LE DEVOIR
En toute chose, mesdames et messieurs, revenons aux traditions qu’un christianisme éclairé et une saine philosophie sont d’accord pour nous enseigner. Le trait le plus glorieux de la France est qu’elle sait mieux qu’aucune autre nation voir ses défauts et se critiquer elle-même. En cela, nous ressemblons à Athènes, où les gens d’esprit passaient leur temps à médire de leur ville et à vanter les institutions de Sparte. Croyons que nous continuerions mal la brillante et spirituelle société des deux derniers siècles en n’étant que frivoles. C’est mal honorer ses ancêtres que de n’imiter que leurs défauts. Prenons garde de pousser à outrance ce jeu redoutable qui consiste à user sans rémission les forces vives d’un pays, à faire comme les cavaliers arabes qui poussent au galop leur cheval jusqu’au bord du précipice, se croyant toujours maîtres de l’arrêter. — Le monde ne tient debout que par un peu de vertu ; dix justes obtiennent souvent la grâce d’une société coupable ; plus la conscience de l’humanité se déterminera, plus la vertu sera nécessaire. L’égoïsme, la recherche avide de la richesse et des jouissances ne sauraient rien fonder. Que chacun donc fasse son devoir, messieurs. Chacun à son rang est le gardien d’une tradition qui importe à la continuation de l’œuvre divine ici-bas. Tous nous sommes frères en la raison, frères devant le devoir, frères devant Dieu. L’égalité absolue n’est pas dans la nature. Il y aura toujours des individus plus forts, plus beaux, plus riches, plus intelligents, plus doués que d’autres. C’est devant Dieu et devant le devoir que l’égalité est parfaite. A ce tribunal, le pauvre courageux et sans envie, l’homme simple mais dévoué, la femme obscure qui remplit bien sa tâche de tous les jours, sont supérieurs au riche qui éblouit le monde par son opulence, à l’homme vain qui remplit la terre de son nom. Il n’y a pas d’autre grandeur que celle du devoir accompli ; il n’y a pas non plus d’autre joie. Étrange est assurément la situation de l’homme placé entre les dictées impérieuses de la conscience morale et les incertitudes d’une destinée que la Providence a voulu couvrir d’un voile. Écoutons la conscience, croyons-la. Si, ce qu’à Dieu ne plaise ! le devoir était un piège tendu devant nous par un génie décevant, il serait beau d’y avoir été trompé. Mais il n’en est rien, et, pour moi, je tiens les vérités de la religion naturelle pour aussi certaines à leur manière que celles du monde réel. Voilà la foi qui sauve, la foi qui nous fait envisager autrement que comme une folle partie de joie les quatre jours que nous passons sur cette terre ; la foi qui nous assure que tout n’est pas vain dans les nobles aspirations de notre cœur ; la foi qui nous raffermit, et qui, si par moments les nuages s’amoncellent à l’horizon, nous montre, par delà les orages, des champs heureux où l’humanité, séchant ses larmes, se consolera un jour de ses souffrances.
La Part de la famille et de l’État dans l’éducation[21].
(La Réforme intellectuelle et morale.)
[21] Conférence faite dans l’ancien Cirque du Prince-Impérial, le 19 avril 1869.
FIN