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Chapter 30: PENSÉES DÉTACHÉES
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About This Book

Recueil de textes et de conférences réunissant essais, discours et extraits où l’auteur médite sur la nation, la société, la culture et la religion. Il défend l’idée d’une adhésion libre comme principe d’appartenance politique et récuse les critères ethniques ou linguistiques pour définir une collectivité, célèbre les traits de la vie intellectuelle française et s’interroge sur le rôle du pays en Europe. Plusieurs pièces traitent des conséquences de la guerre et de la mémoire collective, tandis que notes et choix éditoriaux organisent ces fragments pour faire ressortir leurs dimensions politiques, morales et historiques.

IDÉES POLITIQUES ET SOCIALES

PENSÉES DÉTACHÉES

Il faut des éléments très divers pour le développement complet de l’esprit d’une nation ; la foi seule n’y suffit pas, et la critique seule y suffirait encore moins.


Le signe le plus certain de l’affaiblissement d’une société est cette indifférence aux nobles luttes qui fait que les grandes questions politiques paraissent secondaires auprès des questions d’industrie et d’administration.


Le caractère bien plus que l’esprit rapproche les hommes, et les plus grandes diversités d’opinion ne sont rien auprès de la sympathie morale qui résulte de communes espérances et de communes aspirations.


Des deux systèmes de politique qui se partageront éternellement le monde, l’un se fondant sur le droit abstrait, l’autre sur la possession antérieure, la France, pays de logique et d’idées généreuses, a toujours préféré le premier. Qui oserait lui en faire un reproche, puisque c’est à ce glorieux défaut qu’elle doit la splendeur de son histoire et la sympathie du genre humain ?


Ce qui frappe au premier coup d’œil dans les compositions idéales des races celtiques, surtout quand on les compare à celles des races germaniques, c’est l’extrême douceur de mœurs qu’on y respire. Point de ces vengeances effroyables qui remplissent l’Edda et les Niebelungen. Comparez le héros celtique et le héros germain, Beowulf et Pérédur par exemple. Quelle différence ! Là, toute l’horreur de la barbarie dégouttante de sang, l’enivrement du carnage, le goût désintéressé, si j’ose le dire, de la destruction et de la mort ; ici, au contraire, un profond sentiment de la justice, une grande exaltation de la fierté individuelle, il est vrai, mais aussi un grand besoin de dévouement, une exquise loyauté……

L’homme primitif de la Germanie révolte par sa brutalité sans objet, par cet amour du mal, qui ne rend ingénieux et fort que pour haïr et pour nuire. Le héros kymrique, au contraire, même dans ses plus étranges écarts, semble dominé par des habitudes de bienveillance et une vive sympathie pour les êtres faibles.

(Essais de morale et de critique, 1859.)


La philosophie n’exclut pas la foi dans un idéal de justice vers lequel toute conviction sincère a le droit de se tourner avec un sentiment pieux ; mais elle regarde comme un acte d’orgueil de croire qu’on est nécessaire aux plans divins, et que la Providence veille sur nous, quelque faute que l’on commette, quelque peu de souci que l’on ait de s’éclairer.


L’Allemand n’a pas la rhétorique sonore, le journalisme retentissant ; un Lacordaire, un Montalembert n’ont pas de place dans un tel pays. Chez nous, toute l’opinion libérale, sans distinction de doctrine, est avec celui qui résiste ; en Allemagne, l’opposition, la résistance à la loi, sont une cause de défaveur ; la persécution ne donne pas grand prestige, car l’Allemand est pour ce qui est fort : il n’a pas cette générosité, souvent superficielle, il faut le dire, qui nous porte à croire que le faible a toujours raison.


La peine capitale disparaîtra, non par une évolution prématurée, mais par le progrès des mœurs publiques, qui l’effacera de l’usage avant de l’effacer de la loi. Enfin la paix universelle, ce rêve de tant d’âmes honnêtes, plus abusées sur le choix des moyens que sur le but à atteindre, cessera un jour d’être une utopie. Le vrai progrès n’étant possible que par la paix, les nations civilisées comprendront qu’il est de leur intérêt commun de régler leurs différends d’une manière plus rationnelle. Déjà ne voyons-nous pas combien une grande guerre est devenue difficile en Europe, grâce à cet équilibre savamment établi qui fait porter tout le poids sur le point menacé ?


Le XVe et le XVIe siècles en Italie, furent des époques atroces, et ils virent le réveil de l’esprit humain. L’orage n’est pas mauvais pour la croissance des grands arbres ; de très belles choses se créent dans des temps très durs.


L’État ne saurait rester indifférent au bien, puisque ses actes, surtout quand il rend la justice, supposent la distinction du bien et du mal. Peut-il davantage rester indifférent au vrai ! Non certes. Les conditions des sociétés modernes, au point de vue de la guerre, relèvent essentiellement de la science, et la nation qui se mettrait en dehors de la haute culture serait infailliblement vaincue et conquise. La beauté n’est que l’éclat du bien et du vrai, une civilisation complète ne saurait la négliger.

(Mélanges religieux et historiques, Œuvre posthume, 1904.)