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Paris de siècle en siècle

Chapter 17: II
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About This Book

A sweeping illustrated account traces the physical and cultural evolution of Paris from its river‑island origins through Roman and medieval phases to modern expansions, following how the city's center shifts among the island, the Left Bank, royal precincts, market quarters, and later boulevards and western avenues. It blends topographical description, architectural and urban detail, and reflections on civic life and monuments, documenting successive rebuildings, stylistic changes, and the social rhythms of streets and squares while expressing concern about the losses and homogenizing effects of relentless modernization.

LE MEURTRE DU DUC D’ORLÉANS

Son brillant cousin et rival le duc d’Orléans, confiant dans sa force, avait pris pour emblème un bâton noueux avec la devise: je l’envie ou je l’ennuie. Jean sans Peur adopta en réponse au défi l’emblème du rabot, avec les mots flamands: Ich oud, Je tiens.

Jadis pris par les Turcs à Nicopolis dans le grand désastre de la Croisade aux pays du Danube, Jean sans Peur, héritier de Bourgogne, avait été l’un des rares chevaliers francs épargnés par Bajazet, parce qu’au moment où l’on allait le mettre à mort, dit une légende probablement forgée plus tard, un vieil iman turc s’était écrié qu’il fallait soigneusement préserver ce seigneur, destiné à faire couler plus de sang chrétien qu’aucun musulman ne pourrait faire. L’événement ne donna que trop raison à la prophétie.

A la mort du duc de Bourgogne Philippe le Hardi, en 1404, son fils Jean sans Peur hérita de sa rivalité avec le duc d’Orléans. Depuis douze ans déjà Charles VI était en démence et les oncles du roi, les princes, se disputaient la direction des affaires. La lutte s’était bientôt circonscrite entre le duc d’Orléans qui avait pris la position de chef et de défenseur de la noblesse, et le duc de Bourgogne, chef du parti populaire.

Avec Jean sans Peur, fougueux et violent, la rivalité se changea presque aussitôt en lutte ouverte, il y eut des préparatifs de guerre civile, malgré des essais de réconciliation tentés quand Charles VI recouvrait un instant l’esprit. On s’arrachait le dauphin. Le duc d’Orléans, avec l’appui d’Isabeau de Bavière, levait des armées en province, le duc de Bourgogne armait les Parisiens, leur rendait les chaînes de leurs rues et les maillets des guerres civiles du siècle précédent. Puis il y eut accalmie, une feinte réconciliation encore entre les ducs à l’occasion de mariages princiers, mais toujours, suivant l’expression de Juvénal des Ursins, il y avait «quelques grommellis entre les ducs et souvent fallait faire alliances nouvelles».

Les ducs, déguisant en affectation de courtoisie leur farouche inimitié, s’embrassaient et se donnaient des fêtes magnifiques. Le duc d’Orléans, tout en dehors, se reposait de la politique par une vie de plaisirs, tandis que Jean sans Peur, retiré dans son donjon de Mauconseil, tramait résolument la mort de son rival et travaillait patiemment à l’exécution du plan longuement médité.

Le coup fait dans les environs de l’hôtel Barbette, le 20 novembre 1407, le duc de Bourgogne, accusé partout, dut se résoudre à l’avouer après avoir tenu un coin du drap mortuaire aux obsèques qui furent faites en l’église des Célestins. Devant l’horreur générale, ne se trouvant pas assez en sûreté dans sa chambre de pierre, craignant de se trouver assailli en son hôtel, il monta subitement à cheval, au retour d’un conseil royal tenu à l’hôtel de Nesle où il n’avait pas été admis, et partit à toute bride, suivi de six hommes seulement, sans s’arrêter nulle part avant son château de Bapaume. Cette rapide chevauchée lui sauva la vie, car dès que la nouvelle de sa fuite arriva en l’hôtel d’Orléans, des hommes d’armes du défunt s’armèrent d’eux-mêmes et se mirent à sa poursuite avec l’intention arrêtée de le mettre à mort.

L’an 1407 fut «l’année du grand hiver», la gelée très rude dura soixante-six jours et la débâcle de la Seine emporta le pont Saint-Michel de Paris avec les maisons. Les neiges empêchèrent les partis d’entrer en campagne tout de suite sur le coup de l’événement. Il y eut des rassemblements de troupes dans les villes, des entrevues de princes. Le roi de Sicile et le duc de Berry allant à Amiens conférer avec Jean sans Peur et lui défendre au nom du roi de revenir à Paris sans y être mandé, se trouvèrent presque arrêtés par les grandes neiges et durent faire parfois marcher devant leur troupe des paysans pour ouvrir le chemin.

Jean sans Peur à la porte de son logis d’Amiens avait placé deux lances, l’une à fer de guerre, l’autre à fer émoulu, offrant ainsi la paix ou la guerre. Pour toute réponse à la défense des princes, il assembla des troupes et dès que les neiges le permirent, marcha droit sur Paris. Le populaire goûtait fort les ducs de Bourgogne pour leur opposition politique aux taxes et impôts, il cria Noël à l’entrée de Jean sans Peur qui s’en alla réoccuper son hôtel bien pourvu de gens de guerre.

Et ce ne sont plus, pendant des années, que terribles et successives secousses, ayant pour point de départ cette tour de Mauconseil, où revenait sans cesse se tapir le duc Jean sans Peur, qui entre temps, pour sa répression des troubles en ses villes de Flandre, avait mérité le nom de Jean sans Pitié. Paris en a pour douze années de perturbations, de guerre ouverte et de révolutions sanglantes. Jean sans Peur appuyé sur la démagogie déchaînée, sur les bouchers, les écorcheurs, sur des bandes de malandrins sans aveu ne rêvant que violences et pilleries, tient la ville où il a mis la main sur le Dauphin, n’en sort que pour piller, faire tête aux gens de guerre du parti des princes d’Orléans qu’on appelle maintenant les Armagnacs, du nom du comte d’Armagnac, dont Louis d’Orléans, fils du prince assassiné, venait d’épouser la fille.

Armagnacs, Bourguignons et Anglais se disputent et s’arrachent la ville où éclatent des mouvements révolutionnaires, les «Journées» de la commune cabochienne, pendant lesquelles il n’est pas de pavé qui n’ait sa tache de sang, pas de rue où les massacreurs ne travaillent.

Dans la tour de Jean sans Pitié se tiennent des conciliabules avec les bouchers, les chefs de la populace armée, prompte à la tuerie; ces chefs ce sont les Saint-Yon, les Le Goix, avec Jeannot Caboche, écorcheur de vaches à la boucherie de Saint-Jacques, qui tient Paris sous la terreur et donne son nom aux gens de sa troupe et par extension à son parti. Alors les Cabochiens prirent la Bastille par capitulation, comme en 89, et néanmoins coupèrent peu après la tête à son gouverneur Pierre des Essarts. Ce furent des journées de terreur où le chapeau blanc joua le rôle du bonnet rouge de 93; il désignait les partisans de Bourgogne et de la commune de Paris, comme le bonnet rouge coiffera plus tard les patriotes sans culottes,—et ce chaperon blanc on l’imposa au roi de l’hôtel Saint-Paul comme on le fera pour le bonnet rouge au roi des Tuileries, en 92, l’histoire sans se recommencer se répétant souvent.

Dans son jardin de l’hôtel de Bourgogne, Jean sans Peur se trouva même, de par la révolution qu’il avait déchaînée, obligé de recevoir le bourreau de Paris Capeluche, devenu homme d’importance et tueur par amour du métier; il alla même jusqu’à lui toucher la main quand Capeluche vint à la tête de sa bande lui parler hardiment.

Jean sans Peur ayant réussi à envoyer les Cabochiens guerroyer aux alentours de Paris, crut laver la tache restée à cette main, en faisant saisir soudainement Capeluche pour lui couper la tête à son tour.

Capeluche enlevé comme il buvait aux Halles, prit philosophiquement son parti du changement de rôle, et, comme son propre valet chargé de le décapiter lui semblait s’y prendre mal, il leva la tête du billot pour lui donner d’une voix ferme quelques conseils sur la manière de trancher proprement un col et, cette dernière leçon donnée, tendit froidement la nuque au coupe-tête.

Après Jean sans Peur vint Philippe le Bon, prince aux goûts superbes; Philippe le Bon à l’avènement du roi Louis déploya son faste accoutumé dans cet hôtel de Bourgogne aux sanglants souvenirs. Il avait tendu les salles de magnifiques tapisseries d’Arras rehaussées de soie, d’argent et d’or. Une vaisselle précieuse par le métal et merveilleuse par le travail, garnissait de splendides buffets. Dans son jardin sous un pavillon de velours doublé de soie, brodé de ses emblèmes et couvert des armoiries de ses innombrables seigneuries, le duc donna de grands festins à tous les princes et seigneurs réunis à Paris après les fêtes de son sacre, festins auxquels il daigna convier «les plus notables bourgeoises de la ville» sans oublier leurs maris il faut l’espérer.

«Le duc Philippe, dit M. de Barante dans son Histoire des ducs de Bourgogne, tenait en son hôtel un état qui émerveillait tout le monde. Quand il allait visiter les églises, sa suite n’était jamais de moins que quatre-vingts ou cent chevaliers parmi lesquels étaient des princes, des ducs, des grands seigneurs. Les archers étaient richement équipés. Pour lui il mettait chaque jour quelques joyaux différents, tantôt une ceinture de diamants, tantôt un rosaire de pierres précieuses, d’autres fois un bonnet ou une aumusse qui en étaient tout brodés. Le peuple de Paris qui avait vu bien des princes et qui ne se dérangeait pas toujours pour les voir passer, courait dans les rues pour regarder le duc de Bourgogne chaque fois qu’il sortait.»

Charles le Téméraire, fils de ce magnifique prince, semble réincarner en lui Philippe le Hardi et Jean sans Peur, avec un caractère poussé encore davantage dans le sens de la violence. Avec lui finit la superbe et terrible maison de Bourgogne qui se couche dans une pourpre sanglante et à sa mort l’hôtel de Mauconseil revient à la couronne qui, à défaut de preneurs princiers, le subdivise et le loue à des particuliers.

En 1453, François Iᵉʳ pressé par le besoin de pécunes, fit mettre en vente aux enchères les anciens hôtels royaux ou princiers qu’il ne pouvait utiliser, certaines parties de l’hôtel Saint-Paul, l’hôtel de Bourbon confisqué au connétable, et avec eux l’ancien hôtel de Bourgogne.

C’était la fin pour cette grande résidence qui fut découpée en treize lots à travers lesquels passait une rue nouvelle qui s’appella du nom du roi, rue Françoise dont on a aujourd’hui, à tort, changé l’o en a. Tout sur ce point se transforma bien vite, le jardin de Jean sans Peur disparut, les grandes salles jadis si richement meublées et tapissées tombèrent et des maisons vinrent s’accrocher au donjon. Évanouis, les souvenirs tragiques des Bourguignons et des Armagnacs. Le vieil hôtel sanglant où s’étaient préparés les grands drames du siècle précédent devint le théâtre des confrères de la Passion et des enfants Sans Souci, c’est-à-dire le théâtre de l’hôtel de Bourgogne, si fameux pendant cent cinquante ans, donnant ainsi pour successeurs à Jean sans Peur les désopilants farceurs, Gros-Guillaume, Turlupin, Gauthier Garguille et Bruscambille.

Les Confrères de la Passion, chassés de l’hôpital de la Trinité, près la porte Saint-Denis, s’arrangèrent une salle de spectacle à l’hôtel de Bourgogne et reprirent leurs représentations de mystères, jusqu’à ce qu’un jour le Parlement leur ayant fait défense de tirer désormais leurs sujets des légendes et miracles des saints, de l’histoire sacrée et des dogmes mis continuellement à la scène, depuis la Création jusqu’au Jugement dernier, avec tous les personnages de l’ancien ou du nouveau testament, il ne leur resta plus pour domaine que les sujets profanes, les romans de chevalerie et la mythologie, ainsi que les sotties et moralités, ces farces satiriques des enfants Sans Souci dont les allégories, fort audacieuses parfois, suscitaient les colères de l’autorité, du parlement et du roi.

En ce temps les confrères de la Passion faisaient annoncer leurs représentations par un ou plusieurs acteurs, au son du tambour, par les carrefours environnants. Vers 1570 il arriva même, dit-on, qu’un de ces acteurs, Jean de Pontalais, alors célèbre par ses facéties, faisant l’annonce devant le porche de Saint-Eustache, le curé de Saint-Eustache, incommodé au cours d’un sermon par le bruit du tambour, descendit de la chaire, et vint interrompre l’annonce:

GROS-GUILLAUME, TURLUPIN ET GAUTHIER-GARGUILLE, A L’HÔTEL DE BOURGOGNE

—Qui vous a fait si hardi, dit-il à Pontalais, de jouer du tambourin pendant que je prêche?

Pontalais, qui ne se laissait pas démonter facilement, répondit:

—Eh! qui vous a fait si hardi de prêcher pendant que je tambourine?

Le curé furieux creva la caisse et battit ensuite en retraite, mais Pontalais le rattrapa sur les marches de l’église et le coiffa de son tambour crevé, aux éclats de rire de l’assistance plus égayée que scandalisée de cet exploit inattendu d’un comédien aimé.

Au commencement du XVIIᵉ siècle le goût est à la farce joyeuse, c’est le moment des fantoches comiques, des baladins et des bouffons jouant soit dans les petits théâtres, soit en plein air sur les tréteaux des charlatans et vendeurs d’orviétan du Pont-Neuf. Et pourtant l’hôtel de Bourgogne, où des comédiens de métier ont succédé aux Confrères de la Passion, joue alors des pièces quelque peu amphigouriques, de froides tragédies au langage précieux et il s’inquiète de voir de plus en plus vides ses banquettes. Les farceurs célèbres, Gauthier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin, trois garçons boulangers du quartier Saint-Jacques enlevés au pétrin par le goût de la farce, avaient fondé un petit théâtre place de l’Estrapade; sur ces très humbles tréteaux leurs joyeusetés eurent un succès de curiosité d’abord, puis une telle vogue, que le théâtre de l’hôtel de Bourgogne, se voyant de plus en plus délaissé par le public, alla porter ses plaintes devant Richelieu, plus favorable à la tragédie qu’à la farce. Celui-ci fit venir le trio au Palais-Cardinal, le fit jouer devant lui et, gagné à son tour, engagea sur l’heure l’hôtel de Bourgogne à se l’attacher.

Et alors les pièces de Scudéry, Hardy et Rotrou, les premières tragédies de Corneille alternèrent avec les grosses farces de l’énorme Gros-Guillaume, au ventre cerclé comme un tonneau, du fluet et tout disloqué Gauthier-Garguille et de Turlupin, leur maître peut-être en bouffonneries, d’une verve extravagante peu ordinaire, mais aussi de grosse joyeuseté très peu délicate, très ordurière et même frisant trop souvent et de trop près l’obscénité.

Immense succès pour les trois compères, vogue fabuleuse. On se bouscule à la porte de l’hôtel de Bourgogne, où les bouffons ouvrent la représentation par une parade pour attirer le public et égayer la queue des spectateurs devant le guichet. Les banquettes sont bondées à l’intérieur, on s’écrase, même pour les tragédies qui nous semblent les plus rébarbatives, comme certaines de Scudéry qui eut pourtant l’honneur de faire étouffer dans la presse le portier du théâtre.

Bientôt d’autres bouffons, Bruscambille, Jean Farine qui paradaient en même temps sur le Pont-Neuf, Galinette la Galina viennent seconder ou remplacer le trio sur les planches de l’hôtel de Bourgogne, puis arrive Guillot Gorju, dont le pseudonyme cachait un fils de médecin qui, après avoir lui-même obtenu ses diplômes, courut la province comme charlatan ambulant avant de devenir tout à fait comédien.

Sous Louis XIV, grande rivalité entre les comédiens de l’hôtel de Bourgogne et la troupe de Molière. Celle-ci après avoir couru la province à la façon de la troupe du Roman comique de Scarron, pour laquelle elle a servi peut-être de modèle, après avoir erré dans Paris de salle en salle, chassée de la salle du jeu de paume de la Croix-Noire du Marais au jeu de paume de la Croix-Blanche de la porte de Buci, puis au jeu de paume de Nesle, a conquis enfin la faveur du roi et une salle à l’hôtel de Bourbon.

La troupe royale des comédiens français de l’hôtel de Bourgogne regardait de son haut ces comédiens errants, lesquels finirent par lui disputer la vogue. A la mort de Molière les deux troupes se fondirent en une seule qui s’en alla occuper la salle de la rue Guénégaud, tandis que la salle de l’hôtel de Bourgogne restait en la possession des comédiens italiens, lesquels, appelés par Mazarin, alternaient déjà depuis longtemps avec les comédiens français.

Sous la tour de Jean sans Peur ce sont d’autres fantoches maintenant qui égaient de leurs lazzis le vieux quartier Mauconseil; c’est Scaramouche et sa bande avec il signor Pantalone, c’est Scapin, c’est Arlequin, c’est Polichinelle sans peur et sans pitié aussi, le farouche capitaine Matamore, Cassandre toujours berné et le doux Pierrot avec Colombine la Coquette.

Les bouffons italiens s’étant permis quelques épigrammes sur Mᵐᵉ de Maintenon dans une pièce intitulée la fausse Prude, on les mit à la porte en 1693 et leur théâtre resta fermé jusqu’à la Régence. Précédemment les confrères de la Passion qui n’étaient plus comédiens du tout, mais dont l’association, en tant que confrérie de charité, était demeurée propriétaire de la salle, avaient été supprimés par édit de 1677 et leurs revenus affectés à l’entretien des Enfants Trouvés.

La salle abrita ensuite la comédie italienne, c’est-à-dire sous le même titre, la musique italienne et l’opéra comique français, jusqu’à la construction de la salle de la rue de Choiseul; tout était fini alors, le vieux théâtre de l’hôtel de Bourgogne avait vécu. En 1783, au moyen de quelques travaux d’aménagement il devint la halle aux cuirs, jusqu’à l’éventrement du quartier pour le passage de la rue aux Ours ou Étienne-Marcel, qui fit soudain reparaître au jour le donjon des ducs de Bourgogne.

ANCIENS ANIMAUX SYMBOLIQUES DES ÉVANGÉLISTES DE LA TOUR SAINT-JACQUES.—AUJOURD’HUI DANS LE JARDIN DE CLUNY.

HÔTEL SAINT-AIGNAN, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE

II


MANOIR DIT DE LA REINE BLANCHE
AU FAUBOURG SAINT-MARCEL

L’hôtel de Cluny, Guise, Soubise.—Marguerite ou Miséricorde?—Les mauvais garçons de Pierre de Craon.—L’assassinat de Clisson.—MM. de Guise, rois de la très sainte Ligue.—La citadelle des Ligueurs.—Le Balafré aux Barricades.—Mˡˡᵉ de Montpensier.—L’hôtel aux Soubise.—Le séjour Barbette.—La reine Isabeau.—Meurtre du duc d’Orléans.—La lampe du meurtrier.—Savoisy.—L’hôtel du roi de Sicile.—Mᵐᵉ de Lamballe à la Force.

AU quartier du Temple, dans la rue du Chaume qui continue la rue de l’Homme-Armé, le connétable Olivier de Clisson en 1370 éleva pour «soi demeurer pendant ses séjours à Paris» un hôtel point trop éloigné de l’hôtel royal Saint-Paul, un peu en dehors de l’ancienne enceinte de Philippe-Auguste, remplacée depuis peu par la muraille d’Étienne Marcel.

PORTE DE L’HÔTEL DE GUISE, MAINTENANT PALAIS DES ARCHIVES

Cet hôtel de Clisson, modifié et augmenté, devint plus tard l’hôtel de Guise et tint en cette qualité une place considérable dans l’histoire de Paris, en reprenant dans les troubles du XVIᵉ siècle, le rôle de l’hôtel de Bourgogne dans les guerres civiles du XVᵉ siècle. Modifié encore, reconstruit, il fut au XVIIIᵉ siècle l’hôtel Soubise et il est maintenant le palais des Archives. Après avoir fait de l’histoire, il abrite ce qui en est le résidu aujourd’hui, gardant entre ses murs toutes les innombrables et précieuses paperasses, chartes, diplômes, dossiers, lettres, etc., poussière des siècles vécus, lave refroidie des Révolutions, dernières traces de tant de grands faits, de nobles ou criminelles actions, de grands travaux et d’intrigues tortueuses, d’événements lointains qui ont passionné les esprits, terrifié ou réjoui les cœurs, fait couler les larmes et le sang des générations successives...

De l’hôtel de Clisson il reste la porte, une belle entrée d’aspect militaire comme il convenait à une demeure de connétable, une haute ogive protégée par deux tourelles en encorbellement. La tourelle de droite a bien été un peu attaquée et amaigrie par les architectes du siècle dernier, à qui nous devons savoir gré d’avoir oublié de la démolir, mais la porte du connétable n’en souffre pas trop; les deux écussons peints au-dessus de la voûte portent les armes de la maison de Guise compliquées d’armoiries d’alliances et de chiffres.

Plus haut, se voit gravée dans la pierre une grande M, initiale mystérieuse sur laquelle on a beaucoup disserté. A Josselin en Bretagne, dans l’église où dort le connétable sous un beau tombeau mutilé, l’M se trouve partout, alternant avec des Marguerites presque effacées, c’était l’initiale de Marguerite de Rohan sa femme. D’après la légende de l’hôtel de Clisson, cela voudrait dire aussi Miséricorde et rappellerait un épisode des insurrections parisiennes du règne de Charles VI.

En 1382, au retour de l’expédition victorieuse de Flandre, Charles VI, alors enfant de quatorze ans, trouva Paris en armes, atterré par la nouvelle de la victoire de la noblesse à Rosebecke, alors que les bandes parisiennes s’étaient préparées à joindre leurs efforts à ceux des Flamands. Cette nouvelle révolte des Maillotins fut plus sévèrement châtiée que celle de l’année précédente. Le roi et les princes ses oncles, en trois «batailles», dont Clisson commanda la première, entrèrent dans Paris par les portes rompues et abattues. Clisson avait la main dure et le fit sentir aux révoltés. Après avoir pris tout ce qui avait marqué dans la sédition, et décapité aux Halles les principaux meneurs, on désarma Paris, on enleva les chaînes des rues; il fallut livrer les maillets, arbalètes, vouges, fauchards, et tout les harnois de guerre «et disait-on qu’il y en avait assez pour armer cent mille hommes».

Des bourgeois compromis restaient aux prisons attendant leur sort. Un jour le peuple de Paris fut convié au Palais de Justice. Sur les degrés de la cour un siège avait été élevé pour le petit roi, qu’entouraient ses oncles et ses capitaines et ses conseillers. Le chancelier d’Orgemont prit la parole, semonça véhémentement les Parisiens, rappela toutes leurs séditions et commotions, et les crimes et délits commis dans les désordres, puis arrivèrent les familles des prisonniers, «les dames et demoiselles toutes déchevelées» qui se jetèrent aux pieds du roi criant miséricorde; les oncles du roi, les capitaines en firent autant et le peuple à genoux, nu-tête, de tous les points de la cour du palais, clama de même: Miséricorde!

Alors le roi, comme s’il se laissait attendrir, quitta sa figure courroucée et donna l’ordre de mettre les prisonniers en liberté, changeant les peines encourues en amendes qui servirent à payer les gendarmes. On attribua surtout, dit-on, la clémence royale aux conseils de Clisson et en reconnaissance le peuple, voyant ces M sculptés par Clisson sur sa maison en l’honneur de sa femme, appela cette maison l’hôtel de Miséricorde. Ceci est l’explication de la légende, la vérité est peut-être toute contraire, et le mot miséricorde est plus probablement une ironie des Parisiens se souvenant de la poigne de Clisson dans la répression.

Clisson avait des ennemis mortels; le duc de Bretagne, qui déjà l’avait par trahison tenu en son château de l’Hermine à Vannes et ne l’avait relâché que sur grosse rançon, ce dont il se repentait fort, et le chevalier Pierre de Craon que Clisson avait fait chasser de la cour. Ces deux haines s’entendirent et Pierre de Craon, assuré en tout cas d’un refuge en Bretagne, s’en vint à Paris tendre une embuscade au connétable, se jurant bien de trouver le moyen de réussir l’occision que le duc avait manquée à Vannes.

Au bout de la rue de la Verrerie, derrière l’hôpital Saint-Gervais, c’est-à-dire tout proche de l’hôtel du connétable, par la rue des Mauvais-Garçons et la rue du Murier, Pierre de Craon possédait un logis dans lequel il fit secrètement provision d’armes et d’armures et qu’il pourvut largement de vivres. Ces pourvéances faites, Craon réunit des «compagnons hardis et outrageux»; il les envoya par petites troupes en son hôtel où ils arrivaient de nuit et restaient tapis sans sortir, faisant largement honneur aux victuailles amassées, en attendant l’ouvrage inconnu qui leur était réservé. Quand il y en eut une quarantaine, Craon arriva à son tour, toujours secrètement et s’enferma comme les autres, gardant seulement dehors des espions qui guettaient tous les faits et gestes du connétable.

Enfin l’occasion si patiemment épiée se présenta. Il y avait fête à l’hôtel Saint-Paul, le jour de la Fête-Dieu de 1392, joûtes toute la journée dans les lices de l’hôtel devant les dames, puis festin et danses. Les danses ne finirent qu’une heure après minuit, l’assemblée tout aussitôt se dispersa, chacun s’en retournant au logis. Messire Olivier de Clisson ayant causé longuement avec le roi quitta l’hôtel le dernier, alors que les lumières de la fête s’éteignaient et que tous à l’hôtel se préparaient à dormir. Ses gens et ses chevaux l’attendaient à la porte, ils étaient huit seulement, avec deux torches que les valets allumèrent dès que le connétable fut en selle.

Pierre de Craon avait fait monter ses hommes à cheval et dans la nuit noire s’en était allé s’embusquer au carrefour Baudoyer. La petite troupe du connétable quittant la rue Saint-Paul, tourna au carrefour des rues Saint-Antoine et Sainte-Catherine, maintenant Sévigné; Clisson causait avec un écuyer, il était en train de lui dire: «Je dois demain avoir au dîner chez moi, monseigneur de Touraine, le seigneur de Coucy, messire Jean de Vienne, messire Charles d’Hangiers, le baron d’Ivry et plusieurs autres, or pensez que ils soient tous aisés et que rien n’y ait d’épargné...» lorsque tout à coup retentit en arrière le galop des quarante chevaux de Craon.

En un clin d’œil le cortège du connétable fut bousculé, les deux torches éteintes. Le connétable prit d’abord l’attaque pour une plaisanterie du duc d’Orléans, il cria aux assaillants: Monseigneur, par ma foi, c’est mal fait, mais je vous le pardonne, car vous êtes jeune...

—A mort Clisson! à mort, ci vous faut mourir, lui répondit un homme de la mêlée.

—Qui es-tu, qui dis de telles paroles?

—Je suis Pierre de Craon!

Et les épées commençaient leur jeu; les gens du connétable et lui-même, dans leurs habits de fête, étaient peu armés, tandis que les hommes de Craon étaient couverts de fer.

—Occirons-nous tout? demandèrent-ils à Craon.

—Oil, tous ceux qui se mettront en défense.

Les gens de Clisson furent vite à terre ou jetés de côté, dans le noir de la rue; le connétable se défendait de son mieux avec une courte épée contre les coups qui pleuvaient dru sur lui. Par bonheur l’obscurité le protégeait un peu, et d’un autre côté les hommes de Craon qui venaient seulement d’apprendre à quel illustre personnage ils s’attaquaient, s’en trouvaient fort troublés. Clisson ferraillant toujours, déjà meurtri et blessé par tout le corps, se maintenait à cheval. Un coup formidable asséné sur la tête le renversa enfin. Il tomba juste dans la porte d’un boulanger qui préparait son pain et qui au terrible fracas des épées venait d’entrebâiller son huis. Sous le poids du corps roulant à terre, la porte s’ouvrit toute grande et le connétable resta sans mouvement, la tête dans la maison du boulanger épouvanté, les jambes dans la rue.

Craon hésita un moment, il n’osa descendre pour voir si l’œuvre était bien achevée.—Allons, dit-il, nous en avons assez fait, s’il n’est pas mort, il mourra du coup féru à la tête!...

Et toute la troupe fila au grand trot vers la porte Saint-Antoine pour s’échapper. Or toutes les portes de Paris, depuis la révolte des Maillotins, avaient été enlevées, précisément sur le conseil du connétable. Si elles avaient pu être closes comme jadis à la nuit, jamais Craon n’aurait osé tramer son attentat, arrêté par l’impossibilité de sortir une fois le coup fait. «Or considérez comme les choses adviennent, dit Froissart, le connétable avait cueilli la verge dont il fut battu.» Craon, sorti sans difficulté par la porte Saint-Antoine, poussa tout d’une traite jusqu’à Chartres, y trouva des chevaux préparés et continua de la même allure jusqu’au château de Sablé.

Criblé de blessures et la tête pleine de sang, Clisson gisait dans la boutique du boulanger, on le croyait bien mort et l’on avait couru prévenir à l’hôtel Saint-Paul, d’où le roi partit immédiatement en robe de chambre, avec quelques chambellans et des gens d’armes, torches allumées, et tout ce monde vint remplir la rue et la petite boutique du boulanger. Cependant Clisson, que l’on avait déshabillé pour visiter ses plaies, donnait quelques faibles signes de vie, au grand étonnement de ses gens.

LE CONNÉTABLE DE CLISSON RAPPORTÉ A SON HOTEL, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE

Imp. Draeger & Lesieur, Paris

—Connétable, comment vous sentez-vous? demanda le roi se penchant sur ce corps tout sanglant qui remuait encore.

—Cher sire, petitement et faiblement, murmura le connétable.

—Qui vous a mis en cet état?

—Sire, c’est Pierre de Craon, traîtreusement...

—Connétable! je le jure, jamais chose ne sera si bien et si fort vengée! Or tôt, aux médecins et surgiens d’abord!...

Déjà les médecins de l’hôtel Saint-Paul accouraient. Ils examinèrent longuement et pansèrent les blessures dont le connétable était navré par tout le corps. Par chance miraculeuse, aucune n’était mortelle, le grand nom de Clisson, jeté subitement aux assassins, avait pour ainsi dire amolli leurs bras; néanmoins le connétable eût été achevé sous les pieds des chevaux, si la porte du boulanger ne s’était ouverte quand il tomba sous le grand coup porté par Craon.

—Dans quinze jours, dirent les médecins au roi bien heureux, nous vous le rendrons chevauchant!

UN COIN DE LA COUR DE L’HÔTEL DE MAYENNE-D’ORMESSON RUE SAINT-ANTOINE

On sait comment Craon ne fut pas rattrapé par le prévôt de Paris lancé sur ses traces, comment n’estimant point le château de Sablé asile assez sûr quand il apprit que le connétable n’était pas mort, il se réfugia près du duc de Bretagne, comment, la guerre ayant été déclarée à ce duc, Clisson guéri et le roi déjà malade, s’obstinant malgré sa faiblesse, menèrent l’armée vers la Bretagne, et comment se déclara dans la forêt du Mans la folie de Charles IV.

Que de maux découlèrent de ce meurtre manqué rue Culture-Sainte-Catherine: les longues guerres civiles pendant la démence du roi et la jeunesse de Charles VII, la lutte des princes s’arrachant villes dévastées et provinces ravagées, les féroces massacres des partis, cruelles meurtrissures auxquelles vinrent s’ajouter encore les désastres de la guerre anglaise, comme pour achever de faire un cadavre de la France pantelante.

Pierre de Craon ne fut pas pris; mais il eut tous ses biens confisqués, son logis de Paris fut rasé et l’emplacement ajouté au cimetière Saint-Jean; la ruelle qui longeait les murs du logis et dont il reste un fragment, prit alors, pense-t-on, le nom de rue des Mauvais-Garçons. Plus tard Craon repentant fit, en signe d’amende honorable, élever dans le cimetière, à l’endroit où avait été sa maison, une croix de pierre portant son nom et l’aveu de son crime.

L’hôtel de Clisson, après avoir passé dans diverses mains, devint en 1553 la propriété d’Anne d’Este, femme de François de Lorraine, duc de Guise. Les Guises, par diverses adjonctions et bâtisses agrandirent considérablement l’ancien logis de Clisson et formèrent le très haut et très vaste hôtel à deux grandes cours, avec jardins derrière et sur les côtés, que l’on peut voir sur le plan de Paris de Gomboust, tenant déjà tout le pâté de bâtiments de la rue des Quatre-Fils à la rue des Francs-Bourgeois.

Dans cet immense hôtel magnifiquement installé et meublé, orné de peintures murales du Primatice, décoré de tapisseries merveilleuses qui étaient, d’après Sauval, avec celles du Vatican et du Louvre, les plus belles du monde, les Guises tenaient une véritable cour et pouvaient loger une suite considérable de gentilshommes attachés à leur fortune, garnison qui s’augmenta, aux jours critiques, de soldats et de partisans nombreux.

A François de Guise, défenseur de Metz, assassiné sous Orléans par Poltrot de Méré, succéda Henri de Guise le Balafré qui devait périr à Blois. Dans l’Etat bouleversé par les factions, au moment le plus terrible des guerres de religion, la maison de Guise si rapidement élevée, n’ayant plus de frein à ses ambitions, pouvait tout espérer. Elle avait déjà les cœurs d’une bonne partie des Français détachés des Valois dégénérés; Paris conquis par ses curés et ses prédicateurs, par les meneurs fanatiques, était Guisard. Les Guises pouvaient nourrir l’espoir de culbuter les fils de l’italienne Catherine de Médicis, de rejeter en sa Gascogne ou supprimer le Béarnais, cet Henri de Bourbon que Charles IX avait épargné à la Saint-Barthélemy, puis, cet héritier du trône écarté, d’enlever le trône de France au roi des Mignons, à cet Henri III méprisé, que les ciseaux de la duchesse de Montpensier comptaient bien tonsurer pour en faire frère Henri de Valois.

En ces années tumultueuses, de 1560 à 1594, l’hôtel de Guise est une citadelle rivale du Louvre. C’est là que les ligueurs prennent le mot d’ordre, les gens de robe, intrigants, parlementaires ou sorbonnistes, les gens d’épée cherchant le bon parti, les bourgeois remuants, les terribles Seize. Le fil de toutes les intrigues secrètes aboutit ici et c’est d’ici que part le signal de toutes les complications qui viennent embrouiller et compléter l’anarchie du pauvre royaume.

Autant et plus que le Louvre, l’hôtel de Guise a trempé dans le sang de la Saint-Barthélemy; la tentative d’assassinat de Maurevel sur Coligny y fut tramée, et c’est le duc de Guise, dans son hôtel changé en place de guerre et rempli de soldats, qui organisa le massacre, donna l’ordre au prévôt des marchands et aux échevins de préparer leurs gens.

LES PRÉDICATEURS DANS LE JARDIN DES JACOBINS DE LA RUE SAINT-JACQUES, SOUS LA LIGUE

AU FOND LES ÉCOLES SAINT-THOMAS, DÉMOLIES VERS 1850

Aux coups du tocsin l’hôtel de Guise s’ouvre et lâche par la ville ses bandes de forcenés, tandis que Guise lui-même à la tête d’une forte troupe marche sur la maison de l’amiral pour faire exécuter sous ses yeux ce que Maurevel avait manqué deux jours auparavant.

Pendant les années qui suivent, Guise est aussi roi, sinon plus, que cet Henri III pour lequel il ne cache pas son mépris. Les gentilshommes de l’hôtel de Guise insultent journellement les mignons du roi et lui tuent les plus aimés, Quélus et Maugiron, tombés dans le fameux duel de trois contre trois, aux Tournelles près de la Bastille. Guise est le vrai roi de la ville de Paris, le roi de la très sainte Ligue dont il tient tous les fils avec ses frères Mayenne et le cardinal de Guise, jouant même avec adresse, pour l’opposer au roi de Navarre, de son oncle le cardinal de Bourbon. De ce vieillard, ils ont l’air de faire l’héritier éventuel du trône, dont chaque pas semble les rapprocher, pas assez vite cependant au gré de l’impatience de la sœur des Guise, l’ardente et vindicative duchesse de Montpensier, qui, à elle seule, suffirait à entretenir toutes les intrigues, toutes les machinations de la maison, à maintenir à la température voulue, dans la cuve parisienne, le bouillonnement des passions révolutionnaires savamment malaxées.

L’heure étant venue, l’insurrection parisienne étant bien préparée, tous les rôles sus, le plan des barricades, faites de tonneaux remplis de terre, adopté, les chefs de quartier nommés, les capitaines guisards introduits et cachés, le duc de Guise malgré la défense du roi entre dans Paris. C’est un triomphe, une ovation sans fin, de la porte Saint-Denis à l’hôtel de Soissons où tout d’abord il se rend pour saluer la reine mère. Puis il a l’audace de se présenter au Louvre, où peu s’en faut qu’il ne trouve ce qui l’attend à Blois.

—Sire, tenez-vous M. de Guise pour votre ami ou votre ennemi, dit au roi le colonel des gardes Alphonse d’Ornano, il ne faut qu’un mot sans vous en donner autrement peine et je vous apporte aujourd’hui sa tête à vos pieds.

Mais Henri III ne dit pas le mot, il n’ose, cette fois. Il ne se sent pas assez fort dans Paris, au milieu de ce peuple dont il a entendu jusque sous ses fenêtres les cris d’amour frénétiques pour les Guises—«de qui la France, a-t-on dit, est folle car c’est trop peu dire amoureuse».

Rentré à l’hôtel de Guise, le Balafré prend les dernières mesures pour le corps à corps avec le roi; l’hôtel de Guise devient un arsenal et un quartier général. Dans le jour ce ne sont qu’allées et venues de gentilshommes, de curés, de capitaines et de bourgeois; les meneurs populaires sont les plus caressés par les princes lorrains. Pendant la nuit on amène à l’hôtel grande provision d’armes. Le roi de son côté fait venir des troupes.

Le jeudi 12 mai 1588, la mine éclate, un immense réseau de barricades couvre la ville. Tout le monde marche sous la direction des dixeniers et quarteniers, dans la fumée des arquebusades; les suisses sont cernés, culbutés et désarmés. Guise toute la journée resta aux fenêtres de l’hôtel de Guise surveillant son œuvre et occupé à donner des ordres. A quatre heures, la révolte étant partout maîtresse et les troupes qui n’étaient pas prisonnières rabattues sur le Louvre, Guise sortit de son hôtel en pourpoint blanc tailladé, avec une suite de gentilshommes. Les rues autour de l’hôtel sont pleines de monde, à sa vue c’est une frénésie d’enthousiasme, les gens des barricades, la foule qui se presse, bourgeois et bourgeoises, l’acclament. «Il ne faut plus lanterner, crient des gens, il faut le mener à Reims!» On l’étourdit par les rues de tant de cris de: Vive Guise! qu’il ne fait que lever son grand chapeau et qu’il feint d’en être fâché. «Mes amis, c’est assez, messieurs, c’est trop, criez vive le roi!»

Il est presque au but maintenant, il ne reste plus pour achever l’œuvre que la suppression d’Henri III et c’est, il y compte bien, ce que les Parisiens fanatisés vont faire sans qu’il ait besoin d’y mettre la main. Déjà des gens à lui excitaient le peuple à compléter sa victoire par la prise du Louvre.

—Allons prendre et barricader ce bougre de roi dans son Louvre! criait-on aux carrefours changés en places d’armes.

Toute la nuit se passe ainsi tumultueuse, les bourgeois de la Ligue ont saisi les portes de la ville, ce qui permet aux partisans des Guises d’accourir; ils s’emparent de l’Hôtel de Ville et de l’Arsenal et bloquent la Bastille; les barricades touchent le Louvre et tout semble présager une grande attaque du château.

Ce vendredi la reine-mère monte en sa chaise et, péniblement, à travers la foule armée, à travers les retranchements des rues «si dru semés» où elle obtient difficilement passage, elle se dirige vers l’hôtel de Guise, quartier général de l’insurrection déchaînée. Elle tente une dernière démarche auprès du duc de Guise, le suppliant d’éteindre tant de feux allumés et de venir s’entendre avec le roi disposé à toutes les concessions. Le duc de Guise répond froidement qu’il n’y peut plus rien, que le peuple est un taureau échappé qu’on ne peut plus retenir: il déplore l’état des choses, mais quant à aller au Louvre il s’y refuse absolument, ne voulant se mettre à la merci de ses ennemis.

TOURELLE HEROUET, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE

Cette démarche cependant sauve peut-être le roi, car pendant ces négociations, les colonnes ligueuses qui se préparent à marcher sur le Louvre ne reçoivent point les ordres de Guise et l’appoint de soldats dont le courage éprouvé doit donner de la vigueur à l’attaque. Guise tergiverse et va laisser échapper la proie qu’il tient presque en sa main. Henri III, prévenu par sa mère, comprend que s’il reste un instant de plus il est perdu, et il se décide à une fuite précipitée.

Jamais plus il ne remettrait le pied dans Paris; il ne devait le revoir que de loin, des hauteurs de Saint-Cloud quand il essaya de tenir son serment d’y rentrer par la brèche. Mais alors l’arrêta le couteau du cordelier Jacques Clément, mis en la main du moine par la duchesse de Montpensier qui, à la journée des Barricades, n’aurait pas eu les hésitations de son frère.

Dans son journal, l’Estoile raconte qu’à la nouvelle de cette fuite qui renversait tous les plans des Guisards, «un quidam dit que les deux Henri avaient tous deux bien fait les ânes,» l’un pour n’avoir pas eu le cœur d’exécuter ce qu’il avait entrepris, c’est-à-dire de faire tuer Henri de Guise à sa visite au Louvre et fait donner sérieusement ses troupes dès le commencement du soulèvement, et l’autre pour avoir le lendemain laissé échapper la bête qu’il tenait en ses filets.

L’hôtel de Guise, n’ayant point réussi à force ouverte, reprit sa politique de feintes et de machinations, qui devaient bien étonner le bon badaud ligueur ne voyant pas plus loin que le bout de sa hallebarde; le duc de Guise pour reprendre contact avec le roi réfugié à Chartres, ouvrit les négociations par une singulière ambassade, une procession de capucins conduite par frère Ange, un Joyeuse qui s’était fait moine et qui plus tard redevint homme d’épée. C’était une procession ridicule ou plutôt une mascarade.

En tête des Capucins, frère Ange déguisé en Jésus-Christ couronné d’épines lié et garrotté, marchait sous les coups de fouet entre deux femmes représentant Marie et Madeleine; des soldats venaient derrière en costumes burlesques, portant en guise de casques des marmites renversées et brandissant de vieilles armes rouillées.

On négocia; par un accord signé entre le roi et les princes, le duc de Guise fut nommé lieutenant général du royaume. S’y croyant tout autant qu’à Paris le maître de la situation, il alla aux États réunis à Blois, où les élections avaient envoyé une majorité ligueuse, où le président du Tiers était La Chapelle-Marteau, un des Seize, un des chefs de la journée des barricades, devenu prévôt des marchands de par les Guise.

Cette fois le roi osa et deux des Guise périrent, le Balafré et le cardinal.

A l’hôtel de Guise il ne restait plus que Mayenne et la duchesse de Montpensier; la déchéance du roi fut proclamée dès qu’arriva la nouvelle du meurtre et Mayenne, prenant la présidence du conseil général de l’Union, se nomma lieutenant général. Paris vécut dans l’effervescence révolutionnaire, on pendit, on emprisonna les royaux et les politiques, pendant que l’armée de Mayenne manœuvrait autour de Paris contre l’armée royale formée des troupes combinées d’Henri de Valois et d’Henri de Navarre. Quand, à la fin de juillet 1589, les deux rois vinrent attaquer Paris, les Seize firent «reserrer» en toutes les prisons de Paris environ trois cents bourgeois des plus apparents et notables, pris comme otages, et la duchesse de Montpensier, à l’hôtel de Guise, eut des conférences avec le petit cordelier Jacques Clément amené par le prieur Bourgoin. Bien caressé et catéchisé, enflammé par des promesses de toutes sortes, celui-ci s’en alla résolument à Saint-Cloud, et son couteau vengea l’assassinat de Blois.

L’hôtel de Guise savourait la joie de la vengeance; la duchesse et ses gentilshommes prirent l’écharpe verte en signe d’allégresse, mais tout n’était pas fini, car il restait Henri de Navarre devenu le grand adversaire. Celui-ci après sa victoire d’Ivry revint attaquer Paris. Dans la ville assiégée, affamée, affolée, le foyer révolutionnaire entretenu par les Guises flamba si fortement, devint si dangereux, les Seize, en vrai comité de salut public, poussés par le curé Boucher qui était une sorte de Marat pensionné par l’Espagne, allèrent si loin dans leurs fureurs démagogiques que Mayenne les voyant dépasser de beaucoup ses plans, dut se hâter d’intervenir et de faire pendre quelques-uns de ceux qu’il avait précédemment le plus caressés.

Mais après cinq années encore d’agitations, l’hôtel de Guise d’où sont sortis tant de maux pour la France et pour Paris en particulier, ce palais de la Ligue responsable de toutes les horreurs déchaînées, des férocités de la populace guisarde, de la guerre civile, de l’appel aux Espagnols, de la terrible famine du siège, l’hôtel de Guise est enfin vaincu.

Le fils du Balafré et Mayenne lui-même peu après, essoufflé par cinq années de campagnes, firent leurs accommodements avec Henri IV victorieux partout, maître de Paris, oint de la Sainte-Ampoule et rentré dans le giron de l’Église catholique. L’hôtel de Guise humilié, déçu dans ses ambitions n’est plus ce quartier général de la rébellion qu’il a été tant d’années; Mayenne s’en va bâtir un hôtel particulier, en face de celui de Sully son vieil ennemi, dans la rue Saint-Antoine. L’hôtel de Guise, silencieux maintenant, reste pendant un siècle encore aux mains des descendants du Balafré, seigneurs opulents qui ont renoncé aux grands rêves et dont l’ambition ne trouble plus l’État. On ne loge plus de conspirateurs à l’hôtel de Guise, ses immenses bâtiments que la foule des traîneurs d’épée ne remplit plus, donnent l’hospitalité à des protégés de la maison de Lorraine, à de tranquilles gens de lettres, entre lesquels Corneille pendant quelque temps.

En 1700, l’hôtel passa aux princes de Soubise. Alors tombèrent les vieilles murailles pour la transformation du terrible hôtel, à l’aspect grave et solide, en un palais XVIIIᵉ siècle largement ouvert, somptueusement orné et décoré. Il ne resta pour rappeler le temps des Guises qu’un bel escalier de pierre dont la rampe de fer est ornée de croix de Lorraine. Les parties de murailles que l’on conserva furent transformées et complètement déguisées par de nouvelles dispositions et par une décoration à la mode nouvelle. Portique à colonnes corinthiennes, vaste cour d’honneur encadrée d’une colonnade à terrasse, grande façade avec fronton central, statues et sculptures diverses; appartements magnifiques dont la décoration est due à Germain Boffrand, boiseries splendides, plafonds, trumeaux, bas-reliefs, dessus de portes, on trouve là toute la grâce, toute l’élégance du XVIIIᵉ siècle. Tout cela, quand arriva la Révolution, allait être mis en vente par les créanciers des Soubise.

Un moment, la Révolution triomphante vint réveiller à l’hôtel de Guise l’écho des anciennes séditions. Un jour des gens armés envahirent les cours, c’étaient les vainqueurs de la Bastille qui venaient entasser dans l’hôtel quarante-cinq milliers de poudre trouvés dans la forteresse. Les poudres parties, des ateliers divers pour l’armement de la nation les remplacèrent, avec un détachement de hussards Chamboran casernés dans les parties disponibles.

Enfin l’Empire, en 1808, achète l’hôtel Soubise en même temps que l’hôtel de Rohan qui le touche par les jardins. Il fait de celui-ci l’Imprimerie nationale et donne à celui-là son affectation actuelle de grand dépôt des Archives nationales et d’École des Chartes.

Tout près de ce logis de Clisson et des Guises, s’élevait l’hôtel d’un riche financier du XIVᵉ siècle, Étienne Barbette, prévôt de Paris et argentier ou surintendant des finances de Philippe le Bel. C’était un Séjour, un manoir de campagne situé en dehors de l’enceinte de Philippe-Auguste, près de la porte de la rue Vieille-du-Temple, qu’on appelait en raison de ce voisinage porte Barbette.

L’hôtel entouré de jardins était très considérable, les financiers de tout temps ont fait imprudemment étalage de leurs richesses, qu’à tort ou à raison, et très souvent à raison, on considérait comme mal acquises. Ces questions de finances, d’impositions, tailles et aides levées irrégulièrement et arbitrairement, c’est la grosse cause de discordes entre les peuples et les rois; il était bien difficile d’y apporter remède et d’améliorer le système de répartition et de perception, à cause des privilèges de classes, des différences de traitement des provinces et de la confusion des franchises, coutumes, immunités. C’est la cause directe ou indirecte de presque toutes les séditions. Les financiers haïs par les peuples, qui voient tous ces ruisseaux d’argent converger vers leurs coffres, soupçonnés par les princes qui les accusent d’en arrêter au passage une trop forte partie, ont souvent payé fort cher leurs malversations. Les hôtels et châteaux construits par eux témoignant imprudemment d’une opulence acquise aux dépens de l’épargne des peuples et de la bourse du roi, leur ont attiré souvent de terribles mésaventures et sont rarement passés à leurs héritiers.

Philippe le Bel, ayant usé de toutes les ressources de l’impôt, s’en était pris aux monnaies, dont il diminua le titre à plusieurs reprises au grand dommage et embarras de tous en général; cela créa une question des loyers qui poussa enfin à bout l’irritation du peuple. Les loyers, convenus en ancienne et loyale monnaie devaient-ils être payés en monnaie altérée, ayant perdu une forte partie de sa valeur? Les locataires disaient oui et les propriétaires non. Tous avec autant de raison. Cette question d’argent tourna en émeute. Le populaire se porta sur la courtille Barbette, mit le feu à l’hôtel et détruisit tout ce qu’il pouvait détruire, jusqu’aux arbres du jardin.

A la fin du XIVᵉ siècle, au séjour Barbette réédifié, habitait la reine Isabeau de Bavière qui au milieu d’une petite cour dissolue, menait toujours sa vie de faste et de désordres. Cette vie licencieuse bien connue de tous, ces fêtes masquées, ces déportements dont l’écho dépassait les murs du séjour Barbette, devinrent un tel scandale public qu’un jour un moine Augustin nommé Jacques Legrand osa, dans un sermon solennel prêché devant la reine et s’adressant à elle, se faire l’interprète de l’indignation générale.—«Je voudrais, dit-il, noble reine, ne rien vous dire qui ne vous fut agréable mais votre salut m’est plus cher que vos bonnes grâces; je dirai donc la vérité, quels que doivent être vos sentiments à mon égard. La déesse Vénus règne seule en votre cour; l’ivresse et la débauche lui servent de cortège et font de la nuit le jour, au milieu des danses les plus dissolues. Ces maudites et infernales suivantes qui assiègent sans cesse votre cour corrompent les mœurs et énervent les cœurs... Partout, noble reine, on parle de ces désordres et de beaucoup d’autres qui déshonorent votre cour.»