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Paris

Chapter 12: III
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About This Book

The narrative follows a parish priest who, while fulfilling duties at a great basilica, confronts the moral and practical strains of charity, clandestine almsgiving, and an estranged relationship with his scientist brother and that brother's busy household. Through interwoven episodes across contrasting neighborhoods, it sketches a metropolis divided between smoky industrial quarters and affluent districts, exposing widespread hardship, clerical awkwardness and social hypocrisy. The work alternates intimate scenes of generosity, scandal and family tension with sweeping urban description, examining faith, social rupture, and the human cost of modern life.

—Et c'est tout, il a été blessé dans un accident, il ne vous a pas chargé de nous en dire plus long?

—Non, il désire simplement que vous ne vous inquiétiez pas.

Alors, elle n'insista plus, obéissante, respectueuse de la volonté de Guillaume, se contentant de ce qu'il envoyait dire, pour rassurer la maison, sans chercher à en apprendre davantage. Et, de même qu'elle avait repris sa besogne, malgré l'anxiété secrète où elle était depuis la lettre de la veille, elle retrouvait son apparente sérénité, son sourire de paix, son clair regard de vaillance, dans son air de tranquille force.

—Guillaume, reprit Pierre, ne m'a donné qu'une commission, celle de remettre une petite clef à madame Leroi.

—C'est bien, répondit Marie simplement. Mère-Grand est là, et il faut d'ailleurs que les enfants vous voient... Je vais vous conduire.

Tranquillisée maintenant, elle examinait Pierre, sans réussir à cacher sa curiosité, plutôt bienveillante, avec un fond de pitié confuse. Ses bras frais et blancs, d'une bonne odeur de jeunesse, étaient restés nus. Sans hâte, en toute candeur, elle baissa les manches. Puis, elle ôta le grand tablier bleu, elle apparut avec sa taille ronde, d'une élégance robuste dans sa modeste robe noire. Il la regardait faire, elle ne lui plaisait décidément pas, et toute une révolte montait en lui, sans qu'il comprît pourquoi, à la voir si naturelle, si saine et si brave.

—Si vous voulez bien me suivre, monsieur l'abbé? Il faut traverser le jardin.

Dans la maison, de l'autre côté du couloir, en face de la cuisine et de la buanderie, il y avait deux pièces, la bibliothèque donnant sur la place du Tertre, et la salle à manger dont les deux fenêtres ouvraient sur le jardin. Les quatre pièces du premier étage servaient de chambres au père et aux trois fils. Quant au jardin, petit déjà autrefois, il se trouvait maintenant réduit à une sorte de cour sablée, par la construction du vaste atelier qui occupait tout un coin. Pourtant, des anciens arbres, il restait deux pruniers énormes, aux vieux troncs rugueux, ainsi qu'un gros bouquet de lilas, d'une vigueur extrême, qui se couvraient de fleurs au printemps. Et Marie, devant ces lilas, avait ménagé une large plate-bande, où elle s'amusait à cultiver elle-même quelques rosiers, des giroflées et des résédas.

D'un geste, elle montra les pruniers noirs, les lilas et les rosiers, à peine verdis de pointes tendres, tout ce petit coin de nature endormi encore par l'hiver.

—Dites à Guillaume de guérir vite et d'être ici pour les premiers bourgeons.

Puis, comme Pierre à ce moment la regardait, ses joues tout d'un coup s'empourprèrent. C'étaient ainsi, chez elle, de brusques et involontaires rougeurs, parfois, aux mots les plus innocents, et qui la désespéraient. Elle trouvait cela ridicule, de s'émotionner de la sorte, comme une petite fille, lorsque son cœur était si brave. Mais son pur sang de femme avait gardé cette délicatesse exquise, une pudeur si naturelle, qu'elle échappait à sa volonté. Sans doute, simplement, elle venait de rougir, parce qu'elle craignait d'avoir fait, devant ce prêtre, une allusion à son mariage, en souhaitant le printemps.

—Veuillez entrer, monsieur l'abbé. Les enfants sont justement là tous les trois.

Et elle l'introduisit dans l'atelier.

C'était une très vaste salle, haute de cinq mètres, le sol pavé de briques, les murs nus, peints en gris fer. Une nappe de clarté, un bain ruisselant de tiède soleil, inondait les moindres coins, y pénétrait par le large vitrage ouvert au midi, en face de l'immensité de Paris; et il y avait là des claies de bois, qu'on baissait l'été, afin d'amortir l'ardeur trop vive des jours brûlants. Toute la famille vivait dans cette salle, du matin au soir, en une tendre et étroite communauté de travail. Chacun s'y était installé à sa guise, y avait sa place choisie, où il pouvait s'isoler dans sa besogne. D'abord, le père qui occupait une moitié de la salle avec son laboratoire de chimiste, le fourneau, les tables d'expérience, les planches pour ranger les appareils, les vitrines, les armoires encombrées de fioles et de bocaux. Puis, à côté, Thomas, l'aîné, avait établi une petite forge, une enclume, un étau, l'outillage complet de l'ouvrier mécanicien qu'il avait voulu être, après son baccalauréat, afin de ne pas quitter son père et de l'aider, en collaborateur discret, pour de certaines applications. Dans l'autre coin, les deux cadets, François, et Antoine, faisaient ensemble bon ménage, aux deux bords d'une large table, parmi un encombrement de cartons, de casiers, de bibliothèques tournantes: François, chargé de lauriers universitaires, entré premier à l'Ecole Normale, où il préparait actuellement un examen; Antoine, pris en troisième du dégoût des études classiques, envahi par la passion unique du dessin, tout entier maintenant à son métier de graveur sur bois. Et, devant le vitrage, sous la pleine lumière, en face de l'horizon immense, Mère-Grand et Marie avaient, elles aussi, leur table de travail, des coutures, des broderies, un autre coin encore de chiffons et de délicates choses, parmi le pêle-mêle un peu rude des cornues, des outils, des gros livres, entassés de toutes parts.

Mais Marie avait crié, de sa voix calme, qu'elle s'efforçait de rendre rassurante et joyeuse:

—Les enfants! les enfants! voici monsieur l'abbé qui apporte des nouvelles de père!

Les enfants! et quelle jeune maternité elle mettait dans ce mot, en s'adressant à ces grands gaillards, dont elle s'était considérée longtemps comme la sœur aînée! Thomas, à vingt-trois ans, était un colosse, déjà barbu, d'une ressemblance frappante avec son père, le front haut, la face solide, un peu lent de corps et d'intelligence, silencieux, sauvage presque, enfermé dans sa dévotion filiale, heureux de ce métier manuel qui le changeait en un simple manœuvre, aux ordres du maître. Moins âgé de deux ans, François était de physionomie plus fine, mais de taille presque égale, avec le même grand front, la même bouche ferme, tout un ensemble de santé et de force, où l'on ne retrouvait l'intellectuel affiné, le normalien scientifique, qu'à la flamme plus vive, plus subtile des yeux. Le dernier, Antoine, dont les dix-huit ans n'étaient guère moins vigoureux, aussi beau, aussi grand bientôt, différait pourtant par les cheveux blonds et les yeux bleus qu'il tenait de sa mère, des yeux d'une infinie douceur, que noyait le rêve. Plus jeunes, tous les trois au lycée Condorcet, on les distinguait difficilement, il n'était possible de les reconnaître qu'à la taille, dès qu'on les rangeait par ordre d'âges. Et, maintenant encore, on se trompait, lorsqu'ils n'étaient pas là tous les trois côte à côte, pour qu'on pût percevoir les différences qui s'accentuaient, avec la vie.

Quand Pierre entra, tous les trois étaient plongés en plein travail, si absorbés, qu'ils n'entendirent pas la porte s'ouvrir. Et ce fut de nouveau pour lui une surprise, cette discipline, cette fermeté d'âme, qu'il avait remarquées déjà chez Marie, à reprendre la quotidienne besogne, même au milieu des plus vives inquiétudes. Thomas, à son étau, limait avec soin une petite pièce de cuivre, en blouse, les mains rudes et adroites. Penché sur un pupitre, François écrivait, de sa grosse et ferme écriture; tandis que, de l'autre côté de la table, Antoine, un fin burin aux doigts, terminait un bois, pour un journal illustré. Mais la voix claire de Marie leur fit lever la tête.

—Père vous envoie de ses nouvelles, les enfants!

Et tous trois, alors, d'un même élan, lâchèrent le travail, s'approchèrent. Debout, par rang d'âges, avec leur ressemblance si grande, ils étaient comme les trois fils géants de quelque forte et puissante famille. Et, du moment qu'il s'agissait du père, on les sentait tout d'un coup rapprochés, confondus, n'ayant plus qu'un seul cœur, battant dans leurs vastes poitrines.

Mais, à ce moment, une porte s'ouvrit, au fond de l'atelier, et Mère-Grand parut, descendant de l'étage supérieur, où elle logeait, ainsi que Marie. Elle était montée y chercher un écheveau de laine, elle regarda ce prêtre, fixement, sans comprendre.

—Mère-Grand, dut expliquer la jeune fille, c'est monsieur l'abbé Froment, le frère de Guillaume, qui vient de sa part.

De son côté, Pierre l'examinait, étonné de la trouver si droite, si pleine de vie réfléchie et intense, à soixante-dix ans. Dans sa face un peu longue, dont l'ancienne beauté persistait en un charme grave, les yeux bruns gardaient une flamme jeune, la bouche décolorée où toutes les dents nettes se voyaient encore, était restée du dessin le plus ferme. Quelques cheveux blancs argentaient seuls les bandeaux noirs qu'elle portait toujours à l'ancienne mode. Et les joues avaient simplement séché, coupées de profondes rides symétriques, qui donnaient à la physionomie une grande noblesse, cet air souverain de reine mère, qu'elle conservait en se livrant aux plus humbles occupations, mince et haute, dans son éternelle robe de laine noire.

—C'est Guillaume qui vous envoie, monsieur, dit-elle. Il est blessé, n'est-ce pas?

Pierre, surpris qu'elle devinât, conta une seconde fois l'histoire.

—Oui, blessé au poignet, oh! sans gravité immédiate.

Chez les trois fils, il avait senti comme un frémissement, une ruée de tout leur être au secours, à la défense du père. Et c'était pour eux qu'il cherchait des paroles de bon espoir.

—Il est chez moi, à Neuilly... Avec des soins, aucune complication grave ne se produira, certainement. Il m'envoie pour vous dire que vous soyez sans aucune inquiétude.

Mère-Grand ne laissait pas paraître la moindre crainte. Très calme, elle avait semblé ne rien apprendre qu'elle ne sût déjà. Même elle paraissait soulagée, hors de l'angoisse qu'elle n'avait dite à personne.

—S'il est chez vous, monsieur, il y est évidemment le mieux du monde, à l'abri de tout danger... Sa lettre d'hier soir, sans explication sur la cause qui le retenait, nous avait surpris, et nous aurions fini par nous en effrayer... Tout va très bien maintenant.

Et, pas plus que Marie, Mère-Grand ni les trois fils ne demandèrent des explications. Sur une table, Pierre venait d'apercevoir des journaux du matin, jetés là, grands ouverts, avec leurs renseignements débordants sur l'attentat. A coup sûr, ils avaient lu, ils avaient craint que leur père ne fût compromis dans l'affreuse aventure. Que savaient-ils au juste? Ils devaient ignorer Salvat, ils ne pouvaient reconstituer l'enchaînement imprévu des circonstances, qui avait amené la rencontre, puis la blessure. Mère-Grand, sans doute, était au courant de plus de choses. Mais eux, les trois fils, ainsi que Marie, ne savaient rien, ne se permettaient de rien savoir. Et, alors, quelle force de respect et de tendresse, dans leur inébranlable confiance au père, dans leur tranquillité, dès qu'il leur faisait dire qu'ils n'avaient pas à s'inquiéter de lui!

—Madame, reprit Pierre, Guillaume m'a prié de vous remettre cette petite clef, en vous rappelant de faire ce dont il vous a chargée, dans le cas où il lui arriverait malheur.

Elle eut à peine un léger tressaillement, en prenant la clef; et, simplement, elle répondit, comme s'il se fût agi du vœu d'un malade, le plus ordinaire du monde:

—C'est bien, dites-lui que sa volonté serait faite... Mais veuillez donc vous asseoir, monsieur.

En effet, Pierre était resté debout. Il dut accepter une chaise, malgré sa gêne persistante, désireux de ne pas la laisser voir, dans cette maison où, en somme, il se trouvait en famille. Marie, qui ne pouvait vivre sans occuper ses doigts, venait de se remettre à une broderie, un de ces fins travaux d'aiguille qu'elle s'entêtait à faire pour une grande maison de trousseaux et layettes, voulant au moins, disait-elle en riant, gagner son argent de poche. Par habitude aussi, même quand il y avait là des visiteurs, Mère-Grand avait repris l'éternel raccommodage de bas, pour lequel elle était montée chercher de la laine. Et François, ainsi qu'Antoine, retournés tous les deux devant leur table, s'étaient de nouveau assis; tandis que Thomas, seul debout, s'appuyait contre son étau. C'était comme une courte récréation qu'ils s'accordaient, avant d'achever leur tâche. Une grande douceur d'intimité laborieuse s'épandit dans la vaste salle ensoleillée.

—Mais, dit Thomas, nous irons tous voir père demain.

Marie, vivement, sans laisser Pierre répondre, leva la tête.

—Non, non, il défend que personne d'ici aille le voir; car, si nous étions surveillés et suivis, ce serait livrer sa retraite... N'est-ce pas, monsieur l'abbé?

—En effet, il sera prudent de vous priver de l'embrasser jusqu'à ce que lui-même puisse revenir. C'est une affaire de deux ou trois semaines.

Mère-Grand approuva tout de suite.

—Sans doute, rien n'est plus sage.

Et les trois fils n'insistèrent pas, acceptant la secrète inquiétude où ils allaient vivre, renonçant bravement à cette visite qui leur aurait causé tant de joie, puisque tel était l'ordre du père et puisque son salut peut-être en dépendait.

—Monsieur l'abbé, reprit Thomas, veuillez lui dire alors que, pendant son absence, du moment que les travaux vont être interrompus ici, je compte retourner à l'usine, où je suis plus à l'aise pour les recherches qui nous occupent.

—Et veuillez lui répéter aussi de ma part, dit François à son tour, qu'il ne se préoccupe pas de mon examen. Tout va très bien. Je crois être sûr du succès.

Pierre promit de ne rien oublier. Mais, avec un sourire, Marie regardait Antoine, qui était resté silencieux, les regards perdus.

—Et toi, petit, tu ne lui fais rien dire?

Le jeune homme, comme s'il redescendait d'un rêve, se mit également à rire.

—Si, si, que tu l'aimes bien, et qu'il revienne vite, pour que tu le rendes heureux.

Tous s'égayèrent, Marie elle-même, sans gêne aucune, dans une tranquille joie, dans la certitude de l'avenir. Il n'y avait là, entre eux et elle, qu'une affection heureuse. Et Mère-Grand, de ses lèvres décolorées, avait souri gravement, elle aussi, approuvant le bonheur que la vie semblait leur promettre.

Pierre voulut rester quelques minutes encore. On causa, et son étonnement augmentait. Il était allé de surprise en surprise, dans cette maison où il s'attendait à trouver la vie louche et déclassée, le désordre, la révolte destructive de toute morale. Et il tombait dans une sérénité tendre, dans une discipline si forte, qu'elle mettait là une gravité, presque une austérité de couvent, tempérée de jeunesse et de gaieté. La vaste salle sentait bon le travail et la paix, tiède de clair soleil. Mais ce qui le frappait surtout, c'était la forte éducation, cette bravoure des esprits et des cœurs, ces fils qui, sans rien laisser voir de leurs sentiments personnels, sans se permettre de juger leur père, se contentaient de ce qu'il leur faisait dire, attendaient les événements, stoïques, muets, en se remettant à leur tâche quotidienne. Rien n'était ni plus simple, ni plus digne, ni plus haut. Et il y avait encore l'héroïsme souriant de Mère-Grand et de Marie, qui toutes les deux couchaient au-dessus du laboratoire, où se manipulaient les plus terribles poudres, dans le continuel danger d'une explosion toujours possible.

Mais ce courage, cet ordre, cette dignité, ne faisaient que surprendre Pierre, sans le toucher. Il n'avait pas lieu de se plaindre, l'accueil était correct, sinon tendre, car il n'était encore là qu'un étranger, un prêtre. Et, malgré tout, il restait hostile, soulevé par cette sensation qu'il avait de se trouver dans un milieu où pas une de ses tortures ne pouvait être partagée, ni même soupçonnée. Comment s'arrangeaient-ils donc, ces gens, pour être si calmes, si heureux, dans leur incroyance religieuse, leur unique foi à la science, en face de ce terrifiant Paris, qui étalait devant eux la mer sans bornes, l'abomination grondante de ses injustices et de ses misères? Il tourna la tête, il le regarda par le large vitrage, d'où il apparaissait à l'infini, toujours présent, toujours vivant de sa vie colossale. A cette heure, sous le soleil oblique de l'après-midi d'hiver, Paris était ensemencé d'une poussière lumineuse, comme si quelque semeur invisible, caché dans la gloire de l'astre, eût jeté à main pleine ces volées de grains, dont le flot d'or s'abattait de toutes parts. L'immense champ défriché en était couvert, le chaos sans fin des toitures et des monuments n'était plus qu'une terre de labour, dont quelque charrue géante avait creusé les sillons. Et Pierre, dans son malaise, agité quand même d'un besoin d'invincible espoir, se demanda si ce n'étaient pas là les bonnes semailles, Paris ensemencé de lumière par le divin soleil, pour la grande moisson future, cette moisson de vérité et de justice dont il désespérait.

Enfin, Pierre se leva et partit, en promettant d'accourir, si les nouvelles devenaient mauvaises. Ce fut Marie qui l'accompagna jusqu'à la porte de la rue. Et là, brusquement, elle fut reprise d'une de ces rougeurs de petite fille qui l'ennuyaient tant, elle s'empourpra, lorsqu'elle voulut, elle aussi, envoyer son mot de tendresse au blessé. Mais, bravement, elle prononça le mot, les yeux gais et candides, fixés sur ceux du prêtre.

—Au revoir, monsieur l'abbé... Dites à Guillaume que je l'aime et que je l'attends.

III

Trois jours se passèrent. Dans la petite maison de Neuilly, Guillaume, brûlé de fièvre, cloué sur cette couche où l'impatience le dévorait, se sentait repris d'une anxiété croissante, chaque matin, à l'arrivée des journaux. Pierre avait bien essayé de les faire disparaître. Mais il voyait alors son frère se tourmenter davantage, et c'était lui-même qui devait lui lire tout ce qui paraissait sur l'attentat, un extraordinaire flot dont les colonnes ne désemplissaient plus.

Jamais pareil débordement n'avait encore inondé la presse. Le Globe, si prudent, si grave d'ordinaire, n'était pas épargné, cédait à ce coup de folie de l'information à outrance. Mais il fallait voir les journaux sans scrupules, la Voix du Peuple surtout, exploitant la fièvre publique, terrifiant, détraquant la rue, pour tirer et vendre davantage. Chaque matin, c'était une imagination nouvelle, une effroyable histoire à bouleverser le monde. On racontait que de grossières lettres de menaces étaient adressées journellement au baron Duvillard, pour lui annoncer qu'on allait tuer sa femme, sa fille, son fils, l'égorger lui-même, faire sauter son hôtel, à ce point que, jour et nuit, cet hôtel était gardé par une nuée d'agents en bourgeois. Ou bien il s'agissait d'une stupéfiante invention, un égout du côté de la Madeleine, dans lequel des anarchistes étaient descendus, minant tout le quartier, apportant des tonneaux de poudre, un volcan où devait s'engloutir une moitié de Paris. Ou bien on affirmait qu'on tenait la trame d'un immense complot, enserrant l'Europe entière, du fond de la Russie au fond de l'Espagne, et dont le signal partirait de la France, un massacre de trois jours, les boulevards balayés par la mitraille, la Seine rouge, roulant du sang. Et, grâce à cette belle et intelligente besogne de la presse, la terreur régnait, les étrangers épouvantés désertaient en masse les hôtels, Paris n'était plus qu'une maison de fous, où trouvaient créance les plus imbéciles cauchemars.

Mais ce n'était pas ce qui troublait Guillaume. Il ne s'inquiétait toujours que de Salvat, que des nouvelles pistes où se lançaient les journaux. Salvat n'était pas encore arrêté, et même, jusque-là, aucune information n'avait indiqué qu'on fût sur ses traces. Puis, tout d'un coup, Pierre lut une note, qui fit pâlir le blessé.

—Tiens! il paraît qu'on a découvert parmi les décombres, sous le porche de l'hôtel Duvillard, un outil, un poinçon, sur le manche duquel se trouvait un nom, Grandidier, celui d'un usinier connu. Et ce Grandidier doit être appelé aujourd'hui chez le juge d'instruction.

Guillaume eut un geste de désespoir.

—Allons, cette fois, ils y sont, ils tiennent la bonne piste. C'est sûrement Salvat qui a laissé tomber cet outil. Il a travaillé chez Grandidier, avant de venir faire quelques journées chez moi... Et, par Grandidier, ils vont savoir, ils n'auront plus qu'à suivre le fil.

Pierre, alors, se souvint de cette usine Grandidier, dont il avait entendu parler à Montmartre, et où Thomas, le fils aîné, le mécanicien, travaillait parfois encore, après y avoir fait son apprentissage. Mais il n'osait toujours pas questionner son frère, dont il sentait les angoisses si graves, si hautes, si dégagées de toute basse crainte personnelle.

—Justement, reprit Guillaume, tu m'as dit que Thomas allait travailler à l'usine pendant mon absence, pour ce moteur nouveau, qu'il cherche, qu'il a presque trouvé. Et, s'il y a perquisition, le vois-tu interrogé, ne voulant pas répondre, défendant son secret?... Oh! il faut le prévenir, le prévenir tout de suite!

Complaisant, Pierre s'offrit, sans le forcer à préciser davantage son désir.

—Si tu veux, j'irai voir Thomas à l'usine, cet après-midi. Et, en même temps, je rencontrerai peut-être monsieur Grandidier, je saurai ce qui s'est dit chez le juge d'instruction, et où en est l'affaire.

D'un regard mouillé, d'une tendre pression de main, Guillaume le remercia.

—Oui, oui, frère, fais cela, ce sera bon et brave.

—D'autant plus, continua le prêtre, que je voulais aller à Montmartre, aujourd'hui... Sans te le dire, je suis hanté par un tourment. Si ce Salvat est en fuite, il a dû laisser, là-bas, la femme et l'enfant toutes seules. Je les ai vues, le matin de l'attentat, dans un tel dénuement, dans une telle misère, que je ne puis songer à ces pauvres créatures abandonnées, mourant de faim peut-être, sans un déchirement de cœur... Quand l'homme n'est plus là, l'enfant et la femme crèvent.

Guillaume, qui avait gardé la main de Pierre, la serra plus étroitement, et d'une voix qui tremblait:

—Oui, oui, ce sera bon et brave... Fais cela, frère, fais cela.

Cette maison de la rue des Saules, cette atroce maison de misère et de souffrance, elle était restée en la mémoire de Pierre comme l'abominable cloaque où le Paris pauvre agonisait. Et, de nouveau, cet après-midi, quand il y retourna, il la retrouva dans la même boue gluante, la cour salie des mêmes ordures, les escaliers noirs, humides, empuantis par le même abandon et la même détresse. L'hiver, lorsque les beaux quartiers du centre sèchent, se nettoient, les quartiers des misérables, là-bas, restent sombres et fangeux, sous le piétinement continu du lamentable troupeau.

Connaissant l'escalier des Salvat, Pierre le prit, monta, au milieu des cris d'enfants, des petits qui hurlaient, puis qui se taisaient tout d'un coup, laissant tomber la maison à un silence de tombe. La pensée du vieux Laveuve, mort là comme un chien, au coin d'une borne, lui revint, le glaça. Et il eut un frisson, lorsque, tout en haut, ayant frappé à la porte, le grand silence seul répondit. Pas un souffle, pas une âme.

Alors, il frappa de nouveau, et comme rien encore ne bougeait, il pensa qu'il n'y avait personne. Peut-être Salvat était-il revenu prendre la femme et l'enfant, peut-être l'avaient-elles suivi ailleurs, au fond de quelque trou, à l'étranger. Cela l'étonnait pourtant, car les pauvres ne se déplacent guère, meurent où ils souffrent. Et il frappa doucement une troisième fois.

Dans le silence, enfin, un léger bruit, un bruit de petits pas se fit entendre. Puis, une voix frêle d'enfant se risqua, demanda:

—Qui est là?

—Monsieur l'abbé.

Le silence recommençait, plus rien ne remuait. Un débat, une hésitation.

—Monsieur l'abbé qui est venu l'autre jour.

Cela dut faire cesser toute incertitude, la porte s'entre-bâilla, et Céline, la petite fille, laissa entrer le prêtre.

—Je vous demande pardon, monsieur l'abbé, maman Théodore est sortie, et elle m'a bien recommandé de n'ouvrir à personne.

Un instant, Pierre s'était imaginé que Salvat se trouvait là sans doute. Mais, d'un coup d'œil, il eut vite fait le tour de l'unique pièce, où s'entassait la famille. Madame Théodore devait craindre une visite de la police. Avait-elle revu le père? savait-elle où il se cachait? était-il revenu les embrasser et les rassurer toutes deux?

—Et votre papa, ma mignonne, il n'est donc pas là non plus?

—Oh! non, monsieur l'abbé, il a eu des affaires, il est parti.

—Comment, parti?

—Oui, il n'est plus revenu coucher, nous ne savons pas où il est.

—Peut-être qu'il travaille?

—Oh! non, il enverrait de l'argent.

—Alors il voyage?

—Je ne sais pas.

—Il a sans doute écrit à maman Théodore?

—Je ne sais pas.

Pierre cessa de la questionner, un peu honteux de vouloir faire causer ainsi cette enfant de onze ans, qu'il trouvait seule. Il se pouvait qu'elle ne sût rien, que Salvat n'eût pas même donné de ses nouvelles, par prudence. Et elle avait l'air très véridique, avec sa face blonde, douce et intelligente, à l'expression déjà grave, cette gravité que l'extrême misère donne aux enfants.

—C'est bien fâcheux que madame Théodore ne soit pas là, je voulais lui parler.

—Mais, monsieur l'abbé, si vous désirez l'attendre... Elle est allée chez mon oncle Toussaint, rue Marcadet, et elle ne peut pas tarder à revenir, car il y a plus d'une heure qu'elle est partie.

Et elle débarrassa l'une des chaises, sur laquelle traînait une poignée de menu bois, ramassé dans quelque terrain vague.

La pièce, sans feu, était visiblement sans pain, dans une nudité glaciale. On y sentait l'absence de l'homme, la disparition de celui qui est la volonté et la force, sur lequel on compte, même après des semaines de chômage. L'homme sort, bat la ville, finit souvent par rapporter l'indispensable, la croûte qu'on se partage et qui empêche qu'on ne meure. Mais, l'homme parti, c'est l'abandon dernier, la femme et l'enfant en détresse, sans soutien ni aide.

Pierre, assis, regardant cette pauvre petite créature, aux yeux bleus limpides, à la bouche grande qui finissait quand même par sourire, ne put s'empêcher de l'interroger encore.

—Vous n'allez donc pas à l'école, mon enfant?

Elle rougit un peu.

—Je n'ai pas de souliers pour y aller.

Et il remarqua, en effet, qu'elle avait aux pieds de vieux chaussons en loques, d'où ses petits doigts rougis sortaient.

—D'ailleurs, reprit-elle, maman Théodore dit qu'on ne va pas à l'école, quand on ne mange pas... Elle a voulu travailler, maman Théodore, et elle n'a pas pu, à cause de ses yeux qui se mettent tout de suite à brûler et à pleurer... Alors, nous ne savons pas quoi faire, nous n'avons plus rien depuis hier, et c'est bien fini, si mon oncle Toussaint ne peut pas nous prêter vingt sous.

Elle souriait toujours d'une façon inconsciente, tandis que deux grosses larmes lui noyaient les yeux. Et cela était si navrant, cette fillette enfermée dans cette chambre vide, n'ouvrant plus, comme retranchée des heureux, que le prêtre, bouleversé, sentit se réveiller en lui sa furieuse révolte contre la misère, ce besoin de justice sociale qui seul maintenant le passionnait, dans l'écroulement de toutes ses croyances.

Au bout de dix minutes, il s'impatienta, en songeant qu'il devait aller ensuite à l'usine Grandidier.

—C'est bien étonnant que maman Théodore ne soit pas là, répétait Céline. Elle cause.

Puis, elle eut une idée.

—Si vous voulez, monsieur l'abbé, je vais vous conduire chez mon oncle Toussaint. C'est à côté, on n'a qu'à tourner le coin de la rue.

—Mais puisque vous n'avez pas de souliers, mon enfant.

—Oh! ça ne fait rien, je marche tout de même comme ça.

Il s'était levé, il dit simplement:

—Eh bien! oui, ça vaut mieux, venez me conduire. Je vais vous en acheter, des souliers.

Céline devint très rouge. Elle se hâta de le suivre, après avoir refermé soigneusement la porte à double tour, en bonne petite ménagère, qui n'avait pourtant rien à garder.

Madame Théodore, avant de frapper à la porte de Toussaint, son frère, pour tâcher d'emprunter vingt sous, avait eu l'idée de tenter d'abord la fortune auprès de sa sœur cadette, Hortense, mariée à un employé, le petit Chrétiennot, et qui occupait un logement de quatre pièces, boulevard Rochechouart. Mais c'était une grosse affaire, et elle ne s'était décidée à cette course qu'en tremblant, poussée à bout par l'idée de Céline qui l'attendait à jeun depuis la veille.

Toussaint, le mécanicien, le frère aîné, avait cinquante ans. Lui, était d'un premier lit. Son père, resté veuf, s'était remarié à une couturière toute jeune, qui lui avait donné trois filles, Pauline, Léonie et Hortense. Cela expliquait comment l'aînée, Pauline, comptait dix ans de moins que Toussaint, et Hortense, la cadette, dix-huit. Quand leur père mourut, Toussaint eut un instant sur les bras sa belle-mère et ses trois sœurs. Le pis était que, tout jeune, il avait déjà femme et enfant. Heureusement, la belle-mère, active et intelligente, savait se débrouiller. Elle retourna comme ouvrière à l'atelier de couture, où Pauline se trouvait déjà en apprentissage. Elle y mit ensuite Léonie, il n'y eut que la dernière, Hortense, gâtée, plus jolie et plus fine, qu'elle laissa s'attarder à l'école, fière de ses succès; et, plus tard, tandis que Pauline épousait le maçon Labitte, et Léonie le mécanicien Salvat, Hortense, entrée comme demoiselle de comptoir, chez un confiseur de la rue des Martyrs, y liait connaissance avec l'employé Chrétiennot, qui, séduit, en faisait sa femme, n'ayant pu en faire sa maîtresse. Léonie était morte jeune, quelques semaines après sa mère, toutes deux d'une fièvre typhoïde. Pauline, lâchée par son mari, vivant avec son beau-frère Salvat, dont la fille l'appelait maman, mourait de faim. Et, seule, Hortense portait le dimanche une robe de légère soie, habitait une maison neuve, était une bourgeoise, mais au prix d'une vie d'enfer et d'abominables privations.

Madame Théodore n'ignorait point les embarras de sa sœur, lorsque venaient les fins de mois. Aussi ne se risquait-elle qu'avec trouble à tenter ainsi un emprunt. Et puis, Chrétiennot, peu à peu aigri par sa médiocrité, accusant sa femme, depuis qu'elle se fanait, d'être la cause de leur existence avortée, ne voyait plus la famille de celle-ci, dont il rougissait. Encore Toussaint était-il un ouvrier propre. Mais cette Pauline, cette madame Théodore qui vivait avec son beau-frère, sous les yeux de l'enfant, ce Salvat qui errait d'atelier en atelier, en énergumène dont pas un patron ne voulait, toute cette révolte, toute cette misère, toute cette saleté avaient fini par outrer le petit employé correct et vaniteux, que les difficultés de la vie rendaient méchant. Et il avait défendu à Hortense de recevoir sa sœur.

Tout de même, en montant l'escalier de la maison du boulevard Rochechouart, où il y avait un tapis, madame Théodore éprouva un certain orgueil, à se dire qu'une parente à elle habitait dans ce luxe. C'était au troisième, un logement de sept cents francs, sur la cour. La femme de ménage, qui revenait vers quatre heures, pour le dîner, était déjà là. Et elle laissa passer la visiteuse, qu'elle connaissait, tout en marquant une surprise inquiète de la voir oser se présenter de la sorte, si mal vêtue. Mais, dès le seuil du petit salon, madame Théodore s'arrêta, saisie, lorsqu'elle aperçut sa sœur Hortense effondrée et sanglotante, au fond d'un des fauteuils de reps bleu, dont elle était si fière.

—Qu'as-tu donc? que t'arrive-t-il?

A trente-deux ans, à peine, ce n'était déjà plus la belle Hortense. Elle gardait son air de poupée blonde, grande, mince, aux jolis yeux, aux beaux cheveux. Mais elle qui s'était tant soignée, commençait à s'abandonner dans des peignoirs d'une propreté douteuse; et ses paupières rougissaient, et sa fine peau se flétrissait. Deux couches successives, deux fillettes, l'une aujourd'hui de neuf ans, l'autre de sept, l'avaient beaucoup abîmée. D'ailleurs, très orgueilleuse, très égoïste, elle en était, elle aussi, à regretter son mariage, car elle s'était crue autrefois une beauté, digne du palais et des carrosses de quelque prince Charmant.

Son désespoir était tel, qu'elle ne s'étonna même pas de voir entrer sa sœur.

—Ah! c'est toi, ah! si tu savais quelle tuile encore, au milieu des autres embêtements!

Tout de suite, madame Théodore pensa aux petites, Lucienne et Marcelle.

—Tes filles sont malades?

—Non, non, la voisine d'à côté les promène sur le boulevard... Ma chère, imagine-toi, me voilà encore enceinte! D'abord, j'ai voulu croire à un retard, mais c'est le deuxième mois. Et, tout à l'heure, après le déjeuner, quand j'en ai parlé à Chrétiennot, il est entré dans une colère affreuse, il m'a crié, avec toutes sortes de vilaines paroles, que c'était ma faute. Comme si ça ne dépendait que de moi!... Ah! je suis la première attrapée, j'ai déjà assez de chagrin!

Ses sanglots recommencèrent. Elle continuait, elle bégayait, disait leur stupeur, car depuis longtemps ils ne se touchaient plus que pour le plaisir, résolus à tout plutôt que d'avoir un troisième enfant. Heureusement encore qu'il la savait incapable de le tromper, tant elle était molle et douce, désireuse avant tout de sa tranquillité.

—Mon Dieu! finit par dire madame Théodore, vous l'élèverez comme les deux autres, cet enfant, s'il vient.

Du coup, la colère sécha les larmes d'Hortense. Elle se leva, elle cria:

—Tiens! tu es bonne, toi! On voit bien que tu n'es pas dans notre bourse. Avec quoi veux-tu que nous l'élevions, lorsque déjà nous avons tant de peine à joindre les deux bouts?

Et, oubliant la gloriole bourgeoise qui, d'habitude, la faisait se taire ou même mentir, elle exposa leur gêne, l'affreuse plaie d'argent qui les rongeait d'un bout de l'année à l'autre. Le loyer était déjà de sept cents francs. Sur les trois mille francs que le mari gagnait à son bureau, restaient donc à peine deux cents francs par mois. Et comment faire, là-dessus, lorsqu'il s'agissait de manger tous les quatre, de s'habiller, de tenir son rang? C'était l'habit indispensable pour monsieur, la robe neuve que madame devait avoir sous peine d'être déclassée, les souliers que les fillettes usaient en un mois, toutes sortes de frais à côté qu'il était absolument impossible de réduire. On rognait un plat, on se privait de vin, mais il y avait des soirs où il fallait quand même prendre une voiture. Sans parler du gaspillage des enfants, de l'abandon où la femme découragée laissait tomber le ménage, du désespoir de l'homme convaincu qu'il ne s'en tirerait jamais, même si, un jour, ses appointements montaient au chiffre inespéré de quatre mille francs. Au fond, c'était la médiocrité intolérable du petit employé, aussi désastreuse que la misère noire de l'ouvrier, la façade fausse, le luxe menteur, tout ce que cache de désordre et de souffrance la fierté intellectuelle de ne pas travailler à un étau ou sur des échafaudages.

—Enfin, tout de même, répéta madame Théodore, vous ne l'étranglerez pas, ce petit.

Hortense se laissa retomber dans le fauteuil.

—Non, bien sûr, mais c'est la fin de tout. Deux, c'était déjà trop, et en voilà un troisième! Qu'est-ce que nous allons devenir, mon Dieu! qu'est-ce que nous allons devenir?

Et elle s'effondra dans son peignoir défait, des larmes recommencèrent à ruisseler de ses yeux rouges.

Très ennuyée de tomber si mal pour sa demande d'emprunt, madame Théodore, cependant, finit par se risquer, demanda vingt sous. Et cela mit au comble la confusion désespérée d'Hortense.

—Ma parole d'honneur, je n'ai pas un centime à la maison. Tout à l'heure, pour les enfants, je me suis fait prêter dix sous par la femme de ménage. Avant-hier, on m'avait donné neuf francs au Mont-de-Piété, sur une petite bague. Et c'est comme ça toujours à la fin du mois... Chrétiennot, qui touche aujourd'hui, va rentrer de bonne heure, pour l'argent du dîner. Je te promets de t'envoyer quelque chose demain, si je peux.

Mais, à ce moment, la femme de ménage accourut, effarée, sachant que monsieur n'aimait guère les parents de madame.

—Oh! madame, madame, j'entends monsieur qui monte.

—Vite, vite! va-t'en! cria Hortense. J'aurais encore une scène... Si je peux, demain, je te promets.

Il fallut que madame Théodore se cachât au fond de la cuisine, pour éviter Chrétiennot qui entrait. Elle l'aperçut, toujours bien mis, pincé dans une redingote, avec sa face mince, sa grande barbe soignée, son air vaniteux de petit homme sec et rageur. Ses quatorze années de bureau déjà l'avaient desséché, et le café l'achevait, la passion des longues heures passées dans un café voisin. Elle se sauva.

Lentement, traînant les pieds, madame Théodore dut revenir rue Marcadet, où logeaient les Toussaint. Du côté de son frère, non plus, elle n'espérait pas grand'chose, car elle savait dans quelle malchance et dans quels embarras le ménage était tombé. A cinquante ans, au dernier automne, Toussaint avait eu une attaque, un commencement de paralysie, qui, pendant près de cinq mois, venait de le clouer sur une chaise. Jusque-là, il s'était vaillamment conduit, bon travailleur, ne buvant pas, élevant ses trois enfants, une fille mariée à un menuisier, partie au Havre avec son mari, un garçon mort soldat au Tonkin, un autre garçon, Charles, revenu du service, et redevenu mécanicien. Mais cinq mois de maladie avaient épuisé le peu d'argent placé à la Caisse d'épargne, et Toussaint, remis à peu près sur ses jambes, en était à recommencer sa vie, sans un sou, comme s'il avait eu vingt ans.

Madame Théodore trouva sa belle-sœur, madame Toussaint, seule dans l'unique pièce, tenue très proprement, où vivait le ménage; et il n'y avait, à côté, qu'un étroit cabinet, dans lequel couchait Victor. Madame Toussaint était une grosse femme que l'embonpoint envahissait, malgré tout, malgré le tracas et le jeûne. Elle avait une figure ronde et noyée, éclairée de petits yeux vifs, très brave femme, un peu commère, friande aussi, n'ayant d'autre défaut que d'adorer faire de la bonne cuisine. Tout de suite, avant que l'autre ouvrit la bouche, elle comprit le but de la visite.

—Ma chère, vous arrivez mal, nous sommes à sec. C'est avant-hier seulement que Toussaient a pu retourner à l'usine, et il faudra bien, dès ce soir, qu'il demande une avance.

Elle la regardait, blessée par son état d'abandon, méfiante, peu sympathique.

—Et Salvat, il ne fait donc toujours rien?

Sans doute, madame Théodore prévoyait la question, car elle mentit tranquillement.

—Il n'est pas à Paris, un ami l'a emmené pour du travail, du côté de la Belgique, et j'attends qu'il nous envoie quelque chose.

Mais madame Toussaint gardait sa défiance.

—Ah! tant mieux qu'il ne soit pas à Paris, parce que nous avions songé à lui, avec toutes ces affaires de bombes, nous nous disions qu'il était assez fou pour se fourrer là dedans.

L'autre ne sourcilla pas. Si elle se doutait de quelque chose, elle le gardait pour elle.

—Eh bien! et vous, ma chère, vous ne trouvez donc pas à vous occuper?

—Oh! moi, comment voulez-vous que je fasse, avec mes pauvres yeux? La couture n'est plus possible.

—Ça, c'est vrai. Une ouvrière, ça se rouille. Ainsi moi, quand Toussaint a été cloué là, j'ai voulu me remettre à la lingerie, mon ancien métier. Ah bien! oui, je gâchais tout, je n'avançais pas... Il n'y a encore que les ménages qu'on peut toujours faire. Pourquoi ne faites-vous pas des ménages?

—J'en cherche, je n'en trouve pas.

Peu à peu, pourtant, madame Toussaint revenait à son bon cœur, s'attendrissait, devant cet air de grande misère. Et elle la fit asseoir, elle lui dit que, si Toussaint rentrait avec une avance, elle lui donnerait quelque chose. Puis, elle entama des histoires, succombant à son péché de bavardage, dès qu'il y avait là quelqu'un pour l'écouter. Mais l'histoire inévitable où elle retombait, qui la passionnait, qu'elle recommençait sans fin, était celle de son fils Charles, de la bonne du marchand de vin d'en face avec laquelle il avait eu la bêtise de coucher, et de l'enfant qu'il venait d'en avoir. Autrefois, Charles, avant de partir pour le service, était l'ouvrier le plus laborieux, le fils le plus tendre, rapportant toute sa paye. Certes, il restait travailleur et bon garçon; mais, tout de même, le service militaire, en le dégourdissant, l'avait dégoûté un peu du travail. Ce n'était pas qu'il le regrettât, car il parlait de la caserne comme d'une prison, tout en étant aussi crâne qu'un autre. Seulement, l'outil lui avait semblé lourd, lorsqu'il s'était agi de le reprendre.

—Alors, ma chère, Charles a beau être toujours gentil, il ne peut plus rien faire pour nous... Je le savais pas pressé de se marier, à cause de la charge. Avec cela, très prudent avec les filles. Et il a fallu cette bêtise d'un moment, cette Eugénie qui le servait, lorsqu'il entrait boire un verre en face... Naturellement que ce n'était pas pour l'épouser, bien qu'il lui ait porté des oranges, lorsqu'elle est allée accoucher à l'hôpital. Une sale traînée, qui a déjà disparu avec un autre homme... Seulement, le bébé reste. Charles l'a pris pour lui, l'a envoyé en nourrice, et il paye les mois. Une vraie ruine, des frais qui n'en finissent plus. Enfin, tous les malheurs nous sont tombés à la fois sur la tête.

Madame Toussaint parlait ainsi depuis une demi-heure, lorsqu'elle s'interrompit brusquement, en voyant madame Théodore toute pâlie par l'attente.

—Hein? vous vous impatientez. C'est que Toussaint ne rentrera pas de sitôt. Voulez-vous que nous allions jusqu'à l'usine? Je saurai bien s'il doit rapporter quelque chose.

Elles se décidèrent à descendre, elles s'arrêtèrent encore pendant près d'un quart d'heure, au bas de l'escalier, pour causer avec une voisine, qui venait de perdre un enfant. Et elles sortaient enfin de la maison, lorsqu'un appel les arrêta.

—Maman! maman!

C'était la petite Céline, ravie, chaussée de souliers neufs, mordant dans une brioche.

—Maman, c'est monsieur l'abbé de l'autre jour, qui veut te parler... Vois donc, il m'a acheté tout ça!

Madame Théodore, en voyant les souliers et la brioche, avait compris. Et elle se mit à trembler, à bégayer des remerciements, lorsque Pierre, qui marchait derrière la petite, l'aborda. Vivement, madame Toussaint s'était approchée, se présentant elle-même, mais ne demandant rien, contente au contraire de l'aubaine pour sa belle-sœur, plus malheureuse qu'elle. Quand elle vit le prêtre glisser dix francs dans la main de celle-ci, elle lui expliqua qu'elle aurait bien volontiers prêté quelque chose, mais qu'elle ne le pouvait pas; et elle entama les histoires de l'attaque de Toussaint et de la malchance de Charles.

—Dis donc, maman, interrompit Céline, l'usine où papa travaillait, c'est bien là, dans la rue? Monsieur l'abbé va y faire une commission.

—L'usine Grandidier, reprit madame Toussaint, justement nous y allions, nous pouvons bien y conduire monsieur l'abbé.

C'était à une centaine de pas. Pendant que les deux femmes et l'enfant l'accompagnaient, Pierre ralentit sa marche, désireux de faire causer madame Théodore sur Salvat, ainsi qu'il se l'était promis. Mais tout de suite elle devint prudente. Elle ne l'avait pas revu, il devait être en Belgique avec un camarade, pour du travail. Et le prêtre crut sentir que Salvat n'avait point osé revenir rue des Saules, dans l'ébranlement de son attentat, où tout sombrait, le passé de travail et d'espoir, le présent avec l'enfant et la femme.

—Tenez! monsieur l'abbé, voici l'usine, dit madame Toussaint. Ma belle-sœur ne va plus avoir à attendre, puisque vous avez eu la bonté de venir à son aide... Merci bien pour elle et pour nous.

Madame Théodore et Céline aussi remerciaient, toutes les deux sur le trottoir avec madame Toussaint, au milieu de la bousculade des passants, dans l'éternelle boue grasse de ce quartier populeux, s'attardant à regarder Pierre entrer, et causant encore, et disant qu'il y avait tout de même des prêtres bien aimables.

L'usine Grandidier occupait là tout un vaste terrain. Sur la rue, il n'y avait qu'un bâtiment de briques, aux étroites fenêtres, flanqué d'un vaste portail, d'où l'on voyait la cour profonde. Puis, c'était une succession de corps de logis, d'ateliers, de hangars intérieurs, des toitures sans nombre, que dominaient les deux hautes cheminées des générateurs. Dès l'entrée, on entendait le ronflement et la trépidation des machines, la sourde clameur du travail, toute une activité chaude, remuante, assourdissante, dont le sol lui-même était ébranlé. Des eaux noircies ruisselaient, des jets de vapeur blanche, sur un toit, sortaient par un tuyau mince, en un souffle strident et régulier, tel que la respiration même de l'énorme ruche en besogne.

Maintenant, l'usine fabriquait surtout des bicyclettes. Lorsque Grandidier, qui sortait de l'Ecole des arts et métiers, de Châlons, l'avait prise, elle périclitait, mal gérée, s'attardant à la fabrication des petits moteurs, à l'aide d'un outillage vieilli. Devinant l'avenir, il s'était fait commanditer par son frère aîné, un des administrateurs des grands magasins du Bon Marché, en s'engageant à lui fournir des bicyclettes excellentes à cent cinquante francs. Et toute une affaire considérable était en train, le Bon Marché lançait la machine populaire, la Lisette, le cyclisme pour tous, comme disaient les annonces. Mais Grandidier luttait encore, n'avait pas victoire gagnée, car l'outillage neuf venait de l'endetter terriblement. Chaque mois, c'était un effort, un perfectionnement, une simplification réalisant une économie. Il était sans cesse en éveil, et il rêvait maintenant de se remettre aux petits moteurs, flairant de nouveau le prochain triomphe des voitures-automobiles.

Pierre, qui avait demandé si M. Thomas Froment était là, fut conduit par un vieil ouvrier dans un petit atelier de planches, et il y trouva le jeune homme en tenue de travail, vêtu du bourgeron du mécanicien, les mains noires de limaille. Il ajustait une pièce, personne n'aurait soupçonné, chez ce colosse de vingt-trois ans, si attentif et si vaillant à la dure besogne, le brillant élève du lycée Condorcet, où les trois frères avaient laissé le nom de Froment célèbre, dans les fastes du palmarès. Mais lui, en serviteur étroit de son père, ne voulait être que le bras qui forge, le travail manuel qui réalise. Et il était un sobre, un patient, un muet, et il n'avait pas même de maîtresse, disant que, lorsqu'il rencontrerait une bonne femme, plus tard, il l'épouserait.

Dès qu'il aperçut Pierre, il frémit d'inquiétude, lâcha tout, s'élança.

—Père ne va pas plus mal?

—Non, non... Il a lu dans les journaux cette histoire du poinçon trouvé rue Godot-de-Mauroy, et il s'est inquiété, en songeant qu'une perquisition de police pouvait avoir lieu ici.

Rassuré, Thomas eut un sourire.

—Dites-lui qu'il dorme tranquille. D'abord, malheureusement, je ne tiens pas notre petit moteur, tel que je le veux. Puis, il n'est pas encore monté, j'ai gardé des pièces chez nous, personne ici ne sait même au juste ce que j'y viens faire. La police peut perquisitionner, elle ne verra rien, notre secret ne court aucun risque.

Pierre promit de répéter à Guillaume ces paroles textuelles, afin de lui enlever toute crainte. Ensuite, lorsqu'il essaya de sonder Thomas, pour savoir où en étaient les choses, et ce qu'on pensait à l'usine de la trouvaille du poinçon, et si Salvat commençait à y être soupçonné, il le trouva muet de nouveau, répondant par des monosyllabes. La police n'était donc pas venue? Non. Mais les ouvriers avaient bien prononcé le nom de Salvat? Oui, naturellement, à cause de ses idées anarchistes, connues de tous. Et Grandidier, le patron, qu'avait-il dit, à son retour de chez le juge d'instruction? Il ne savait pas, il ne l'avait pas revu.

—Tenez! le voici... Le pauvre homme, sa femme a dû avoir une crise encore, ce matin!

C'était une histoire lamentable, que Pierre tenait déjà de Guillaume. Grandidier, qui avait épousé par amour une jeune fille d'une grande beauté, la gardait folle depuis cinq ans, à la suite de la perte d'un petit garçon et d'une fièvre puerpérale. Il n'avait pu se résigner à la mettre dans une maison de santé, il vivait enfermé avec elle au fond d'un pavillon, dont les fenêtres, sur la cour de l'usine, restaient toujours closes. Jamais on ne la voyait, jamais il ne parlait d'elle à personne. On disait qu'elle était comme une enfant, sans méchanceté aucune, très douce et très triste, belle encore, avec une royale chevelure blonde. Mais, parfois, elle avait des crises terribles, et il devait lutter, la tenir pendant des heures entre ses deux bras, pour qu'elle ne se brisât pas le crâne contre les murs. On entendait des cris affreux, puis tout retombait à un silence de mort.

Justement, Grandidier, un bel homme de quarante ans, à la figure énergique, avec de grosses moustaches brunes, les cheveux en brosse, les yeux clairs, entra dans le petit atelier où Thomas travaillait. Il aimait beaucoup ce dernier, dont il avait facilité chez lui l'apprentissage, en le traitant comme un fils. Il le laissait revenir à sa guise, mettait à sa disposition son outillage. Et, tout en le sachant occupé de la question des petits moteurs, qui le passionnait lui-même, il montrait la plus grande discrétion, il attendait, sans le questionner.

Thomas présenta le prêtre.

—Mon oncle, monsieur l'abbé Pierre Froment, qui est venu me serrer la main.

Il y eut un échange de politesses. Puis, Grandidier, la face voilée de cette tristesse qui le faisait passer pour sévère et dur, voulut réagir, se montrer gai.

—Dites donc, Thomas, je ne vous ai pas conté ma séance avec le juge d'instruction. Je suis bien noté, sans cela nous aurions eu ici tous les argousins de la Préfecture... Il voulait que je lui expliquasse la présence, rue Godot-de-Mauroy, de ce poinçon marqué à mon chiffre. Et j'ai bien vu que son idée était que l'auteur de l'attentat avait dû travailler ici... Moi, tout de suite, j'ai pensé à Salvat. Mais je ne dénonce personne. Il a mon livre d'embauchage, j'ai répondu simplement sur Salvat qu'il était resté près de trois mois à l'usine, l'automne dernier, puis qu'il avait disparu. Qu'il le cherche!... Ah! ce juge, un petit homme blond, très soigné, l'air mondain, qui frétille dans cette affaire, avec des yeux de chat.

—N'est-ce pas monsieur Amadieu? demanda Pierre.

—Oui, c'est cela même, un homme certainement ravi du cadeau que ces bandits d'anarchistes lui ont fait, avec leur attentat.

Angoissé, le prêtre écoutait. C'était ce que redoutait son frère, la bonne piste trouvée enfin, le premier fil conducteur. Et il regarda Thomas, pour voir s'il s'inquiétait, lui aussi. Mais, soit que le jeune homme ignorât le lien qui nouait Salvat à son père, soit qu'il eût sur lui-même un grand empire, il souriait simplement du portrait de ce juge.

Alors, comme Grandidier était allé regarder la pièce que terminait Thomas, et qu'ils en parlaient longuement ensemble, Pierre s'approcha d'une porte ouverte, qui donnait sur un vaste atelier en longueur, où ronflaient des tours, où des machines à percer retombaient avec les coups secs et rythmiques de leurs balanciers. Les courroies filaient d'un vol continu, toute une activité chaude s'agitait, dans l'odeur moite de la vapeur. Un peuple d'ouvriers suants, noirs des poussières épandues, y peinait encore; mais c'était pourtant la fin de la journée, le dernier effort de la tâche. Et trois ouvriers étant venus à une fontaine, près de lui, pour se laver les mains, le prêtre les entendit qui causaient.

Surtout, il s'intéressa, dès qu'il entendit l'un d'eux, un grand rouge, en nommer un autre Toussaint, et le troisième, Charles. C'étaient le père et le fils. Toussaint, un homme gros, carré des épaules, les bras noueux, ne paraissait avoir ses cinquante ans que lorsqu'on s'arrêtait à la ruine de sa face ronde et cuite, crevassée, mangée par le travail, hérissée d'une barbe grisonnante, qu'il ne faisait plus que le dimanche; et son bras droit seul, déjà touché par la paralysie, s'attardait en des gestes ralentis. Vivant portrait de son père, Charles, le visage plein, barré d'épaisses moustaches noires, était dans toute la force de ses vingt-six ans, avec de beaux muscles qui saillaient sous la peau blanche. Eux aussi parlaient de la bombe de l'hôtel Duvillard, et du poinçon qu'on avait trouvé, et de Salvat que tous maintenant soupçonnaient.

—Il n'y a qu'un bandit pour faire un coup pareil, dit Toussaint. Leur anarchie, ça me révolte, je n'en suis pas. Mais, tout de même, que les bourgeois s'arrangent, si on les fait sauter. Ça les regarde, ils l'ont voulu.

Et il y avait, au fond de cette indifférence, tout un long passé de misère et d'injustice, le vieil homme las de lutter, n'espérant plus en rien, prêt à laisser crouler ce monde où la faim menaçait sa vieillesse de travailleur fourbu.

—Vous savez, moi, reprit Charles, je les ai entendus qui causaient, les anarchistes, et, vrai! ils disent des choses très justes, très raisonnables... Enfin, père, voilà que tu travailles depuis plus de trente ans, est-ce que ce n'est pas une abomination ce qui vient de t'arriver, la menace de crever comme un vieux cheval qu'on abat, à la moindre maladie. Et, dame! ça me fait songer à moi, je me dis que ce ne sera pas drôle, de finir comme ça... Que le tonnerre de Dieu m'emporte! on est tenté d'en être, de leur grand chambardement, si ça doit faire le bonheur de tout le monde.

Certes, il n'avait pas la flamme, il n'en venait là que dans l'impatience de mieux vivre, déclassé déjà par la caserne, ayant rapporté du service obligatoire une idée d'égalité, de lutte pour la vie, un besoin de se faire sa légitime part de jouissance. C'était le pas fatal fait d'une génération à une autre, le père dupé dans son espoir de république fraternelle, devenu sceptique et méprisant, le fils en train d'aller à la foi nouvelle, acquis peu à peu aux violences, après l'apparente faillite de la liberté.

Mais, comme le grand rouge, un brave homme, se fâchait, criant que, si Salvat avait fait le coup, il fallait le prendre et l'envoyer à la guillotine, tout de suite, sans même le juger, Toussaint finit par être de son avis.

—Oui, oui, il a beau avoir épousé une de mes sœurs, je l'abandonne... Ça m'étonnerait pourtant de sa part, car vous savez qu'il n'est pas méchant, il ne tuerait pas une mouche.

—Que voulez-vous? fit remarquer Charles, quand on vous pousse à bout, on devient enragé.

Tous les trois s'étaient lavés à grande eau, et Toussaint, qui venait d'apercevoir le patron, s'attarda, attendit pour lui demander une avance. Justement, Grandidier, après avoir serré cordialement la main de Pierre, s'avança de lui-même au-devant du vieil ouvrier, qu'il estimait. Il l'écouta, se décida à lui donner un mot sur une carte pour le caissier. Mais il était très réfractaire au système des avances, les ouvriers ne l'aimaient point, le disaient rude, malgré sa réelle bonté, parce qu'il croyait devoir énergiquement défendre sa situation de patron, sans pouvoir céder en rien, sous peine de ruine. Quand la concurrence était si âpre, quand le système capitaliste nécessitait une si terrible lutte de toutes les heures, comment admettre les réclamations du salariat, même légitimes?

Et Pierre, en partant, après s'être de nouveau entendu avec Thomas sur les réponses qu'il rapportait à son frère, eut une brusque pitié, lorsqu'il vit dans la cour Grandidier, sa tournée faite, retourner au pavillon clos, où l'attendait l'affreuse tristesse du drame de son cœur. Quelle secrète et inguérissable désespérance, cet homme dans le combat de la vie, défendant sa fortune, fondant sa maison au milieu de la furieuse bataille entre le capital et le salariat, et ne trouvant à son foyer, pour le repos du soir, que l'angoisse de sa femme folle, sa femme adorée, redevenue enfant, morte à l'amour! Même les jours où il triomphait, il avait en rentrant cette irrémédiable défaite. En était-il donc un plus malheureux, plus à plaindre, parmi les pauvres qui mouraient de faim, parmi les tristes ouvriers, les vaincus du travail qui l'exécraient et l'enviaient?

Lorsque Pierre se retrouva dans la rue, il eut l'étonnement de voir encore là les deux femmes, madame Toussaint et madame Théodore, avec la petite Céline. Les pieds dans la boue, telles que des épaves battues par l'éternel flot des passants, elles n'avaient pas bougé, elles causaient sans fin, bavardes et dolentes, endormant leur misère sous ce déluge de commérages. Et, quand, suivi de Charles, Toussaint sortit, heureux de l'avance obtenue, il les trouva là toujours, il dit à madame Théodore l'histoire du poinçon, l'idée qu'il avait, avec tous les camarades, que Salvat pouvait bien avoir fait le coup. Mais celle-ci, devenue très pâle, se récria, sans laisser deviner ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait au fond.

—Je vous répète que je ne l'ai plus revu. Pour sûr, il doit être en Belgique. Ah, ouiche! une bombe, vous dites vous-même qu'il est trop bon et qu'il ne tuerait pas une mouche!

En revenant à Neuilly, dans le tramway, Pierre tomba en une songerie profonde. Il avait encore en lui l'agitation ouvrière du quartier, le bourdonnement de l'usine, toute cette activité débordante de ruche. Et, pour la première fois, sous l'empire du tourment où il était, la nécessité du travail lui apparaissait une fatalité qui se révélait aussi comme une santé et une force. Là, il découvrait enfin un terrain solide, l'effort qui entretient et qui sauve. Etait-ce donc la première lueur d'une foi nouvelle? Mais quelle dérision! le travail incertain, sans espoir, le travail aboutissant à l'éternelle injustice! et la misère alors guettant toujours l'ouvrier, l'étranglant au moindre chômage, le jetant à la borne comme un chien crevé, dès que venait la vieillesse!

A Neuilly, près du lit de Guillaume, Pierre trouva Bertheroy, qui venait de le panser. Et le vieux savant ne semblait pas rassuré encore sur les complications que pouvait amener la blessure.

—Aussi, vous ne vous tenez pas tranquille, je vous trouve toujours dans une émotion, dans une fièvre désastreuse. Il faut vous calmer, mon cher enfant, rien ne doit vous tourmenter, que diable!

Puis, quelques minutes après, comme il partait, il dit avec son bon sourire:

—Vous savez, qu'on est venu pour m'interviewer, à propos de cette bombe de la rue Godot-de-Mauroy. Ces journalistes, ils s'imaginent qu'on sait tout! J'ai répondu à celui-là qu'il serait bien aimable de me renseigner lui-même sur la poudre employée... Et, à ce propos, je fais demain, à mon laboratoire, une leçon sur les explosifs. Il y aura quelques personnes. Venez donc, Pierre, vous en rendrez compte à Guillaume, ça l'intéressera.

Pierre, sur un regard de son frère, accepta. Puis, lorsqu'ils furent tous deux seuls, et qu'il lui eut conté son après-midi, Salvat soupçonné, le juge d'instruction mis sur la bonne piste, Guillaume fut repris d'une fièvre intense, la tête dans l'oreiller, les yeux clos, bégayant en une sorte de cauchemar:

—Allons, c'est la fin... Salvat arrêté, Salvat questionné... Ah! tant de travail, tant d'espoir qui croule!

IV

Dès une heure et demie, Pierre était rue d'Ulm, où Bertheroy habitait une assez vaste maison, que l'Etat lui avait donnée, pour qu'il y installât un laboratoire d'étude et de recherches. Et tout le premier étage se trouvait ainsi aménagé en une grande salle, que l'illustre chimiste aimait parfois ouvrir à un public restreint d'élèves et d'admirateurs, devant lequel il parlait, faisait des expériences, exposait ses découvertes et ses théories nouvelles.

Pour la circonstance, on rangeait quelques chaises devant la longue et massive table, couverte de bocaux et d'appareils. Le fourneau était derrière, tandis que des vitrines encombrées de fioles, d'échantillons de toutes sortes, entouraient la pièce. Du monde occupait déjà les chaises, des confrères du savant surtout, quelques jeunes gens, même des dames et des journalistes. On restait d'ailleurs en famille, on saluait le maître, on causait avec lui comme dans l'intimité.

Tout de suite, lorsque Bertheroy aperçut Pierre, il s'avança, lui serra la main, le conduisit devant la table, pour l'asseoir à côté de François Froment, arrivé un des premiers. Le jeune homme terminait alors sa troisième année, à l'Ecole Normale voisine, et il n'avait qu'un pas à faire, quand il venait chez son maître, chez celui que, très respectueusement, il regardait comme le plus solide cerveau de l'époque. Pierre fut ravi de la rencontre, car ce grand garçon, aux yeux si vifs, dans sa haute face d'intellectuel, lui avait laissé une impression de charme profond, lors de sa visite à Montmartre. Le neveu, du reste, fit à l'oncle un accueil cordial, d'une libre expansion de jeunesse, heureux aussi d'avoir des nouvelles de son père.

Bertheroy commença. Il parlait d'une façon familière, très sobrement, avec des trouvailles de mots. Il résuma d'abord les recherches, les travaux déjà considérables qu'il avait faits sur les matières explosibles. En riant, il contait qu'il manipulait parfois des poudres à faire sauter le quartier. Mais il rassura son public, il était prudent. Puis, il finit par s'occuper de la bombe de la rue Godot-de-Mauroy, qui révolutionnait tout Paris, depuis quelques jours. Les débris venaient d'en être soigneusement examinés par des experts, on lui en avait apporté à lui-même un fragment, pour qu'il donnât son avis. Cette bombe paraissait assez mal fabriquée, chargée de petits morceaux de fer, d'un allumage à mèche enfantin. Seulement, l'extraordinaire, c'était la formidable puissance de la cartouche centrale, qui, toute petite qu'elle devait être, avait produit des effets foudroyants. On se demandait à quelle force incalculable de destruction on arriverait, si l'on décuplait, si l'on centuplait la charge. Et l'embarras commençait, les discussions achevaient d'obscurcir le problème, dès qu'on voulait se prononcer sur la nature de la poudre employée. Sur les trois experts, l'un reconnaissait simplement la dynamite, tandis que les deux autres, sans d'ailleurs s'entendre, croyaient à des mélanges. Quant à lui, très modestement, il s'était récusé, les fragments qu'on lui avait soumis portant des traces en vérité trop légères pour qu'on se livrât à une analyse. Il ne savait pas, il ne voulait pas conclure. Mais sa conviction était qu'on se trouvait en face d'une poudre inconnue, d'un explosif nouveau, dont la puissance dépassait tout ce qu'on avait pu concevoir jusque-là. Il imaginait quelque savant solitaire, ou bien un de ces inventeurs naïfs à la main heureuse, découvrant dans le mystère la formule de cette poudre. Et c'était à ceci qu'il voulait en venir, aux nombreux explosifs ignorés encore, aux prochaines trouvailles qu'il pressentait. Lui-même, au cours de ses recherches, en avait soupçonné plusieurs, sans avoir l'occasion ni le temps de pousser l'étude dans ce sens. Il indiqua même le terrain à fouiller, la marche à suivre. L'avenir, pour lui, était là sans doute. Et, dans une péroraison très large, très belle, il dit qu'on avait déshonoré jusqu'à présent les explosifs, en les employant à des œuvres imbéciles de vengeance et de désastre, tandis qu'il y avait peut-être en eux la force libératrice que la science cherchait, le levier qui soulèverait et changerait le monde, lorsqu'on les aurait domestiqués, réduits à n'être plus que les serviteurs obéissants de l'homme.

Pierre, pendant toute cette causerie, d'une heure et demie à peine, sentit François, près de lui, se passionner, frémir aux vastes horizons que le maître ouvrait. Lui-même venait d'être violemment intéressé, car il lui était impossible de ne pas saisir certaines allusions, de ne pas établir certains rapprochements entre ce qu'il entendait et ce qu'il avait deviné des angoisses de Guillaume, sur le secret que ce dernier redoutait si fort de voir à la merci d'un juge d'instruction. Aussi, lorsqu'ils allèrent, François et lui, serrer la main de Bertheroy, avant de partir ensemble, dit-il avec intention:

—Guillaume regrettera bien de n'avoir pas entendu développer de si admirables idées.

Le vieux savant se contenta de sourire.

—Bah! résumez-lui ce que j'ai dit. Il comprendra, il en sait plus que moi là-dessus.

Dans la rue, François, qui gardait, devant l'illustre chimiste, la muette altitude d'un élève respectueux, finit par déclarer, au bout de quelques pas faits en silence:

—Quel dommage qu'un homme d'une si large intelligence, affranchi de toutes les superstitions, résolu à toutes les vérités, ait consenti à se laisser classer, étiqueter, enfermer dans des titres et dans des Académies! Et combien nous l'aimerions davantage, s'il émargeait moins au budget et s'il avait les membres moins liés de grands cordons!

—Que voulez-vous? dit Pierre conciliant, il faut vivre. Puis, au fond, je crois bien qu'il est libéré de tout.

Et, comme à ce moment ils arrivaient devant l'Ecole Normale, le prêtre s'arrêta, croyant que son jeune compagnon allait y rentrer. Mais celui-ci leva les yeux, regarda un instant la vieille demeure.

—Non, non, c'est jeudi, je suis libre... Oh! nous sommes très libres, trop libres. Et j'en suis heureux, car cela me permet souvent de monter chez nous, à Montmartre, pour me rasseoir et travailler à mon ancienne petite table d'écolier. Là seulement, je me sens le cerveau solide et clair.

Admis à la fois à l'Ecole Polytechnique et à l'Ecole Normale, il avait opté pour cette dernière, où il était entré premier, dans la section scientifique. Son père désirait qu'il s'assurât un métier, celui de professeur, quitte à rester indépendant, à ne s'occuper que de travaux personnels, lors de sa sortie de l'Ecole, si la vie le lui permettait. Très précoce, il terminait sa troisième année, il préparait le dernier examen, et c'était cet examen qui lui prenait toutes ses heures. Il n'avait d'autre repos que ses voyages à pied à Montmartre et de longues promenades dans le jardin du Luxembourg.

Machinalement, François s'était mis en marche vers ce jardin, où Pierre le suivit en causant. L'après-midi de février y était d'une douceur printanière, un pâle soleil dans les arbres noirs encore, un de ces premiers beaux jours qui font poindre les petites pousses vertes des lilas. La conversation était restée sur l'Ecole.

—Je vous avoue, disait Pierre, que je n'en aime guère l'esprit. Certes, il s'y fait d'excellente besogne, et pour former des professeurs, le seul moyen est évidemment de leur apprendre le métier, en les bourrant des connaissances requises. Le pis est que tous, instruits et élevés pour le professorat, ne restent pas dans le professorat. Beaucoup se répandent dans le monde, entrent dans le journalisme, s'emploient à régenter les arts, la littérature et la société. Et ceux-là, en vérité, sont le plus souvent insupportables... Après n'avoir juré que par Voltaire, les voici retournés au spiritualisme, au mysticisme, la dernière mode des salons. Le dilettantisme, le cosmopolitisme s'en sont mêlés. Depuis que la foi solide en la science est devenue chose brutale, inélégante, ils croient se débarbouiller du professorat, en affectant un doute aimable, une ignorance voulue, une innocence apprise. Leur grande crainte est de sentir l'Ecole, et ils sont très parisiens, ils risquent la culbute et l'argot, font des grâces de jeunes ours savants, dévorés du désir de plaire. De là, les flèches sarcastiques dont ils criblent la science, eux qui ont la prétention de tout savoir et qui retournent, par distinction, à la croyance des humbles, à l'idéalisme naïf et délicieux du petit Jésus de la crèche.

François s'était mis à rire.

—Oh! le portrait est un peu chargé, mais c'est cela, c'est bien cela.

—J'en ai connu plusieurs, continua Pierre qui s'animait, qui s'oubliait. Et, chez tous, j'ai trouvé cette terreur d'être dupes, aboutissant à la réaction contre tout l'effort, tout le travail du siècle: dégoût de la liberté, méfiance devant la science, négation de l'avenir. Monsieur Homais est pour eux l'épouvantail, le comble du ridicule, et c'est la crainte de lui ressembler qui les jette à cette élégance de ne rien croire ou de ne croire que l'incroyable. Sans doute monsieur Homais est ridicule, mais lui du moins reste sur un terrain solide. Et pourquoi donc ne braverait-il pas le respect humain en disant des vérités, même à monsieur de Lapalisse, lorsque tant d'autres le bravent, et s'en font gloire, en s'agenouillant devant l'absurde? S'il est devenu banal que deux et deux fassent quatre, pourtant ils font bien quatre. Le dire, cela est encore moins sot et moins fou, que de croire par exemple aux miracles de Lourdes.

Etonné, François regardait le prêtre. Celui-ci s'en aperçut, se modéra. Mais, quand même, toute une désolation, toute une colère sortaient de lui, quand il parlait de la jeunesse intellectuelle, telle qu'il se l'imaginait, dans sa crise de désespérance. De même qu'il avait eu pitié des travailleurs mourant de faim, là-bas, au quartier de misère, de même ici il était plein d'un mépris douloureux pour les jeunes cerveaux manquant de bravoure devant la connaissance, retournant à la consolation d'un spiritualisme mensonger, à la promesse d'une éternité de bonheur, dans la mort souhaitée, exaltée. N'était-ce pas l'assassinat même de la vie, la pensée lâche de ne pas vouloir la vivre pour elle-même, pour le simple devoir d'être et de donner son effort? Toujours le moi se faisait centre, toujours l'individu exigeait d'être heureux par soi et en soi. Ah! cette jeunesse qu'il rêvait vaillante, acceptant la tâche d'aller toujours à plus de vérité, n'étudiant le passé que pour s'en libérer et pour marcher à l'avenir, comme il se désolait de la croire retombée dans les louches métaphysiques, par lassitude et paresse, peut-être aussi par surmenage d'un siècle finissant, trop chargé de besogne humaine!