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Paris de siècle en siècle

Chapter 21: II
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About This Book

A sweeping illustrated account traces the physical and cultural evolution of Paris from its river‑island origins through Roman and medieval phases to modern expansions, following how the city's center shifts among the island, the Left Bank, royal precincts, market quarters, and later boulevards and western avenues. It blends topographical description, architectural and urban detail, and reflections on civic life and monuments, documenting successive rebuildings, stylistic changes, and the social rhythms of streets and squares while expressing concern about the losses and homogenizing effects of relentless modernization.

LES CHARNIERS DE L’ANCIEN CIMETIÈRE SAINT-PAUL (1895)

A quelques pas de là, devant le moutier de la Trinité où peu après s’établirent les Confrères de la Passion, il y eut grande représentation théâtrale. On donnait le pas du roi Saladin avec une multitude de personnages; après un compliment à la reine, des personnages représentant les douze pairs de France et Richard Cœur de Lion assaillirent une forteresse défendue par Saladin et ses Sarrasins, «et là y eut par esbattement grande bataille qui dura une bonne espace».

LES PREMIÈRES BARRICADES AU TEMPS D’ÉTIENNE MARCEL

A la deuxième porte Saint-Denis, dite Porte aux Peintres, ouvrant dans l’enceinte de Philippe-Auguste, d’autres anges attendaient encore la reine, dans un ciel constellé, mais ils avaient cette fois avec eux Dieu le père, Dieu le fils et le Saint-Esprit. A l’arrivée du cortège, des chants éclatèrent dans ce Paradis, il y eut belle séance de musique, puis la porte du ciel s’ouvrit, deux anges descendirent des nuages et vinrent poser sur la tête de la reine une belle couronne d’or garnie de pierres précieuses, en lui chantant ces vers avant de remonter:

Dame enclose entre fleurs de lys,
Reine estes vous de Paris,
De France et de tout le pays.
Nous en r’allons en Paradis.

LA TOUR PETAUDIABLE, QUARTIER DE LA GRÈVE

A la chapelle Saint-Jacques, autre arrêt devant une haute chambre encourtinée montée sur un échafaud où de grandes orgues faisaient éclater leur musique. La plus grande station fut au Châtelet devant lequel avait été élevé un castel de charpente avec tourelles «assez fortes, dit Froissart, pour durer quarante ans,» et gardé à tous ses créneaux par des hommes d’armes armés de toutes pièces. Au milieu sur un lit richement paré était une femme représentant madame sainte Anne.

En avant de ce castel, dans un espace fermé de palissades on avait planté un petit bois, une garenne où se trouvait «grand foison de lièvres, de lapins et d’oisillons, courant ou voletant dans la ramée». Quand le cortège déboucha devant le Châtelet, un grand cerf blanc sortit du bois et s’en vint devant le lit de justice de sainte Anne, comme pour chercher asile contre les attaques d’un lion et d’un aigle qui le suivaient de près. Alors parurent douze belles jeunes filles l’épée nue à la main, qui se mirent devant le cerf pour repousser les assaillants...

La nuit était venue quand le cortège, arrêté à chaque rue par d’autres jeux, parvint à la Cité, après avoir passé le pont Notre-Dame, couvert entièrement d’un ciel de soie vermeille étoilée, et gagna la cathédrale, du haut de laquelle, ainsi que fit plus tard Mᵐᵉ Saqui, s’envola un acrobate qui, sur une corde tendue de la tour au pont aux Changeurs, descendit en chantant et tenant de chaque main un cierge allumé.

Louis XI à son tour, au début de son règne, fit par notre grande rue Saint-Denis une entrée mémorable dans sa bonne ville de Paris, qu’il avait très à cœur de s’attacher, en prévision des futures luttes qu’il pressentait devoir bientôt soutenir contre les grands vassaux de la couronne, ces princes trop rapprochés du trône, et dont l’ambition et les compétitions funestes avaient causé tant de maux depuis cent ans. D’autres entrées, bien mémorables pour d’autres causes, dans l’intervalle avaient eu lieu: entrée du duc de Bourgogne, entrée des Armagnacs, entrée des Anglais et enfin entrée par escalade avec rude bataille par les rues, des troupes du roi de France arrachant Paris à l’étranger. Il fallait faire oublier tout cela, rejeter dans l’ombre du passé les vieux souvenirs des discordes, les maux soufferts, la longue défiance de Charles VII contre Paris, défiance justifiée, il faut le dire, par le vieil esprit de sédition couvant perpétuellement dans le sein de la bonne ville si prompte aux colères.

L’évêque de Paris, le Parlement, le prévôt de Paris, le prévôt des marchands et les échevins tous vêtus de robes de damas fourrées de martre, accueillirent le roi à son arrivée en avant de la Bastille Saint-Denis, et le prévôt des marchands lui présenta les clefs de la ville.

Devant l’église Saint-Lazare dans le faubourg, dernière station avant l’entrée, un héraut d’armes à cheval, splendidement costumé aux couleurs et armes de la ville attendait le roi. Il prenait pour nom Loyal cœur et présentait au roi, galante attention du corps de ville, cinq dames en superbes atours montées sur de magnifiques chevaux, blasonnés à la nef parisienne. Dans le costume de chacune de ces dames se distinguait une grande lettre richement brodée et les cinq lettres réunies formaient le mot PARIS.

Tous les princes et grands seigneurs du royaume, comme au sacre, tenaient leur place dans le cortège royal et déployaient un luxe extraordinaire. Dans cette étincelante chevauchée de princes se remarquaient le fils de Jean sans Peur tué à Montereau, le vieux duc de Bourgogne, Philippe le Bon qui allait, en cette occasion, éblouir les Parisiens de son faste dans sa résidence de l’hôtel de Bourgogne et son fils, le comte de Charolais, destiné à devenir plus tard le grand adversaire de Louis XI, Charles le Téméraire.

Au sommet de la porte Saint-Denis on avait construit une belle nef de charpente argentée, la nef du blason de la ville, dans laquelle des figurants costumés représentaient les trois états, clergé, noblesse et tiers. Aux châteaux d’avant et d’arrière étaient deux personnages allégoriques Justice et Equité, tandis que dans la hune du mât «qui était en façon d’un lys» se voyait un roi que deux anges conduisaient.

A l’entrée de la grande rue, la fontaine de la Reine jouait encore son rôle dans la fête. Là se vit un combat d’homme et femme «sauvages» puis «trois bien belles filles faisant personnages de sirènes toutes nues» sortirent de l’eau du bassin et chantèrent quelques motets et bergerettes au son des instruments. Le divertissement terminé les tuyaux de la fontaine se mirent à jeter du lait, du vin et de l’hypocras pour rafraîchir les seigneurs du cortège.

LA BARBE D’OR, RUE DES BOURDONNAIS

Et la fête se continuait tout le long de la rue aux endroits accoutumés. Les confrères de la Passion sur un échafaud, devant leur local du moutier de la Trinité, représentèrent le mystère de la Passion, Jésus-Christ sur la croix, entre les deux larrons. A la porte aux Peintres autre représentation. Plus loin devant l’église des Saints-Innocents, ce fut une chasse, une biche poursuivie par chasseurs et chiens menant grand bruit d’abois et de trompes. A la Grande Boucherie on avait élevé encore un château fort figurant la bastille de Dieppe, jadis enlevée d’assaut aux Anglais par Louis alors Dauphin, et quand le roi passa il se livra un merveilleux «assault de gens du roy, à l’encontre des Anglais qui furent prins et gagnez et eurent tous les gorges coupées».

Enfin au passage du cortège sur le pont au Change, tout fermé et tendu d’un ciel d’étoffes brillantes, deux cents douzaines d’oiseaux de toutes sortes s’envolèrent tout à coup, lâchés par les oiseleurs de Paris, suivant leur coutume aux entrées, «pour ce qu’ils ont sur le dict pont, lieu et place à jours de fête pour vendre les dicts oyseaulx».

En d’autres circonstances d’autres cortèges au lieu de descendre la rue Saint-Denis la remontaient. Notre rue était le chemin de l’abbaye royale de Saint-Denis. Rois et reines qui avaient suivi ce chemin à cheval ou en litière, pour leurs noces ou entrées joyeuses, un jour le reprenaient couchés dans leur bière pour leur enterrement... Si on la descendait joyeusement couronne en tête au commencement des règnes, aux retours du sacre, au temps des belles espérances, souvent déçues, plus tard la dépouille mortelle de ces rois tant acclamés refaisaient à rebours le même chemin pour aller retrouver dans les caveaux de Saint-Denis les ombres de leurs prédécesseurs.

Autres circonstances, autres pompes et autres sentiments dans les cœurs des assistants. C’était lentement, à la lueur des torches funèbres, que le cercueil royal au sortir de Notre-Dame montait vers la porte Saint-Denis, suivi par les princes, les prélats, les officiers royaux à pied. Plus de fleurs, plus de guirlandes de verdure, plus de joyeuses volées de cloches, mais au passage du cortège le glas funèbre sonné par toutes les églises, à l’unisson du gros bourdon de Notre-Dame.

L’ARBRE DE JESSÉ RUE SAINT-DENIS (1895)

Le cortège des funérailles de Charles VII peut donner une idée de ces funèbres processions, la chronique de Jean de Troyes nous en donne le détail: en avant du corps marchaient deux cents «povres personnes» en robes et chaperons de deuil, portant torches armoriées de quatre livres de cire; le corps suivait dans une litière portée par les officiers

LE PRESBYTÈRE DE SAINT-GERMAIN L’AUXERROIS. JOURNÉES DE JUILLET 1830

des gabelles de Paris, au-dessus de cette litière couverte d’un riche drap d’or, se voyait la pourtraiture en cire du roi Charles revêtue de l’habit royal, couronne en tête et sceptre en main. Le duc d’Orléans, le comte d’Angoulême, le comte d’Eu, Dunois, Jean Juvénal des Ursins, grand chancelier, tous à cheval, menaient le deuil. Derrière eux, marchaient six coursiers couverts de velours noir et montés par six pages en habit de deuil, puis deux à deux et à pied tous les officiers de l’hôtel royal, «tous vestus de deuil angoisseux».

Mais indépendamment de ces journées exceptionnelles, la rue Saint-Denis en temps ordinaire, avec la simple circulation habituelle dans le cadre de la vie journalière, offrait par elle-même assez de variété d’aspects pour intéresser et émerveiller l’étranger entrant dans Paris et le bon bourgeois en flânerie. Certes tout a bien changé; il n’y a plus d’occasion de spectacles extraordinaires aujourd’hui pour notre rue, et sur tout le parcours règnent une uniformité de lignes générale et une monotonie de détails répondant à l’uniformité de la vie. Ainsi passent les gloires de ce monde.

Où sont les beaux pignons ouvragés qui virent passer toutes ces choses d’autrefois, les pignons à charpente en ogive, ou cintrées ou en trèfles, les façades égayées de sculptures, quadrillées de pans de bois, cherchant toutes à se diversifier par quelque irrégularité de structure ou d’ornementation? On n’en retrouve plus guère de ces témoins de la vieille gloire de la rue, quelques-uns çà et là, fort abîmés et comme honteux parmi les lignes bien régulières des maisons neuves, ou parmi d’autres qui ne sont que de vieilles personnes déguisées et fardées, dissimulant leur âge sous des rhabillages trompeurs.

Où sont les vieilles églises qui coupaient de distance en distance la file des pignons laïques par un pignon plus ouvragé, le couvent de moines ou de nonnes sur le compte desquels on aimait à médire en bons voisins? Moutiers et églises sont tous tombés, sauf l’église Saint-Leu-Saint-Gilles.

Qu’est devenu le carrefour macabre des Saints-Innocents devant la porte des Charniers? La joyeuse et si bien vivante rue Saint-Denis ne s’offusquait pas du grand cimetière ouvert là, et qui la dévorait génération après génération. Elle ne s’en attristait guère et acceptait le voisinage avec la philosophie de l’habitude. Au temps de l’occupation anglaise, époque de désastres et de tristesses, on y représenta pendant des mois, sur un théâtre élevé dans le cimetière même et adossé aux charniers, la grande Danse Macabre en costumes appropriés, la Mort menant le branle des vivants, depuis le pape et le roi jusqu’au pauvre gagne-deniers. D’août 1424 au carême suivant, ce spectacle fantastique, dans ce décor si bien approprié, fit courir les Parisiens au grand cimetière.

Les galeries des charniers se remplissaient d’ossements déterrés, enlevés à la terre dévorante pour faire vite place à d’autres. On surélevait ces galeries en laissant aux maisons voisines la vue de toutes ces têtes de morts empilées sur des tas d’ossements; n’importe, les rez-de-chaussée des galeries pliant sous leur funèbre fardeau se garnissaient de petites boutiques et d’échoppes vendant lingeries et colifichets de mode.

Bien rares sont devenues les maisons qui ont pu voir défiler ces cortèges de rois et de reines, considérer de tous leurs yeux, de toutes leurs fenêtres grandes ouvertes, la belle Isabeau en joyeux atours et le roi Louis XI somptueusement habillé, ce qui n’était guère son habitude, passant à cheval sous un dais porté par les échevins. Il y en a une pourtant au coin de la rue des Prêcheurs, une façade vieille, noire et flétrie qui, sous ses rides, garde les traces des coquetteries de son jeune temps. Vieux atours en triste état, hélas! Son poteau d’angle sur la rue des Prêcheurs est un arbre de Jessé sculpté du haut en bas, figuration en sculpture de la généalogie de Jésus-Christ. A la base est le patriarche Jessé endormi, du sein de qui jaillit un tronc d’arbre qui porte sur des rameaux étagés à droite et à gauche des statuettes de rois de Juda et enfin la Vierge et le Christ.

Le moyen âge aimait ce motif très décoratif, avec lequel il orna parfois d’une façon originale les poteaux corniers des maisons de bois. Celui-ci est fort abîmé l’usure et la poussière de cinq siècles ont altéré considérablement la physionomie des personnages sculptés; notre temps irrespectueux méconnaissant leur signification, ne voyant là qu’un arbre avec des figurines informes perchées dans les branches, a infligé à la maison le titre d’hôtel de l’Écureuil.

ENSEIGNE DU SOLEIL D’OR, RUE SAINT-SAUVEUR (CABARET ET JEU DE PAUME)

Quant à la rue des Prêcheurs qui devait son nom à quelque couvent et qui débouchait autrefois aux piliers des Halles, presque devant le Pilori, ce n’est plus qu’un bout de ruelle noire.

Avant l’introduction du numérotage chaque maison avait son nom ou son enseigne peinte ou sculptée, un signe quelconque marqué sur la pierre ou le bois pour la désigner, et vraiment rien n’était plus amusant que toutes ces appellations souvent originales.

Certaines se répétaient bien des fois et se voyaient dans presque toutes les rues. Les propriétaires dévotieux donnaient à leurs logis des enseignes ayant un caractère religieux, rappelant par le nom ou par un attribut, soit le saint leur patron, soit la Vierge, soit un saint de corporation ou particulièrement révéré dans le quartier. D’autres enseignes se rapportaient au métier exercé ou ayant été exercé dans la maison, un grand nombre enfin étaient purement fantaisistes, faisaient allusion à un proverbe populaire, à un fabliau, étaient tirées d’une idée comique ou satirique, d’une invention joviale.

En voici quelques-unes parmi l’immense quantité de celles qu’on a pu relever à Paris. Appellations religieuses: l’image Notre-Dame, en nombre considérable, l’image Saint-Michel, l’image Saint-Louis, les Trois-Rois, Saint-Nicolas, Notre-Dame de Liesse, Sainte-Catherine, Notre-Dame d’Argent, Sainte-Véronique, Saint-Esprit, Saint-Fiacre.

LE BON PUITS, ENSEIGNE RUE BEAUBOURG

ENSEIGNE DE L’ENFANT JÉSUS, RUE DES BOURDONNAIS

Appellations diverses: le Heaume, le Singe, le Cygne, la Couronne-d’Or, le Bœuf-Couronné, le Cœur-Volant, le Croissant, le Lansquenet, la Bouteille, l’Étoile, la Lune, la Hure-de-Sanglier, les Trois-Colombes, l’Arbalète, le Coq et la Pie, la Corne-de-Cerf, le Grand-Cerf, le Pélican, la Prison de Saint-Crépin, le Cheval-Blanc, le Sauvage, le Griffon d’Or, la Licorne, les Quatre-Vents, le Bras d’Or, l’Écu de France, les Trois-Chandeliers, le Chat qui pêche, la Truie qui file, la Fleur de Lis, le Chat-Noir, le Lion d’Argent, l’Épée-de-Bois, le Grand-Cerf, la Balance, la Croix-de-Fer, la Croix-de-Lorraine, les Croix-Rouge, Blanche, d’Or ou Noire, les Trois-Entonnoirs, le Fort-Samson, le Barbe-d’Or, la Tête-Noire, le More, l’Aigle, le Singe-Vert, le Chapeau-Rouge, la Clef, la Pomme-de-Pin, les Deux-Écus, les Trois-Maillets, la Limace, les Trois-Couronnes, les Deux-Anges, la Rose-Blanche, le Gros-Chêne, le Chêne-Vert, le Moulinet-d’Or, le Faisan, le Renard-Rouge, les Gros-Raisins, l’Ours, le Grand-Turc, la Clef-d’Or, le Chaudron, le Pot-Cassé, l’Homme-Sauvage, l’Éléphant, le Sagittaire, la Bonne-Femme, les Grenouilles, le Gril, le Barillet, le Papegaut, la Cuiller, la Pelle, la Crosse, l’Entonnoir, l’Huis de Fer, la Grimace, la Lamproie, la Nonnain qui ferre l’Oie, la Chicheface, le Pot-Cassé, la Cage, l’Arbalète, l’Écrevisse, la queue de Renard, le Chevalier au Cygne, l’Oriflant, l’Adventure, la Coste de Baleine, l’Échiquier, la Galerie, la Gerbe-d’Or, la Chaste-Suzanne, le Grand-Lion, le Petit-Lion, le Quatre-Fils Aymon, le Sabot, le Saumon, les Trois-Chandelles, la Pomme-Rouge, la Femme-sans-Tête... M. Berty

LA RUE DE LA FERRONNERIE. ASSASSINAT D’HENRY IV

en a relevé quelques milliers, de maison en maison, en fouillant les vieux titres, les vieux registres des tailles, rien que pour les quartiers de la Cité et du Louvre.

Certaines de ces appellations étaient des enseignes d’hôtelleries qui se sont perpétuées jusqu’à nous, souvent bien déchues, par malheur, et devenues en leur vieillesse de simples auberges de rouliers. On est tout surpris de rencontrer, au centre de Paris, aux endroits où les maisons étroites et serrées, les façades à ventre renversé se disputent le terrain, de vastes cours avec d’immenses hangars à gros poteaux de bois, comptant leur âge par siècles, puis de sombres écuries sous d’antiques bâtiments vermoulus, et là dedans les tas de fumier, les poules picorant et caquetant comme en des cours de campagne...

Jadis descendaient dans ces hôtelleries les gentilshommes de passage à Paris, les riches bourgeois venus pour affaires, les gros marchands en tournée d’achats. Des troupes de cavaliers, de seigneurs en carrosses, des dames en litières s’arrêtaient sous cette voûte où les accueillait l’hôte le bonnet à la main. Ces vieilles écuries ont logé des chevaux de seigneurs venus pour les noces d’Isabeau, des coursiers de guerre aussi, amenés par les partisans d’Armagnac ou de Bourgogne, les amis de messieurs de Guise ou du prince de Condé.

Ces années de jeunesse et de gloire sont loin, il n’y a plus dans ces écuries et sous ces hangars que gros chevaux de roulage, camions, charrettes, attelages de maraîchers ou de paysans des environs de Paris apportant leurs légumes aux Halles.

ANCIENNE ENSEIGNE DE L’ORME SAINT-GERVAIS AUJOURD’HUI RUE DU TEMPLE

Où sont les coches, les carrosses, berlines et chaises de poste qui donnaient un tel mouvement à ces rues et remplissaient à certains jours ces vastes cours de bruit et de mouvement. Au siècle dernier, du Grand-Cerf, rue Saint-Denis, partaient les carrosses de Lille, de Dunkerque, de Belgique et de Hollande, deux fois par semaine. D’autres lignes en des auberges voisines avaient leurs remises et points de départ. Les carrosses de Strasbourg partaient une fois par semaine de l’hôtel de Pomponne, rue de la Verrerie, les carrosses de Dijon deux fois par semaine, de Besançon, de Franche-Comté une fois par semaine, de l’hôtel de Sens quand il cessa de loger les archevêques Senonnais et la reine Marguerite; les carrosses d’Orléans, Tours, Bordeaux et la Rochelle gîtaient rue Contrescarpe; ceux de Soissons, Laon et Reims rue Saint-Martin.

De ces auberges des siècles passés le Compas d’Or, rue Montorgueil, bureau de roulages divers maintenant, ou le Cheval-Blanc, rue Mazet, ancienne rue Contrescarpe-Dauphine, peuvent nous donner quelque idée. La vieille cour du Cheval-Blanc, forme un joli cadre pour une arrivée de voyageurs du temps de Louis XIII et Louis XIV, si fanés que soient aujourd’hui ses bâtiments qui furent des dépendances de l’hôtel des archevêques de Lyon et où des vieux murs peut-être proviennent d’un séjour de Navarre ayant appartenu à Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel.

L’ORME SAINT-GERVAIS

C’est la vieille croisée de Paris naturellement qui eut la gloire de voir passer les premiers omnibus, bien avant ceux que nous connaissons, des omnibus du XVIIᵉ siècle, création de M. Blaise Pascal, tout simplement. Pascal avait eu l’idée de ces carrosses publics et, pour commencer, une première ligne, une route comme on disait, avait été établie du Luxembourg à la porte Saint-Antoine. Par prudence, pour garantir les véhicules contre les malintentionnés, le Grand Prévost avait, dans les premiers jours, fait monter un soldat dans chaque voiture, mais la précaution fut inutile, les carrosses omnibus à cinq sols, bien accueillis par tous, n’eurent à subir aucune insulte ni attaque.

On se rendit en foule, paraît-il, sur le Pont-Neuf et sur toute la route pour les voir passer. Ils se suivaient assez rapidement, tous les demi-quarts d’heure; la rue Saint-Denis devait avoir la deuxième route établie, mais le roi en ayant exprimé le désir, aussitôt le succès reconnu de la première ligne, on mit en service une ligne pour la porte Saint-Honoré, passant devant le Louvre, et la rue Saint-Denis vint en troisième.

Les cochers de ces omnibus, raconte Mᵐᵉ Périer, la sœur de Blaise Pascal, avaient pour uniforme des casaques bleues «aux couleurs du roi et de la ville, avec les armes du roi et de la ville en broderies sur l’estomac».

Ce fut donc un grand succès, puis, la première curiosité passée, les gens qui n’avaient pas de voiture à eux reprirent leur vieille habitude de faire leurs courses à pied, sauf à prendre aux grandes occasions une brouette ou une vinaigrette. Ces carrosses à cinq sous étaient d’ailleurs établis dans de mauvaises conditions et secouaient terriblement les huit voyageurs entassés dans leur caisse non suspendue. L’institution tomba. Le temps n’était pas encore aux grands tramways ni aux véhicules électriques.

LA CROIX DU TRAHOIR

La rue Saint-Martin dispute à la rue Saint-Fiacre l’invention des voitures de place, moins démocratiques que les omnibus. Le nom de ces véhicules leur vient-il de leur port d’attache à l’image Saint-Fiacre, rue Saint-Martin, ou de ce que leur inventeur, le sieur Sauvage, habitait la rue Saint-Fiacre, ou encore de ce que chaque voiture était ornée du portrait du frère Fiacre, moine du couvent des Augustins déchaussés ou petits Pères, très célèbre au XVIIᵉ siècle? Petite question qui reste douteuse.

C’est l’an 1739 qui les vit rouler pour la première fois avec le portrait du frère Fiacre collé sur la caisse. Les chaises à porteurs existaient antérieurement. Dès 1617, un bâtard du duc de Bellegarde en avait obtenu le privilège; c’était une invention anglaise et Londres en voyait déjà circuler dans ses rues avec grand succès.

LA FONTAINE ET LE MARCHÉ DES INNOCENTS EN 1830

Il y eut bientôt dans Paris une vingtaine de places où les chaises attendaient les clients. Outre les fiacres et chaises à porteurs, outre les vinaigrettes, qui étaient des chaises montées sur une paire de roues, tirées en avant par un homme et poussées derrière par un gamin, il y eut encore aux deux derniers siècles une entreprise qui se chargeait, non de véhiculer les Parisiens, mais seulement de les escorter le soir en les éclairant pour rentrer chez eux. C’étaient les porteurs de falots, dont l’assistance n’était pas inutile à une époque où, si les réverbères étaient ou tout à fait absents, ou très rares, les détrousseurs, tire-laine, vagabonds, voleurs et assassins l’étaient un peu moins. Mais nous aurons l’occasion de parler de ces falots plus loin.

Des vieux carrefours d’autrefois épargnés par le tracé des grandes voies modernes qui ont découpé Paris en triangles réguliers, des carrefours restés à peu près ce qu’ils étaient au temps jadis, il en reste bien peu et seulement dans les rues tombées en misère. Et c’est seulement sur ceux-là, pauvres malheureux carrefours aux façades déjetées et squameuses, qu’aujourd’hui l’on juge les autres, ceux qui ont disparu, ou dont il ne reste que le nom, s’appliquant maintenant à des devantures neuves et clinquantes. La vieille mendiante édentée et chassieuse, grognante et trognonnante, a peut-être été une jolie fille fraîche et rieuse. La ruelle sordide a été blanche et gaie, le carrefour sombre où débouchent des rues en corridors, hideuses et puantes, mal famées, mal hantées, a pu être une jolie petite place à boutiques prospères, sur laquelle tombaient, ainsi que des coulisses, des rues très éveillées, versant l’animation et la vie.

La grande rue Saint-Honoré qui forme la croisée de Paris, en rejoignant assez difficilement, il est vrai, et par maints détours, la grande rue Saint-Antoine, n’a pas moins de souvenirs que la rue Saint-Denis et à sa brillante époque, elle offre encore plus de contrastes qu’elle. Ne relie-t-elle pas les Tuileries de Catherine de Médicis, le Louvre de Philippe-Auguste et Charles V au quartier non moins royal de Saint-Paul, au Marais aristocratique, en passant par ces quartiers grouillants de populaire des Halles et des Innocents, par le sombre Châtelet, par Saint-Merry et la rue de la Verrerie?

Elle avait pour commencement sous Philippe-Auguste la vieille porte Saint-Honoré située à l’Oratoire du Louvre, laquelle fut reportée par Etienne Marcel à la hauteur de la place du Carrousel. En arrière il n’y eut jusqu’au XVIᵉ siècle qu’un embryon de faubourg, et sur toutes les buttes ou relèvements du sol, des moulins à vent, cette ancienne couronne de moulins tournant joyeusement autour de Paris.

La porte Saint-Honoré et la bastille Saint-Denis furent les deux points d’attaque de Jeanne d’Arc quand elle essaya, en 1428, d’arracher Paris aux Anglais. C’est ici qu’elle combattit elle-même et qu’elle reçut les injures et les flèches non seulement des soudards anglais, mais encore des Parisiens du parti de Bourgogne.

Deux siècles après Jeanne d’Arc, la porte Saint-Honoré se trouvait reportée encore plus à l’ouest, juste au travers de la rue Royale actuelle, au point où commence aujourd’hui le faubourg,—auquel se sont encore ajoutés depuis d’autres faubourgs et des villages soudés bout à bout, des kilomètres de maisons sans interruption, ce qui reporterait l’entrée de la rue Saint-Honoré au-dessus de Courbevoie.

En attendant ces jours d’expansion formidable, choux et carottes poussent encore sur l’emplacement de la place Vendôme, et des tuiles se fabriquent encore réellement aux Tuileries. La rue Saint-Honoré, aussitôt après les Quinze-Vingts et l’église Saint-Honoré, devient rue de grand commerce; drapiers, fourreurs, orfèvres, rubanniers, étalent leurs riches marchandises dans les boutiques des rez-de-chaussée, occupant quelquefois avec leurs apprentis logés en famille la maison tout entière, ce qui n’est pas difficile, lorsque aux endroits très serrés, aux bons carrefours, la maison pressée entre deux voisines n’a que deux fenêtres de largeur, si ce n’est une.

Aux abords des Halles se dresse dans la rue Saint-Honoré, au carrefour de l’Arbre Sec, la croix du Trahoir ou du Tiroir, sur le nom de laquelle on a bien disserté. De fondation très ancienne, la croix du Trahoir avait dû déjà être plus d’une fois renouvelée, lorsque François Iᵉʳ dut la refaire encore, en l’arrangeant comme couronnement d’une petite fontaine octogone.

Il est probable, suivant Berty et d’autres, que son nom lui vient de ce que l’on triait ici les animaux amenés pour les boucheries voisines. Cette explication étant trop simple, on allait jusqu’à voir dans la croix du Trahoir ou Tiroir un souvenir du supplice de Brunehaut, le lieu où s’était arrêtée la cavale farouche qui traînait attachée à sa queue par les cheveux, par un pied et par un bras, le cadavre de la rivale de Frédégonde, déchiquetée aux pierres et aux ronces du terrain. Comme le supplice de Brunehaut n’eut pas lieu à Paris, la croix du Tiroir ne pouvait en marquer la place.

De même pour le nom de l’Arbre Sec. Son nom primitif devait être l’Arbrissel, l’arbrisseau, enseigne d’une maison, on en avait fait l’Arbre-Sec, un nom qui éveillait l’idée de la potence, arbre éminemment sec bien qu’il porte souvent de très gros fruits; la confusion d’ailleurs était justifiée par le voisinage de la croix du Trahoir où s’exécutaient les arrêts de justice du territoire de Saint-Germain-l’Auxerrois. Les appellations pittoresques abondent dans le quartier, il se trouve entre la rue Tirechappe et la rue des Bourdonnais le fief de chasteau Festu qui donnait son nom à cette partie de la rue Saint-Honoré. Château-Festu, d’après les recherches de M. Cocheris qui en a trouvé plusieurs dans le Paris du moyen âge, était un nom ironique donné à d’antiques constructions branlantes et sans valeur.

En arrière des maisons bourgeoises et commerçantes bordant la grande voie passagère, quelques pignons et tourelles de nobles hôtels se lèvent sur des jardins. Il y a là le grand hôtel jadis de Nesle, de Bohême, puis d’Orléans, où la reine Catherine de Médicis bâtira l’hôtel de Soissons. Au XVIᵉ siècle, les Filles repenties en occupaient une partie, laissant vides de grands logis avec hautes tours d’escalier sur la rue de Guernelle ou Grenelle-Saint-Honoré qui devait devenir plus tard la rue Jean-Jacques-Rousseau.

Et la rue du Jour, qui va rejoindre la rue Montmartre, s’appelle alors rue du Séjour. C’est un séjour royal, un logis de Charles V à l’angle de la rue Montmartre; au XVIᵉ siècle le séjour de Charles V fut transformé en un bel hôtel Renaissance et il en demeure au numéro 25 de notre rue du Jour, un superbe morceau dans la cour, une magnifique entrée d’escalier encadrée de sculptures, surmontée d’une imposte fermée d’un grillage en fer forgé aux initiales P. M.; il reste encore deux consoles ayant jadis porté des bustes absents aujourd’hui, à côté d’une large porte d’écurie également ornée de sculptures, sans compter çà et là d’autres jolis détails épargnés lors des adaptations et transformations.

On retrouve ici les bouchers, la violente et redoutable corporation qui opprima Paris dans le grand trouble bourguignon; près de la croix du Tiroir est la boucherie de Beauvais, grande boucherie contiguë au marché à la friperie des Halles. Les piliers des Halles commencent là sur la rue de la Tonnellerie pour aller rejoindre les piliers de la place du Pilori, en tournant autour de cet amas incohérent de bâtiments, maisons et grands hangars qui constituent le grand marché où s’approvisionne la ville.

On se trouvait là au centre du mouvement, au confluent des grandes voies qui sans cesse amènent des flots d’allants et venants, et justement, sur ces points de rencontre, les grandes voies s’étranglaient en rues tourmentées plus étroites, presque des ruelles, où le flux et le reflux des passants se trouvait plus gêné.

Par la rue de la Ferronnerie longeant le cimetière des Innocents ou par des ruelles passant derrière Sainte-Opportune, il fallait gagner la rue Saint-Denis, la descendre un instant et continuer par les rues des Lombards et de la Verrerie. La rue de la Ferronnerie n’avait de maisons que sur un côté, regardant en face, par-dessus le cimetière et les galeries des charniers, les maisons de la rue aux Fers.

On sait qu’il ne fallait pas plus d’une voiture arrêtée pour la barrer complètement. Le 14 mai 1610, dans un encombrement causé par une voiture de tonneaux et un fardier transportant des pierres, se trouva pris le carrosse dans lequel Henri IV, avec quelques seigneurs, se rendait à l’Arsenal pour faire visite à Sully malade, à la veille de partir pour faire sacrer la reine Marie de Médicis à Reims, et de courir ensuite aux armées rassemblées pour une grande guerre longuement méditée, qu’il espérait faire aboutir à une paix bien assise, à une Europe remaniée et mieux équilibrée, en entravant les puissances inquiétantes et en achevant avec tous les matériaux français demeurés hors frontières l’édifice d’une grande France.

Le carrosse royal, robuste et large caisse à lourds ornements, fermé seulement par des rideaux de cuir, dut s’arrêter dans l’étroite rue, devant la maison d’un notaire nommé Poutrain. Comme les seigneurs remplissant la voiture se penchaient pour découvrir la cause de la presse, un homme surgit de l’ombre sous l’auvent d’une boutique, profita de ce que l’escorte royale était rejetée en arrière, et sans opposition de personne, put monter sur le moyeu d’une roue pour enfoncer un couteau dans le flanc d’Henri IV.

Le crime de Ravaillac favorisé par un vulgaire accident arrêtait tout. Les armées déjà en branle reprenaient le chemin de leurs garnisons, le grand projet était abandonné et les destins de l’Europe modifiés sans doute.

L’endroit précis où mourut le Béarnais, bon maçon qui recimenta l’édifice national si lézardé, était près de la place aux Chats, à la jonction des rues de la Chaussetterie et de la Ferronnerie, c’est-à-dire sur un point enlevé par notre moderne rue des Halles, entre la rue des Bourdonnais et la rue des Déchargeurs.

Longtemps l’enseigne «Au bon roi Henri» avec un buste du roi sur la façade de la maison du notaire Poutrain, subsista pour rappeler l’événement qui changea probablement tant de choses; la transformation du quartier des Halles a fait tomber cette maison et les trois quarts de la rue. La Révolution avait supprimé

LA RECLUSE DU CIMETIÈRE DES INNOCENTS

le buste, et le commerçant occupant alors la maison avait mis, à la place du roi, le grand Marat sur l’enseigne, d’autres disent même le grand Ravaillac.

Et rien maintenant ne remémore plus au Parisien qui passe ici que sur tel ou tel point précis de son pavé le sang de Henri IV a coulé. Laissons de côté toute idée politique et plaçons-nous au seul point de vue historique: ne restituerait-on pas ainsi à nos rues une partie de l’intérêt que la régularisation et le parti pris de l’uniformité leur ont enlevé, si l’on rappelait par une pierre, une plaque, un petit édicule, les faits plus ou moins importants dont elles ont été le théâtre, si l’on s’efforçait de réveiller et de fixer autant que possible ces traditions qui s’oublient, tant et tant de souvenirs qui se perdent peu à peu?

LE PILORI DES HALLES

CARREFOUR BRISE-MICHE ET TAILLE-PAIN. CLOÎTRE SAINT-MERRY, 1832

II


LE PUITS QUI PARLE

Chronique des rues et carrefours de Paris.—Le Puits d’amour, la rue Pirouette et le Pilori des Halles.—Les rues de métiers.—Quelques bourgeois parisiens d’il y a longtemps.—Vieux noms de rues estropiés et dénaturés.—Noms bizarres.—Les rues à mauvaise renommée.—Cabarets d’autrefois et vieilles enseignes.—La Pomme de pin et les cabarets littéraires du XVIIᵉ siècle.—La maison de l’amiral Coligny.—L’hôtel du chevalier du Guet.—Les dernières tourelles de nos rues.—Les empoisonneurs.—Sainte-Croix et la Brinvilliers.—La fontaine des Innocents.—Souvenirs du carrefour de l’Arbre sec.—Les maisons de Molière.

SE découpant de la façon la plus irrégulière, au confluent de ces rues étranglées et tortueuses, combien pittoresques étaient ces vieux carrefours qui dans des perspectives pleines d’imprévu faisaient filer les lignes de façades à pignons aigus. Ils n’avaient pas tous d’aussi tragiques souvenirs que celui de la Ferronnerie, mais il en était peu qui n’eussent servi de théâtre à quelque épisode de commotion populaire ou de farouche révolte, comme il était peu de pavés qui n’eussent, de siècle en siècle, été soulevés pour défendre les quartiers derrière les grosses chaînes d’Etienne Marcel tendues au travers des rues, ou pour servir à confectionner les barricades de la Ligue et de la Fronde; pas de ruisseaux qui n’eussent été rougis par des rigoles de sang aux traces bien vite effacées.

La chronique des rues de Paris avait aussi ses pages presque poétiques. Que nous raconte par exemple ce vieux carrefour, qui existe encore au centre d’un quartier assez noir, à l’intersection des rues de la Grande et de la Petite-Truanderie, rues sombres et renfrognées aujourd’hui et dont le vieux nom n’indique pas non plus un passé bien noble? Là, jusqu’au siècle dernier, exista un vieux puits appelé le Puits d’amour. La légende voulait qu’une jeune fille s’y fût jetée jadis par désespoir amoureux. Au XVIᵉ siècle le puits était à demi ruiné; un amant éconduit par les parents de sa belle voulant donner raison à la légende, vint un jour s’y précipiter. Par bonheur il en fut tiré avant la noyade complète et seulement couvert de meurtrissures attendrissantes; les parents de la jeune fille touchés de cette preuve de passion lui accordèrent la main de son adorée et peu après, par reconnaissance, les mariés firent réédifier le puits, avec quelques ornements sculptés encadrant un distique:

L’amour m’a refait,
En 1525, tout à fait.

LE PUITS D’AMOUR, AU CARREFOUR DES RUES PETITE ET GRANDE-TRUANDERIE

Un cabaret établi probablement de toute antiquité en ce carrefour à l’angle des deux rues, mit le Puits-d’Amour sur son enseigne. Ce cabaret vécut longtemps mais n’existe plus malheureusement, quand tant d’autres prospèrent sous des enseignes moins jolies.

A l’autre bout de la rue de la Grande-Truanderie se trouve encore aujourd’hui un autre antique carrefour, curieux comme disposition de maisons à ventres renversés, de pignons bien plantés, mais dont l’appellation pittoresque de carrefour Pirouette rappelle de moins gracieux souvenirs que le Puits-d’Amour.

La rue Pirouette donne sur le côté des Halles centrales; jadis, du temps que les Halles possédaient leur entourage irrégulier, mais continu, de maisons à lourds piliers trapus, la rue Pirouette, comme distraction de haut goût, regardait par toutes ses fenêtres le fameux pilori des Halles. Tourelle gothique ouverte sur toutes ses faces, ce pilori n’avait pas mauvaise tournure et n’était pas dépourvu d’ornements. Le temps passé enjolivait jusqu’aux instruments de punition, les échelles patibulaires quelquefois montraient un peu de style, le puissant gibet de Montfaucon s’élevait monumental et le pilori des Halles déployait quelque élégance.

Le criminel quelconque amené au pilori avec tout un cortège de magistrats à cheval et d’archers du Châtelet, était conduit à la plate-forme ouverte de la tourelle, et là, le cou et les mains pris dans un grand cercle de bois, tournait avec le plancher en montrant successivement sa tête par toutes les ouvertures. De là, dit-on, le nom de Pirouette donné à cette rue à qui l’on offrait assez souvent l’occasion de prendre quelque amusement aux grimaces forcément grotesques des pilorisés. C’est l’origine la plus probable de la pittoresque appellation, bien que certains chercheurs prétendent aussi que Pirouette serait une déformation du nom du fief de Thérouenne sur lequel la rue fut bâtie, possession d’un évêque de Thérouenne, archidiacre de Paris au XIIIᵉ siècle, étymologie un peu tirée à quatre chevaux.

Outre le Puits-d’Amour, quelques autres puits existaient sur la voie publique. On en voyait un très beau sur la place du Cloître-Saint-Germain l’Auxerrois, il y avait le puits de l’Abbaye au marché Sainte-Marguerite devant Saint-Germain des Prés, le puits Certain au carrefour des rues Fromentel et Charretière derrière Saint-Jean de Latran, puits appelé du nom de celui qui l’avait fait édifier, Robert Certain, curé de l’église voisine Saint-Hilaire; sur la rive gauche encore, le Puits qui parle et le Puits de l’Hermite, qui ont laissé leurs noms à des rues et qui, eux aussi, avaient leurs légendes.

Le Puits qui parle, dans le faubourg Saint-Marcel près de la rue des Postes, autrefois rue des Pots ou des Poteries, c’était tout simplement un puits sonore, pourvu d’un écho sur lequel peu à peu s’étaient établies des légendes dont le souvenir est assez confus, parmi lesquelles il suffit de rapporter, d’après Charles Nodier, celle d’un méchant mari qui, tourmenté par les caquets de sa femme, aurait jeté celle-ci dans le puits.

Évidemment cela de tout temps a bien pu suffire pour faire bavarder un puits, mais l’explication est trop ironique pour être la bonne et il faut se contenter de celle d’un écho plus ou moins phénoménal.

Quant au Puits de l’Hermite, il ne devait son nom à aucun ermitage, mais seulement à un nommé Adam l’Hermite, tanneur de son état, à la maison duquel il était adossé.