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Pâques d'Islande

Chapter 22: II
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About This Book

A coastal Breton hamlet provides the frame for a collection of vivid recollections by fishermen about long cod-fishing voyages to northern waters. A narrator records the physical hardship of the banks, shipboard routines and the informal liturgical role performed aboard vessels, along with tales of funerary customs, work songs, and pervasive superstitions. Interwoven sketches evoke island sanctuaries, windswept landscapes, and retired seamen who keep memory alive, presenting how faith, oral tradition, and the sea combine to shape communal identity through lyrical, ethnographic observation.

«Six réaux en aumône à saint Pierre!»
Eur vé... é... ch! Diou vé... é... ch[12]!

Le son tremble, meurt, renaît, se prolonge. C’est poignant et sinistre. On dirait l’ululement d’une bête aux abois, ou encore, à cause de cette croix à figure de potence, l’appel de détresse d’un couple de suppliciés.

Plus les enchères montent, et plus la clameur grandit, s’exaspère, jusqu’à devenir je ne sais quelle vocifération surhumaine flottant sur les abîmes de la nuit. J’en ai le cœur serré, chaque fois qu’elle s’échappe de la bouche de ces deux hommes, immobiles là-haut sur cet entassement de roches, et qu’on prendrait pour des statues de pierre sculptées au pied de la croix. Aussi n’est-ce pas sans quelque soulagement que je vois s’abaisser enfin la fourche de Pierre Tanguy, donnant à entendre que les enchères sont closes.

L’heureux adjudicataire est un métayer, du lieu de Kéralzy. Coût: trois écus de trois francs, qu’il versera dimanche matin, après la messe basse, au «trésor» de saint Pierre, dans l’église de Motreff.

—C’est pour rien, grogne un vieux pâtre. De mon temps, la cendre du tantad valait le prix d’une bonne vache.

A quoi un autre «ancien» réplique:

—Une année, mon père, resté acquéreur, dut, pour se procurer la somme, vendre un champ.

 

Toute la cime vibre sous un lourd piétinement de sabots. On se presse, on se bouscule, pour emporter au plus vite la poignée de cendre à laquelle on a droit. Des fillettes aux airs sages s’en vont, tenant en main, comme des cierges, des brandons fumants; et j’aperçois plus d’un montagnard qui enferme précieusement un bout de charbon dans sa boîte à briquet: il n’est pas, dit-on, de talisman plus sûr et plus universel. Je rejoins le vicaire, des mots d’excuse aux lèvres.

—Laissez donc, interrompt-il; pendant que vous rôdiez parmi mes paroissiens, moi, à la clarté de leur tantad, j’ai lu très commodément mes Heures du soir.

Nous nous disposons à reprendre le chemin par lequel nous sommes arrivés. Je jette un dernier regard sur le paysage qui, dans un instant, sera retourné à sa solitude et où va succéder au peuple tumultueux des vivants le discret, le furtif essaim des mânes. Son âpre échine s’est comme adoucie au toucher féerique de la lune. Car l’astre s’est levé, il a dépassé le rempart des collines, il nage mollement au-dessus de l’horizon dans un champ de nuées dont les sillons moutonneux ondoient comme les vagues d’une mer. Et, sous la caresse de cette lumière pure et triste, les formes rigides de ces sommets de pierre revêtent des aspects plus souples, plus fluides, plus harmonieux. Des gazes bleuâtres enveloppent les landes. Les feux lointains baissent et pâlissent. Par les lacis des sentiers, dans les ajoncs, les genêts, les orges, des files d’ombres dévalent vers les chaumières endormies. Les coiffes des femmes brillent sous la lune comme des diadèmes d’argent. Derrière nous, le tronçon de la croix se profile seul sur la crête désertée. Il émane de toutes choses une impression de mansuétude, de paix funéraire, de calme infini.

Nous marchons en silence. Soudain, au moment de franchir un échalier, une fillette encapuchonnée saute à nos pieds d’entre les brousses du talus.

—Quoi donc? qu’est-ce? demande le vicaire, un peu interloqué.

—C’est moi, Tina Stéphan, monsieur le curé, la petite du Kerdreuz. J’ai pensé que vous feriez route par ici; alors je vous ai attendu. C’est pour vous prier de passer par chez nous, si cela vous était égal.

Voilà. Depuis la nouvelle lune, sa grand’mère n’est pas bien, pas bien du tout, et, ce soir, en revenant de l’école, elle l’a trouvée encore pis. L’enflure avait gagné les membres supérieurs, le cou, la tête. La fièvre la brûlait.

—J’ai voulu rester auprès d’elle, continue l’enfant, tandis que nous nous engageons à sa suite dans une voie charretière où chante un ruisseau,—mais elle m’a dit: «Non, non! il faut que tu montes au tantad, il faut que tu récites les prières à ma place, dans l’ordre où je te les ai apprises.» Elle a ajouté: «Si tu n’allais pas, c’est contre moi que saint Pierre se fâcherait. Il dépend de toi de me conserver ma part de paradis.» Que répondre à cela? Je suis allée... Quand je vous ai vu là-haut, je me suis dit: «Je demanderai à monsieur le curé d’entrer en passant...» C’est pourquoi je vous ai guetté... Vous vous rendrez compte... moi, je ne sais pas: peut-être qu’il est temps de l’administrer.

Elle trottine devant nous, pieds nus, ses sabots dans les mains.

—As-tu prévenu les Sœurs que ta grand’mère était malade? interroge le vicaire.

—Oh! oui; Sœur Gonzalès l’a visitée et lui a même donné du remède dans une fiole. Mais dès que la Sœur a été dehors, ma grand’mère a dit: «Ça, c’est de la médecine», et elle a jeté la bouteille au fumier. Elle a ses idées. Elle croit qu’un emplâtre de cendre du tantad la guérira mieux que tous les élixirs, si toutefois son terme de vie n’est pas échu, et elle m’a commandé de lui en apporter plein mon mouchoir... Qu’en pensez-vous, monsieur le curé?

«Monsieur le curé» se tait. D’ailleurs nous sommes chez l’hydropique. Un toit de genêt sur des murs d’argile, au milieu d’une chènevière. L’enfant tire la ficelle d’un loquet à chevillette, comme dans les contes de fées. Nous descendons du seuil dans un trou d’ombre qui sent le moisi; par le tuyau de la cheminée, cependant, tombe sur l’âtre un filet de clarté nocturne. Tina souffle sur des braises qui charbonnent, y plonge une tige de chanvre soufrée, allume la résine accrochée dans un angle, et je distingue un intérieur de misère paysanne, mais soignée, décente. La vieille occupe un haut lit à forme ancienne, entre la table et le foyer. Elle soulève péniblement sa tête grise, et Tina lui explique qui nous sommes. Elle balbutie, la langue épaisse:

—J’ai toujours supplié saint Pierre de me faire mourir la «nuit des feux», la nuit où les portes du ciel restent ouvertes.

—Je vais revenir vous extrémiser, lui dit le vicaire, monté sur le banc de chêne qui permet d’atteindre au lit. Préparez d’ici là votre examen de conscience.

Puis, s’adressant à la fillette:

—Tu feras bien d’appeler une voisine.

En passant la marche du seuil, nous entendons la moribonde qui demande à Tina avec un accent farouche:

—Le tantad était beau, n’est-ce pas?... Et tu n’as pas oublié la cendre, au moins?...

V

Lorsque je me représente par la pensée la chambre des hôtes, au presbytère de Motreff, je retrouve toute vivante dans mon souvenir la sensation de bien-être simple, réconfortant et doux que j’éprouvai à y pénétrer, sur les pas de la bonne gouvernante, après une journée d’excursions terminée par cette nuit d’apothéose dans la montagne. Et je me rappelle aussi de quel ton discret et religieux Léna me dit en poussant la porte:

—C’est la pièce où couche Monseigneur quand il vient pour la confirmation.

On y respirait effectivement comme une odeur d’église, un vague parfum d’encens suranné. Le meuble le plus apparent était un prie-Dieu quasi monumental, ou plutôt une sorte de trône à baldaquin, occupant tout l’espace compris entre les deux fenêtres. Le lit se dérobait derrière de grandes courtines de drap sombre. Le parquet ciré luisait comme une glace. Au-dessus de la cheminée, un Christ de taille presque humaine se dressait entre deux hauts bouquets de fausses fleurs. Un ordre pieux, une propreté ecclésiastique régnaient jusque dans l’arrangement des chaises, recouvertes de housses d’une blancheur virginale.

Léna passa une dernière inspection, s’assura qu’elle avait pensé à tout, même à renouveler l’eau bénite, et me laissa en me souhaitant bon repos.

Un coucou sonna onze heures. Je crus qu’il extravaguait. Il me semblait inadmissible que notre absence eût été si courte. Ne venais-je pas de franchir je ne sais combien de siècles et de voir se reconstituer sous mes yeux, non pas seulement une époque, mais toute une civilisation disparue?... La succession des images avait été si rapide, et si forte leur intensité, que j’en avais perdu la notion du temps réel.

J’avais les jambes lasses, mais le cerveau vibrant. J’aurais en vain essayé de dormir. J’ouvris les persiennes: un flot de lune inonda la chambre, et des fraîcheurs de campagne humide entrèrent avec les souffles balsamiques de la nuit.

Des souliers ferrés frappèrent le pavé de la cour: une voix me héla. C’était le vicaire qui reprenait le chemin de Croaz-Houarn, son «sac noir» en bandoulière, pour aller extrémiser la vieille «prieuse».

—Voyez donc l’étrange phénomène d’optique, fit-il. Ne dirait-on pas là-bas la mer?

Il me montrait de la pointe de son bâton une échappée de landes bleuâtres fuyant vers le sud entre deux croupes de terres hautes, telle, en effet, qu’un bras de mer entre deux promontoires.

—Il y a même des phares, répliquai-je en désignant des feux lointains qui brûlaient encore.

 

Il s’enfonça sous les arbres du verger. Je restai seul à veiller dans le vieux logis presbytéral. J’approchai une table de la fenêtre et, moitié à la lueur d’une bougie, moitié à la clarté de la lune, je me mis en devoir de consigner sur mon carnet de route les péripéties de la soirée. Autour de moi, c’était un silence absolu, féerique, un silence d’enchantement. La voie lactée dormait aux plages du ciel comme ces rivières marines qui miroitent épandues parmi les sables. De temps à autre, une étoile innomée s’épanouissait, décrivait une courbe brusque, phosphorescente, et replongeait dans l’inconnu. Je ne pouvais lever la tête sans voir naître ainsi et sombrer des mondes. Un propos entendu sur le lieu du tantad me revint à l’esprit.

C’était au moment de la débandade. Une fermière, en prenant congé d’une autre, lui avait dit:

—Allons, Dieu merci, la nuit sera limpide, Marie-Jeanne.

Et Marie-Jeanne avait répondu:

—Oui, l’on verra passer les âmes.

—Tâchez d’en compter beaucoup.

—Et vous aussi...

Douces et poétiques croyances!... Chaque étoile qui file est une ombre qui se libère, qui émigre des bas-fonds expiatoires vers les sphères de la félicité. La «nuit des feux» en est labourée, de ces blancs sillages d’âmes volantes, d’âmes délivrées. C’est la saison d’amnistie, de clémence divine, d’universel pardon. Péchés d’autrefois, souillures anciennes, la flamme qui court de sommets en sommets a tout épuré. Saint Pierre, si rude d’ordinaire, se fait accueillant. Pénètre qui veut au paradis; les portes en sont grandes ouvertes. Filez, étoiles! Passez, défunts!

Et, dans les lits clos, les vivants, jusqu’à ce qu’enfin le sommeil les terrasse, demeurent les yeux fixés sur l’étroite lucarne ménagée dans le mur de pierre ou d’argile qui forme une des parois de leur couche. Autant ils auront vu d’astres désorbités traverser ce pan de ciel, autant ils compteront de morts chéris entrés au séjour des «pures joies». Et naturellement c’est à qui en comptera le plus.

L’avant-veille, à Châteauneuf, un sabotier des bois de Trégourez m’avait confié que, la nuit du tantad, ni lui ni ses compagnons ne restaient enfermés dans les huttes.

—Chacun s’en va de son côté, gagne quelque roche élevée, dans un endroit découvert de la forêt. Il y en a même qui grimpent à la cime des arbres, pour embrasser du regard une plus grande étendue de firmament. Au crépuscule du matin, l’on s’achemine vers le rendez-vous convenu, qui est l’auberge la plus prochaine. Là, on s’interroge, on se demande l’un à l’autre: «Combien d’âmes sauvées parmi tes défunts?» Celui qui en a vu s’évader le moins, pour s’être endormi le premier, paye l’amende: une bouteille d’eau-de-vie entre tous. On trinque en disant: «Dieu fasse paix à ceux qui ne sont plus.»

—Et personne ne triche?

Question sacrilège, à laquelle l’homme avait riposté vertement:

—C’est un état errant que celui de sabotier; j’ai visité bien des cantons: je n’ai pas encore rencontré de chrétien qui osât tricher avec ses morts.

 

...L’avouerai-je? Bercé moi-même, tout enfant, dans ces exquises superstitions de ma race, j’allais, je crois bien, céder à leur magique influence et peut-être m’attacher, comme les pâtres de ces monts, à dénombrer les étoiles fugitives, quand tout à coup le mugissement inattendu d’un corn-boud déchira le silence et rompit le charme. On eût dit une de ces sirènes,—si mal nommées,—qui, par les temps de brume, font retentir de leurs sons rauques les parages dangereux de la mer bretonne.

Ce ne pouvait être la trompe du réveil, appelant les faucheurs aux prairies. L’heure n’était point assez avancée: le coucou ne marquait pas encore minuit. Je me penchai au dehors et prêtai l’oreille. Et, là-bas, très loin, vers Cléden-Pohêr, Gourin, Roudouallec, je perçus de vagues rumeurs, des murmures de foules. Puis des voix s’élevèrent, éparses, clamant toutes le même chant indistinct. J’en reconnus le rythme sauvage, avec son finale monotone, strident et plaintif:

Eur vé...é...ch! Diou vé...é...ch!

On criait en hâte les enchères tardives autour des derniers tantad.

Soudain, tout bruit se tut. Quand, de clochers en clochers, les douze coups de minuit tintèrent sur les montagnes, le vaste paysage nocturne s’était déjà recouché dans le silence et l’immobilité.

Je me disposais à en faire autant, lorsqu’on heurta discrètement à ma porte. Je n’avais entendu ni entrer dans la maison, ni gravir l’escalier. J’ouvris, non sans trouble. Ce n’était que le vicaire.

—Trop tard! me dit-il.

—Vraiment?... La pauvre vieille...

—Je l’ai trouvée morte, un emplâtre de cendre sur la poitrine.

DANS LE “YEUN”

RÉCIT DE NOËL

Entre le vieillard et l’enfant, dit
le proverbe, il n’y a que la vie. Et
la vie est si peu!...

Parmi les récits de Noël qui ont bercé mon enfance, je n’en sais pas de plus triste que l’«histoire de l’enfant du Yeun».

Le Yeun est un vaste marais à demi desséché, une espèce de tourbière immense, d’aspect funèbre, qui s’étend à perte de vue au pied du Ménez-Mikêl, sur le revers méridional des monts d’Arrée. C’est de tous les paysages de la Bretagne intérieure le plus grandiose et aussi le plus sauvage que je connaisse. L’été, la steppe marécageuse s’étale au soleil, verte ou rose, violette ou blonde, suivant les caprices de la lumière; des bruits d’insectes, le froufroutement ailé, dans les joncs, d’une sarcelle ou d’un pluvier, troublent à peine l’absolu silence. L’hiver, elle se transforme en un lieu de sabbat où se rue le troupeau mugissant des tempêtes; elle devient alors une sorte d’arène sinistre ouverte à tous les vents, qui s’y étreignent, et luttent, et râlent, avec des clameurs désespérées, d’épouvantables hurlements.

On se demande comment des hommes peuvent accepter de vivre au milieu de ces horizons farouches, dans cette nature sombre et déshéritée.

Car il a tout de même ses habitants, le marais. Bien clairsemés, il est vrai, et d’une complexion toute primitive. Ils n’en forment pas moins, sur le pourtour du Yeun, quatre ou cinq familles, enracinées là depuis des siècles, sans contact, sans rapports les unes avec les autres, séparées qu’elles sont par d’énormes distances, n’éprouvant d’ailleurs aucun besoin de rapprocher leurs solitudes.

Vous leur entendrez dire:

—Nos fumées se voient. Pour le reste, à chacun sa maison.

Chaque demeure se tient, en quelque sorte, repliée sur elle-même. Mais, devant le même foyer, se pressent parfois plusieurs générations. On vit très vieux en ce pays de tourbe, d’eaux stagnantes et de misère noire. Les faibles sont tout de suite supprimés: la fièvre—une fée noiraude, dit-on, vêtue de loques—leur tord le cou de ses doigts osseux. Les forts résistent longtemps, atteignent à un âge presque biblique. L’air salubre des monts voisins conserve ceux que la mal’aria du Yeun n’a point détruits.

Et puis, elle est si calme, la vie, en ces parages! Son cours est si lent, si monotone, qu’il ne va ni ne vient: c’est une somnolence, une torpeur pareille à celle des mares brunes dans les tourbières. Elle ne s’use, si l’on peut dire, que par évaporation.

Ici comme partout, les gens se sont façonnés à l’exemple des choses. Ils sont devenus les captifs du Yeun. Leur pensée comme leur regard reflète la morne étendue. Les silences profonds de l’espace et ses retentissantes colères ont également contribué à les rendre taciturnes. Ils n’échangent entre eux que de rares paroles et n’ont, au reste, rien à se raconter. Ils sont la proie d’un rêve éternel, imprécis et incommunicable.

I

Une des quatre ou cinq masures qui bordent le Yeun est connue sous le nom de Corn-Cam. Elle occupe la base du Ménez-Mikêl, à l’angle que fait la grand’route de Morlaix avec le petit chemin montueux de Saint-Riwal. Le logis est de misérable apparence; les murs en sont de pierres schisteuses, aux tons de lave grise, à peine liées d’argile grossière; le toit d’ardoise s’effondre par endroits, rongé comme par une lèpre, laissant voir à nu les solives cariées, le bois malade de la charpente. Au-dessus de la porte pend un bouchon de gui presque aussi ancien que la bâtisse et qui aurait vite fait de s’évanouir au vent, n’étaient les toiles d’araignée qui l’enveloppent et le maintiennent.

Corn-Cam est une auberge,—une auberge triste qui ne loge ni à pied, ni à cheval, mais où s’arrête néanmoins, de temps à autre, quelque roulier de passage ou quelque pillawer[13] en tournée. Très souvent, il n’y a personne en la demeure quand le voyageur se présente, hormis un ancêtre, vieux de près d’un siècle, momifié sur la pierre de l’âtre. On se sert soi-même, en ce cas, et l’on dépose sa pièce de deux sous sur la table, au pied du verre qu’on vient de vider. La confiance des aubergistes, en ce pays de pauvreté, n’a d’égale que l’honnêteté des passants.

Du moins en était-il ainsi, il y a quelque trente ou trente-cinq ans. La «maisonnée» se composait, à cette époque, de six personnes: d’abord, le tadiou-coz, le bisaïeul, qui entrait dans sa quatre-vingt-dix-huitième année; sa fille, Radégonda Nanès, restée veuve de bonne heure et alors presque septuagénaire; son petit-fils, homme rude et farouche, un peu en deçà de la cinquantaine, et qui ne se connaissait lui-même que sous le sobriquet de Loup du Marais, Bleiz-ar-Yeun; la femme de celui-ci, pauvre créature à mine dolente; et enfin leurs trois enfants, une fillette et deux garçonnets.

Le tadiou-coz achevait de mourir dans le coin de la cheminée d’où il ne bougeait plus; ses membres étaient devenus si raides qu’ils semblaient les branches inertes d’un tronc desséché, et, comme, d’autre part, il poussait les hauts cris dès qu’on feignait de le vouloir transporter, soit pour le mettre au lit, soit pour lui faire prendre l’air sur le seuil, on avait fini par le laisser jour et nuit à la même place, de sorte qu’il s’était comme incrusté à son banc, en une pose d’idole barbare, les mains appuyées aux genoux, les pieds collés au foyer. On eût tôt oublié qu’il était là, sans le bruit régulier de son râle.

On le nourrissait de bouillie d’avoine qu’on lui versait dans la bouche, comme à un enfant, avec une cuiller en bois. Radégonda s’était longtemps chargée de ce soin: mais l’âge l’ayant rendue percluse et aveugle, Bleiz-Ar-Yeun avait dit à Liettik, la fillette:

—Désormais, c’est vous qui donnerez à manger au vieux père, et qui nettoierez sous lui.

Celle qui portait ce joli nom de Liettik, diminutif d’Aliette, allait sur sa douzième année. Elle tenait de sa mère une santé frêle et délicate, et elle passait pour avoir l’esprit aussi chétif que le corps. On disait son entendement borné, parce qu’elle avait toujours l’air d’être ailleurs, quand on lui parlait, et qu’elle demeurait la plupart du temps sans répondre. On avait voulu l’envoyer avec ses frères à l’école mixte de Saint-Riwal, derrière la montagne; mais l’institutrice avait dû renoncer à lui apprendre ses lettres. De même, au catéchisme de la paroisse, Liettik faisait le désespoir du bon vieux recteur. Non qu’elle ne fût très docile, très sage, très appliquée, en apparence, à bien écouter; mais les leçons ne se fixaient point dans son petit cerveau, aussi mou que les tourbières détrempées du Yeun.

Un jour, après une instruction fort longue et fort complète sur le mystère de la Sainte Trinité, le recteur l’interpella, persuadé que, cette fois du moins, elle aurait saisi:

—Combien y a-t-il de personnes en Dieu, mon enfant?

Et, comme Liettik le regardait de ses yeux trop grands, de ses yeux de somnambule éternelle:

—Voyons, dites avec moi: Il y a en Dieu trois personnes, qui sont le Père...

—Ah! oui, interrompit vivement l’étrange créature, le Père, la Mère et le Fils.

On pense de quels éclats de rire les autres catéchistes saluèrent cette hérésie. Le recteur haussa les épaules et dit sur un ton de commisération profonde:

—Ne riez point. Liettik, voilà... Liettik est une innocente.

A partir de ce moment, elle ne fut plus, pour les gens de la contrée, que l’Innocente du Yeun.

Ses parents durent se résigner à la garder chez eux. Ils lui en voulurent fort. Le père surtout la rudoyait, la considérant comme une bouche inutile, quoiqu’elle ne mangeât guère plus qu’un oiseau. Il avait compté la faire entrer, vers ses douze ans, à la ferme de Roquinerc’h où, comme petite servante, elle eût gagné cinq francs par an, plus deux aunes de toile, trois paires de sabots et une boisselée de grain de blé noir. Maintenant, c’était fini de ce rêve. On ne gage pas une innocente. Bleiz-Ar-Yeun était furieux contre sa fille à cause de cette pièce de cent sous qu’elle ne rapporterait jamais à la masse commune.

Liettik avait de lui une peur terrible. C’était elle pourtant qui allait chaque matin, sur les dix heures, lui porter sa soupe de pain de seigle dans les tourbières où il travaillait. Elle courait, aussi légère qu’une sarcelle, sur ce sol élastique, tout imbibé d’eau. Le père n’aimait pas qu’on fît attendre sa faim. Au retour, dès qu’elle se sentait hors de la vue du «tailleur de mottes», elle flânait volontiers, s’attardait à cueillir et à souffler dans l’air les houppes de fin duvet dont le Yeun s’étoile, dans la belle saison, comme des flocons d’une neige de printemps. Elle n’avait pas à redouter les remontrances de sa mère, désintéressée de tout, absorbée dans la pensée de son mal. Grand’maman Radégonda non plus n’était pas méchante. Elle se désolait seulement de ce que la petite fût trop faible d’esprit pour apprendre à tricoter. Sa manie, à elle, c’était le tricot. Elle passait les jours et une partie des nuits à faire cliqueter les aiguilles entre ses doigts osseux, longs et minces comme des pattes d’araignée; elle s’acharnait à ce travail avec une ténacité mécanique, y trouvait une sorte de volupté, la seule peut-être dont elle eût jamais joui; ses prunelles éteintes brillaient alors d’une lueur falotte, comme si les petits éclairs d’acier glissant à travers la laine rousse se fussent reflétés dans ses yeux.

Quant aux garçons, depuis le précédent hiver, Liettik ne les voyait plus que le dimanche, à la sortie de la messe. Tous deux étaient devenus gardeurs de vaches dans des métairies du pays de Saint-Riwal. On se rencontrait un instant, au cimetière, parmi les tertres herbeux des tombes, à l’endroit où étaient enterrés les anciens de la famille. Ils demandaient à leur sœur:

—Dis, Liettik, est-ce que le «vieux» râle toujours?

Elle répondait oui, de la tête, et la conversation le plus souvent se bornait là.

Liettik eût préféré qu’ils ne lui parlassent point du «vieux». Le tadiou-coz lui inspirait une épouvante mêlée d’horreur. C’est à peine si elle osait lever les yeux sur lui. Il lui apparaissait comme un personnage étrange, vaguement surnaturel. Sa figure et ses mains avaient l’air d’être en pierre, et le crin qui lui hérissait le menton et les joues ressemblait à la mousse grise des rochers de la montagne. Son immobilité surtout effrayait l’enfant. Elle se le représentait comme un homme trépassé depuis longtemps, et que la charrette de l’Ankou[14]—dont on entendait parfois, dans le silence des nuits d’automne, grincer le sinistre essieu—oubliait ou dédaignait de charger. Il n’était pas jusqu’au râle strident, continu du vieillard, qui ne la confirmât dans cette idée: un être ordinaire n’eût pu faire sans répit, durant des mois et des mois, ce grand bruit rauque, ce raclement si affreux, toujours le même. Liettik avait tenté de l’imiter, une fois qu’elle errait seule dans le Yeun, et elle en avait eu la gorge déchirée comme par une scie. Elle se donna garde de recommencer.

Sur les confins solitaires du marais, se sont créées de sombres légendes. On montre, au centre de l’immense fondrière, une crevasse traîtresse que voilent de longues herbes aquatiques et dont personne, au témoignage des habitants du pays, n’a jamais pu sonder le fond. C’est l’ouverture béante du puits infernal, quelque chose comme l’Orcus breton. On l’appelle le Youdik, ce qui veut dire «bouillie molle». C’est là que, de tous les points de la Bretagne, on amène les «conjurés», les revenants mauvais que l’autre monde rejette et que la terre des vivants ne tient pas du tout à reprendre, à cause des vilains tours qu’ils ont coutume de jouer aux gens. Il faut, pour en avoir raison, qu’un prêtre intrépide les touche du bout de son étole et les fasse passer dans le corps d’un chien noir. On traîne alors l’horrible bête au Youdik et on l’y précipite, en ayant soin de détourner la tête et de se signer par trois fois. Or, de l’aveu de Radégonda, le tadiou-coz, en son temps, avait conduit plus d’un chien noir en laisse, jusqu’au trou fatal. Qui sait si, par rancune, le troupeau des Ames malfaisantes ne l’avait point condamné à rester cloué, jusqu’au jour du Jugement, au banc maudit de l’âtre de Corn-Cam? Il y avait, dans le voisinage, des langues de commères qui l’avaient laissé entendre devant Liettik.

II

On devine l’effet terrifiant que produisirent sur elle les paroles de Bleiz-Ar-Yeun.

—Désormais, Liettik, c’est vous qui prendrez soin du vieux.

La pensée lui vint de s’aller noyer dans le marais. Mais, si simplette qu’elle fût, elle avait retenu des enseignements du recteur qu’une chrétienne ne doit point «se périr»; et puis, même morte, elle ne voulait pas tomber dans la promiscuité néfaste des Ames du Youdik. Quant à résister aux volontés de son père, cela n’était point parmi les choses possibles. Elle se soumit donc, au prix d’une torture atroce, d’une sorte d’agonie morale, d’un lent et muet naufrage où le peu d’intelligence qui survivait en elle acheva de sombrer. D’innocente qu’elle était, elle devint idiote. Dans la ruine totale de cette âme d’enfant, un seul sentiment persista: la peur du «vieux», irritée, exacerbée encore des contacts incessants qu’elle fut obligée d’avoir avec lui. Chaque fois qu’il lui fallait l’approcher, elle était prise d’un tremblement nerveux qui augmentait sa maladresse native: de sorte que ce qui était un supplice pour elle en était un autre pour le tadiou-coz, habitué aux mains expertes et prestes de sa fille Radégonda. Il en témoignait son mécontentement à sa façon, en s’interrompant de râler pour pousser une espèce de hurlement sourd, comme d’un chien enroué qui aboie à la lune. Liettik, alors, affolée, se sauvait hurlant aussi, bondissait hors de la maison, traquée, croyait-elle, par une meute de chiens noirs, et ne s’arrêtait qu’à bout d’haleine. Ensuite de quoi, le Loup-du-Marais pour la «raisonner», bleuissait de coups sa pauvre chair blême...

 

Aux pluies d’automne, Radégonda Nanès détendit dans la douceur du dernier sommeil son corps noué de rhumatismes. Ses restes furent transportés au cimetière de Saint-Riwal dans un char à bancs attelé de deux bœufs et d’un bidet de montagne. Pendant que le menuisier clouait le cercueil, Bleiz-Ar-Yeun fit tout haut cette réflexion:

—Savoir si le «vieux» se doute de ce qui se passe. Il ne se peut pas que le bruit du marteau sur les planches de la mort ne lui fasse point tourner la tête.

Son attente fut déçue. Le tadiou-coz garda sa rigidité morne. Seulement, le soir, quand Liettik, après avoir fini de cuire sa bouillie d’avoine, lui présenta la première cuillerée, il refusa d’ouvrir les lèvres; et, sur ses joues dures et sèches, tannées comme du cuir, l’enfant vit rouler deux larmes, deux larmes presque aussi grosses que les pleurs symboliques qu’on a coutume de peindre en blanc sur le bois noir des catafalques.

Elle se mit elle-même à sangloter, sans savoir pourquoi. Les jours suivants, il se trouva qu’elle eut moins de répugnance à soigner le «vieux» et qu’elle dormit, la nuit, sans rêver qu’il s’asseyait sur elle pour l’étouffer.

Mais, avec les longs et tristes crépuscules d’hiver, tous ses effrois lui revinrent...

Novembre passa, traînant ses glas, ses funèbres gémissements de cloches, et décembre parut, le mois «très noir».

C’est une saison particulièrement lugubre, dans ces parages des monts d’Arrée.

Tout le jour, toute la nuit, le vent de l’Atlantique s’engouffrait dans les gorges de la montagne, puis, rencontrant les libres espaces du Yeun, s’y donnait carrière comme une taure affolée, avec des plaintes, des cris, des meuglements, de grands appels rauques, des bruits immenses et mystérieux.

Parfois, il semblait que la maison oscillât, tournât sur elle-même, ainsi qu’une barque en détresse sur une mer démontée. Les vieilles ardoises du toit claquaient de peur, les armoires s’ouvraient sans qu’on sût comment, et les poutrelles de la charpente, prises d’une sorte de fièvre, se mettaient à trembler. Ces soirs-là, Liettik, qui avait son lit creusé comme une tanière de bête dans la cage de l’escalier, restait, des heures et des heures, étendue sur sa couchette de balle d’avoine, sans faire un mouvement, regardant de grandes choses noires se mouvoir dans les ténèbres, qui la terrifiaient, et n’osant non plus fermer les yeux, à cause des lumières étranges qui se glissaient alors sous ses paupières et s’y livraient à des sarabandes effrénées: elles montaient, descendaient, se croisaient, s’emmêlaient, pareilles à de gigantesques araignées de feu.

Ces épouvantes n’étaient pas les seules. L’enfant eût souhaité devenir aveugle, mais plus encore eût-elle souhaité devenir sourde; car ce qu’elle croyait voir n’était rien auprès de ce qu’elle s’imaginait entendre. Les mille voix de la tourmente la glaçaient d’horreur. Elles retentissaient à son oreille, pleines de menaces...

Jadis,—il y avait de cela trois ou quatre ans,—le loquet de la porte avait été remué comme par quelqu’un demandant qu’on lui ouvrît. Bleiz-Ar-Yeun avait crié à la petite, du fond de son lit clos, près de l’âtre:

—Liettik, levez-vous et tirez le verrou à celui qui loquète.

Vite, elle avait sauté hors de son trou sombre, avait passé son jupon de tricot, avait couru ouvrir, toute grelottante.

Et voilà qu’au dehors il n’y avait personne. Personne ni rien, si ce n’est le marais, bleuâtre—au loin—sous la lune, avec des vapeurs, de grandes formes blanches qui fuyaient, éperdues, à fleur de sol, fouettées par des lanières invisibles.

Liettik avait dit à mi-voix:

—La route est vide, père.

—C’est bien, avait répondu le maître de Corn-Cam, recouchez-vous...

Puis, se retournant vers sa femme, il avait grommelé:

—Il a toutes les ruses, ce diable de vent!

Cette parole quelconque s’était gravée, comme au fer rouge, dans le cerveau simple de Liettik. Et le vent, depuis lors, était demeuré pour elle un être énigmatique et fantomal, un personnage ambigu, ni vivant, ni mort, une espèce de vagabond farouche, de Juif errant de l’espace, fait de ténèbres animées et hurlantes, ennemi des arbres, des maisons et du candide sommeil des enfants.

Puis, cette clameur sauvage, c’était comme le râle du «vieux», élargi, infinisé, étendu à toute la nature. De sorte que Liettik en était arrivée à concevoir le monde sous la forme d’une tourbière immense, baignée, l’été, d’un trop rapide soleil, peuplée, le reste du temps, de figures grimaçantes, de monstres bizarres et inquiétants, de pauvres petites âmes en détresse. Elle tâchait de se distraire de ces pensées en songeant au paradis. Mais c’était si loin, le paradis, et si haut! D’ailleurs, elle trouvait assez déplaisant d’y aller, comme grand’maman Radégonda, dans une caisse. Elle souhaitait, quant à elle, de s’y rendre à pied, en compagnie de son bon ange, de ce bon ange qu’elle invoquait sans cesse, à qui elle faisait confidence de son martyre, dans ses prières du soir, et qu’elle eût voulu plus visible, afin qu’il la rassurât mieux, dût-elle ne voir de lui que le bout blanc de son aile.

Un matin, elle s’éveilla, tout heureuse, après s’être endormie en larmes. Dans l’intervalle elle avait «rêvé gai»; et, sur les pas des beaux rêves, sourdent parfois des joies obscures qui vous inondent le cœur... Il était tombé de la neige pendant la nuit,—une pâle neige d’occident, répandue comme une poussière de diamant sur les choses. Le Yeun était magnifique à voir, paré de toute cette blancheur.

Le vent s’était tu.

Liettik alluma le feu, prépara la soupe du père.

—Quel temps fait-il? demanda celui-ci en s’étirant.

—De la neige partout, répondit l’enfant... Partout, partout, insista-t-elle.

Et sa petite figure chétive rayonnait presque.

—Oh bien! dit Bleiz-Ar-Yeun à sa femme, on ne m’attrapera donc pas aujourd’hui du côté des tourbières. Des vols de canards ont été signalés vers Bodmeur; si le diable ni les gendarmes de Brazpars ne s’en mêlent, je rapporterai, ce soir, ma charge de becs jaunes.

Il se leva, chaussa ses souliers de braconnage, décrocha son fusil, appendu au manteau de la cheminée, et sortit.

Liettik passa la plus grande partie de la journée assise à croupetons sur la marche du seuil. Le vaste paysage neigeux l’enchantait; jamais encore, si loin qu’elle remontât dans ses souvenirs, elle n’avait vu au Yeun cet aspect imposant, cette majesté rigide, ce silence religieux. Un ciel d’azur mat, sans un nuage. L’air était d’une transparence de cristal. Le regard plongeait, comme à travers une eau limpide, à des distances infinies. Par delà le cercle des montagnes accoutumées, Liettik en vit surgir d’autres dont elle ne soupçonnait pas l’existence. Des clochers, inaperçus d’elle jusqu’alors, pointèrent aux limites extrêmes de l’horizon. Elle eut la révélation d’un univers plus grand. Sa faible imagination en fut comme débordée, et elle ne bougea guère de la porte jusqu’au soir, les mains pelotonnées dans son tablier, à cause du froid, l’esprit perdu dans un engourdissement de rêve qui tenait du vertige.

Aux premières ombres du crépuscule, une haute silhouette noire se dessina sur le fond gris-blanc des solitudes assombries.

C’était le père qui rentrait.

Il n’avait rien tué. Les canards avaient dû fuir vers le sud. Puis, des tourbiers, des camarades, rencontrés à Bodmeur, l’avaient retenu à boire avec eux...

—Ah! à propos, fit-il, la langue un peu pâteuse, comme je traversais les terres de Kergombou, j’ai trouvé l’aîné de nos gars qui s’en venait vers ici. Ses maîtres l’envoyaient nous prier à réveillonner en leur compagnie. Il y aura des andouilles et de la hure.

—C’est pourtant vrai, geignit la femme de sa voix dolente de malade, c’est nuit de Noël, cette nuit.

—Te sens-tu la force de faire la route? Le temps est assez doux, tu sais... Tous ceux de Kergombou nous attendront à l’office de Nocturnes.

—Ma foi, il y a des années que je n’ai mangé d’andouille: cela fera peut-être du bien à mon mal.

—Alors, apprête-toi.

Liettik n’avait pas fait mine d’écouter la conversation. Agenouillée sur la pierre de l’âtre, elle tournait machinalement la bouillie pour le repas de l’ancêtre.

—Souperas-tu avant de partir? demanda Bleiz-Ar-Yeun à sa femme. Moi, je tiens à me garder l’estomac libre.

—Moi aussi, répondit-elle. Si ça ne va pas, je prendrai un bouillon à Saint-Riwal, chez les Lannuzel, avant la messe.

Elle acheva sa toilette, épingla son châle, posa sa coiffe sur ses cheveux maigres et grisonnants. Bleiz-Ar-Yeun dit à Liettik:

—Passez-moi un tison que j’allume le fanal.

L’enfant sursauta. Elle était livide; de grosses larmes ruisselaient sur ses joues; une angoisse d’épouvante se lisait dans ses yeux. Suppliante, les mains jointes, elle cria vers son père:

—S’il vous plaît!... Ne vous en allez pas!... J’ai trop peur!... Pas seule, oh! pas seule avec LUI...

L’homme haussa les épaules.

—Couchez-vous, si vous avez peur! grogna-t-il, tandis que sa femme, ayant fini de s’ajuster, ajoutait en manière de consolation, de son éternel ton pleurard:

—Sois bien raisonnable, et je te rapporterai dans mon mouchoir ta part du réveillon.

Ils allaient sortir.

Liettik, affolée, s’accrocha aux jupes de sa mère.

Mamm!... Mamm!...

D’un geste brutal, Bleiz-Ar-Yeun la repoussa dans l’entrée, et, entraînant sa femme, il tira violemment la porte derrière lui. Liettik s’abattit à plat ventre sur le sol de terre humide, à l’endroit où les rouliers avaient coutume de stationner et, selon l’usage, d’égoutter leur verre, après avoir bu; elle s’abattit là, dans la boue, ainsi qu’une pauvre loque humaine, les bras noués autour de la tête, pour ne plus rien entendre, ne rien voir. Mais, quoi qu’elle fît, elle l’entendait quand même, le sinistre râle du tadiou-coz. Dans le silence de la nuit, ouatée de neige, et dans le vide de la maison, il devenait plus strident, plus lugubre. On eût dit le bruit ininterrompu d’un soufflet de forge, avec des fuites par où l’air s’échappait en sifflant. Et elle ne pouvait non plus s’empêcher de le voir, lui, le «vieux», redoutable et mystérieuse figure d’ombre, sculptée en quelque sorte à l’intérieur de la cheminée, avec l’âtre pour socle, semblable à la statue d’un antique dieu du foyer; une chandelle de résine fixée en face de lui à une tringle de fer l’éclairait d’un reflet trouble, vacillant, fantastique.

Hantée par l’image obsédante du vieillard, Liettik n’osait faire un mouvement, de peur d’attirer son attention. Elle essaya cependant de gagner en rampant le trou qui lui servait de lit. Brusquement elle s’arrêta... L’escabeau de chêne sur lequel était accroupi le tadiou-coz venait de gémir. Elle dressa la tête; son cœur battait à se rompre dans l’attente de quelque chose d’horrible. Et elle vit, en effet, un spectacle qui la glaça jusqu’aux moelles. Les bras arc-boutés en arrière au dossier de son siège, le «vieux», qu’elle avait toujours vu immobile comme un bloc de granit, s’efforçait de se mettre sur ses jambes dont les jointures craquaient.

—C’est fini de moi, pensa Liettik... Il va venir... Il va m’étrangler et, sans doute, me traîner au Youdik, comme il faisait autrefois pour les «chiens noirs...»

Elle crut sentir dans sa chair ses ongles acérés et durs comme des griffes, et, s’affaissant au pied de l’escalier, non sans avoir esquissé un dernier signe de croix, elle s’évanouit.

III

Combien de temps resta-t-elle ainsi, le corps raidi, comme un oiseau surpris par les neiges, elle ne l’eût su dire. Quand une faible lueur de sentiment lui revint, il lui sembla qu’elle avait changé d’âme. Le passé s’était évaporé, enfui. Elle n’avait plus ni froid ni peur. Elle n’était plus la triste Liettik de tantôt, mais une petite chose légère, très vague, presque inconsistante, un de ces flocons duvetés qu’elle s’amusait, aux étés de jadis, à cueillir dans le Yeun et à souffler vers le ciel où ils flottaient doucement. Dormait-elle? Rêvait-elle tout éveillée? C’était, en tout cas, un état délicieux. Jamais elle n’avait goûté un bonheur aussi absolu. Des pensées naissaient en elle, qu’elle ne s’était jamais connues, glissaient à travers son esprit d’innocente, fugitives et indistinctes, comme de pâles nuées dans le firmament d’un soir d’août...

Soudain, elle entendit à ses côtés une voix qui lui disait:

—Liettik, petite chère Liettik, rouvre tes paupières. Je ne suis pas celui que tu te figures... Rouvre tes paupières, au nom de Jésus de Bethléem, et tu me verras en réalité tel que je suis.

La voix était faible, et chevrotante, et cassée. Mais l’accent en était si tendre qu’il pénétrait le cœur.

Liettik regarda à travers ses cils et vit agenouillé près d’elle, le visage penché sur le sien, un vieillard maigre, à la peau jaune et racornie, en tout semblable au tadiou-coz, si ce n’est qu’il avait sur les lèvres un de ces longs et mélancoliques sourires qui sont comme une lumière d’étoiles dans la nuit.

Rien que pour ce sourire, l’enfant eût volontiers embrassé ce vieil homme si laid... Il lui avait soulevé la tête et lissait de la main ses cheveux échappés de sa coiffe défaite, que la boue avait souillés. C’était la première fois qu’il lui arrivait de sentir sur son corps souffreteux la douceur des caresses humaines, et elle s’y abandonnait, extasiée, sans même s’apercevoir que la main qui effleurait si délicatement ses tempes avait des doigts couleur de suie terminés par des ongles sordides.

Et le «vieux» l’interrogeait, la berçant toujours:

—Tu ne me crains plus, n’est-ce pas?

—L’ai-je donc craint? Pourquoi le craindrais-je?.... se demandait Liettik.

—Il est triste de vivre longtemps, vois-tu. On devient à charge à soi et aux autres. On passe la seconde moitié de son existence à regretter la première. On s’étonne du bonheur des autres parce qu’on en a fini soi-même avec les jours heureux. Il n’y a pas d’école où aller apprendre à vieillir. On ne se console point de n’avoir plus sa forme ancienne et de trouver moins beau le soleil béni. Voici des années que je réfléchis à ces choses, enfermé en moi comme en un tombeau. Le soir de l’homme est chargé de nuages qui vont sans cesse s’épaississant,—et moi, j’ai duré par delà le soir, jusques au cœur sombre de la nuit. En sorte que j’ai pris l’apparence d’un fantôme, d’une forme de ténèbres, et que je fais peur aux enfants de mes enfants... Mais non, tu n’as plus peur. Dieu! que j’aimerais à te voir sourire, Liettik!

Liettik fit mieux que de sourire à l’ancêtre: elle baisa sa barbe dure et la trouva plus fine que soie.

Qu’est-ce donc qui avait changé à ce point l’âme de Liettik, l’âme du «vieux», l’âme des choses mêmes? Car il n’était pas jusqu’au misérable intérieur de Corn-Cam qui n’eût revêtu un aspect tout nouveau. C’étaient, il est vrai, les mêmes murs pelés, les mêmes meubles frustes, la même chandelle de résine dans l’âtre, mais tout cela en plus grand, en plus vaste, avec un air de solennité qui imposait. Dans la lucarne du toit en soupente une étoile merveilleuse scintillait, et sa flamme lointaine, descendant sur le front dénudé du tadiou-coz, l’environnait comme d’un nimbe.

Soudain, il tressaillit.

—Écoute, Liettik!... murmura-t-il le doigt levé.

Des musiques profondes, de lourdes vibrations de cloches s’appelaient et se répondaient dans les sonorités de l’espace.

Le «vieux» reprit d’un ton grave:

—La messe de minuit, mon enfant... C’est notre heure. Lève-toi et viens.

Aller où? Liettik ne songea même pas à s’en informer. Ils se mirent en route, la main dans la main... Oh! qu’il était admirable sous la lune, l’immense, le triste Yeun! Des sentiers de lumière le traversaient dans toute son étendue, et, par ces sentiers, des files innombrables de gens se hâtaient, chantant des psaumes. En tête s’avançait une femme, drapée d’un manteau bleu, et portant dans ses bras un enfantelet, emmailloté de langes d’or, tel qu’un fils de roi. La fraîcheur nocturne était attiédie et comme embaumée par l’haleine suave des cantiques.

On se joignit au mystérieux cortège.

La neige se faisait douce sous les pas. Jamais Liettik n’avait trottiné d’un pied plus alerte. Le Yeun franchi, la procession s’engagea dans la montée de Saint-Riwal. La place du bourg, là-haut, était déserte, mais aux vitres de toutes les maisons il y avait «de la chandelle», et de longs panaches de fumée ondulaient dans l’air calme au-dessus des toits. L’église étincelait. Quand on fut entré au cimetière, le vieux dit à Liettik:

—Reposons-nous ici, un instant.

Il s’assit sur les marches du calvaire, dans l’ombre de la croix, la main appuyée à l’épaule de la fillette.

La messe de minuit finissait. Les cloches sonnèrent à toute volée, et les fidèles commencèrent à déboucher par le porche. Liettik reconnut les gens de Kergombou et, parmi eux, son père et sa mère accompagnés de l’aîné. Elle brûlait d’envie de leur adresser la parole:

—Souhaite-leur le bonsoir, dit l’ancêtre, mais ne t’étonne point s’ils passent sans t’entendre.

Elle eut beau les héler, en effet, ils ne détournèrent pas la tête; peut-être la hure et l’andouille occupaient-elles toute leur pensée. Dans l’assistance qui se dispersait, Liettik reconnut encore l’institutrice, «mademoiselle», comme on l’appelait dans le pays. Mais «mademoiselle» non plus n’entendit point son bonsoir. Et il en fut de même du vieux recteur qui sortit le dernier de l’église. Il passa, lui aussi, distraitement, la figure enfoncée dans un cache-nez, les mains plongées dans les manches de sa houppelande. Pendant que Liettik le saluait d’une gracieuse révérence, il disait au sonneur:

—Entrez au presbytère, Jean-Louis; Mar’ Yvonne vous doit un verre de bon.

Tous ceux de Saint-Riwal et des alentours avaient disparu; dans le silence des campagnes, au loin, retentissaient les voix joyeuses des réveillonneurs s’acheminant par les replis des monts vers les «repas de Noël»... Et voici que de nouveau se montra la femme au manteau bleu qui pressait contre son sein un enfantelet vêtu d’or, et derrière elle se reforma le cortège des chanteurs de psaumes.

—Allons, prononça le tadiou-coz.

Liettik crut qu’il s’agissait de redescendre à Corn-Cam. Mais non. La route s’élevait, au contraire, par une pente inclinée à peine, bordée des deux côtés d’arbres étranges, feuillus malgré l’hiver, fleuris même, et dont les cimes se balançaient en cadence, avec de grands murmures mélodieux. Le ciel, d’une extraordinaire pureté, semblait se rapprocher de la terre, ou plutôt la terre s’enfonçait, sombrait peu à peu dans le vide béant de l’espace. Liettik, regardant vers en bas, chercha des yeux la masure paternelle et ne la put distinguer. Corn-Cam, le Yeun, le Ménez-Mikêl, tout le paysage familier n’était plus au-dessous d’elle, qu’un embrun flottant sur la mer des ténèbres inférieures. Puis l’embrun, à son tour, s’effaça, s’évanouit. Et Liettik ne vit plus que le firmament, la route magique, suspendue dans l’air, et le chœur des pèlerins qui montaient.

Elle s’apprêtait à demander: «Mais enfin, tadiou-coz, où allons-nous donc?» quand, dans les profondeurs illuminées de l’azur, des anges, porteurs de palmes, passèrent en chantant à voix douce: