The Project Gutenberg eBook of Paris de siècle en siècle
Title: Paris de siècle en siècle
Author: Albert Robida
Release date: February 22, 2022 [eBook #67469]
Most recently updated: October 18, 2024
Language: French
Original publication: France: A la librairie illustrée, 1895
Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
Paris
de Siècle en Siècle
par
A. Robida
Imp. Eug. Marx (Atelier Belfand) Paris
Table des Chapitres
Table des Illustrations
Planches hors texte
Notes
OUVRAGES DE A. ROBIDA
LA VIEILLE FRANCE.—Normandie. Bretagne. Provence. Touraine. Quatre volumes in-4º, illustrés de très nombreuses gravures dans le texte et hors texte. (A la Librairie illustrée.)
LES VIEILLES VILLES D’ITALIE. Un volume in-8º raisin, illustré de nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)
LES VIEILLES VILLES DE SUISSE. Un volume in-8º raisin, illustré de nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)
LES VIEILLES VILLES D’ESPAGNE. Un volume in-8º raisin, illustré de nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)
VOYAGES TRÈS EXTRAORDINAIRES DE SATURNIN FARANDOUL. Un fort in-8º jésus, illustré de nombreuses gravures. (A la Librairie illustrée.)
LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE. Un volume in-8º jésus, illustré de nombreuses gravures. (A la Librairie illustrée.)
LE VINGTIÈME SIÈCLE. Un volume in-8º colombier, illustré de gravures dans le texte et hors texte. (A la Librairie illustrée.)
VOYAGE DE MONSIEUR DUMOLLET. Un volume in-8º colombier, illustré de gravures dans le texte et hors texte. (A la Librairie illustrée.)
LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. Un volume in-8º colombier, illustré de gravures dans le texte et hors texte. (A la Librairie illustrée.)
ŒUVRES DE RABELAIS, illustrées de très nombreuses gravures dans le texte et de gravures hors texte en couleurs. (A la Librairie illustrée.)
MESDAMES NOS AIEULES, DIX SIÈCLES D’ÉLÉGANCES. Un volume in-18 couronne illustré de très nombreuses gravures en noir et en couleurs. (A la Librairie illustrée.)
ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
PARIS
DE SIÈCLE EN SIÈCLE
TEXTE, DESSINS ET LITHOGRAPHIES
PAR
A. R O B I D A
PARIS
A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
Tous droits réservés.
A MON AMI
CHARLES NORMAND
PARISIEN DE PARIS
Secrétaire général des Amis des Monuments Parisiens
artistiques de Paris toujours menacés.
LE PONT-NEUF ET LA POINTE DE LA CITÉ AU XVIIᵉ SIÈCLE
CHAPITRE PREMIER
L’ILE BERCEAU
Le cœur de Paris et ses déplacements.—Lutèce gauloise.—Le village insulaire entre marais et forêts.—L’arrivée du Romain.—Premier siège et premier incendie.—Camulogène et Labiénus.—Lutèce gallo-romaine.—Le premier coup d’État militaire.—Un Empereur de Paris.—Le Palais de Julien aux Thermes.—Les Nautes.—Les arènes parisiennes.—Lutèce mérovingienne.—Sainte-Geneviève.—Le Palais des Comtes de Paris dans la Cité.—Les marchands de l’Eau.
PETITE TOURELLE DE L'HOTEL DE SENS
A chaque étape de sa vie, à chaque mouvement de sa croissance, les siècles passés ont vu notre Paris, faisant craquer sa ceinture et se dépouillant de son enveloppe, s’épanouir en d’autres conditions au soleil des idées nouvelles, revêtir, sous une armure de défense plus solide et plus large, un vêtement tout neuf, enrichi et décoré suivant les modes alors triomphantes, lesquelles constituent parfois un progrès et un embellissement, mais parfois aussi, par malheur, n’apportent que de regrettables modifications.
Une capitale est un organisme et Paris plus que nulle autre.
Mais dans cet organisme de la ville en perpétuelle transformation, en même temps que l’enveloppe se modifie, le cœur change de place. Il était ici, en ce siècle, sur cette rive du fleuve; au siècle prochain, il sera là-bas, de l’autre côté. Il fut au milieu du fleuve d’abord, aux premiers vagissements de Paris, dans l’île où naquit la petite Lutèce, puis il passa l’eau, sembla se fixer un instant sur la montagne Sainte-Geneviève, à l’ombre des palais gallo-romains, qu’après Constance Chlore, Julien et les magistrats romains, habitaient les terribles chefs francs,—pour revenir en son île avec les évêques et les rois, entre la cathédrale et le palais, ensuite pour refranchir encore le fleuve, mais de l’autre côté, et gagner la ville nouvelle, la ville bruyante et commerçante qui s’agite sur la rive droite...
Et le cœur vagabond ne quittera plus cette rive, il se contentera d’avancer bond par bond, du côté où va le soleil, pendant que la ville se gonfle et s’agrandit, pousse au loin ses rues interminables, dévore les marais, les champs, les vignes, les parcs, les taillis, boit les petites rivières qu’elle rencontre, absorbe les villages, les châteaux, les bourgs, étale à l’infini ses palais et ses maisons sur un territoire qui, pour le bourgeois de jadis, était l’horizon lointain, perdu dans le vague du couchant!
Le cœur de Paris, ce fut d’abord l’île-berceau, où, dans un paysage vide et silencieux, au seul murmure du fleuve, tranquille alors et libre de s’élargir à l’aise sur des berges incertaines, s’éveilla la Lutèce gauloise, sous les saules, entre quelques chaumières rondes à toits coniques.
Le cœur de Paris, de la Lutèce gallo-romaine et mérovingienne, ce fut la Cité naissante, l’île déjà pleine et débordant sur la rive gauche; ce fut aussi la montagne de Geneviève, où montèrent la garde le soldat gaulois des empereurs romains et le rude compagnon de ces chefs francs qui devinrent les rois de la petite France naissante aussi,—la montagne que se partagèrent le cloître qui prie et l’université qui médite et enseigne; ce fut le quartier des manoirs féodaux groupés autour de l’hôtel Saint-Paul et de l’hôtel des Tournelles,—palais des rois de France alors que le Louvre attend encore son heure,—le quartier du Marais—lequel, avec la place Royale aux arcades simples et nobles, resta centre aristocratique jusqu’au grand siècle;—ce fut aussi le Pont-Neuf, la grosse artère où toute la vie de Paris passe et repasse.
Puis, étape nouvelle, le cœur de Paris avance et se fixe tout près des édifices royaux du Louvre et des Tuileries, abandonnés par leurs hôtes pour Versailles où se ressentent moins les soubresauts du Paris toujours bouillonnant et grondant en perpétuelles mutineries. Le cœur de Paris bat sous les galeries du Palais-Royal, demeure élevée par le grand cardinal et devenue le palais de la branche cadette des Bourbons.
Il oscille pendant un siècle, retournant parfois, aux jours sombres, vers la Grève où le terrible Hôtel de Ville couve les révolutions; il monte au commencement de notre temps vers les nouveaux boulevards brillants, étincelants et bourdonnants, jadis simples fossés d’enceinte sur la campagne et devenus centre de la vie parisienne pendant la course de notre XIXᵉ siècle.
On perçoit le battement de ce cœur entre l’Opéra flamboyant et l’église de la Madeleine, temple grec dédié à la Gloire par Napoléon; mais ce cœur jamais fixé se porte de plus en plus en avant et marche vers les Champs-Élysées, vers l’ouest, vers les immenses quartiers aux splendides hôtels tout battant neufs, quartiers trop cosmopolites, où peut-être, de transformation en transformation, naîtra un Paris trop différent du Paris de l’histoire, une grande Cosmopolis, capitale internationale aux qualités essentielles évaporées et n’ayant point gardé la saveur du terroir lutécien.
*
* *
Temps lointains;—pour la Gaule aux vastes forêts, l’histoire commence à peine et pourtant les légions de Rome, bientôt, vont y trouver des villes importantes, du commerce, quelques routes—peu nombreuses il est vrai, fleuves et rivières en tenant lieu,—des tribus puissantes mais mal confédérées, des peuples divisés qui ne sauront point se réunir contre l’ennemi commun. Des cités en nombre considérable existaient. Sans parler des côtes méditerranéennes, aux villes prospères et policées étendant au loin leur commerce maritime, l’intérieur du pays présentait d’importantes agglomérations urbaines, s’élevant à quelque point de passage sur les rives des fleuves principaux, ou serrées dans des murailles de défense sur la crête de quelque abrupt mamelon. Parmi des centaines de petites cités dont beaucoup gisent encore en ruines sous quelques pouces de terre en des coins inconnus, Chartres, Tours, Rouen, Bordeaux, Reims, Nevers, Sens, Beauvais, etc., possédaient déjà des édifices imposants et une certaine splendeur, telle Bourges, que les Bituriges au temps de Vercingétorix ne purent se résoudre à détruire pour faire le désert à l’approche des Romains.
Alors que plusieurs de ces villes formaient un chapelet de petites capitales pleines de sève ardente, ayant même une vie politique, dans cette Gaule déjà même livrée au pouvoir dangereux de l’éloquence, Lutèce, plus modeste, toute petite et ne pressentant point ses destinées, vivait dans son île du commerce de sa batellerie, du transport des marchandises lui arrivant du Sud-Est par la haute Seine, et du Nord par les affluents divers.
Le long de halliers et de taillis se ramifiant aux profondes forêts au milieu desquelles l’Oise se fraie un chemin, la Seine, large et semée d’îlots, descend lentement vers la mer, coulant en méandres gracieux à travers des plaines fertiles et de belles collines.
Ici, à la place des immenses murs de pierre qui l’encaissent aujourd’hui et contiennent aux grandes eaux ses désirs de flâneries en dehors du lit régularisé, c’est à cette époque une verdoyante plaine basse, aux arbres mouillés, que nous apercevons, un marécage où le vent fait onduler avec de soudains et harmonieux frissons, les longues étendues de roseaux où s’abritent des barques de pêcheurs, et sur lesquels planent des vols d’oiseaux de rivière et tournoient les canards sauvages.
Un archipel non moins verdoyant balance ses grands arbres au milieu de la Seine, c’est une flottille d’îles et d’îlots dont beaucoup ont disparu aujourd’hui, rongés peu à peu, dévorés par le fleuve, ou bien que l’homme a supprimés.
Iles et îlots se suivent ainsi à la file jusqu’à l’horizon; la plus grande île de l’archipel parisien, c’est la Cité d’aujourd’hui, grande et noble nef suivie de ses chaloupes, les deux îles qui se nomment au moyen âge l’île Notre-Dame et l’île aux Vaches et qui, réunies sous Louis XIV, s’appellent maintenant l’île Saint-Louis, plus loin l’île aux Javiaux ou Louviers, maintenant soudée à la rive droite sous l’ancien Arsenal.
Une quatrième et une cinquième île, deux îlots plutôt, précèdent la grande nef que forme la Cité, ce sont les îlots de Bussy et de la Jourdaine où Philippe le Bel brûla les templiers et qui, réunies et constituées en terre-plein du Pont-Neuf, portent aujourd’hui la statue du Vert-Galant. Deux ponts de bois reliaient Lutèce aux oseraies de la rive, deux ponts bien modestes, qui cent fois détruits se perpétueront à peu près sur le même point et deviendront le pont au Change et le pont Saint-Michel.
Voilà le calme paysage parisien de ces temps, le premier décor de la série aux immenses changements; des îles au fil de l’eau, des marécages pour premier plan, marais dont le souvenir se retrouve encore dans le nom du quartier aux vieux et riches hôtels; au loin, de vertes collines, dominées par les croupes bien dessinées de Montmartre, puis des bois, des taillis où se cachent des villages qui sont alors peut-être aussi importants que Lutèce en son île et que Lutèce, débarquant en terre ferme, englobera l’un après l’autre.
*
* *
Depuis des années, la Gaule lutte contre l’envahisseur, contre le Romain, âpre conquérant qui n’apporte sa civilisation aux peuples qualifiés par lui de barbares,
que pour organiser l’exploitation savante et régulière de ces peuples, pour pomper leur or et leur sang, destinés à alimenter son luxe et ses plaisirs. La civilisation romaine s’avance précédée du carnage et de l’incendie. La Gaule sans cohésion, morcelée en cent peuples rivaux l’un de l’autre, est dévorée morceau par morceau, malgré la bravoure de ses enfants, qui se brise devant la tactique supérieure des légions romaines.
Cependant ce fut dans un moment où la Fortune semblait se retourner et, attendrie par tant d’efforts désespérés, gagnée par tant de farouche courage, se déclarait un instant pour la Gaule, que tomba la pauvre petite Lutèce. Les Romains venaient de subir une défaite au siège de Gergovie, suivie d’autres revers sur la Loire. Vercingétorix, le généralissime des nations celtiques un instant réunies, tenait César en échec; l’espoir renaissait.
Ce fut alors que le lieutenant de César, Labiénus, manœuvrant avec quatre légions entre Sens et Paris pour venir en aide à César arrêté sur la Loire, s’approcha du pays des Parisii.
Pour l’histoire, c’est la première fois que la bourgade gauloise à peine née, future capitale de la France, entend sous ses murs gronder la terrible rumeur de la guerre, qu’elle entendra si souvent ensuite dans le cours des siècles,—rugissement des luttes intestines ou bien heurt violent des invasions étrangères aux tours de bois des Gaulois, aux donjons des rois de France, aux bastions à la Vauban du Paris de 1870.
Les buccins des légions romaines vont sonner sous les faibles murs de Lutèce, premières clameurs de l’immense vacarme que ce petit coin des rives de la Seine, marqué par le destin, entendra maintenant, de siècle en siècle, des cris de carnage asiatiques des hordes d’Attila, des stridents ronflements de la trompe de guerre des barques normandes aux ronflements des bombardes des Anglais,—des arquebusades de la Ligue aux roulements de tambours des sections révolutionnaires,—des hourras des cosaques de 1814 aux sifflements des obus Krupp de la Germanie reconstituée, ou des canons révoltés de 1871...
Sous les maisonnettes en flammes de la pauvre Lutèce, la tactique romaine eut encore raison des armes gauloises. Le vieux Calmuken ou Camulogène, chef aulerque de la basse Seine, menant des contingents aulerques, bellovaques et parisiens, chercha vainement le corps à corps avec l’ennemi pour le jeter dans le fleuve. Mais par des voltes rapides, des contremarches, des passages soudains de la rive gauche de la Seine à la rive droite, Labiénus trompa le chef gaulois: les Romains, après une tentative avortée dans les marais à l’embouchure de la Bièvre, passèrent la Seine à Melun pour attaquer par la rive droite. Mais sur cette rive, devant Lutèce incendiée et abandonnée, avec Camulogène en face, et par derrière un corps de Bellovaques qui approchait, Labiénus se trouva tout à coup en un péril pressant; il en sortit par un coup d’audace heureux, par un passage nocturne du fleuve sur cinquante bateaux amenés de Melun.
Le choc eut lieu sur la rive gauche au-dessus ou au-dessous de Paris, on ne sait au juste: pour les uns entre Choisy-le-Roy et Vitry, pour les autres entre Sèvres et Meudon, à l’endroit où fument les cheminées de tant de bruyants restaurants alignés sur les berges d’une gracieuse boucle de la Seine aimée de nos pêcheurs à la ligne et de nos canotiers,—probablement sur les deux points à la fois, Labiénus ayant passé à Sèvres et s’étant rabattu de là sur les positions occupées par le gros de l’armée gauloise en amont de Lutèce. Camulogène et tous ses soldats cramponnés au sol se firent tuer jusqu’au dernier et, sur les rangs accumulés de cadavres gaulois et romains, Labiénus, ayant conquis un passage chèrement payé, eut tout juste la force de conduire les débris de ses légions chez les Senones.
Que reste-t-il de cette première Lutèce entrée dans l’histoire par sa destruction au temps de César? quelles traces matérielles des Parisiens du temps pourrions-nous aujourd’hui retrouver encore? Rien ou presque rien, peut-être quelques pierres grossières ressaisies au plus profond de notre sol, dans les fouilles opérées pour la construction des édifices de la Cité actuelle.
Une seconde Lutèce allait renaître bientôt des cendres de la première. La guerre terminée, les Romains définitivement établis en Gaule, le nouvel ordre de choses accepté, de grands progrès matériels s’effectuèrent rapidement. La paix romaine opère une complète transformation, les villes détruites se relèvent, de grandes voies parfaitement entretenues relient les unes aux autres ces vieilles cités gauloises devenues municipes romains, qui se parent bien vite de grands monuments taillés sur le patron des édifices de la métropole lointaine.
Après les légions, c’est l’invasion des lettres et des arts latins, qui s’infiltrent avec une surprenante facilité jusqu’aux extrémités de la terre des Druides et font marcher ensemble la transformation matérielle et la transformation morale; les mœurs, les usages, les costumes de Rome sont adoptés partout et font de l’ancienne Gaule chevelue une Gaule à toges très romaine.
Cette Lutèce gallo-romaine, il nous est plus facile de nous la figurer que la petite Lutèce gauloise; quatre siècles de vie romaine en avaient fait une jolie ville décorée de vrais monuments, blanche et riante dans sa ceinture mouvante, si limpide alors.
L’empereur Julien l’appelle sa chère Lutèce; il y a passé quelques-unes des saisons de loisir que pouvaient lui laisser et tous les soucis de l’empire, et les armées à conduire contre les Francs et les Germains,—ce nouveau péril s’élevant à l’horizon de la ville latine. Il vint en 358 et 359, après sa victoire sur les Germains dans les plaines d’Argentoratum (Strasbourg), s’y reposer au milieu de ses amis lettrés et philosophes, et il a tracé de la ville et de la vie qu’il y menait un intéressant croquis:
«Je me trouvais pendant un hiver à ma chère Lutèce (c’est ainsi qu’on appelle dans les Gaules la ville des Parisiens); elle occupe une île au milieu d’une rivière: des ponts la joignent aux deux bords. Rarement la rivière croît ou diminue: telle elle est en été, telle elle demeure en hiver: on en boit volontiers l’eau très pure et très riante à la vue. Comme les Parisiens habitent une île, il leur serait difficile de se procurer d’autre eau. La température de l’hiver est peu rigoureuse, à cause, disent les gens du pays, de la chaleur de l’Océan, qui n’en étant éloigné que de neuf cents stades, envoie un air tiède jusqu’à Lutèce: l’eau de mer est en effet moins froide que l’eau douce. Par cette raison, ou par une autre que j’ignore, les choses sont ainsi. L’hiver est donc fort doux aux habitants de cette terre; le sol porte de bonnes vignes; les Parisii ont même l’art d’élever les figuiers en les enveloppant de paille de blé comme d’un vêtement, et en employant les autres moyens dont on se sert pour mettre les arbres à l’abri de l’intempérie des saisons.»
Ces figuiers que les Parisii savaient protéger contre les rigueurs de l’hiver sont encore cultivés de la même façon sur un point des environs de Paris, à Argenteuil, où, souvenir plus ancien, sur les hauteurs dominant la Seine et l’immense plaine parisienne, un dolmen recouvre les os de quelque chef parisien préhistorique.
Le palais où ces lignes furent écrites par l’empereur existe encore, il n’était point dans l’île, car déjà Lutèce avait débordé sur les rives, couvrait de naissants faubourgs le débouché des voies romaines de la rive droite et se doublait presque d’une seconde ville sur la rive gauche.
Le grand palais romain si longtemps enfoui et méprisé, aujourd’hui annexe de notre musée de Cluny, était construit depuis une cinquantaine d’années peut-être lorsque Julien, vers 356, y résidait. Il présentait un très grand développement et bien des parties, les plus importantes probablement, ont dû se perdre sous les constructions élevées au moyen âge à leurs dépens. Ces superbes voûtes romaines, ces salles majestueuses que nous admirons enchâssées dans la verdure d’un beau jardin, précieuses reliques servant elles-mêmes de reliquaire à tant de joyaux du passé, disparaissaient naguère sous un amas de maisons serrées, de bicoques accrochées aux vieilles pierres, entassées sur les reins des voûtes, heureusement d’une solidité à toute épreuve. Des salles étaient à peu près bouchées par les décombres, d’autres défigurées, éventrées, misérables, servaient de caves, écuries ou remises, à une foule de petites industries.
Derrière des murs énormes au fond de ces voûtes obscures, aux sombres pierres coupées d’assises de briques, des chevaux au râtelier frappaient de leurs fers le pavé romain et des tonneliers chantaient en cognant sur les douves de leurs tonneaux; au-dessus, dans l’enchevêtrement des bâtisses, des jardins s’étaient établis sur six pieds de terres rapportées on ne sait quand ni comment, de vrais jardins suspendus où poussaient des légumes et des arbres fruitiers. L’entrée des ruines à la fin du siècle dernier était rue de la Harpe, au fond de la cour d’une maison à l’enseigne de la Croix de fer, où les coches de Laval et différents services de messageries avaient leur installation.
Racheté par l’État sous la Restauration, le palais des Thermes, ou ce qu’il en restait, apparut au jour, désobstrué, débarrassé des maisons assises sur ses puissantes épaules, de tous les appentis parasites et de son clos de pommiers aériens. Les parties consacrées à l’habitation ont disparu complètement; seuls les Thermes ont survécu à tant de causes de destruction et nous pouvons à Paris admirer ces vastes salles purement romaines, le tepidarium, salle des bains chauds et le frigidarium, la grande salle des bains froids, immense et haute nef au berceau majestueux, aux fortes murailles percées de niches profondes et d’arcades robustes, les unes bouchées, les autres encadrant de leurs doubles archivoltes un coin de la verdure lumineuse des jardins.
Quelles étaient l’étendue, la physionomie d’ensemble et les dispositions exactes du palais des Thermes? Avec ce qui nous en reste nous ne pouvons plus que chercher à le deviner. Tant de salles ont été complètement détruites autour du noyau subsistant. Un écrivain qui l’a vu au XIIᵉ siècle, Jean de Hauteville, dit emphatiquement du palais: «Les cimes s’élèvent jusqu’aux nues et les fondements atteignent l’empire des Morts.» La deuxième partie de la phrase est toujours exacte, tant de souterrains ou de tronçons de souterrains circulent sous les constructions restées debout et s’enfoncent sous les terrains environnants.
Au temps de Julien, au temps des rois mérovingiens, qui succédèrent aux empereurs, le palais des Thermes, les dépendances et les jardins occupaient un immense terrain depuis Saint-Germain des Prés jusqu’à la rue Saint-Jacques, sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève (mons Lucotitius), où des vignes et des maisons de campagne se chauffaient au soleil; le vieil aqueduc d’Arcueil amenait aux hôtes du palais l’eau des sources de Rungis que l’aqueduc moderne verse encore à Paris. Sur l’emplacement du jardin du Luxembourg était un camp romain. C’est là, en 360, Julien n’étant encore qu’un général victorieux, rival malgré lui de l’empereur Constance, que les légions rassemblées à Lutèce, parmi lesquelles se trouvaient deux légions gauloises, proclamèrent Julien empereur. Au milieu de la nuit, échauffés par un banquet, les légionnaires gaulois, brandissant des torches et des épées, forcèrent les portes du palais barricadé, saisirent Julien, l’élevèrent comme un roi barbare sur un bouclier. Première révolution dont Paris ait été le théâtre, quelque chose comme un 18 Brumaire exécuté un peu malgré celui qui en profitait.
Au moyen âge ces jardins du palais si étendus, enclos de fortes murailles, devinrent le Clos de Laas qu’envahirent peu à peu, en le morcelant, des couvents et des maisons.
Lutèce proprement dite, dans son île, quatre siècles après l’arrivée des Romains et peu avant celle des Francs, ne ressemblait plus à la bourgade gauloise bercée par la rivière. Elle avait l’aspect de toutes les villes romaines; l’île couverte de maisons de pierres, entourée d’une enceinte à tours carrées, montrait çà et là quelque colonnade, quelque monument à la forte carrure. En avant des deux ponts qui la reliaient aux rives, s’élevaient des ouvrages militaires; tout à fait à la pointe de l’île se trouvait le palais habité par les préfets de l’empereur, magistrats de la région, construction dont on a retrouvé des traces nombreuses dans les fouilles du Palais de justice et à laquelle succédèrent sur le même emplacement le palais de Saint-Louis, le logis de Philippe le Bel, ce précieux édifice qui fut retrouvé il y a trente ans noyé dans les bâtiments de l’ancienne préfecture de police et que la pioche, irrespectueuse de l’histoire, démolit sans pitié, pour l’édification de l’énorme façade égyptienne (!) de la cour d’assises, imitation d’un temple de Dendérah (!) aussi peu à sa place que les imitations de Parthénons qui se voient, hélas! en tant d’endroits n’ayant rien de grec ni d’égyptien.
Devant le palais s’étendait le forum, puis venaient les maisons pressées de la ville et à l’autre extrémité de l’île, la première cathédrale de Paris, c’est-à-dire un temple dédié à Jupiter, dont il subsiste encore sans doute bien des débris sous Notre-Dame, outre ceux qu’on en a retirés. Dans le chœur de la cathédrale, juste sous les autels chrétiens, des fouilles en 1711 mirent au jour des débris de l’autel de Jupiter, des bas-reliefs grossiers représentant les dieux gaulois et romains fraternellement réunis, Jupiter, Vulcain, Esus, le Mars des Gaulois, et Cernunnos ou Cervunnos, sculptures d’un style barbare accompagnées de l’inscription suivante:
«Sous Tibère Auguste, les Nautes parisiens ont publiquement élevé cet autel à Jupiter très bon, très grand.»
Les précieuses pierres ont été rejoindre au musée des Thermes bien d’autres débris de la même époque, déterrés un peu partout dans la Cité et sur différents points du sol parisien. Ces trouvailles fournissent une nouvelle preuve de cette sorte de loi historique que les monuments de même ordre se perpétuent généralement à la même place, le palais sous le palais, le temple sous l’église.
En avant du palais, sur le petit bras de la Seine, la muraille d’enceinte de Lutèce, trempant dans l’eau, s’ouvrait pour une porte de rivière, un débarcadère monumental pour les bateaux des Nautes, orné d’un portique dont les colonnes, retrouvées en 1848, portaient la trace profondément marquée des cordages ayant amarré les barques à leur base. En arrière de ce portique s’élevait, pense-t-on, un temple de Mercure, qui sans doute était en même temps une sorte de bourse, un lieu de réunion pour les Nautes, près du port de débarquement de leurs marchandises.
Elle était bien petite encore, notre Lutèce, car son mur d’enceinte retrouvé sur divers points, près de Notre-Dame ou sous le palais, s’alignait assez fortement en arrière des quais actuels, et cette fortification était assez faible, car elle avait été élevée à la hâte, avec des débris d’édifices rasés dans les faubourgs par mesure de défense, afin de dégager les abords de la place lors des invasions barbares. Ces faubourgs formés le long des voies au nord et sur les pentes du mont Lucotitius au sud, au pied du grand palais, devaient former avec la cité une agglomération d’une certaine importance déjà, si l’on en juge par les ruines des Arènes parisiennes, dégagées depuis 1869.
Le gallo-romain de Lutèce, le négociant affairé sur ses ballots de marchandises arrivant par les routes de terre ou par bateau, plaidait devant les magistrats au Palais actuel, faisait ses dévotions au temple de Jupiter, où ses fils des siècles suivants ont élevé la majestueuse Notre-Dame; ou s’en allait pèleriner aux temples de Mercure et de Mars qui couronnaient la colline de Montmartre et dont les ruines ont subsisté côte à côte avec les moulins et l’abbaye, jusqu’au XVIIᵉ siècle, édifices considérables puisqu’il paraît que de la plus grande partie du territoire des Parisii on pouvait les apercevoir, comme on peut de nos jours, au-dessus de Montmartre enveloppé par la grande ville, apercevoir de si loin la colossale masse de l’église du Sacré-Cœur, toute blanche et non terminée encore.
Ce Parisien gallo-romain, nous pouvons également nous le représenter assis sur les gradins de l’amphithéâtre, dont les hautes arcades superposées se dressaient parmi les verdures, sur le versant oriental du mont Lucotitius; après tant d’années, après quinze siècles d’enfouissement et d’oubli, depuis le temps où la crainte des invasions franques fit jeter bas les hautes arcades et employer leurs pierres à la construction du rempart de Lutèce, ces gradins ont été enfin en partie remis au jour. L’existence de ces arènes sous les maisons du quartier Saint-Victor était connue depuis longtemps; cela s’appelait au moyen âge, par tradition, le Clos des Arènes sur le territoire de l’abbaye de Saint-Victor, mais l’emplacement exact était oublié; des maisons serrées s’étaient juchées sur les arènes remblayées par
les décombres, et beaucoup possédaient des caves pratiquées dans les couloirs, des trous inconnus et mystérieux revêtus de puissantes maçonneries dont on ne s’expliquait pas l’origine. En 1869, lors du percement de la rue Monge, une moitié de l’amphithéâtre reparut soudain à la lumière, profondes excavations, gradins écroulés, tas de pierres bouleversées. La découverte de ces arènes perdues fit du bruit quelque temps, puis survint 1870 et Paris sous les obus eut à songer à bien autre chose qu’à déterrer ses antiquités. Une invasion avait causé la ruine des arènes, une autre invasion fut cause de la ruine de ces ruines, remblayées de nouveau impitoyablement et recouvertes par les bâtiments des dépôts et ateliers de la Compagnie des omnibus, malgré la défense désespérée d’un Comité de savants. Quelques sculptures furent envoyées dans les musées et ce fut fini du monument. C’était une moitié de l’hémicycle qui redisparaissait ainsi après avoir quelque temps revu le ciel de la Gaule.
Enfin tout récemment de nouveaux travaux dégagèrent à son tour l’autre moitié, le second demi-cercle apparut avec une dizaine des gradins sur lesquels venaient s’asseoir pour les jeux sanglants importés de Rome, les Lutéciens romanisés du IVᵉ siècle et qui servent aujourd’hui aux ébats des gamins de la rue Mouffetard, assez peu soucieux de leurs ancêtres.
Peut-être un jour recherchera-t-on l’autre moitié volontairement perdue, afin de rendre à Paris son amphithéâtre complet, dont l’ampleur permettra d’évaluer, par la comparaison avec les amphithéâtres d’Italie ou de France le chiffre de la population de la Lutèce gallo-romaine.
Le monde romain attaqué sur tous les points s’écroulait ou s’émiettait sous le choc des armées barbares. Chaque chef de tribu important cherchait à se tailler sa part, Sicambres, Francs, Alains, Burgondes, Wisigoths s’arrachaient des morceaux de la Gaule. A barbare, barbare et demi; derrière ceux-ci qui s’étaient établis et lotis, et cessaient de ravager le pays où ils se fixaient, s’avançait un ennemi plus farouche, l’effroyable ravageur asiatique, poussé par le vertige du carnage et de la destruction. C’était Attila et ses hordes qui venaient de saccager toutes les villes de l’est, Trèves, Reims, Metz. Devant l’ouragan dévastateur, la pauvre Lutèce, derrière son faible rempart, dut se croire à son dernier jour.
C’est à ce moment que se place la légende de sainte Geneviève de Nanterre, non simple bergère quand elle prit le voile, mais fille d’habitants notables, chrétiens ardents en relation avec l’évêque saint Germain d’Auxerre. Comme les Parisiens découragés à l’approche des terribles Huns allaient se décider à abandonner leur ville, Geneviève s’interposa, elle leur rendit le courage et leur prédit que l’invasion respecterait Paris. L’événement ayant réalisé ses prédictions, Geneviève, fixée à Paris, écoutée, vénérée, devint à côté des évêques comme une bergère d’âmes. Elle mourut au temps de Clovis et fut enterrée dans la basilique de Saint-Pierre-et-Saint-Paul fondée par Clovis sur le mont Lucotitius, où Clovis et Clotilde eurent à leur tour leur sépulture, et qui devint par la suite, de reconstruction en reconstruction, l’abbaye de Sainte-Geneviève, c’est-à-dire le lycée Henri IV actuel et notre Panthéon, sarcophage des grands hommes.
Que devient Paris dans la confusion de ces temps, quand les royaumes francs se font, se défont et se refont, et qu’un monde nouveau s’organise? L’obscurité enveloppe ces commencements laborieux, il ne surnage d’autres souvenirs que les grands faits, les guerres, les massacres, les alliances, les absorptions de peuples...
Le municipe gallo-romain, peu à peu, devient la capitale politique de ces rois barbares qui, lorsqu’ils ne sont pas en expéditions, vivent au loin, dans leurs châteaux de bois entourés de fermes et de forêts.
Paris christianisé remplace ses temples par des églises, les édifices romains disparaissent; les monuments qui s’élèvent sont rudes et grossiers, mais si leur architecture n’est plus la copie régulière des monuments de Rome elle laisse deviner, sous sa rudesse barbare, la sève d’un art national qui s’élabore et se prépare à dominer tous les autres, quels qu’ils soient, par les merveilles romanes et ogivales.
Le roi ou quelque leude investi du titre de comte de Paris, ou bien un maire du palais de rois fainéants, réside dans le Palais de Julien ou dans celui de la Cité. Paris, malgré les désordres et les misères du temps, continue à prospérer matériellement, puisqu’il s’agrandit et déborde sur les deux rives.
Les grandes abbayes se fondent dans la banlieue, s’entourent de murailles à l’abri desquelles viennent se grouper des habitations, embryons de bourgs que Paris enveloppera et absorbera un jour: l’abbaye de Sainte-Geneviève, proclamée patronne de Paris, sur qui elle semble veiller de la hauteur où le monastère est assis; l’abbaye de Saint-Germain des Prés, au milieu des prairies, presque sur la Seine, fondée par Childebert au VIᵉ siècle; l’abbaye de Saint-Denis, bourg plus éloigné, annexe de Paris que Paris n’a pas encore atteint, fondée en l’honneur du légendaire évêque de Lutèce, au IIIᵉ siècle, martyrisé à Montmartre, patron de Paris et des vignobles parisiens, quand il y avait encore des vignobles parisiens. Des églises s’élèvent dans les faubourgs et dans l’île, petites églises de la cité qui se perpétueront, et qui disparaîtront dans les démolitions de la Révolution ou dans la grande transformation entreprise de nos jours dans l’île mère.
Et les siècles passent. La France et Paris se bâtissent peu à peu sous la rude main des chefs mérovingiens, sous celle des maires du palais quand la race de Klodowig s’abâtardit, quand le trône hissé sur les cadavres de frères, d’oncles ou de neveux n’est plus qu’un simple fauteuil pour ses faibles successeurs.
Promenaient dans Paris le monarque indolent,
... ils le promènent de Paris à ses villas des environs, tandis que le duc Pépin ou Charles-Martel conquiert le pouvoir réel, gouverne et guerroie en son propre nom sans s’occuper du faible titulaire de la couronne.
Le commerce de Paris prospère, les Nautes, ces négociants lutéciens, s’appellent maintenant les marchands de l’eau, et forment une hanse ou ligue marchande dont les opérations s’étendent au loin, association qui deviendra au moyen âge la corporation prépondérante parmi les métiers et fournira les Prévôts des marchands.—Là est l’origine de la municipalité parisienne, le lien qui rattache à travers les âges les édiles de nos jours, les terribles hommes de la commune de 1793, les chaperons bleus et rouges d’Étienne Marcel, les négociants de la rivière d’il y a dix siècles aux nautes gallo-romains. La nef qui vogue sur l’écusson de Paris, on la trouve déjà au palais des Thermes, figurée par les proues des navires sculptées aux retombées des voûtes, et s’il faut choisir parmi les étymologies incertaines, il est bien probable que cette nef emblématique rappelle aussi le nom de la ville, Paris en langue celtique devant signifier Bateau et Parisii bateliers, comme Lutèce signifiait, dit-on, habitation au milieu de la rivière, ou l’île aux Corbeaux, ou l’île blanche, ou autre chose, au gré des étymologistes.
A NOTRE-DAME
CHAPITRE II
LA CROISSANCE
La cité de Paris.—Le temple de Jupiter devient l’église cathédrale Notre-Dame de Paris.—Les petites églises de la Cité.—Saint-Jean le Rond et les Enfants trouvés.—Très haut et très puissant seigneur le chapitre de Notre-Dame.—Le cloître et ses premières écoles.—Guillaume de Champeaux et Abélard.—Naissance de l’Université.—Les légendes: le diable Biscornette.—L’anneau de la Vierge.—Le grand Jeusneur.—Folies et mascarades des fêtes de l’âne, des fous et des innocents.—Diables, guivres et chimères.
A NOTRE-DAME
ENFIN le XIIIᵉ siècle,—qui mérite autant que le XVIIᵉ, pour la France arrivée à son complet développement, le nom de grand siècle,—le grand siècle du moyen âge va se lever sur un monde sortant de la confusion, rajeuni, plein de sève et de force, et sur une société organisée tout autrement que nous la comprenons maintenant, posée sur d’autres bases, mais fortement constituée et douée d’une vitalité assez vigoureuse pour affronter les siècles d’orages qu’elle aura bientôt à traverser.
C’est l’époque où le moyen âge, dans toutes ses institutions, se rapproche le plus de son idéal et donne sa plus complète expression en tout. C’est le siècle où la pensée s’efforce de se dégager des ténèbres et des enveloppements de la scolastique, et entrevoit la science; où l’Université fait de Paris la grande école des peuples et de la montagne Sainte-Geneviève le plus haut sommet d’Europe; où l’art, le grand magicien décorateur de la vie, après des siècles de tâtonnements et de progrès vers le beau, arrive à un merveilleux et vraiment sublime épanouissement.
Le cœur de Paris, à ce moment de son histoire, il est vraiment là, dans l’île de l’antique Lutèce, dans cette glorieuse Cité où la grande cathédrale, la nouvelle Notre-Dame, achève de se construire et domine de ses tours, de sa flèche élancée, de ses mille pinacles dissemblables, clochers, flèches, tours et tourelles hérissant l’île et les deux rives du fleuve.
La Cité d’ailleurs est centre religieux par sa cathédrale et centre politique par son palais, qu’habitent les rois, seigneurs de ce petit jardin d’île de France auquel peu à peu, par l’adresse, la politique ou la force, ils réunissent les seigneuries, les terres, les provinces, arrondissant de plus en plus le domaine royal, noyau d’agglomération dans le morcellement féodal.
Bien des édifices se sont remplacés l’un l’autre, sur l’emplacement du temple gallo-romain où le Christ a succédé à Jupiter, en attendant qu’il soit un instant remplacé par l’Être Suprême et la déesse Raison de 93.
Il y a eu d’abord au IVᵉ siècle une première église dédiée à saint Étienne martyr, église à côté de laquelle s’éleva la cathédrale mérovingienne bâtie au commencement du VIᵉ siècle par le roi Childebert, en reconnaissance de la guérison d’une grave maladie. De cette cathédrale, d’art encore à demi romain et non roman, il reste quelques débris et une description du moine poète Fortunat qui célèbre ses splendeurs en vers enthousiastes; les débris, des fragments de colonnes, des chapiteaux corinthiens se peuvent voir au palais des Thermes. Une particularité de cette église signalée par Fortunat, c’est que là pour la première fois les fenêtres furent garnies de verrières transparentes où «les feux tremblants de l’aurore naissante semblent se jouer jusque dans les lambris»...
Près de dix siècles, la basilique mérovingienne, maintes fois réparée, vécut cependant, malgré bien des accidents et des désastres soufferts au temps des Normands. Elle avait presque l’âge de la cathédrale actuelle lorsque fut décidée sa démolition. Cette basilique et la vieille église Saint-Étienne accolée à son flanc sud tombaient sans doute en ruines, malgré les incessantes réparations, et l’édifice ne répondait plus aux exigences du temps. La cathédrale, comme on la concevait alors,—église mère de la Cité, centre commun à tous, la maison de Dieu la plus solennelle, autel privilégié entre tous, lieu de réunion du peuple pour toutes les occurrences, joyeuses ou funestes, et pour certains, donjon d’une puissance supérieure à toutes, ou pour le moins allant de pair avec la plus haute,—la cathédrale demandait une ampleur de proportions refusée aux autres églises et voulait être revêtue de toutes les magnificences de l’art.
Développement naturel et superbe des beautés en germe dans l’art roman, éclosion de toutes les fleurs poussées sur sa tige puissante, un art nouveau surgit juste à point pour satisfaire aux conditions nouvelles, au moment où jaillissent du sol de l’Ile de France agrandie de quelques provinces, ces grandes cathédrales de Paris, Chartres, Laon, Reims, Amiens, Senlis, Bourges, condensant tous les arts sublimes, toutes les aspirations élevées, miracles de pierre pour lesquels les peuples semblent avoir jeté comme en un brasier leur âme ardente, leur foi et leurs trésors.
Et Notre-Dame de Paris, sous l’effort d’une génération, naquit, poussée en cinquante années de travaux dans l’ensemble de sa structure, mais demandant pour l’achèvement de sa merveilleuse parure de sculptures, encore un siècle de labeurs et des centaines d’existences d’artistes, de savants maîtres de l’œuvre et d’imagiers au patient ciseau.