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Paris de siècle en siècle

Chapter 20: I
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About This Book

A sweeping illustrated account traces the physical and cultural evolution of Paris from its river‑island origins through Roman and medieval phases to modern expansions, following how the city's center shifts among the island, the Left Bank, royal precincts, market quarters, and later boulevards and western avenues. It blends topographical description, architectural and urban detail, and reflections on civic life and monuments, documenting successive rebuildings, stylistic changes, and the social rhythms of streets and squares while expressing concern about the losses and homogenizing effects of relentless modernization.

LES CHARNIERS DE SAINT-PAUL

L’hôtel de la duchesse d’Étampes portait partout la Salamandre, la marque royale, qui se retrouve encore dans un des débris dissimulé au nº 20 de la rue de l’Hirondelle.

C’était un véritable palais que ce nid des amours royales, luxueusement décoré de peintures et de tapisseries, couvert d’emblèmes et de devises galantes. Au siècle suivant, la maîtresse royale étant devenue une dame du temps jadis, l’hôtel d’Étampes fut morcelé. Il se partagea en hôtel de Luynes et hôtel d’O; celui-ci formait le coin de la rue Gilles-Cœur et du quai, alors rue de Hurepoix. L’hôtel d’O appartenait aux Séguier. La fille du chancelier Séguier épousa un de Luynes et sans doute les deux logis contigus furent de nouveaux réunis.

L’HÔTEL DE SOISSONS (ÉTAT ANCIEN) ET LA COLONNE DE CATHERINE DE MÉDICIS (ÉTAT ACTUEL)

Pendant la Fronde, lors de l’affaire Broussel, le chancelier Séguier y courut danger de mort. Il avait quitté courageusement sa demeure à six heures du matin pour se rendre au Parlement malgré les barricades, s’obstinant à passer, laissant son carrosse pour une chaise à porteurs et quittant ensuite la chaise pour continuer à pied à travers les pavés soulevés, lorsqu’une troupe de furieux se jeta sur lui.

Bousculé avec l’évêque de Meaux, il put néanmoins se réfugier à l’hôtel de Luynes qu’aussitôt les émeutiers assiégèrent et dont la porte fut bientôt enfoncée. Le chancelier avait trouvé une cachette dans une chambre bien dissimulée où son frère le confessait et lui donnait l’absolution pendant que les émeutiers cherchaient partout, fouillaient la maison, sondaient les murs, saccageaient, brisaient les meubles et, en désespoir de cause, pillaient tout ce qu’il pouvait y avoir à piller.

La partie du petit palais qui avait gardé le nom d’hôtel de la Salamandre n’avait pas eu la même chance que les hôtels de Luynes et d’O; elle fut occupée par divers industriels; bientôt les appartements particuliers de Mᵐᵉ d’Étampes n’eurent plus rien d’aristocratique, la chambre de bains de la belle servit d’écurie à une auberge, qui naturellement se para pour son enseigne de l’emblème royal de la Salamandre. La chambre de François Iᵉʳ fut une cuisine et les belles salles furent transformées en logements.

La belle-fille de François, la veuve de Henri II, Catherine de Médicis, délaissant les Tuileries sur la paroisse Saint-Germain l’Auxerrois, les Tuileries à peine achevées, en raison de la crainte inspirée par un horoscope qui lui annonçait qu’elle devait mourir près de Saint-Germain, se fit construire à quelques pas de Saint-Eustache un nouveau palais qui s’appela hôtel de la Reine, puis hôtel de Soissons.

Il se trouvait alors sur cet emplacement un vieil édifice gothique jadis hôtel de Nesle, où la reine Blanche de Castille, mère de saint Louis, était morte, et qui avait appartenu à Charles, comte de Valois, à Jean de Luxembourg, roi de Bohême, au duc d’Orléans. Celui-ci en devenant Louis XII avait donné cet hôtel de Nesle ou de Bohême à un couvent de Filles pénitentes qui s’y étaient cloîtrées.

La reine ayant besoin du terrain expulsa ces pénitentes et les envoya rue Saint-Denis à l’abbaye de Saint-Magloire.

L’édifice construit par Jean Bullant sur l’emplacement du vieil hôtel, augmenté de quelques autres terrains, n’avait plus rien du fier aspect des demeures féodales, c’était un palais, une vaste résidence composée d’un grand corps de logis à trois pavillons, avec ailes en retour encadrant une cour d’honneur et se prolongeant sur des jardins.

On vantait beaucoup la magnificence des appartements et la beauté de la chapelle, édifice séparé, bâti au bout des jardins à l’angle des rues Coquillière et de Grenelle-Saint-Honoré, aujourd’hui Jean-Jacques-Rousseau. Germain Pilon, Jean Goujon et tous les plus célèbres artistes du temps avaient travaillé à la décoration du somptueux palais, ou fourni des statues pour les jardins.

Une singularité de cet hôtel de la reine c’était la haute colonne cannelée qui dominait les toits des pavillons, et au sujet de laquelle il a été fait tant de suppositions. C’est aujourd’hui tout ce qui reste du palais de Catherine, tout ce qui a survécu aux changements et démolitions. Elle a vingt-cinq mètres de haut et elle est semée dans ses cannelures d’ornements divers, fleurs de lis, cornes d’abondance, miroirs brisés, grandes initiales C H, entrelacées et couronnées, ornements aujourd’hui effacés par places.

A quoi cette colonne surmontée d’une bizarre armature de fer terminée par une sphère également en ferronnerie ajourée a-t-elle bien pu servir? La tradition en fait un observatoire non pas astronomique mais astrologique, pour les sorciers et cabalistes ordinaires de la reine mère; là sur ce perchoir planté au-dessus des appartements où la reine cachait ses sombres méditations, s’exécutaient les opérations magiques, les sorcelleries criminelles de la redoutable Italienne, par les soins de son sorcier en chef, le fameux Ruggieri.

En somme, la légende s’appuie sur des faits avérés. Il est parfaitement certain que Catherine se faisait suivre partout des astrologues attachés à sa maison, on trouve même au château de Blois, où elle mourut, un observatoire astrologique sur la tour du Foix.

Si la colonne, comme on le pense aussi, fut un monument commémoratif élevé par Catherine à la mémoire de son époux Henri II[D], bien qu’il soit extraordinaire qu’aucune inscription n’ait consacré cette destination pieuse, les astrologues de la reine utilisèrent ce monument à deux fins, et nous pouvons lui laisser sa vieille réputation de piédestal de sorciers.

Catherine vécut une douzaine d’années en son palais; fêtes, divertissements, intrigues de toutes sortes, intermèdes pour tant de drames et de catastrophes sanglantes s’y succèdent, pendant ces jeunes années de l’hôtel abritant la vieillesse tragique de Catherine. C’est là, qu’à la veille de la grande journée des barricades, le duc de Guise, arrivé à Paris malgré la défense du roi, descendit sans débotter avant de se rendre à l’hôtel de Guise. Après une longue et délicate conversation, la reine mère se mit en sa chaise à porteurs et emmena au Louvre le duc de Guise qui marchait à pied à côté de la chaise au milieu des acclamations de la foule ligueuse, remuée par l’arrivée de celui qu’elle appelait son sauveur, acclamations qui le suivirent de rue en rue, jusqu’au palais où l’attendait Henri III blême de rage et hésitant à le faire daguer sur l’heure. La crise suprême commençait pour les Valois.

Le Balafré et Catherine devaient huit mois après s’en aller mourir tous deux à Blois, à quelques jours de distance. A la mort de Catherine couverte de dettes, l’hôtel de la Reine fut saisi par les créanciers comme une simple maison de particulier; la liquidation laborieuse ne se termina qu’en 1601 par la vente de l’hôtel au comte de Soissons, fils du prince de Condé.

Les mânes de la première propriétaire durent tressaillir au temps de l’affaire des poisons, en 1680, quand la comtesse de Soissons compromise avec La Voisin ainsi que d’autres grandes dames, pour des histoires de sorcellerie et surtout pour des emplettes de poudre de succession, fut obligée de quitter l’hôtel et la France pour éviter de comparaître devant la chambre ardente.

L’agiotage, c’est-à-dire l’empoisonnement moral, les poudres de succession appliquées aux fortunes, s’installa ensuite à l’hôtel de Soissons au moment de la fièvre de spéculation inoculée par Law. Quand la rue Quincampoix fut fermée, le camp des agioteurs se transporta d’abord place Vendôme, puis le prince de Carignan, à qui appartenait alors l’hôtel de Soissons, sollicita du Régent le privilège de cette Bourse errante et l’établit dans ses jardins.

Curieux tableau que ce camp de l’agio, cette Bourse de la Régence, dans les jardins de Catherine. Cela ne ressemblait guère à la Bourse du Commerce que l’on trouve aujourd’hui à la même place, c’était plutôt une espèce de kermesse financière. Le prince de Carignan fit construire plus de six cents baraques louées chacune 500 livres par mois, ce qui lui donnait un revenu mensuel de 300,000 livres. Dans les allées du jardin où ces baraques élégantes s’alignent sous les arbres, une foule bigarrée se presse; des carrosses, des chaises à porteurs amènent grands seigneurs et belles dames, spéculateurs à cordons bleus, joueuses en falbalas. On spécule, on intrigue, on danse et l’on rit, malgré la terrible crise qui sévit et les ruines qui s’accumulent. Les danses aux violons sous les tentes ou sous les ombrages alternent avec la danse des écus, jusqu’à la chute définitive du système amenant la ruine totale de tant de gens.

Il y avait jadis toujours un peu de spectacle et de gaîté dans tout, même en des choses qui ne nous semblent pas devoir en comporter. Quelle distance entre la cohue noire de la Bourse actuelle, hurlante et vociférante en son temple grec, et le marché financier de la Régence, coquet, fleuri et enrubanné, digne d’être peint par Watteau, où sur des airs de menuet s’écroulent les fortunes, où tant de grands seigneurs, entraînés dans le branle financier, se ruinent en faisant des grâces, quitte à se brûler la cervelle en sortant de leurs hôtels patrimoniaux perdus, après avoir légué leurs fils au roi pour ses armées et leurs filles à Dieu pour ses couvents.

A la mort du prince de Carignan, l’hôtel de Soissons fut encore une fois mis en vente par des créanciers et faute d’acquéreurs livré aux démolisseurs en 1749. Tout disparut; de l’édifice de Catherine augmenté par les successeurs, il ne demeura debout que la fameuse colonne sous laquelle s’éleva en 1772 la rotonde de la halle aux blés, avec quelques rues circulaires tournant autour. Primitivement cette halle n’était qu’une grande cour ronde à ciel ouvert, on la recouvrit dix ans après de la coupole que nous avons connue.

La halle aux blés vécut un peu plus d’un siècle. Son tour vint de tomber, pour être remplacée par la Bourse du Commerce, mais la colonne de Catherine fut heureusement respectée encore, et avec elle continuent à planer, sur un quartier bien transfiguré et très prosaïque, le vieux souvenir historique et la légende romanesque.

La colonne Ruggieri n’a survécu au palais de Catherine que grâce à l’écrivain Bachaumont qui, pour faire rougir les édiles de leur vandalisme, l’acheta 800 livres au moment où elle allait être comprise dans la démolition, et qui la recéda plus tard à la ville à la condition qu’elle ne serait pas démolie.

L’un des nombreux Italiens amenés à Paris par Catherine de Médicis, Scipion Sardini, a laissé dans un quartier fort éloigné et qui alors confinait à la campagne, sur les bords de la Bièvre, un hôtel assez important qui a pu, sans doute grâce à son éloignement du centre, traverser trois siècles, affecté à différents services.

Les Italiens venus à la cour de France au XVIᵉ siècle firent tous des fortunes rapides, comme les Gondi, les Strozzi, les Zamet, les Concini et autres. Ce Scipion était un traitant fermier des impôts, qui se transforma bientôt en un riche gentilhomme, baron de Chaumont-sur-Loire, possédant château en Touraine, château féodal de haute importance, ayant appartenu à Catherine,—et où se voit encore, à côté de la chambre de la Reine, la chambre de son astrologue Ruggieri,—possédant

LE DUC DE GUISE A LA JOURNÉE DES BARRICADES.—1588

Imp. Draeger & Lesieur, Paris

en outre un bel hôtel à Blois, et en situation sous Henri III de se bâtir à Paris un autre logis plus riche et plus vaste.

Ce bel hôtel des bords de la Bièvre rappelle les édifices des rives de la Loire par son architecture de briques et pierres, ses arcades, ses médaillons à têtes romaines, comme on en voit là-bas, notamment à l’hôtel d’Alluye.

Hélas, la vie est courte et les années de prospérité surtout passent vite, c’était bien la peine de se lancer en belles constructions. Sardini était à peine mort aux premières années du XVIIᵉ siècle, que du bel hôtel, probablement confisqué comme règlement de comptes avec le financier, on faisait un hôpital de mendiants.

Alors s’opérait comme une grande liquidation de ce siècle de troubles religieux, de révolutions et de guerres civiles; dans tous les coins de Paris s’élevaient des hôpitaux, des hospices, des refuges et des prisons pour recevoir les pauvres soldats estropiés, les innombrables mendiants, les soudards devenus tire-laine faute d’emploi, épaves de la longue tourmente. L’hôtel Scipion Sardini, sous le nom d’hôpital Sainte-Marthe, reçut sa part de malheureux entassés sous les lambris du riche traitant défunt, dont les splendeurs durent disparaître rapidement.

En 1636, les prisons de la Conciergerie furent vidées en partie dans l’hôtel Scipion, en raison d’une épidémie de peste.

La boulangerie générale des hôpitaux y était déjà, elle s’y trouve encore. Des arcades de la cour, la plupart ont été bouchées, les bustes des médaillons ont fortement souffert, mais on peut encore par l’imagination reconstituer la demeure du financier du XVIᵉ siècle, et en oubliant tout ce qui l’entoure aujourd’hui, essayer de la compléter par des jardins, par des horizons plus aimables, et par une Bièvre plus claire courant sur des berges fleuries de pâquerettes.

LE PASSAGE SAINT-PIERRE DONNANT DANS L’ANCIEN CIMETIÈRE SAINT-PAUL (ÉTAT ACTUEL)


INONDATION DE LA VALLÉE DE MISÈRE EN 1493

CHAPITRE VIII

PARIS BOURGEOIS ET POPULAIRE

I


VIEUX PIGNONS RUE BEAUBOURG

Souvenirs champêtres.—Clos, granges, cultures, fermes.—La double croisée de Paris.—Autour du Châtelet.—Les maîtres bouchers et la grande boucherie.—La rue Trop-va-qui-dure et la Vallée de misère.—Grandeurs, prospérités et solennités de la grande rue de Saint-Denis.—Chemin royal au commencement et à la fin des règnes.—Entrées de l’empereur Charles IV, d’Isabeau de Bavière, de Louis XI, etc.—Cortèges, spectacles et divertissements.—Les funérailles royales.—Un Arbre de Jessé.—Noms de maisons.—Anciennes hôtelleries.—Les omnibus de Blaise Pascal.—La grande rue Saint-Honoré.—L’Arbre sec.—Arbrissel ou potence?—La croix du Trahoir.—La rue de la Ferronnerie.—Aux Innocents.—Grandes halles de la mort et grand marché des vivants.

CE Paris bourgeois et populaire qui répand ses innombrables maisons autour des grands hôtels féodaux, des logis de noblesse et des séjours de princes a, depuis le jour où il a débordé de l’île berceau sur les deux rives, englobé, dans son accroissement jamais arrêté, bien des hameaux, des fermes, des petits fiefs champêtres rejoints d’abord, puis étouffés bientôt dans les lacis des ruelles qui les enserrent.

Il ne restera de ces villages absorbés au plus touffu de l’immense enchevêtrement de pignons, de cubes de pierres et de cages en pans de bois où grouille la fourmilière parisienne, que des noms de quartiers, que des appellations agrestes pour des voies commerçantes où ne verdit plus aucun feuillage, ou bien des noms jolis et ensoleillés étiquetant ironiquement des ruelles profondes et noires que le soleil ne connaît plus.

L’ÉGLISE SAINT-SAUVEUR, RUE SAINT-DENIS

En fouillant au plus profond des quartiers encombrés on retrouve des souvenirs d’anciens clos, le clos de Laas, le clos Bruneau au pays des écoles, le clos Garlande, le clos Georgeau, le clos des Halliers, le clos des Arènes à Saint-Victor, le clos Thyron appartenant à l’abbaye de Thiron ou Tiron près Chartres,—laquelle avait aussi donné son nom à une rue où les abbés avaient leur logis près de la rue Saint-Antoine, ainsi qu’à une prison,—le clos des Mureaux, le clos Saint-Symphorien planté en vignes sur la montagne Sainte-Geneviève et bien d’autres tant sur la rive gauche que sur la rive droite.

On rencontre d’agrestes souvenirs étouffés sous les pierres, plusieurs rues des Amandiers, dont une sous Sainte-Geneviève où se sont bâtis des collèges, la rue Hautefeuille, le Chardonnet, champ de chardons où fut édifiée l’église Saint-Nicolas du Chardonnet, les Vignes, les Marais, les Champeaux, des Granges, la Grange aux Merciers, la Grange batelière qui fut un fief important, dont le manoir était situé sur l’emplacement de l’hôtel Drouot.

La transformation du quartier Saint-Paul aux dépens des jardins de l’hôtel royal au XVIᵉ siècle, donna les rues de la Cerisaie, Beautreillis; on avait déjà les rues des Jardins-Saint-Paul, du Mûrier, du Figuier, du Champ Fleuri, des Petits-Champs, des Rosiers, du Vertbois et même la rue des Orties entre le Louvre et les Tuileries.

Plus tard, quand la ville, grandissant toujours, fera la conquête d’autres villages et hameaux suburbains, on aura la ferme des Mathurins, le buisson Saint-Louis, le champ de l’Alouette, le Gros Caillou, etc...

BAS-RELIEF DE LA MAISON DE L’ANNONCIATION, 89, RUE SAINT-DENIS

Le Paris de la rive droite est traversé par deux grandes artères perpendiculaires à la Seine, la grande rue Saint-Denis qui se relie par le pont au Change à la Cité et par le pont Saint-Michel à la ville universitaire, et la grande rue Saint-Martin qui mène au pont Notre-Dame. Une troisième grande voie parallèle au fleuve, la grande rue Saint-Antoine, reliée par des petites rues tournantes à la grande rue Saint-Honoré, traverse Paris de l’est à l’ouest et forme avec les deux autres ce qu’on appela alors la Croisée de Paris. Ces trois rues, ce sont des rivières charriant des flots humains, entre des berges fort étroites aux maisons serrées; il y coule sans cesse une foule pressée et tassée de cavaliers et de piétons, de charrettes, de litières et de carrosses.

Ce sont des rues bruyantes et houleuses, toujours encombrées, toujours retentissantes, mais dont la foule change vingt fois de caractère suivant la région traversée; plus bourgeoise en certains endroits où sont les gros marchands, plus ouvrière à certains carrefours, près des quartiers où, dans toutes les maisons et toute la journée, frappent, tapent, cognent sur le fer ou le bois, les gens de métiers; plus populacière sur certains points et haillonneuse çà et là, montrant plus de truands et de mendiants aux abords des cours de Miracles où gîtent les truandailles, la lie toujours prête à remonter à la surface.

En passant au long des moutiers, sous les grands murs appuyés de contreforts, sous les églises, le flot des passants est plus sombre; il y a plus de soutanes noires, plus de frocs de bure. La rue est plus noire aussi du côté du Châtelet, au pays des procureurs et de la basoche, tandis qu’en s’approchant des régions aristocratiques, aux environs du Louvre à l’ouest ou de l’hôtel Saint-Paul dans la région de l’est, elle devient plus élégante, égayée par des chaperons de gros bourgeois ou des pourpoints de jeunes seigneurs, par les harnois brillants de quelques gens d’armes, par des toilettes de belles dames voisinant à pied ou chevauchant à mules, avec petits ou grands cortèges, pour visites ou promenades. Le point de rencontre de ces artères principales, la Croisée de Paris, est aux abords du Châtelet juste au point le plus serré et le plus populeux, où le Paris de la rive droite commence, où les maisons forment un conglomérat de toits et de pignons, sillonné et comme fendillé par un réseau de ruelles étroites qui sinuent autour du grand Châtelet, cette antique forteresse défendant jadis la tête du pont de Lutèce, rebâtie et refaite plus d’une fois, devenue au centre de la ville une sombre cage à prisonniers, le siège de la juridiction de la prévôté et vicomté de Paris, c’est-à-dire aussi un nid de justiciers redoutables, de tout ordre depuis le simple clerc du greffe jusqu’au tourmenteur chargé de questionner les patients sur le terrible chevalet.

ENTRÉE DE LA RUE SAINT-DENIS, LA GRANDE BOUCHERIE, LE MARCHÉ DE L’APPORT-PARIS ET LE CHATELET

De plus, outre ses prisonniers et ses gehenneurs, comme si ce n’était assez pour son renom sinistre, ce redoutable paquet de tours cache encore autre chose de plus lugubre, il abrite une morgue pour les cadavres rejetés par le flot sur les berges de la rivière ou laissés par la nuit au coin des carrefours malfamés.

C’est ici le quartier des bouchers, les noms des rues le disent assez, rue Triperie, rue de la Place-aux-Veaux, rue du Pied-de-Bœuf, de la Tuerie... Juste devant l’entrée du Châtelet, c’est-à-dire du passage voûté traversant la forteresse, se trouve la Grande Boucherie de l’Apport-Paris, un vaste bâtiment de pierres au rez-de-chaussée avec étage de bois largement ouvert pour l’aération.

La Grande Boucherie est une espèce de halle à la viande, contenant vingt et quelques étaux où se vendent les bêtes abattues dans les tueries voisines; une odeur de sang plane sur ces rues des bouchers, le sang coule vers la rivière, sur le pavé sans cesse lavé et relavé par le flot rouge, et par le ruissellement des seaux d’eau lancés à tour de bras après l’abatage.

Établie là depuis des temps fort lointains, moyennant un cens payé à l’abbaye de Montmartre, la Grande Boucherie est la plus importante de Paris; il y a d’autres étaux près du petit Châtelet, et d’autres aux halles, à la grande boucherie de Beauvais, qui se plaignent également de la concurrence des boucheries des moines de Saint-Germain des Prés et de Sainte-Geneviève, et de celles établies jadis par les Templiers dans l’enceinte du Temple.

Les bouchers forment une corporation puissante par la richesse des patrons et par son armée de robustes gaillards habitués aux besognes sanglantes. Les Thibert, les Saint-Yon sont les gros bonnets de la corporation et forment des dynasties qui marquent dans les luttes violentes des XIVᵉ et XVᵉ siècles et jusque sous la Ligue; des Le Goix de la boucherie de Sainte-Geneviève se perpétuent dans le même commerce jusqu’à nos jours, tandis que des Saint-Yon enrichis achètent des charges au XVIIᵉ siècle et passent ainsi dans la noblesse de robe.

Au temps de la grande querelle des princes, quand Armagnacs et Bourguignons se massacrent à qui mieux mieux, les maîtres bouchers marchent à la tête de bandes nombreuses et bien organisées qui tiennent énergiquement pour Bourgogne. Pendant la démence de Charles VI, ils ne veulent pas d’autre régent que Jean sans Peur, qui s’appuie sur ces corporations redoutables et flatte leurs tendances démagogiques. Jean sans Peur est alors pour eux, comme pour la majorité des Parisiens, ce que sera pour leurs petit-fils le duc de Guise.

Les chefs aux prises d’armes de la boucherie sont «les Thibert et les Saint-Yon de la grande boucherie jouxte le Châtelet et les trois fils de Thomas le Goix, qui était boucher, bel homme et en son état bon marchand, dit Juvénal des Ursins, demeurant lui et ses enfants et vendant chair en la boucherie de Sainte-Geneviève, bourgeois et natifs de Paris». Avec eux se voient un chirurgien, Jean de Troyes «qui avait moult bel langage» et le fameux écorcheur de bêtes Caboche «qui était de la boucherie d’auprès l’Hôtel-Dieu, devant Notre-Dame».

On sait quelles traces sanglantes ces bouchers du XVᵉ siècle ont laissées dans l’histoire des Révolutions de Paris. S’ils massacrèrent un peu partout par les rues aux grandes journées, ils combattaient aussi aux batailles livrées aux alentours entre les armées des princes, comme à la prise de Saint-Cloud. Un de leurs chefs, un le Goix tué à une défaite du parti bourguignon en Beauce, fut ramené à Paris, eut à Sainte-Geneviève des funérailles de prince, où l’on vit le duc de Bourgogne lui-même marcher derrière le cercueil. Cet épisode de l’enterrement en grande pompe du chef insurgé, quand on le lit dans Juvénal des Ursins, rappelle les enterrements avec grand cortège et musique funèbre des chefs de la commune contemporaine tués aux avant-postes.

Le parti de Bourgogne devient le parti des Cabochiens, prenant le nom de l’écorcheur Jeannot ou Simonet Caboche qui s’était distingué par sa violence et son audace avec les le Goix, à l’enlèvement de la Bastille le 8 avril 1413 et aux journées sanglantes. Alors règne en souveraine farouche et délirante la violence déchaînée, pataugeant dans le sang des massacres. Les écorcheurs extorquent des rançons aux gros bourgeois qui n’ont pu quitter la ville à temps, ils pillent, dérobent, proscrivent et assomment à tort et à travers, se plongeant dans la soulerie du sang, faisant peur au duc Jean sans Peur lui-même, et à la fin suscitant la réaction.

CARREFOUR RUE PIROUETTE, ÉTAT ACTUEL

Toute la ville, sous la terreur des bandes cabochiennes, prend donc le chaperon blanc, couleur du parti révolutionnaire, même les princes, les seigneurs, les gens d’Église. Le dauphin qui reçoit à son hôtel la redoutable visite des communes doit coiffer le chaperon cabochien, et Charles VI, dans un intervalle de sa maladie, l’arbore aussi quand, pour aller faire ses oraisons à Notre-Dame, il traverse la grande multitude des Parisiens en armes sur son passage.

Il y avait derrière les gens de coups de main, des politiques aussi, plus sages, réprouvant au fond ces violences, et qui essayaient, par l’ordonnance dite cabochienne, de régulariser le mouvement et d’en tirer des réformes possibles, quelque chose comme une refonte du système politique. Mais comme toujours ces politiques et leurs idées devaient être emportés et noyés dans le mouvement tumultueux des masses soulevées, des hommes de violence irréfléchie.

Les Cabochiens trouvèrent cependant à qui parler; en assemblée à l’Hôtel de Ville un maître charpentier osa leur dire qu’il y avait à Paris autant de frappeurs de cognée que d’assommeurs de bœufs. Les modérés relevèrent la tête. Alors Juvénal des Ursins, qui fut le courageux meneur de la lutte contre les Cabochiens, et quelques vaillants bourgeois entraînés par ses exhortations, se sentant soutenus par tout ce qui dans Paris en avait assez de la violente tyrannie cabochienne, arrachèrent la ville au parti démagogique, allèrent chercher le dauphin et le duc de Berry pour les faire marcher à leur tête et achever de rétablir l’ordre.

Comment finit l’écorcheur Caboche, ce meneur sanguinaire de la populace, l’histoire ne le sait pas au juste. Il eut son procès en parlement, avec les principaux chefs; Jean de Troyes eut le col coupé aux Halles, les autres, les le Goix, Deniset de Chaumont, Robinet de Mailly, Jacqueville, furent simplement bannis du royaume. Comme eux Caboche échappa au bourreau, probablement parce qu’il avait pu avec eux gagner à temps les terres du duc de Bourgogne.

LA RUE BRISEMICHE, ÉTAT ACTUEL

Dans la réaction qui suivit, la Grande Boucherie fut démolie, mais elle fut

L’ATTAQUE DU CLOITRE SAINT-MERRY, AVRIL 1832

reconstruite quelques années après, au retour des Cabochiens bannis, quand Paris livré par Perrinet Leclerc retomba au pouvoir du parti bourguignon, et elle subsista aussi longtemps que le Châtelet lui-même, son voisin, pour ne tomber qu’en même temps que lui au commencement de notre siècle.

Devant cette Grande Boucherie des rudes compagnons de Caboche, se tient le marché de l’Apport de Paris ou la Porte Paris, un petit marché aux légumes qui est tous les matins une cause d’encombrement en ce lieu déjà si encombré, au débouché de la sombre voûte du Châtelet, près de la barrière aux Sergents, poste de vingt-cinq hommes de police. Aux étalages d’herbes et de verdures qui apportent parmi ces bâtisses tassées de bonnes odeurs de campagne s’ajoutent les étalages de poisson moins agréablement odorants.

Tout le long de la rue Pierre-à-Poisson, simple ruelle serpentant le long des sombres murailles du Châtelet, côté du couchant, des échoppes s’alignent avec des pierres pour étaler le poisson. Le poisson frais de la rue Pierre-à-Poisson rencontre le poisson salé de la rue de la Saunerie qui n’a pas meilleure odeur. De la rue aux Salaisons on tombe par la rue Trop-va-qui-Dure à la rue de la Poulaillerie et à la vallée de Misère.

De l’autre côté du Châtelet, tourne au pied des murs la rue de la Joaillerie où sont des boutiques d’orfèvres assez étrangement placées dans ce quartier voué au commerce des victuailles.

Le nom de la rue Trop-va-qui-Dure, ou Qui-m’y-trouva-si-dure, a mis les cerveaux des chercheurs d’étymologies à la gehenne. L’appelle-t-on ainsi parce qu’elle conduit à l’entrée du terrible Châtelet et que pour bien des malheureux elle est le chemin du supplice? Il va trop longtemps celui qui dure encore après l’avoir suivie, car les juges et les bourreaux l’attendent. Peut-être aussi est-ce tout simplement un nom torturé lui-même et à la fin tout à fait dénaturé comme on en peut citer beaucoup d’autres.

Quant à la vallée de Misère, c’est la place où se tenait le marché aux volailles, la Poulaillerie, une place bordée de quelques vieilles maisons que dominent le sommet des tours du Châtelet et le petit clocheton de Saint-Leufroy. Son nom lui vient peut-être de l’aspect misérable de son entourage, ou peut-être parce que la place étant en contre-bas du quai de la Mégisserie et du débouché des ponts aux Changeurs et aux Meuniers, la Seine, à la moindre crue, lui vient faire visite et gêner les pauvres marchands de volaille.

En souvenir de l’une des plus sérieuses de ces inondations si fréquentes, la vallée de Misère avait son petit monument à l’angle d’une maison du quai, un pilier portant une image de la Vierge avec cette inscription:

Mil quatre cens quatre vingt treize
Le septiesme jour de janvier
Seyne fut icy à son aise
Battant le siège du pillier.

Les rues constituant la croisée de Paris furent les premières voies parisiennes régulièrement pavées. Boueuses à la moindre pluie, d’une boue qui se changeait l’été en poussière désagréable et malsaine que le moindre vent soulevait, les rues laissaient fort à désirer alors au double point de vue de la viabilité et de la salubrité.

On raconte que Philippe-Auguste prenant un soir d’été l’air à une fenêtre de son palais de la Cité, comme un bon bourgeois qui se repose après la journée faite, se trouva fort incommodé par les miasmes se dégageant des rues poudreuses, par la poussière malodorante soulevée sous les pieds des chevaux et les roues des charrettes traversant en si grand nombre la Cité.

VIEUX PIGNONS DE LA RUE GALANDE (1894)

Le roi, obligé par ces inconvénients de se retirer des fenêtres, prit alors la résolution de faire cesser cet état de choses. Le prévôt et les bourgeois furent convoqués au palais et Philippe ordonna le pavage en forte et dure pierre des voies principales; la dépense un peu forte fit faire la grimace aux édiles, mais le roi, comme bourgeois de Paris, y contribua pour sa part.

Ce premier pavage, disent les vieux historiens de Paris qui en ont pu voir les traces en certains endroits sous le sol exhaussé, était fait de grandes dalles de grès, de carreaux de trois pieds de longueur. En raison de la dépense excessive on se borna à daller ainsi les grandes voies passagères, laissant les autres en l’état.

La grande rue Saint-Denis qui commence,—ou finit,—à la Grande Boucherie, c’est l’artère principale, de beaucoup la plus mouvementée, le fleuve pas bien large pourtant recueillant sur son chemin bien des affluents importants; c’est la grande route aussi. Tout ce qui vient des provinces du Nord descend par cette longue rue après avoir franchi la Bastille Saint-Denis, la porte la plus importante de l’enceinte construite par Étienne Marcel et Charles V.

ANCIENNE FAÇADE DE LA MAISON DE NICOLAS FLAMEL, RUE DE MONTMORENCY, 45, DONT IL NE RESTE QUE LA POUTRE A L’INSCRIPTION

C’est le chemin des entrées triomphales, des réceptions solennelles de rois et de reines. C’est par la porte Saint-Denis, pour ne citer que les plus fameuses et les plus fastueuses de ces réceptions royales, qu’entrèrent en la bonne ville de Paris l’empereur d’Allemagne Charles IV, venant visiter le roi Charles V en 1378, la reine Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, qui apportait avec elle tant de malheurs pour Paris et la France, les rois Louis XI, en 1461, et François Iᵉʳ en 1515, la reine Anne de Bretagne en 1504...

Nous n’avons aucune idée des magnificences déployées en ces circonstances, et notre époque, jusque dans ses fêtes, ignore désespérément le pittoresque. Une fête pour nous c’est plus ou moins de sociétés musicales ou de gymnastique, plus ou moins de drapeaux et de lanternes vénitiennes aux fenêtres, plus ou moins de soleils tournants et d’étoiles filantes au feu d’artifice. Notre imagination, quand elle a ajouté quelques mâts de cocagne à ce programme, est à bout.

Le moyen âge déployait un peu plus de recherches de splendeurs, dans toutes les réunions et solennités; aux grandes journées, nos aïeux s’ingéniaient à relever la pompe de ces grands cortèges par tous les moyens et à les égayer sur leur route par toutes sortes de divertissements et d’intermèdes.

COUR DU COMPAS D’OR, RUE MONTORGUEIL

Il n’y a qu’à ouvrir les vieux chroniqueurs pour en avoir maintes et maintes preuves. La grande ville de Paris se tirait particulièrement bien de ces occasions, les gros bourgeois donnaient de leurs personnes dans les cortèges, les corporations, les quartiers cherchaient à se distinguer, le menu peuple s’esbaudissait et comme chacun y allait tout naïvement bon jeu bon argent, personne, malgré le penchant bien connu des Parisiens à la raillerie, ne songeait à se moquer si quelque chose du programme venait à clocher. La rue Saint-Denis avait donc le privilège des cortèges royaux aux circonstances solennelles, après le sacre, lors des noces princières, ou autres joyeux événements, comme au retour des campagnes victorieuses. Philippe-Auguste qui avait pavé notre rue, fit son entrée triomphale au retour de sa campagne de Bouvines, lorsque, au milieu d’une allégresse inouïe et de fêtes générales qui n’en finissaient plus, il ramena le comte de Flandre Ferrand, son vassal enfin vaincu, si bien enferré sur un chariot.

Aux entrées princières, tous les carrefours, tous les parvis d’église, tous les endroits où pouvait un instant stationner un cortège, recevaient des décorations particulières, en quelque sorte comme les reposoirs aux processions de la Fête-Dieu, et servaient de théâtre à des divertissements particuliers. On y élevait des machineries à surprises, des échafauds pour des représentations de mystères ou d’allégories, des tréteaux pour jongleurs et jongleresses, des lices pour combats simulés; on y dressait des tables bien garnies pour rafraîchir le cortège, tandis que pour le populaire, les fontaines, au lieu d’eau, coulaient du vin ou de l’hypocras.

Quand l’empereur Charles IV vint faire visite à Charles V en 1378, le prévôt de Paris, le chevalier du guet, le prévôt des marchands, les échevins s’en furent au-devant de lui jusqu’à mi-chemin de Saint-Denis, suivis de dix-huit cents bourgeois à cheval, vêtus de robes mi-partie blanc et violet. A la Chapelle Saint-Denis l’empereur, qui voyageait en litière parce qu’il avait été pris en route d’un violent accès de goutte, quitta cette litière et se hissa sur un cheval noir richement caparaçonné, envoyé par le roi.

Le cortège se remit en marche et trouva, l’attendant en avant de la porte Saint-Denis, le roi de France avec les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bar, les archevêques de Reims, de Rouen et de Sens, les évêques de Paris, Laon, Beauvais, Noyon, Bayeux, des abbés de grandes abbayes, tous à cheval, avec une quantité de seigneurs de la cour et d’innombrables chevaliers. Le roi, vêtu d’une cotte hardie d’écarlate vermeille et d’un manteau fourré, montait un grand palefroi blanc. Outre les hauts et puissants seigneurs laïques et ecclésiastiques dessus dits, il était accompagné de tous les fonctionnaires de la cour: chambellans, chevaliers d’honneur, maîtres d’hôtel, écuyers, huissiers, pannetiers, échansons, sommeliers en nombre, plus cinquante-deux valets de chambre et soixante sergents d’armes, foule étincelante et chatoyante vêtue de velours et de satins aux couleurs éclatantes. Pour juger de la magnificence des costumes, il suffit de citer les queux et écuyers de cuisine vêtus de houppelandes de soie et aumusses fourrées à boutons de perles.

Après que les monarques se furent salués, embrassés et complimentés, le cortège se remit en marche et descendit la rue Saint-Denis dans l’ordre suivant: trente sergents d’armes à pied tenant tout le travers de la rue pour ouvrir le passage, ensuite les gens de l’empereur, huit cents chevaliers de France avec un nombre infini d’écuyers, tous vêtus et montés magnifiquement, le chancelier de France et les conseillers du roi, le prévôt de Paris, le maréchal de Blainville à la tête des écuyers du roi, la garde d’honneur de l’empereur composée de gentilshommes français conduits par le seigneur de Coucy et le comte de Saarbruck, tous descendus de cheval, marchant en files serrées un bâton au poing et entourant le roi et l’empereur. Après les huissiers d’armes à pied, s’avançaient les frères du roi, le frère de l’empereur, une quantité de seigneurs allemands et français; derrière ce groupe vingt chevaliers à pied et vingt-cinq arbalétriers, puis les archevêques et les évêques, les chevaux de parement du roi, tout le reste de la cavalcade, et pour clore la marche, le prévôt des marchands, le chevalier du guet avec ses archers et sergents et les bourgeois.

Grâce aux bonnes mesures prises, le défilé de l’interminable cortège se fit dans le plus grand ordre sans trop grande presse et sans accident, au grand émerveillement des gens qui n’avaient vu «telle ni si bonne ordonnance de telle multitude».

La réception de la reine Isabeau de Bavière, épouse de Charles VI, eut un autre caractère que ce grandiose et chevaleresque défilé. C’était une fête en même temps, une marche nuptiale coupée de réjouissances, et la rue Saint-Denis vit ce jour-là passer dans le flamboiement des drapeaux et des bannières, entre deux interminables murailles de tapisseries de haute lisse, de verdures et de fleurs, et sous un ciel de draperies de soies, un éblouissant cortège de nobles dames en grands atours, toutes les princesses de la cour, toutes les femmes de la haute noblesse de France.

LA FONTAINE MAUBUÉE, RUE SAINT-MARTIN. ÉTAT ACTUEL

Supposons-nous un instant dans une de ces maisons enguirlandées, pavoisées de la base au faîte et garnie de spectateurs penchés sur toutes les saillies, de têtes pressées à toutes ses ouvertures grandes ou petites, aux larges fenestrages où pendent des tapisseries ou des étoffes brillantes, et jusqu’aux lucarnes du toit.

C’était le dimanche 20 août 1389. Sur le chemin de Saint-Denis se tenaient douze cents bourgeois de Paris à cheval, vêtus de vert et de vermeil. La reine Isabeau s’avançait en litière richement parée et découverte, entourée des ducs frères du roi et de dix seigneurs de haut rang à cheval, marchant au petit pas. Venaient ensuite la duchesse de Berry sur un palefroi, adextrée de deux seigneurs, la duchesse de Bar en litière, la duchesse de Bourgogne et la comtesse de Nevers, la duchesse de Touraine à cheval et une foule d’autres dames et damoiselles en chars couverts ou sur palefrois galamment harnachés, des gentilshommes, prélats et chevaliers en nombre, précédés de sergents d’armes et d’officiers du roi, ouvrant la marche et très embesognés, comme bien on pense, à percer la foule immense qui remplissait les rues et les places.

A la Bastille Saint-Denis, des enfants appareillés en ordonnance d’anges, dans un ciel semé d’étoiles et d’armoiries, chantèrent au passage du cortège moult mélodieusement et doucement. Des vins et liqueurs coulaient de la grande fontaine monumentale qui se trouvait à la hauteur de la rue Guérin-Boisseau, décorée pour ce jour de drap d’azur semé de fleurs de lis et couverte d’écussons aux armes des hauts et notables seigneurs; des jeunes filles aux riches costumes chantèrent encore en l’honneur de la reine, et chantèrent si bien que, dit le chroniqueur, «douce chose et plaisante était à l’ouïr!» Leur chant terminé elles prirent hanaps et coupes d’or et présentèrent à boire des vins de la fontaine aux nobles seigneurs du cortège.