Ce dur langage ne pouvait être bien reçu, Isabeau et les dames de sa suite se récrièrent, mais aux reproches le moine répondit plus bravement encore, sans se soucier de la colère des familiers de la reine qui parlaient de le faire jeter à l’eau.
En ce petit séjour Barbette, très vaste hôtel qui tenait tout le carré formé aujourd’hui par les rues Vieille-du-Temple, des Francs-Bourgeois, Payenne, du Parc-Royal et de la Perle, avec l’entrée principale rue Vieille-du-Temple,—Isabeau en relevailles d’un enfant mort en naissant, reçut le 20 novembre 1407, la visite du duc d’Orléans, pour le moment trop lié avec elle et qui resta à souper. Ce souper devait lui coûter la vie. C’était l’occasion attendue depuis longtemps par le duc de Bourgogne. Assez tard dans la soirée, un valet de chambre du roi, acheté par Jean sans Peur, vint demander le duc d’Orléans et lui dit que le roi l’envoyait quérir hâtivement pour choses importantes.
Le duc immédiatement fit seller sa mule et quitta l’hôtel Barbette, suivi seulement de deux écuyers montés sur le même cheval et de quatre ou cinq valets porteurs de torches, car il était venu en petite compagnie. Ils avaient à peine fait quelque chemin dans la rue obscure et déserte, que soudain de l’ombre d’une ruelle il leur tomba sur le corps dix-huit hommes, les uns à pied, les autres à cheval. Dès la première poussée un coup de hache abattit la main du duc d’Orléans qui n’avait pu se mettre en défense et criait: «Je suis le duc d’Orléans!»
—C’est ce que nous demandons! à mort! à mort!
En un instant le duc fut jeté à bas de sa mule et percé de coups. Retourné à terre par les assaillants et encore terriblement martelé, il mourut la tête écrasée, projetant sa cervelle sur les pavés, et avec lui périt un de ses écuyers, un jeune Allemand qui, renversé aussi en le défendant, se coucha sur son maître pour lui servir de bouclier.
Au bruit le cheval qui portait les deux écuyers avait pris peur et s’était emballé; lorsque à une certaine distance ils purent se rendre maîtres de leur monture, les deux écuyers revinrent sur leurs pas et arrêtèrent en route la mule du duc.
Les maisons noires s’éclairaient çà et là de lumières, on s’éveillait au bruit, mais on n’osait bouger. Les deux écuyers s’approchèrent du groupe des assassins acharnés encore sur les cadavres; on leur cria de reculer s’ils ne voulaient subir le sort des autres, puis, la besogne bien terminée, les meurtriers s’échappèrent en criant au feu, et en jetant des chausse-trapes derrière eux pour empêcher la poursuite.
En même temps, pour augmenter le désordre, un des leurs mettait le feu à la maison de l’image Notre-Dame touchant au séjour d’Isabeau, où ils avaient vécu cachés depuis dix jours, commandés par un sieur Raoullet d’Octonville, ennemi particulier du duc, et par Guillaume et Thomas Courteheuse.
On a prétendu que le duc de Bourgogne lui-même avait pris sa part de l’exécution du crime afin d’être bien sûr qu’il réussirait mieux que celui de Pierre de Craon. Ce qui est certain, c’est que les meurtriers allèrent lui rendre bon compte de l’affaire à la tour Mauconseil, et qu’il les fit partir déguisés pour son château de Lens, en même temps qu’il s’éloignait de Paris après l’aveu de son crime.
Le tumulte était grand autour de l’hôtel Barbette, les gens de la reine arrivaient criant au meurtre, on se précipitait vers l’hôtel d’Orléans et aussitôt accouraient serviteurs et chevaliers armés à la hâte. La reine Isabeau, prise de peur, s’était jetée en sa litière et s’était fait porter à l’hôtel Saint-Paul, pendant que l’on enlevait le cadavre pour le conduire au milieu des gémissements, d’abord chez le maréchal de Rieux dans l’hôtel remplacé au XVIIᵉ siècle par l’hôtel Amelot de Bizeuil ou des Ambassadeurs Bataves, puis en l’église Saint-Guillaume des Blancs-Manteaux.
Ce meurtre qui fut le coup de tonnerre annonçant la grande lutte entre Armagnacs et Bourguignons et qui amena tant de malheurs sur le pays, avant d’être expié par la mort de Jean sans Peur tombant à son tour sous les haches et les épées au pont de Montereau, eut lieu dans la rue des Francs-Bourgeois, probablement devant un petit passage bordé de vieux murs et de bâtiments en encorbellement, subsistant peut-être des dépendances de l’hôtel Barbette.
Un peu plus d’un siècle après la reine Isabeau, l’hôtel Barbette reçut dans ses murs une autre femme célèbre, une reine encore, mais de la main gauche, Madame Diane de Poitiers, femme de Louis de Brézé grand sénéchal de Normandie. A sa mort l’hôtel Barbette trop vaste pour être conservé intact fut vendu en plusieurs lots. En 1563, les rues Barbette, du Parc-Royal et des Trois-Pavillons,—celle-ci maintenant Elzévir et qui s’appela aussi rue de Diane,—passèrent à travers le vaste ensemble de constructions ayant formé la courtille Barbette. Il subsista une partie des anciens bâtiments formant des hôtels particuliers comme l’hôtel d’Estrées, marqué sur le plan de Gomboust, logis appartenant au maréchal d’Estrées, père d’une troisième beauté célèbre, maîtresse royale encore, de la Belle Gabrielle qui attacha son nom à tant de maisons, nids d’amour éparpillés dans Paris, où elle recevait la visite du Vert Galant, l’amant officiel, et aussi, dit-on, de plusieurs autres galants, traîtres à leur roi. C’est en cet hôtel d’Estrées, reste des anciens hôtels d’Isabeau et de Diane de Poitiers, que l’Empire plaça la maison-mère des demoiselles de la Légion d’honneur.
La maison formant le coin des rues Vieille-du-Temple et des Francs-Bourgeois porte sur l’angle une magnifique tourelle à pans coupés, la plus jolie de celles qui nous restent à Paris, gracieusement décorée et ciselée d’arcatures ogivales. Tourelle et maison avaient bien souffert; le poids du Temps s’était fait sentir, les affectations diverses avaient forcément amené bien des modifications, mais une restauration récente a rendu son comble effilé à la tourelle et rétabli certaines fenêtres dénaturées. Logis et tourelle ne datent point d’Étienne Barbette, ils n’ont même pu faire partie du séjour d’Isabeau, mais probablement ont été construits plus tard sur quelque dépendance de ce séjour.
Un autre hôtel princier s’élevait dès le XIIIᵉ siècle sur les rues du roi de Sicile et Pavée. Le roi de Sicile qui lui avait donné son nom était Charles, frère de saint Louis. A la fin du XIVᵉ siècle, l’hôtel appartenait au roi Charles VI. Près de là, demeurait le favori Savoisy, compagnon de jeunesse de Charles VI, en croupe de qui le roi, lors de l’entrée solennelle de la reine Isabeau, s’en allait incognito courir les rues de Paris pour jouir de la fête, ce qui lui attira dans la presse quelques horions de bourgeois bousculés.
Savoisy eut avec l’Université une affaire qui tourna mal pour lui. Un jour que les Écoles allaient en procession générale à Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, le cortège se heurta aux gens de Savoisy menant leurs chevaux boire à la Seine. Une querelle s’engagea, les gens de Savoisy chevauchèrent raidement à travers la procession, renversèrent et blessèrent quelques personnes, puis non contents de cela, étant rentrés à l’hôtel s’y armèrent et revinrent tomber sur les écoliers qu’ils poursuivirent jusque dans l’église. Alors une vraie bataille s’engagea, par leur nombre, les écoliers finirent par avoir raison des assaillants à leur tour fortement étrillés.
Très irritée de l’offense, l’Université s’en alla en corps à l’hôtel Saint-Paul réclamer vengeance, reprenant, en cas de non-satisfaction, sa grande menace de quitter Paris. A cette époque de tiraillements politiques aigus, quand les ducs d’Orléans et de Bourgogne se disputaient le gouvernement, Dame Université était une puissance qu’il importait d’avoir pour soi, aussi eut-elle pleine et entière satisfaction. Pour l’offense faite par ses gens, Savoisy fut, par arrêt du conseil, privé de sa charge de chambellan de l’hôtel du roi et banni; on s’en prit aussi à sa maison qui fut rasée de fond en comble.
L’hôtel du roi de Sicile, voisin de cette place vide, eut après une longue et brillante existence un sort plus triste qu’une mort violente. Après avoir appartenu à des princes de sang royal, au duc d’Alençon, il fut acheté en 1390 par Charles VI avant sa démence, alors que ce roi était un jeune prince très chevalereux, passionné d’armes et de tournois et qui donnait les plus grandes espérances; l’hôtel ensuite passa aux rois de Navarre, puis aux Roquelaure, aux comtes de Saint-Paul qui le rebâtirent, au cardinal de Birague qui en même temps qu’il y apportait quelques embellissements fit élever la fontaine de Birague en face Saint-Paul démolie de nos jours; l’hôtel vint enfin aux Caumont la Force, dont il prit le nom.
C’était une magnifique demeure avec de beaux jardins; une partie des bâtiments, après diverses affectations, fut en 1780 transformée en prison pour remplacer le For-l’Evêque et le petit Châtelet. L’hôtel devint la prison de la Force, la Grande Force, avec l’hôtel de Brienne voisin pour annexe appelée la Petite Force.
En cette prison de la Force fut écrouée en 92 la princesse de Lamballe. Elle faillit échapper aux massacres de septembre, grâce au dévouement de quelques amis qui couvrirent d’or quelques-uns des tueurs chargés de la besogne en cette prison; mais la malheureuse femme, sortie des geôles sanglantes à demi folle de terreur, fut saisie à la porte par d’autres assassins qu’on n’avait pas achetés, qui lui coupèrent la tête sur une borne au coin de la rue du roi de Sicile. Non satisfaits, ces cannibales, après que le cadavre dépouillé de ses vêtements fut resté quelque temps exposé aux regards de tous, pendant qu’un perruquier réquisitionné était contraint de friser et poudrer la tête de la malheureuse femme, ouvrirent le corps, enlevèrent le cœur et le placèrent au bout d’une pique pour le promener avec la tête dans tout Paris, du Temple à l’Assemblée, en s’arrêtant pour boire dans des cabarets, où ils déposaient la tête sur le comptoir à côté de leurs verres.
Il n’est rien resté de la Force qui fut démolie en 1840.
III
LE PRÉVÔT DE PARIS
L’hôtel des Prévôts de Paris.—Hugues Aubryot et les Maillotins.—L’hôtel d’Orléans.—A l’Abri-Coyctier.—Le fief de la Trémouille.—Magnificences de la maison à l’enseigne de la Couronne d’or.—Sa destruction.—L’hôtel des archevêques de Sens.—Tristan de Salazar.—La justice sommaire de la reine Margot.—L’hôtel des abbés de Cluny.—François Iᵉʳ et la veuve de Louis XII.—Les émotions du cardinal de Guise.—Le connétable de Montmorency.—Le manoir de la Salamandre.—Le chancelier Séguier.—Catherine de Médicis.—La kermesse de l’Agio à l’hôtel de Soissons.
ENTRE le lycée Charlemagne et l’église Saint-Paul, dans la cour du passage Charlemagne, subsistent quelques débris notables de diverses époques provenant d’un hôtel des Prévôts de Paris. Ce sont des restes de façades de la Renaissance et du XVIIᵉ siècle, à côté d’une tour d’escalier à pans coupés dont les larges fenêtres sont encadrées d’une haute ogive. Un corps de logis de la Renaissance, assez important, a été démoli récemment.
Les prévôts de Paris, magistrats royaux dont les fonctions étaient importantes et qui représentaient à peu près les préfets actuels, comme le prévôt des marchands représentait un maire, ne devaient pas, suivant une très sage ordonnance de saint Louis, être pris parmi les Parisiens d’origine. Le siège de leur juridiction était le Châtelet, mais généralement en entrant en charge, ils quittaient leur domicile particulier pour s’en aller habiter l’hôtel des Prévôts, à proximité du logis royal de Saint-Paul.
Cette tour d’escalier est le seul débris de l’hôtel primitif bâti par le célèbre prévôt Hugues Aubryot, à l’époque la plus troublée du XIVᵉ siècle. Hugues Aubryot, natif de Bourgogne, arrivant après la répression de la commune de 1358, n’avait pas besogne facile, dans ce Paris encore si profondément remué. Il eut à diriger d’importants travaux, à terminer d’abord la muraille d’Etienne Marcel, cette nouvelle enceinte de la rive droite qui triplait de ce côté l’étendue de la ville et avait été hâtivement élevée en l’espace d’une année seulement, en travaillant nuit et jour, pour mettre la Commune révolutionnaire à l’abri de l’attaque des troupes royales. On n’avait alors probablement, dans la grande presse, cherché qu’à se clore; Hugues Aubryot paracheva les travaux.
Pour compléter le système de défense, il construisit la Bastille Saint-Antoine, forteresse formidable destinée aussi bien à garder le saillant Est de la ville et le quartier de l’hôtel Saint-Paul de toute insulte du dehors, qu’à maintenir au dedans le peuple de Paris, toujours grondant et si prompt à se laisser entraîner aux séditions.
Hugues Aubryot eut encore à ordonner d’autres constructions: la réédification du Petit-Châtelet de Philippe-Auguste qui tombait en ruines, le pont Saint-Michel alors appelé le Pont-Neuf. Mais Aubryot, riche et puissant personnage, administrateur rigoureux, s’était, dans ses multiples et importantes fonctions, attiré de grandes inimitiés. L’orage fondit sur lui après la mort de Charles V. «Sur toutes choses, dit Juvénal des Ursins, avait en grande irrévérence les gens d’église et principalement l’Université de Paris»; s’il s’était attiré l’inimitié des dignitaires de l’Université, les écoliers ne l’aimaient pas non plus, car dans la reconstruction du Châtelet il avait ménagé sous la voûte menant au
quartier des écoliers, deux cachots spécialement réservés à Messieurs les étudiants, deux violons que par ironie il appelait Clos-Bruneau et rue du Fouarre, du nom des deux principales rues des études. L’Église et l’Université coalisées préparèrent sa perte. On fit une enquête secrète sur son gouvernement et sa vie «qui était très orde et déshonnête en toute ribaudise, à décevoir femmes partie par force et partie par argent, dons et promesses, et avait compagnie à Juives, et ne croyait pas le Saint Sacrement de l’autel et s’en moquait...».
C’est ainsi que Hugues Aubryot fit connaissance avec les cachots de la Bastille qu’il venait justement d’achever après dix ans de travaux. Son procès s’instruisait, un procès pour «plusieurs hérésies», avec lequel on comptait bien le mener jusqu’au bûcher. Transféré ès prisons de l’évêché, il fut examiné sur plusieurs points «et fut trouvé par gens clercs, ce connaissants, qu’il était digne d’être brûlé». Cependant grâce aux prières des princes, oncles de Charles VI, cette peine fut commuée, après amende honorable au parvis Notre-Dame, en prison perpétuelle en basse fosse, au pain et à l’eau.
Heureusement pour lui cette basse fosse n’était pas dans sa solide Bastille—mais dans les prisons de l’Evêque. Il s’y trouvait depuis quelques mois, un an peut-être, lorsque éclata l’insurrection des Maillotins, en 1382.
Il s’agissait encore d’impôts nouveaux. La sédition commença aux Halles par le refus qu’une vieille marchande de cresson opposa aux percepteurs de l’impôt. Ses cris ameutèrent la populace qui se mit aussitôt à courir sus aux fermiers des aides et à les massacrer. Les émeutiers, mal armés d’abord, marchèrent sur l’Hôtel de Ville, enfoncèrent les portes et s’emparèrent des armes amassées, harnois de guerre, cottes de mailles et «grande foison de maillets de plomb».
Ainsi armés, les insurgés deviennent les «Maillotins»; la terreur est si grande par la ville en proie à la violence déchaînée, que les officiers royaux, les magistrats et l’évêque se sauvent. Les Maillotins se livrent à tous les excès, ils tuent, saccagent et pillent. Ils assiègent l’abbaye de Saint-Germain qui se défend vigoureusement et réussit à les repousser. Ils délivrent les prisonniers du Châtelet qui se joignent à eux, ils vont à la prison de l’évêque, enfoncent tout aussi et parmi les prisonniers trouvent Hugues Aubryot.
Sentant le besoin d’avoir un chef, ils lui proposèrent d’être leur capitaine. Hugues Aubryot heureux de revoir le jour, leur promit une assistance vigoureuse mais demanda d’abord à s’aller rafraîchir et armer dans son hôtel. Et très sagement, pendant que les Maillotins passaient la nuit en désordres et orgies dans la ville épouvantée, Aubryot trouva le moyen de s’enfuir et de gagner la Bourgogne son pays, d’où il se garda bien de revenir jamais; pendant que tombait d’elle-même cette insurrection sans chef, que se dissipaient les bandes, si forcenées les premiers jours et maintenant effrayées elles-mêmes de leurs excès et que tout se terminait par la punition sévère des plus coupables, dont beaucoup furent secrètement jetés la nuit dans la rivière.
L’histoire de cet hôtel des Prévôts est, après Aubryot, assez confuse; la tradition y fait se succéder des princes, des grands seigneurs, et ensuite d’autres prévôts successeurs d’Aubryot revenant à l’hôtel affecté à leurs prédécesseurs: on y voit le duc d’Orléans qui y fonda l’ordre du Porc-Epic, Jean de Montaigu, surintendant des finances, plus mal traité par le sort que Aubryot et décapité en 1409, le duc de Berry, le connétable de Richemont, l’amiral de Graville, le connétable de Bourbon, le connétable de Montmorency, etc...
Au XVIᵉ siècle l’hôtel fut reconstruit, puis encore remanié et subdivisé au siècle suivant. Outre la tour d’escalier il reste un corps de logis remarquable par d’anciennes lucarnes et de grandes figures en cariatides; à part ces débris, des locaux industriels et une maison de rapport bordent maintenant la vieille cour qui vit si souvent messieurs les Prévôts de la grande ville, en chaperon et robe aux armes de la ville, le bâton de commandement à la main, partir à cheval précédés des sergents en hoquetons aux couleurs parisiennes, pour présider aux cérémonies en solennité, ou pour marcher au bruit, les jours d’émotion populaire.
Si des connétables de France possédèrent ce vieux logis des prévôts, un autre connétable, le chevalier Bertrand du Guesclin, avait son hôtel de Paris dans la rue de la Verrerie, mais rien de rien n’en demeure qui pourrait sur un point bien précis fixer le souvenir du grand Breton. On sait seulement que son logis avait par derrière, dans les communs, une sortie sur la rue Barre-du-Bec englobée dans la rue du Temple, à la hauteur du numéro 17 actuel de cette rue.
Le malheureux duc d’Orléans, assassiné rue des Francs-Bourgeois, avait son hôtel de l’autre côté de la Seine, appuyé au rempart entre la porte de Buci, que Perrinet Le Clerc devait livrer aux Bourguignons, et la porte Saint-Germain. C’était un magnifique séjour qui resta aux ducs d’Orléans jusqu’à Louis XII.
A son avènement celui-ci le vendit en plusieurs parties, dont un lot important fut acquis par Jacques Coyctier, l’ancien médecin de Louis XI, «habile homme, dit Commines, qui savait prendre son malade et lui était si rude que l’on ne dirait point à un valet les dures paroles qu’il lui disait». Cet homme si rude était très retors, en travaillant sans vergogne par la crainte de la mort l’esprit de son malade, il sut tirer de Louis XI d’énormes sommes, des gages de 10 000 écus par mois, des seigneuries et différents bénéfices pour lui ou sa famille. Il dut en partie rendre gorge plus tard et versa au trésor royal 50 000 écus, mais n’en resta pas moins fort à l’aise dans son abri-Coictier, comme il appelait sa maison où il avait fait sculpter à côté d’un éléphant chargé d’une tour, ornement de l’hôtel d’Orléans, l’abricotier, son emblème particulier formant rébus.
L’abri Coyctier est tombé; on retrouverait pourtant quelques fragments des murailles qui en ont fait partie, au fond de la deuxième cour de Rouen, dans le passage du Commerce; il en subsiste, dans tous les cas, dans un angle de cette cour, un vieux puits gothique dont la margelle sculptée est à demi enterrée aujourd’hui dans le sol remblayé.
Mais retournons de l’autre côté de l’eau dans les parages de la Tour de Bourgogne. Dans la rue des Bourdonnais, se continuant par la rue Thibautodé jusqu’à l’arche Marion, exista jusqu’à nos jours, à l’angle de la rue de Béthisy, un magnifique hôtel du XVᵉ siècle, le plus beau peut-être, avec celui-ci de Cluny, des édifices civils de Paris, au moyen âge. Le très important fief de la Trémouille, qui possédait tous droits de justice et englobait dans sa censive quelques rues autour de l’hôtel, avait été acheté au duc d’Orléans par Guy de la Trémouille, vers la fin du XIVᵉ siècle. Les la Trémouille se contentèrent pendant une centaine d’années de l’hôtel du XIIIᵉ siècle. Louis de la Trémouille, rude homme de guerre, celui qui, tout jeune, vainquit à Saint-Aubin-du-Cormier le futur Charles VIII, alors duc d’Orléans, et fit couper la tête aux seigneurs pris avec lui, celui qui, plus tard, commanda les armées de ce même Charles VIII et s’en fut mourir en 1525 à la journée de Pavie, fit construire en 1490 ce très charmant édifice, un des joyaux si nombreux du vieux Paris, que Paris a malheureusement perdus.
Dans le magnifique hôtel où Louis de la Trémouille s’installe aux premières années du XVIᵉ siècle, le corps de logis principal se trouve entre une grande cour, donnant rue des Bourdonnais, et un jardin fermé par des communs sur la rue Tirechappe, bâtiments et jardins longés par la rue de Béthisy. Cette cour est bordée, en face du grand logis, de portiques irréguliers en ogive et en anse de panier surmontés d’un étage, portiques qui se continuent sur le côté droit de la cour et vont rejoindre le grand logis par la tour contenant l’escalier principal.
La façade principale, élevée de deux étages sur rez-de-chaussée, est flanquée à droite par cette tour d’escalier, ouvrant au-dessus d’un perron une magnifique porte toute fleurie, où les plus délicats rinceaux entourent de leurs volutes l’écusson des la Trémouille; à gauche par une tourelle d’une grâce et d’une légèreté inouïes, entièrement portée par des colonnettes et couverte du haut en bas des plus fines ciselures gothiques, laquelle tourelle au premier étage contient un oratoire annexé aux chambres.
La décoration de cette façade est vraiment merveilleuse, c’est une splendide parure gothique où dans les ramages flamboyants se mêlent déjà quelques détails Renaissance, comme cette rangée de médaillons des lucarnes. Le parti pris est simple, ce sont trois lignes horizontales, deux en fausses balustrades ogivales séparant les étages, balustrades variées offrant de travée en travée toutes les combinaisons de lignes possibles; puis le couronnement des fenêtres du deuxième étage dépassant la naissance du toit et dressant sur les combles leurs frontons ajourés reliés par de légères arcatures. Trois lignes verticales complètent cette décoration, la tourelle oratoire, la tour d’escalier et près de cette tour d’escalier une superbe porte superposant jusqu’au toit les ogives, les niches et les arcatures où s’encadrent des écussons et des statues.
Cet admirable logis, chef-d’œuvre de la dernière période ogivale, ne resta pas longtemps dans la famille de la Trémouille: dès 1535, c’était déjà un hôtel de magistrature appartenant à Antoine Dubourg, chancelier de François Iᵉʳ; passant ensuite de Pomponne de Bellièvre, chancelier de Henri IV, à Nicolas de Bellièvre, président à mortier au parlement de Paris.
De la magistrature, l’hôtel passa au commerce en 1738 et devint un magasin de soieries à l’enseigne de la Couronne d’or. Combien à partir de cette époque eut-il à subir de mutilations et de barbares traitements! On sait dans quel mépris incompréhensible étaient alors tenus ces merveilleux spécimens de notre art national. Les artistes eux-mêmes n’avaient que du grec et du romain dans la tête et une taie sur les yeux pour le reste. Que dire des autres! Et dans ces chefs-d’œuvre de l’art français, on rognait, on taillait, on charcutait sans la moindre hésitation; on abattait tout ce que l’on pouvait abattre et quand on ne pouvait gratter la ciselure des murailles, on emplâtrait les meneaux délicats, les sculptures feuillues et fleuries, avec l’idée que l’on rendait ainsi les pauvres façades plus propres et plus présentables.
L’hôtel de Louis de la Trémouille transformé en magasins, en ateliers, en logements, nous arriva fort maltraité, mais enfin, tout couvert de blessures qu’il fût, il existait, ce qui est le point principal. Il était question d’en faire la Mairie du 1ᵉʳ arrondissement ce qui eût été doublement heureux, puisque d’un côté on sauvait le noble édifice, et que de l’autre on évitait d’altérer l’aspect de la belle église Saint-Germain l’Auxerrois par une adjonction de pastiches, par la mairie qui lui fait pendant et la tour pseudo-gothique qui sert de trait d’union.
L’hôtel chef-lieu du fief la Trémouille pouvait être restauré, on pouvait facilement en débouchant ses arcades fermées, ses grandes fenêtres rétrécies, en rétablissant les morceaux disparus de ses lucarnes, lui rendre sa splendeur d’autrefois et conserver au centre de Paris, à quelques pas du Louvre, un monument incomparable. On lésina sur l’achat, on préféra le laisser démolir en 1842, sauf à porter à l’école des Beaux-Arts quelques débris des sculptures, pour construire à sa place la maison qui porte le numéro 31 de la rue des Bourdonnais où l’on peut voir comme marque d’emplacement un débris de balustrade enchâssé dans la façade sur la cour. Comme on l’a regretté depuis ce monumental hôtel, gâché et perdu, qui eût été l’une des attractions du vieux quartier traversé par la rue de Rivoli! On gémit maintenant qu’il est trop tard, et l’on va laisser perdre de la même façon un édifice non moins précieux: l’hôtel de Sens, en si grand danger d’être démoli, abandonné par les édiles à son sort, et sur lequel on gémira plus tard, de la même façon, une fois l’acte de vandalisme stupide accompli.
Par miracle l’hôtel des archevêques de Sens, rue du Figuier, à l’entrée du quartier Saint-Paul, existe encore, après avoir eu les mêmes destinées que l’hôtel la Trémouille, mais le miracle persistera-t-il et ne verrons-nous pas soudain une maison de rapport de cinq étages s’élever à sa place? Son sauvetage malgré l’urgence, malgré les réclamations unanimes des artistes, de la société des Amis des Monuments parisiens, de tout ce qui pense, enfin, rencontre bien des difficultés. Ne tombera-t-elle pas bientôt, la pioche de Damoclès suspendue sur sa tête? Et tant d’affectations diverses seraient possibles pour le conserver!
Les archevêques de Sens, métropolitains des évêques de Paris jusqu’à l’érection du siège parisien en archevêché en 1623, possédaient au XVᵉ siècle entre l’ancienne enceinte de Philippe-Auguste, touchant au couvent des Filles de l’Ave Maria, et la nouvelle enceinte d’Étienne Marcel, une demeure que le roi leur prit par échange avec l’hôtel d’Hastomesnil ou d’Estomenil, pour l’englober dans cette agglomération de grands logis, irrégulièrement disposés sur des cours et des vergers, constituant l’hôtel royal de Saint-Paul.
L’archevêque de Sens, Tristan de Salazar, prélat aux goûts artistes, se fit construire en 1475, un nouveau logis au carrefour des rues du Figuier, du Fauconnier et des Barrés. La façade d’entrée qui donne un si grand caractère à ce carrefour est fort pittoresque par son irrégularité, ses deux belles tourelles d’angle et son portail donnant sur un porche voûté. La grande porte cavalière encadrée d’une profonde ogive a, comme particularité, un mâchicoulis dissimulé à la pointe de cette ogive. Jadis les écussons des archevêques garnissaient le tympan des portes, disposés sur un champ d’étoiles, emblèmes des Salazar.
La cour n’est pas moins intéressante. Dans un angle rentrant un petit donjon comme tour d’escalier, domine de haut les vieux toits; une échauguette à créneaux et mâchicoulis défend la porte et laisse encore deviner entre les merlons des traces d’armoiries.
Une petite chapelle en avant-corps faisait pendant à la tour d’escalier, elle a disparu en même temps que les logis subissaient des transformations intérieures et que disparaissaient quelques dépendances avec le jardin. A son extrémité l’étroite rue de l’Hôtel-de-Ville, jadis de la Mortellerie, passe sous une longue partie des vieux murs de l’hôtel, que décore une troisième tourelle semblable aux deux du carrefour, moins la poivrière rognée.
Le cardinal Duprat, archevêque de Sens et chancelier de France, succéda à Tristan de Salazar; les archevêques Senonnais occupèrent en personne, ou louèrent leur hôtel jusqu’au jour où ils perdirent leur suprématie sur Paris. Le cardinal de Lorraine, le cardinal Pellevé, le cardinal du Perron l’habitèrent. A l’entrée d’Henri IV dans Paris, le cardinal Pellevé, violent ligueur, se trouvait au lit malade; il en mourut de fièvre chaude criant sans cesse: «Qu’on le prenne! qu’on le prenne!»
Lorsque Marguerite de Navarre, femme divorcée du Béarnais, revint à Paris avec l’intention de se faire bâtir un palais au Pré aux Clercs, elle habita pendant un an environ l’hôtel de Sens. Elle avait cinquante-deux ans, elle était envahie par l’embonpoint, mais toujours intrigante, toujours coquette, belle encore, toujours galante et s’efforçant de réparer sans cesse l’œuvre des années, pour demeurer la séduisante reine Margot qui naguère encore «par la seule vue de l’ivoire de son bras» triomphait de son gardien au château d’Usson.
Triste fin pour la belle héroïne de ce XVIᵉ siècle étincelant et terrible! Doublant l’ampleur de ses charmes par l’ampleur de ses vertugadins, la tête engoncée dans de hautes fraises, outrageusement fardée, peinte et musquée, elle déploie un grand faste dans sa résidence.
Deux de ses pages, deux beaux jeunes gens de vingt ans, nommés Saint-Julien et Vermond, se disputaient ses faveurs; Saint-Julien parut un instant le préféré, à la grande fureur de l’autre page. Le 5 avril 1606, comme la reine Marguerite venait d’entendre la messe aux Célestins, Vermond abattait d’un coup de pistolet son rival aux pieds de la reine. La punition ne se fit pas attendre. Deux jours après, sur un échafaud dressé devant la porte de l’hôtel de Sens, la reine, altérée de vengeance comme une lionne blessée, faisait sous ses yeux trancher la tête du meurtrier et quittait immédiatement la demeure maudite pour n’y plus rentrer.
Vers la fin du XVIIᵉ siècle, le logis féodal des archevêques cessa d’être une demeure aristocratique. Les coches de la Bourgogne et du Lyonnais s’y installèrent, ce fut la gare de Lyon de ce temps-là. Des remises et des écuries, de grosses voitures et de gros chevaux, du tapage et des coups de fouet dans la cour où tant de prélats, de princes et de princesses avaient passé. Vendu à la Révolution, tantôt occupé par des entreprises de roulage, ou par des industriels, par un gros marchand de peaux de lapins, nous l’avons connu fabrique de confitures. L’intérieur a reçu forcément bien des outrages en passant par tant de mains irrespectueuses, mais l’extérieur, malgré tout, est resté complet dans son ensemble, a conservé sa grande allure et il est à souhaiter qu’il soit bientôt soustrait au péril imminent qui le menace, arraché au vandalisme, pour que Paris possède ici un superbe pendant de son hôtel de Cluny.
L’hôtel de Cluny, également logis de prélats féodaux, fut le manoir de ville des abbés de Cluny, cette grande abbaye bénédictine de Bourgogne, mère de tant d’abbayes et de couvents. Sur les ruines romaines des Thermes de Julien, éparpillés en décombres ou dressant dans les jardins désordonnés les croupes de leurs robustes voûtes drapées de broussailles, des maisons s’étaient juchées. Pierre de Chaslus, abbé de Cluny vers le milieu du XIVᵉ siècle, acheta un lot de ces ruines avec quelques maisons et jardins et fit construire un premier édifice destiné à servir de résidence parisienne aux abbés de la célèbre abbaye.
D’après les recherches de M. Charles Normand pour son histoire de l’hôtel de Cluny, les travaux de l’abbé Jean de Bourbon, vers 1460, ne seraient probablement que des remaniements de cet hôtel primitif et c’est à Jacques d’Amboise, 43ᵉ abbé, un des frères de Georges d’Amboise, cardinal archevêque de Rouen, ministre de Louis XII, et grand bâtisseur comme tous ces d’Amboise, hommes d’Etat ou prélats, que reviendrait l’honneur d’avoir élevé de 1485 à 1510, ce magnifique monument, dernière et splendide fleur de l’architecture gothique, poussée au moment où va commencer le mouvement de réaction de la Renaissance.
Abandonnée tout à coup par suite d’un engouement rapporté d’Italie pour l’art romain, art de formules et de répétitions, art qui pourtant, avec les architectes ayant dans les veines le sang des artistes nationaux, donnera encore bien des œuvres gracieuses avant d’aboutir à tant de froids pastiches, l’architecture ogivale d’invention inépuisable, avant de disparaître s’épanouit splendidement ici, élève comme à l’hôtel la Trémouille des bâtiments de noble carrure et les décore de ses plus gracieuses dentelures et broderies.
Cette belle cour à la muraille crénelée s’entoure de grands logis dont les riches balustrades se couronnent de hautes et magnifiques lucarnes d’un dessin varié; une robuste tour à huit pans, portant une fine tourelle sur le côté, se détache en avant-corps et montre des cordons de feuillage, des ouvertures en accolades fleuries, avec des écussons de Jacques d’Amboise surmontés de devises sur des banderoles flottantes, dans un semis de coquilles de Saint-Jacques, écussons et coquilles se retrouvant dans les frontons des lucarnes.
Il y a derrière ce corps de logis une autre cour non moins belle, la cour sur laquelle donne la petite chapelle de l’hôtel; cette chapelle, située au premier étage, se termine extérieurement par une petite abside en tourelle suspendue à la muraille et portée hardiment sur un pilier séparant les deux arcades ogivales du bas. La chapelle au dedans est très richement ornée de sculptures, de belles frises feuillagées, de niches à hauts pinacles, etc.
C’est une demeure vraiment seigneuriale que ce logis des puissants abbés de Cluny, aussi splendidement décorée, avec des détails charmants, dans toutes ses salles intérieures et dans les plus petits coins, que sur la cour d’honneur.
L’hôtel était dans toute sa fraîcheur, à peine sorti des mains des sculpteurs, lorsqu’en 1515, la jeune femme de Louis XII, Marie d’Angleterre, sœur d’Henri VIII, devenue veuve après deux mois de mariage, vint l’habiter. La couronne de François Iᵉʳ ne tenait alors qu’à peu de chose, à un héritier posthume qui pouvait survenir du feu roi. Aussi le Valois qui tenait à cette couronne faisait-il surveiller étroitement l’hôtel, et non sans raison, car, suivant la chronique, François vint y surprendre un jour un consolateur de la jeune reine, le duc de Suffolk, ambassadeur d’Angleterre, de qui les assiduités avaient été signalées.
Et sur l’heure le roi, feignant une grande indignation, força Suffolk à épouser Marie dans la chapelle de l’hôtel, après quoi François se chargea d’obtenir le consentement d’Henri VIII au mariage effectué, expédia en Angleterre, avec tous les honneurs possibles, la reine Marie et son nouvel époux, et enfin dégagé de ce souci put s’occuper de son sacre.
L’hôtel, une vingtaine d’années après, fut encore résidence royale. François Iᵉʳ y logea Jacques V, roi d’Écosse, qui le 1ᵉʳ janvier 1536 y épousa Madeleine de France, fille du roi.
Le cardinal de Guise, Charles de Lorraine, étant abbé de Cluny, occupa l’hôtel. En 1565, il lui arriva son aventure fameuse avec le maréchal de Montmorency son ennemi, alors gouverneur de Paris. Le cardinal, revenant du concile de Trente, voulait faire dans Paris son entrée solennelle à la tête de ses abbés et de ses gentilshommes et entouré de toute sa maison en armes, ainsi qu’il avait fait à Saint-Denis. Le maréchal de Montmorency, prévenu de son intention, lui envoya une défense formelle d’entrer avec cet appareil militaire et sur une réponse hautaine du cardinal, il prit ses mesures pour le faire repentir de son orgueilleuse prétention. Les archers du prévôt de Paris se trouvèrent à la porte Saint-Denis quand se présenta le cortège et sommèrent au nom du roi le cardinal de laisser son appareil trop militaire. Le cardinal ne fit que rire de la défense, dispersa les archers et passa outre.
Montmorency, qui s’y attendait, avait fait monter ses gentilshommes à cheval, et se précipita fortement accompagné à la rencontre de son ennemi. Le cortège cardinalice descendait la rue Saint-Denis et se trouvait devant les Innocents, lorsque déboucha la troupe de Montmorency chargeant aussitôt à outrance.
En peu d’instants la troupe du cardinal fut culbutée et dispersée, quelques-uns qui voulurent résister furent tués, leurs mules cherchaient pleines d’émoi refuge dans les boutiques. Le cardinal pouvait tout appréhender de Montmorency, mais il put se jeter dans une maison de la rue Trousse-Vache et chercher une cachette en un galetas, sous le lit d’une servante, d’où il ne se hasarda à sortir que le soir pour gagner l’hôtel de Cluny. Les Parisiens, futurs ligueurs et guisards, ne firent que rire de la mésaventure.
En 1584, l’hôtel des abbés de Cluny abrita un théâtre, une troupe de comédiens donna quelque temps des représentations fort suivies; ils avaient plus de spectateurs, dit l’Estoile, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris tous ensemble quand ils prêchaient. Un arrêt du parlement expulsa les comédiens.
Au commencement du XVIIᵉ siècle l’hôtel de Cluny devint la résidence des nonces du Pape. Le cardinal Mazarini vint l’habiter en cette qualité en 1634.
A partir du XVIIIᵉ siècle l’hôtel de Cluny entre pour cent ans dans une période moins brillante. L’illustre maison, abandonnée par les abbés, glisse peu à peu à des affectations désastreuses pour ses beautés architecturales. Elle est louée par parties à des industries diverses; il y a des libraires, des imprimeurs, des relieurs et des procureurs dans la maison. La belle tour octogonale sert d’observatoire; de 1750 à 1817 les astronomes Delisle, Lalande et Messier s’y succèdent.
Devenu bien national à la Révolution, l’hôtel fut vendu à un particulier; un instant la superbe chapelle courut le risque d’être cédée à un Anglais pour être réédifiée en Angleterre, heureusement le propriétaire repoussa les propositions, pour conserver à Paris la merveille alors dédaignée par Paris. L’hôtel continua ensuite à être loué en magasins et appartements; c’est ainsi que M. Du Sommerard, le célèbre antiquaire, y installa sa précieuse collection, noyau du musée actuel, laquelle resta dans l’hôtel qu’enfin l’État consentit à racheter, après une longue et laborieuse campagne de MM. A. Lenoir et Vitet, syndiquant les efforts de tous les amis de l’art et de l’histoire.
Les Montmorency possédaient plusieurs maisons dans Paris, l’hôtel de Montmorency rue Sainte-Avoye, le seul qui restera marqué sous ce nom dans le plan de Gomboust, l’hôtel neuf de Montmorency en face de celui-ci, devenu plus tard l’hôtel de Mesmes, plus l’hôtel de Rochepot rue Saint-Antoine, l’hôtel de Damville rue Couture-Sainte-Catherine, et enfin l’hôtel patrimonial de la rue de Montmorency alors rue Courtauvillain. C’était un grand logis du XIIIᵉ siècle, reconstruit plus tard et qui porte aujourd’hui le nº 5 de la rue de Montmorency. Cet hôtel fut confisqué par Richelieu, sous Louis XIV; Nicolas Fouquet l’habita alors qu’il n’était encore que procureur général en Parlement. Grandeurs passées, la finance succède aux hauts barons, le commerce succède à la finance, et maintenant cette grande façade à hautes fenêtres sans ornements ne se distingue plus guère des maisons voisines que par ses proportions.
Dans l’hôtel neuf rue Sainte-Avoye, aujourd’hui rue du Temple, 14, vint mourir le vieux connétable Anne de Montmorency, âgé de quatre-vingts ans, blessé d’un coup de pistolet dans les reins, dans une charge poussée à fond par le prince de Condé à la bataille de Saint-Denis, le 10 décembre 1567. C’était pendant la deuxième guerre civile, l’armée protestante bloquait Paris: le connétable, qui n’avait que peu de troupes et attendait des renforts, avait dû, malgré lui, donner bataille pour faire cesser les murmures des Parisiens. Rapporté dans son logis le soir de la bataille, il mourut trois jours après. Comme ceux qui le soignaient essayaient de lui donner de l’espoir, le vieux connétable s’irrita:—Assez! leur dit-il, pensez-vous que j’aie vécu quatre-vingts ans et que je n’aie pas appris à mourir un petit quart d’heure!
Henri II était venu quelquefois dans la maison. Henri III y vint danser aux noces du duc d’Épernon. L’hôtel du vieux connétable devint un siècle après, pour les de Mesmes, hôtel de parlementaires, et plus tard maison de financiers pour Law, qui, avant de mettre ses commis rue Quincampoix, établit ici ses bureaux. Encore une fois la finance après les grands barons.
Un logis important au commencement du XVIᵉ siècle, logis royal, logis de duchesse et de maîtresse de roi, occupait un vaste espace entre le pont Saint-Michel et le couvent des Grands-Augustins, c’était l’hôtel d’Étampes, un manoir dit de la Salamandre, bâti par François Iᵉʳ pour Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes. Le roi chevalier avait ainsi à côté l’une de l’autre sa maîtresse et son chancelier le cardinal Duprat, quand celui-ci cessa d’habiter l’hôtel de Sens pour prendre l’hôtel d’Hercule qui fut plus tard de Nantouillet, à l’angle de la rue des Grands-Augustins.