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Pâques d'Islande

Chapter 24: IV
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About This Book

A coastal Breton hamlet provides the frame for a collection of vivid recollections by fishermen about long cod-fishing voyages to northern waters. A narrator records the physical hardship of the banks, shipboard routines and the informal liturgical role performed aboard vessels, along with tales of funerary customs, work songs, and pervasive superstitions. Interwoven sketches evoke island sanctuaries, windswept landscapes, and retired seamen who keep memory alive, presenting how faith, oral tradition, and the sea combine to shape communal identity through lyrical, ethnographic observation.

Qui meurt à minuit, la nuit de Noël,
Va sans purgatoire au pays du ciel!...

IV

Ici, les vieilles qui contaient cette histoire, au temps de mon enfance, avaient coutume de dire en guise de péroraison:

—Telle fut l’«assomption» de Liettik. Dieu ait son âme dans ses joies.

 

...Il y a quelque deux ans, voyageant dans la Bretagne intérieure, j’arrivai à la fraîcheur du soir dans la pauvre bourgade de Saint-Riwal, après avoir vagabondé tout le jour sur les crêtes et dans les ravins de l’Arrée. J’y trouvai, ma foi, un gîte presque confortable, précisément chez un nommé Lannuzel, homme vénérable et aubergiste avenant. Curieux de savoir si le souvenir de la petite Aliette vivait encore dans le pays, je ne pouvais tomber mieux. Lannuzel l’avait connue: ils avaient été ensemble au catéchisme. Elle eût eu maintenant son âge.

—Une sainte et une martyre, me déclara-t-il dès les premiers mots.

Il se rappelait même ses traits, ses yeux tristes, couleur de tourbe brûlée, ses lèvres minces qu’elle ne desserrait presque jamais, sa figure hâve, parsemée de taches de rousseur.

—En réalité, m’informai-je, comment mourut-elle?

L’hôte secoua la tête. Selon lui, il y avait du louche là dedans, et la «justice» aurait dû être avertie.

Ce qui est certain, c’est que Bleiz-Ar-Yeun et sa femme ne quittèrent Kergombou qu’au crépuscule du matin, qu’en rentrant chez eux ils trouvèrent la porte large ouverte, et qu’ils trébuchèrent dans l’allée contre le corps de Liettik.

—Voyez-vous cette sotte! Elle se sera endormie là! s’écria l’homme, qui était un peu bu.

Et déjà il s’apprêtait à lui administrer une correction. Mais, en la soulevant, il s’aperçut que ses prunelles étaient convulsées, que sa tête roulait de bord et d’autre, que ses bras et ses jambes pendaient inertes.

Alors, une sueur froide le glaça. Sa femme se mit à jeter les hauts cris. Un roulier de Morlaix s’avançait sur la route en ce moment. Bleiz-Ar-Yeun le héla, tenant toujours son fardeau.

—Qu’est-ce qu’elle a, cette enfant? interrogea le roulier.

—Je ne sais pas... nous ne savons pas... Elle ne bouge ni ne geint... Toi qui es de la ville, tu sauras peut-être.

—Oui-dà, répondit le roulier, tu n’as plus rien à faire, je crois bien, qu’à l’étendre sur un lit et à dresser sa «chapelle blanche»... M’est avis qu’elle a le cœur cassé.

—Morte?... Vraiment?... balbutia Bleiz-Ar-Yeun, hagard et stupide.

Il chancelait si fort qu’il faillit laisser échapper le petit cadavre.

—Donne, fit le passant..., tu tomberais avec elle: je vais la transporter.

Mais il n’eut pas plus tôt pénétré dans la cuisine, précédant le père et la mère, blêmes comme deux condamnés, qu’il recula soudain, saisi d’épouvante.

—Sapristi!... Qu’est-ce que c’est que ça?

Bleiz-Ar-Yeun se pencha pour voir, mais aussi vite il se couvrit instinctivement les yeux.

«Ça», c’était le tadiou-coz à demi carbonisé.

Le feu, maintenant éteint, avait dû prendre d’abord dans la paille de ses sabots, grimper le long de ses bas de laine—œuvre patiente de défunte Radégonda—et, de là, gagner ses vêtements, sa barbe qui n’avait plus été faite depuis la mort de sa fille, ses sourcils pareils à des touffes d’herbes desséchées, les mèches rares et inégales de sa chevelure de Celte. On pouvait, sur son squelette, entre les haillons calcinés, suivre les traces noirâtres de l’incendie. Il avait, du reste, l’attitude qui lui était habituelle, son air de statue d’Égypte, assise, le buste raide, les mains aux genoux. L’expression du visage ne décelait aucune souffrance. Seule, la bouche s’entr’ouvrait dans une grimace qu’il était permis, aussi bien, de prendre pour un sourire...

Le roulier se chargea de prévenir, à deux kilomètres de Corn-Cam, une «voisine» qui aiderait à ensevelir le tadiou-coz et la fillette, et qui réciterait les «grâces», en attendant que veilleurs et veilleuses fussent rassemblés pour la nuit funèbre.

Une heure plus tard, au petit jour, cette femme arrivait à Corn-Cam.

—Ainsi le pauvre cher «vieux» a fini de râler? dit-elle en se signant, dès le seuil.

Quand elle vit Liettik couchée auprès de son bisaïeul, elle s’exclama. Puis, se penchant à l’oreille de la mère:

—Voilà... C’est pourtant vrai, ce qu’on raconte: que, quand ils ont dépassé le terme des vies ordinaires, les vieillards n’aiment pas à s’en aller seuls.

La mère, cerveau affaibli, répéta à qui voulait l’entendre cette parole de la «prieuse». Et la plupart y ajoutèrent foi. Il devint évident pour un chacun que le tadiou-coz ayant à comparaître devant Dieu avait tenu à se faire accompagner par Liettik.

Les deux enterrements eurent lieu en même temps; la même charrette emporta le grand et le petit cercueil. Et ils entrèrent dans l’éternité par le même trou. Jean-Louis Lavéant, le sonneur de cloches, qui remplissait aussi les fonctions de fossoyeur, fut quitte pour creuser une fosse plus large.

Bleiz-Ar-Yeun et son fils aîné quêtèrent dans toute la paroisse pour l’achat d’une tombe. Elle est au pied du calvaire; c’est une lourde dalle de schiste où un artiste local a sculpté d’un ciseau naïf et pieux deux arbres probablement symboliques: un chêne noueux, un minuscule saule. Plus bas se lit en lettres grossières cette inscription très courte, aussi simple que fut la vie des êtres dont elle relate les noms:

MIKEL EUZENN, ALIETTA NANÈS, 1844.

 

 

LA NUIT DES MORTS

A Madame Edmée Bénac.

Douar ar Vro a bétra vefè gré
Met euz ar ré zo enn-hi douaret?...
La terre de la Patrie, de quoi serait-elle faite,
Sinon de ceux qui y sont enterrés?...

—... Si vous voulez assister à une vraie «nuit des morts», venez passer le soir de la Toussaint chez nous, dans nos montagnes... Nous ne sommes pas des esprits mobiles et changeants comme les gens de la côte. Ils ont délaissé les anciens rites, nous les pratiquons encore... Venez et vous verrez. Cela mérite d’être vu.

Ainsi me parlait le pillawer... Sous prétexte que nous portons le même nom, il se dit un peu mon parent. Il se pourrait, après tout, que ses ancêtres et les miens eussent autrefois fait partie du même clan. Il ne manque jamais, à chacun de ses voyages, de m’honorer d’une courte visite. Très aimable homme, d’ailleurs, et, malgré la rusticité de son aspect, sachant son monde.

Il ajouta:

—J’habite Spézet, quand j’habite quelque part. Le bourg n’est pas beau, et le pays passe pour sauvage. On y vit durement, et non pas seulement à la sueur de son front, comme il est écrit, mais à la sueur de tous ses membres... Quand la Fortune et la Pauvreté s’acheminèrent vers la Bretagne, on prétend que la première suivit les bords de la mer et que la seconde prit la route des monts. C’est vrai, nous sommes pauvres. Dieu l’a voulu ainsi... Pour fêter nos morts, nous n’avons à leur offrir que des galettes de blé noir, des vases de lait et du lard fumé. Au moins trouvent-ils la table servie, quand l’heure a sonné du repas annuel auquel ils ont droit... Il n’en est pas de même chez vos richards de l’Armor[15]... Il n’y a que le Ménez, voyez-vous, il n’y a que le Ménez!... Nous avons de la religion, à défaut d’argent... Venez à Spézet. Ma femme y tient auberge; vous serez notre hôte. Le pain a goût de farine et les draps de chanvre sentent bon... La nuit des morts? Je vous le dis, ce n’est que chez nous, les montagnards, qu’elle se célèbre comme il se doit...

I

Les Bretons appellent novembre d’un nom expressif: le mois noir. Les délicates teintes bleues qui parent les horizons, sous la lumière d’automne, alors se foncent et se rembrunissent. Avec les brouillards qui vont s’épaississant, une sorte de tristesse grise, flottante d’abord et bientôt, pour ainsi dire, figée, enveloppe silencieusement les choses... Rien de plus impressionnant que le trajet de Quimper à Spézet, en cette saison, que la traversée de la Montagne-Noire dans le mois noir. On est à peine hors des faubourgs de la ville que déjà un vent plus âpre vous fouette le visage. La route côtoie quelque temps des collines rousses, des vallées vertes, d’un vert ambré; un reste de Cornouailles vous accompagne de sa gaieté de pays heureux. Puis, brusquement, l’ascension commence vers une contrée toute différente. Il semble que l’on monte une à une les marches d’un grand escalier sombre. Et, des deux côtés, c’est le désert, une terre décolorée, rigide, vraiment funèbre. Peu ou point d’arbres, ou bien de petits chênes souffreteux, avec des contorsions d’infirmes, et, çà et là, de rares bouquets de pins, pareils à des témoins mélancoliques gémissant sur la désolation d’alentour. On ne trouve pas, sur tout le parcours, une seule de ces auberges rurales, de ces «débits» décorés, en guise d’enseigne, d’une touffe de gui ou de laurier, qui jalonnent d’ordinaire les chemins bretons. Les rouliers ne fréquentent guère ces solitudes. La route pourtant est large, et, par endroits, rappelle le veuvage majestueux de certaines avenues des environs de Versailles; on la dirait faite de tronçons, mal reliés entre eux, d’anciennes voies romaines. Après Briec,—un chef-lieu de canton dont l’importance administrative n’est signalée au passant que par le drapeau en zinc de sa gendarmerie, grinçant au vent comme une girouette rouillée,—on pénètre dans la partie farouche du Ménez.

C’est une région inhospitalière, hantée de légendes peu rassurantes. Le célèbre bandit féminin, Marion du Faouët, y exerça, au XVIIIᵉ siècle ses ravages, et l’on n’y prononce encore son nom qu’avec terreur. Dans le cri des orfraies, les montagnards croient reconnaître son coup de sifflet, «si aigu qu’il transperçait l’âme du voyageur, si violent qu’il faisait tomber les feuilles des arbres». Son ombre continue à rôder dans ces parages, les nuits de tourmente, au galop muet d’un cheval de ténèbres dont les sabots, en frappant le sol, y laissent des marbrures de sang. Les désignations des lieux évoquent des images sinistres. La seule bourgade—et combien minable—que l’on rencontre dans ce désert s’appelle Laz, ce qui veut dire meurtre.

Un proverbe local fait à qui s’engage dans le Ménez la recommandation suivante: «Au sortir de Briec, signe-toi; avant de te diriger sur Laz, invoque ton ange gardien.» Car, si les brigands ne sont plus à craindre, on reste exposé aux maléfices des Esprits hostiles à l’homme, qui règnent en maîtres sur ces hauteurs inviolées. La mémoire populaire ne tarit point sur les méchants tours joués par eux à des passants inoffensifs. Ils vous encerclent dans des zones enchantées; ils déroulent devant vos pas des sentiers magiques où vous allez, où vous allez sans fin, en proie à un somnambulisme dont vous ne vous réveillez jamais.

On le voit, en dépit de son apparente solitude, le Ménez n’est que trop peuplé. Et je n’ai rien dit des «revenants» qui y foisonnent «autant que les bruyères et les joncs». C’est ici une dépendance terrestre du purgatoire, un lieu de stage et de pénitence pour les âmes défuntes, les Anaon. L’aspect en quelque sorte funéraire des crêtes de schiste noirâtre qui hérissent le sommet des collines aura été pour beaucoup, je pense, dans cette attribution. Le regard s’accroche de tous côtés à des arêtes de pierres, à des amas de roches entassées en pyramides, qui font songer aux sépultures des âges barbares. Aussi loin que porte la vue, surgissent ainsi de place en place des espèces de grands cairns mystérieux, alignés sur l’horizon, et le pays entier apparaît comme un vaste champ des morts, comme un immense cimetière préhistorique.

Les communications avec Spézet sont rares et peu faciles. Sur le conseil de mon ami Ronan Le Braz, le pillawer, j’avais profité, pour m’y rendre, du véhicule d’une «commissionnaire» venue la veille au marché de Quimper, et qui s’en retournait dans la montagne avec une cargaison de marchandises de toute nature. Je m’étais juché sur ce monceau de choses diverses, installation qui, si elle n’était pas précisément confortable, me permettait du moins de voir de haut.

La conductrice, assise, les jambes ballantes, sur un des brancards, causait tour à tour et indifféremment, tantôt avec le maigre bidet qui composait à lui seul tout l’attelage, tantôt avec moi. C’était une grande sauvagesse, presque une géante. La tête, trop petite pour le corps s’encadrait dans une coiffe mince à fond aplati; son parler rude était plutôt d’un homme. Très renseignée sur les particularités de la route qu’elle avait coutume de faire quinze ou vingt fois l’an, elle m’en instruisit au fur et à mesure, en termes brefs, entremêlés de jurons qui s’adressaient à la bête. Aux approches de Laz, absorbé dans la contemplation de ce fantastique décor de légende, je laissai tomber la conversation, et nous cheminâmes quelque temps en silence. Ma compagne elle-même cessa d’injurier le bidet, qui ralentit le pas et dont les sonnailles ne tintèrent plus que faiblement. Nous roulions, du reste, sur une pente abrupte, au flanc d’une courbe tourbeuse, où, chargés comme nous l’étions, il eût été imprudent de trotter. N’étant plus aussi secoué par les cahots, je pus admirer plus à l’aise les formes bizarres et vraiment spectrales que revêtaient, sous les premières brumes du soir, les masses tourmentées des schistes profilant sur le ciel bas le grimacement de leurs silhouettes colossales... Tout à coup, obéissant à je ne sais quelle suggestion, la femme se mit à chanter en breton des lambeaux sans suite de quelque complainte de son village. Sa voix, légèrement assourdie au début, s’éleva peu à peu en notes âpres et véhémentes... Je me souviendrai toujours de l’impression d’étrangeté que je ressentis, en entendant monter dans le crépuscule et se répercuter au loin, dans le vaste pays mortuaire, cette monodie puissante et rauque, cette farouche incantation empreinte d’une sorte de grandeur tragique. Les figures de pierre du Ménez semblaient tendre l’oreille pour écouter, et des frissons mystérieux s’éveillaient dans la profondeur des landes. Un chant solitaire, dans la nuit, fait paraître encore plus effrayant le silence des choses...

—Avez-vous donc peur, que vous chantez si fort? demandai-je à la femme.

—Peur? Non. Ces lieux me connaissent. Mais n’avez-vous pas perçu tout à l’heure des frôlements, sans voir personne? On dit chez nous que la veille de leur fête, les morts s’empressent par les chemins vers leur logis d’autrefois. Et vous n’ignorez pas que la rencontre d’un vivant leur est pénible. Je chante pour les prévenir que je passe, tout simplement.

La nuit était tombée. La «commissionnaire» alluma un fanal de fer-blanc, une haute lanterne ronde et pointue, qu’elle assujettit à l’un des montants de la charrette. Et cela ne fut pas sans ajouter au fantastique du voyage, cette clarté sautillante où l’ombre du bidet prenait les formidables proportions d’une bête de l’Apocalypse... Soudain, une cloche tinta, sur notre droite, à petits coups craintifs. Nous arrivions à Spézet.

II

Je ne sais pas de bourg breton qui donne, dès l’abord, un sentiment plus vif du dédain qu’ont toujours professé les peuples celtiques,—les Gallois exceptés,—pour les conditions matérielles de la vie et, plus particulièrement, pour tout ce qui, dans le langage moderne, s’appelle hygiène ou confort. Les maisons y sont de pauvres demeures sans âge, délabrées, caduques. Le fumier croupit aux portes. A l’intérieur, quelques meubles sommaires moisissent le long des murs, sur un parquet de terre battue...

Je me fis indiquer l’auberge de Ronan Le Braz. Il avait entendu le bruit de la charrette et guettait mon arrivée, debout sur la marche du seuil, une chandelle à la main.

—Vous voilà donc, cousin, me dit-il avec sa malicieuse bonhomie.

Et tout de suite il me conduisit vers l’âtre où, dans une claire flambée d’ajoncs, cuisait le repas du soir. Sa femme entretenait le feu, en y poussant les branchettes épineuses à l’aide d’une petite fourche en fer. Il nous présenta l’un à l’autre.

—Gaïda, c’est le gentilhomme[16] dont je t’ai parlé, celui qui se fait raconter des légendes par les gens du pays pour les répéter ensuite à ceux de France...

—Oh bien! interrompit, en se tournant vers moi Gaïda, rieuse, vous ne pouviez tomber mieux. Nous avons justement cette nuit la vieille Nann. Elle n’habite plus la paroisse depuis une trentaine d’années; mais tous ses morts sont enterrés ici. Alors vous pensez, elle est revenue momentanément, à cause d’eux. Elle est pour l’instant à vêpres, mais...

—J’y songe, s’écria Ronan, n’avez-vous pas désir d’assister aux «vêpres noires»?

Si fait... Nous nous mîmes en route pour l’église. Elle se dressait, vaguement éclairée, de l’autre côté de la place, au centre du cimetière. Un perron de pierre aux marches disjointes menait au porche. Dès l’entrée, j’éprouvai cette sensation de froid humide que vous communiquent la plupart des vieux sanctuaires armoricains. Avec leurs parois tachées de salpêtres ou verdies par les mousses, ils ont l’air d’avoir longtemps séjourné sous les eaux, d’être des espèces de chapelles sous-marines fraîchement émergées. Au milieu de la nef était dressé le catafalque ou,—comme on dit en Bretagne,—l’escabeau funèbre (ar varwskaon), portant sur une de ses faces la transcription en langue locale du verset latin: Hodie mihi, cras tibi. Les femmes se tenaient tout à l’entour, accroupies plutôt qu’agenouillées; les hommes occupaient les bas-côtés. On ne les distinguait, au reste, que confusément à la trouble lueur de quelques chandelles de suif accrochées aux piliers, çà et là. Le prêtre ayant donné l’absoute, hommes et femmes entonnèrent un cantique breton, d’une infinie tristesse, d’un pessimisme à la fois naïf et poignant. Il disait, ce cantique, la brièveté de l’existence, les rares joies, les multiples angoisses, et combien vivre est peu de chose, et quelle félicité est la mort; il louait les défunts de n’être plus, d’avoir acquitté leur dette envers le destin.

Au chant succéda la prière en commun, puis l’assemblée se dispersa dans le cimetière pour se prosterner chacun sur la tombe des siens. Humbles et misérables, ces tombes,—une dalle d’ardoise à peine équarrie, mais, toutes, munies de leur bénitier en pierre où, le dimanche, à l’issue de la messe, parents et amis viennent religieusement tremper le doigt.

—Allons au charnier, me souffla Ronan.

Une grande partie de la foule nous y avait déjà devancés. Par la porte, ouverte pour la circonstance, et à travers les barreaux de la fenêtre sans vitres, la vue plongeait dans un pêle-mêle macabre de crânes, d’ossements blanchis et phosphorescents. Deux de ces crânes, posés sur l’appui de la fenêtre, semblaient vous regarder fixement de leurs yeux vides. Nous nous agenouillâmes dans l’herbe comme tout le monde... Une vieille, presque aussi livide sous sa mante à cagoule que les débris humains qui jonchaient l’ossuaire, récitait tout haut, d’une voix cassée, une des hymnes les plus saisissantes de la liturgie bretonne, l’hymne du Charnier:

...Voyons, chrétiens, voyons les reliques de nos frères, de nos sœurs et de nos pères, et de nos mères, et de nos voisins, et de nos meilleurs amis! Voyons le pitoyable état où ils sont tous réduits!

Voyez, ils sont en morceaux, ils sont en miettes; il en est dont il ne reste qu’une poussière... Voilà ce que la mort et la terre en ont fait!... Ils se ressemblent tous et ne se ressemblent plus à eux-mêmes...

C’est la ballade de Villon, moins ironique et d’un accent tout religieux... Après chaque strophe, la vieille faisait une pause, et l’assistance, dans un bourdonnement confus, répondait: «Dieu pardonne aux Anaon!» La plupart des femmes égrenaient d’une main leur chapelet et, de l’autre, tenaient à la hauteur du visage un mince lumignon de cire, en sorte que sur ce coin du cimetière flottait, dans le brouillard, une clarté triste comme un halo de lune...

Ronan me dit à l’oreille:

—Vous savez, Nann, Nann Coadélez, celle qui loge chez nous cette nuit et qui connaît tant d’histoires? C’est celle-là même qui débite l’oraison...

III

Je la retrouvai à l’auberge, assise à l’angle du foyer, dans un des fauteuils de chêne à haut dossier, sculptés d’hiéroglyphes barbares. La flamme éclairait en plein son profil austère de sibylle. Elle avait dévêtu sa mante de deuil, mais elle gardait la tête encapuchonnée dans une coiffe de laine noire dont les pans, à chaque souffle qui venait de la porte entr’ouverte, palpitaient sur ses épaules comme les ailes sinistres d’un corbeau qui va s’envoler. Avec son nez crochu, ses yeux ardents, sa bouche sèche et rentrée, le pli amer de ses lèvres, elle avait une expression quasi dantesque, et je ne fus point trop surpris d’entendre l’hôtesse lui demander d’un ton très simple, sans aucune ironie:

—N’est-ce pas, Nanna vénérable, que vous avez été une fois en purgatoire, et que même, depuis lors, l’odeur de roussi ne vous a jamais quittée?

—Priez Dieu, vous, répondit-elle avec un accent hautain, qu’il vous soit donné un jour d’y être admise malgré vos péchés.

Et, tirant de la devantière de son tablier une minuscule pipe en terre, elle se mit à la bourrer d’un geste lent, puis à la fumer par petites bouffées courtes et régulières.

 

...L’auberge s’emplissait de monde, des hommes pour la plupart, faces rudes rasées de frais, avec des yeux candides, des yeux d’enfants. Ils s’alignaient à mesure devant le comptoir ou stationnaient par groupes çà et là, dans la vaste pièce, les bras croisés, n’échangeant entre eux que de rares paroles. Ronan leur disait:

—Vous êtes servis.

Ils étendaient la main, prenaient le verre qui leur était désigné, le vidaient d’un trait, puis, le retournant, en laissaient tomber les dernières gouttes sur le sol, graves comme des prêtres antiques procédant à des libations.

Les femmes, en nombre restreint, se tenaient à l’écart, assises autour de la table ou sur un menu banc qui garnissait, d’un côté, le bas des meubles. Elles causaient, mais à mi-voix, en buvant à gorgées rapides du café noir, tonifié, m’expliquait Grida, d’une pointe d’eau-de-vie. D’aucunes étaient exquisement jolies, avec des figures fines de madones, la peau d’une blancheur mate, les prunelles profondes ombragées par de grands cils. Et plus encore que les jeunes, peut-être, les vieilles semblaient charmantes: elles avaient jusque dans leurs rides je ne sais quelle grâce surannée, et se drapaient avec une sorte de noblesse inconsciente dans leurs amples manteaux que fermait sur la poitrine une agrafe d’argent... Une d’elles, m’interpellant, me dit en breton:

—Homme de la ville, tu as voulu voir, à ce qu’il paraît, comment nous honorons ici nos défunts. Que n’es-tu venu, voici quarante ans!... On faisait alors la procession des tombes. On allait de l’une à l’autre, nommant par leurs noms, en une litanie commémorative, les morts qui successivement s’y étaient couchés... On avait de longs souvenirs, en ce temps-là. Le père les transmettait pieusement à son fils, comme le lot le plus précieux de son héritage. Un adage avait cours, qui disait: «Tu seras plus longtemps mort que vivant.» Et l’on avait un continuel souci des trépassés, afin que, devenu soi-même un ancêtre, on ne fût pas du moins un oublié... Mais tout change! Je sais quant à moi bien des vieux dont on ne parle plus parmi leurs propres descendants et dont, seuls, les registres des décès ont retenu les pauvres noms... Il n’est pas bon de trop pleurer les Anaon, il est encore plus mauvais de ne leur témoigner qu’une coupable indifférence... Mieux vaut avoir la bienveillance des Mânes que leur inimitié; leurs rancunes sont terribles et leurs vengeances inévitables. Demande plutôt à celle-ci qui est à ma droite, Jeanne-Yvonne Lézurec, du Mézou-Lann.

Elle toucha légèrement du coude sa voisine, une toute jeune femme, l’une des riches fermières de la paroisse, à en juger par sa guimpe de toile brodée et par les larges bandes de velours qui ornaient son corsage.

—Ne dis-je point la vérité, Jeanne-Yvonne? N’est-il pas vrai que, de toute une semaine, vous n’avez pu clore l’œil, au Mézou-Lann, à cause de quelqu’un d’invisible qui allait et venait à travers la maison, et qui tantôt ricanait comme un oiseau de nuit, tantôt poussait des hurlements, des abois plaintifs de chien blessé?

—Oh! oui, soupira la jeune femme, nous avons passé par des transes atroces, de véritables agonies!... Cela commençait à la tombée du soir. C’était d’abord comme un grand froid qui nous glaçait jusqu’aux moelles, quoiqu’on fût au cœur de l’été... On empilait des bûches dans l’âtre; mais impossible d’y mettre le feu; le bois, ensorcelé, refusait de prendre. Alors, nous nous fourrions dans nos draps. C’était comme si nous nous fussions roulés dans la neige: nous grelottions; nos dents claquaient... Et voici qu’on entendait un bruit de pas, non sur l’aire de la maison, mais sous terre...

—Sous terre, monsieur, souligna la vieille paysanne; et notez qu’il n’y a point de caves au Mézou-Lann.

—Certes non, continua la fermière... Le pas tour à tour s’éloignait et se rapprochait... Nous nous bouchions les oreilles avec les poings, mais alors il résonnait dans notre tête, à grands coups sourds, bam... bam, bam... bam, avec la régularité d’un balancier d’horloge... Si encore il n’y avait eu que cela! Mais, comme vous dites, le promeneur surnaturel poussait toutes sortes de gémissements étranges, les uns stridents à faire se dresser vos cheveux, et d’autres éplorés, lamentables, à vous éplorer l’âme pour jamais. C’était affreux, affreux!... Les choses inertes elles-mêmes partageaient notre angoisse; les armoires, d’épouvante, s’ouvraient et les planches à demi pourries des bahuts se prenaient à geindre... Mais, c’est les bêtes surtout qu’il fallait entendre. On dit qu’elles parlent à Noël. Eh bien! ces soirs-là aussi elles parlaient; à les ouïr crier: «Au secours!» vous eussiez juré des voix humaines. Le chien de garde qui était chez nous depuis près de dix ans parvint à rompre sa chaîne et s’enfuit; on le retrouva, quelques jours après, mort de faim dans la lande; plutôt que de rentrer au logis, il avait préféré se laisser périr...

—Mais vous, Jeanne-Yvonne, murmura la commère avec compassion, je me demande comment la peur ne vous a pas tuée.

—Elle a tué l’enfant que je portais et dont je viens de parer la tombe, dit en pâlissant la femme Lézurec.

—C’est le destin de tous les premier-nés du Mézou-Lann, ma fille, d’avoir, dès leur apparition en ce monde, leur fosse creusée au cimetière.

Vit bugel kenta Mezou-Lann
A zoner glas d’ar vadeziann[17]...

Tu n’étais pas sans connaître ce dicton, j’imagine, quand tu fis tes accordailles avec Mathias Lézurec? Et tu la connaissais aussi, l’histoire de cet ancêtre lointain, perdu dans la nuit des temps, qui maudit les Lézurec dans les aînés de leur race, parce que son héritier direct avait eu l’irrévérence de l’ensevelir dans une vieille toile, alors qu’il lui léguait une pleine armoirée de draps neufs?... Tu savais cela, sans doute, et que, d’âge en âge, aujourd’hui sous une forme, demain sous une autre, la malédiction s’était accomplie?... Les gens du quartier t’en avaient prévenue?

—Je le savais.

—Ha! ha!... Et tu te refusas d’y croire, n’est-ce pas?... Sornettes que toutes ces choses!... Les brus qui t’ont précédée dans la ferme s’exprimaient de même, le soir des noces. Mais leur assurance ne durait point. Avant le terme de leur première grossesse, elles avaient changé de chanson.

—Mon Dieu, j’aimais Mathias, répondit pudiquement la jeune femme, et quand on aime...

—Oui, on va dans la vie les yeux bandés, conclut la vieille.

Tout à leur entretien, elles ne semblaient plus s’apercevoir, ni l’une ni l’autre, de ma présence. Et, du reste, mon attention venait d’être attirée ailleurs. La porte s’était ouverte pour laisser entrer un curieux personnage, au corps très long, mais cassé en deux, les bras ballants terminés par des mains immenses qui traînaient presque à terre. Il salua à la ronde, d’une petite voix flûtée et chevrotante; toutes les têtes se retournèrent à la fois, et il se fit parmi les buveurs un soudain silence. Ils s’écartèrent avec une sorte de respect craintif pour permettre au nouveau venu de s’avancer jusqu’au comptoir.

—C’est toi, Mikaël Inizan? prononça l’aubergiste, en souriant d’un sourire un peu contraint. Tu n’es donc pas encore mort, malgré le bruit qui en a couru?

Je m’approchai.

—C’est un drôle de particulier, me dit en confidence un des paysans; il a été pendant plus de quarante années le fossoyeur attitré de la paroisse. Mais il ne travaille plus depuis certain accident qui lui est arrivé et qui lui a troublé l’esprit... Il erre sans cesse par monts et par vaux, va contant de tous côtés d’absurdes histoires. On le fuit comme le Trépas, mais on ne lui manque jamais d’égards, à cause de son grand âge et de son infirmité... Puis, vous savez, il y a chez nous des gens qui croient que les fous sont en communication constante avec l’autre monde...

Cependant l’étrange vieillard, au lieu de répondre à la question de Ronan Le Braz, promenait autour de lui sur les visages un regard inquisiteur.

—Qui cherches-tu? demanda Ronan.

—Je ne cherche personne, articula cette fois le vieux; occupe-toi de ton métier, et laisse-moi faire le mien.

Son inspection finie, il se mit à compter sur ses doigts, du bout des lèvres:

—Un, deux, trois, quatre... Oui, c’est bien cela, quatre...

Il releva la tête qu’il avait tenue baissée pendant qu’il avait été plongé dans son mystérieux calcul, secoua ses mèches grises et proféra, du ton d’un juge qui rend une sentence:

—Il y a ici quatre vivants marqués pour devenir, avant un mois, quatre morts!... Deux ont passé cinquante ans, les deux autres sont entre vingt-six et trente... Si l’on désire que je les nomme, je suis prêt.

—Merci, Mikaël, s’empressa de dire l’aubergiste... Nous ne doutons point de ta science des choses cachées, mais nous aimons mieux que tu gardes pour toi ce que tu sais.

—A votre gré, murmura le fou.

Et il regagna la porte, le dos plié, balayant le sol de ses larges mains.

—Avez-vous vu ce nécromant! fit Ronan, quand les pas de l’ex-fossoyeur se furent éloignés.

Il riait, mais sans conviction. Les autres restaient muets, gênés. Les paroles du vieux avaient jeté un grand froid. L’atmosphère de la salle s’était comme imprégnée d’une odeur de tombe, et une même pensée anxieuse hantait tous les fronts. Visiblement chacun songeait: «Si j’étais pourtant un des quatre!...»

—Trinquons! proposa l’aubergiste. Buvons à la mémoire de nos défunts!

Puis, s’adressant à moi:

—Mikaël Inizan a parmi nous la réputation d’être un homme de mauvais présage... Aussi lui a-t-on donné le surnom de «Lapousik Ar Maro» (oiselet de la mort). Toute l’année il vit dans le Ménez comme un loup. Il passe, dit-on, les jours et les nuits à causer avec les Anaon qui font là leur pénitence, emmi les fougères et les brousses. L’Ankou le traite comme un compère, s’entretient familièrement avec lui, le long des routes, et lui confie volontiers ses secrets. Des pâtres attardés les ont plus d’une fois surpris devisant ensemble...

—Ça, c’est vrai! intervint un montagnard. Pas plus tard que la semaine dernière, le petit berger de Caërléon dévalait vers la ferme, hors d’haleine, les pieds en sang, la figure plus blanche qu’un linceul. «Jésus-Dieu! qu’est-ce qu’il y a?» s’écria la vieille Léna, épouvantée. «Il y a, répondit le bergerot, que j’ai entendu l’Ankou annoncer à Mikaël Inizan qu’il avait à faucher[18], ce soir, dans les parages de Caërléon»... Et, si vous vous rappelez, le lendemain nous enterrions le maître du manoir, Jean Rozvilien, que ses gens avaient trouvé mort à l’extrémité du sillon qu’il venait de tracer, les mains encore appuyées aux mancherons de la charrue.

Les paysans inclinèrent la tête en signe d’assentiment. Ronan reprit, continuant le cours de ses explications:

—Quinze, vingt fois l’an, vous apprenez que Mikaël, l’ancien fossoyeur, a rendu l’âme. Tantôt il a été dévoré tout cru par des renards ou des blaireaux; tantôt il s’est broyé le crâne en dégringolant au fond d’une ardoisière... Ouais! l’époque de la «nuit des morts» arrive, et aussitôt voici reparaître le diseur de funèbre aventure!... La rumeur publique l’a si souvent tué qu’on ne sait plus au juste s’il revient de la montagne ou de la tombe, si c’est un vivant ou si c’est un trépassé... Vous l’avez vu ici, mon gentilhomme. Il va faire comme cela le tour du village, et dans chaque maison, il répétera, ou peu s’en faut, les mêmes fariboles...

—Et es-tu sûr que ce soient des fariboles? interrompit quelqu’un.

—Hé! donne-leur le nom que tu voudras, répliqua Ronan.

Et il ajouta sur un ton plus grave:

—Après tout, on n’est jamais sûr de rien, en ce monde de mystère où les plus habiles ne marchent qu’à tâtons.

A ce moment, les rangs des buveurs s’ouvrirent; la brune et svelte Gaïda s’avançait portant à bras tendus une pleine écuellée de soupe au lard dont la fumée l’ennuageait d’une vapeur blonde.

IV

L’auberge de Ronan Le Braz, comparée à l’ordinaire des maisons de Spézet, aurait droit à l’épithète de somptueuse. Elle respire au moins une propreté décente, dénote un certain confort, très primitif assurément, mais d’autant plus appréciable qu’il est plus inattendu. Elle comprend, outre la cuisine, une pièce assez spacieuse qu’on appelle la «salle d’honneur» ou encore «le cabinet des gentilshommes». Le plancher en est de bois blanc, toujours lavé de frais comme un pont de navire. Au milieu, une table ronde, recouverte d’une toile cirée que le pillawer a dû acheter à vil prix, au cours d’une de ses tournées de printemps, dans le bas pays, chez quelque «veuve de la mer», et qui reproduit en pointillé, selon la mode américaine, une inqualifiable «Résurrection». Des chromos patriotiques ornent les murs, dons de commis voyageurs en épices ou en spiritueux, entremêlés, Dieu merci! d’images antiques et vénérables représentant soit le Purgatoire, soit les tragiques amours de Damon et d’Henriette, soit la navrante odyssée du Boudédéo, du Juif Errant. Au-dessus de la cheminée, le portrait de MacMahon fait pendant à la Loi contre l’ivrognerie. Les colporteurs ne se hasardent que rarement en ce canton pauvre du Ménez-Dû, de sorte que l’effigie du Président de la République y reste longtemps la même.

Un lit clos occupe une des encoignures, un lit d’autrefois dont le rouvre massif, luisant comme un miroir, est constellé de clous de cuivre. Sous la corniche fuselée se détache en relief le nom de l’ancêtre qui le fit faire «en l’an du seigneur 1715».

Comme je finissais de déchiffrer la rustique inscription, grossièrement taillée au couteau, Gaïda, qui mettait mon couvert, me dit:

—Les marchands brocanteurs de Quimper nous ont souvent offert pour ce lit plus de dix fois le prix qu’il vaut. Mais nous n’avons jamais voulu nous en séparer... Cela porte malheur de vendre les meubles qui viennent des vieux parents. Vous connaissez la triste gwerz[19] de «Iannik Scolan»? Pour avoir vendu le psautier de sa mère, le malheureux fut damné.

Ayant disposé sur la table les mets, d’ailleurs fort appétissants, d’un frugal souper, l’hôtesse allait me laisser en tête à tête avec les peinturlurages appendus à la muraille, lorsqu’un ressouvenir de tantôt la fit revenir brusquement sur ses pas.

—A propos, commença-t-elle, avez-vous vu comme la vieille Nann s’est rebiffée, quand j’ai fait allusion à son voyage dans l’autre monde?... Peut-être avez-vous cru que je plaisantais... Cependant, rappelez-vous, elle n’a pas osé me donner le démenti... La chose est de notoriété universelle dans la région. Aussi vrai que je suis une honnête femme, Nanna Coadélez a été de son vivant en Purgatoire et en est revenue.

—C’est elle qui l’a dit?

—Oh! non... Elle ne le nie point, mais elle coupe court à la conversation d’un air vexé, comme elle a fait ce soir, dès qu’on lui en parle... Il est même probable qu’on n’aurait jamais rien su de son équipée sans ce terrible homme de Mikaël.

—Mikaël le fou?

—Ou Mikaël le voyant, comme il vous plaira... Au reste, voici l’histoire... «C’était il y a environ trente-six ans. Nanna venait de franchir la quarantaine. Je ne l’ai pas connue en ce temps-là, attendu que je n’étais pas encore née, mais les gens de son âge s’accordent à dire que, dans toute la Cornouailles, on eût en vain cherché sa pareille pour la gracieuseté du visage et pour la vivacité de l’esprit. Elle exploitait avec son mari le domaine de Kerzonn dont les terres s’étendent, exposées au soleil du matin et du soir, depuis la chapelle de Sainte-Brigitte jusqu’à la rivière d’Aulne. Jamais on ne vit ménage plus uni et plus prospère... Hélas! c’est, dit-on, aux seuils les plus joyeux que s’arrête le plus volontiers l’Ankou. L’homme à la faux passa par Kerzonn sans y être invité, et Nanna Coadélez revêtit le deuil des veuves. Elle ne sut point accepter avec résignation le coup qui la frappait. Assise, jour et nuit, sur la pierre du foyer, elle refusait obstinément toute nourriture et ne se repaissait que de ses larmes.

»Or, une après-midi, Mikaël Inizan, qui était encore fossoyeur à cette époque, se vint asseoir près d’elle et lui dit:

»—Pauvre chère Nanna, le pays où sont les morts est comme celui que cultivent les vivants. De même que l’excès de pluie compromet chez nous le sort des récoltes, de même la surabondance des pleurs qu’on verse sur les défunts est nuisible à leur salut éternel. Nanna Coadélez, vous pouvez m’en croire: les laboureurs de ma sorte ont un sens spécial; une voix secrète les avertit de ce qui se passe au fond des trous qu’ils ont creusés; j’entends chaque nuit, quant à moi, le cadavre de votre mari qui se tourne et se retourne dans son cercueil, comme quelqu’un de très las que des morsures d’insectes empêcheraient de dormir. C’est signe que son âme n’est point heureuse en Purgatoire et je pense que c’est à cause de l’intempérance de votre chagrin.

»A ces mots, Nann, paraît-il, s’exclama:

»—Pas heureuse! dites-vous, pas heureuse!... Eh bien! dût-il m’en coûter plus que la vie, je saurai si vous avez dit vrai, Mikaël Inizan!

»Le lendemain, à l’insu de tous ses gens, elle était partie. Dans quelle direction? On l’ignorait. Et elle fut absente près d’une année. Un de ses frères dut s’installer à la ferme pour conduire les travaux. Enfin, aux approches de Noël, on la revit, mais en quel état, la pauvre! et combien différente de ce qu’elle avait été! Son frère eut peine à la reconnaître, tant elle avait changé. Sa peau si fraîche s’était racornie, ses cheveux étaient devenus tout blancs, et, dans ses yeux dont on vantait naguère la douceur, brûlait maintenant un feu sombre. De plus, il se dégageait d’elle une odeur étrange, une odeur de chair roussie... On essaya de la faire parler, mais à tous les questionneurs elle répondit: «Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde». Les langues n’en allèrent pas moins leur train; les versions les plus contradictoires circulèrent. Cependant Mikaël Inizan, informé du retour de Nann, se rendit un jour à Kerzonn; il la trouva qui trayait les vaches.

»—Ha! ha! dit-il, je constate avec plaisir que vous avez repris vos occupations... Et votre voyage, Nanna, s’est-il bien accompli? Avez-vous de bonnes nouvelles de Pêr Coadélez, votre mari?

»—Vous, lui répliqua-t-elle sans lever les paupières, passez, s’il vous plaît, votre chemin.

»Et, comme il insistait, elle se dressa d’un bond, criant:

»—Va-t’en, fouine de cimetière! Décampe sur l’heure, ou je te fais mettre en pièces par le chien de garde.

»Elle dardait sur lui, cette fois, l’éclair irrité de ses prunelles.

»Il dit simplement:

»—Je sais à présent ce que vous cachez à tous, Nanna... Vos yeux sont couleur d’incendie: ils ont vu le séjour des flammes!

»Dès lors, la maîtresse de Kerzonn fut dans la paroisse un objet de curiosité et d’effroi. Non seulement on tint pour avéré qu’elle avait visité le Purgatoire, mais on donna même des détails précis sur la façon dont elle s’y prit pour mener à bien son aventure, sur les routes ténébreuses qu’elle eut à suivre, les obstacles qu’elle eut à surmonter... Tous ces bruits n’étaient pas sans arriver jusqu’aux oreilles de Nanna. A la ferme, les domestiques en causaient entre eux... Longtemps, elle feignit de ne point entendre, comme aussi de ne s’apercevoir pas qu’à l’église, le dimanche, ses voisines écartaient superstitieusement leurs chaises de la sienne, ou que les enfants, dans la rue, se la montraient du doigt en murmurant: «Voilà celle qui revient du pays des Anaon!...» Mais, au fond, elle ne laissait point d’en être émue, et la preuve, c’est qu’à la première occasion elle se défit de son beau domaine de Kerzonn pour louer, du côté de Lannédern, à six lieues d’ici, une misérable métairie de quelques arpents.

»J’ai fini. Croyez ou ne croyez pas, telle est la véridique histoire de Nanna Coadélez. On n’en parle plus guère maintenant, mais, du temps que j’étais jeune, elle défrayait encore les veillées, et j’y repense, pour ma part, à chaque fête des morts, quand surgit dans le cadre de la porte la grande forme sèche de la vieille Nann demandant à être logée... Si vous pouviez enlever le cadenas qui ferme les lèvres de cette femme, vous en apprendriez long sur le chapitre des âmes défuntes...»

 

Gaïda se tut, songeuse, l’ombre de ses grands cils bruns se prolongeant sur ses pommettes rosées, les mains appuyées au dossier d’une chaise, dans l’attitude qu’elle avait gardée depuis le commencement de son récit. Je lui demandai:

—Qu’a dit la vieille tout à l’heure, quand Mikaël Inizan est entré?

—Rien, monsieur. Ils font semblant l’un et l’autre de ne se plus connaître... C’est une seconde histoire, celle-là, plus mystérieuse encore que la première. On raconte qu’au moment de franchir la limite de la paroisse, Nanna invoqua l’esprit des ancêtres, cria vengeance contre le fossoyeur, le maudit dans son corps et dans ses facultés. Peu après, un matin, on trouva Mikaël étendu, immobile, dans son lit, les reins cassés, les yeux hagards, la raison perdue. Les morts de Kerzonn avaient descendu les marches du cimetière pour accomplir la malédiction de Nanna.

V

Lorsque, ayant achevé mon frugal repas, je regagnai la cuisine, paysans et paysannes avaient pour la plupart vidé la place, s’étaient dispersés dans la nuit, par les fondrières de la vallée ou les âpres sentiers de la montagne. Il ne restait plus qu’une dizaine de personnes, des chefs de maison, des penn-ti, ceux-ci laboureurs des champs, ceux-là pasteurs de troupeaux, tous parents de l’aubergiste ou de sa femme, à quelque degré. On sait que la parenté bretonne a de multiples et sinueuses ramifications. Assis des deux côtés de la longue table transversale, où Ronan trônait à l’un des bouts, tandis qu’à l’autre Gaïda découpait les parts, ils mangeaient et buvaient en silence. Rarement, entre les bouchées, ils échangeaient une parole; leurs gestes mêmes, sauf le mouvement continu des mâchoires, étaient sobres et espacés... Une jarre de cidre occupait le milieu de la table. Chacun y puisait à même et, en y plongeant sa chopine, prononçait à voix haute:

Yéc’hed d’ar ré véw! (Santé aux vivants!)

Les autres répondaient en chœur:

Doué ra bardono d’an Anaon! (Dieu pardonne aux Ames défuntes!)

Cette agape de famille avait un caractère vraiment solennel et, en quelque sorte, liturgique. Ronan me convia à prendre place à sa droite, à l’extrémité de l’un des bancs.

—Vous êtes dans la rangée des Le Braz, me dit-il. En face de vous est la rangée des Tromeur. D’une des branches de leur lignée est sortie ma femme... Vous est-il jamais arrivé de penser à l’ancêtre qui, le premier, porta notre nom? Quant à moi, dans mes pérégrinations solitaires, au trot de mon bidet de Cornouailles, je me suis souvent persuadé, pour me distraire de la monotonie de la route, qu’à travers l’épaisseur des temps je m’entretenais respectueusement avec lui... Il dut avoir belle prestance: le nom même qu’il nous a légué en témoigne[20]. Quel métier exerça-t-il? Fut-il terrien ou coureur des mers, pauvre ou riche, savant ou illettré? Dieu le sait, Dieu seul... En tout cas, il fut un honnête homme, car il a fait souche d’honnêtes gens. N’est-ce pas, cousin?

Je n’avais qu’à m’incliner.

—A la santé des Le Braz, conclut le pillawer.

—Et à la santé des Tromeur aussi! repartit Gaïda.

Un vieux berger à la longue barbe blanchissante, à l’aspect vénérable d’un patriarche, se leva et dit:

—Paix aux hommes sur la terre, paix aux Anaon dans la tombe!

Les pipes s’allumèrent; la bouteille d’eau-de-vie circula... Dehors, le vent s’éveillait, selon l’expression bretonne, avec la lune. Sa voix, faible d’abord et comme hésitante, peu à peu s’enfla, s’élargit, et bientôt remplit l’espace d’un formidable ronflement. Les commensaux de l’aubergiste s’étaient mis à deviser entre eux des morts de l’année; ils énuméraient les mérites de chacun, ses vertus, les particularités mémorables de son existence, les circonstances qui avaient accompagné son trépas. Cela donnait l’impression d’une sorte de litanie funèbre, improvisée verset par verset et que ponctuait à chaque pause un perpétuel: «Dieu lui pardonne».

Comme Gaïda jetait au feu, pour le ranimer, une brassée de copeaux, quelqu’un dit:

—C’est cela; chauffe-nous avec, du moins, en attendant qu’on nous couche dessus.

—Parions que vous n’avez pas compris! fit, en se tournant vers moi, le pillawer.

Force me fut d’avouer que non.

—Voilà. Quand le menuisier a fini de raboter un cercueil, il a soin de disposer dans le fond, en guise de litière, les ripes[21] qu’il en a détachées... Litière dure, mais plus moelleuse encore pour le cadavre que la planche toute nue... En ce pays, nul artisan ne voudrait garder dans son atelier une seule de ces ripes.

—Certes, appuya un autre. Il aurait trop peur que le mort ne la lui vînt réclamer. La chose s’est vue.

La flamme, dans l’âtre, montait haute et claire, dessinant d’un trait vif le profil aigu de la vieille Nann toujours assise dans le fauteuil de chêne, le buste en avant, ses mains osseuses comme incrustées dans ses genoux, indifférente à tout ce qui se faisait ou se disait autour d’elle,—sa pipe minuscule pendant à ses lèvres, le fourneau renversé,—l’esprit ailleurs, la figure sombre, hostile et craintive tout ensemble, énigmatique et navrée. Pas une fois elle n’avait mêlé son mot à la conversation des «soupeurs».

—Je ne suis pas de la parenté, me répondit-elle d’un ton bref, quand, ayant pris place dans l’autre fauteuil vis-à-vis d’elle, je lui reprochai le plus respectueusement du monde son mutisme.

Elle se pencha pour rallumer sa pipe éteinte, cueillit à même dans la cendre un morceau de braise qu’elle fit sautiller dans le creux de sa main.

—Je vois que vous n’avez pas peur de vous brûler, lui dis-je.

—Oh non! Le feu ne mord point sur la glace, et moi, mon pauvre corps de misère n’est plus qu’un glaçon.

—Vous devez avoir un bel âge, grand’mère, et vos yeux, j’imagine, ont vu passer bien des choses?

—Ils ont vu ce qu’on voit dans la vie: ils ont vu mourir les gens, mourir les jeunes, mourir les vieux, mourir les heureux et les tristes... Et ils attendent de se clore à leur tour, dans le sommeil de la grande nuit sans étoiles. Le plus tôt sera le mieux. J’ai soixante-seize ans: tous les miens s’en sont allés; mes jours sont combles; je suis une voyageuse lasse qui guette, accroupie sur le bord de la route, le passage du char de l’Ankou. J’entendrai venir avec joie le grincement de ses roues mal graissées.

Elle parlait par petites phrases nettes, comme taillées à coups de serpe; ses prunelles de chatte sauvage étincelaient.

Elle ajouta sentencieusement:

—Tout est désert, pour moi, en ce monde: là-bas, au contraire, tout est peuplé. Il y a plus de morts sous la terre que de vivants à sa surface...

Ronan se joignit à nous, invitant les autres à l’imiter.

—Approchez-vous du feu, les gars, si vous n’êtes pas trop pressés.

—Il y a quatre places où le Breton s’attarde volontiers, fit en s’avançant le vieux pâtre à la barbe chenue: au pied d’un mulon de paille, avec sa «douce»; à l’église, devant Dieu; à l’auberge, devant une chopine; et enfin, au coin du foyer, à fumer sa pipe.

Le cercle se forma, la causerie devint générale.

Étrange, inoubliable veillée... Elle rappelait, avec je ne sais quoi de plus lointain, de plus mystérieux, les «vêpres noires» de tantôt dans l’humide sanctuaire noyé d’ombre... Le recueillement était le même. Une gravité singulière se lisait sur tous les visages. Chacun, en prenant la parole à son tour, en contant son anecdote, j’allais dire en psalmodiant son antienne, semblait avoir le sentiment qu’il accomplissait un rite sacré. Ce fut proprement un nocturne funèbre. La scène ne manquait pas d’une certaine grandeur. Pour chapelle, un cabaret, un mélancolique «débit» des monts, des viandes salées suspendues aux solives, des chopines de faïence à fleurs peintes enguirlandant les murs enfumés;—pour autel, l’autel des peuples antiques, le foyer, avec son âme ailée et bruissante, la flamme;—pour officiants, une douzaine de vieillards, comme qui dirait les anciens de la tribu, cœurs simples et timorés sous des dehors farouches, fils d’une race encore toute pénétrée des terreurs primitives, oppressa gravi sub relligione... Telles durent être les veillées aryennes, aux époques très reculées, sous la hutte des premiers pasteurs.

Onze heures sonnèrent à l’horloge, dont on voyait aller et venir le lourd balancier, par une fente pratiquée dans toute la longueur de la gaine de bois. En même temps retentirent, dans le grand silence de la rue, des claquements de sabots et les tintements d’une clochette. L’assistance tressaillit et se signa.

—C’est l’annonciateur des morts, me dit Ronan.

Et il m’expliqua que le soir du 1ᵉʳ novembre, un homme avait mission de parcourir le bourg en agitant une cloche pour avertir de l’approche de minuit, l’heure des trépassés.

—Allons, soupira un paysan, nous avons suffisamment usé du feu. Place aux ancêtres, maintenant! Vous connaissez l’adage: «La mort est froide, les morts ont froid.»

Nann ajouta, rassemblant ses jupes:

—Puisse la chaleur du foyer leur être douce!

A quoi chacun répondit: «Ainsi soit-il», comme à la fin d’une prière.

Les «veilleurs» prirent congé. Je fis quelques pas hors de la maison et les regardai s’enfoncer peu à peu dans la nuit. Le vent soufflait par grandes rafales soudaines, avec de brusques accalmies. Le brouillard s’était dissipé. Une lune molle et comme à demi fondue, pareille à ces méduses qu’on voit flotter dans les transparences de la mer, entre deux eaux, baignait les formes immobiles du Ménez d’une clarté morte, d’une sinistre clarté polaire. Les champs, les landes bleuissaient vaguement, tels que des lacs endormis.

Dans le bourg, les portes se fermaient, les verrous criaient, et les étroites lucarnes percées sous l’auvent des toits s’éteignaient l’une après l’autre.

Ronan me héla:

—Il faut rentrer... Nous n’avons plus à nous que quelques instants... Nann et ma femme ont fini de dresser le couvert des Anaon.

Sur la table de la cuisine s’étalait une nappe de toile fine passée au safran, avec de longues franges qui pendaient: des mets de toute sorte y étaient disposés, une tranche de lard, des galettes de sarrasin, une énorme jarre de crème mousseuse.

—Les morts, disait le pillawer, sont friands de lait. Le lait purifie.

J’avais devant les yeux tous les préparatifs d’un repas des Ames, d’une «parentation» à la manière antique. Le spectacle ne laissait pas d’avoir son originalité.

—Et les morts viendront? demandai-je.

—Pouvez-vous en douter? répliqua vivement Gaïda. Certes oui, ils viendront. En ce moment même, ils sont sur le point d’arriver. Ils s’assoiront là où nous sommes assis, et ils causeront de nous comme nous avons causé d’eux, et ils ne s’en iront qu’au petit jour, après avoir promené de tous côtés leurs regards à qui rien n’échappe, contents ou fâchés selon que l’inspection leur aura semblé bonne ou mauvaise.

—Quelqu’un les a-t-il vus?

—Personne, je pense, n’a eu l’audace de les épier.

—Si fait, intervint la vieille Nann... Gab Prunennec les voulut voir. Il glissa un coup d’œil furtif par-dessous ses draps. Mal lui en prit. Les défunts de sa famille, son propre père à leur tête, lui arrachèrent les prunelles avec les ongles: et, tout le restant de ses jours, il pleura des larmes de sang... Si vous m’en croyez, homme de la ville, dormez cette nuit la face tournée vers la muraille.

Un frisson subit parcourut ses membres.

—Tenez, ajouta-t-elle, devenue très pâle, c’est un signe!... Une âme vient de me frôler... Bonsoir!

Elle gravit l’échelle du galetas et disparut dans le trou noir de la trappe. Gaïda couvrit le feu de mottes de tourbe, pour qu’il durât jusqu’à l’aube, et Ronan me conduisit au «cabinet des gentilshommes» où je devais coucher, dans le lit monumental des ancêtres.

—Tâtez, me dit-il; la couette est bonne. Dieu fasse que votre somme le soit pareillement! Je vous laisse la lumière, mais, aussitôt que vous serez au lit, je vous prie de l’éteindre.

Au moment de tirer derrière lui la porte, il se ravisa:

—J’oubliais... Si vous entendez chanter devant la maison, ne vous étonnez point.

—Ah! oui, je sais...

Je la connaissais, en effet, par ouï-dire, la curieuse tradition des «Chanteurs de la Mort» qui vont de seuil en seuil, la nuit de la Toussaint, clamant la plainte des âmes défuntes.

VI

Ils passèrent sur le coup de minuit. Dans un intervalle de calme, entre deux rafales, leurs voix s’élevèrent en un gémissement éperdu,—voix chevrotantes de vieux mêlées à des voix cristallines ou nasillardes de femmes et d’adolescents.

Les vieux geignaient: