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Chapter 43: LE TRAVAIL MANUEL
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About This Book

Recueil de textes et de conférences réunissant essais, discours et extraits où l’auteur médite sur la nation, la société, la culture et la religion. Il défend l’idée d’une adhésion libre comme principe d’appartenance politique et récuse les critères ethniques ou linguistiques pour définir une collectivité, célèbre les traits de la vie intellectuelle française et s’interroge sur le rôle du pays en Europe. Plusieurs pièces traitent des conséquences de la guerre et de la mémoire collective, tandis que notes et choix éditoriaux organisent ces fragments pour faire ressortir leurs dimensions politiques, morales et historiques.

LE TRAVAIL MANUEL

Si la plupart de ceux qui exercent les fonctions réputées serviles sont réellement abrutis, c’est qu’ils ont la tête vide, c’est qu’on ne les applique à ces nullités que parce qu’ils sont incapables du reste, c’est que cette fonction, purement animale, quelque insignifiante qu’elle soit, les absorbe et les abâtardit encore davantage. Mais s’ils avaient la tête pleine de littérature, d’histoire, de philosophie, d’humanisme, en un mot, s’ils pouvaient, en travaillant, causer entre eux de choses supérieures, quelle différence ! Plusieurs hommes dévoués aux travaux de l’esprit, s’imposent journellement un nombre d’heures d’exercices hygiéniques, quelquefois assez peu différents de ceux que les ouvriers accomplissent par besoin, ce qui, apparemment, ne les abrutit pas. Dans cet état que je rêve, le travail manuel serait la récréation du travail de l’esprit. Que si l’on m’objecte qu’il n’est aucun métier auquel on puisse suffire avec quatre ou cinq heures d’occupation par jour, je répondrai que, dans une société savamment organisée, où les pertes de temps inutiles et les superfluités improductives seraient éliminées, où tout le monde travaillerait efficacement, et surtout où les machines seraient employées non pour se passer de l’ouvrier, mais pour soulager ses bras et abréger ses heures de travail, dans une telle société, dis-je, je suis persuadé (bien que je ne sois nullement compétent en ces matières), qu’un très petit nombre d’heures de travail suffirait pour le bien de la société, et pour les besoins de l’individu : le reste serait à l’esprit. « Si chaque instrument, dit Aristote, pouvait, sur un ordre reçu ou même deviné, travailler lui-même, comme les statues de Dédale ou les trépieds de Vulcain, qui se rendaient seuls, dit le poète, aux réunions des Dieux, si les navettes tissaient toutes seules, si l’archet jouait tout seul de la cithare, les entrepreneurs se passeraient d’ouvriers et les maîtres d’esclaves. »

Cette simultanéité de deux vies, n’ayant rien de commun l’une avec l’autre, à cause de l’infini qui les sépare, n’est nullement sans exemple. J’ai souvent éprouvé que je ne vivais jamais plus énergiquement par l’imagination et par la sensibilité que quand je m’appliquais à ce que la science a de plus technique et en apparence de plus aride. Quand l’objet scientifique a par lui-même quelque intérêt esthétique ou moral, il occupe tout entier celui qui s’y occupe ; quand, au contraire, il ne dit absolument rien à l’imagination et au cœur, il laisse ces deux facultés libres de vaguer à leur aise. Je conçois, dans l’érudit, une vie de cœur très active, et d’autant plus active que l’objet de son érudition offrira moins d’aliment à sa sensibilité : ce sont alors comme deux rouages parfaitement indépendants l’un de l’autre. Ce qui tue, c’est le partage. Le philosophe est possible dans un état qui ne réclame que la coopération de la main, comme le travail des champs. Il est impossible, dans une position où il faut dépenser de son esprit et s’occuper sérieusement de choses mesquines, comme le négoce, la banque, etc. Effectivement, ces professions n’ont pas produit un seul homme qui marque dans l’histoire de l’esprit humain.

(L’Avenir de la Science.)