WeRead Powered by ReaderPub
Pages françaises cover

Pages françaises

Chapter 28: RÊVE DE SIFFROI
Open in WeRead

About This Book

Recueil de textes et de conférences réunissant essais, discours et extraits où l’auteur médite sur la nation, la société, la culture et la religion. Il défend l’idée d’une adhésion libre comme principe d’appartenance politique et récuse les critères ethniques ou linguistiques pour définir une collectivité, célèbre les traits de la vie intellectuelle française et s’interroge sur le rôle du pays en Europe. Plusieurs pièces traitent des conséquences de la guerre et de la mémoire collective, tandis que notes et choix éditoriaux organisent ces fragments pour faire ressortir leurs dimensions politiques, morales et historiques.

RÊVE DE SIFFROI[17]

[17] Dans le drame célèbre, Siffroi, comte palatin, a bu avidement l’eau de Jouvence qui procure des rêves d’outre-tombe, et dont le barde breton Léolin n’a pris que quelques gouttes.

Siffroi, qui a ronflé tout ce temps, se réveille. Victoire ! victoire ! Pendez, brûlez, fusillez. Nous sommes les maîtres ; tout nous est permis pour leur faire signer ce que nous voulons. Générosité ! sentimentalité ! pure sottise !

Désolation ! Les militaires sont trop doux ; nos hommes savent tuer, mais non fusiller. Il faudrait brûler tous les villages, pendre tous les habitants mâles, cela les empêcherait de se défendre. Ah ! ah ! (Il éclate de rire.)

Des prisonniers !… Comprenez-vous qu’on fasse prisonniers des gens qui se défendent ? On aurait dû les fusiller. « Grâce ! mon bon sire, pour mon homme qui a menacé de sa bêche un hussard. » — Très bien, ma bonne femme, vous pouvez être parfaitement assurée que votre mari (il passe le doigt autour du cou) sera pendu. » (Il éclate de rire.)

Ce qui me plaît dans le Bavarois, c’est la facilité avec laquelle il fusille ! Il rencontre quelqu’un, il n’attend pas qu’on tire sur lui, il fait feu le premier.

Il faut être plein de politesse jusqu’au dernier échelon de la potence (Il rit de plaisir) ; mais il faut pendre.

O mollesse des militaires ! si j’exerçais un commandement, je sais ce que je ferais. Si je parvenais à m’emparer des fuyards, je leur enlèverais leur vache et tout ce qu’ils auraient emporté, en les accusant de l’avoir volé et de le cacher dans les bois.

Il faut rendre la guerre aussi cruelle que possible. La sensibilité ! Voilà une chose ridicule !

On fusillera, on pendra, on brûlera. Quand cela sera arrivé quelquefois, les habitants se montreront plus raisonnables, surtout si nos obus les ont déjà convenablement disposés.

Ah ! la bonne odeur ! cela sent l’oignon brûlé ! Des paysans viennent d’être rôtis dans leurs maisons. Sur cent soixante-dix, il y en a cent vingt de sabrés. Coquins, pourquoi avez-vous épargné le reste ? Ne savez-vous pas que la sentimentalité est ridicule ? Une lettre de mon cher ange !… (Mouvement d’attention dans l’auditoire.)

Prospero. — Écoutons ! son ange va lui parler. Nous allons le voir par le côté aimant.

Siffroi. — Ah ! les bons conseils, chère et douce amie ! « Tous les Gaulois fusillés, écharpés, jusqu’aux petits enfants. Je crains qu’il n’y ait pas de Bible en France. Voici le livre des psaumes que je t’envoie afin que tu puisses y lire cette prophétie contre les Français : « Je te le dis, les impies doivent être exterminés. » Merci, tendre épouse, merci !

Pourquoi retarde-t-on le bombardement ? on manquera le moment psychologique. Oh ! les âmes sensibles ! les femmes ! Dire que sans deux femmes, le bombardement serait déjà commencé ! Ah ! que ne suis-je le maître ! Je ne craindrais pas d’être dur ; deux millions d’hommes mourant de faim ! eh bien, ils l’ont voulu !

Voilà des gens qui ramassent des pommes de terre. On ne tire pas dessus ! Oh ! les militaires humains ! Il y a des gens qui gâtent tout, parce qu’ils veulent être loués pour leur humanité.

Et dire que ces farceurs, en nous voyant chez eux, n’ont pas l’air content ! Ah ! les poseurs !

Les Français sont une nation de barbares, avec un vernis insuffisant de civilisation. Nous sommes les hommes, ils sont les femmes. Des femmes ! Ah ! fi donc ! « La bienveillance, envers tout le monde, c’est la justice », a dit un de leurs nigauds. Oui-dà ! Dans le monde que j’ai vu, la malveillance, c’est la justice. Hermann de…, un bas intrigant ! Henri de…, un méchant homme ; Gauthier de…, un ignorant, un sot, un drôle ! et l’empereur, mon maître ? Vieux…, mais non ! chut ! J’ai trop d’esprit !

(Eau de Jouvence, 1880.)