GUERRE DE 1870
DE LA CONVOCATION D’UNE ASSEMBLÉE PENDANT LE SIÈGE
Profondément convaincu de ce principe qu’une force organisée et disciplinée l’emporte toujours sur une force non organisée et indisciplinée, je n’eus jamais d’espoir dans les efforts tentés pour continuer la lutte après le 4 septembre. Au mois de novembre, j’insérai dans le Journal des Débats les trois articles que voici[16] :
[16] On a extrait les passages les plus caractéristiques de ces trois articles.
10 NOVEMBRE 1870.
L’étrange situation où nous sommes a cela de particulier que la volonté de la France est devenue tout à fait obscure, et que l’unité même de la conscience française est gravement mise en péril. Le gouvernement de la défense nationale, sorti d’une révolution qui, comme la plupart des révolutions et des coups d’État, fut une erreur politique, n’a jamais été, à beaucoup près, aussi pleinement accepté que les gouvernements issus des révolutions de 1830 et de 1848. Les portions conservatrices du pays n’y ont adhéré qu’à demi ; les partis dits avancés l’ont à peine reconnu ; l’Ouest, le Midi ont montré un esprit d’indépendance qui n’a surpris que les observateurs inattentifs ; à l’heure qu’il est, Lyon, Marseille, Bordeaux sont des communes révolutionnaires, admettant à peine avec le gouvernement de Paris un lien fédéral. Cela devait être. Composé uniquement de membres de la députation parisienne et de personnes appartenant au parti républicain, le gouvernement de la défense nationale ne pouvait avoir la prétention d’être la large expression de la France entière ; il aurait fallu pour cela que, dès son premier jour, il eût admis parmi ses membres des députés de province et qu’il eût groupé autour de lui les hommes éminents de tous les partis. Ce gouvernement, qui, malgré le défaut de son origine, compte dans son sein tant de personnes sages, courageuses et dignes d’estime, avoue, du reste, son vice fondamental avec une franchise qui l’honore : « Le lendemain du jour où le gouvernement impérial s’est abîmé, les hommes que la nécessité a investis du pouvoir ont proposé la paix, et, pour en régler les conditions, ils ont proposé une trêve indispensable à la constitution d’une représentation nationale. Désireux avant tout de s’effacer devant les mandataires du pays et d’arriver par eux à une paix honorable, ils ont voulu que la France pût réunir ses députés pour délibérer sur la paix ; ils ont cherché les combinaisons pouvant permettre à la France d’exprimer sa volonté. »
Ainsi parle avec une haute raison M. Jules Favre. Ajoutons que ce gouvernement, si partiel, si incomplètement accepté, a le pire défaut que puisse avoir un gouvernement : il ne communique pas avec les pays qu’il gouverne. La fausse situation du pouvoir établi à l’Hôtel-de-Ville se montre ici dans tout son jour. Dominé par les nécessités de son origine toute parisienne, il n’a pas osé quitter Paris au moment de l’investissement, ainsi que la logique l’aurait voulu. Il est tout à fait contre nature que le gouvernement central d’un grand pays soit assiégé. Trop sensé pour ne pas voir ce qu’une telle situation avait de faible, le gouvernement de la défense nationale a tâché avec beaucoup de bonne foi de procurer la réunion d’une assemblée investie des pleins pouvoirs du pays.
Une idée paraît avoir préoccupé le gouvernement et une partie du public, c’est que, pour la réunion d’une telle assemblée, un armistice était nécessaire. De là ces tentatives de Ferrières, noblement conçues et noblement racontées ; de là ces essais des puissances neutres provoqués et secondés avec tant de patriotisme et d’élévation d’âme par M. Thiers. Toute espérance de voir conclure un pareil arrangement semble perdue ; mais il est permis de se demander si l’on ne s’était pas exagéré la nécessité de la convention militaire qu’on a poursuivie avec tant de suite et d’insistance. Fallait-il réellement, pour réunir une assemblée nationale, la permission de l’ennemi ? N’y avait-il pas, au contraire, quelque chose de profondément inconstitutionnel, quelque chose de très humiliant et qui même viciait le fond de l’acte électoral, à exécuter l’opération essentielle de la vie politique de la nation grâce à une cédule délivrée par l’ennemi et sous sa surveillance ? Les difficultés soulevées par la Prusse à propos du vote en certaines portions du territoire envahi, qu’elle prétend garder après la paix, avaient quelque chose d’assez conséquent. Il n’est pas naturel qu’un acte de haute hostilité contre la Prusse s’accomplisse sous les yeux d’une sentinelle prussienne. C’est malgré la Prusse et non avec l’agrément de la Prusse que l’Alsace et la Lorraine doivent choisir leurs délégués. Ce choix sera sans aucun doute une protestation contre les projets hautement annoncés par le parti allemand exalté ; une telle protestation n’aurait pas toute sa force si elle avait lieu par suite d’une concession gracieuse de l’ennemi.
Un formalisme méticuleux a pu seul nous faire croire qu’une très sérieuse représentation de la volonté nationale ne pouvait se faire sans que l’ennemi s’y prêtât. L’histoire nous montre au contraire les vrais représentants d’un esprit national naissant sous la pression de l’ennemi. Assurément, pour que les opérations électorales pussent avoir lieu avec les formalités ordinaires, il faudrait que, dans les parties envahies du territoire, le gouvernement prussien y consentît. Ces formalités ont quelque chose de solennel ; un acte public de haute liberté et même de souveraineté ne saurait être accompli en présence de l’ennemi. Mais, dans un moment de suprême nécessité, les formes peuvent être simplifiées. Il faut songer que les trois quarts de la France n’ont pas été atteints par les armées allemandes. Dans ces régions, les élections pourraient se faire selon les règles accoutumées. Dans les départements envahis même, un grand nombre de communes pourraient procéder à des scrutins réguliers. Restent les pays écrasés par les armées étrangères et où tout acte de vie politique est impossible. Dans ces pays, l’opinion publique devrait se faire jour d’une façon irrégulière, mais qui n’en serait peut-être que plus sincère, surtout si l’opération se faisait très rapidement. Il n’est pas admissible que la France se prive d’une fonction essentielle de sa vie nationale, parce qu’elle ne peut l’accomplir avec l’appareil ordinaire et d’une manière uniforme dans toutes les parties du territoire.
La difficulté serait grande si l’on voulait former de la sorte une assemblée de sept ou huit cents membres au scrutin de liste. Une telle élection exigerait un état calme, un pays libre. L’ennemi nous accordât-il toutes les facilités possibles, le gouvernement prussien voulût-il bien s’interdire toute ingérence dans les opérations de scrutin, on peut trouver qu’une élection ainsi accomplie serait sans dignité et sans légitimité. Mais ce n’est pas une assemblée nombreuse qu’il nous faut, à l’heure présente ; ce qu’il nous faut, c’est une délégation exécutive des départements, délégation rapidement formée et promptement rassemblée à Tours ou dans une ville derrière la Loire. Ce qu’il faut, c’est que chaque département, dans huit ou dix jours, ait fait choix d’un délégué muni de ses pleins pouvoirs. Ces délégués, joints aux membres de la fraction du gouvernement résidant à Tours, formeraient une réunion d’une centaine de personnes. Cette réunion se mettrait en rapport, autant qu’il serait possible, avec le gouvernement de Paris ; elle serait investie de tous les droits de la souveraineté nationale ; elle déciderait de la continuation de la guerre ou de la conclusion de la paix. En recevant ses ordres et en les exécutant, nous aurions la certitude d’accomplir un devoir et de nous conformer à la volonté de la France, soit qu’elle nous commandât de nous imposer de nouveaux sacrifices, soit qu’elle nous enjoignît de subir pour elle une cruelle humiliation.
Si l’heure de la paix est venue, un tel gouvernement pourrait la conclure. Nous doutons que le gouvernement de Paris le puisse. On porte toujours les attaches de son point de départ. Un gouvernement qui doit compter sans cesse avec les journaux et les clubs, un gouvernement fondé sur la popularité et obligé de ménager les erreurs qu’impliquent presque toujours les opinions tranchées, ne peut manquer de faire des fautes. Le gouvernement de la défense nationale a su traverser des moments fort difficiles ; mais il n’a pu se défendre d’afficher un programme conforme à ce ton d’assurance, de fierté, de déclamation qu’aime le peuple. Il a dit imprudemment : « Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses. » Or de très bons patriotes, qui ne consentiraient jamais à condamner des millions de Français à un sort qui leur répugne, peuvent accepter un système de neutralisation où le droit des populations soit suffisamment garanti. Le gouvernement de la défense nationale, en outre, a fait comme tous les gouvernements mis en présence d’une grande fièvre populaire : le plus innocemment du monde, il a contribué à nourrir des illusions ; il a pactisé avec certaines erreurs du public. Aujourd’hui, cela lui coupe à peu près la retraite. Nous doutons qu’il puisse être le gouvernement de la paix. Le péché originel de toute institution démocratique, ce sont les sacrifices qu’on est obligé de faire à l’esprit superficiel de la foule. Comment détruire des espérances qu’on a entretenues, déclarer sans issue une situation qu’on a laissé croire brillante ou assez bonne ? Ajoutons qu’un gouvernement qui ne représente que très imparfaitement la France, un gouvernement assiégé et dont les communications sont coupées avec le pays, ne peut guère traiter pour le pays. Si Paris doit se rendre, il faut que la capitulation lui soit commandée. Si la guerre doit être continuée, il est plus nécessaire encore que nous sachions si la prolongation de la lutte est voulue par le pays entier, et si nous ne lui imposons pas une épreuve au-dessus de ses forces.
On arrive ainsi par toutes les voies à reconnaître la nécessité de constituer une délégation provinciale, dépositaire de la souveraineté de la France, et qui puisse être réunie sans qu’on ait à demander aucune permission à l’ennemi. Il est fâcheux que cette délégation ne se soit pas formée spontanément. Si la France avait eu des états provinciaux ou des conseils généraux sérieux et capables de grande politique qui eussent constitué cette délégation, combien nous serions près du salut ! Un scrutin rapide, et, partout où le scrutin n’est pas possible, une interprétation sagace de l’opinion publique, faite par les citoyens les plus estimés et les plus éclairés, voilà la planche de salut. Le noyau de la délégation, une fois formé par les élus des scrutins réguliers, jugerait les nominations moins régulières et au besoin y suppléerait. L’impartialité serait facile dans les terribles circonstances où nous sommes, surtout si l’on songe qu’une telle délégation aurait un caractère essentiellement temporaire, qu’elle ne traiterait aucune question de politique engageant l’avenir, que ses pouvoirs cesseraient au moment de l’évacuation du territoire, par la nomination régulière d’une constituante.
L’unité de la France est menacée ; la tête, le cœur ne renvoient plus, ne reçoivent plus la vie. Défendons de toutes nos forces cette grande conscience française qui a été un si bel instrument de civilisation, et qui menace de s’éteindre. Défendons-la par une résistance énergique qui, même vaincue, sera notre sauvegarde dans l’avenir ; défendons-la aussi en maintenant l’entente et la solidarité des parties de la nation. Que le gouvernement invite par un décret chaque département à faire sa délégation dans le plus bref délai, qu’il indique le lieu de la réunion, et la France aura une représentation centrale, sans avoir la honte de la devoir à une concession de l’ennemi. Ajoutons que peut-être elle n’en aura jamais eu de meilleure. Le mandat sera trop triste pour que personne ait le courage de le briguer ; les circonstances sont trop solennelles pour laisser une place aux petites intrigues et aux chétives récriminations.
13 NOVEMBRE 1870
… C’est là, dira-t-on, une assemblée de notables, quelque chose d’aristocratique, de peu conforme à notre jalouse et soupçonneuse démocratie. Il est vrai ; mais faisons trêve pour un moment à ces mesquines préoccupations. Quand nous serons sortis de l’abîme, nous reprendrons ces questions ; maintenant, sauvons-nous. Un pays ne se sauve que par des actes de foi et de confiance en l’intelligence et en la vertu de quelques citoyens. Laissez le petit nombre des vrais aristocrates qui existe encore vous tirer de la détresse où vous êtes ; puis vous vous vengerez d’eux en les excluant de vos chambres, de vos conseils électifs. Il faut, au moment présent, des hommes d’élite par l’esprit et le cœur. Ces hommes ne réclament de privilège qu’au moment du péril ; qu’on souffre ce privilège-là. La réunion qu’il s’agit de former aura pour mission de traiter avec un gouvernement essentiellement aristocratique, qui admet hautement la valeur de la supériorité de naissance et de la supériorité du savoir ; acceptez pour un moment l’esprit de votre adversaire ; vous prendrez ensuite votre revanche à loisir.
Certes, il vaudrait mieux que la France trouvât dans ses institutions antérieures la désignation de cette chambre improvisée et intérimaire, On n’a jamais vu plus clairement que ces jours-ci le vide terrible que laisse en un pays le manque d’institutions provinciales et d’une réelle aristocratie locale. Que n’avons-nous depuis longtemps de sérieux conseils généraux ! Si dans quelques départements ces conseils sont réunis et qu’ils veuillent prendre sur eux de choisir un délégué qui paraisse adopté par l’opinion publique, il faut accueillir ce délégué avec empressement. Si, comme on le dit, quelques départements sont en train de faire leurs élections sans avoir attendu l’invitation officielle, tant mieux : ces départements-là sont probablement les plus avancés de la France sous le rapport de l’esprit politique. Toutes les expressions promptes et sincères de l’opinion, qu’on les accueille vite, qu’on les groupe. Pas de minutieuses formalités, pas de petitesses d’amour-propre. Le plus indigne de faire partie d’une telle assemblée serait celui qui s’y porterait candidat. Candidat, grand Dieu ! à une mission de larmes et de deuil !…
28 NOVEMBRE 1870
La plupart des objections qu’on a faites contre notre sentiment reposent sur des malentendus. Ces objections seraient décisives contre la réunion d’une assemblée constituante ; l’élection d’une constituante, en effet, suppose du calme, de la liberté, des discussions préalables. Aussi avons-nous toujours soigneusement maintenu que l’assemblée dont la France a besoin en ce moment doit être distincte de celle qui fixera l’avenir politique du pays. Notre motif pour désirer cette distinction est bien simple. La constituante qui sera chargée un jour de donner un gouvernement à la France sera profondément divisée ; les opinions contraires s’y dessineront avec force ; les républicains, les légitimistes, les orléanistes, les bonapartistes, les cléricaux s’y livreront d’ardents combats ; il faudra qu’avant l’élection toutes ces opinions s’expriment nettement en des programmes, des affiches, des professions de foi, des réunions publiques. Or, à l’heure présente, nous sommes perdus si de telles divisions se font jour. Il faut qu’aujourd’hui tous les partis marchent ensemble, oublient en quelque sorte leur propre existence. Le salut est à ce prix.
Ce que nous avons dit, il y a trois semaines, nous le croyons encore. Nous cesserons cependant de revenir sur le vœu que nous avons exprimé. La situation est changée ; nous sommes à la veille de grandes actions décisives ; attendons et espérons. En insistant davantage, nous aurions l’air de jouer un rôle d’opposition qui est aussi loin que possible de notre pensée dans un moment aussi solennel. Le gouvernement de la défense nationale aurait tort de regarder comme ses ennemis les hommes qui, sans avoir pris aucune part à la journée du 4 septembre, ont voté chaleureusement pour le pouvoir nouveau lors du plébiscite du 3 novembre, continuent de l’envisager comme représentant le principe de l’unité nationale, mais en même temps usent envers lui de l’honnête indépendance d’appréciation dont ils ne se sont jamais départis sous des régimes qui n’avaient pas pour premier principe la liberté de discussion. Peut-être même ce gouvernement a-t-il en nous, surtout depuis le 3 novembre, des soutiens plus fidèles que dans les personnes qui l’ont créé tumultuairement, et dont plusieurs voulaient, quelques jours après, le renverser.
C’est avec peine que nous avons vu le parti démocratique, dans le sein duquel il y a souvent, à côté d’éléments moins purs, beaucoup de patriotisme et de chaleur d’âme, se méprendre sur notre pensée. Comme tous les bons citoyens, nous cherchons, sans aucune prétention à l’infaillibilité, les moyens d’aider notre pauvre patrie à sortir de l’abîme où on l’a plongée. Le parti démocratique a tort de croire que les procédés d’un jacobinisme superficiel suffisent pour cela. Ce parti, dont il ne faut pas songer à se passer, mais qui ne peut régler à lui seul les destinées de la nation, commettrait une faute capitale s’il prétendait gouverner la France sans l’assentiment de la province. C’est un cercle vicieux de premier ordre que de prétendre s’imposer à la majorité d’un pays, quand on a pour principe le suffrage universel. Il est fâcheux aussi que les organes les plus accrédités de ce parti ne prennent pas assez le soin d’examiner les raisons qu’on leur pose, et soient trop portés à voir des ennemis en ceux qui ne partagent pas toutes leurs opinions. Évitons ce qui divise. Nous entrons dans une période de fortes épreuves ; la froideur du jugement est nécessaire en de telles circonstances ; que tous s’efforcent de n’écouter que la raison et le sentiment du devoir.
(La Réforme intellectuelle et morale.)