que les étrangers nous ont témoignée pendant des dizaines d'années, à nous qui croyions être sûrs de notre humeur calme et pacifique, de notre loyauté, du caractère inoffensif de nos actes, est une des conséquences de notre attitude hésitante, donc incompréhensible et suspecte. Des États où règne le parlementarisme le plus effréné, aux décisions brusques en apparence, aux changements de gouvernements incessants, nous ont dépassé par la constance et l'esprit de suite de leurs résolutions, et cela malgré l'incohérence apparente de leur volonté. C'est que la direction, même unilatérale, même bizarre, même fanatique, est couronnée de succès, lorsqu'elle est constante.

Il n'est pas d'organe officiel,—hauts emplois, commissions, Sénats, Parlements,—qui soit à la longue capable d'imprimer une direction à l'État; la dynastie elle-même ne peut y suffire. La plus incapable sous ce rapport est la classe des savants fonctionnarisés qui n'existerait pas, si ses membres étaient nés pour l'action, et non pour la méditation. Le peuple seul est à même de donner la direction, le peuple, non en tant que plèbe triomphante ou masse informe, mais le peuple en tant que giron de l'esprit dans lequel les époques successives puisent leurs semences; le peuple ayant le sens de la politique, capable de réflexion, ayant ses organes spirituels dans les partis représentés par leurs organisations, en premier lieu par leurs chefs, leurs hommes d'État et leurs penseurs.

Qu'on se garde bien d'invoquer contre cette idée l'état lamentable et misérable de nos partis actuels. Tant que les partis étaient des organisations utilitaires ayant pour but d'élever ou d'abaisser les droits de douane, le taux des impôts ou le niveau des salaires, la consommation ou l'abolition de certains privilèges, la protection ou l'affaiblissement de certaines classes de personnes; tant qu'ils n'étaient que des associations utilitaires affichant des principes phraséologiques auxquels personne ne croyait, des organisations se composant, d'une part, de gens intéressés et de bailleurs de fonds et, d'autre part, de dilettanti, de philistins de brasserie et de comparses; tant que la vie politique de la nation avait son point culminant dans le conflit d'intérêts représenté par la confection de lois et tant que la carrière politique n'était envisagée que comme l'art de dompter les réunions publiques et de devenir un homme de parti professionnel; tant que le peuple, privé de toute responsabilité, abandonnait la direction de son histoire à une caste gouvernementale qui méconnaissait la communauté et l'unité de ses fins suprêmes et se grisait par la lutte des intérêts intérieurs: tant que, disons-nous, cet état de choses avait duré, l'État populaire était impossible, toute expression objective de la volonté collective était illusoire, la vie politique de la nation ne pouvait pas dépasser le niveau d'un comice agricole ou d'une société de tir. La guerre, à ses débuts, a montré qu'une vie plus élevée est possible; et les difficultés qui approchent montreront que cette vie peut durer.

Ces difficultés, qui m'effrayaient et me préoccupaient, je les ai, depuis des années, appelées et repoussées à la fois. Mais ma voix se perdait dans le bruit des affaires et des plaisirs. À partir d'aujourd'hui et à jamais, il nous apparaît nettement que, malgré nos divergences d'opinions, nous ne formons, tous tant que nous sommes, qu'une seule maison et que c'est à nous-mêmes, et non à d'autres, qu'incombe le soin de protéger nos biens et notre sang. Jamais plus nous ne devrons accorder à l'intérêt et au gain la première place, à la nation et à l'État la deuxième et penser à Dieu en troisième lieu seulement; jamais plus notre sort ne devra être entre les mains de gouvernants héréditaires professionnels, ni notre maison administrée par des philistins de brasserie. S'il en était autrement, nous serions mûrs pour une nouvelle migrations de peuples. La difficulté, la nécessité: tel est le dernier facteur qui puisse et doive nous donner le sens politique, nous doter d'un État populaire, soumis au régne de l'esprit.

Cet avertissement s'applique plus particulièrement au parti et indique le sens dans lequel il doit être réformé. Les sages et les forts, enchaînés à leurs travaux, ne pensaient jusqu'à présent qu'à acquérir puissance et richesse ou se laissaient absorber entièrement par la création intellectuelle et par la méditation. Quant à l'État, ils le considéraient comme une institution étrangère dont on doit abandonner l'administration à des professionnels, comme on le fait d'une usine à gaz, d'une église ou d'un théâtre; et lorsqu'il leur arrivait parfois de jeter un coup d'œil sur ce qui s'y passait et de constater que, malgré la mauvaise administration, les choses n'en allaient pas moins leur train, ils secouaient la tête et se remettaient à leurs travaux. Ces hommes vont enfin se sentir la volonté d'intervenir et d'assumer des responsabilités, non avec l'ambition, facile à satisfaire, du lion de brasserie, mais avec la ferme décision d'agir. Ils jetteront dans la balance ce qu'ils savent et ce qu'ils possèdent et pourront ainsi comparer leur propre valeur à celle des habitués d'auberges qui passent pour des grands hommes dans leur chef-lieu de canton. La vie politique cessera d'être un jeu d'intérêts et un instrument de compromis, pour devenir une organisation incarnant la volonté de l'État populaire.

Une suffisance superficielle prétend que l'Allemagne présente une trop grande variété d'opinions et de volontés, pour qu'une direction unique puisse se dégager toute seule de cet ensemble compliqué de forces; d'où la conclusion que nous avons besoin d'être instruits et guidés par une sagesse patriarcale, héréditaire. Jamais une surabondance de variétés et de nuances ne saurait former un obstacle paralysant, tant que toutes les directions ont une orientation positive, tant que la conservation et la croissance constituent leur seul objectif. Une diagonale des forces peut être obtenue avec des composantes en nombre illimité, et elle sera d'autant plus fixe et stable que les éléments variés qui entrent dans sa composition y seront plus solidement incorporés. Seule est instable et incertaine la force qui cherche elle-même son orientation, au gré des influences du jour. Le pélerin qui, du matin au soir, suit la direction de sa propre ombre, tourne dans un cercle. Lorsqu'un peuple, dont les entraves intérieures ont été vaincues par l'organisation, n'a plus la force de choisir et de fixer lui même sa direction, son orientation dans le monde, d'après des raisons internes, il peut considérer que son histoire est close et il ne mérite plus qu'un sort: devenir l'instrument d'une volonté étrangère. Je rappelle ici une fois de plus qu'en parlant de la volonté d'un peuple, je ne pense ni au brutal arbitraire physique qui se manifeste dans un vote, ni aux mouvements impulsifs d'une foule, mais à la synthèse consciente qui réunit et spiritualise toutes les forces du corps collectif. Ce qui détermine ma volonté et mes actes, ce ne sont ni une lassitude momentanée, ni une sensation de faim, ni la force de gravité de mes membres: c'est le noyau même de mon être, spiritualisé au contact de mon âme et qui doit d'ailleurs à tous mes membres aide et protection.

L'absence de force dirigeante dans notre pays a eu pour effet que nous avons été incapables de développer au dehors et en dedans l'héritage que nous avons reçu de Bismarck: un État autoritaire, rigide, articulé à l'ancienne manière, fondé sur la force militaire, arbitre de l'Europe. Nous avons permis à des alliances tolérées, et même encouragées par nous, d'arracher à cet État l'hégémonie. Nous avons été absents dans toutes les parties du monde où se passaient des événements importants. L'absence de plan dont nous souffrions et à laquelle personne ne croyait, notre mauvaise humeur dont tout le monde nous en voulait nous ont rendu suspects. Le corps de notre État a été envahi par la graisse qui lui venait du développement trop exclusif de la technique et des finances et que la guerre est en train de faire fondre.

Plus graves encore étaient les conséquences qui découlaient de l'absence d'une force d'assaut, du manque d'hommes capables d'être des guides. Toute action et toute transaction devaient échouer, toute résolution aboutir à un compromis. Aucune des innombrables idées mises en avant ne pouvait acquérir une importance objective, les problèmes étaient biffés et écartés avec un hochement de tête. Ce pays, dont les racines étaient tellement saines qu'il commençait à ignorer les situations ambiguës et équivoques, éprouva de nouveau le sentiment de la perplexité. Les soucis personnels et les difficultés inhérentes aux situations et obligations personnelles usaient les forces vives du peuple. La répartition des responsabilités avait commencé sans discernement et a fini par des déceptions. Se laisser entraîner par une forte volonté et une audacieuse fantaisie, était considéré comme le trait d'une époque romantique dépassée; la pose photographique, l'effet bruyant de moments soi-disant historiques, la préoccupation des matériaux personnels à fournir au futur historiographe et l'éloquence monumentale ont pris la place du travail organique et étaient en rapport avec les architectures emphatiques que les hommes avides de gains matériels répandaient autour d'eux à profusion.

La force d'assaut et la force de direction, ces deux armes dans la lutte pour l'existence des nations, sont des forces populaires. Elles ne peuvent être fournies ni par une famille, ni par une caste. La concurrence exige que la collectivité, si elle veut enrichir son esprit et fortifier sa volonté, fasse appel à toutes les forces humaines disponibles. La force de direction se dégage de l'ensemble des idées qui flottent dans l'air; la force d'assaut se dégage de toutes les génialités humaines disponibles et accessibles. Réduire la source de ces deux forces à un cercle limité de quelques centaines ou milliers de personnes, c'est se condamner volontairement à l'appauvrissement de l'esprit et de la volonté, appauvrissement dont un peuple meurt, lorsque des voisins peuvent lui opposer des ressources constituées par l'ensemble de la nation. Un peuple composé de millions d'âmes a l'obligation métaphysique de manifester à chaque instant et dans chaque domaine une volonté forte et de provoquer le plus grand nombre possible de dons supérieurs. S'il en est autrement ou si ces forces sont détournées de leur destination par la passion du gain, par la technique ou par le désœuvrement, ou encore si on ne réussit pas à les découvrir, soit par indolence politique, soit parce qu'on n'a pas conscience de la responsabilité qui incombe sous ce rapport, le peuple coupable de ces méfaits signe lui-même sa sentence de mort.

Avant de nous occuper des conditions de la force d'assaut, laquelle apparaît d'ores et déjà comme résultant de la sélection autonome portant sur tous les dons disponibles de l'esprit et de la volonté, nous allons caractériser la forme intellectuelle de l'esprit, telle qu'elle se révèle dans la vie politique.

Au cours de l'avant-dernier siècle, le gouvernement était considéré comme un travail d'administration. Un seul organe, le plus élevé, c'est-à-dire le pouvoir royal, suffisait à assurer l'initiative, l'invention, les décisions créatrices. Le gouvernement de cabinet était l'expression, non arbitraire, mais organique, de cet état de choses. Ce qui, dans la paix comme dans la guerre, suffisait à assurer la marche des affaires, c'était la très grande habitude d'administration patriarcale dont nous avons un modèle dans l'exploitation d'un domaine rural.

L'administration pure est, comme le travail agricole et l'ancien métier manuel, un travail au sens le plus primitif, non-mécaniste, du mot. Il est placé sous l'autorité des décisions ayant force de loi et est protégé par une sollicitude paternelle. Il a pour caractéristique la tradition.

Les normes et les buts sont posés une fois pour toutes; les conditions locales et humaines restent constantes. Aucun problème n'est nouveau. N'importe quelle solution peut être apprise. Même de ce qui arrive rarement on peut avoir raison, grâce à l'expérience, d'où le respect et l'estime qu'on accorde à l'âge. Le vieillard est réfléchi et pondéré et se trompe plus rarement; le jeune homme manque d'expérience et doit être tenu en laisse. Le pays et le peuple, objets de l'administration, sont dociles: jamais le paysan et l'artisan n'oseraient opposer leur opinion à celle de l'administrateur. C'est qu'ils connaissent bien le cercle traditionnel et étroit de leurs attributions, et jamais il ne leur viendrait à l'esprit qu'il puisse y avoir des décisions venant d'une source extérieure et nouvelle.

La vie représente un cercle dans lequel les événements se répètent et se reproduisent, toujours les mêmes: naissance et mort, semailles et moisson, bien-être et privations, incendies et sécheresse, guerres et épidémies, crimes et châtiments. Une nouvelle construction, une visite princière, l'arrivée d'une ménagerie, un procès de sorcellerie ou un voyage: tels sont les quelques rares et grands événements qui viennent rompre l'uniformité de cette vie. Procès, attroupements, réquisition de soldats, rires de foire sont des distractions un peu plus fréquentes. On sait ce qui doit arriver dans chaque cas; le travail est doux: on n'est pas pressé par le temps. L'administration est parfaite, lorsqu'elle est incorruptible, tient les yeux ouverts et possède de l'expérience. Les événements uniques n'ont pour auteurs ni les administrés ni les administrateurs: les décisions concernant la guerre et la paix, la conquête et la réforme, l'église, la justice et les impôts, la construction de routes et la colonisation viennent d'en haut: du roi, à moins que ce ne soit du ciel.

Les conditions intellectuelles de l'art de l'administration sont: l'autorité personnelle, la conscience de la dignité, la fidélité et l'expérience. Il a ses racines dans la tradition: traditions de famille, idées et pratiques traditionnelles. Ce sont là les caractéristiques de la vieille noblesse foncière. Invention, imagination, force créatrice, tendance à l'expansion: autant de choses étrangères et même opposées à ce cercle d'idées; choses subversives qui poussent à la révolte, à la recherche de ce qui est nouveau, à la dangereuse ascension. Nous connaissons un bel exemple de ce conflit naturel: c'est celui de Bismarck, dont la jeunesse bouillonnante, emprisonnée à la campagne, se consume et consume son entourage.

Avec la naissance du monde nouveau, du monde de la mécanisation, tout travail se transforme en lutte et en pensée. La technique, les échanges, la concurrence prennent une allure précipitée. Ce qui était bon hier, est aujourd'hui périmé. Ce qui paraît impossible aujourd'hui, sera réalité demain et oublié après-demain. L'expérience ne signifie plus rien; elle est même dangereuse, car elle pousse à l'imitation de modèles pré-existants. Toute situation est nouvelle, toute résolution est sans précédent, l'action s'étend du présent à L'avenir. La victoire n'est pas à celui qui regarde en arrière, mais à celui qui regarde en avant. Dans la lutte, dont l'acharnement et le rythme sont déterminés par l'ennemi, la tradition n'est d'aucun secours, et elle disparaît pour faire place à l'intuition.

Le sens et la signification de l'ouragan napoléonien résident en ce que la pensée mécanisée, hostile à l'expérience, s'est pour la première fois échappée des ateliers et laboratoires pour s'emparer de la politique, non seulement de la politique centrale, de la politique de direction et de conception qui s'était déjà depuis longtemps séparée de la tradition, mais de tous les organes auxiliaires et subordonnés, techniques, financiers, administratifs. Devant cette force explosive, l'Europe traditionnelle s'est écroulée, et le monde n'a retrouvé sa stabilité qu'après s'être assimilé les nouvelles méthodes de pensée et d'action, du moins dans leurs rudiments. Encore en automne 1813, les alliés se sont trouvés immobilisés pendant des mois devant le Rhin, parce que, d'après un vieux manuel d'histoire militaire, un fleuve constituait une ligne de séparation devant laquelle on devait se recueillir et reprendre des forces.

Si l'art de gouverner avait autrefois la tradition pour base, la force active de la politique moderne est constituée par les aptitudes qui caractérisent l'organisateur, l'entrepreneur, le colonisateur, le conquérant. Ce qui est propre à tous ces hommes, c'est la faculté de se représenter ce qui n'existe pas encore, de se sentir comme en communication avec le monde organique et d'en subir l'influence profonde, de saisir et de comparer intuitivement des effets et des mobiles incommensurables, de faire surgir l'avenir dans leur propre esprit. Ce qui caractérise leur mode d'action, c'est l'imagination réaliste, c'est la force de décision, c'est l'audace et ce mélange de scepticisme et d'optimisme qui apparaît absurde et antipathique aux natures simples et qui a valu l'impopularité toute leur vie durant aux maîtres de la politique.

Il ne faut pas s'étonner de ce que la langue allemande ne possède pas de mot pour désigner la synthèse, l'ensemble de ces forces. Je choisis l'expression art des affaires, en appuyant sur l'ancienne signification du mot «affaire» (Geschäft) qui vient du mot «créer» (Schaffen).

La caste de la noblesse foncière qui, devant ses mandants, ses partisans et ses imitateurs, porte la responsabilité du gouvernement en Prusse, possède aujourd'hui, comme au temps de Frédéric, la maîtrise incomparable dans l'art de gouverner selon la méthode traditionnelle, et cela aussi bien sur ses propres domaines qu'au service de l'État. Intégrité et idéalisme, équité et distinction, fidélité au devoir et loyauté, courage et virilité font aujourd'hui, comme autrefois, de cette classe la caste la plus noble de l'histoire. Dans tout ce que nous savons du passé et du présent, nous ne retrouvons pas le pareil de l'officier subalterne prussien. Grâce à ses qualités, le sous-préfet prussien a fait d'une fonction théoriquement superflue une institution d'État de la plus haute importance, presque indispensable.

Parmi les belles qualités de cette partie de la noblesse, dans laquelle se recrutent nos fonctionnaires, figure l'aptitude, non seulement à diriger une administration, mais aussi à la rendre efficace et moderne, à l'aide de toutes les méthodes scientifiques et techniques, même celles d'origine étrangère, et cela au prix d'un grand effort que nécessite la lutte contre l'aversion naturelle à l'égard de tout ce qui est nouveau. Mais, étrangers à l'improvisation, nos fonctionnaires n'arrivent à ce résultat que lentement, après une longue accoutumance et une longue familiarisation.

Leur initiative ne va d'ailleurs pas plus loin. Ce qui est unique, ce qui n'a pas encore existé, est inaccessible à l'esprit du fonctionnaire prussien. Résoudre sous sa propre responsabilité, sans préjugé ni parti-pris, une situation embrouillée, embarrassante, créer des choses et des situations nouvelles, hâter celles qui sont en voie de formation, tout cela n'est pas son affaire. Il se heurte d'ailleurs ici à un obstacle notoire: ses actes se trouvent sous une dépendance tellement étroite du conservatisme politique et subissent son influence à un point tel que le choix des solutions, en présence d'une situation donnée, s'en trouve pour lui fortement restreint. Il lui est difficile de rendre sienne la conception d'un autre, de se mettre mentalement dans la situation d'un autre; c'est pourquoi il est mauvais négociateur et mauvais colonisateur. Il lui manque le coup d'œil qui porte loin et perce l'avenir. Il lui manque cette aspiration à l'illimité sans laquelle le champ de ce qui est réalisable se trouve rétréci et réduit aux seules possibilités terre-à-terre. Ce n'est pas par un simple hasard que, depuis la mort de Frédéric, la Prusse n'a pas produit d'hommes d'États européens, à l'exception d'un seul, qui n'était d'ailleurs pas d'une noblesse pure.

On a dit que la guerre a fourni la preuve de l'extraordinaire esprit d'organisation de la Prusse. Il est vrai que les organisations existantes de l'armée, des chemins de fer, de la Banque Centrale se sont montrées, dans leur structure et leur fonctionnement, à la hauteur de toutes les exigences. Mais tout ce qui a dû être créé et improvisé, comme n'ayant pas été prévu (pourquoi?) et tout ce qui, une fois créé et improvisé, a résisté à l'épreuve, n'a pas été l'œuvre de l'État.

Revenons à la question de la force d'assaut. La sélection portant sur les aptitudes administratives traditionnelles ne suffit pas. Nous avons besoin de porter notre sélection sur les aptitudes politiques absolues, en ne tenant compte que des exigences de l'art de gouverner, au sens moderne du mot. La classe qui, jusqu'à présent, était seule chargée de responsabilité politique n'est pas seulement trop petite, puisqu'elle se compose de cinq mille individus sur une population de soixante cinq millions; on peut dire, en outre, que cette classe est loin d'être la plus apte à remplir les tâches qui dépassent les limites du domaine purement administratif.

L'objection que l'appel à des représentants d'autres classes de la nation n'a pas donné les résultats voulus est sans valeur, car tant que régnera l'atmosphère dont nous avons parlé, il y aura, non pas une seule raison, mais quatre pour que les nouveaux arrivants se montrent au-dessous de leur tâche: généralement il entrera dans la carrière administrative, parce qu'il n'aura pas réussi dans une carrière antérieure; pour se faire bien voir de ses nouveaux collègues, il cherchera à leur ressembler autant que possible et à se comporter comme eux; le tour souvent mercantile de la manière de penser de ces nouveaux arrivants donne souvent l'illusion de la profondeur dont on attend en vain des choses nouvelles; ils se trouvent non moins souvent dans l'obligation de faire des concessions qui, tout en étant indispensables, dans les limites de leur nouvelle carrière, n'en sont pas moins de nature à diminuer leurs chances de réussite.

Dans les principaux États occidentaux, grâce à la longue pratique du parlementarisme, sont nées des méthodes de sélection qui agissent d'une façon pour ainsi dire automatique, sans l'intervention de la législation et presque à l'insu des nations qui considèrent les résultats de cette sélection comme une chose toute naturelle, sans se demander comment et pourquoi ils se produisent. De ces méthodes, qui ont toujours échappé à notre étude scientifique, parce que le problème de la sélection n'a jamais été pris au sérieux chez nous, il ne sera pas question ici. Qu'il nous suffise de dire que toutes ces méthodes ont leurs racines dans la vie parlementaire, qu'elles reposent en Angleterre sur le choix et l'éducation voulus et conscients de chefs au sein des partis, en France sur la pratique parlementaire et journalistique, en Amérique sur une base ploutocrato-démagogique. La méthode anglaise est difficile à imiter, car en Angleterre le futur chef de parti est déjà, pour ainsi dire, reconnu par ses camarades de collège comme possédant une supériorité physique et intellectuelle; il est ensuite remarqué par un ministre qui, sans tenir compte de la filière hiérarchique, fait de lui son secrétaire ou auxiliaire, le fait passer à travers les cribles de plus en plus fins de l'élection parlementaire, de la pratique parlementaire, le charge à titre d'essai et d'épreuve, de responsabilités de plus en plus grandes et lui transmet, lorsqu'il a résisté victorieusement à toutes ces épreuves, son expérience, sa connaissance des hommes et de la société, son influence et son poste. On prétend que, dans ce pays, il n'est pas de talent politique qui ne soit pas découvert et qui, une fois découvert, reste inutilisé.

La France, lorsqu'elle est entrée dans l'arène de l'histoire contemporaine, était un État meurtri, branlant sur ses bases, tellement faible et déprimé que son ambassadeur faisait appel à la chevalerie de l'Empereur allemand pour obtenir la paix. Or, grâce à son habileté politique, la France a, dans l'espace de quarante années, pendant que l'Allemagne perdait son hégémonie, rétabli sa force défensive, conquis trois Empires coloniaux et conclu les plus fortes alliances en Europe qui, contrairement à deux de nos alliances à nous, ont victorieusement supporté l'épreuve de la guerre. Un pays, qui était obligé de faire venir de l'étranger ses financiers et ses employés d'industrie, parce qu'il n'avait pas chez lui suffisamment de forces et de talents, a pu, grâce à une sélection appropriée, satisfaire à son énorme besoin et à sa non moins énorme consommation d'hommes d'État et même s'assurer des réserves telles qu'il disposait pour tout nouveau problème d'organisation ou d'ordre financier, diplomatique et parlementaire d'hommes de toutes les nuances, alors que chez nous il a fallu renoncer à plus d'un changement ou remplacement, parce qu'il était impossible de trouver un successeur.

Si l'on compare les deux pays au point de vue du chiffre de la population, de l'état de l'instruction, de la force de production, du niveau de culture et des conditions favorables au développement de talents, on trouve, avec un très grand degré de probabilités, que l'Allemagne aurait pu, à chaque instant, disposer de talents politiques, quantitativement et qualitativement de beaucoup supérieurs à ceux dont dispose la France, si elle avait connu les moyens de sélection automatiques dans le genre de ceux dont nous avons parlé plus haut.

Mais ces moyens, nous ne les connaissons pas. Bien mieux: nous usons de méthodes diamétralement opposées. Ce que nulle direction d'une société par actions, nul conseil d'administration d'une industrie, nulle société locale ne voudraient jamais admettre, nous le supportons, alors qu'il s'agit du bien suprême de la collectivité: nous confions des responsabilités, sans la conviction d'avoir choisi les hommes les meilleurs et les plus forts.

L'entreprise industrielle la plus puissante serait ruinée dans l'espace d'une génération, si elle était obligée, de par ses statuts, de choisir ses chefs responsables dans un cercle d'un millier de familles ou dans leur entourage. Et, cependant, on trouve ces méthodes bonnes, lorsqu'il s'agit de la défense spirituelle de l'Empire contre une concurrence acharnée, intérieure et extérieure, lorsque la question en jeu n'est autre que celle de l'existence même de notre peuple! Ce fait inconcevable trouve son explication dans un autre fait, non moins inconcevable: les notions de concurrence, de travail organique, de dons naturels n'ont pas encore pénétré dans les régions où se décident nos destinées. Là où il y a tant de choses qui se transmettent héréditairement, on croit à l'inspiration puisée dans les fonctions mêmes qu'on remplit, à la supériorité innée sur les masses, aux annales de l'histoire dont chaque ligne relate un grand moment, sans qu'il y paraisse rien de l'énorme dépense de travail et de génie qui est inscrite entre les lignes. L'histoire universelle se déroule comme un feuilleton dans lequel chaque nouvelle figure, après s'être acquittée de son rôle emploie le temps qui lui reste à se dépenser en harangues, en aperçus, en actions d'État. C'est ce qui explique la manière insensée dont on gaspille le temps de nos fonctionnaires, et il faut dire que les Parlements ne sont pas les moins coupables de ces gaspillages. Celui qui est appelé à résoudre de graves problèmes a besoin de 365 fois 24 heures pour lui et pour son travail et doit laisser à d'autres le soin de rendre compte, à sa place, de son mandat, d'assister à des fêtes, de procéder à des inaugurations. La conception anecdotique de l'histoire n'a eu qu'un seul moment de vogue, et cela surtout auprès des chroniqueurs officiels: ce fut pendant le court apogée du long règne de Louis XIV, alors que l'Empire français n'avait pas encore à compter avec des concurrents de la même force que lui.

Un jeune fonctionnaire brigue un poste dans la carrière diplomatique. Il porte un titre de noblesse, a une belle prestance, possède des revenus de millionnaire, fait partie d'une association d'étudiants des plus cotées, d'un des régiments les plus privilégiés, professe des idées politiques traditionnelles et est nanti de hautes recommandations. Il est difficile d'opposer un refus à un postulant de cette qualité qui, s'il perdait sa fortune ou était obligé de quitter son service, devrait peut-être se contenter de la profession de marchand d'automobiles. Il se pourrait, sans doute, que ce postulant privilégié fût doué d'un génie politique, car la nature se complaît parfois à dispenser ses dons sans choix ni discernement. Mais le froid calcul des probabilités, qui s'applique impitoyablement à de longs intervalles de temps, nous enseigne qu'en ce qui concerne les dons supérieurs, ceux du moins qui ne sont pas indispensables dans la vie matérielle, le cercle déjà assez limité sur lequel porte la sélection se rétrécit d'autant plus que les dons exigés sont de qualité plus élevée, de sorte qu'en fin de compte le sort et l'existence de l'État reposent, non sur le jeu complet des forces nationales, mais sur quelques cartes seulement.

On pourrait nous opposer l'objection tirée de la présence d'un grand nombre de représentants non-nobles dans les emplois importants. Mais, encore une fois, cette objection est sans valeur, car ces représentants, obligés de s'adapter à une atmosphère donnée, plus forte qu'eux, finissent par présenter à la fois les défauts de la classe qu'ils ont quittée et de celle qu'ils imitent, et leur cas s'aggrave encore du fait que, cherchant à se faire pardonner leur intrusion dans un milieu qui n'est pas le leur, ils poussent l'assimilation jusqu'à l'exagération.

Lorsque le choix de la matière première intellectuelle est fait d'après des principes faux, le danger augmente d'autant plus que les fonctions pour lesquelles il s'agit de faire le choix et la désignation comportent plus de responsabilité. Lorsqu'il s'agit des responsabilités les plus élevées, on ne se contente pas, comme pour les fonctions administratives sans grande importance politique, de l'avancement hiérarchique, à l'ancienneté: les nominations se font au choix, en conseil de cabinet. Mais le principe de la compétence des pouvoirs supérieurs en ces matières, principe qui est à la base des nominations au choix, peut suffire aux époques de constellations humaines particulièrement favorables. On a vu surgir, au cours de l'histoire, des dynasties et des premiers ministres possédant une connaissance des hommes et une compétence telles que nulle autre méthode n'aurait pu donner des résultats aussi heureux que ceux qu'ils ont obtenus à la suite de leurs choix intuitifs. Mais les institutions d'un État doivent être prévues pour des siècles, et leur moindre fléchissement peut avoir les conséquences les plus graves. C'est pourquoi il faut compter avec la possibilité de choix incompétents, arbitraires, dictés par la faveur, et nous connaissons des époques, pour ne rien dire de la nôtre, où des dons purement extérieurs, les bonnes manières, l'adaptation aux usages de la Cour, des services et des rencontres occasionnels ont joué un rôle décisif dans le choix des hauts dignitaires de l'État.

La signification véritable des Parlements réside, ainsi que nous l'avons reconnu, dans le fait qu'ils servent, non à régenter les masses, mais à spiritualiser le peuple, à assigner à la pensée et au vouloir de la nation des fins qui dépassent les besoins et les occupations terre-à-terre et de tous les jours. Tout en jouant leur rôle traditionnel et mécanique de baromètre de la nation, ils devront à l'avenir être l'école où se formeront les hommes d'État. Si nous réussissons, et nous y réussirons, à élever les Parlements à la hauteur de ce rôle, nous aurons créé en même temps l'organe qui, au nom du peuple, sera en quelque sorte le régulateur des choix aux fonctions responsables. Il n'est pas absolument nécessaire que les Parlements nomment directement les plus hauts magistrats de l'État; mais il est absolument nécessaire qu'ils renferment dans leur sein les talents et compétences qu'exigent ces hautes fonctions, et il est non moins nécessaire que les partis qui fourniront ces talents et compétences soutiennent leurs hommes de confiance de façon à leur faciliter toute nouvelle organisation ou toute réorganisation de leurs services, au point de vue de leur composition bureaucratique. Cette réforme et ce pouvoir de régularisation reconnus au Parlement ne porteront nul préjudice ni à la bureaucratie, ni à la classe féodale, pour autant que les dons de l'une et de l'autre résisteront à l'épreuve de la concurrence, étant donné que les représentants de ces deux catégories seront éligibles dans les mêmes conditions que les autres et pourront, une fois élus, faire profiter l'État de leur expérience et de leur compétence traditionnelles. Mais la réforme du Parlement, dont on peut attendre ces effets, doit être l'œuvre de la nation. C'est la nation qui doit amener au jour toutes ces velléités intelligentes des pouvoirs qui germent aujourd'hui un peu partout, et cela en créant des systèmes électoraux appropriés, en donnant un contenu profond et sérieux à la vie des partis, en imprimant à ceux-ci une orientation nouvelle.

Il nous reste encore à dire quelques mots d'une troisième force qui, à côté de la force de direction et de la force d'assaut, assure la stabilité et la solidité de l'État: la force de résistance.

Toute politique d'État est une épreuve permanente de ses forces, et la tension extrême de la politique, celle qui culmine dans la guerre, est une épreuve qui s'étend à tous les domaines, physique, psychique et intellectuel, et qui, normalement, n'est pas terminée, tant que la dernière des questions sur lesquelles porte le conflit n'a pas reçu sa solution. La séance du Reichstag du 4 août 1914 a révélé ce que nous savions déjà par intuition, à savoir que tout malheur qui atteint notre pays réalise l'unité du peuple. Mais cette séance a révélé en même temps que l'unité en question, loin d'être l'effet de nos institutions, signifie notre victoire sur celles-ci. Lorsqu'on voit des classes du peuple jouissant de droits restreints, considérées comme incapables d'adaptation sociale et traitées volontiers en ennemies de l'État, de sans-patrie, de traîtres au pays, lorsqu'on voit ces classes se lancer dans la lutte pour la patrie avec le même enthousiasme que ceux auxquels cette patrie appartient et obéit aussi bien légalement qu'économiquement, tous ceux qui sont animés de sentiments allemands trouvent cette abnégation naturelle. Mais on ne bâtit un État, en lui donnant pour base l'abnégation et le privilège.

Nous avons intentionnellement laissé de côté, dans cette partie de notre ouvrage, consacré aux problèmes urgents d'ordre politique, la question de l'élévation de niveau du prolétariat héréditaire. Mais nous sommes obligés de déclarer que de simples raisons utilitaires rendent inacceptable la conception d'un État se composant de classes dominantes et de classes dominées, car un État présentant une pareille structure politique manque d'équilibre et, par conséquent, de solidité.

Nous sommes tellement habitués à l'idée que l'État est une chose qui n'intéresse que les spécialistes privilégiés, qu'il est la propriété héréditaire de certaines associations familiales et de certaines combinaisons de partis, qu'il n'est compatible qu'avec certaines idées et conceptions, à l'exclusion de toutes les autres, qu'il est un être despotique, intervenant par ses innombrables ramifications dans la vie, les droits, la propriété de chacun de nous, un être devant lequel on s'incline, soit par contrainte, soit parce qu'il remplit plus ou moins bien certaines fonctions publiques et politiques; nous sommes à tel point élevés dans l'idée que chacun de nous doit se consacrer tout entier à sa profession, qu'il s'agisse du commerce ou de l'industrie, d'un emploi ou d'une fonction quelconque ou du travail intellectuel, en levant les yeux le moins possible vers les autorités privilégiées, en renonçant à toute critique importune et incompétente, sous la seule réserve du droit reconnu à chacun de remplir de temps à autre un bulletin de vote qui disparaît dans le tourbillon de millions de voix; ces idées, disons-nous, nous sont devenues tellement familières, ont poussé dans nos esprits des racines tellement profondes que nous sommes à peine capables de nous représenter l'État comme étant res publica, la chose de tous, l'expression commune de nos vouloirs terrestres. Nous manquons de points de comparaison, et ceux que nous offrent l'histoire et le monde extérieur se rapportent à des images déformées par l'exagération des défauts: c'est que ces images nous sont présentées par des professeurs, des commerçants, des voyageurs et des journalistes, c'est-à-dire par des gens qui ne sont pas capables d'orienter librement leur volonté.

Nous ne craignons pas d'exclure de toute participation à la vie publique et d'acculer à l'agitation et à la critique du travail parlementaire une moitié de notre peuple, celle notamment qui voit dans nos formes de vie et d'économie une contrainte hostile. Nous croyons pouvoir nous défendre contre cette partie du peuple à l'aide de lois, la rendre inoffensive en la soumettant à des essais d'amélioration dont nous confions le soin à l'Église et à l'École. Nous ne nous rendons pas compte de ce qu'il y a d'inorganique dans le fait qu'une classe intelligente, expansive et pleine d'aspirations soit dominée sans réserves par une classe possédante et restrictive.

Nous considérons comme légitime et politiquement admissible le fait d'un gouvernement autoritaire, pratiquant une politique de parti, une politique qui cherche à établir la domination d'une classe sur une autre, d'un groupe sur la masse. Nous appelons cette politique conservatrice, nous disons qu'elle vise à la conservation de l'État. Mais qu'est-ce qui se conserve et se maintient indéfiniment dans la vie organique? C'est la vie elle-même, la vie qui se renouvelle sans cesse, grâce à ses propres ressources, et non ses formes individuelles et passagères. Le prétendu conservateur n'est, au fond, qu'un homme qui combat la vie, qui l'entrave et favorise le vieillissement et la décrépitude. Mais ce qui est plus grave encore, c'est que toute politique qui n'est pas une politique au service de tous, mais une politique de parti, est obligée de servir, pour ainsi dire, deux maîtres: son but objectif extérieur et les idées intimes et secrètes du parti. Elle n'est donc pas libre dans ses mouvements et succombe, à la longue, à toute politique adverse, lorsque celle-ci est libre d'entraves et indépendante dans le choix de ses moyens.

On cherche depuis deux ans les raisons intimes, métaphysiques du sort qui nous a conduits à la guerre mondiale. La seule raison qui nous ait valu ce sort est celle-ci: une politique instable et sans succès n'a pas réussi à convaincre le peuple allemand qu'il est obligé de porter la responsabilité de sa vie et de ses destinées. Le peuple, absorbé par les soucis de l'enrichissement, des affaires et des perfectionnements de la technique, se contentait de quelques vagues soupirs à propos de l'insuffisance avec laquelle sont remplies certaines fonctions et ne voulait pas se rendre compte des vices fondamentaux dont il considérait les symptômes extérieurs comme accidentels, secondaires. Deux années heureuses de succès personnel avaient, aux yeux de chacun, plus d'importance que les affaires de la collectivité qu'on laissait se maintenir et se débrouiller tant bien que mal. Je n'ai pas cessé, à cette époque, d'attirer l'attention, par la parole et par la plume, sur la logique interne, pleine de menaces, qui, indépendamment de tel ou tel cas politique particulier, nous entraînait vers l'heure fatale. La guerre, qu'on cherche encore aujourd'hui à rattacher à des causes secondaires, devait venir, pour nous conduire, à travers les malheurs communs, à la responsabilité commune et à la solidarité nationale.

C'est une belle vertu que celle des natures nées pour servir et pour vouer leur existence, non au bien de l'humanité, mais à la défense de la vie et des biens d'un maître, pour se confondre avec sa maison, avec son sort et son caractère et reporter cette fidélité sur la descendance du maître. Cette qualité et cette existence sont certainement louables. Elles peuvent même être très dignes de respect, car toute attitude, qu'il s'agisse de création ou de subordination, par laquelle s'exprime la perfection de relations inter-humaines, constitue une fin en soi. Tel est le sort de ceux qui sont incapables d'être maîtres eux-mêmes, de ceux auxquels il n'est pas donné d'avoir une maison à soi, d'aspirer à la liberté, de vivre et d'agir en toute indépendance et autonomie individuelles. Mais le peuple allemand ne peut pas être voué à vivre dans une association politique qui ne soit pas sienne dans tous les sens du mot, à subir le sort que lui impose une caste héréditaire, à servir de paravent à des institutions fondées sur les privilèges de quelques-uns. Ce peuple, le plus indépendant de tous ceux qui existent et ont existé, doit avoir la responsabilité de ce qu'il veut et de ce qu'il fait.

S'il est possible, d'une façon générale, de réunir en un seul faisceau politique les innombrables dispositions individuelles, les multiples et fécondes oppositions de natures et d'intérêts qui s'entre-croisent dans tous les sens dans notre pays, il faut que l'organe central qui prend des décisions soit relié à tous les organes périphériques, physiques et intellectuels, par des nerfs et des vaisseaux sains et robustes: c'est la seule condition de la juste répartition des droits et devoirs et du réveil des forces libres. Nous avons indiqué les voies qui conduisent à ce but: réforme de la vie politique et parlementaire, choix des hommes les plus capables, collaboration de la partie intellectuelle du peuple au travail d'administration et à la politique de l'État. Pour assurer la force de résistance de l'État, nous ne voyons pas d'autre moyen que l'établissement d'un équilibre entre les tensions internes qui, telles qu'elles s'opposent aujourd'hui, rendent le corps fragile. Rien de plus solide que le corps organique, soutenu par des muscles sains, régulièrement disposés. Lui seul est capable de supporter le fardeau de la pression extérieure et la charge de sa propre défense, car chacun de ses éléments sains ne peut vouloir que la conservation de l'ensemble et, pour réaliser cette fin, il acceptera la responsabilité des moyens et cherchera à acquérir la force nécessaire. C'est sur lui que repose la sécurité et la protection de la couronne monarchique, élevée au-dessus des buts de parti et joyeusement supportée, parce qu'en elle s'incarne le seul bien général que n'assombrit aucun désir personnel et qu'en elle chacun reconnaît la justice impartiale, désintéressée, au service de tous, sans exception, sans préférence d'aucune sorte. C'est sur lui encore que repose le plus grand de tous les biens politiques, le sentiment actif et agissant qui anime chaque citoyen, en tant que membre d'un État qui est la propriété de tous, dont personne ne peut être exclu pour quelque raison que ce soit, qu'on sert, sans être opprimé par l'obscure conscience qu'on ne travaille qu'au profit d'une classe privilégiée et rusée: ici, au contraire, chacun se rend compte de la solidarité qui le rattache aux autres membres de la communauté et de la responsabilité qu'il partage avec eux, solidarité et responsabilité dans lesquelles il puise le noble orgueil de faire partie de son État et de son royaume, orgueil qui nous touche, même de loin, et qui est inconnu dans un pays où il n'y a que de simples sujets.

C'est ainsi que des considérations politiques et contingentes nous amènent à cet État populaire que des considérations morales et absolues nous ont déjà fait entrevoir. Si nous avons fait état des circonstances particulières à notre pays, à un moment précis et donné de son histoire, ce ne fut pas, malgré que ces circonstances nous touchent de très près, pour y puiser les principaux arguments en faveur de notre thèse, mais uniquement pour, selon l'exemple d'Antée, insuffler à l'idée qui lutte pour son existence la force de la réalité, en la mettant en contact avec la terre natale. Et maintenant, avant de clore notre exposé, jetons un dernier coup d'œil sur le tableau d'ensemble de notre vie sociale.

Nous sommes emportés par le mouvement le plus vertigineux que notre humanité planétaire ait jamais connu: le mouvement mécanistique. Ses débuts ont été perçus, il y a des milliers d'années, partout où le genre humain, devenu sédentaire, s'est établi par groupes de plus en plus compacts, de plus en plus nombreux: dans les plaines abondamment arrosées, sur les côtes marines et le long des cours de fleuves: sur l'Euphrate et sur le Nil, autour de la Méditerranée et dans l'Asie Orientale. Les populations n'ont pas cessé d'augmenter et de se répandre sur trois continents, détruisant tous les obstacles qui s'opposaient à leur expansion: forêts, animaux. La lutte de l'individu, de la horde, de la tribu pour les biens de la nature s'est révélée inefficace et a dû être remplacée par la lutte de conquête menée par l'humanité entière contre l'ensemble des forces de la nature.

C'est à cette lutte que nous avons donné le nom de mécanisation.

Nous vivons dans l'ère mondiale de la mécanisation. En tant que lutte contre la nature, elle n'a pas encore atteint son point culminant; en tant qu'époque intellectuelle, elle l'a dépassé, puisqu'elle est devenue consciente. Considérée au point de vue physique, notre époque apparaît comme une époque primitive, puisqu'elle est absorbée par la lutte pour la nourriture, la vie et le bonheur. Considérée au point de vue métaphysique, elle ne révèle rien de définitif, car elle est caractérisée par la prédominance d'une force spirituelle d'ordre inférieur: l'intellect.

La mécanisation s'est emparée de toutes les forces humaines, de toutes les pensées et activités humaines. Pour se recréer elle-même, elle a produit la science et la philosophie intellectuelles; pour se conserver, elle a besoin de la technique, des échanges, de l'organisation et de la politique.

Toute la pensée pratique lui a emprunté ses formes; elle évolue uniquement parmi les notions de polarité, d'abstraction, de développement, de loi et de fin, en se servant d'instruments de mesure et d'observation. Toute la pensée métaphysique s'est insensiblement adaptée à ces formes et a imité les mouvements de l'intellect utilitaire. Le sentiment religieux lui-même a adopté, dans les églises, dans les institutions d'édification et de rédemption, la forme de la mécanisation et concilié ses origines transcendantales avec la nécessité d'organisation des masses, aussi bien dans la vie terrestre que dans l'au-delà. Les quelques rares voix qui, venant de l'Inde et de la Palestine, de la Grèce intuitive ou du rêveur moyen-âge germanique, ont traversé l'atmosphère de la pensée intellectuelle, n'ont abouti, au cours des siècles, qu'à créer un compromis mécanisé.

Mais la pensée elle-même, cette force gigantesque, mais domptée, de la terre, cherche à dépasser la volonté utilitaire et aspire à la liberté. Elle reconnaît la puissance nécessaire de la mécanisation, puissance d'ordre exclusivement physique, et se rend compte de sa pauvreté transcendante. Et elle reconnaît aussi la puissance intuitive de l'âme qui perce l'avenir, son unité invincible, et ne recule pas devant son propre sacrifice. La mécanisation, mise à nu, se révèle dans toute son impuissance terrestre; elle a fait appel à toutes les forces de la planète et de ses soleils, mais uniquement pour créer de nouvelles masses et se procurer un nouveau travail; elle a enchaîné tous les hommes, en leur imposant un service commun, mais uniquement pour les rendre plus hostiles les uns aux autres, sous le couvert d'une apparente solidarité; elle a façonné toutes nos manières de penser, de sentir et d'agir, mais n'a réussi qu'à précipiter nos sentiments, nos pensées et nos actions dans l'abîme de l'irréel.

L'esprit de la terre inconnu, dont nous étions les serviteurs doit devenir serviteur à son tour. Si la mécanisation a abouti à des résultats inouïs, en orientant notre vie spirituelle, matérielle et sociale vers la lutte contre la nature, elle n'a réussi ni à nous faire comprendre le sens de la lutte, ni à maîtriser nos instincts primitifs. Bien mieux: ces instincts, la peur, la convoitise, l'égoïsme, la haine, elle les a stimulés et elle en a abusé. Elle a favorisé tous les attentats contre l'esprit éternel, pour nous procurer l'illusion du moi et de sa domination. Elle a perpétué, en en faisant une vague nécessité anonyme, toutes les formes du vol, du brigandage, de la lutte et de la servitude. En guise d'appât et de sanction, elle nous a offert la jouissance et la privation, les impératifs froids et les misérables expédients de la philosophie intellectuelle, l'image céleste de notre enfer terrestre, autrement dit le néant.

C'est indépendamment de toute fin et de toute pensée utilitaire que le sens de notre existence s'est révélé à nous: devenir, croissance et vie de l'âme. Indépendamment de toute fin et de tout vouloir utilitaires, nous nous penchons sur l'essence même de la mécanisation, et nous reconnaissons dans cet acharnement terrestre à maîtriser la nature un bien véritable qui nous était échu, mais dont la pureté nous a échappé jusqu'à présent, à cause du caractère trouble de ses manifestations.

La lutte contre la nature à l'aide de la mécanisation est une lutte qui intéresse l'humanité entière. Tout ce qui a été fait avant la mécanisation était l'œuvre de l'individu, de la famille, de la caste, de la tribu: victoire sur le monde animal et sur la sauvagerie, asservissement du sol et des étendues marines. Mais la lutte de toutes les forces humaines contre toutes les forces de la nature exige la collaboration de toutes les existences humaines: l'esprit planétaire lutte en tant qu'unité. C'est d'après ce principe que la mécanisation a agi dans la pratique: elle a réuni les unités humaines en d'innombrables organisations; elle a établi des communications entre toutes les régions de la terre, en utilisant l'éther, l'air, l'eau et le métal; elle a associé les membres et les esprits les plus éloignés les uns des autres, en vue d'actions et de travaux communs. Mais le côté spirituel de l'association et de l'action commune lui a échappé. Elle se sert toujours des stimulations primitives et des instincts d'esclaves, pour entretenir et favoriser la lutte et la division. Convoitise et égoïsme, haine, envie et hostilité, tous les sombres et mauvais instincts des temps primitifs et de l'animalité animent le mécanisme de notre monde et dressent homme contre homme, collectivité contre collectivité. Les larmes de la foi sèchent à la flamme du vouloir mécaniste, et les paroles des prêtres doivent se prêter à bénir la haine. Rivés à la galère, nous sommes condamnés à avoir le corps meurtri par les chaînes, bien que le vaisseau que font avancer nos rames soit notre vaisseau à nous et que la lutte dans laquelle nous sommes engagés soit une lutte dont l'enjeu est notre propre sort.

Mais de même que nous savons avec certitude que l'âme qui se réveille est une chose divinement sacrée pour laquelle nous vivons et qui nous appartient, que l'amour est la force rédemptrice qui libère notre bien le plus intime et nous entraîne tous vers une unité supérieure, de même nous discernons infailliblement dans la lutte mondiale inévitable, inaugurée par la mécanisation, une seule chose essentielle: l'aspiration à l'unité. En opposant à la mécanisation le signe qui la fait pâlir, à savoir la conception transcendante du monde qu'elle a su obscurcir, grâce à l'aide puissante que lui a prêtée la philosophie intellectuelle, en lui opposant le culte de l'âme, la foi dans l'absolu; en projetant sur son essence des flots de lumière et en pénétrant jusqu'à son noyau caché, qui n'est autre que le désir d'unité, nous la dépouillons de son pouvoir et de sa puissance, nous cessons d'être ses serviteurs pour devenir ses maîtres.

Nous commençons à voir clair: nous ne consentons plus à renoncer à notre dignité humaine et à la vie de l'âme pour un salaire de famine et pour le bonheur infernal que nous procurent quelques jouissances et quelques vanités satisfaites, par paresse, par égoïsme, par crainte des responsabilités. Nous aspirons à l'unité et à la solidarité de la communauté humaine, à l'unité dont les liens sont constitués par la responsabilité intime et la confiance divine. Malheur à la génération qui cherche à étouffer la voix de sa conscience, qui ne voit rien au-delà de ses intérêts matériels, qui vit dans l'amour des apparences et ne sait pas s'arracher aux liens de l'égoïsme et de la haine! Elle se prépare un triste avenir.

Nous ne sommes ici-bas ni pour posséder des biens matériels, ni pour exercer le pouvoir, ni même pour jouir du bonheur. Le seul but de notre existence consiste à dégager de l'esprit humain son essence divine.

FIN

MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN