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Paris de siècle en siècle

Chapter 14: II
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About This Book

A sweeping illustrated account traces the physical and cultural evolution of Paris from its river‑island origins through Roman and medieval phases to modern expansions, following how the city's center shifts among the island, the Left Bank, royal precincts, market quarters, and later boulevards and western avenues. It blends topographical description, architectural and urban detail, and reflections on civic life and monuments, documenting successive rebuildings, stylistic changes, and the social rhythms of streets and squares while expressing concern about the losses and homogenizing effects of relentless modernization.

L’AMENDE HONORABLE DES HUISSIERS DU CHATELET AUX AUGUSTINS

Le malheureux prévôt fut obligé de dépendre son criminel et de donner un baiser sur la bouche du cadavre, puis de s’en aller à pied à Avignon se faire relever de l’excommunication.

Encore en 1408, le même fait se reproduisit; deux écoliers voleurs et assassins ayant été, pour crimes patents, condamnés et pendus par le prévôt de Paris, l’Université réclama hautement et menaça encore de fermer les Écoles; finalement le prévôt de Paris fut condamné à répéter la réparation de son devancier, à s’en aller détacher les deux écoliers du gibet où ils se balançaient depuis quelque temps déjà et à faire en signe d’amende honorable le simulacre de leur donner un baiser sur la bouche. Il dut ensuite placer les deux cadavres sur un char drapé de noir et les conduire processionnellement, prêtres et religieux en tête, suivis de tous les archers de la prévôté, jusqu’au Parvis Notre-Dame pour les présenter à l’évêque de Paris, puis de là au couvent des Mathurins, pour les remettre au recteur de l’Université qui fit inhumer les deux assassins dans l’église des Mathurins.

En 1440, un maître de théologie nommé Aimeri, poursuivi pour quelque méfait, ayant cru pouvoir recourir au droit d’asile de l’église des Grands-Augustins, les huissiers ou sergents du Châtelet violèrent cet asile; ils entrèrent dans le couvent de haute lutte et enlevèrent le délinquant malgré la vive résistance opposée par les moines. L’un de ceux-ci, par malheur, resta sur le carreau.

Grande rumeur au pays latin, les Augustins firent agir l’autorité ecclésiastique, l’Université réclama énergiquement et reprit sa grande menace de fermeture des Écoles. Elle obtint satisfaction; suivant arrêt du prévôt de Paris, les sergents envahisseurs Jean Bayard, Gillet Rolland et Guillaume de Besançon vinrent pieds nus, en chemise et un cierge à la main, suivis de tous les huissiers du Châtelet, faire à genoux trois solennelles amendes honorables devant les religieux Augustins et les dignitaires de l’Université, au Châtelet d’abord, ensuite au couvent sur le lieu du meurtre et sur la place Maubert, après quoi ils furent bannis. En témoignage de leur victoire, les Augustins firent encastrer dans le mur extérieur de leur couvent sur le quai un bas-relief représentant l’amende honorable des huissiers[C].

Les assemblées générales de l’Université se tenaient depuis les premiers jours dans l’église Saint-Julien le Pauvre, bientôt trop étroite pour la foule universitaire. C’est là que, suivant ordonnance de Philippe le Bel, le prévôt de Paris venait, tous les deux ans, prêter serment d’observer et de faire observer les privilèges des maîtres et des écoliers. Les élections des dignitaires, des délégués de la faculté des arts pour la nomination du recteur, et l’élection du recteur se faisaient également dans l’église hospitalière, et non quelquefois sans dommage pour elle, car elles étaient souvent troublées par des disputes graves, dégénérant vite en bousculades et en batailles, au cours desquelles, plus d’une fois, de turbulents écoliers enfoncèrent les portes et firent dans l’église d’importants dégâts.

La foire du Landit ouvrant chaque année au mois de juin entre le village de la Chapelle et celui de Saint-Denis, sur le territoire de l’abbaye de Saint-Denis, fut bien souvent le théâtre de désordres occasionnés par les écoliers.

L’Université entière, maîtres et élèves, avait pour coutume de s’y rendre en une immense procession, longue troupe bruyante de quinze ou vingt mille étudiants, dont l’avant-garde était déjà au champ de foire quand, disait-on, le recteur n’avait pas encore quitté Saint-Julien le Pauvre ou les Mathurins.

Les écoliers arrivés au Landit officiellement, avec leurs professeurs, pour s’approvisionner de livres et de parchemins, se répandaient ensuite dans le champ de foire aux mille échoppes et tentes, parmi l’innombrable affluence de gens de toute sorte, marchands et taverniers, bourgeois et artisans, ribaudes et malandrins; et se laissaient aller dans la cohue, dans la licence de la fête, à bien des tentations.

Aux écoles de droit du clos Bruneau, on n’enseignait alors que le droit ecclésiastique; le droit civil en ce temps où la coutume avec son extraordinaire variété régnait seule, ne constituant pas encore une science régulière. Ces écoles, trop à l’étroit dans leur maison originaire, l’avaient vendue pour mieux s’installer à côté. Au XVIᵉ siècle, Robert Estienne, fondateur de la dynastie des Estienne, ces illustres imprimeurs, établit son imprimerie dans la vieille maison des décrétales, à l’enseigne de Saint-Jean-Baptiste et aussi de l’olivier, la marque de ses livres. On raconte qu’il avait pour coutume d’accrocher aux vitrages de sa maison sur la rue, les épreuves corrigées des livres en cours d’impression, pour que les doctes passants, escholiers et professeurs, pussent les lire. Il y avait une prime pour qui signalait une faute oubliée. François Iᵉʳ, protecteur des lettres, et en particulier protecteur d’Estienne qu’il avait nommé imprimeur royal pour le grec, vint plus d’une fois faire visite à l’officine de l’imprimeur-éditeur, d’où sortaient tant de savantes éditions et de beaux livres illustrés.

PORTE DU COUVENT DES GRANDS-AUGUSTINS

CLOITRE DU COLLÈGE DE CLUNY

II


LA PORTE DE NESLE

La chasse aux Huguenots de la petite Genève.—Mort de Pierre Ramus.—La Ligue.—Formation du Conseil des Seize au collège Fortet.—Les curés ligueurs.—La journée des Barricades.—Escarmouches autour de la place Maubert.—Le comte de Brissac bon sur le pavé.—La Commune blanche.—Misères des Écoles pendant le siège.—Étudiants tirelaines.—Transformation du Pré aux Clercs.—Comment la reine Marguerite faisait faire ses pénitences.—La chapelle des Louanges.

MAINTES fois, dans les troubles politiques des XIVᵉ et XVᵉ siècles, l’Université était entrée en scène, et ses docteurs avaient joué un rôle important, assez triste au temps de Jeanne d’Arc et de la guerre anglaise, par l’appui donné aux Bourguignons d’abord, puis au duc de Bedfort, régent pour Henri V, roi de France et d’Angleterre.

Au XVIᵉ siècle, elle se jeta violemment dans les querelles religieuses. Écoliers et maîtres se montrèrent fougueux catholiques et ligueurs

AU QUARTIER DES ÉCOLES

déterminés, les protestants en eurent maintes preuves aux nombreuses échauffourées qui se produisirent à l’occasion de réunions huguenotes ou de prêches clandestins, découverts et assaillis par des bandes d’écoliers, à la mise à sac de maisons protestantes dans le faubourg Saint-Germain, aux désordres du Pré aux Clercs, et à l’échauffourée de l’église de Saint-Médard, quand les protestants rassemblés en grand nombre dans la maison du Patriarche, voisine de l’église, voulant faire taire les cloches que l’on sonnait exprès à toute volée pour troubler leur prêche, assaillirent l’église, et firent le siège du clocher,—véritable bataille enfin dont les protestants sortirent vainqueurs et où le temple mit l’église à sac.

Alors sur la vieille place Maubert où aboutissent les rues écolières du Clos Bruneau, de Saint-Victor, du mont Saint-Hilaire, de la Montagne Sainte-Geneviève, grand carrefour réceptacle, recevant pour les tumultes fréquents les bandes dégringolant des collèges, une potence se dresse non loin de la croix du carrefour Saint-Victor. Maintes fois de pauvres huguenots viennent y prendre la place des malandrins justiciés pour leurs crimes; et l’on voit aussi à côté de la potence s’élever des bûchers pour quelques victimes jugées dignes d’un plus cruel supplice, ministres protestants, religionnaires connus, comme Étienne Dolet, l’imprimeur brûlé avec ses livres en 1546. Et quelquefois aussi de l’autre côté de la montagne écolière d’autres bûchers flambent devant l’abbaye de Saint-Germain sur la place où s’élève le pilori abbatial.

LE CADAVRE DE RAMUS TRAINÉ A LA SEINE

A la Saint-Barthélemy, quand les haines particulières, sous couleur de religion, se donnent libre carrière, périt un des maîtres célèbres de l’Université, Pierre Ramus, principal du collège de Presles. Pour avoir un peu bousculé les idées philosophiques de son temps et les sorbonnagres confits en Aristote, ce maître novateur s’était attiré bien des haines; déjà, pendant les persécutions contre les réformés, Ramus avait été obligé de s’enfuir et l’on avait profité de son absence pour piller sa bibliothèque. Il faut dire aussi que, lors des troubles survenus au Pré aux Clercs, il avait, de son côté, fortement chauffé l’animosité des écoliers contre l’Abbaye de Saint-Germain.

Rentré à son collège, Ramus fut, le surlendemain de la Saint-Barthélemy, découvert caché au fond des caves et mis à rançon d’abord; mais la bande d’assassins, recrutée par ses ennemis dans les bas-fonds de la populace, revint à la charge, l’égorgea tout de même, traîna le pauvre cadavre nu jusqu’à la Seine, et l’y précipita pour aller rejoindre les corps ensanglantés que depuis deux jours la Seine charriait vers les îles de Grenelle, où des fossoyeurs les recueillaient pour les jeter en de grandes fosses.

A l’époque de la Ligue, professeurs de l’Université, moines des couvents, curés des paroisses rivalisent de zèle pour la Sainte-Union, et manifestent des sentiments hautement guisards. Les frères prêcheurs ou jacobins fournissent les plus furieux de ces prédicateurs qui mettent la hallebarde et l’arquebuse aux mains des bourgeois fanatisés. Les curés des paroisses luttent avec eux d’éloquence dans ces étranges sermons où les grossièretés, les traits ridicules sur les textes de l’Écriture appliqués aux événements, se mêlent aux provocations ouvertes à la sédition et au meurtre. Parmi ces curés se distinguent surtout ceux de Saint-Séverin et de Saint-Benoît, qu’un jour Henri III veut faire arrêter et que la populace ameutée défend.

Au collège Fortet, rue des Sept-Voies, chez Jean Boucher, curé de Saint-Benoît, dans la grande salle d’un corps de logis qui existe encore, appuyé par des contreforts et flanqué d’une haute tourelle d’escalier, se réunit une assemblée de quatre-vingts personnes, prêtres, gentilshommes, procureurs, bourgeois, tous animés du même zèle catholique et guisard, qui organisèrent puissamment le parti de la Ligue, dans Paris divisé en seize quartiers, en donnant comme chefs aux Parisiens le fameux conseil des seize. Chacun de ces Seize répondait de son quartier et faisait marcher les milices bourgeoises dirigées par des chefs inférieurs, centeniers et dizeniers. Parmi ces fougueux Ligueurs, ces quarteniers qui tenaient Paris à la façon des chefs cabochiens, il se voyait d’étranges figures comme ce procureur ancien maître d’armes Bussy Le Clerc, comme Lachapelle-Marteau, maître des comptes ou Crucé, autre procureur, et des curés de paroisse, c’est-à-dire des agents des Guise travaillant à porter sur le trône une nouvelle dynastie, des politiciens forcenés, qui ayant trop de sang aux mains pour reculer, finirent, quand ils entrevirent la ruine, par vendre leur pays à l’Espagne.

Dans ces fureurs catholiques et guisardes on peut démêler aussi le vieil esprit révolutionnaire des Parisiens, et il se trouvait bien des éléments démagogiques. Ce fut deux siècles avant la Commune rouge de 93, quelque chose comme une Commune blanche qui sortit de cette maison si paisiblement bourgeoise aujourd’hui.

Simple rapprochement. Sous le collège Fortet, le cimetière de Saint-Étienne du Mont occupait un terrain en triangle irrégulier. Là, sous les fenêtres de ce curé Boucher qui fut une espèce de Marat de la Ligue, vint échouer le corps du Marat de 93, après un séjour au Panthéon, non jeté à l’égout comme on l’a dit, mais balayé des caveaux et enterré nuitamment dans le vieux cimetière.

Le collège Fortet donna donc dix années d’effroyable anarchie, dix années de troubles, de luttes sourdes, quand ce n’était point guerre ouverte, dix années pendant lesquelles Paris vécut en pleine révolution et parfois en pleine terreur.

C’est bien en vain qu’Henri III essaie de s’attacher les couvents par des dons nombreux et fait procession sur procession, comme celle où il va, avec ses mignons, tous revêtus de la cagoule des pénitents, chantant des psaumes, recevant et donnant des coups de discipline, depuis les Grands-Augustins jusqu’à Notre-Dame, sous une pluie battante. La Ligue lui répondra par d’autres processions où les moines, au lieu de disciplines, porteront la cuirasse et la hallebarde. Le roi est d’abord ouvertement attaqué, méprisé, insulté dans la chaire et dans la rue; les prédicateurs de la Ligue proclament journellement la nécessité d’en finir par le fer avec lui.

Il survient bien quelques rares périodes d’accalmie, mais elles sont suivies d’une recrudescence de rébellion, de secousses soudaines comme la journée des Barricades et la fuite du roi, puis éclate le coup de théâtre de l’assassinat des Guises à Blois, auquel répond la déchéance du roi proclamée solennellement par le Parlement et la Sorbonne, qui délient les sujets de l’obéissance.

Les Seize enfin organisent le régime terroriste, jettent en prison les tièdes, accrochent aux potences ceux qui osent élever la voix contre leurs décisions; ils arment des milices bourgeoises, des bataillons populaires pour marcher à côté des troupes espagnoles contre l’armée royale, contre Henri III d’abord, et contre le Béarnais son successeur, quand Jacques Clément a enfin exécuté ce que tant de fois les prédicateurs ont demandé.

A la journée des Barricades, les écoliers se signalèrent sous la conduite du comte de Brissac; ils prirent les armes et barricadèrent la place Maubert pendant que Cordeliers et Jacobins, réunis aux bourgeois, escarmouchaient au carrefour Saint-Séverin.

M. de Brissac satisfaisait une rancune personnelle en s’attaquant au roi. Pour quelques revers éprouvés par lui, en combats sur mer ou en batailles sur le plancher solide des gendarmes, Henri III avait dit qu’il n’était bon ni sur la terre ni sur l’eau. Furieux du mot, Brissac se jeta plein d’ardeur dans la rébellion parisienne.

—Pour le moins, dit-il, le roi saura que j’ai trouvé mon élément et que je suis bon sur le pavé!

Il le prouva bien avec ses écoliers, en recevant vigoureusement les troupes royales à coups d’arquebuse, en les repoussant la pertuisane dans le flanc, sous la grêle des pavés qui leur tombait des fenêtres, et il ne tint pas à lui de le prouver encore davantage, quand l’affaire fut bien en train dans tout Paris, en prenant le Louvre avec les bandes écolières, avec les troupes de moines armés et casqués, marchant mèches allumées, les prédicateurs en tête, pendant que d’un autre côté, le duc de Guise conduisait les bourgeois de la rive droite, les compagnies de la rue Saint-Denis. Par bonheur pour lui, Henri III put sortir à temps et courir jusqu’à Saint-Cloud, où le rejoignirent les troupes qui décampaient de la ville guisarde.

LE COUVENT DES GRANDS-AUGUSTINS, LA PROCESSION DE HENRI III

Cependant l’Université, qui s’est jetée à corps perdu dans le mouvement de la Ligue, en souffre bientôt d’une terrible façon. Les études sont mortes, les collèges sont presque abandonnés, les écoliers peu à peu se dispersent, ceux venus de l’étranger ou des provinces sont retournés chez eux, les autres meurent de faim ou se font soldats. Élèves et maîtres cèdent la place à des troupes espagnoles casernées dans les vieux logis de la science. Les rues des études retentissent des tambours du duc de Féria, on voit dans les cours des collèges, au lieu de régents et d’écoliers, des bourgeois en train d’apprendre, sous la direction de quelques lansquenets, le maniement de la pique ou du mousquet. Les locaux non confisqués par les troupes s’emplissent de paysans des environs de Paris, réfugiés ici avec leurs meubles et leurs bestiaux.

C’est la guerre civile qui se prolonge avec toutes ses misères, c’est Paris assiégé. On a fait roi sous le nom de Charles X le cardinal de Bourbon, abbé de Saint-Germain des Prés; celui-là mort, on en veut faire un autre qui ne soit pas le Béarnais.

JOURNÉE DES BARRICADES. LES ÉCOLES DESCENDANT A LA PLACE MAUBERT

Moines et sorbonnagres n’ayant plus à déclamer contre Henri III, «ce vilain Hérode, concierge du Louvre, marguillier de Saint-Germain l’Auxerrois et de toutes les églises de Paris, gauderonneur des collets de sa femme et friseur de ses cheveux, etc.,» donnent de toute leur fureur contre Henri de Navarre, suppôt de l’enfer, dont l’armée enserre Paris. Le conseil de la Sainte-Union pèse par la terreur comme un comité de Salut public sur tous ceux qui, par raison, par politique ou par fatigue, voudraient un accommodement. On a pendu le prudent Brisson et on menace de pendre ou daguer tout ce qui ne marche pas d’enthousiasme avec les Seize.

«Fut-il jamais tyrannie et domination pareille à celle que nous voyons et endurons? dit la Satire Menippée, composée en secret pendant cette dure période par quelques braves Parisiens qui préparent la révolte du bon sens, où est l’honneur de notre Université?

«Où sont nos collèges? où sont les escholiers? où sont les religieux étudiants aux couvents? Ils ont pris les armes et les voilà tous soldats desbauchés... Où est la majesté et gravité du Parlement?

«Avons-nous pas consommé peu à peu toutes nos provisions, vendu nos meubles, fondu notre vaisselle, engagé jusqu’à nos habits pour vivoter bien chétivement. Où sont nos salles et nos chambres tant bien garnies, tant diaprées et tapissées. Nos banquets sont d’un morceau de vache pour tout mets. Bienheureux qui n’a pas mangé chair de cheval et de chien, et bienheureux qui a eu toujours du pain d’avoine et s’est pu passer de bouillie de son vendue au coin des rues, au lieu où l’on vendait jadis les friandises de langues, caillettes et pieds de mouton, et n’a pas tenu à M. le légat et à l’ambassadeur d’Espagne que n’ayons mangé les os de nos pères!...»

Et quand tout fut terminé après tant d’années d’agitations sanglantes, quand le roi Henri ayant en quatre années de chevauchées conquis son royaume, ayant prononcé son abjuration à Saint-Denis et reçu la sainte-ampoule à Reims, eut définitivement vaincu la Ligue, quand ses troupes entrèrent dans Paris ruiné, affamé, dépeuplé, livré à bon prix par ce même Brissac de la place Maubert, ce fut encore au quartier des Écoles que se montrèrent quelques dernières velléités de résistance.

Le Béarnais tant de fois maudit s’en allait à Notre-Dame, au milieu des acclamations, les trompettes sonnant l’allégresse, les grosses cloches mises joyeusement en branle, pendant que par la ville des magistrats avec hérauts et trompettes couraient de carrefour en carrefour, proclamer une amnistie générale. Au bruit, le quartier de l’Université s’émut, quelques enragés ligueurs prirent leurs mousquets et même firent mine de commencer une barricade devant Saint-Yves; Hamilton, le curé de Saint-Cosme, sortit la pertuisane au poing, le capitaine Crucé réunit une douzaine de ses vieux compagnons, et courut pour se saisir de la porte Saint-Jacques, mais ils virent bientôt que tout était fini, que le sentiment général de Paris, fatigué et désabusé, était contre eux et qu’ils allaient être écrasés au premier choc. La proclamation de l’amnistie les rassurant sur leur sort, ils jetèrent les armes et rentrèrent chez eux. La Ligue avait vécu.

Le XVIIᵉ siècle commençant trouva la plupart des collèges mal remis encore des suites de la longue guerre civile. La Sorbonne confuse avait fait sa soumission au roi; elle était en lutte alors avec les jésuites dont les établissements prospéraient, et qui accaparaient les faveurs de l’aristocratie. Quelques-uns des collèges, tombés en décadence et couverts de dettes, n’avaient plus que quelques boursiers, six ou huit et même moins. Plusieurs, par mauvaise administration, ne pouvaient même plus subvenir à l’entretien de ces quelques boursiers, ni réparer les bâtiments non entretenus depuis longtemps et tombant en ruines.

Il advint plus d’une fois que le Parlement dut supprimer momentanément les bourses pour laisser certains collèges obérés rétablir leurs finances. Des désordres et des abus de toute sorte aggravaient encore cette décadence. Des parties de collèges étaient louées à de la populace aux mœurs peu recommandables et d’un contact dangereux pour les étudiants. Certains régents ayant gardé le goût des armes, étaient devenus de véritables bretteurs, et l’on revit, jusque sous Louis XIII, des étudiants tirelaines s’en aller le soir attendre en quelques mauvais carrefours, le passant attardé pour le détrousser et tirer de sa poche de quoi payer le vivre et la débauche.

Délaissant l’étude dont il n’était pas toujours besoin pour obtenir grades et diplômes, que délivraient volontiers des docteurs aux oreilles de qui quelques bons écus sonnaient mieux qu’un peu de science, messieurs les écoliers, bottés et éperonnés, traînant l’épée comme des soldats, s’en allaient mêlés aux pages et aux laquais par la ville, cherchant et faisant naître au besoin les occasions de désordre, profitant de toutes les cohues pour commettre mille insolences et se permettre mille avanies, s’attaquant aussi bien aux femmes et filles des bourgeois qu’à leurs bourses.

La recrudescence de vogue de la foire Saint-Germain sous Henri IV leur fournissait ces occasions d’un désordre agréable ou profitable. Toute l’aristocratie, les seigneurs de la cour et le roi lui-même, accouraient aux divertissements, amenant une suite nombreuse de pages et de laquais dans la cohue bruyante. Les soirées de la foire de 1605 furent particulièrement troublées. L’Estoile, dans son journal, rapportant les excès commis aux tripots de la foire et dans les rues d’alentour dit que laquais, écoliers, soldats se livraient de véritables petites batailles rangées, si bien qu’un jour, des laquais ayant coupé les deux oreilles à un écolier et les lui ayant mises dans sa poche, les écoliers furieux se rassemblèrent pour le venger, et tombant en troupes armées sur les laquais qu’ils rencontraient, en tuèrent ou blessèrent un grand nombre. Quels délicieux chanoines, quels âpres procureurs, quels étranges médecins devaient faire de pareils étudiants après de telles études!

Voyons un peu les maîtres de ces escholiers, élite intellectuelle et parfois tourbe désordonnée, jeunesse ardente qui bruit dans les vieilles rues de la Montagne savante. Parmi ces maîtres, il y a dans le cours des siècles des figures de toutes sortes, d’illustres philosophes, des gloires de l’école dont le nom rayonne à travers les siècles et d’humbles pédagogues enseignant le rudiment aux enfants, des lettrés de toute envergure, d’austères docteurs et de simples marchands de soupe, comme on dit maintenant.

Après les maîtres des écoles épiscopales, Guillaume de Champeaux, Pierre Comestor, Robert d’Arbrisselle, Roscelin de Compiègne, après Abélard entraînant son camp de trois mille étudiants sur les pentes alors plantées de vignes de la montagne Sainte-Geneviève, il y a d’autres maîtres célèbres; il y a eu au XIIᵉ siècle Jean de Petit-Pont, dialecticien et philosophe qui enseignait dans une maison bâtie sur le Petit-Pont devant le premier Petit Châtelet construit par Louis le Gros, au XIIIᵉ siècle; l’Italien saint Thomas d’Aquin, l’ange de l’école, l’auteur de la Somme; maître Albert, le mystérieux Albert le Grand des légendes, alchimiste et magicien, dont le nom est peut-être rappelé, quoi qu’on en ait dit, par la place

LA MISE A SAC DE L’ÉGLISE SAINT-MÉDARD

Maubert ou maître Albert, s’il est vrai que faute de salle assez grande pour contenir les écoliers qui se pressaient à ses cours, il a enseigné en plein air sur cette place, alors simple terrain vague,—ainsi que faisait aussi un autre maître, Sigier de Brabant en la rue du Fouarre, quand Dante proscrit de Florence, séjournant à Paris, venait se mêler à la foule de ses auditeurs.

La Sorbonne, du bon Robert de Sorbon, fournit au XIVᵉ siècle et au XVᵉ siècle ces docteurs mêlés à toutes les intrigues politiques, à tous les événements dramatiques des époques troublées, passant du parti d’Étienne Marcel au parti du Dauphin, alliés du duc de Bourgogne ou du duc d’Orléans, condamnant Jeanne Darc et affirmant les droits du roi d’Angleterre à la couronne de France; elle nous donne ensuite ces grands docteurs lancés à corps perdu dans les âpres luttes religieuses du siècle de la Réforme. Alors le professeur quitte parfois la robe et endosse la cuirasse pour conduire les escholiers aux émeutes, mais le plus souvent il se contente, sans payer de sa personne, d’attiser le feu des querelles par la parole ou la plume. Les haines sont terribles et dans les désordres du temps trouvent le moyen de s’assouvir. Le pauvre Ramus qui enseignait la philosophie au collège de Presles, en sait quelque chose, lui qui sous prétexte de religion fut en réalité dagué en l’honneur d’Aristote, par des assassins que lui envoyèrent des docteurs rivaux.

ÉBATS D’ÉCOLIERS AU MOULIN DES GOBELINS

Mais c’est aussi le siècle de la Renaissance des lettres, de l’antiquité retrouvée, de la diffusion des sciences et des lettres antiques par l’imprimerie; et ce sont des professeurs de Sorbonne qui ont introduit l’imprimerie en France et favorisé l’établissement des premiers ateliers sur la Montagne des études. Guillaume Fichet, recteur, et un professeur de la nation d’Allemagne appelèrent à Paris, en 1569, trois imprimeurs de Bâle et dans les bâtiments de la Sorbonne installèrent les premières presses parisiennes, sous la surveillance officielle de la Sorbonne.

Au collège de France, collège royal pour l’avancement des sciences fondé par François Iᵉʳ, professe Guillaume Budé, le savant helléniste et nombre d’autres maîtres éminents.

On trouve dans les collèges des maîtres qui sont durs et sévères à l’écolier, mais qui impriment une bonne direction aux études et donnent, par cette rigoureuse discipline, une forte et grave éducation. On y trouve des humanistes pédants et doux très aimés, et aussi des principaux qui sont tout le contraire, qui se moquent au fond des lettres et des écoliers, d’âpres fonctionnaires que l’on peut accuser de conduire leurs collèges avec rapacité, de ne pas pourvoir aux vacances des chaires de professeurs pour s’en appliquer les traitements, et même de se livrer au commerce des grades enlevés à coups de pistoles.

Richelieu, grand maître de la Sorbonne, apporte de l’ordre dans cette Université si profondément troublée par un siècle de bouleversements. Dans l’antique maison de Sorbonne, reconstruite par lui, siègent les docteurs en bonnet carré, les terribles ergoteurs que les aspirants aux grades n’abordent qu’en tremblant. Qu’une belle perruque sous ce bonnet carré complète bien les graves personnages et leur prête de la majesté!

Le jansénisme plus tard viendra, dans le grand siècle régulier, apporter quelques rumeurs discrètement adoucies des querelles religieuses d’antan. Rollin, le bon et illustre principal du collège de Beauvais, recteur de l’Université, est janséniste, et la lutte qu’il doit soutenir se termine par son expulsion au milieu des larmes de tout le personnel de son collège, maîtres et élèves.

Tous ces collèges du moyen âge, de petit et de haut enseignement, les uns prenant les écoliers enfants, après les écoles de paroisses, dès le commencement de leurs études comme nos collèges d’aujourd’hui, les autres simples nids de boursiers venant dans les collèges de plein exercice conquérir leurs diplômes et se faire recevoir maîtres ès arts, licenciés, docteurs, disparaissaient peu à peu dans le cours des deux derniers siècles.

Les collèges de moindre importance furent absorbés par les grands. En 1763, une réforme générale de l’Université décida la suppression des derniers petits collèges et ne conserva que dix établissements: la Sorbonne, Louis le Grand, Lisieux, Cardinal Lemoine, de la Marche, des Grassins, d’Harcourt, de Montaigu, de Navarre et des Quatre Nations. Les bourses et les titres de quelques-uns se maintenaient encore, mais leurs boursiers appartenaient à ces dix collèges. La Révolution ne trouva que ceux-là en exercice.

On sait que Louis le Grand subsiste, que d’Harcourt est devenu Saint-Louis et que le collège de Navarre, réuni à Tournai et à Boncourt, est aujourd’hui l’École polytechnique.

Ces collèges, prospères pour la plupart, avaient reconstruit leurs vieux bâtiments du moyen âge ou les avaient transformés au XVIIIᵉ siècle. Ils n’en étaient pas plus beaux ni plus gais, loin de là! Chez quelques-uns, tristes geôles aux cours sombres enserrées de plus en plus dans les grandes bâtisses et les maisons surélevées, la Révolution eut peu à faire pour les changer en prisons.

La Sorbonne, ce vieux collège de théologie du temps de saint Louis, ayant fait sa soumission au roi Henri et désavoué publiquement et solennellement tout ce qu’elle avait pu dire et faire au temps de la détestable rébellion de la Ligue, était rentrée en grâce. On reconnut l’insuffisance de ses vieux bâtiments, et le cardinal de Richelieu, qui était proviseur ou grand maître élu de la Sorbonne depuis 1622, en entreprit la reconstruction sur un vaste plan, en s’agrandissant aux dépens de quelques petits collèges voisins. Un quadrilatère de bâtiments solennels et tristes enferma une vaste cour, au fond de laquelle s’éleva l’église, monument d’un style à la fois noble et solennel, élégant et sévère qui semble bien cadrer avec la figure du grand cardinal. L’édifice est de l’architecte Jacques Lemercier, la première pierre en fut posée par Richelieu le 15 mai 1635.

La coupole qui surmonte l’église lui donne malgré ses recherches d’élégance une lourdeur triste qui va bien aussi au caractère de ce temple de la théologie scolastique, antre antique de la fameuse Thèse Sorbonnique, grande et petite, couronnement de dix ou douze ans d’études, disputes et argumentations. Cette épreuve décisive durait treize heures pendant lesquelles «sans boire ni quitter la place» le patient, avant de recevoir son bonnet de docteur en Sorbonne, devait tenir tête à tous les docteurs et ergoteurs de la maison se relayant de deux heures en deux heures pour l’assaillir, l’attaquer de tous les côtés, le retourner de toutes les façons.

Jusqu’à la Révolution, la cloche de la nouvelle Sorbonne, comme celle de l’ancienne, sonne le couvre-feu pour le quartier des Écoles. Villon le dit:

... Je ouys la cloche de Sorbonne
Qui toujours à neuf heures sonne...

ce qui n’empêchait guère messieurs les clercs d’occuper leurs soirées autrement qu’à repasser leurs cahiers et n’assurait point la tranquillité des carrefours.

Le terrible cardinal restaurateur de la Sorbonne a son tombeau dans cette église, un mausolée de marbre, édifié sur les dessins de Le Brun en 1694, avec son effigie sculptée par Girardon. Et la coupole de Richelieu continue de planer sur la Sorbonne moderne encore une fois renouvelée et agrandie, en train de pousser sur la vieille Montagne des Études.

Une autre coupole et un édifice d’un style moins sévère rappelle un autre cardinal tout en donnant l’hospitalité à une fondation de Richelieu. C’est la coupole du collège des Quatre-Nations aujourd’hui palais de l’Institut, siège de l’Académie aux quarante fauteuils, créée par le grand cardinal ministre, auteur de tragédies rimées moins fortes que les drames réels de l’histoire où il mit la main.

Par son testament de 1661, le cardinal Mazarin légua une forte somme, dont deux millions affectés à la construction, pour la fondation d’un collège Mazarin destiné à donner l’éducation à soixante gentilshommes des provinces de Pignerol, d’Alsace, de Flandre et de Roussillon. Les terrains de l’hôtel de Nesle furent achetés; avec un tas de vieux bâtiments souventes fois rafistolés et d’une si pittoresque vétusté, on jeta bas la porte de Nesle et aussi la vieille tour qui allait si bien à ce côté de Paris, cavalièrement plantée là comme une aigrette sur un casque, et bientôt, transformant radicalement ce vieux quartier à la pointe du Pré-aux-Clercs, tels des alexandrins pompeusement alignés succédant à des vers pittoresques de ballades à la Villon, s’élevèrent les bâtiments en hémicycle, les pavillons d’angles à grands toits, la façade à fronton et la coupole du collège des Quatre-Nations. Cette coupole, c’était la chapelle au milieu de laquelle, comme Richelieu à la Sorbonne, reposait Mazarin dans un riche mausolée sculpté par Coysevox, transporté maintenant au Louvre.

ANCIENNE BIBLIOTHÈQUE SAINTE-GENEVIÈVE

Sur la gauche et juxtaposés aux constructions du collège s’élevèrent en même temps les bâtiments de la Bibliothèque Mazarine, collection formée par les soins de Gabriel Naudé, ancien bibliothécaire de Richelieu, laquelle, première bibliothèque ouverte au public à Paris, avait durant la vie du cardinal occupé d’abord l’hôtel en pierres et briques du coin des rues Vivienne et Neuve-des-Petits-Champs et s’était logée ensuite en de nouvelles galeries construites au-dessus des chevaux de Son Éminence, sur l’emplacement occupé par la Bibliothèque nationale actuelle.

Les livres du cardinal, augmentés de beaucoup d’autres, sont encore aujourd’hui dans les bâtiments grisâtres de la Bibliothèque Mazarine, au fond des cours graves et silencieuses, si complètement en dehors du courant bruyant de la vie moderne.

La Révolution ferma ce collège de gentilshommes et l’utilisa comme tant d’autres en prison. A côté de cette prison, dans les bâtiments où siègent aujourd’hui les quarante, tint séance pendant quelque temps le comité de Salut public, terrible prédécesseur des Académiciens d’aujourd’hui.

M. Cocheris rapporte qu’alors, au plus fort de la Terreur, un prêtre proscrit caché dans une chambrette de l’édifice, dit chaque jour sa messe juste au-dessus de la salle où siégeait le terrible comité.

En 1795 on plaça ici l’École centrale, que vint remplacer peu après l’École des Beaux-Arts, l’édifice s’acheminant peu à peu vers sa définitive destination. Napoléon enfin, en 1806, l’attribua à l’Institut de France. Ainsi Mazarin donnait l’hospitalité à Richelieu et l’Académie Française depuis tant d’années vagabonde et jusqu’ici se réunissant en des locaux peu en rapport avec sa dignité, trouvait enfin un domicile.

Tout a bien changé aujourd’hui dans l’antique ville de l’Université, les transformations du XVIIIᵉ siècle, le grand ouragan de la Révolution et enfin les démolitions de notre époque ont tout bouleversé. Les écoliers de toute nation écoutant les maîtres en la rue du Fouarre, assis sur des bottes de paille, nous semblent aussi loin que les Mèdes et les Perses.

LA SORBONNE

Et cependant il est encore sur la Montagne de science, dans les vieilles rues laissées à l’écart dédaigneusement par les grandes voies modernes, beaucoup de ces noires maisons, aux façades plus ou moins modifiées, se cachant un peu honteuses parmi les bâtisses neuves, il est de vieilles pierres qui ont vu les maîtres d’autrefois, les longues robes noires des docteurs, les bonnets des sorbonnagres, les surcots râpés, les souquenilles rapiécées des boursiers, et qui peuvent se rappeler les tumultes des écoliers courant assiéger l’abbaye de Saint-Germain des Prés, les moines et les écoliers, salade en tête, arquebuse à la main, descendant aux barricades du XVIᵉ siècle ou aux émeutes de la Fronde, comme plus tard des étudiants et des polytechniciens sont allés aux barricades de 1830 et de 1848.

Avant de loger les étudiants de Gavarni et de Murger, apprentis médecins ou notaires, professeurs, avocats et pharmaciens, ces vieilles maisons tant de fois rafistolées ont abrité d’innombrables générations d’écoliers, dont les habits et les idées, les goûts et les enthousiasmes, et les mœurs aussi, varièrent beaucoup plus qu’elles. Néanmoins, les coins ayant gardé un peu la physionomie du Quartier Latin deviennent très rares; il subsiste à peine, respecté par le boulevard Saint-Michel, un petit morceau de la rue de la Harpe qui montait à la porte Saint-Michel, un peu de la rue Saint-Jacques et des débris de rues çà et là.

Sont restés plus intacts les entours de Saint-Séverin et de Saint-Julien le Pauvre, la rue de la Huchette, la rue de la Parcheminerie qui tire son nom du dépôt des parchemins que l’Université allait acheter au Landit, la rue Hautefeuille aux belles tourelles, la rue Serpente, quelques ruelles du quartier Saint-André-des-Arts.

D’autres ruelles noires et sinistres se retrouvent encore, rues de populace, autour des anciennes écoles de Médecine, débouchant sur la place Maubert transformée, qui voit en ce moment de grandes maisons de rapport confortables et bourgeoises remplacer les antiques bâtisses des XVᵉ et XVIᵉ siècles tombées en misère.

Après la grande expropriation révolutionnaire de tous les édifices religieux ou scolaires du quartier, la désaffectation des églises, couvents, chapelles, collèges, et la démolition qui fut ensuite le sort de la plupart de ces édifices, vinrent, pour donner le dernier coup à ce qui avait pu échapper, les grands travaux d’édilité de notre époque. Le boulevard Saint-Michel traversa inflexiblement tout un quartier de vieilles rues serrées; par bonheur le palais des Thermes et l’hôtel de Cluny ne se trouvèrent point sur son passage, car il les eût sans pitié renversés. La rue des Écoles et le boulevard Saint-Germain ensuite firent non moins rigoureusement leur trouée à travers tout ce qui se trouva sur le tracé arrêté, bicoques quelconques ou édifices intéressants. Pendant qu’on y était on opéra même des trouées à droite et à gauche de la voie, achevant sans nécessité des édifices entamés comme les sauvages égorgent des blessés sur un champ de bataille. Ainsi disparurent la tour de la Commanderie de Saint-Jean de Latran et l’église Saint-Benoît, de même que la rue Soufflot fit disparaître les derniers débris du couvent des Jacobins et les ruines de l’antique Parloir aux Bourgeois, annexe de leur réfectoire.

Quelles traces retrouverait-on aujourd’hui des vieux collèges? Bien peu de choses, tant de restes vénérables, de débris artistiques doublement précieux, qui avaient survécu aux coups violents de la Révolution ont été perdus par négligence, abandonnés à la spéculation, au vandalisme privé, ou bien ont été abattus par le vandalisme officiel, par le pic et la pioche des démolisseurs administratifs. Les sectateurs de l’inflexible ligne droite, gens sans pitié ni merci, les sacrifiaient pour des rues qui auraient certes gagné à s’infléchir un peu, pour des boulevards d’une aride monotonie, qui n’ont pas consenti à s’orner de monuments précieux par leurs souvenirs ou par leurs mérites artistiques.

A part les deux dômes des cardinaux, on retrouve difficilement trace des bâtiments universitaires d’antan. L’École polytechnique conserva presque jusqu’à nos jours la vieille chapelle de Navarre et le grand bâtiment gothique de la Bibliothèque qui lui faisait pendant de l’autre côté de la cour; ces débris ont disparu il y a une trentaine d’années. Il reste dans l’ancienne rue des Sept-Voies, aujourd’hui rue Valette, le collège de Fortet, maison particulière, une façade du XVIIIᵉ siècle du collège de la Mercy, rue des Carmes la chapelle des Irlandais; dans la rue de Bièvre, une statuette de saint Michel au-dessus d’une porte indique l’entrée de l’ancien collège Saint-Michel ou de Chanac dont le cardinal Dubois fut boursier...

On peut retrouver quelques maisons pour la plupart sans caractère extérieur qui ont appartenu à d’autres collèges, mais ce sera tout, avec la chapelle du collège Mignon, rebâtie en 1749, et la belle chapelle du collège de Beauvais.

Le local de la vieille école de médecine, rue de la Bucherie, à l’angle de la rue du Fouarre, existe encore en partie. La vieille maison achetée aux Chartreux au XVᵉ siècle fut modifiée et agrandie au XVIIᵉ siècle; elle eut alors une certaine décoration extérieure sur la cour, des frontons et des sculptures. A l’intérieur on y trouvait une grande salle décorée des portraits des doyens, local pour les assemblées de la Faculté, les élections et les examens, une rotonde d’amphithéâtre terminée en coupole, des salles de cours, etc... Les vieux bâtiments aux ogives gothiques sont aujourd’hui transformés en lavoirs et en logements. A côté c’est encore pis, car la coupole abrite une maison honteuse.

Cette installation, très belle pour un lavoir, médiocre pour la Faculté de médecine, fut abandonnée peu avant la Révolution pour les bâtiments construits en face du couvent des Cordeliers, édifice à l’antique, comme un temple grec et qui figure, comme on l’a dit, plutôt un temple à Esculape qu’une école de médecine.

Le fameux Pré aux Clercs, champ de promenade que les escoliers considéraient comme leur propriété et qu’ils prétendaient leur avoir été concédé par Philippe-Auguste, s’étendait sur d’immenses espaces le long de la Seine à peu près jusqu’à l’Esplanade des Invalides actuelle. Le mur de Paris aboutissant à l’aile gauche du palais de l’Institut avec la tour de Nesle et sentinelle sur la berge, la campagne commençait là. Il n’y eut d’abord de ce côté aucune construction dans les prairies d’où surgissaient à peu de distance les murs crénelés et les flèches de l’abbaye de Saint-Germain, puis au XIVᵉ siècle s’éleva le séjour de Nesle, dépendance contenant les écuries et divers bâtiments de service du grand hôtel de Nesle intra muros.

Le Pré aux Clercs se subdivisait en deux parties: le petit pré, objet des perpétuelles contestations entre les moines et l’Université, était un champ irrégulier