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Pâques d'Islande

Chapter 9: I
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About This Book

A coastal Breton hamlet provides the frame for a collection of vivid recollections by fishermen about long cod-fishing voyages to northern waters. A narrator records the physical hardship of the banks, shipboard routines and the informal liturgical role performed aboard vessels, along with tales of funerary customs, work songs, and pervasive superstitions. Interwoven sketches evoke island sanctuaries, windswept landscapes, and retired seamen who keep memory alive, presenting how faith, oral tradition, and the sea combine to shape communal identity through lyrical, ethnographic observation.

Eun Douè hepken adori[1].

Il n’y a pas, que je sache, d’air plus ample et plus majestueux. Tant que dura la manœuvre, je chantai. «Superbe!» me dit le commandant, quand je descendis de la mâture. Même d’en bas ils avaient tout saisi. J’avais triomphé du sabbat des vents et de la mer. Et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que presque aussitôt la bourrasque, dépitée sans doute, rebroussa chemin...

A Islande, il m’arrivait rarement de chanter. Je vous en ai dit la raison: au milieu de ces grands silences polaires, on a comme peur de sa propre voix. Et puis, beaucoup prétendent que cela porte malheur, qu’on attire la mort. Ceux de ma bordée, au moment de nous affaler sur nos couettes, me suppliaient souvent:

—Jean-René, dis une chanson de chez nous qui nous fasse, en dormant, rêver du pays.

Je cédais quelquefois et, avant de dégringoler moi-même dans le puits des songes, je leur fredonnais la «sône» des Filles de Lannion ou la complainte des Goémonniers.

Mais chanter dehors, sur le pont, à pleine voix?... Je me tournai vers mon frère, comme pour lui demander conseil.

Il était assis sur le plat-bord, les jambes pendantes, cramponné d’une main à la drisse du grand mât... Dans le branle-bas de la matinée, je n’avais guère eu le loisir de faire attention à lui... Sa pâleur me frappa. Sous la mince couche de hâle qui recouvrait ses traits jeunes, il avait la mine verdâtre d’un noyé... Une angoisse me prit. Et sans doute la lut-il dans mes yeux, car, raidissant sa taille courbée, il se mit à rire et dit avec enjouement:

—Voyons, ne te fais pas prier, Jean-René... Puisque pourtant c’est Pâques, tu nous dois au moins un alleluia.

Ses joues, en parlant, s’étaient colorées. Les autres firent chorus avec lui:

—C’est ça, oui, un alleluia.

—Tiens, continua Guillaume, il y a un cantique de Pâques... c’est en latin et je ne sais plus par quels mots cela commence... mais, si tu te rappelles, on nous racontait, quand j’étais petit, que c’étaient les anges qui l’avaient inventé et que, durant tout le temps qu’on mettait à le chanter, il y avait trêve pour toutes les douleurs, en ce monde-ci et dans l’autre, même pour celles des damnés.

—Tu veux dire l’O filii et filiæ?...

—Précisément... Vas-y, Jean-René. Lance-nous ça de la belle manière. Qu’on t’entende, si possible, jusque là-bas. Ça leur fera plaisir comme à nous.

Il montrait les silhouettes lointaines des navires de pêche mouillés à l’horizon.

—Oui, appuya le capitaine, fais honneur à la Miséricorde!

J’oubliai tous mes scrupules, et, debout sur un rouleau de filin, j’entonnai l’hymne puissante et douce de la Résurrection. Ma voix monta, extraordinairement vibrante, dans l’air quasi vierge de ces régions vouées à un silence éternel. La plupart des camarades, mon frère lui-même, s’étaient mis, dès les premières notes, à m’accompagner en sourdine. Peu à peu, je m’exaltai. Je me sentais comme soulevé par des ailes dans l’espace; une sorte d’ivresse me gagnait; c’était comme si toutes les musiques de Pâques eussent chanté en moi. J’en étais à ce passage: «Vide, Thomas, vide latus...» Vous verrez, il est marqué d’une croix dans mon livre... Tout à coup, un cri vers tribord, un cri que j’entends encore, après dix-neuf ans:

—Jean-René! Ton frère qui perd son sang!...

—Malheur de Dieu!

Je ne fis qu’un bond jusqu’à Guillaume. Il était toujours accroupi sur le bordage, mais il avait lâché la drisse, et, de chaque côté, un pêcheur le soutenait par l’aisselle. On voyait, sous son tricot, se gonfler des espèces de vagues qui s’échappaient en flots de sang par ses narines et par ses lèvres. Ses genoux, ses bottes en étaient inondés, et il y avait sur le pont une flaque rouge, comme si l’on eût éventré une cinquantaine de morues à cette place. J’allais le saisir à bras le corps, pour l’emporter je ne sais où, ailleurs, dans la pensée que cela le soulagerait. Il m’écarta du geste, murmura entre deux vomissements:

—Laisse... laisse... il faut que ça sorte...

Nous nous étions tous serrés en groupe en face de lui, aussi livides que lui-même, et nous restions là, hébétés, sans une parole, à le regarder. Je cherchai des yeux le capitaine: il était précipitamment descendu à la cabine et reparut tenant un verre à demi plein d’une liqueur foncée.

—Si tu pouvais avaler ça, Guillaume, ça te remettrait le cœur... c’est du tafia... du vrai!

Mon frère étendit la main, mais il tremblait trop.

—Versez-le-moi dans la bouche, fit-il.

On dut attendre que les hoquets fussent moins fréquents. Quand le breuvage eut passé, il dit, avec un soupir d’aise:

—Ça va mieux... c’est comme si j’avais bu du soleil des Iles.

Il s’essuya la figure du revers de sa manche, pour enlever les caillots qui poissaient les boucles frisées de sa barbe, et prononça d’un ton moitié comique, moitié navré:

—Il a tout de même un sale goût, le sang de l’homme.

Je lui demandai:

—Tu ne veux pas te coucher?

—Si bien! répondit-il; vous finirez la fête sans moi... Je ne vaux pas deux sous.

—Il sera mieux dans ma cabine, intervint le capitaine. Il y a un cadre et un matelas qui ne servent à personne... Conduis-le, Jean-René.

Guillaume déclara qu’il n’avait pas besoin d’aide. Il était comme honteux de ce qui lui arrivait, de se sentir faible presque autant qu’une femme au milieu de tous ces gaillards robustes, forts comme des arbres, dont les physionomies marquaient, devant sa souffrance, une pitié mêlée de stupeur. Il se raidit pour traverser le groupe, mais ses jambes chancelaient sous lui, et le balancement du navire le faisait tituber ainsi qu’un homme ivre. Quand nous fûmes seuls dans la cabine, sa première parole fut:

—Faut-il que je sois chiffe!

J’eus toutes les peines du monde à lui tirer ses bottes: il avait les pieds enflés. Une fois sur le dos, il feignit de plaisanter:

—On n’est pas mal du tout ici... Un lit de riche, mon cher... De la laine cardée!... C’est si moelleux que ça vous donne sommeil. Je vais rêver que je suis capitaine.

Je pliai sa veste en quatre et la glissai sous sa tête, en guise d’oreiller, puis je le drapai dans une couverture. L’installation terminée, il me dit:

—Tu sais, Jean-René, j’entends qu’on ne s’occupe pas de moi davantage... Remonte là-haut et amuse-toi...

—Mais si les vomissements te reprennent?

—Ne crains rien, j’appellerai.

Comme je mettais le pied sur l’échelle, il me cria:

—Tu me diras si l’andouille est bonne. Il y en a une dans le frichti.

IV

Le capitaine avait donné des ordres au mousse, dès la veille, pour que le repas fût digne de la fête qu’on célébrait. Je trouvai les camarades en train de casser le biscuit dans les assiettes d’étain, car on devait commencer par de la soupe d’oing, si chère aux estomacs bretons. Tout le monde en parlait, depuis le matin, de cette soupe, et du rata de pommes de terre au lard, et de l’andouille surtout:—«Une andouille superbe, mes amis, avait annoncé le capitaine; du pays de Guingamp, où on les fait si drues!...» C’est chose rare qu’une bombance à Islande. A l’ordinaire, on mange n’importe quoi, chacun dans son coin, le plus souvent sans s’interrompre de pêcher. Une croûte, un morceau de salaison, une gorgée d’eau qu’on va boire à la tonne, c’est tout le menu. Aussi exultions-nous par avance à l’idée du régal promis, de cette agape pascale faite en commun et que rien ne nous empêcherait de prolonger à plaisir, en propos d’hommes gais, la pipe à la bouche, en histoires de toutes sortes, en chansons. Et même, au cours de la messe, plus d’un avait dû être distrait dans ses dévotions par les odeurs venues de la cambuse, par les gros flocons de fumée noire qu’elle exhalait à plein tuyau vers le ciel... Au pays d’exil, dans ces mers tristes, il n’est point de petites joies.

Mais moi, la mienne était maintenant gâtée. L’accident arrivé à mon frère, d’une manière si brusque, m’avait bouleversé tout l’être. J’étais moulu comme si j’avais fait une chute du haut de la mâture. Rien ne me disait plus.

J’allai cependant prendre ma place parmi les autres. Ils s’étaient rassemblés sur l’arrière, où une voile, jetée en travers par-dessus le gui d’artimon, avait été arrangée en forme de tente. Eux non plus ne se sentaient pas l’esprit très gaillard. Je vis à leurs yeux qu’ils étaient préoccupés, inquiets.

—Comment va-t-il, Jean-René? s’informa le capitaine.

—Il a meilleure mine. Il ne se plaint pas. Son seul désir est que sa maladie ne vous trouble point. Il m’a défendu de rester auprès de lui et prétend n’avoir besoin que de repos.

—Moi, énonça Garandel, je suis persuadé qu’il en réchappera.

—C’est à souhaiter pour lui et pour nous, fit Désiré Kerneur, un ancien Terre-Neuvat, que nous avions surnommé le «Vieux flétan».

Il ne s’expliqua pas davantage, mais nous l’entendîmes tous à demi-mot. Cela signifiait que si mon frère venait à trépasser au cours de la campagne, ce serait un mauvais sort jeté sur la Miséricorde. Le malheur est comme les rats: il suffit d’un seul pour qu’il en éclose bientôt une nichée. Et, quand un Islandais décède sur les lieux de pêche, c’est une tradition que toute sa bordée ne tarde pas à le suivre. J’ai vu le fait se produire: dix hommes fauchés en trois jours. Il en restait un de la série, le onzième; la mort paraissait vouloir l’épargner, mais, affolé, il alla de lui-même au-devant d’elle et, pour couper court à ses angoisses, se laissa couler dans la mer. Que Dieu lui fasse paix!...

Le mousse avait trempé la soupe. Chacun se mit à manger, assis sous l’abri de toile, les jambes croisées à la façon des tailleurs. Et peu à peu les visages s’éclaircirent. Le capitaine ayant fait circuler une bouteille d’eau-de-vie, les idées noires commencèrent à se dissiper. On but à la santé de Guillaume.

Garandel dit:

—Je suis d’avis qu’on lui garde sa part du fricot. Vous verrez que le gars va se réveiller avec la faim... Ah! que non, qu’il ne l’a pas pêchée, sa dernière morue!... Croyez-moi, ne soyons en peine de rien et laissons porter vent arrière!

C’était un gai matelot que ce Garandel. Il avait une figure rose comme une jeune fille et des yeux bleus aussi doux que ceux d’un enfant. Il passait pour être un peu court d’esprit, mais nous n’en étions que plus gentils avec lui, car la présence d’un innocent porte bonheur et ils ont, dit-on, une divination des choses refusée au commun des mortels. Sa confiance nous gagna tous: il parlait avec une telle certitude que nous nous sentîmes rassurés. L’apparition de l’andouille, dans un nuage de fumée odorante, contribua encore à rendre à l’équipage sa belle humeur; elle fut saluée d’un triple hourra. Adieu les craintes! Adieu les soucis! A respirer le parfum poivré de ce mets de chez nous, toute notre allégresse nous revint. L’Islande même, Seigneur! que nous en étions loin! Voici que nous nous imaginions attablés à quelque festin de pardon, sur la côte d’Armor, en avril, après carême, alors qu’aux poutres des granges, dans les fermes, pendent les cadavres sans tête des porcs fraîchement tués... Les ménagères, les filles de la maison vont et viennent, le rebord de leur jupe retroussé par devant, sous le tablier. Les jouvenceaux, en bras de chemise, font leur office d’échansons... Nous revîmes tout cela par la pensée. La grand’voile, tendue sur le gui, ajoutait à l’illusion, nous rappelait la tente qu’on dresse en plein air dans le champ le plus voisin du logis, pour servir de salle de banquet. Et il n’était pas jusqu’au ciel lui-même, jusqu’au pâle ciel du septentrion, qui ne se fût paré pour la circonstance d’un éclat inaccoutumé. La mer faisait un bruit léger, intermittent, comme un souffle de brise, l’été, dans les feuilles.

On causait avec animation maintenant; et, naturellement, la conversation roulait sur le pays. Les gens mariés plaisantèrent les garçons sur leurs bonnes amies. On arrangea des noces pour le retour, en septembre. Cependant on buvait ferme. L’andouille avait excité les soifs et le capitaine ne cessait de répéter:

—Pâques n’arrive qu’une fois l’an... Il faut se réjouir comme de vrais chrétiens!

Il prêchait d’exemple, et les autres ne se faisaient pas prier pour l’imiter. Le nombre fut grand des bouteilles qu’on vida de la sorte, brunes fioles de vin de France achetées à Bordeaux en y allant charger du sel. Une ivresse lente se répandait de proche en proche. Chez plusieurs, les yeux devenaient petits et brillants. Un saleur, qui avait été à la guerre de Chine et qui en reparlait constamment dès qu’il était gris, entreprit de nous raconter des histoires biscornues sur une jeune fille de là-bas dont le souvenir le hantait. Mais il bredouillait, la langue épaissie. On avait fait silence, soi-disant pour l’écouter, en réalité parce que nous avions épuisé d’un coup tous les sujets d’entretien. Ça ne dure jamais longtemps, une causerie d’Islandais, même un jour de fête. Chacun s’abandonnait à une songerie vague où passaient des images d’ailleurs, des choses de Bretagne, des arbres, des clochers, des toits moussus, des figures d’enfants et de femmes. Seul, le saleur s’obstinait dans son récit auquel il n’y avait plus que lui à s’intéresser... La fumée des pipes ondulait comme un brouillard.

J’avais bu presque autant que les camarades, mais j’avais gardé la tête libre. De temps à autre, je tendais l’oreille du côté de la cabine, guettant un appel, prêt à me lever au premier signe. Or, comme je me retournais ainsi, peut-être pour la vingtième fois, voilà que j’aperçus Guillaume à quelques pas de nous, debout et qui nous regardait, les mains dans les poches, la jambe droite en avant, l’épaule gauche appuyée au grand mât. Il était très pâle encore, mais son visage était plus calme, plus reposé; ses lèvres souriaient, et il semblait qu’il y eût une légère moquerie dans son sourire. Sa belle barbe blonde, aux frisures fines, rayonnait sur son tricot de laine bleue, dans la clarté de cette pure après-midi polaire; il avait dû la nettoyer avec soin, car il n’y restait plus trace de sang figé.

Vous pensez si je poussai une exclamation joyeuse, en le montrant du doigt à mes compagnons.

—Garandel avait raison, fit le capitaine: hourra pour Garandel!

Tous, ils voyaient mon frère comme moi-même, distinctement. Le «Vieux flétan» lui cria de sa voix bourrue:

—Eh bien! est-ce que tu vas demeurer planté là? Qu’est-ce que tu attends?

Et Garandel ajouta:

—Sans moi, tu sais, tu te serais brossé le ventre... Mais, j’ai exigé qu’on te réserve ta part... Viens donc!

Lui, cependant, ne bougeait pas, continuait à fixer sur nous ses prunelles couleur d’eau sombre et à sourire d’un air bizarre.

—Est-ce qu’il va longtemps se ficher de nous? grommela le capitaine d’un ton moitié gai, moitié furieux... Si je me dérange pour t’aller chercher, mon gaillard, je te promets!...

Hervé Guyader avait le geste aussi prompt que la parole: déjà il marchait vers mon frère, en balançant son grand corps un peu alourdi par la boisson. Sa carrure puissante nous masquait Guillaume. Quelqu’un dit:

—Gageons qu’il va le prendre dans ses bras comme un moussaillon.

Nous nous apprêtions à rendre à mon frère nargue pour nargue, mais l’envie nous en passa vite. Le capitaine n’avait pas fait dix pas que, subitement, il s’était arrêté. Nous le vîmes se retourner d’un mouvement brusque: il était blême, ses mains tremblaient; c’est à peine s’il eut la force d’articuler:

—Il n’y a plus de Guillaume... il a disparu...

Et, en effet, le pont était désert: au pied du mât, il n’y avait personne. Nous nous regardâmes les uns les autres, épouvantés; une sueur perla sur nos faces. Nul de nous ne prononça le mot d’intersigne, mais c’était bien la chose, à n’en pas douter... Le capitaine avait rejoint notre groupe; il chancelait sur ses jambes: la poigne invisible de la peur serrait à la gorge ce rude homme qui, cent fois, d’un cœur impassible avait bravé les pires morts.

—Jean-René, murmura-t-il à voix basse, d’un ton presque suppliant, c’est à toi d’aller voir... Ceci n’est pas naturel... Il vaut mieux que ce soit toi... Tu comprends, c’est ton frère.

Comment je parvins jusqu’à la cabine, comment j’y descendis sans me rompre le cou, dans quel état d’esprit j’étais à cette minute affreuse de ma vie, je ne saurais vous le dire. Il y a là comme un trou dans ma mémoire. Je me souviens seulement que ma tête sonnait ainsi qu’une enclume où deux forgerons battent le fer... Je fus quelque temps avant d’y voir clair dans l’étroit logis, au sortir de la lumière du dehors. Enfin, je distinguai la forme de mon frère. Il me tournait le dos, le visage contre la cloison du navire. Je me mis à genoux près du lit, et je l’appelai doucement:

—Guillaume!... Guillaume!...

Étendre la main, le toucher, je ne l’osais pas, de crainte de le sentir raidi, glacé peut-être... Oh! cette angoisse! cette oppression! je haussai la voix:

—Guillaume!... au nom de Dieu!

Un gémissement faible me répondit. Il vivait encore!... Je vis qu’il essayait de changer de côté; je me penchai à l’intérieur de la couchette pour lui venir en aide. Les vomissements avaient dû le reprendre, car, lorsque je me reculai, mes bras étaient couverts de sang et tout le matelas en était souillé... Hélas! mon pauvre frère n’était plus que l’ombre de lui-même. La mort le travaillait en dedans: une couple d’heures avaient suffi pour vider sinistrement ce corps jeune que j’avais connu si beau, si souple, et comme doré par les soleils des mers chaudes, avant les funestes jours d’Islande... Des flots de larmes me gonflèrent les paupières mais je les retenais de couler.

—Qu’est-ce qui pourrait te faire plaisir, Lommic? lui demandai-je, en lui donnant le diminutif tendre par lequel notre mère avait coutume de le désigner.

Ses yeux allèrent à la bouteille de tafia que le capitaine avait laissée sur la table. Je lui en versai quelques gouttes entre les lèvres. Il poussa un soupir de soulagement, et, m’attirant à lui:

—Sur le pont! balbutia-t-il... Je veux de l’air... j’étouffe ici.

Je ne fis qu’un saut à l’échelle et je criai par l’écoutille:

—Ohé! vous autres, un coup de main, s’il vous plaît!

Ils accoururent tous. J’expliquai la chose au capitaine.

—C’est bien, dit-il; ne le contrarions point. Il n’y a qu’à le hisser, matelas et tout. Avec ton assistance, je m’en charge.

Il avait recouvré sa présence d’esprit, il commandait comme à la manœuvre.

—Je n’avais qu’une terreur, me confia-t-il à l’oreille: j’étais convaincu que tu allais le trouver mort.

—Il n’en vaut guère mieux, répondis-je.

Cet hercule de Guyader n’avait pas seulement la force, il avait aussi la dextérité. Le déménagement fut accompli en un clin d’œil, tranquillement, sans un accroc, sans une secousse. Nous transportâmes le malade sur l’arrière, à l’endroit où, peu d’instants auparavant, nous avions été troublés de façon si étrange par une apparition de lui qui n’était que son fantôme. Le mousse achevait de ramasser les débris du repas, de balayer la cendre des pipes, de nettoyer sous les chiqueurs.

Je m’accroupis sur les planches auprès de Guillaume. Les autres s’écartèrent, firent mine de s’en aller flâner le long des bordages, pour me laisser seul avec lui. Il respirait plus librement et, la bouche entr’ouverte, semblait boire l’air avec avidité.

C’était déjà l’heure du soir, en ces pays d’extrême nord, si lents à s’éclairer, mais qui gardent aussi, jusque dans leurs crépuscules, un rayonnement mystérieux. Le ciel avait revêtu des teintes violettes. La silhouette du navire agrandie, se prolongeait à notre droite sur la mer. Le vent fraîchissait et des formes de nuages commençaient à se mouvoir sur les lointains assombris. Je tenais une des mains de mon frère; elle était chaude et moite. Il regardait au-dessus de lui, fixement, comme si là-haut, dans les profondeurs désertes du firmament, il se fût passé quelque chose,—quelque chose de visible pour lui seul. Soudain ses yeux brillèrent, il murmura:

—Jean-René... des oiseaux!

Un vol de points noirs arrivait sur nous, en effet, venant du couchant, de la partie la plus éclairée du ciel,—des mergues sans doute ou encore des bruants des neiges. Ils jetaient de petits cris monotones, pareils à des vagissements de nouveau-né. Quelques-uns, les plus las, se posèrent un instant sur l’étai de misaine, puis reprirent leur chemin vers le pôle, du côté d’où montait la nuit.

Leur vue parut avoir ranimé Guillaume. Il se parlait à lui-même, maintenant, se racontait je ne sais quoi, une de ces histoires inintelligibles pour les vivants, où s’absorbent les moribonds aux approches du moment suprême... Brusquement, il interrompit ce colloque intérieur, et, me dévisageant avec une expression de tendresse qui ne lui était point coutumière, il articula de sa voix naturelle, presque sans effort:

—Tu n’as pas trop de chagrin, n’est-ce pas, Jean-René?

—J’ai du chagrin de penser que tu souffres.

—C’est ce qui te trompe: je ne souffre plus... Le mauvais quart d’heure est franchi; désormais tout ira bien.

Je crus que, réellement, il se sentait mieux, que l’espoir de guérir lui revenait avec la vie. Il me pria de lui laver la figure. Je criai au mousse de m’apporter une écuellée d’eau tiède... Quand ce fut fait, quand j’eus lissé les poils soyeux de sa barbe, il reprit:

—Hèle le capitaine. J’ai deux mots à lui dire.

Hervé Guyader accourut, s’agenouilla et, d’un geste machinal, se découvrit comme au chevet d’un agonisant. Grande fut sa surprise de voir avec quelle aisance calme, un peu lente, mon frère s’exprimait.

—J’ai une grâce à vous demander, capitaine... A quelle distance sommes-nous de la terre?

—A cinq milles environ.

Je songeai: «Il a sans doute l’intention de se faire débarquer, d’entrer en traitement à l’hospice de l’île.» Et ce fut aussi, je suppose, l’idée du capitaine, car il s’empressa d’ajouter:

—Nous t’y transporterons, si tu le désires; mais ne crains-tu pas que la traversée, dans l’état de faiblesse où tu es...

Guillaume sourit doucement:

—Rassurez-vous, capitaine, dit-il. L’heure est proche où je ne sentirai plus rien, ni tangage, ni roulis... Seulement, voilà... il me serait désagréable de m’en aller où vous savez par le chemin des morues... Et puis, c’est à cause de ma mère: ce lui sera une consolation dans son deuil de penser que son fils Lommic a, dans un coin d’Islande, son lit de quatre planches et sa tombe. Jean-René lui dira où l’on m’aura mis; elle saura où me situer, quand elle récitera les De profundis du soir: «Prions pour l’âme de Guillaume qui est à Reikiavik!...» Capitaine, promettez-moi que je ne serai pas jeté à la mer, cousu dans le sac des abandonnés!

Il avait débité tout cela d’une haleine... Hervé Guyader et moi, nous demeurions comme pétrifiés.

—Me promettez-vous, capitaine, répéta-t-il.

Le capitaine lui serra la main entre les siennes et balbutia:

—Quoi qu’il advienne, oui... par mon plus grand serment... il sera fait selon ton vœu.

Et, pour ne pas laisser à son émotion le temps de crever, il se leva précipitamment, s’enfuit.—Moi je n’avais pas été capable de maîtriser mes sanglots. Une marée de navrement me gonflait le cœur: il fallait que ça débordât... Guillaume, lui, s’était tourné vers l’île, vers la mystérieuse Islande qui semblait là-bas, du côté de l’est, avec ses glaciers encore blancs dans l’ombre, un immense navire sous voiles, le navire fantôme, le purgatoire triste des marins disparus...

—Lommic, lui dis-je à travers mes larmes, en me penchant sur lui, ça n’est pas vrai, n’est-ce pas? tu ne vas pas t’en aller ainsi?

Il resta un moment sans répondre. Sa respiration faisait dans sa gorge le bruit du vent dans les cordages. Enfin il put parler:

—Tu es une espèce de prêtre... Entends mes péchés, pour que le recteur de chez nous les apprenne de ta bouche et qu’il m’absolve.

Il ferma les yeux et, les mains jointes, se mit à se confesser. Je l’aidai à faire son acte de contrition. Il répétait après moi les mots du catéchisme avec un air de soumission craintive, d’une voix un peu hésitante, comme un enfant. Quand ce fut fini, il soupira:

—Il était temps... les jambes sont glacées.

Je lui proposai de descendre chercher une autre couverture. Il ne voulut pas. De grands frissons le parcouraient,—muettes haleines de la mort. Il prononça très bas, comme en rêve:

—Le soir de Pâques... n’oublie pas, Jean-René...

Il s’arrêta, épuisé. Ce furent ses dernières paroles. Dans ses yeux dilatés ses pupilles nageaient, comme fondues. Tout à coup il se dressa sur son séant, étendit les bras comme pour saisir quelque chose, puis retomba en arrière, en poussant un cri sauvage, un cri de bête blessée, qui retentit d’un bout du pont à l’autre et s’alla perdre au loin dans le silence épouvanté de la nuit.

C’était sa jeunesse, il faut croire, c’étaient ses vingt-cinq ans qui s’indignaient de mourir.

 

Deux de ses habituels voisins de pêche m’aidèrent dans sa toilette funèbre. Quand nous l’eûmes mis à nu, son corps nous apparut tatoué de dessins bizarres; parmi des entrelacs de fleurs des pays chauds, des noms se lisaient écrits avec des encres diverses et restés si frais qu’on eût dit que le pointillé datait de la veille,—des noms de femmes étrangères, aimées au hasard des rencontres, durant ces nuits dont il m’entretenait le matin même, les nuits de l’autre côté du monde, les nuits légères, douces comme de la soie... Et voici que cette poitrine de jeune homme, où tant de souvenirs étaient gravés, évoquant des terres si lumineuses, on la coucherait tout à l’heure au pays des glaces, dans la sombre Islande, si loin du vrai soleil, si loin des hamacs de la sieste sous les caroubiers!...

Le capitaine, qui était descendu consigner le décès sur le livre de bord, remonta portant un paquet de chandelles.

Nous traînâmes le matelas au fond de l’espèce de tente improvisée à l’abri de laquelle nous avions dîné, quelques heures auparavant, et, après l’avoir recouvert d’un ballin[2] de laine blanche, pour dérober les taches de sang qui s’y étalaient humides encore, nous y couchâmes le cadavre revêtu de ses habits de pêche et enveloppé dans son ciré des gros temps. Nous n’avions pas de crucifix à lui mettre dans les mains.

—Si nous y mettions mon bouquet de buis? proposa Garandel.

Nous n’avions pas de chandeliers: on prit des pommes de terre, on y creusa un trou, et l’on y plaça les chandelles dont la longue flamme jaune, protégée du vent par la voilure, promena comme un reflet de vie sur les traits souriants et reposés du mort.

Car il souriait, oui, et de ce sourire un peu ironique, déconcertant, que nous avions vu tantôt à son intersigne, au pied du grand mât. Désiré Kerneur ne put se retenir d’en faire l’observation. Et, comme tantôt aussi, sa barbe, sa jolie barbe de blondin frisé, brillait d’un éclat doré sous la lumière. Avec sa mine dédaigneuse, il avait un air de nous dire:

—En vérité, vous êtes des sots de me plaindre. J’en ai fini avec votre métier de chien, avec vos misères farouches, avec vos exils forcés où les joies mêmes sont tristes. Je n’ai plus souci ni des fantaisies de la morue ni de celles de la mer. Je suis au port. Pour rien au monde je n’échangerais mon destin contre le vôtre...

Derrière lui, un peu au-dessus de sa tête pâle, dans l’ombre, la roue du gouvernail, abandonnée à elle-même, oscillait faiblement à droite et à gauche, au gré des ondulations paisibles de la houle... Un de l’équipage jeta dans le silence:

—Sur vingt-deux que nous étions hier, celui-ci est fixé... Savoir quel genre de trépas nous est réservé, à nous autres?

Le capitaine répondit:

—La volonté de Dieu est grande.

Puis, m’interpellant:

—Ta besogne de sacriste aura été dure aujourd’hui, Jean-René... Il convient cependant que ce soit toi qui dises les prières des morts. Nous y assisterons tous. Après, tu pourras descendre dormir. Les hommes s’arrangeront entre eux pour faire le quart auprès du cadavre, trois par trois, jusqu’au moment d’appareiller.

—Oh! capitaine, répliquai-je, il me serait impossible de fermer l’œil. Je passerai la nuit sur le pont.

Qu’elle fut longue et triste, cette nuit! De temps à autre, je m’assoupissais, malgré moi, vaincu par l’abattement, par la fatigue, et je faisais alors des rêves étranges: je voyais des chemins ombragés d’arbres inconnus; au milieu de la chaussée, mon frère était étendu, les coudes repliés sous la nuque. Des femmes le bonjouraient au passage dans une langue qui n’était ni du latin, ni du français, ni du breton, mais que je comprenais néanmoins; l’une après l’autre, elles lui disaient la même phrase qui signifiait: «Eh bien! beau fainéant, tu n’entends donc pas la messe de Pâques qui sonne?» Lui se contentait de sourire, et elles s’en allaient; à leurs oreilles, des diamants étincelaient comme des étoiles... Et voilà qu’il n’y avait plus de chemin ni d’arbres, mais une plaine de neige, d’une désolation infinie, plantée seulement de croix noires, toutes semblables et sur lesquelles aucun nom n’était inscrit; j’errais en compagnie de ma mère parmi ces croix; devant chacune elle me demandait: «Est-ce celle de Lommic, Jean-René?» Et moi, je ne me souvenais plus; je cherchais, je cherchais, fou d’angoisse, et je ne trouvais pas... Trois, quatre fois de suite, j’eus le même cauchemar. Les camarades, m’entendant geindre, me réveillaient:

—Ne t’endors pas... Le froid te prendrait.

Ils me tendaient la gourde d’eau-de-vie que le capitaine avait mise à notre disposition, j’y trempais les lèvres et nous nous remettions à réciter à mi-voix des De profundis.

Les équipes se succédaient de deux heures en deux heures, pour le quart funèbre; et rien n’était plus lugubre que ces allées et ces venues, avec le bruit des sabots cloutés, aux tiges de cuir, résonnant sur le pont, tandis qu’autour de nous, dans l’espace infini, flottaient les grands silences arctiques, encore plus mystérieux que de coutume et plus terrifiants.

Enfin une blancheur se montra vers l’est. Bientôt on put distinguer le gris du ciel du gris des eaux. Quelle différence entre l’aube merveilleuse qu’il m’avait été donné de contempler la veille et ce matin blême, ce matin de deuil où le soleil, blafard et vitreux, semblait l’œil convulsé d’un mort!...

Debout au gouvernail, le capitaine criait déjà ses ordres pour l’appareillage. Les poulies grincèrent, les voiles claquèrent en se déployant, et la Miséricorde, que ses ancres de fond ne retenaient plus, après avoir, comme nous disions, flairé la mer, courut droit devant elle, l’étrave haute, persuadée peut-être, la chère âme, qu’on la ramenait vers les cales de radoub et le tranquille hivernage dans les bassins bretons... Nous faisions cap sur Reikiavik.

V

Ce n’est pas tous les capitaines qui se seraient comportés envers un matelot avec la générosité que montra Hervé Guyader pour mon frère. Dieu me préserve de médire d’aucun d’eux: en trente ans de pêche, j’en ai pu connaître beaucoup de bons et beaucoup de mauvais; peu eussent consenti, comme celui-ci, à perdre une seconde journée de pêche et à quitter un des grands chemins de la morue, qu’on risquait fort de ne pas retrouver, tout cela pour obéir au vœu d’un mourant à qui ne l’unissait aucun lien de famille et qui n’avait droit qu’à la sépulture commune des décédés en mer, au sac de toile, à la planche à bascule et au Requiescat in pace prononcé sur le plongeon suprême.—Pauvre Hervé Guyader! Il faut croire que la mer ne lui pardonna point de lui avoir dérobé cette proie. Six ans plus tard, quand la Reine-des-Anges, sur laquelle j’avais fait la campagne, aborda au quai de Tréguier, les premiers mots du douanier de service furent pour nous apprendre que, depuis fin juillet, on était sans nouvelles de la Miséricorde. Nous nous rappelâmes qu’à cette date nous avions, en effet, essuyé un coup de gros temps. La Miséricorde avait dû sombrer corps et biens. Je m’enquis des hommes qui la montaient. Dans la liste, outre le capitaine, figuraient deux des compagnons qui m’assistèrent auprès de Guillaume: Mathias Garandel, l’homme au buis, et Désiré Kerneur, l’ancien Terre-Neuvat. Dieu ait leurs âmes!...

Arrivés en baie de Reikiavik, nous mîmes la chaloupe à la mer et nous y descendîmes le cercueil. C’était Kerneur qui l’avait fabriqué, ce cercueil, avec des bouts de planches destinés à la réparation du navire en cas d’avaries. On avait eu le soin de l’entourer d’une corde solide, de crainte qu’il ne vînt à se disloquer dans le transbordement. Une croix aussi avait été faite, puis passée au goudron, et j’y avais tracé en lettres blanches cette inscription très simple:

GUILLAUME KERELLO, DE PLOUGUIEL
VINGT-CINQ ANS

Six bâbordais prirent place dans l’embarcation, trois de chaque côté de la bière, pour ramer; le capitaine, à l’arrière, tenait la barre; moi, je m’étais accroupi sur l’avant et, mon eucologe à la main, je débitais à voix basse les dernières oraisons.

Il faisait encore presque un temps de Bretagne, ce jour-là, mais de Bretagne brumeuse et grise, de Bretagne d’hiver. Nulle apparence de soleil. Le ciel semblait se fondre dans la mer en un brouillard léger comme une mousseline. Les énormes promontoires, entrevus au travers, nous faisaient l’effet d’être ces gigantesques murailles du monde, dont il est parfois question dans nos légendes et derrières lesquelles, dit-on, fleurissent les mystérieux jardins de la mort... Ce fut une navigation singulière; je n’y songe jamais sans un frisson. Vous avez ouï parler de la Barque des Ames,—Lestr an Anaôn,—qu’on voit voguer sur nos côtes, la nuit, chargée à couler bas, et dont les passagers, à qui les hèle, ne répondent que par des amen. Tels, nous allions, dans un murmure de prières. Les hommes ramaient avec précaution, gênés qu’ils étaient dans leurs mouvements, et aussi à cause des écueils qui hérissent la baie. Si la poignée d’un aviron venait, par hasard, à heurter la bière, nous tressautions, troublés comme par un bruit surnaturel. Bientôt nous n’aperçûmes plus de la Miséricorde que sa mâture: celle-ci, dans l’éloignement prenait des proportions fantastiques: on eût dit le spectre d’une croix immense surgie du sein des eaux... De temps à autre, sur le chemin que nous suivions, se montraient des roches élevées, des îlots de pierre, aux parois verticales et lisses, pareils à des ruines; leurs cimes étaient garnies d’eiders, perchés sur un rang, qui nous regardaient de leurs yeux presque humains, en ouvrant et refermant leurs grandes ailes blanches...

Il était environ midi, quand nous accostâmes à Reikiavik. Le cercueil fut débarqué sur le quai, et nous restâmes autour, à le garder, tandis que le capitaine allait demander aux autorités de la ville la permission de l’inhumer et prier le fossoyeur public de creuser la tombe. Nous demeurions là, plantés sur nos jambes, immobiles, nos «suroîts» rabattus, l’air morne et embarrassé tout ensemble... Je connaissais Reikiavik pour y être venu deux ou trois fois en bordée, une année que nous avions été cernés par les glaces et qu’on pouvait s’y rendre comme en promenade, sur les flots gelés. Mais je n’en avais retenu que des images d’entre gin et brandy, une confuse vision de tables, de tonneaux cerclés de cuivre, de servantes de bars, rougeaudes, coiffées de noir comme les femmes de Sein, avec des cheveux nattés qui leur pendaient dans le dos, et une grosse voix de matelots enroués,—cela dans une atmosphère de fumée, sentant le tabac, l’alcool, l’huile, et surtout la fiente d’oiseaux dont les habitants se servent pour faire du feu... Oh! qu’elle me semblait lugubre et renfrognée, à cette heure, la triste ville des fiords, la ville sans joie, sans lumière, sans arbres, comme toute nue sous un ciel plombé, et si sombre avec ses maisons de bois, plus moisies que les goélettes retraitées qu’on laisse, chez nous, à pourrir dans les ports! Par-dessus les toits, dans la brume, pointait un clocher, ou plutôt une guérite... Je pensai à notre tour de Plouguiel, à son carillon du dimanche, aux frênes du cimetière où nichent des ramiers et à l’ombre desquels Guillaume eût été si bien!... Alors, à l’idée que nous l’enfouirions ici, dans ce sol étranger, aux extrêmes confins et presque en dehors de la terre chrétienne, j’eus le cœur à ce point navré que, si ce n’avait été par respect pour son dernier vœu, j’aurais, je crois, poussé du pied son cercueil, oui, je l’aurais poussé à la mer, et je lui aurais dit:

—A la garde de Dieu, mon frère!... Quelque part que la vague t’emporte, tu y seras mieux et plus près du paradis qu’en ces parages de désolation.

Non loin de nous, sur la marine, se dressait une baraque surmontée du drapeau danois. Un vieux à casquette galonnée—probablement une espèce de maître de port—qui nous dévisageait du seuil, depuis quelques instants, vint à nous et nous demanda en français:

—Qu’est-ce qu’il y a dans ce coffre?

—Un mort, répondit Garandel.

L’homme se découvrit, salua, puis nous désignant la baraque:

—Mettez-le là, si vous voulez, en attendant, et abritez-vous.

Ce n’était pas de refus. Le brouillard, plus dense, commençait à pénétrer nos vêtements, sous nos cirés, et des filets d’eau glacée dégoulinaient le long de nos jambes. Dans la cahute, un poêle ronflait. Nous pûmes nous chauffer, assis sur un banc. Le vieux à casquette avait repris la conversation; il nous raconta qu’il avait fait en France un séjour de deux ans; puis il m’interrogea sur mon frère, sur la maladie qui l’avait tué, et, comme je m’enquérais s’il y avait d’autres Bretons enterrés à Reikiavik:

—Peu, dit-il, mais il y en a... Ils ont leur coin, le coin des étrangers.

Le capitaine survint sur ces entrefaites. En serrant la main du vieux, je le priai de me dire son nom. Il s’appelait Rosenkild. Je me le répète chaque fois que je fais retour vers ces temps lointains. C’était le nom d’un brave homme.

Pour gagner le cimetière, il faut traverser Reikiavik dans toute sa largeur. J’allais le premier, escorté par le veilleur de nuit de l’endroit, qui est également préposé, paraît-il, aux enterrements; les camarades suivaient, portant le cercueil sur des rames; le capitaine fermait la marche. Nous cheminions en silence par les rues désertes, dans la brume. Des visages se collaient aux vitres pour nous regarder passer. Parfois, une porte s’ouvrait et, sur le seuil, des jeunes filles, des enfants, montraient leurs têtes étonnées, leurs faces roses, un peu bouffies, encadrées de cheveux couleur de foin, leurs yeux verts du vert des plantes qu’on a séquestrées du soleil; ils murmuraient je ne sais quoi dans leur langue, des paroles de leur religion, sans doute, l’adieu selon le rite à ce mort inconnu.

Nous étions dans la campagne maintenant, si l’on peut appeler de ce nom la plaine sans herbe où nous manquions à tout instant de trébucher dans les cailloux et qui, prolongée au loin par les pentes neigeuses des monts, ressemblait assez à celle de mon rêve.

Soudain, une palissade, comme on en voit chez nous autour des chantiers de construction, une porte à claire-voie, un enclos découpé en petits carrés, avec des allées droites et nettes, comme un potager bien tenu... C’était là. Jamais cimetière ne m’a donné une telle impression d’ordre, de rangement méthodique, de propreté. Chaque famille a son carré, son arpent funèbre, qu’elle entretient soigneusement. Mais combien morne en sa régularité même, ce cimetière du pôle, et combien muet! Combien différent des nôtres où les tombes voisinent pêle-mêle, où, parmi les sauges et les jacinthes sauvages, voltigent les bouvreuils, les abeilles, toutes les bêtes chères aux défunts!... Nous nous dirigeâmes vers le fond de l’enclos, guidés par le son retentissant des coups de pioche dans la terre durcie. Là, régnait une sorte de plate-bande inculte que bossuaient quelques tertres épars.

Nous touchions au terme de notre corvée de deuil.

Des croix à demi déracinées par les bourrasques inclinaient tristement leurs branches, déjà vermoulues, bien qu’elles indiquassent des dates assez récentes... En attendant que le fossoyeur eût fini de creuser le trou, nous nous mîmes à déchiffrer les noms des gars d’Islande auprès desquels Guillaume dormirait tout à l’heure le somme éternel. C’étaient, pour la plupart, des sépultures de Dunkerquois. Tout à coup, le capitaine s’écria:

—Kermarec!... Yvon Kermarec!... Un de Plouha!... Je l’ai bien connu. Nous étions au cours ensemble, à Paimpol.

Et presque aussitôt un autre dit:

—Ici c’est Pierre-Louis Féchant, de Camlez...

—Ah bah! le second de l’Étoile-des-Mers! fit Garandel. Il y a deux ans, je soupai à sa table, dans sa maison de Kervénan, le soir du pardon de saint Nicolas. C’était un homme fort: il soulevait une barrique de cidre à bras tendus...

Un appel nous fit retourner. C’était le fossoyeur qui nous avertissait que la tombe était prête... Que vous dirai-je encore? Dix minutes plus tard, mon frère reposait dans le lit qu’on ne refait pas, et les lourdes mottes de la terre islandaise avaient recouvert sa dépouille. Nous y plantâmes la croix que nous avions apportée, la croix aux lettres blanches que les gens de Reikiavik épelleraient le lendemain sans les comprendre. Je récitai l’oremus final; puis, après avoir fait trois fois le tour de la tombe, chacun murmura:

Kenavo (au revoir), Lommic!

Et nous nous éloignâmes. Mon frère demeura seul dans l’éternité, avec son brin de buis de Bretagne entre les doigts.

«Le soir de Pâques... n’oublie pas, Jean-René!» Ah! certes, non, je n’ai pas oublié...

 

...Kerello secoua les cendres de sa pipe dans le gazon roussi. La douce lumière élyséenne des couchants de septembre promenait sur le calme paysage son reflet pâlissant. A nos pieds, la rivière salée s’enflait lentement, comme soulevée par des forces mystérieuses, et, avec la marée montante, le souffle du vent semblait s’être élargi. Sa grande aile invisible, en touchant les navires à l’ancre autour de l’île Loaven, les éveilla de leur torpeur. Nous les vîmes frémir, s’ébranler, s’engager, l’un derrière l’autre, dans le courant que dessinait un ruban de moire plus claire sur le gris azuré des eaux. Leurs flancs, délavés par les embruns arctiques, étaient marbrés de lèpres verdâtres, et, dans le silence vespéral, nous entendions distinctement craquer leurs membrures. Ils n’en avaient pas moins comme un air de joie. Un rayon oblique dorait les hautes voiles, allumait une flamme rose à la cime des mâts.

En regagnant Roc’h-Vélen par les sentiers de falaise, nous pûmes suivre quelque temps leur défilé majestueux.

L’équipage du navire de tête avait entonné le cantique de saint Yves, du grand patron trégorrois. Les autres reprirent en chœur. Et même après que les goélettes eurent disparu dans les tournants de la rivière, leur chant continua d’arriver jusqu’à nous, harmonisé par la distance. De grosses larmes ruisselaient sur les joues du «Clerc de Kersuliet». Je crus qu’il pensait à son frère, à la Pâque douloureuse dont il venait de me faire le poignant récit, à la tombe sans prière et sans fleurs du pêcheur de la Miséricorde couché là-bas, devers Reikiavik, dans le coin des abandonnés... Je me trompais du tout au tout.

—Sont-ils heureux, ces gaillards-là!—me dit-il en posant sur moi sa rude poigne.—Et voilà pourtant des bonheurs que je ne connaîtrai plus!

 

 

FUNÉRAILLES D’ÉTÉ

A M. Louis Ganderax.

I

Nous rentrions de la pêche au large, avec le flot montant. Il faisait une de ces calmes et blondes soirées d’août qui revêtent les lointains, en Bretagne, d’une lumière infiniment douce, suspendue dans l’air comme une poussière d’or pâle. Le ciel profond, et d’une amplitude immense, se recourbait en voûte au-dessus des eaux...

Le Saint-Yves filait d’une allure égale, un peu incliné sur son flanc droit, traînant derrière lui un fin sillage que le soleil couchant teintait de pourpre et projetant, en avant de la proue, sur la face à peine moirée de la mer, la silhouette élégante de ses deux focs harmonieusement gonflés.

Herri Laouénan, le patron, fumait sa pipe, assis à la barre. Le reste de l’équipage—deux pêcheurs et un mousse—se tenait accroupi dans l’ombre de la grande voile, les coudes appuyés au plat-bord. Tous se taisaient. A vivre constamment dans les mystérieuses solitudes du large, les marins de cette côte, fils d’une race d’ailleurs taciturne, prennent à la longue des habitudes quasi monastiques de silence. Je suis sûr que depuis le matin, en dehors des indications nécessaires pour les manœuvres, il n’avait pas été prononcé cinq paroles... Nous glissions sans effort, sous la poussée d’une faible brise, entre les îles qui parsèment ce coin de Manche, dans les parages du Trégorrois.

C’est un des plus beaux paysages de mer que je connaisse. De toutes parts surgissaient autour de nous de gigantesques profils de pierre, des figures énigmatiques et colossales. Le rocher du Château, avec sa toison de lichens, gardait l’entrée du port, dans l’attitude d’un sphinx de bronze vert, et, vis-à-vis, l’île Saint-Gildas dormait, paresseusement étendue à l’ombre de son bois de pins qui la fait ressembler à quelque Salamine bretonne. Plus loin, vers le septentrion, s’égrenaient, comme les têtes débandées d’un troupeau à la nage, les innombrables récifs épars le long du littoral de Plougrescant... Des vols de mouettes tourbillonnaient, pareils à une neige vivante, dans la transparence ambrée de l’atmosphère. Devant nous, l’âpre échine de la côte, de l’armor penvénanais, s’enlevait en noir sur le ciel pâlissant. Un calme délicieux baignait toutes choses. Et la houle elle-même roulait par grandes ondes lentes et pacifiques. La trépidation de la barque était à peine perceptible: on l’eût dite immobile, figée sur place, au milieu de l’enchantement universel, n’eût été la fuite incessante des roches qui, l’une après l’autre, passaient, en un défilé d’ombres silencieuses, semblant remonter vers la haute mer.

Soudain une cloche tinta.

Et, comme s’il n’eût attendu que cet avertissement, un goéland solitaire, perché à la cime de l’écueil du Four, battit l’air de ses longues ailes grises et s’envola.

Les hommes, ôtant leurs suroîts, se signèrent. Le patron murmura:

—Dieu lui fasse paix!

Les autres répondirent en chœur:

—Amen!

—Ce n’est donc pas l’angélus? demandai-je.

—Écoutez! fit Laouénan, le doigt levé.

Les tintements tombaient, espacés, monotones, avec de lourdes vibrations qui allaient se perdre au loin dans la profondeur de l’immensité vide.

—Ne reconnaissez-vous pas le timbre de la cloche du Port-Blanc? Elle ne sonne jamais qu’en deux circonstances: le jour de la fête de Notre-Dame et pour le glas d’un marin décédé... Dieu fasse le sort qu’il mérite à celui qui vient de mourir!... Ce goéland que vous avez vu prendre son vol, c’était son âme qui partait.

—Je n’ai pas entendu dire qu’il y eût quelqu’un de malade dans nos alentours.

—Féchec-coz[3], depuis près d’une semaine, n’est pas sorti[4]... Je lui ai rendu visite hier. Il m’a dit: «Je suis au bout de ma chique...» Ou je me trompe fort, ou c’est son glas que nous entendons.

Et, de nouveau, le patron se tut, et les hommes renfoncèrent leurs casques de toile huilée sur leurs figures graves, tandis que la cloche de la chapelle continuait de marteler le vaste silence à petits coups réguliers et plaintifs...

Le soleil n’était pas encore complètement couché quand nous accostâmes au débarcadère. Un groupe de femmes stationnait près de la hutte du douanier de garde, sur un tertre à demi éboulé dominant le môle. Une d’elles, une grande fille brune, à la peau rêche et bistrée, marbrée de rouge par les larmes, vint au-devant de nous, dès que nous eûmes posé le pied à terre, et, s’adressant à Herri Laouénan:

—On t’attend chez nous pour ensevelir mon père. Il a eu sa connaissance jusqu’à la fin et, au moment de mourir, il t’a désigné. A toi seul, paraît-il, il a donné ses instructions.

C’était Annie, surnommée «Goémon vert», la fille de Féchec-coz.

—Va dire que j’arrive, répondit simplement le pêcheur.

Il héla le mousse resté à bord pour ranger les agrès.

—Passe-moi un des congres, petiot.

L’enfant lui tendit, en la soulevant par les ouïes, l’énorme bête gluante. Il la jeta sur son épaule, avec l’aisance d’un Hercule dompteur de monstres, et nous nous mîmes à gravir le raidillon qui conduit au village.

II

Le Port-Blanc n’est, à proprement parler, qu’un hameau marin, une enclave de Penvénan,—dont le bourg est situé à quatre kilomètres dans les terres, au centre d’un plateau assez triste, planté surtout de calvaires et de haies d’ajoncs.—Deux ou trois auberges, une douzaine de chaumières, c’est tout le village. Une route de grève, pavée de galets et où traînent des guirlandes de varechs abandonnés par le jusant, forme la rue unique. Une menue ruelle s’en détache, contourne les maisons qui bordent la plage, puis se disperse en une multitude de sentiers grimpants, bientôt évanouis derrière la hauteur.

Au fond d’une cour donnant sur cette ruelle, achève de s’effondrer une antique demeure du XVIᵉ siècle, couverte en glui, avec tourelle en poivrière, semi-masure et semi-manoir. Le rez-de-chaussée, humide et sombre, ne prenant de jour que par une étroite lucarne, sert à la douane d’entrepôt pour les épaves. C’est un capharnaüm étrange, une sorte d’ossuaire des naufrages, où gisent pêle-mêle des bouts de filin, des tronçons de mâts, d’énormes ferrures encrassées de rouille, des ancres, des rames, des planches sur lesquelles se lisent encore des noms de navires de toutes nationalités: bref, tout un musée funèbre de la mer. Cela sent le moisi, la saumure, et une pénétrante odeur de goudron ranci. Un escalier extérieur, en granit, conduit à l’étage, abrité par un auvent que soutiennent des piliers de chêne bizarrement sculptés.

C’est là que, depuis plusieurs générations, habitent les Féchec. Un de leurs ancêtres, enrichi par la flibuste, acheta la maison en l’an de grâce 1712 et y fit graver ses initiales dans la pierre, au-dessus de la fenêtre principale. A partir de cette date, l’aîné de la famille eut en apanage ce logis et le transmit à son premier descendant mâle, un peu plus délabré qu’il ne l’avait reçu. Il est d’usage, en Bretagne, de respecter toutes les vieillesses, celle des maisons comme celle des gens; les antiques murailles que l’âge et les intempéries inclinent vers la terre, y meurent paisiblement de leur belle mort.

Comme nous arrivions à la barrière qui donne accès dans la cour, Laouénan me demanda:

—Vous n’entrez pas dire une prière?

Si, vraiment! Je tenais à revoir une dernière fois les traits de ce rude marin, une des physionomies les plus singulières et les plus attachantes que j’aie connues; et surtout j’avais à cœur de payer à sa dépouille le tribut d’un suprême hommage... Que de chers souvenirs me rendent précieuse sa mémoire! Je lui dois mes plus profondes, mes plus exquises sensations de mer. En ce Port-Blanc, ma patrie d’élection, j’ai pu savourer, grâce à lui, les saines ivresses du large, en ce qu’elles ont de plus insinuant et de plus fort... L’été précédent, nous avions vécu ensemble, toute une semaine, de la libre vie errante des anciens vikings. Il m’avait fait découvrir les Sept-Iles, qui étaient pour moi un pays vierge et ne m’étaient apparues jusqu’alors que dans un brouillard de rêve, comme le mirage d’une Atlantide. Nous les avions explorées tour à tour, couchant une nuit dans chacune, enroulés en nos manteaux auprès d’un feu d’algues, avec la sourde rumeur de la houle à nos pieds et, sur nos têtes, le déploiement d’un ciel merveilleux, embaumé de subtils aromes et criblé d’étoiles. A l’île aux Moines, l’hospitalité nous avait été gracieusement offerte dans le phare; nous avions fait la veillée, en compagnie du gardien, dans la galerie extérieure de la lanterne, dont la flamme projetait au loin sur la mer nos ombres démesurément agrandies. Féchec-coz s’était mis à conter des «histoires», des mythes frustes et incomplets, pareils aux fragments mutilés de quelque antique cosmogonie bretonne, et qu’il se plaisait à situer en ces solitudes.

Il évoquait Is aux cent portes, détaillait les féeries de sa cathédrale, bâtie en ce lieu même et desservie par des moines au nombre de sept fois sept mille. Puis venait la pathétique légende d’Ahès «à la peau claire comme la lune»; ses amours tragiques, cause de l’engloutissement de la cité; sa fin lamentable, sa métamorphose en sirène, ses prunelles d’émeraude guettant toujours le passage des jeunes hommes, sa soif d’étreindre et de tuer, son beau corps souple ondoyant sans fin dans le mouvant repli des vagues et les imprégnant d’une amertume éternelle. Il se dégageait de ces primitifs symboles une poésie étrange, capiteuse, qui exaltait le conteur lui-même. Sous les touffes épaisses de ses sourcils, ses yeux brillaient, comme phosphorescents, et l’on eût dit qu’une émotion sacrée faisait trembler sa voix. Par instants, il nous donnait l’impression qu’il ne parlait pas pour nous seuls, mais aussi pour la vaste étendue des eaux mystérieusement peuplées. Son débit avait l’ampleur, la solennité d’une incantation. Et, avec sa haute taille un peu voûtée, avec sa face dure, squameuse, hérissée de poils de barbe enchevêtrés et grisâtres comme une végétation de lichens, il faisait songer à quelque génie de la mer commentant la destinée de sa race et célébrant la gloire de son ancêtre, le vieil Océan.

Je compris, cette nuit-là, d’où venait l’ascendant exercé par Féchec-coz sur toute la tribu des pêcheurs de cette côte, de Plougrescant à Perros-Guirec. Il leur imposait, sans doute, par son grand âge, par son expérience, la probité intacte de sa vie, mais plus encore par sa science des choses du passé, par sa prodigieuse mémoire, et surtout par ce don d’éloquence mystique qu’il avait en propre, signe manifeste, aux yeux de ses pairs, d’une supériorité quasi surnaturelle devant laquelle ils s’inclinaient avec une vénération mêlée de crainte. Son influence sur eux était énorme. Les soirs, trop fréquents, de soûlerie générale, il n’avait qu’à paraître pour qu’immédiatement le tapage cessât: les auberges se vidaient comme par enchantement et les ivrognes les plus récalcitrants se laissaient emmener par leurs femmes, avec une docilité de moutons. En toute circonstance, il était écouté, obéi. On le consultait comme un oracle. C’était, du reste, sous d’âpres dehors, une âme tendre, débonnaire, exempte d’orgueil. Il avait la majesté d’un patriarche et la candeur d’un enfant...

—Tout le pays le pleurera, me dit Herri Laouénan, tandis que nous nous apprêtions à gravir les marches du vieil escalier de pierre... Lui est heureux. Il commençait à avoir soif de repos. Il y a huit jours, comme nous remontions ensemble de la cale, il me prit soudain par le bras et, me montrant par delà les îles la lumière dorée du couchant: «Regarde, prononça-t-il; cette splendeur que tu vois là-bas, c’est l’entrée du paradis des marins. J’y habiterai avant la fin de ce mois, dans le contentement et dans la paix...» Hier, quand je suis venu demander de ses nouvelles, il était assis sur un banc à dossier, au coin de l’âtre, et il roulait entre ses doigts les grains d’un chapelet. Il se mit à causer avec moi d’un ton bonhomme, m’annonçant tranquillement sa mort pour aujourd’hui, me chargeant de l’ensevelir, de veiller sur sa barque et sur ses engins... J’essayais de me persuader qu’il plaisantait—quoique ce ne fût point son habitude—et, tout de même, j’avais le cœur serré... Pauvre Féchec-coz!... Jamais plus méritant que lui n’a franchi le seuil du bon Dieu.

III

De chaque côté de la porte, à des piquets plantés dans le mur, étaient appendus, en guise de draperie funèbre, deux de ces manteaux de bure noire, à grandes cagoules, que portent comme parure de deuil les Bretonnes de cette région.

A l’intérieur, une pénombre trouble, un religieux silence, et, par instants, un bruit monotone d’oraisons... Des hommes, des femmes, des enfants agenouillés se rangèrent pour nous faire place, et nous nous agenouillâmes derrière eux, dans un des angles de la pièce. La table où la famille avait coutume de prendre ses repas avait été poussée contre la fenêtre, qu’une voile de barque, tendue d’un montant à l’autre, recouvrait toute. Sur la table était allongé le mort, la tête appuyée à un traversin. Il avait ses vêtements des jours de travail, le tricot de laine bleue usé aux coudes et le pantalon de berlinge, rapiécé de vieux lambeaux d’étoffes de toutes nuances, maculé de taches de goudron, retenu aux hanches par une espèce de turban tordu comme un câble. Les pieds étaient chaussés de bas épais, d’un rouge vineux. Les mains, jointes sur la poitrine, pressaient un crucifix. Sur une chaise disposée au chevet du cadavre brûlait, dans un haut chandelier de fer-blanc, une longue et fumeuse chandelle de suif, dont la clarté jaunâtre, trouant à peine l’obscurité de la chambre, baignait d’une sorte de halo la figure pétrifiée de Féchec-coz.

Il avait l’air de s’être couché là pour faire sa sieste. Rien n’était changé ni dans les traits, ni dans la coloration de son visage. Sa peau hâlée, profondément empreinte de l’indestructible patine de la mer, n’avait subi aucune altération. On eût pu croire qu’il dormait, n’eût été la rigidité des membres et, dans l’attitude, ce je ne sais quoi d’éternel, de définitif que donne la mort. La physionomie avait son calme ordinaire, sa belle austérité songeuse, avec quelque chose de plus adouci peut-être et de plus affiné. Parfois, sous le mobile reflet de la chandelle, les paupières semblaient battre, comme si elles allaient se rouvrir, et l’ivoire encore intact des dents souriait entre les lèvres légèrement écartées.

—C’est le recteur en personne qui récite les grâces, me chuchota à l’oreille le patron Laouénan, visiblement flatté de cette marque de déférence octroyée par le vieux prêtre au vieux pêcheur.

Les prières achevées, le recteur se leva. Nona Féchec, la veuve, pâle comme une cire, lui présenta un rameau de buis, qui trempait dans une assiette remplie d’eau bénite. Il en aspergea trois fois le front du mort, en murmurant, à chaque aspersion, d’une voix cassée et chevrotante:

Kerz gant Douè, inè paour! (Va à Dieu, pauvre âme!)

Se penchant de nouveau vers moi, Herri Laouénan me dit:

—L’âme est loin... Elle a depuis longtemps atteint le Pays du Couchant, ne croyez-vous pas?... Comme moi, vous l’avez vue s’envoler... Dieu lui fasse paix!

Le prêtre sortit, accompagné du bedeau portant en bandoulière le «sac noir» qui renfermait les saintes huiles; et quand ils furent dehors, l’assistance elle-même s’écoula lentement, après avoir pris congé de Féchec-coz en agitant au-dessus de sa tête, comme pour en éloigner tout mauvais rêve, le symbolique rameau de buis. Il ne resta dans la chambre, avec le groupe clairsemé des parents, qu’un petit nombre d’intimes,—des marins, hommes simples que leur émotion rendait encore plus gauches, plus empêtrés que de coutume, et qui demeuraient plantés au milieu de la pièce à glisser vers le cadavre des coups d’œil attendris et à rouler entre les doigts leurs bonnets sales ou à cracher machinalement sur leurs sabots, en essuyant de temps à autre une larme grosse comme une goutte de pluie d’été.

La veuve, affaissée sur la pierre de l’âtre, exhalait sans discontinuer de petits sanglots brefs et plaintifs qui ressemblaient—pardon pour l’irrévérence de l’image!—aux gloussements d’une poule enrouée. Elle avait dû arracher sa coiffe dans les premiers transports de sa douleur, en sorte que les mèches de ses cheveux pendaient éparses sur son visage, comme une pauvre vieille filasse décolorée. Tout près d’elle se tenait debout la grande Annie, sa fille, avec son aspect farouche de sauvagesse, la nuque collée au manteau de la cheminée, les bras ballants, sa jupe retroussée de faneuse de goémons découvrant tout le bas de ses jambes et les attaches patriciennes de ses pieds nus.

 

Il y eut cinq ou six minutes d’un pénible silence.

Enfin Laouénan s’avança vers la mère Féchec, traînant jusqu’à elle le congre qu’il avait apporté et dont le corps flasque englua le parquet d’un long sillage visqueux comme la bave d’une monstrueuse limace.

—Femme, commença-t-il, vous aurez, selon l’usage, un repas à offrir aux veilleurs funèbres durant la nuit qu’ils vont passer auprès du cadavre. Voici de quoi faire la soupe et le ragoût.

—Ah oui! murmura la vieille, tu as pensé à cela?... La bénédiction de Dieu soit sur toi, Herri!

—Et sur vous, Nona!

—Je n’attends plus de lui qu’une faveur, c’est qu’il me prenne bientôt comme il a pris mon cher homme... Quel malheur! n’est-ce pas, Herri?

Le pêcheur baissa la tête et resta sans répondre. Puis, au bout d’un instant:

—Songez, Nona, qu’il aurait pu avoir un pire destin... Nous autres, gens de mer, une terrible menace est sur nous, terrible et incessante. Nous partons le matin: reviendrons-nous le soir? Cela, comme on dit, est le secret du vent... Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de ce qui nous est arrivé, il y a quelque dix jours dans les eaux des Iles. Nous étions en pêche. Soudain, le mousse crie: «Un noyé!...» Il passait le long de la barque, presque à toucher le bordage, étendu sur le dos, la face bouffie, rongée aux trois quarts, des coquillages, des pieuvres, des vilaines bêtes de toutes sortes cramponnées aux lambeaux de ses vêtements, des algues enroulées comme des fouets autour de ses bras et de ses jambes... Nous avons essayé de l’accrocher avec la gaffe: nous n’avons ramené qu’une poignée de chair: il était déjà mou comme une vieille éponge... Et c’était Bernard, vous savez, dont on n’avait pas eu de nouvelles depuis le dernier gros temps... Nous l’avons reconnu à son gilet, où sa femme avait brodé une ancre... Combien de jours, de semaines, de mois, sera-t-il condamné à nager ainsi au gré du flot? Et où, sur quel fond de roche ou de sable, se reposeront enfin ses reliques? Mystère, Nona, mystère!... Au moins, Féchec-coz dormira dans la terre des ancêtres; on saura où prier sur ses restes... Et il a eu cette chance de mourir dans sa maison, au milieu des siens. Cela est beaucoup, Nona. Nous sommes ici quelques-uns qui, lorsqu’il faudra partir, voudrions bien nous en aller de même... qu’en dites-vous, camarades?