circonscrit d’un côté par le séjour de Nesle et sur les autres faces par la Seine, par le fossé de l’abbaye, maintenant rue Jacob, et par la Noue ou petite Seine, le canal fournissant l’eau des fossés abbatiaux, et représenté maintenant par la rue Bonaparte. Le grand pré aux Clercs, de l’autre côté de la petite Seine, étendait au loin ses vallonnements herbeux, verdoyants ici, pilés là-bas, coupés d’oseraies et de saulaies sur les berges, déboulant en pente jusqu’aux roseaux. Ce n’était pas une promenade régulière, bien peignée comme nous les arrangeons maintenant, c’était la nature libre et fleurie à son gré, des champs d’herbe drue pour les jeux, des sentiers serpentant capricieusement dans le vert ou se perdant aux endroits battus par la foule. Des lignes de peupliers fournissaient l’ombrage, et abritaient çà et là des cabarets de campagne; sur la rive passaient les gros chevaux de halage pour la nombreuse batellerie qui égayait la Seine.
Le petit pré aux Clercs, outre les bagarres entre écoliers et moines, vit aussi se dérouler quelques scènes de l’histoire parisienne. Le champ clos de l’Abbaye, la lice des combats judiciaires, entamait un peu ce pré; le 30 mai 1357, pendant les troubles de la commune de Paris, après la prise du roi Jean à Poitiers, le roi de Navarre, allié d’Étienne Marcel, s’en vint sur un échafaud ou tribune, préparé sur les murs de l’abbaye pour le roi de France quand il venait assister aux duels judiciaires, parler aux Parisiens rassemblés dans le petit pré au nombre de plus de dix mille. «Moult longuement sermonna et tant que l’on avait dîné par Paris quand il cessa,» disent les grandes Chroniques de Saint-Denis. Charles le Mauvais, roi de Navarre, essayait de tourner les Parisiens à son parti, comme Marcel et les meneurs n’y étaient déjà que trop portés.—«Contre le roi ni contre le duc (le Dauphin Charles, duc de Normandie) il ne dit rien apertemment, toutefois dit-il assez de choses déshonnêtes et vilaines par paroles couvertes.»
Comme dans tous les temps de révolution, on «haranguait» beaucoup en ce temps et sans parler de tous les discoureurs aux séances des états, aux assemblées de l’Université, on vit le duc de Normandie, pour essayer de ramener les Parisiens au parti royal, s’en aller en janvier 1358, avec sept ou huit hommes seulement, haranguer à cheval le peuple convoqué aux Halles. Pour contre-balancer l’effet de cette harangue sur le populaire presque retourné, le prévôt des marchands organisa une autre réunion—réunion publique contradictoire, comme on dirait maintenant—à Saint-Jacques de l’Hôpital et fit parler dans cette séance tumultueuse l’échevin Toussac, lequel parla si bien que les gens du parti opposé durent se taire ou se retirer. Et peu après, en février, Étienne Marcel ayant fait massacrer sous les yeux du Dauphin les maréchaux de Champagne et de Normandie, monta à son tour haranguer d’une fenêtre de la maison aux piliers, le peuple couvrant la grève, «moult grand nombre de gens armés» qui l’approuvèrent et l’acclamèrent.
Le grand pré aux Clercs, théâtre des ébats de la gent universitaire, fut jusque sous Louis XIV la promenade favorite des Parisiens, quelque chose comme le Bas-Meudon du moyen âge, un Bas-Meudon que l’on avait à sa porte, à proximité de tous les quartiers centraux, de cette population que l’agrandissement démesuré de Paris force aujourd’hui, pour apercevoir un peu de verte campagne, à entreprendre un véritable voyage.
Au temps de la Réforme, le Pré aux Clercs joua son rôle dans les troubles. Tout Paris s’en allait aux belles soirées d’été respirer l’air frais dans ces prairies gracieusement baignées par la Seine, dans le paysage si magnifiquement encadré, vers le couchant, où tourne la rivière, par de jolies collines verdoyantes, et de l’autre côté par le hérissement superbe de la grande ville silhouettant ses tours innombrables et ses clochers, le vieux Louvre, l’île du Palais, la montagne Sainte-Geneviève, les abbayes, et couvrant la Seine de ponts étranges chargés de maisons.
Quelque soir des calvinistes et des écoliers à la promenade commencèrent à chanter les psaumes de David mis en vers français par Clément Marot; on écouta d’abord leurs chants avec curiosité, puis les écouteurs entraînés se mirent à chanter aussi; le fait se reproduisit et l’on vit bientôt chaque soir tous les promeneurs, formés en longs cortèges, parcourir le pré au chant des psaumes. Des seigneurs de la cour, avec eux Antoine de Bourbon, le roi de Navarre, et la reine, s’en vinrent plusieurs fois de suite écouter ces chants et même faire leur partie dans le chœur. Les catholiques se plaignirent et sollicitèrent des ordres du roi pour faire cesser ces promenades chantantes, qui menaçaient d’être bientôt une occasion de querelles et de désordres.
C’était en 1558, l’année que les étudiants eurent encore maille à partir avec l’abbaye. On sait que les écoliers, excités par Ramus, prétendant que les moines avaient tiré sur eux des coups de fauconneaux du haut de leurs remparts, brûlèrent quelques maisons du pré. Pour ce fait d’incendie, un écolier huguenot, Baptiste Croquoison, fut brûlé au Pré aux Clercs et l’on n’obtint pour lui que la grâce d’être étranglé sur le bûcher.
A cette époque déjà la rue de Seine et quelques ruelles s’intercalaient entre la porte de Nesle et le Pré aux Clercs et rejoignaient le faubourg Saint-Germain, formé entre le rempart, l’abbaye et le chemin de Vaugirard. En ce naissant faubourg Saint-Germain habitaient beaucoup de huguenots, et ceux-là seulement des seigneurs huguenots venus à Paris pour les noces d’Henri de Navarre, qui se logèrent chez leurs coreligionnaires du faubourg, échappèrent à la Saint-Barthélemy.
Certaines maisons du faubourg étaient particulièrement signalées à la haine des catholiques, les protestants s’y réunissaient pour des cérémonies religieuses et, à l’occasion, pour des conciliabules politiques. Des catholiques ardents, des écoliers rôdant en quête de tumultes, surprirent plus d’une fois le secret de ces réunions. Alors des foules ameutées assiégeaient ces maisons protestantes, tuant et pillant, aidées par les archers du guet accourus au bruit, lesquels traînaient aux prisons les malheureux huguenots hommes ou femmes, échappés à la populace.
Quelquefois les catholiques avaient affaire à forte partie, en cette petite Genève comme on appelait la rue des Marais, maintenant Visconti, au petit Pré aux Clercs, qui était un véritable centre protestant, et où certaines maisons communiquaient entre elles par des passages secrets pour faciliter les évasions en cas d’alerte. A l’attaque de la maison d’un sieur le Vicomte, deux gentilshommes chargèrent avec une telle furie les assaillants qu’ils les mirent en déroute, ce qui permit aux protestants assemblés de s’échapper. Seul le maître de la maison fut pris et envoyé avec sa famille pourrir dans les cachots du Châtelet.
Une autre fois, et pourtant dans un moment d’accalmie des querelles religieuses, les protestants, rassemblés en la maison d’un sieur de Longjumeau, furent assaillis par une bande d’écoliers et subirent un véritable siège, qui, devant la rude défense des assiégés, se changea en un blocus. Au bout de quatre jours, la maison ayant brèches ouvertes et se trouvant à moitié démolie, les protestants affamés, après avoir en vain réclamé secours au Parlement, après avoir courageusement ferraillé, profitèrent d’une négligence des assaillants pour s’ouvrir une issue par laquelle ils eurent la chance de battre en retraite, emmenant leurs blessés, mais laissant quelques morts.
Le Pré aux Clercs fut occupé par l’armée d’Henri IV en 1589, lorsque le roi tenta d’enlever Paris par une surprise qui ne réussit point. Les guerres civiles et le siège qui les termina amenèrent la ruine et la dévastation des faubourgs. Quand la tranquillité revint, des rues nouvelles se créèrent rapidement au bourg Saint-Germain.
Une circonstance hâta la fin du petit Pré aux Clercs. Marguerite de Valois, épouse divorcée de Henri IV, rentrée à Paris et logée à l’hôtel de Sens, voulut se construire un palais sur la rive gauche de la Seine, en face des Tuileries de sa mère Catherine. Sur la rue de Seine s’éleva bientôt un assez vaste hôtel de pierres et briques dont le pavillon central, terminé par un lanternon, comme le montre le plan de Méryan, donnait juste en face de la vieille porte de Nesle. Ce pavillon existe encore dans la cour du numéro 6 de la rue de Seine actuelle.
Derrière, sur les terrains du petit Pré aux Clercs et d’une partie du grand Pré, s’étendaient des jardins au milieu desquels la reine Margot installa en 1609 une communauté de moines Augustins, «les Augustins déchaussés de la reine Marguerite» dans une petite chapelle, dite chapelle des Louanges, dont le dôme fut la première coupole construite à Paris. «La reine voulut, dit Dulaure, que ces moines chantassent jour et nuit sans discontinuer de deux en deux, en se relevant d’heure en heure, à la louange du Seigneur, des hymnes et cantiques sur des airs modernes qui leur seraient prescrits. Elle exigeait, en outre, que ces frères, chanteurs éternels, ne sortissent jamais du couvent, ni eussent aucune communication avec les séculiers.»
La reine Margot ainsi faisait faire ses pénitences par d’autres. Après quelques années de plain-chant, trouvant la pénitence suffisamment faite, ou fatiguée de la musique des pauvres moines, elle les expulsa sans plus de façons, les remplaçant en 1609 par des Augustins chaussés de la réforme de Bourges, qu’elle laissa à sa mort avec des constructions commencées, beaucoup de dettes et pas de ressources.
Les Augustins trouvèrent heureusement des protections, la reine Anne d’Autriche leur éleva une église dont la chapelle des Louanges forma le chœur, et elle acheva la construction de leur couvent. A la Révolution, le couvent des Petits-Augustins devint le Musée des monuments français et plus tard l’École des Beaux-Arts. Alexandre Lenoir qui rendit à l’art d’inappréciables services, avec le concours d’une commission de savants et d’artistes, véritable commission de sauvetage fonctionnant en pleine Terreur au milieu du vandalisme déchaîné, s’efforça de réunir dans ce musée les débris intéressants de tant d’édifices renversés, de superbes morceaux, monuments artistiques, tombeaux, statues, fragments divers d’un précieux intérêt historique, tout ce qu’il put enfin arracher aux démolisseurs forcenés, à travers de nombreux dangers et même au prix d’un coup de baïonnette reçu en protégeant le tombeau de Richelieu.
Au delà des Augustins un grand parc, le jardin de la Reine Marguerite, ouvert au public, s’étendait le long de la Seine jusque vers la rue du Bac. Hôtel, jardin et parc furent vendus pour payer les dettes de la reine Margot, la promenade disparut au grand déplaisir des Parisiens; des hôtels et des rues s’élevèrent plus loin même que la rue du Bac. Au commencement du règne de Louis XIV, comme on le voit sur le plan de Gomboust, il ne restait plus que l’extrémité du Pré aux Clercs, derrière la Grenouillère continuant le quai Malaquais, bordée de maisons et de cabarets, avec des chantiers de bois flotté à la suite. Peu à peu, après des aliénations successives par l’Université propriétaire des terrains, le faubourg Saint-Germain dévora tout ce qui restait de l’antique Pré aux Clercs et il n’en demeure plus, comme souvenir, que le nom de rue de Sorbonne ou rue de l’Université donné à la grande voie traversant les champs d’esbattement de messieurs les écoliers, transformés en jardins d’hôtels aristocratiques.
L’HÔTEL DE BOURBON
CHAPITRE VII
PARIS FÉODAL
I
LA FENÊTRE DU MEURTRIER
Petits palais et grands hôtels.—L’hôtel de Bourbon.—La trahison du connétable.—Les États généraux de 1614 dans la grande salle de l’hôtel.—Le séjour de Nesle.—Les femmes des trois fils de Philippe le Bel.—Marguerite, Jeanne et Blanche de Bourgogne.—La tour de Nesle et sa légende.—Le duc Jean de Berry.—Benvenuto Cellini au Petit-Nesle.—L’hôtel de Nevers-Gonzague.—La tête de Coconas.—L’hôtel de Bourgogne.—Jean sans Peur et le duc d’Orléans.—Bourguignons et Armagnacs.—Les bouchers de Paris.—Chaperon blanc et bonnet rouge.—Caboche et Capeluche.—Le théâtre de l’hôtel de Bourgogne.—Gauthier-Garguille et Turlupin, successeurs de Jean sans Peur.
CE que fut le Paris carolingien, nous ne pouvons que très difficilement nous le figurer. Il est plus facile de se représenter le Paris gallo-romain dont on a retrouvé tant de traces, dont il reste même des monuments, mais le Paris des époques intermédiaires entre ces temps si lointains et l’épanouissement merveilleux du siècle des cathédrales, demeurera à jamais enfoui dans l’inconnu. Il n’a pas laissé de traces ou du moins s’il reste quelques pierres de ces temps, elles sont cachées dans le sol, recouvertes par les constructions postérieures, elles ont servi de soubassement au Paris des époques suivantes.
Tout a disparu. Paris plus souvent bouleversé que n’importe quelle ville ne possède pas le plus petit coin de maison romane comme on en rencontre encore quelquefois ailleurs, pauvres, vieilles, ridées et crevassées, oubliées en quelques tranquilles cités de province, sur lesquelles le temps semble avoir pesé moins lourdement ou qui furent moins exposées aux bouleversements de la guerre et de l’enrichissement, ces deux grandes causes de destruction.
Pour les humbles maisons des artisans, celles des bourgeois même, construites en matériaux de médiocre durée, cette disparition complète ne peut surprendre, mais pour les logis plus importants, les maisons que des grands seigneurs laïques et ecclésiastiques, des magistrats, des gros fonctionnaires devaient posséder en ville, le fait qu’aucun vestige n’en soit resté ne peut s’expliquer que par l’afflux perpétuel de la richesse sur le même point, et les changements non moins perpétuels et les reconstructions qu’elle entraîne. Nous ne pouvons guère nous faire une idée des villes d’autrefois, des pauvres toits du populaire et des demeures plus importantes, nobles ou bourgeoises, que sur de vagues indications fournies par des enluminures sommaires ou fantaisistes d’antiques manuscrits.
«Aux constructions de pierre de l’époque gallo-romaine, dit Viollet le Duc, sont venues, après les invasions, s’ajouter des ouvrages de charpenterie, système de construction particulier aux races du Nord et de l’Est. Dans les villes fermées de murailles où l’espace par conséquent était mesuré, les deux systèmes se superposèrent; sur les rez-de-chaussée en maçonnerie suivant les traditions gallo-romaines, se superposèrent des étages en pans de bois pour gagner en hauteur l’espace qui manquait en surface... Il suffit de jeter les yeux sur les manuscrits occidentaux des IXᵉ, Xᵉ et XIᵉ siècles, sur quelques sculptures d’ivoire de cette époque et même sur la tapisserie de Bayeux pour constater l’influence des traditions gallo-romaines dans les maçonneries du rez-de-chaussée des habitations et celle des constructions de bois indo-germaniques pour les couronnements des palais et des maisons, tandis que les églises affectent toujours la forme de la basilique latine ou celle de l’édifice byzantin.»
L’architecture civile a brisé le moule romain aussitôt après la chute de l’empire, et au bout de peu de temps rien ne rappelle plus, dans les villes bâties sur nos fleuves gaulois, la vieille métropole du Tibre, cette Rome, mère d’une innombrable quantité de petites Romes qu’elle avait pour ainsi dire modelées, ou plutôt déguisées à son image, dans les contrées les plus différentes et sous les climats les plus divers. Aussitôt après l’écroulement de Rome et des idées romaines tout se modifia. La caractéristique de l’architecture des époques suivantes fut l’importance de la charpenterie: les fortifications des villes elles-mêmes s’en ressentirent, sur les débris des tours gallo-romaines ébréchées par les guerres s’élevèrent des étages de bois hourdé. Sans remonter jusqu’au gros donjon de bois du camp de Clovis, le Lower sur l’emplacement duquel Philippe-Auguste bâtit plus tard le château royal du Louvre, on voit au IXᵉ siècle, quand Paris se défend contre les Normands, les têtes de pont couronnées par des ouvrages et des tours de bois.
Le Paris des temps Carolingiens répandu sur la rive droite devant l’ancienne Lutèce de l’île, ayant à peine quelques têtes de faubourgs sur la rive gauche, entre la rivière et les abbayes, devait présenter derrière ses remparts élevés à la hâte et criblés de blessures par les sièges, un ensemble d’assez rude apparence, de massives constructions de chefs militaires, des logis de l’aristocratie bourgeoise et marchande, décorés avec un art encore grossier qui se cherchait dans les ressouvenirs ou les imitations de l’époque romaine, des façades posées au rez-de-chaussée sur des arcades protégeant contre la pluie et la neige les passants et les petits marchands; puis, au centre, surtout aux endroits où la ville se serrait près des ponts communiquant avec la vieille cité, des maisons de bois, pressées, se hissant les unes sur les autres avec leurs étages encorbellés sur de grosses poutres surplombant rues et ruelles.
Ainsi par de lentes modifications nous arrivons aux siècles du moyen âge, aux architectures que nous connaissons parfaitement, non seulement par les représentations plus fidèles des miniatures qui enrichissent tant de beaux manuscrits, mais de plus par les spécimens qui nous en restent, fragments de palais, hôtels ou maisons encore habités, abritant encore, après tant de générations, les descendants trop souvent ingrats et malveillants de ceux qui les ont construits.
Si des maisons du XIIIᵉ siècle il ne peut rester à Paris que des fragments nombreux, cachés dans les bâtisses postérieures, ou des pans de murs, au fond des vieux pâtés de maisons aux façades plusieurs fois rhabillées, au fond des quartiers anciens, s’il ne subsiste des hôtels seigneuriaux de ces temps rien à peu près d’antérieur au XIVᵉ siècle, les documents ne manquent plus et l’on peut très bien se faire une idée exacte du Paris du moyen âge, avec les vieux historiographes de Paris, avec toutes les peintures et gravures qui nous ont transmis la physionomie des rues étroites, si grouillantes sur certains points de croisements des grandes artères, et si encombrées de populaire, de marchands, de chariots et de cavaliers, et l’aspect des grands logis féodaux, des demeures de ville de hauts et puissants seigneurs, princes de sang royal, grands officiers de la couronne, ou seigneurs ecclésiastiques.
Ces logis féodaux, manoirs ou séjours comme on disait au XIVᵉ siècle, bâtis cependant de façon à traverser les siècles, étaient plus exposés aux destructions que les simples logis populaires. Leurs murs étaient de taille à braver les coups de force des révolutions, à résister aux tempêtes populaires si fréquentes sur l’océan parisien, mais les révolutions de la mode, cette reine puissante, et les brusques changements qu’elle apporte dans les goûts et les idées, ont eu raison de la plupart d’entre eux.
Si l’emplacement de ces hôtels seigneuriaux était bon, pas trop éloigné des logis du roi, soit du Louvre, soit de Saint-Paul ou des Tournelles, ces hôtels, suivant la fortune de leurs possesseurs, subissaient pour se mettre au goût du siècle des transformations, des reconstructions partielles ou totales. Si au contraire l’emplacement était médiocre, si peu à peu la marée parisienne montait, si les maisons de marchands et de populaire, envahissant jardins et cultures, venaient se coller aux murailles seigneuriales, alors ses nobles possesseurs s’en allaient en quelque quartier nouveau et plus aristocratique bâtir de nouveaux logis, abandonnant les anciens à quelque riche marchand qui l’occupait avec ses commis ou le partageait en divers logements.
Des grands logis du moyen âge ce sont surtout ces derniers hôtels abandonnés au populaire qui nous sont restés. Ainsi l’hôtel des archevêques de Sens, l’hôtel des abbés de Cluny, le manoir de ville de Jean sans Peur, qui était une espèce de château fort élevé tout près des remparts parisiens, l’hôtel des prévôts de Paris, près des remparts aussi, mais sur un autre point, ont survécu à tant d’autres logis de grands barons dont il n’est pas resté une pierre, et, plus ou moins diminués ou abîmés, sont venus jusqu’à nous, peut-être parce qu’ils sont tombés en roture dès le temps de Louis XIV.
L’hôtel de la Trémouille, magnifique spécimen de l’architecture civile du XVᵉ siècle, l’hôtel du Chevalier du guet, plus ancien et plus sévère, avaient ainsi traversé les siècles jusqu’à notre époque, tandis que tout vestige avait dès longtemps disparu d’autres grandes et illustres demeures. Ceux-là, ce sont des travaux d’édilité, des percées de rues qui leur ont donné le coup suprême.
Tout près du vieux Louvre de Philippe-Auguste, du Louvre à la grosse tour suzeraine, s’élève au commencement du XIVᵉ siècle l’hôtel de Bourbon, bâti en 1309 par un prince de la maison de France, Louis de Bourbon, fils du comte de Clermont; cet hôtel, agrandi et embelli dans le courant du XIVᵉ siècle, occupe tout le carré formé par les fossés du Louvre, la rue du Petit-Bourbon conduisant à Saint-Germain l’Auxerrois, et la rue des Poulies qui aboutit à l’arche de Bourbon jetée sur la berge au-dessus d’un abreuvoir.
Sur le quai au coin de la rue des Poulies se dresse un grand corps de logis à trois pignons, dont le plus grand, au milieu, porte une bretèche, une belle loge fermée à balustrade délicatement sculptée, où se découpent dans un entrelacement de fleurs de lis, les lettres du mot «Espérance». Un long bâtiment, la galerie dorée, ornée de peintures, borde le quai. En arrière est une cour dominée par le bâtiment de la grande salle au pignon flanqué de tourelles, au comble énorme, aussi élevé, dit Sauval, que celui de Saint-Eustache.
Cet hôtel de Bourbon a bien des pages tragiques en son histoire. En 1418 lorsque Perrinet Leclerc livra Paris aux Bourguignons, les tueurs du parti de Bourgogne, ayant par le massacre vidé les prisons de tous les Armagnacs qu’on y avait jetés, s’en vinrent après «l’occision» à l’hôtel de Bourbon où ils tuèrent encore tout ce qu’ils rencontrèrent. Et ayant, dans le pillage qui accompagnait naturellement ces horreurs, trouvé dans une chambre «une grant bannière comme estandard où il y avait un dragon figuré qui par la gueule jetait feu et sang, si furent plus mus en ire que devant et la portèrent par tout Paris, les épées toutes nues, criant sans raison: «Veez ici la bannière que le roy d’Angleterre avait envoyé aux faux Arminaz...» et par tous les carrefours se replongeant dans leur soulerie de sang, écorcheurs et bouchers toute la nuit encore assaillirent tous ceux qu’on leur signalait comme Armagnacs, sans même demander aucune preuve, et massacrèrent hommes et femmes, les laissant nus sur le pavé, sans que le duc de Bourgogne osât ou pût arrêter la tuerie!»
Un siècle après l’hôtel était en la possession du connétable de Bourbon, comte de Montpensier et dauphin d’Auvergne, duc de Bourbon, comte de Clermont, de Forez, de la Marche, de Gien, etc., etc., possesseur d’immenses domaines, prince du sang, aussi près du trône que son logis de Paris l’était du château royal du Louvre. Héros de Marignan, seigneur magnifique éblouissant la cour par son luxe et son opulence, Bourbon de plus était un homme beau et bien fait.
La mère du roi, Louise de Savoie, fatale en plus d’une occasion à d’autres personnages et à la France, princesse alors âgée de quarante-sept ans, s’éprit du superbe connétable qui dépassait de peu la trentaine et venait de perdre sa femme Suzanne de Bourbon-Beaujeu. Louise de Savoie rêvait de l’épouser, mais ses avances à différentes reprises furent repoussées. Alors, la haine remplaçant l’amour déçu, Louise de Savoie, liguée avec le chancelier Duprat, autre ennemi de Bourbon, chercha par un grand procès en Parlement, à enlever au connétable les terres de la maison de Bourbon qu’il tenait d’une donation de sa femme et qui formaient peut-être la moitié de ses domaines.
Un premier procès fut perdu par le connétable, le comté de la Marche lui fut enlevé et il parut à tous que Louise devait avoir gain de cause pour le reste. C’est alors que les émissaires de Charles-Quint vinrent trouver le connétable et, profitant de sa fureur, réussirent à l’entraîner dans une trahison qui n’allait à rien moins qu’au démembrement de la France, dont on devait, avec un des morceaux ajouté aux terres du connétable, fabriquer un royaume de Bourgogne. Les événements se précipitèrent, la fuite de Bourbon hors du Royaume, le connétable de France à la tête des bandes allemandes de l’Empereur, l’invasion de la Provence et la défaite de Pavie.
Pendant ce temps, à Paris, le Parlement instruisait lentement le procès du traître, confisquait tous ses biens, flétrissait sa mémoire, le retranchait de la race des Bourbons «comme notoirement dégénéré des mœurs et fidélité des autres sieurs de ladite maison».
L’HOTEL DE LA REINE MARGUERITE SUR L’EMPLACEMENT DU PETIT NESLE, ET LA CHAPELLE DES LOUANGES AU PETIT PRÉ AUX CLERCS
En conséquence de l’arrêt, un jour de 1527, le connétable étant déjà mort du coup d’arquebuse que Benvenuto Cellini se vantait d’avoir tiré sur lui à l’assaut de Rome, l’hôtel de Bourbon paya pour lui. Devant la foule assemblée on commença par décapiter, en signe d’infamie, la tourelle formant l’angle de la rue des Poulies; puis le bourreau de Paris brisa les armoiries du connétable, barbouilla d’ocre jaune, couleur de flétrissure, le portail d’entrée, la porte dorée, les fenêtres et tous leurs ornements et sema du sel dans les appartements.
Les marques infâmes de la trahison furent longtemps visibles et la tourelle d’angle demeura informe et tronquée jusqu’à la démolition de ce qui restait de l’hôtel en 1758. Cette flétrissure n’empêcha pas la grande salle de servir, de 1614 à 1615, aux séances solennelles des États généraux, les derniers convoqués avant ceux de 89, les séances ordinaires se tenant aux Augustins.
Il y eut là des scènes qui furent comme la répétition de ce qui devait se passer cent soixante-quinze ans plus tard: querelles d’étiquette d’abord, dissentiments profonds entre les ordres, prétentions des uns dans leurs cahiers, doléances et réclamations des autres, présentation solennelle au roi des cahiers des trois ordres dans la grande salle de l’hôtel de Bourbon, puis mise à la porte sans façon des députés du tiers, qui le lendemain en arrivant pour siéger aux Augustins trouvèrent la salle fermée et démeublée, avec défense de se réunir ailleurs. Il fallut s’en aller; le tiers état n’était pas mûr alors pour un serment du Jeu de Paume.
Cette grande salle, salle de fêtes et salle de bal aux beaux jours de la jeunesse de Louis XIV, fut, au milieu du XVIIᵉ siècle, transformée en théâtre, sur lequel alternativement jouèrent la comédie Italienne et la troupe de Molière. Celle-ci y donna le 18 novembre 1659 la première représentation des Précieuses Ridicules et, le 28 mai 1660, celle de Sganarelle. Molière y joua pendant deux ans; un jour la troupe arrivant pour la représentation trouva la salle en démolition, on mettait les acteurs à la porte comme de simples députés du tiers aux États généraux, pour faire de la salle le garde-meubles de la Couronne.
Cette affectation nouvelle, privant la cour d’une salle spéciale pour les fêtes, l’obligea à chercher dans le Louvre un emplacement nouveau, ce qui fut cause qu’au premier bal, le feu prit au palais et faillit brûler, avec une foule de meubles précieux, le pauvre cardinal Mazarin alors presque mourant dans son lit. Quant à la troupe de Molière, le roi lui avait donné une autre salle, celle construite par Richelieu pour la représentation de Mirame, dans le Palais-Royal, alors Palais Cardinal.
Les derniers restes du Petit-Bourbon transformés en garde-meubles ne tombèrent qu’en 1758, lors des travaux qui dégagèrent le Louvre de vieux bâtiments de service accolés à la façade orientale et permirent de voir cette fameuse colonnade de Perrault chantée par Boileau:
Savant hableur, dit-on, et célèbre assassin...
Le rhume à son aspect se change en pleurésie
Et par lui la migraine est bientôt frénésie...
Notre assassin renonce à son art inhumain
Et désormais la règle et l’équerre à la main
Laissant de Galien la science suspecte
De méchant médecin devient bon architecte...
Soyez plutôt maçon si c’est votre talent...
Juste en face de l’hôtel de Bourbon, de l’autre côté de la Seine, d’autres somptuosités, d’autres superbes bâtiments lui font pendant, comme la tour de Philippe Hamelin ou de Nesle, de l’enceinte de Paris, fait pendant à la tour du coin de l’enceinte du Louvre. L’hôtel de Nesle, de fameuse et légendaire mémoire, a été bâti au XIIIᵉ siècle par un seigneur de Nesle, sur le terrain formant ici l’angle saillant de l’enceinte de Philippe-Auguste. En 1308, Amaury de Nesle vendit son hôtel au roi Philippe le Bel qui ne le garda pas longtemps, pas plus que son fils Philippe le Long. A la mort de celui-ci, en 1322, l’hôtel devint la propriété de sa veuve Jeanne de Bourgogne, laquelle, à sa mort en 1329, ordonna par testament que l’hôtel serait vendu et le prix appliqué à la fondation du collège dit de Bourgogne, avec bourses pour les pauvres écoliers.
Ce serait le séjour de cette reine pendant le court espace de sept à huit ans qui valut à l’hôtel de Nesle sa réputation légendaire et à la tour de Philippe Hamelin ou de Nesle sa célébrité sinistre.
On connaît par les vieux chroniqueurs les débauches reprochées aux femmes des trois fils de Philippe le Bel qui régnèrent successivement, Marguerite de Bourgogne femme de Louis le Hutin, Jeanne de Bourgogne femme de Philippe le Long, et Blanche de Bourgogne première femme de Charles le Bel. Le terrible scandale qui éclata à la cour de France et révéla les désordres des princesses est de 1314, l’année même de la mort de Philippe le Bel. Après le procès et le supplice terrible des deux frères Philippe et Gauthier d’Aulnay, Charles le Bel répudia sa femme et la força de prendre le voile à l’abbaye de Maubuisson, près Pontoise; Marguerite fut enfermée au château Gaillard où son mari Louis le Hutin, désirant un divorce plus complet, la fit étrangler le jour où il monta sur le trône.
Quant à Jeanne de Bourgogne, on la déclara solennellement innocente pour permettre à Philippe le Long de la garder et de conserver avec elle ses domaines de Bourgogne apportés en dot.
C’est donc l’épouse proclamée innocente qui est la reine dont parle Villon dans sa ballade des dames du temps jadis,
Qui commanda que Buridan
Fut jetté en ung sac en Seine?
Jeanne de Bourgogne, rapporte la tradition, de son hôtel placé au pays des Ecoles, sur le chemin du Pré aux Clercs, voyait journellement passer et repasser les jeunes gens de l’Université et pouvait à son aise jeter son dévolu sur ceux qui lui plaisaient et les attirer en son logis. Le bel écolier, mystérieusement introduit le soir par quelque poterne, était conduit en une chambre de la tour de Nesle, laquelle était pourtant séparée de l’hôtel par une rue, ce dont ne s’inquiète pas beaucoup la tradition qui au besoin inventerait des passages secrets sous la rue. En cette tour, l’écolier trouvait bon repas, bon gîte et le reste, mais il ne sortait pas vivant. Avant le jour, Jeanne de Bourgogne rassasiée quittait le pauvre écolier; celui-ci tout étourdi encore et radieux de son bonheur, recevait un bon coup de dague et rapidement était jeté en Seine d’une fenêtre de la tour. Quand le cadavre échouait sur une berge de Passy ou de Saint-Cloud, on attribuait le crime aux malandrins de Paris, on enterrait le pauvre diable et tout était dit. L’écolier Buridan plus méfiant que les autres et mis en soupçon par les disparitions successives de compagnons partis pour bonne fortune et jamais revenus, fut plus heureux et sortit de la tour de Nesle autrement que par la fenêtre, car il vécut longtemps et devint même, trente ans après, recteur de l’Université.
Voilà le roman, la sombre légende de l’hôtel de Nesle, simple tradition très grossie et très dramatisée sans doute des désordres connus de Jeanne de Bourgogne et de son goût pour messieurs les écoliers, fantaisie de grande dame cherchant à égayer les jours de son veuvage.
Était-ce en souvenir pour ces escoliers qu’elle fonda par testament avec le prix de l’hôtel de Nesle le collège de Bourgogne rue des Cordeliers, remplacé au siècle dernier par l’école de Médecine?
En 1350, l’hôtel de Nesle était habité par le roi Jean le Bon au retour de son sacre à Reims. C’est là, qu’après les fêtes de son entrée solennelle, il fit arrêter et décapiter le comte d’Eu et de Guines, connétable de France, qui venait par traité de s’engager à livrer Guines au roi d’Angleterre.
En 1380, le duc de Berry, second fils de Jean le Bon, l’un des oncles de Charles VI, acheta l’hôtel pour en faire son logis de Paris. C’était un prince magnifique, aimant les arts, le luxe et les bâtisses somptueuses comme il l’a prouvé par ses constructions de Bourges et par ses châteaux.
Le duc Jean de Berry apporte aux bâtiments de Nesle des adjonctions et des embellissements nombreux. L’hôtel de Nesle devient entre ses mains une résidence vraiment princière. Il occupe un grand triangle ayant la tour et la porte de Nesle à sa pointe, la Seine d’un côté, le rempart de l’autre; un long corps de logis très richement décoré tient tout le troisième côté séparé par une ruelle, la rue de Nevers actuelle, du couvent des Grands-Augustins et des jardins de l’hôtel de l’abbaye de Saint-Denis.
La berge de la Seine est défendue par un rempart depuis la tour de Nesle
jusqu’au château Gaillard, petit ouvrage terminal; un passage public entre ce rempart et le mur de l’hôtel conduit à la porte de Nesle. De l’autre côté de cette porte, en dehors de la ville, le duc de Berry a bâti sur le petit Pré aux Clercs le séjour de Nesle où sont ses écuries. Pendant les guerres entre Armagnacs et Bourguignons, les Le Goix, fameux bouchers de Paris, du parti de Bourgogne, qui se livrèrent à tous les excès dans Paris, pillèrent et dévastèrent le séjour de Nesle.
L’hôtel de Nesle revint à la couronne à la mort du duc de Berry et ce fut encore une princesse connue par ses désordres qui vint l’habiter, Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, en grande partie responsable des malheurs et des crimes de son temps. Les Anglais étaient à Paris, qui souffrait de la guerre et d’une famine horrible. Pendant que Charles VI végète à l’hôtel Saint-Paul entre deux accès de démence, Isabeau en son hôtel, toujours magnifiquement vêtue de robes éblouissantes, coiffée de hennins ou de «Cornes merveilleusement larges et hautes» si larges avec leurs accessoires que la reine et ses dames, lorsqu’elles voulaient passer par la porte d’une chambre, étaient obligées de se baisser et de se tourner de côté, Isabeau donne des fêtes au roi Henri V d’Angleterre, régent de France, époux de sa fille Catherine et proclamé héritier de France; elle fait représenter en l’hôtel de Nesle par les confrères de la Passion le mystère de la passion de saint Georges, en 1422, bien peu de semaines avant que mourussent le roi Charles VI et le régent Henri V lui-même.
L’hôtel eut ensuite pour propriétaires, sinon pour habitants, le comte de Richemont, connétable de France, duc de Bretagne, le comte de Charolais, Charles le Téméraire, mais il revint encore à la couronne.
François Iᵉʳ l’avait donné ou prêté à la ville de Paris pour l’installation de quelques services, pour l’établissement d’une juridiction spéciale aux écoliers. En 1540, le roi, pour loger Benvenuto Cellini et son atelier, oublia l’attribution faite à la ville, reprit le petit Nesle, c’est-à-dire la partie de l’hôtel qui touchait aux remparts et complètement séparée du grand Nesle, le grand corps du logis du fond,—mais Benvenuto n’entra pas en possession sans difficultés, le prévôt de Paris défendit ses droits contre cet intrus malgré les ordres du roi, et Cellini dut presque employer la force pour le déloger.
Cellini qui était peut-être aussi grand hâbleur qu’excellent artiste, en ses mémoires où les estocades et les arquebusades tiennent autant de place que les souvenirs artistiques, raconte avec complaisance que pour ne pas être attaqué dans son Petit-Nesle par les anciens occupants, et assassiné, il dut s’entourer de précautions et armer jusqu’aux dents ses élèves et serviteurs. Il avait mis son logis en état de siège. Une nuit rentrant avec une forte somme touchée au Louvre pour ses travaux, il faillit être assassiné sur la berge par de simples voleurs, et dut combattre et estocader avec vigueur, bien qu’il fût gêné par l’argent qu’il avait enveloppé dans son manteau.
L’hôtel de Nesle devait tomber à la fin du XVIᵉ siècle. A sa place s’éleva, sans se terminer jamais, l’hôtel de Nevers, bâti par le duc de Nevers, prince de Gonzague. Dans les bâtiments de l’hôtel de Nesle qui ne furent détruits qu’au fur et à mesure de la construction du nouvel hôtel, la belle duchesse de Nevers cacha sa douleur de l’exécution de M. de Coconas, son amant, compromis dans une conspiration du duc d’Alençon, sacrifié par cet horrible prince et décapité en place de Grève avec son ami La Mole en 1574.
La reine de Navarre, maîtresse de La Mole, et la duchesse de Nevers n’avaient pu sauver les condamnés; la légende qui souvent n’est pas beaucoup plus menteuse que l’histoire, veut que les deux princesses, la nuit de l’exécution, soient allées chez le bourreau chercher les têtes des suppliciés et qu’elles aient de leurs propres mains embaumé ces pauvres chefs sanglants. Elle ajoute, pour la duchesse de Nevers, que celle-ci, fidèle à Coconas, conserva toujours dans une armoire près de son lit la tête de l’amant infortuné.
L’histoire qui se répète quelquefois ajoute ceci, qu’en la même chambre où vécut la duchesse de Nevers avec cette sinistre relique d’amour à côté de son oreiller, un demi-siècle après, sous Louis XIII ou plutôt sous Richelieu, la petite-fille de la duchesse Marie de Gonzague, eut à pleurer sur un autre supplicié, son amant Cinq-Mars arrêté pour conspiration avec l’Espagne contre le terrible cardinal et décapité à Lyon en compagnie du pauvre de Thou, entraîné par l’amitié dans l’affaire et dont la maison était non loin de l’hôtel de Nevers, place Saint-André-des-Arts.
PASSAGE SUR LES LIMITES DU SÉJOUR BARBETTE, RUE DES FRANCS-BOURGEOIS, PRÈS DUQUEL FUT ASSASSINÉ LOUIS D’ORLÉANS
Cet hôtel de Nevers fait bonne figure dans les estampes de Callot et de Pérelle, avec ses grands pavillons de pierres et briques, avec ses toits immenses qui dominent quelques masures, vieux restes de dépendances de l’hôtel de Nesle, et les remparts à demi ruinés touchant à la porte de Nesle. L’hôtel de Nevers ne vécut pas longtemps, il fut démoli à son tour et remplacé par l’hôtel de Guénégaud, plus tard Conti, lequel céda la place à l’hôtel des Monnaies actuel.
Des hôtels élevés par les grands seigneurs féodaux, par les princes de la maison de France aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, il en est un qui traverse en partie les siècles et dont le donjon, témoin des événements tragiques de la grande querelle entre Armagnacs et Bourguignons, a survécu aux tours royales du vieux Louvre, à la Bastille, à presque tous les édifices ses contemporains. C’est la vieille tour du duc Jean sans Peur, le donjon de l’hôtel de Bourgogne, fameux à des titres divers. Précédemment le logis s’appelait hôtel d’Artois, parce qu’il avait appartenu au comte d’Artois, frère de saint Louis. Ayant été confisqué sur un de ses descendants, il fit partie de l’apanage de Philippe, quatrième fils de Jean le Bon, surnommé le Hardi parce que tout enfant, à la bataille de Poitiers, il s’était obstinément tenu en combattant à côté de son père sans vouloir le quitter.
—Père, garde-toi à gauche!... père, garde-toi à droite!... Un rude enfant qui devait être l’aïeul de Jean sans Peur et de Charles le Téméraire.
Les ducs de Bourgogne agrandirent l’hôtel et le fortifièrent vers la fin du XIVᵉ siècle. Situé à cheval sur l’enceinte de Philippe-Auguste au saillant nord, entre la porte aux Peintres de la rue Saint-Denis et la porte de Bourgogne ou Montorgueil, il formait un vaste ensemble de constructions, nous ne pouvons plus juger de son importance que par le donjon subsistant; il dominait le mur de la ville et tout le quartier qui s’appela Mauconseil, mauvais conseil, après les sanglantes tragédies du commencement du XVᵉ siècle.
Longtemps enfermée dans une arrière-cour, étouffée parmi les hautes maisons serrées, la vieille tour vient de reparaître au jour, dégagée sur un côté seulement par malheur.
Ce bel et solide édifice rectangulaire en pierres de taille, divisé en plusieurs étages accusés par des encorbellements, a gardé son couronnement de mâchicoulis couvert aujourd’hui par une toiture basse. Les divers étages sont éclairés par des baies carrées à meneaux, inscrites, à l’étage de la grande salle, dans une haute ogive. Un large escalier à vis tourne autour d’un pilier central qui se termine en haut de la cage par un chapiteau en forme de caisse de jardin, d’où s’élance un chêne sculpté, dont les grosses branches se subdivisent bientôt et forment, avec leurs branchages entre-croisés et leur feuillage touffu, quatre travées de voûte ogivale.
On pense que Jean sans Peur avait fait construire ce donjon pour renforcer son hôtel après qu’il eut fait assassiner le duc d’Orléans. Monstrelet le dit: «Et mêmement fit faire en ces propres jours à puissance d’ouvriers, une forte chambre de pierre bien taillée en manière d’une tour, dedans laquelle il se couchait par nuit et était ladite chambre fort avantageuse pour le garder.» Probablement, Jean sans Peur qui se fortifia en son hôtel en vue des événements, l’avait commencée quelque temps avant le crime. Cette tour, dévastée intérieurement par des appropriations diverses, et des intercalations d’étages, montre encore, sculptés extérieurement au tympan d’une fenêtre basse sur la rue, le niveau et les rabots choisis pour emblèmes par le duc Jean.