LE FRANÇAIS
Cette œuvre[18] est bonne, d’abord pour notre chère patrie, que nous devons d’autant plus aimer qu’on la déchire, qu’on la méconnaît davantage. Elle est bonne aussi pour l’humanité. La conservation, la propagation de la langue française importent à l’ordre général de la civilisation. Quelque chose d’essentiel manquerait au monde le jour où ce grand flambeau, clair et pétillant, cesserait de briller. L’humanité serait amoindrie, si ce merveilleux instrument de civilisation venait à disparaître ou à s’amoindrir.
[18] La propagation de la langue française.
Que de choses éternellement bonnes et vraies, mesdames et messieurs, ont été pour la première fois dites en français, ont été frappées en français, ont fait leur apparition dans le monde en français ! Que d’idées libérales et justes ont trouvé tout d’abord en français leur formule, leur définition véritables ! Comme notre langue a dit de belles et bonnes choses, depuis ses bégayements du XIIe siècle jusqu’à nos jours ! L’abolition du servage, les droits de l’homme, l’égalité, la liberté, ont été pour la première fois proclamés en français…
Un fait bien significatif, justement, est le sentiment général des partis rétrogrades, dans le monde entier, pour le français. Ils en ont peur ; ils se barricadent contre lui. On dirait que cette langue porte la peste avec elle, la peste selon les réactionnaires, bien entendu. Allez, allez toujours ! Pauvre France ! Elle aura encore son heure. Qui sait si les propositions de paix et de liberté, qui tireront l’Europe de l’affreux état de haine et de préparatifs militaires où elle est, ne seront pas formulées en français ?
Voilà pourquoi le français peut vraiment être appelé une langue classique, un instrument de culture et de civilisation pour tous. Cette langue améliore ; elle est une école ; elle a le naturel, la bonhomie, elle sait rire, elle porte avec elle un aimable scepticisme mêlé de bonté (sans bonté le scepticisme est une très mauvaise chose). Le fanatisme est impossible en français. J’ai horreur du fanatisme, je l’avoue, surtout du fanatisme musulman ; eh bien ! ce grand fléau cessera par le français. Jamais un musulman qui sait le français ne sera un musulman dangereux. C’est une langue excellente pour douter ; or, le doute sera peut-être dans l’avenir une chose fort nécessaire. Concevez-vous Montaigne, Pascal, Molière, Voltaire, autrement qu’en français ? Ah ! mesdames et messieurs, que de joie s’en irait de ce monde, le jour où le français s’en irait ! Conservez-le, conservez-le.
Conférence faite à l’Alliance pour la propagation de la langue française, le 2 février 1888.
(Feuilles détachées, 1892.)