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Chapter 48: A VICTOR CONSIDÉRANT
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About This Book

Recueil de textes et de conférences réunissant essais, discours et extraits où l’auteur médite sur la nation, la société, la culture et la religion. Il défend l’idée d’une adhésion libre comme principe d’appartenance politique et récuse les critères ethniques ou linguistiques pour définir une collectivité, célèbre les traits de la vie intellectuelle française et s’interroge sur le rôle du pays en Europe. Plusieurs pièces traitent des conséquences de la guerre et de la mémoire collective, tandis que notes et choix éditoriaux organisent ces fragments pour faire ressortir leurs dimensions politiques, morales et historiques.

A VICTOR CONSIDÉRANT

Paris, 11 décembre 1868[20].

[20] Cette lettre a été adressée à Victor Considérant, disciple de Fourier. Elle a été publiée par madame C. Coignet dans sa brochure sur Victor Considérant, sa vie, son œuvre. Paris, Alcan, 1895.

Monsieur,

Je me suis souvent reproché d’avoir si longtemps attendu pour répondre à vos deux longues et belles lettres. L’achèvement de mon Saint Paul m’a si complètement absorbé cet été que je me suis mis en retard d’une manière scandaleuse avec tous mes devoirs. Pour répondre à de pareilles lettres, formant un véritable livre sur les matières les plus graves, il faudrait un livre aussi. M. Souvestre m’a dit que nous pouvions espérer de vous voir bientôt ; alors nous causerons à loisir, si vous le voulez bien, de ces problèmes dont le principal attrait est peut-être d’être insolubles, et néanmoins qui s’imposent si fortement à l’esprit humain. Vous avez consacré votre vie à la discussion de questions sociales, et je comprends l’intérêt que les origines du christianisme vous inspirent. Ce grand mouvement fut, en effet, pour une part, un événement social, mais il fut, avant tout, un événement religieux, et c’est justement pour cela que l’élément de socialisme qu’il impliquait réussit. La solidité d’une fondation est en raison directe de la quantité de dévouement, de sacrifice, d’abnégation, qui a été déposée dans ses bases. Certains peuples anciens croyaient que, pour qu’un édifice durât, il fallait qu’un homme eût été enterré vivant dans ses fondations ; cela est assez vrai, du moins dans l’ordre moral. L’intérêt temporel ne suffit pas à tirer de l’homme le degré d’héroïsme nécessaire pour les œuvres communes durables et grandes. L’idéalisme aura-t-il un jour la force de faire ce que fit autrefois la croyance à un royaume de Dieu matériel et immédiat ? Il est beau, en tout cas, de protester à la façon des stoïciens de l’ancien monde. Par votre courage et votre vie toute dévouée à la poursuite de ce que vous concevez comme l’idéal, vous vous êtes mis de la noble phalange.

Agréez l’expression de mes sentiments respectueux et dévoués.

E. RENAN
rue Vaneau, 29.