Sklêrijenn vraz er meneziou...
—La grande clarté sur les montagnes.
A Motreff, un soir de juin. J’y étais arrivé dans l’après-midi, sur les quatre heures, après une longue étape à travers le grand pays montueux, sous un ciel variable qui tantôt flamboyait d’un éclat intense, tantôt croulait en averses torrentielles,—un ciel de Bretagne d’été, semi-pluie et semi-soleil.
Des maigres bourgades qui hérissent çà et là de leur clocher grêle les cimes dénudées de la sierra bretonne, Motreff est, je crois bien, celle qui offre l’aspect le plus sauvage et le plus chétif. Quelques masures en pierres de schiste, aux tons de vieilles laves, se pressent misérablement autour d’un cimetière surélevé, formant terrasse, où l’église, parmi les tombes, semble elle-même une tombe plus vaste, enfouie qu’elle est à demi dans le sol et coiffée d’un toit trop lourd, avec des fenêtres basses, à ras de terre, pareilles à des soupiraux. Point de rues, mais d’étroits chemins, ravinés comme des lits de torrents. Devant les seuils, du fumier, des bêtes, des enfants.
Les hommes devaient être aux champs, sans doute à retourner les foins; les femmes devisaient entre elles d’une porte à l’autre, celles-ci tricotant, celles-là filant, leurs grands fuseaux de laine brune couchés dans la poussière à leurs pieds.
Le matin, à Châteauneuf, un ami m’avait prévenu:
—Il n’y a dans Motreff qu’une hôtellerie qui vaille: c’est le presbytère.
Et il m’avait remis une lettre d’introduction auprès du «recteur».
—Le meilleur des hommes, ce vieux prêtre, avait-il ajouté;—un paysan lettré, très naïf de cœur et très fin d’esprit, une âme délicieuse, tu verras...
A l’entrée du bourg, j’étais tombé au beau milieu d’un troupeau de fillettes. C’était l’heure de la sortie de l’école chez les Sœurs. Elles s’en allaient posément, leurs livres sous le bras, vêtues du même accoutrement que leurs grand’mères, ayant, au reste, dans leurs traits de gamines, une étrange gravité d’aïeules.
J’avisai l’une d’elles, jolie à ravir dans son serre-tête brodé et sa guimpe blanche, les yeux «couleur de temps clair», comme dit une chanson de ces montagnes, et je lui demandai:
—Ar prispitor, mar plich, merc’hik? (Le presbytère, s’il vous plaît, petite fille?)
Elle consulta du regard ses compagnes; puis, après un instant d’hésitation, s’enhardissant tout à coup:
—Vous ne trouverez jamais tout seul, fit-elle dans leur parler de là-haut, un peu âpre comme les sommets de ces cantons pierreux, baignés d’air vif.—Je vais vous conduire.
Le fait est qu’avec les indications même les plus précises j’aurais pu errer longtemps aux abords du presbytère de Motreff, non seulement sans en découvrir l’accès, mais encore sans me douter qu’il subsistât un logis quelconque, habitable pour un être humain, parmi la jonchée de ruines où je m’engageai sur les pas de la fillette, après je ne sais combien de détours dans les ruelles du village. C’était derrière l’église, dans un enclos entouré, par places, de pans de murs délabrés, planté d’arbres poussés au hasard. Un sentier serpentait dans l’herbe. A droite, à gauche, gisaient des troncs monolithes, des chapiteaux de colonnes brisées. Un pignon solitaire, débris d’un sanctuaire inachevé—à ce que j’appris plus tard—laissait, par son ogive veuve de vitraux, voir sur le ciel lointain le défilé processionnel des nuages. Les travaux, commencés vers 1789 et interrompus pendant la Révolution, n’avaient plus été repris depuis lors. Dans la partie inférieure s’ouvrait une espèce de porche enguirlandé de lierre et de chèvrefeuilles, et que fermait mal une claie vermoulue.
—Soulevez le loquet, me dit la fillette. Ici, c’est la cour. Passé la meule de paille, vous suivrez la charmille: la maison est au bout.
Et sans attendre mon remerciement, sans prendre garde à la menue monnaie que je lui tendais, elle me tira, les mains en croix sur la poitrine, la révérence que les Sœurs lui avaient enseignée et, légère comme un cabri, elle disparut dans le feuillage...
I
Un soir de juin, à Motreff. Nous avions fini de dîner dans la grande salle aux boiseries de chêne luisant, où le couchant allume des reflets de cuivre. Une ombre douce descend du plafond sur la figure chagrine de Pie IX, sur la figure narquoise de Léon XIII, dont les portraits se font pendants de chaque côté de la pièce. Léna, la gouvernante, l’antique carabassenn, dessert sans bruit, de son allure rapide et ouatée de chauve-souris; et voici qu’elle apporte les liqueurs, du cassis de sa fabrication, une autre encore qu’elle est seule à bien réussir.
—De la «prunelle», cher monsieur... Hein! quel bouquet! Ça sent le fruit sauvage, cueilli à même la haie... Respirez-moi ce parfum!
Il me comble de prévenances, l’excellent recteur.
Nous trinquons à la mode des gens d’Église, avec le doigt, sans choquer les verres. Le vicaire, lui, ne boit pas; il souffre de l’estomac, la «maladie du jeune clergé», observe malicieusement le vieux prêtre. Et revenant à ce qui a fait le sujet de notre entretien, au cours du repas:
—Ça, oui, ils sont restés fidèles aux vieilles coutumes, mes paroissiens. L’autre jour, ils ont merveilleusement fêté saint Jean. Mais, on vous a bien renseigné, ce sont les feux de saint Pierre surtout qui sont admirables. Saint Pierre est un peu notre patron. La chapelle que le malheur des temps n’a permis de construire qu’à moitié lui devait être consacrée, et les ruines en sont désignées par son nom. Nos montagnards l’y viennent prier dévotement, dès qu’un de leurs proches parents se trouve en danger de mort. Ils s’agenouillent sur les pierres éboulées, invoquent le «portier du ciel», réclament ses bons offices pour l’âme qui va comparaître au tribunal de Dieu. Ils lui apportent en offrande de la bouillie d’avoine, son mets de prédilection, affirment-ils, à l’époque légendaire où il voyageait en basse Bretagne. Car il a visité ce pays, escortant par les bourgades son Maître divin. On cite des fermes où ils couchèrent, on montre sur les rochers des landes l’empreinte toujours visible de leurs pas; on raconte même à leur propos des anecdotes rustiques, dont les Évangiles ni les Actes des Apôtres ne soufflent mot, mais que je n’ai pas l’air de mettre en doute, quand on m’en parle. Il ne faut pas affliger les braves gens.
Gageons que vous ne connaissez pas l’histoire du saint devenu faucheur. Elle est brève. Je veux vous la dire.
«C’était justement dans le mois où nous sommes, le mois de la fenaison. On fauchait à Rozivinou. Il faisait une chaleur accablante. Jésus-Christ et saint Pierre passaient par là, exténués, mourant de soif. Ils aperçurent dans les prairies une jeune servante qui, une cruche de cidre sur la tête, allait porter à boire aux faucheurs. Ils la suivirent, et quand ils furent arrivés auprès des hommes:
»—Ayez pitié de deux pauvres pèlerins, dit le Christ. Si vous ne leur faites l’aumône d’une goutte de cidre, ils vont périr de chaleur et de fatigue.
»—Soit, répondirent les faucheurs, mais à une condition: c’est qu’avant de vous remettre en route vous nous donnerez un coup de main.
»—Rien de plus juste, repartit Jésus.
»Et, après qu’ils se furent désaltérés, il dit à Pierre:
»—Montre à ces braves gens ton savoir-faire.
»—Mais, Seigneur, objecta le saint, embarrassé, vous savez bien que je suis pêcheur de mon état et que je n’ai jamais fauché.
»Jésus sourit:
»—Bah! fit-il, tu t’en tireras peut-être mieux que tu ne penses.
Pierre se résigna, saisit une des faux qui étaient là, appuyées au talus. Il s’y prenait fort mal, et les faucheurs se moquaient entre eux de sa gaucherie. Ils ne se moquèrent pas longtemps. Car la faux n’eut pas plus tôt touché l’herbe que, s’échappant des mains de Pierre, elle s’élança, comme vivante, décrivant de larges courbes, promenant d’un bout à l’autre de la prairie le vif éclair de son tranchant d’acier. En un clin d’œil tout fut fauché, et proprement, je vous prie de le croire. Voilà.»
Cela est conté d’un ton de douce bonhomie, par petites phrases, tout en sirotant la «prunelle», sous les regards croisés des deux papes, dans la salle basse où des insectes de nuit, entrés par la fenêtre ouverte, commencent à voleter. Et l’on sent que le recteur de Motreff se délecte ingénument à ces vieux récits, qu’il en goûte la saveur populaire, le charme fruste et patriarcal. Il a conservé la simplicité de cœur d’un fils des champs qui, comme il dit lui-même, a gardé les moutons avant de devenir pasteur d’hommes.
Mais voici Léna. Elle accourt de son menu trot silencieux.
—Monsieur le recteur, Pierre Tanguy est là qui vous demande de bénir la première gerbe pour le feu de Croaz-Houarn.
—Parfaitement, Léna, parfaitement.
Il en a déjà béni vingt-cinq autres, dans l’après-midi. Au milieu de la cour, un paysan de fière stature est debout, tenant un fagot d’ajonc sec fixé aux pointes d’une fourche.
—Eh bien! Pierre, tu vas, je pense, faire un beau tantad[8] en l’honneur de ton parrain céleste? s’informe le prêtre en signe de bienvenue.
—Si le temps ne se couvre pas trop, on le verra sûrement de toute la montagne, monsieur le recteur.
—Et de tout le ciel, Pierre Tanguy, de tout le ciel, tu m’entends.
L’homme s’est agenouillé, le pied de sa fourche planté en terre comme la hampe d’un drapeau; le recteur, du geste, dessine une croix dans l’air et prononce sur la gerbe d’épines les paroles de la bénédiction. Et cette humble scène, dans cet humble décor, a je ne sais quelle grandeur religieuse et familière tout ensemble, qui vous reporte aux premiers âges du christianisme naissant. L’Oremus terminé, le prêtre ajoute, en breton:
—Qu’elle brûle haut et clair, Pierre Tanguy!
—Mille grâces, monsieur le recteur.
Et le gars s’en va, dans le crépuscule, rejoindre les compagnons qui l’attendent, chargés de faix de branches, de fougères, sous les murs de l’enclos. Maintenant leurs sabots retentissent dans le chemin caillouteux. Des sentiers de la lande d’autres débouchent, viennent grossir la troupe, et la montagne, tout à l’heure déserte, s’anime mystérieusement. Par intervalles, ils poussent un grand iou! que répercutent les échos lointains. C’est le cri breton; mélancolique et sauvage, il suffit à exprimer toutes les émotions de cette race primitive chez qui l’allégresse même a de longues résonances tristes. A l’entendre, ce soir, je songe aux nuits d’il y a cent ans et je ne puis me défendre d’une sorte de terreur rétrospective. Que de fois il a dû troubler ainsi le silence quasi tragique de ces parages, modulé sinistrement, d’une cime à l’autre, par des Chouans à l’affût!
II
—Je vous conseille d’opter de préférence pour le feu de Croaz-Houarn, m’a dit le recteur. D’abord, le site est vraiment grandiose. Vous dominerez de là-haut les croupes rebondies du Ménez, à qui pourraient s’appliquer les paroles du Psalmiste: Et exultaverunt montes sicut arietes. De plus, le clan d’alentour, très populeux, est réputé pour organiser les plus beaux tantad. Nul doute que cette année encore il se pique d’honneur, car l’esprit local y est d’une ferveur jalouse qu’en mainte occasion j’ai dû modérer... Vous m’excuserez si je ne vous accompagne point. Je vous serais un empêchement plutôt qu’une société; et, avec ma vue déclinante, je risquerais fort de laisser mes vieilles jambes dans les aspérités de la route. Mais M. le vicaire se fera certainement un plaisir de vous servir de guide.
Une fois passé le premier quart d’heure pénible de la digestion, M. le vicaire se révèle un très aimable homme. Il est chasseur, pêcheur, fumeur, causeur aussi, «mais seulement au grand air». Quand Léna, du fond de la cuisine, lui a proposé une lanterne, à cause du temps qui s’est assombri, il a refusé. Il connaît la montagne comme sa poche; il l’a «faite» si souvent de jour et de nuit, par la neige et par le brouillard. Sitôt hors du presbytère, il trousse sa cotte, pour employer son expression, et noue sa ceinture par-dessus. A son poing, il balance un penn-baz, un dur bâton de houx assujetti par un cordonnet de cuir: c’est une arme dont il est bon de se prémunir, quand on a, comme c’est notre cas, à franchir des aires de fermes où, d’habitude, les chiens sont lâchés après le coucher du soleil.
Léna avait raison de dire que nos yeux nous seraient d’une médiocre efficacité pour nous conduire. Non que l’obscurité soit épaisse. Il flotte, au contraire, sur les choses une lumière vague et diffuse, une espèce de clarté grise, uniformément épandue. Tout est fondu, vaporisé. Le profil indécis des monts ondule en pâles estompes sur le ciel noyé. Cela donne l’impression d’un paysage sous-marin; les brumes ont de lents remous de houles profondes. C’est une atmosphère molle, fluide et très mystérieuse.
Je vais là dedans à l’aveuglette. Il me semble, non pas que je marche, mais que je nage. Et, n’était le vicaire, je crois bien que je ne nagerais pas longtemps sans sombrer.
Heureusement, il est là pour me crier casse-cou, au besoin pour me tendre la main qu’il a solide.
—Attention! nous dévalons dans le ravin.
Je m’en doute un peu. Le chemin se creuse et se rétrécit. De chaque côté, des parois de schiste de plus en plus hautes forment couloir; je m’y cramponne, dans les endroits périlleux de la pente, pour ne pas tomber. Le vicaire, qui a fait des humanités au collège de Lesneven, me lance une citation de Virgile dont il retourne le sens:
Et il rit. C’est l’effet du grand air. Ce sport nocturne l’a mis en gaieté.
Une éclaircie. Les noires murailles de pierre s’écartent, s’abaissent, s’évanouissent. A l’ornière inégale, hérissée de véritables stalagmites, succède un tapis moelleux, d’une fraîcheur humide, odorante, toute parfumée d’une senteur de foin coupé. Nous traversons les prés, ceux de Rozivinou justement, où saint Pierre but du cidre et fit voir aux gars de Motreff une manière nouvelle de faucher. Sur l’autre versant, la pente est moins raide et le sentier zigzague à fleur de sol dans de vastes genêtaies; puis ce sont des champs de seigle, de luzerne, de colza; des métairies bombent leurs toits de chaume sous des bouquets d’arbres bizarrement tordus: elles sont vides, silencieuses, toutes lumières éteintes; les gens sont montés au tantad. Parfois un molosse bondit hors de sa niche en aboyant, mais il n’a pas plus tôt flairé la soutane de mon compagnon et reconnu sa voix, qu’il regagne sa litière, la queue basse. Le prêtre, partout ici, est de la maison.
Parfois aussi, dans les pâtis qui avoisinent la ferme, une figure apocalyptique se dresse, démesurée, monstrueuse, traînant un bruit de ferraille. Et c’est quelque cheval entravé qu’on a laissé paître à l’air libre, selon la coutume du pays en cette saison.
A mesure que nous nous élevons dans la montagne, nos oreilles perçoivent là-haut un murmure de plus en plus distinct. Il y a foule sur le sommet. On dirait le bourdonnement d’une ruche immense; des appels se croisent; des nourrissons, arrachés à leur premier sommeil, pleurent aux bras de leurs mères; un troupeau de vaches, épars dans une lande, à peu de distance du lieu du tantad, pousse des meuglements affolés. Les foires du moyen âge, où les transactions se prolongeaient jusqu’au cœur de la nuit, ne devaient pas offrir un spectacle plus barbare ni des contrastes plus saisissants... Les rangs s’ouvrent devant nous; on salue respectueusement le vicaire, on l’apostrophe à la façon bretonne.
—Ah! vous êtes venu aussi, monsieur le «curé»!
Le brouillard s’est allégé, le paysage se dessine.
A la crête du mamelon, sur un piédestal de roches brutes, apparaît le tronçon mutilé d’une croix. La partie supérieure manque. Il ne reste d’intact que le fût de granit et les branches. Cela ressemble à quelque gigantesque idole décapitée. C’est ce calvaire qui a fait donner à la cime son nom de Croaz-Houarn. Un seigneur, dit-on, l’érigea, en expiation d’on ne sait plus quel forfait. Mais il est plus probable qu’il fut élevé, comme tant d’autres, pour désaffecter, en quelque sorte, et sanctifier un haut lieu, voué de temps immémorial à d’antiques superstitions païennes dont la cérémonie qui se prépare n’est elle-même qu’un lointain ressouvenir.
Le bûcher occupe une esplanade gazonnée, un peu en avant de la croix. On n’a pas encore fini de le construire, d’autant plus qu’à tout moment survient quelque nouvel arrivant, homme ou femme, garçon ou fillette, ployant sous un fardeau de bois mort. Debout au faîte de l’énorme meule, Pierre Tanguy détache sur le ciel sa belle carrure de montagnard, à la fois élégant et robuste. Il est tout à sa besogne, j’allais dire à son ministère.
—Voyez-vous, me confie un paysan, il n’y en a pas deux comme lui pour vous camper un tantad. C’est de famille, chez ces Tanguy.
Nous nous asseyons sur une roche, à regarder faire ce représentant d’une tradition sacrée. Et c’est vrai qu’il y met une sorte d’art, disposant les fagots avec une adresse tranquille, sans hâte, d’un geste sûr. Deux aides, postés sur une échelle, lui passent les gerbes d’ajoncs, les brassées de genêts, de bruyère flétrie, de fougères. Par instants, il se penche pour crier:
—Allons, ceux d’en bas! il y a encore de la place!
Ou bien il fouille du regard les profondeurs brumeuses, et, si la silhouette de quelque retardataire surgit sur les rebords du plateau, il jette le cri de ralliement, le iou! sauvage dont l’accent fait frissonner, quelque part qu’on l’entende, mais à qui le mystère de cette solitude, l’étrangeté de ces groupes assemblés pour des rites aussi vieux que le monde, prêtent je ne sais quoi de plus farouche et de plus terrifiant.
Une jeune mère s’est accroupie dans l’herbe, près de nous, pour allaiter son enfant. Elle lui chante à mi-voix, sur un ton de mélopée, une berceuse qu’elle improvise avec cet instinct du rythme, familier à tous les Bretons, mais plus encore aux Bretonnes. Le sens, sauf quelques mots qui m’ont échappé, est celui-ci:
«Il est venu, l’enfantelet, le petit Jozon, il est venu avec sa mère sur le ménez de Croaz-Houarn, et ses petits yeux verront le grand feu, le grand feu qui monte dans le ciel. Et, parce qu’il aura vu le grand feu, il grandira et il deviendra fort. Et la grâce de saint Pierre sera sur lui, et jamais ne luira sur sa tête, jamais ne luira l’étoile du mauvais sort...»
S’étant aperçue que je l’écoute, elle cesse de chanter et se met à rire.
—Est-ce que l’étranger comprend le breton? demande-t-elle au vicaire.
Je lui réponds moi-même dans sa langue. La conversation s’engage. Son «petit Jozon» va sur ses dix mois. Il est un peu faible des reins. Elle l’a baigné dans les fontaines saintes, à la source de Notre-Dame du Krân, à celle de Notre-Dame de Cléden; mais la faiblesse a persisté. Alors, les «anciens» de chez elle lui ont conseillé de faire faire à l’enfant le tour du feu de saint Pierre par trois fois et de lui frotter ensuite les reins avec une pincée de cendre chaude.
—Mais, en attendant, ne craignez-vous pas qu’il prenne froid?
Ma question l’étonne et presque la scandalise. Est-ce qu’on a jamais vu un enfant, fût-il âgé seulement de quelques heures, prendre froid la «nuit des feux»?
Une vieille qui s’est approchée dit:
—De mon temps, les paralytiques se faisaient transporter jusqu’ici sur une civière, quel que fût l’état du ciel; et il y en avait qui jetaient leurs béquilles dans le brasier, assurés qu’ils n’en auraient plus besoin, tant était grande leur foi en saint Pierre et dans la vertu de son tantad. N’est-ce pas la vérité vraie, ce que j’affirme là au gentilhomme? Parle, Marie-Renée.
La commère dont elle invoque le témoignage a son mot à placer, elle aussi; et celle-là fait signe à d’autres qui en appellent d’autres encore; de sorte que nous avons bientôt devant nous un demi-cercle compact de femmes célébrant sur tous les tons, de leurs voix claires ou chevrotantes, les mérites innombrables, la puissance sans limites de tous les feux en général, du feu de Croaz-Houarn en particulier.
C’est à qui puisera dans sa mémoire les faits les plus surprenants. L’une a vu... l’autre a entendu conter... Et elles s’excitent mutuellement, elles s’exaltent; elles crachent dans les paumes de leurs mains et lèvent les bras au ciel, pour attester la véracité de leurs dires... Le vicaire ne laisse pas de faire une mine assez embarrassée. Ils sont d’une orthodoxie suspecte, tous ces miracles attribués au tantad, et les récits pénétrés qu’en font les paroissiennes de Motreff ressemblent moins aux paraboles évangéliques qu’aux hymnes des Védas en l’honneur d’Agni...
III
—Où est la fille à la guirlande? a crié Pierre Tanguy.
Le bûcher est terminé; il ne reste plus qu’à suspendre à l’extrémité de la perche qui en forme l’axe la guirlande de fleurs qui le doit couronner; et c’est à une fille de vingt ans, la plus fraîche «héritière» du clan de Croaz-Houarn, qu’il appartient de mettre au tantad cette parure suprême.
—Gaïd!... Gaïd An Tinévez!... brame la foule, comme en délire.
La vierge,—car il faut qu’elle n’ait pas connu d’homme,—s’avance, un peu confuse, la tête baissée, et monte à l’échelle au milieu des acclamations de tout le peuple. Pierre Tanguy l’aide à se hisser jusqu’au sommet; son bras, passé derrière sa taille, lui fait un sûr rempart, et elle peut vaquer sans crainte à la décoration du bûcher. Elle attache d’abord à la pointe du mât une quenouille vêtue de laine blanche; puis, à l’entour, elle dispose les fleurs, des digitales arborescentes comme il n’en pousse que dans ces cantons, des iris des prairies, des silènes, des orchidées sauvages, des chapelets de feuilles de houx...
Le gars et la fille sont descendus.
Tanguy constate avec satisfaction que les apprêts ont marché vite. Nulle flamme encore ne brille sur les ménez circonvoisins. Cette année, comme les précédentes, le feu de Croaz-Houarn va donner le signal de l’embrasement sacré.
—Paix maintenant, et rangez-vous!
C’est toujours le beau paysan qui commande en maître. Armé de sa fourche, il fait reculer la foule à une distance respectueuse du tantad, et, docilement, on lui obéit.
L’instant solennel est arrivé. Le silence, le recueillement est complet. L’assistance, massée en cercle, garde une immobilité, pour ainsi dire, religieuse, dans l’attente du premier jet de clarté, de la soudaine montée de flamme dans la nuit. On ne peut lire sur les visages, mais les attitudes sont caractéristiques; dans toutes ces âmes continuent de vivre intensément les deux grands sentiments qui se sont partagé l’humanité primitive: la peur de l’ombre et l’adoration de la lumière.
Appuyé des deux mains sur un bâton, soutenu à gauche et à droite par Tanguy et par un autre montagnard, un vieillard tout cassé se traîne cahin-caha vers le tantad. A côté de nous, une femme murmure:
—Tant mieux, puisque le Tadiou a pu venir.
Et le vicaire me chuchote à l’oreille:
—Saluez le Nestor du pays. On ne sait au juste quand il est né, mais assurément pas dans ce siècle. Un drôle de corps! Je l’extrémise en moyenne quatre fois par an. Il appelle les gens de la maison pour le regarder mourir, reçoit le viatique, s’endort... et le lendemain se réveille en demandant sa soupe!... C’est ça une mémoire qui doit en contenir, des trésors! Malheureusement, il est sourd comme un pot et, d’ailleurs, tombé en enfance. Il est si vieux qu’il n’a plus de nom; on dit en parlant de lui, le Tadiou, l’Ancêtre...
Les autres quartiers de Motreff l’envient, paraît-il, à Croaz-Houarn. Ils n’ont pas, pour mettre le feu à leurs bûchers, de personnage aussi vénérable et dont l’âge se perde aussi loin dans la profondeur des temps. Et puis, le Tadiou possède des secrets; il a vécu dans le commerce des grands sorciers d’autrefois, et il a retenu de leur bouche des recettes magiques qu’il a fait serment de ne jamais révéler, mais qu’il utilise à l’occasion pour le bien de ses proches. Que si ses facultés ordinaires se sont éteintes, ses facultés surnaturelles persistent. Il ne sait plus le sens des formules qu’il marmonne, mais les paroles qu’il prononce machinalement n’en agissent pas moins par leur vertu propre. Sa présence aux feux de Croaz-Houarn n’est pas pour rien dans la réputation dont ils jouissent. Il écarte d’un geste les nuages prêts à crever, il modère la violence du vent, il incite la flamme à brûler, à resplendir, à s’élever vers le ciel, pacifique et bienfaisante. C’est là du moins ce qui se raconte, et il faut voir avec quelle déférence Pierre Tanguy et son acolyte escortent les pas chancelants de ce débris d’humanité quasi séculaire.
Maintenant ils lui placent dans la main une chandelle allumée, une de ces longues et minces chandelles de résine qui sont encore le seul mode d’éclairage usité dans les chaumières bretonnes, aux veillées d’hiver. A sa lueur, la figure du vieux nous apparaît grimaçante, sinistre, la bouche fendue par un large rictus, les pommettes saillantes, les joues vidées, de rares mèches de cheveux, non pas blancs, mais décolorés, s’échappant d’une calotte graisseuse et se mêlant, sur le dos, aux poils d’une veste barbare, en peau de chèvre, qu’on prendrait pour le sayon préhistorique de quelque chasseur d’aurochs.
Il esquisse un signe de croix, bredouille deux ou trois mots indistincts, l’«oraison du feu», à ce que prétendent les commères,—et plonge enfin le brandon dans une ouverture que l’architecte paysan a eu soin de ménager à la base du tantad. Là est la gerbe bénite, celle qui doit flamber la première dans tout bûcher construit selon les règles.
Je regarde l’assistance. Les corps sont penchés, les cous tendus en avant.
La flamme hésite un instant; puis, l’ajonc pétille avec un bruit sec, et des langues de feu jaillissent, comme de la gueule embrasée d’un four: elles escaladent les flancs du tantad, vont lécher là-haut les digitales et les iris dont les tiges frémissent et se tordent.
En même temps une clameur retentit, une clameur frénétique, hurlée en chœur par quelque deux cents voix d’hommes, de femmes, d’adolescents:
—An tân! An tân[9]!
Les mères secouent les nourrissons endormis dans leurs maillots, les érigent en l’air, devant la flamme sainte, au bout de leurs bras levés:
—Que la bénédiction de monseigneur saint Pierre soit sur nos petits!
Si rapidement qu’on l’ait édifié, le bûcher ne laisse pas d’avoir été pénétré par le brouillard, de sorte qu’il s’en exhale une fumée épaisse qui enveloppe peu à peu toute la cime; et le spectacle est fantastique de ce grouillement d’ombres humaines au milieu de ces tourbillons grisâtres qu’illuminent à tous moments de brusques éclats d’incendie. Mais des souffles passent, brises intermittentes des nuits d’été. Les fumées montent, planent, se dispersent en retombant et glissent vers les bas-fonds où elles s’évanouissent, comme les fantômes long-voilés des légendes.
Et, sur la crête balayée, le feu règne en maître, le feu, père de la sécurité, le feu qui chasse les terreurs mauvaises et ramène les pensers fortifiants, le feu, vivante idole des premiers âges, et qui éveille encore comme un frisson des anciens cultes dans la conscience tenace des Celto-Bretons.
La masse entière du tantad flamboie, avec des grondements, des râles sourds, une puissante haleine de monstre. Il hérisse son immense crinière rouge, plongeant les lointains, le cirque des montagnes environnantes en des ténèbres d’autant plus profondes qu’il rayonne d’un éclat plus ardent: le ciel, dont les brumes se sont déchirées, semble une mer immobile, suspendue très haut, où, çà et là, des archipels de nuages revêtent aux lueurs du brasier de somptueuses teintes de pourpre.
Mais c’est surtout l’assistance qui donne au tableau son relief énergique, sa grande et forte originalité. La race est belle dans ces montagnes. Il y a, parmi cette foule violemment éclairée, des types merveilleux de Bretons bruns, aux figures rases et fines, hâlées par le soleil et par le vent, et dont les traits respirent une distinction native, l’espèce de majesté particulière aux tribus de pasteurs. Les hommes portent le chupen, la veste de laine rousse ou de peau de bête, jetée en travers sur l’épaule. L’entre-bâillement de la chemise de chanvre laisse voir le cou maigre, la poitrine robuste et velue. Quant aux femmes, elles ont une fleur de jeunesse vraiment exquise, très vite fanée, paraît-il, bien avant la trentaine,—à cause des fatigues multiples et des labeurs disproportionnés,—mais dont les couleurs, plus tard, semblent se raviver avec l’âge et répandent jusque sur les rides des vieilles comme un renouveau de fraîcheur. Les jouvencelles, pour la plupart, sont délicatement jolies, ont une suavité de lignes qu’on ne trouve guère, en Bretagne, que dans cette région des ménez, avec quelque chose de religieux dans l’attitude et, dans l’expression du visage, une sorte de fatalisme doux.
—An tân! An tân!
Chaque fois que, stimulée par les souffles de la nuit, la flamme jaillit plus éblouissante, la clameur reprend et se prolonge, puis s’éteint, apaisée, en une plainte légère, en un vague fredon mélancolique.
Durant un intervalle de silence, un petit homme grêle, à mine souffreteuse, s’approche du bûcher, en arrache un tison, et le faisant tournoyer au-dessus de sa tête:
—Écoutez, gens! dit-il, écoutez la chanson du feu.
A sa mise proprette, à la finesse et à la blancheur de ses mains, à ses jambes arquées, les genoux en dehors, il est aisé de reconnaître en lui un de ces tailleurs de campagne qui passent les journées, assis à la façon des Bouddhas, sous l’auvent de paille des granges, à coudre patiemment, d’une aiguille aussi épaisse qu’une alène de cordonnier, les vêtements inusables des laboureurs de ces contrées. Ils gagnent à ce métier leur nourriture et un salaire de vingt liards. Mais ils y goûtent, en revanche, des joies de contemplation et de pensée interdites aux fermiers qui les emploient, même aux plus cossus. Tandis que leur bras travaille d’un mouvement machinal, leur esprit vogue en liberté par les chemins ondoyants du rêve. Fils d’une race qui ne semble faite que pour la vie intérieure et qui reçut au berceau le don de poésie, ils ruminent, au cours des longues heures sédentaires, les épisodes de quelque histoire merveilleuse ou les couplets de quelque chanson.
—C’est cela! dis ta gwerz, la gwerz du feu! crie la foule au tailleur de Croaz-Houarn.
Et, sans cesser de brandir son tison, il commence... Et voici que, de la poitrine étriquée de cette espèce d’avorton, s’élève une voix superbe, d’un registre si mâle, d’une sonorité si ample que ses accents font vibrer, au loin, les murs de ténèbres de la nuit. Il chante:
Lêzet ho coan hanter dêbred;
Rag arri ê an noz zantel.
Sklerijen vraz er meneziou;
Grêt-hu peb hini ho téver!
Eur bar keuneud d’ec’h var bep skoa;
Vo ’n divéza er Baradoz...
Holà, garçons! Holà, filles!—Laissez votre repas à moitié mangé;—Laissez la cuiller dans l’écuelle;—Car elle arrive, la nuit sainte.—Je vois venir la «nuit des feux»;—La grande clarté sur les montagnes;—Feux de saint Jean, feux de saint Pierre...—Faites chacun votre devoir!—Dans l’écuelle laissez la cuiller;—Jetez un fagot sur chaque épaule;—Celui qui restera le dernier cette nuit—Sera le dernier au paradis.
La sueur coule du front du chanteur. Il s’éponge du revers de sa manche, s’arrête un instant pour souffler, tandis que l’assistance répète en chœur ce verset d’allure biblique, où flambe la vision du haut paysage nocturne, illuminé par les tantad:
—Hardi! hardi! pôtr ar vesken[10], prononce en guise d’encouragement Pierre Tanguy.
Et le petit tailleur repart de plus belle. Il montre les gens des métairies, chefs de maison, ménagères, bouviers, charretiers, servantes, et jusqu’aux enfants à la mamelle, grimpant en files interminables vers les «placîtres consacrés». Il énumère tous les lieux de Motreff que des bûchers couronnent cette nuit, «semblables à des tours»; il célèbre spécialement le bûcher de Croazo-Huarn, qui est au-dessus des autres «comme le clocher de l’église au-dessus des toits du village»; il dit la splendeur du brasier, les étincelles tourbillonnant «comme une danse d’étoiles», les portes du ciel s’ouvrant «avec le bruit d’une musique», et saint Pierre debout sur le seuil, sa grande barbe blanche au vent, bénissant les terres du domaine, promettant à ceux qui les cultivent toutes les prospérités.
Vous verrez croître les enfants!...
N’est qu’un pauvre homme, des plus humbles,
Il a chanté pour le tantad.
Et faisons tous le signe de la croix.
Sur cette invitation à la prière se termine la chanson du tailleur. Il était temps qu’elle prît fin, car le petit homme est à bout de force. Ses tempes ruissellent, ses cheveux pleuvent. Il n’en redresse pas moins son buste court sur ses jambes en forme de parenthèse, et dans son regard une fierté brille, quand, par manière d’applaudissement, la foule s’écrie d’une seule voix:
—Que la bénédiction de saint Pierre soit sur Herri Rohan!
Un paysan me dit d’un ton de confidence:
—Vous l’avez entendu... N’est-ce pas que c’est un vrai chanteur? Nous l’appelons entre nous «le rossignol du Ménez». Lorsqu’il y a deux ans mourut l’ancien sacristain de Motreff, le recteur vint trouver Herri et lui proposer la place. L’offre était d’importance: cinquante écus d’appointements fixes, autant ou plus de casuel, sans compter les trois quêtes d’usage dans la paroisse, quête de beurre, quête de lard, quête de froment. Tout autre se fût empressé d’accepter. Mais il fallait abandonner l’aiguille, quitter le quartier, aller habiter le bourg, vivre toute la journée à l’église, se tenir prêt au premier appel. Herri Rohan répondit par un merci qui était un refus. «Je suis un oiseau des landes, dit-il au recteur, et je ne sais chanter qu’en plein air.» Vous pensez, mon gentilhomme, si nous lui en avons été reconnaissants. Lui parti, la montagne de Croaz-Houarn restait comme une veuve. Qui eût égayé nos veillées? Qui eût rimé le chant des épousailles pour le mariage de nos filles? Qui eût entonné le chant du feu autour de notre tantad?...
...Le bûcher, presque entièrement consumé, ne présente plus qu’un monceau rougeoyant de braise que surmonte la partie inférieure de la perche, pareille au tronçon d’un mât foudroyé. Au-dessus, dans les remous d’air chaud, planent de menus débris noirâtres, de vagues choses ailées et frémissantes, qui font l’effet d’un vol de papillons de nuit; des jets d’étincelles fusent par moments et retombent en une pluie d’astres.
—C’est l’agonie du feu qui commence, observe près de nous une pauvresse à demi dévêtue dans ses misérables haillons.
Il règne un silence relatif. On cause par groupes, sans bruit, sans gestes. Une rumeur stridente de crécelles se propage jusqu’à nous du fond des vallons, et ce sont les rainettes des prés de Rozivinou coassant à la lune, encore invisible, mais dont un frisson de lumière pâle annonce la venue vers l’orient.
A mesure que décroît la clarté du tantad, tout le décor environnant, noyé d’abord comme dans une mer de ténèbres, se précise peu à peu, surgit, pour ainsi dire, de l’abîme informe, reprend une physionomie, un visage, découpe en arêtes de plus en plus vives sur le vaste horizon ses lignes austères et tourmentées. On a l’impression d’être au centre d’un immense paysage de pierre, tout frais sorti du chaos. Et sur tout le pourtour de ce cirque démesuré, au sommet de toutes ces cimes, massées les unes derrière les autres comme un troupeau, des feux s’allument, flamboient, balayent le ciel incendié de leurs larges reflets sanglants. J’essaye d’en faire le dénombrement, mais, de minute en minute, on en voit poindre de nouveaux dans les lointains, et le compte est sans cesse à recommencer. Le vicaire me les nomme, le doigt tendu:
—Celui-ci, en face, c’est Kervrec’h... Celui-là, c’est Rosmeur... Et voici Beg-Aoun, le pic de l’effroi; puis Saint-Adrien, Balanek, Toullaëron...
Mais il s’y perd lui-même, dans sa kyrielle de noms barbares. La contrée entière apparaît comme un camp mystérieux, constellé de feux de bivouac; telles durent être les nuits d’autrefois, au temps des migrations de peuples roulant leurs hordes vers l’ouest et dressant leurs foyers d’un soir dans la paix encore vierge des steppes inhabitées.
IV
Motreff, le vicaire, le tantad, j’ai tout oublié. Debout sur le point culminant du mont, je regarde, comme en une fresque d’ombre animée par d’incertaines lueurs, se mouvoir les hommes des âges inconnus. J’évoque ces passants de l’histoire primitive, je suis au milieu d’eux, un des leurs, j’écoute, adossé aux ais mal équarris d’un chariot, le récit de leur longue aventure... Le timbre clair d’une voix d’enfant qu’accompagne en sourdine un bourdonnement de grosses voix me fait retourner.
Devant le tas de braise qui illumine encore d’un rayon mourant le placître de Croaz-Houarn, une fillette à genoux marmotte très vite, avec une sorte de glapissement aigu, une série d’oraisons en langue bretonne. A genoux aussi, l’assistance donne les répons.
C’est la prière autour du tantad.
Pour être plus entièrement à leurs dévotions, les mères ont posé à terre leurs nourrissons enroulés dans leurs tabliers.
Je demande à quelqu’un, tout bas:
—Ce n’est donc pas le vicaire qui dit les «grâces»?
—Le vicaire? fait-il étonné. C’est un prêtre serviable et un excellent homme, mais il n’est pas du quartier, que je sache; il n’a rien à voir ici.
Et il m’explique complaisamment qu’ils sont très religieux dans le clan de Croaz-Houarn, qu’ils tiennent leur clergé en très grande estime, qu’aux quêtes annuelles ils lui réservent le meilleur accueil, mais qu’il y a des cérémonies qui ne se doivent pratiquer qu’entre gens des mêmes parages, à l’exclusion de tout étranger. Cela s’est toujours fait ainsi: agir autrement, ce serait aller contre la loi des ancêtres. Est-ce qu’on invite le prêtre à la «nuit des morts», le soir de la Toussaint, à moins qu’il ne soit de la famille? Eh bien! à la «nuit des feux» on ne l’invite pas davantage. Libre à lui d’y venir en qualité de simple spectateur, si bon lui semble; mais quant à y participer, non pas!
Je lui objecte qu’en Trégor, c’est le recteur, en surplis, l’étole au cou, qui met le feu au bûcher.
—C’est donc que les Trégorrois, riposte-t-il, ne respectent plus les vieux usages. Nous, de la montagne, pour rien au monde, nous n’y voudrions manquer. Au plus ancien du pays il appartient d’allumer le tantad; à la plus ancienne il appartient de réciter les grâces.
—Comment se fait-il que ce soit une enfant?...
—Ce soir, oui... La «prieuse» habituelle,—la grand’mère de cette fillette,—est restée malade au lit; elle a tout le corps enflé; il paraît même que son heure est proche, car dans la journée les vitres n’ont cessé de trembler, ce qui est, comme vous savez, un signe grave. Alors, ne pouvant venir, elle a délégué la petite pour la remplacer. Elle s’y entend, d’ailleurs, comme pas une vieille du canton, la gamine! Écoutez-la seulement. Un curé même ne débiterait pas mieux.
Ainsi me parle le bon montagnard, non sans s’interrompre de temps à autre pour répondre un ora pro nobis aux litanies des saints que la «prieuse» par procuration estropie maintenant, vaille que vaille, et qu’elle va faire suivre, en un latin non moins sauvage, d’un long chapelet de De profundis.
Accroupie sur les talons de ses sabots, le front incliné sous une cape de flanelle blanche bordée d’un galon de velours, les mains jointes sous le menton, elle a un délicieux profil de pastoure, de Jeanne d’Arc aux champs, avec, dans l’expression du visage, un mélange d’entêtement et de douceur. Je reconnais en elle ma petite amie de tantôt, l’élève des Sœurs du bourg, la fille aux bonds de cabri qui m’a montré le chemin du presbytère.
Ai-je dit qu’elle a nom Tina Stéphan?
Elle se dépêche, se dépêche... Des vieilles, derrière elle, lui soufflent:
—La braise grisonne, Tina; le feu va mourir.
Le rite exige que les «grâces» soient terminées avant que la dernière lueur s’éteigne. Et la voix de l’enfant précipite les syllabes, avec le murmure pressé, argentin et monotone d’un ruisseau qui trotte parmi les cailloux.
En face de moi, le Tadiou, à qui l’ankylose de ses jambes ne permet plus de se prosterner, se tient courbé sur son bâton de chêne et mâchonne on ne sait quoi entre ses gencives édentées. Ses prunelles fauves,—des prunelles de loup,—s’éclairent en ce moment d’une apparence de pensée, comme si la flamme du tantad lui avait rendu le sens de la vie et, plongeant jusqu’au fond de sa mémoire en ruine, en avait fait se lever les fantômes de ses souvenirs.
Quelles images du passé peuvent bien se remuer dans cette conscience falote, dans ce cerveau quasi momifié d’un témoin de cent ans, malheureusement muré dans sa surdité comme dans une tombe?
Pierre Tanguy non plus ne s’est pas agenouillé. Il semble pontifier debout, de l’autre côté du feu, ainsi qu’un prêtre à l’autel. Sa haute stature se détache, lumineuse, sur le ciel d’azur sombre, criblé d’étoiles. En son accoutrement farouche, la main droite appuyée au fer de sa fourche, il donne l’impression de quelque chef antique, présidant à la prière commune, appuyé sur son sceptre fruste en forme de trident.
—Allons, prononce-t-il, sitôt que les «grâces» ont pris fin, placez-vous pour la «procession des âmes»!
On se range derrière lui, en silence, et un étrange défilé s’organise autour des restes du tantad. Il s’avance le premier, avec le Tadiou qu’il soutient par l’aisselle. La foule le suit, rythmant son pas sur le sien, les hommes en tête, puis les femmes, et en dernier lieu les enfants. Tina Stéphan ferme le cortège. Trois fois l’imposante théorie rustique passe et repasse devant la cendre qui couve encore et d’où achève de s’exhaler en fumerons blanchâtres l’Esprit du feu. Après chaque tour on fait une pause; la fillette dit:
—Douè da bardono an anaôn! (Dieu pardonne aux âmes défuntes!)
Et le chœur répète à mi-voix les paroles de la supplication funèbre.
La scène est émouvante, dans ce cadre grandiose et triste, sous le dais majestueux de la nuit.
Le troisième tour accompli, Pierre Tanguy tire de la poche de sa veste une pierre arrondie, un de ces galets de schiste, polis par les eaux des torrents, qui jonchent, en ce pays, le flanc raviné des montagnes. Il le marque avec le pouce d’un signe de croix et le dépose à ses pieds, d’un geste religieux, sur la lisière du tantad. Un à un, les autres l’imitent. Une triple, une quadruple ceinture de pierres enserre de ses replis concentriques le brasier qui s’éteint.
Et comme j’en demande la raison:
—C’est pour les anaôn, m’est-il répondu.
Car elles vont venir, les pauvres âmes errantes qui font leur stage de pénitence dans ce désert. Arrachées à leur solitude par tout ce bruit, par tout cet éclat, déjà elles s’agitent confusément, bruissent parmi les bruyères, les herbes, les regains d’ajoncs. A peine les vivants se seront-ils dispersés, qu’elles s’abattront, légères et pressées, comme des tourbillons de feuilles automnales, sur l’aire chaude où s’éleva le bûcher. Et, pour elles, le feu renaîtra, le «feu des morts», flamme pâle et douce dont les clartés ne se voileront qu’aux approches du jour, quand retentira le premier chant du coq dans l’une ou l’autre des fermes du ménez. Toute une moitié de nuit, elles auront droit de revivre leur existence disparue. Défunts et défuntes du clan de Croaz-Houarn se reconnaîtront, se «bonjoureront», rentreront pour quelques heures dans leurs personnages d’antan. Ils deviseront là des choses qui leur furent chères, comme jadis aux veillées du soir, devant l’âtre, dans les logis qu’ils ont abandonnés. Et c’est pour leur servir de sièges que l’on sème autour du tantad ces trois, ces quatre rangées de pierres.
—Chacun de nous a ramassé la sienne aux abords de sa maison, me disent ces braves gens. Vous savez peut-être le proverbe: «Si tu veux trouver ton lit bien fait, ne te couche point sans penser à tes morts.»
Il ne me trompait pas, l’ami qui me promettait, pour prix de mes courses dans ces montagnes, le spectacle d’une race demeurée fidèle, à travers les âges, aux plus antiques conceptions de l’humanité.
Cependant, sur l’ordre de Tanguy, deux gars s’élancent vers la croix qui domine de son spectre sans tête le sommet du mont; ils gravissent le piédestal de roches brutes, se campent debout de chaque côté du tronc de granit, tout velu de lichens et de mousses.
On va procéder, selon l’usage, à la mise aux enchères de la cendre du tantad.
L’homme à la fourche rappelle brièvement les conditions imposées:
Ne peuvent prendre part à l’adjudication que ceux qui ont fourni leur brin d’ajonc, de fougère ou de paille à la construction du bûcher;
L’adjudicataire devra laisser à tout assistant la faculté d’emporter une poignée de cendre;
Ne sont pas compris dans la vente les morceaux de bois non entièrement consumés;
Enfin, l’enlèvement des cendres ne se fera qu’une heure après le chant du coq, au jour déjà clair, par respect pour les anaôn.
—C’est entendu, n’est-ce pas?
La foule répond par un sourd murmure d’acquiescement, et les enchères commencent.
—Qui parle le premier? interroge Tanguy en promenant sur les groupes son regard perçant.
La voix flûtée d’une vieille dit:
—Saint Pierre me soit en aide! J’offre six réaux[11].
Tanguy se tourne vers les deux paysans perchés sur le socle du calvaire:
—Six réaux! crie-t-il.
Et les deux paysans, unissant leurs voix, brament de toute la force de leurs poumons, sur le mode à la fois véhément et plaintif d’une espèce d’incantation sauvage: