Le Cabinet des Horreurs était installé dans un ancien café du boulevard Rochechouart, qui avait fait faillite. La salle, étroite, irrégulière, avec des coins perdus, s'étouffait sous un plafond bas, enfumé. Et rien n'était plus rudimentaire que la décoration, on avait simplement collé contre les murs des affiches aux violentes enluminures, les plus nues, les plus crues. Au fond, devant un piano, se trouvait une petite estrade, sur laquelle s'ouvrait une porte, qu'un rideau fermait. Puis, il n'y avait plus que des bancs, sans coussin ni tapis, le long desquels s'alignaient des tables de guinguette, où les verres des consommations laissaient des ronds poisseux. Aucun luxe, aucun art, pas même de la propreté. Des becs de gaz sans globe, brûlant à l'air libre, flambaient, chauffaient furieusement l'épaisse buée dormante, faite des haleines et de la fumée des pipes. On apercevait sous ce voile des faces suantes, congestionnées, tandis que l'odeur âcre de tout ce monde entassé accroissait l'ivresse, les cris dont l'auditoire se fouettait à chaque chanson nouvelle. Il avait suffi de dresser ce tréteau, d'y produire ce Legras, aidé de deux ou trois filles, de lui faire chanter son répertoire de rageuses abominations, et le succès était venu en trois soirs, formidable, tout Paris alléché, affolé, s'entassant dans ce café borgne, que pendant dix ans les petits rentiers du quartier n'avaient pu faire vivre, lorsqu'on n'y permettait que leurs quotidiennes parties de dominos.
C'était le rut de l'immonde, l'irrésistible attirance de l'opprobre et du dégoût. Le Paris jouisseur, la bourgeoisie maîtresse de l'argent et du pouvoir, s'en écœurant à la longue, mais n'en voulant rien lâcher, n'accourait que pour recevoir à la face des obscénités et des injures. Hypnotisée par le mépris, elle avait, dans sa déchéance prochaine, le besoin qu'on le lui crachât à la face. Et quel symptôme effrayant, ces condamnés de demain se jetant d'eux-mêmes à la boue, hâtant volontairement leur décomposition, par cette soif de l'ignoble, qui asseyait là, dans le vomissement de ce bouge, des hommes réputés graves et honnêtes, des femmes frêles et divines, d'une grâce, d'un luxe qui sentaient bon!
A une des premières tables, contre l'estrade, la petite princesse de Harth s'épanouissait, les yeux fous, les narines frémissantes, ravie de contenter enfin sa curiosité exaspérée des bas-fonds parisiens; tandis que le jeune Hyacinthe, qui s'était résigné à l'amener, pincé très correctement dans sa longue redingote, voulait bien ne point trop s'ennuyer, d'un air d'indulgence. Tous deux venaient de retrouver, à une table voisine de la leur, un vague Espagnol qu'ils connaissaient, le coulissier Bergaz, qui, présenté par Janzen, assistait d'ordinaire aux fêtes de la princesse. Du reste, ils ne savaient rien de lui, pas même s'il gagnait réellement à la Bourse l'argent qu'il dépensait parfois à pleines mains, mis avec une élégance affectée, d'une certaine finesse dans sa haute taille mince, avec sa bouche rouge de jouisseur, ses yeux clairs de bête de proie. On le disait de mœurs condamnables, il était ce soir-là en compagnie de deux jeunes gens: Rossi, un Italien petit et basané, aux durs cheveux, venu à Paris pour être modèle, ayant glissé à la facile existence des métiers louches; Sanfaute, un Parisien celui-là, un pâle voyou de la Chapelle, imberbe, vicieux et goguenard, coiffé comme une fille, ses blonds cheveux séparés en deux bandeaux, dont les boucles encadraient ses joues maigres.
—Oh! je vous en prie, demandait fiévreusement Rosemonde à Bergaz, vous qui semblez connaître tout ce vilain monde, montrez-moi donc les gens extraordinaires, dites-moi s'il n'y a pas ici par exemple des voleurs, des assassins!
Il riait de son air aigu, se moquant d'elle.
—Mais, madame, vous le connaissez, tout ce monde... Cette petite femme si délicate, si rose et si jolie, là-bas, c'est une Américaine, la femme d'un consul, que vous devez recevoir chez vous. L'autre, à droite, cette grande brune, qui a la dignité d'une reine, est une comtesse dont vous croisez chaque jour l'équipage au Bois. Et la maigre, plus loin, celle dont les yeux brûlent comme des yeux de louve, est l'amie d'un haut fonctionnaire, bien connu pour son austérité.
Dépitée, elle l'arrêta.
—Je sais, je sais... Mais les autres, ceux d'en bas, ceux qu'on vient voir?
Et elle posait des questions, et elle cherchait des visages de terreur et de mystère. Dans un coin, deux hommes finirent par attirer son attention, l'un tout jeune, le visage pâle et pincé, l'autre sans âge, boutonné dans un vieux paletot qui cachait jusqu'à son linge, une casquette si profondément enfoncée sur ses yeux, qu'on ne voyait de sa face qu'un bout de barbe. Ils étaient attablés tous les deux devant des chopes de bière, qu'ils vidaient lentement, muets.
—Ma chère, dit Hyacinthe en riant franchement, vous tombez mal, s'il vous faut des bandits déguisés. Ce pauvre garçon si pâle, et qui ne doit pas manger tous les jours, a été mon condisciple à Condorcet.
Etonné, Bergaz se récria.
—Vous avez connu Mathis à Condorcet! Oui, c'est vrai, il y a fait ses classes... Ah! vous avez connu Mathis. Un garçon bien remarquable, et que la misère étrangle... Mais, dites donc, l'autre, son compagnon, vous ne le connaissez pas?
Hyacinthe, regardant l'homme enfoui dans la casquette, disait déjà non de la tête, lorsque Bergaz, tout d'un coup, le poussa vivement du coude, pour le faire taire. Et, comme explication, il ajouta très bas:
—Chut!... Voici Raphanel. Je me méfie depuis quelque temps. Dès qu'il arrive, ça sent la police.
Raphanel était aussi une des vagues et louches figures de l'anarchie que Janzen avait introduites chez la princesse, pour flatter sa passion révolutionnaire du moment. Celui-là, petit homme rond et gai, à la figure poupine, au nez enfantin noyé entre de grosses joues, passait pour un énergumène, réclamait à grand fracas l'incendie et le meurtre, dans les réunions publiques. Et le fâcheux était que, compromis déjà plusieurs fois, il avait toujours réussi à s'en tirer, lorsque les compagnons restaient sous les verrous. Ceux-ci commençaient à s'étonner.
Tout de suite, il serra gaiement la main de la princesse, s'attabla près d'elle sans y être invité, se mit à injurier cette sale bourgeoisie, qui se vautrait dans les mauvais lieux. Ravie, Rosemonde l'encouragea, tandis qu'on se fâchait autour d'eux. Bergaz, de son œil clair, l'examinait, avec un petit rire de soupçon, en terrible homme qui agissait, laissant parler les autres. Par moments, il échangeait avec Sanfaute et Rossi, ses deux lieutenants muets, de minces regards d'intelligence; et ceux-ci étaient visiblement à lui corps et âme, dans toutes les libres débauches, dans tous les attentats profitables où il lui plaisait de les mener. L'anarchie, eux seuls l'exploitaient, la pratiquaient jusqu'au bout, utilisant l'atroce logique des conséquences. Et Hyacinthe, qui rêvait bien du vice en esthète, mais qui n'osait point, enviait éperdument les bandeaux de Sanfaute, quoiqu'il affectât de les traiter en choses connues, dont il était las.
Cependant, en attendant Legras et ses Fleurs du pavé, deux chanteuses s'étaient succédé sur l'estrade, l'une grasse, l'autre maigre, l'une distillant des romances niaises, avec des dessous polissons, l'autre lançant des refrains canailles, d'une violence de gifles. Elle avait fini, au milieu d'une tempête de bravos, lorsque, brusquement, la salle mise en joie, cherchant à rire, éclata de nouveau. C'était Silviane qui faisait son entrée, dans la petite loge, au fond. Quand elle apparut debout, en pleine lumière, à demi nue, pareille à un astre, avec sa robe de satin jaune, toute resplendissante de ses diamants, il y eut une huée formidable, des rires, des cris, des sifflets, des grognements mêlés à des applaudissements féroces. Et le scandale s'accrut encore, des gros mots volèrent, dès qu'on aperçut derrière elle les trois hommes, Duvillard, Gérard et Dutheil, plastronnés et cravatés de blanc, graves et corrects.
—Nous vous le disions bien! murmura Duvillard, fort ennuyé de l'aventure, tandis que Gérard tâchait de se dissimuler dans l'ombre.
Mais elle, souriante, enchantée, face au public, recevait l'orage de son air candide de vierge folle, comme on aspire l'air vivifiant du large, soufflant en bourrasque. Elle était de là, c'était l'air natal.
—Eh bien! quoi? répondit-elle au baron, qui voulait la faire asseoir. Ils sont gais, c'est très gentil... Oh! que je m'amuse!
—Mais certainement, c'est très gentil, déclara Dutheil, qui se mettait à l'aise lui aussi. Elle a raison, il faut bien rire.
Au milieu du bruit qui ne cessait pas, la petite princesse de Harth, enthousiasmée, s'était levée, pour mieux voir. Elle secoua Hyacinthe.
—Dites, mais c'est votre père avec cette Silviane! Regardez-les, regardez-les... Ah bien! il en a un estomac, de se montrer ici avec elle!
Hyacinthe se dégagea, refusa de regarder. Ça ne l'intéressait pas, son père était idiot, il n'y avait qu'un gosse pour se toquer ainsi d'une fille. Et son mépris de la femme devint insultant.
—Vous m'agacez, mon cher, dit Rosemonde, en se rasseyant presque sur ses genoux, résolue à se faire reconduire et à le garder, ce soir-là, sous le prétexte de lui offrir une tasse de thé. C'est vous le gosse, qui posez pour ne pas vouloir de nous... Et il a raison, votre père, d'aimer celle-là. Elle est très jolie, je la trouve adorable, moi!
Alors, Hyacinthe ricana, fit allusion à la perversité connue de Silviane.
—Désirez-vous que j'aille le lui dire?... Papa vous présentera, et vous ferez bon ménage.
Quand Rosemonde eut compris, elle se mit simplement à rire.
—Non, non, je suis une curieuse, mais je ne vais pas encore jusque-là.
—Vous irez bien un jour, il faut tout connaître.
—Mon Dieu! oui, qui sait?
Soudain, le bruit cessa, chacun reprit sa place, et il ne resta que le pouls ardent de la salle battant de fièvre. Legras venait de paraître sur l'estrade. C'était un gros garçon blême, en veston de velours, la face ronde, soigneusement rasée, avec l'œil dur, le coup de mâchoire du mâle, qui se fait adorer des femmes en les terrorisant. Il ne manquait point de talent, chantait juste, avait une voix cuivrée d'une pénétration, d'une puissance pathétique extraordinaire. Et son répertoire, ses Fleurs du pavé, achevait d'expliquer son succès, des chansons où l'ordure et la souffrance d'en bas, toute l'abominable plaie de l'enfer social hurlait et crachait son mal en mots immondes, de sang et de feu.
Le piano préluda, Legras chanta la Chemise, l'horrible chose qui faisait accourir Paris. A coups de fouet, le dernier linge de la fille pauvre, de la chair à prostitution, y était lacéré, arraché. Toute la luxure de la rue s'y étalait dans sa saleté et son âcreté de poison. Et le crime bourgeois clamait, derrière ce corps de la femme traîné dans la boue, jeté à la fosse commune, meurtri, violé, sans un voile. Mais, plus encore que les paroles, la brûlante injure était dans la façon dont Legras jetait ça au visage des riches, des heureux, des belles dames qui venaient s'entasser pour l'entendre. Sous le plafond bas, au milieu de la fumée des pipes, dans l'aveuglante fournaise du gaz, il lançait les vers à coups de gueule comme des crachats, toute une rafale de furieux mépris. Et, quand il eut fini, ce fut du délire, les belles bourgeoises ne s'essuyaient même pas de tant d'affronts, elles applaudissaient frénétiquement la salle trépignait, s'enrouait, se vautrait éperdue dans son ignominie.
—Bravo! bravo! répétait de sa voix aiguë la petite princesse. Étonnant! étonnant! prodigieux!
Mais, surtout, Silviane, dont l'ivresse semblait augmenter, depuis qu'elle se passionnait au fond de ce four chauffé à blanc, tapait des mains, criait très haut.
—C'est lui, c'est mon Legras! Il faut que je l'embrasse, il m'a fait trop de plaisir.
Duvillard, exaspéré à la fin, voulut l'emmener de force. Elle se cramponna au rebord de la loge, elle cria plus haut, sans se fâcher d'ailleurs, toujours très gaie. Et il fallut bien parlementer. Elle consentait à partir, à se laisser ramener chez elle. Mais, auparavant, elle s'était juré d'embrasser Legras, un ancien ami.
—Allez tous les trois m'attendre dans la voiture. Je vous rejoins tout de suite.
Comme la salle finissait par se calmer, Rosemonde s'aperçut que la loge se vidait; et, sa curiosité satisfaite, elle songea elle-même à se faire reconduire par Hyacinthe. Celui-ci, qui avait écouté languissant, sans applaudir, causait de la Norvège avec Bergaz, lequel prétendait avoir voyagé dans le Nord. Oh! les fjords, oh! les lacs glacés, oh! le froid pur, lilial et chaste de l'éternel hiver! Ce n'était que là, disait Hyacinthe, qu'il comprenait la femme et l'amour, le baiser de neige.
—Voulez-vous que nous partions demain? s'écria la princesse, avec sa vivacité effrontée. Nous faisons là-bas notre voyage de noces... Je lâche mon hôtel, je mets la clef sous la porte.
Et elle ajouta qu'elle plaisantait, naturellement. Mais Bergaz la savait capable de cette fugue. A l'idée qu'elle laisserait son petit hôtel fermé, et sans gardien peut-être, il avait échangé un vif regard avec Sanfaute et Rossi, toujours muets et souriants. Quel coup à faire, quelle reprise à tenter là sur la commune richesse, volée par l'infâme bourgeoisie!
Raphanel, lui, après avoir acclamé Legras, s'était mis à fouiller la salle de ses petits yeux gris et perçants. Et les deux hommes, Mathis et l'autre, le mal vêtu, celui dont on ne voyait qu'un bout de barbe, venaient de fixer son attention. Ils n'avaient pas ri, ils n'avaient pas applaudi, ils étaient là comme des gens très las qui se reposent, convaincus que le meilleur moyen de disparaître est de se mêler à une foule.
Tout d'un coup, Raphanel se tourna vers Bergaz.
—C'est bien le petit Mathis, là-bas. Avec qui donc est-il?
Bergaz eut un geste évasif: il ne savait pas. Mais il ne quitta plus Raphanel des yeux, il le vit qui affectait de se désintéresser, puis qui achevait sa chope et prenait congé, en disant, par manière de plaisanterie, qu'une dame l'attendait, à côté, dans le bureau des omnibus. Vivement, dès qu'il eut disparu, Bergaz se leva, enjamba les bancs, bouscula le monde, s'ouvrit un passage jusqu'au petit Mathis, à l'oreille duquel il se pencha. Et, tout de suite, celui-ci quitta sa table, emmena son compagnon, le poussa dehors, par une porte de dégagement. Ce fut si rapidement fait, que personne ne s'aperçut de cette fuite.
—Qu'y a-t-il donc? demanda la princesse à Bergaz, lorsque celui-ci fut revenu se rasseoir tranquillement, entre Rossi et Sanfaute.
—Mais rien, j'ai voulu serrer la main de Mathis, qui partait.
Rosemonde annonça qu'elle allait en faire autant. Puis, elle s'attarda un moment encore, reparla de la Norvège, en voyant que seule l'idée des glaces éternelles, du grand froid purificateur, passionnait Hyacinthe. Dans son poème de la Fin de la Femme, trente vers qu'il désirait n'achever jamais, il songeait, comme dernier décor, à un bois de sapins glacés. Et elle s'était levée, elle recommençait gaiement sa plaisanterie, disait qu'elle l'emmenait prendre une tasse de thé chez elle, pour régler leur départ, lorsque Bergaz, qui l'écoutait tout en surveillant la porte du coin de l'œil, eut une involontaire exclamation.
—Mondésir! j'en étais sûr!
A la porte, venait d'apparaître un petit homme nerveux et râblé, dont la face ronde, au front bossu, au nez camard, avait toute une rudesse militaire. On aurait dit un sous-officier en bourgeois. Il fouillait la salle, semblait effaré et déçu.
Bergaz, qui désirait rattraper son exclamation, reprit avec aisance:
—Je disais bien que ça sentait la police... Tenez! voici un agent, Mondésir, un gaillard très fort, qui a eu des ennuis au régiment... Le voyez-vous flairer, comme un chien dont le nez est en défaut. Va, va, mon brave, si l'on t'a désigné quelque gibier, tu peux chercher, l'oiseau est parti.
Dehors, lorsque Rosemonde eut décidé Hyacinthe à l'accompagner, ils se hâtèrent de monter en riant dans le coupé qui les attendait, car ils venaient d'apercevoir le landau de Silviane, avec le cocher majestueux, immobile sur le siège, tandis que les trois hommes, Duvillard, Gérard et Dutheil, attendaient toujours, debout au bord du trottoir. Depuis près de vingt minutes, ils étaient là, dans les demi-ténèbres de ce boulevard extérieur, où rôdaient la basse prostitution, les vices immondes des quartiers pauvres. Des ivrognes les avaient bousculés, des ombres de filles les frôlaient, allaient et venaient, chuchotantes, sous les jurons et les coups des souteneurs. Des couples infâmes cherchaient l'obscurité des arbres, s'arrêtaient sur les bancs, gagnaient les coins d'abominable ordure. Et c'était le quartier entier, les maisons borgnes aux alentours, les garnis ignobles, les misérables chambres de débauche, sans vitres à la fenêtre, sans draps au matelas. La nausée de toute la déchéance humaine qui grouille, jusqu'au matin, dans cette boue noire de Paris, les enveloppait, les glaçait, sans que ni le baron, ni les deux autres voulussent quitter la place. Leur espoir entêté les faisait tenir bon, chacun continuait à se promettre qu'il resterait le dernier, et qu'il reconduirait Silviane, et qu'elle serait à lui, trop grise pour se défendre.
Enfin, Duvillard s'impatienta, dit au cocher:
—Jules, allez donc voir pourquoi madame ne revient pas.
—Mais les chevaux, monsieur le baron?
—Soyez tranquille, nous sommes là.
Une petite pluie fine s'était mise à tomber. Et l'attente recommença, s'éternisa de nouveau. Mais une rencontre imprévue les occupa un instant. Il leur sembla qu'une ombre, une maigre femme en jupe noire, les frôlait. Et ils eurent la surprise de reconnaître un prêtre.
—Eh quoi! c'est vous, monsieur l'abbé Froment? s'écria Gérard. A cette heure-ci? dans ce quartier?
Pierre, sans se permettre de s'étonner de les y trouver eux-mêmes, et sans leur demander ce qu'ils y faisaient, expliqua qu'il s'était attardé chez l'abbé Rose, pour visiter avec lui une hospitalité de nuit. Ah! toute l'affreuse misère qui aboutissait là, dans ces dortoirs empestés, dont l'odeur de bétail l'avait fait défaillir! tout ce qui s'anéantissait là de lassitude et de désespoir, en un sommeil écrasé de bêtes tombées sur le sol, pour y cuver l'abomination de vivre! Une promiscuité innommable, l'indigence et la souffrance en tas, des enfants, des hommes, des vieillards, des haillons sordides de mendiants mêlés à des redingotes élimées de pauvres honteux, les épaves du naufrage quotidien de Paris, la fainéantise, et le vice, et la malchance, et l'injustice, que le flot roulait et rejetait, avec les impuretés de l'écume! Certains dormaient assommés, la face morte. D'autres, sur le dos, la bouche ouverte, ronflant, continuaient à clamer la plainte de leur existence. D'autres, sans repos, s'agitaient, luttaient encore dans leur sommeil contre des cauchemars grandis, la fatigue, le froid, la faim, qui prenaient de monstrueuses formes. Et, de ces êtres gisant comme des blessés après une bataille, de cette ambulance de la vie, empoisonnée d'une puanteur de pourriture et de mort, montait une nausée de révolte, la pensée justicière des alcôves heureuses, de la joie des riches qui aimaient ou qui se délassaient à cette heure, dans la toile fine et dans les dentelles.
Vainement, Pierre et l'abbé Rose, parmi les misérables en tas, avaient cherché le grand Vieux, l'ancien menuisier, pour le repêcher du cloaque et l'envoyer, dès le lendemain, à l'Asile des Invalides du travail. Il s'était présenté le soir, mais il n'y avait plus de place; car, chose horrible, cet enfer était encore un lieu d'élection. Et il devait être quelque part, adossé contre une borne, couché derrière une palissade. Désolé, ne pouvant battre les ténèbres louches, le bon abbé Rose était remonté rue Cortot, tandis que Pierre cherchait une voiture, pour rentrer à Neuilly.
La petite pluie fine continuait, devenait glaciale, lorsque le cocher Jules reparut enfin, interrompant le prêtre qui disait au baron et aux deux autres le frisson qu'il avait gardé de sa visite.
—Eh bien! Jules, et madame? demanda Duvillard au cocher, inquiet de le voir seul.
Jules, impassible, respectueux, sans autre ironie que le coin gauche de sa bouche légèrement de travers, répondit de sa voix blanche:
—Madame fait dire qu'elle ne rentrera pas, et elle met sa voiture à la disposition de ces messieurs, si ces messieurs veulent bien que je les reconduise chez eux.
Cette fois, c'était trop, le baron se fâcha. S'être laissé traîner dans ce bouge, l'attendre en espérant profiter de son ivresse, pour voir cette ivresse la jeter au cou d'un Legras, non, non! il en avait assez, elle payerait cher cette abomination. Et il arrêta un fiacre qui passait, il y poussa Gérard en lui disant:
—Vous allez me mettre chez moi.
—Mais puisqu'elle nous laisse la voiture! criait Dutheil, déjà consolé, riant au fond de la bonne histoire. Venez donc, il y a de la place pour trois... Non! vous préférez ce fiacre, à votre aise!
Lui, monta gaillardement, s'en alla, étalé sur les coussins, au trot des deux grands carrossiers, tandis que, dans le vieux fiacre, rudement cahoté, le baron exhalait sa colère, sans que Gérard, noyé d'ombre, l'interrompît d'un seul mot. Elle, qu'il avait comblée, qui lui avait coûté déjà près de deux millions, lui faire cette injure, à lui, lui qui était le maître, qui disposait des fortunes et des hommes! Enfin, elle l'avait voulu, il était délivré, et il respirait fortement, comme un homme qui sort d'un bagne.
Pierre, un instant, regarda s'éloigner les deux voitures. Puis, il fila sous les arbres, pour s'abriter de la pluie, en attendant qu'un autre fiacre passât. Son pauvre être en lutte finissait par se glacer, toute la monstrueuse nuit de Paris y entrait, tout ce qui sanglotait là de débauche et de détresse, la prostitution d'en haut retombée à la prostitution d'en bas. Et de pâles fantômes de filles erraient toujours, en quête de leur pain, lorsqu'une ombre le frôla, lui dit à l'oreille:
—Prévenez votre frère, la police est sur les talons de Salvat, qui peut être arrêté d'une heure à l'autre.
Déjà l'ombre s'effaçait, et Pierre, tressaillant, crut reconnaître, sous un rayon de gaz, la petite face sèche, blême et pincée, de Victor Mathis. En même temps, là-haut, dans la paisible salle à manger de l'abbé Rose, il revit la douce figure de madame Mathis, si triste, si résignée, ne vivant plus que du dernier et tremblant espoir qu'elle mettait en son fils.
III
Dès huit heures, par ce jour férié du jeudi de la mi-carême, lorsque tous les bureaux du vaste hôtel étaient vides, Monferrand, le ministre de l'Intérieur, se trouvait seul dans son cabinet. Un simple huissier gardait sa porte, et deux garçons de service occupaient la première antichambre.
Monferrand, à son réveil, venait d'avoir la plus désagréable des émotions. La Voix du Peuple, qui, la veille, avait repris l'affaire des Chemins de fer africains, en accusant Barroux, l'actuel ministre des Finances, d'avoir touché deux cent mille francs, continuait la campagne, aggravait le scandale, ce matin-là, en publiant la liste depuis si longtemps promise, les trente-deux noms des députés et des sénateurs, qui avaient vendu leurs voix à Hunter, l'homme de Duvillard, le mythique corrupteur, aujourd'hui disparu, évanoui, introuvable. Et Monferrand venait donc de se voir en tête de la liste, porté pour la somme de quatre-vingt mille francs, tandis que Fonsègue y était pour cinquante mille, et que les chiffres tombaient ensuite à dix mille pour Dutheil, à trois mille pour Chaigneux, la voix misérable la moins chère, au milieu de toutes les autres payées de cinq à vingt mille.
Dans l'émoi de Monferrand, il n'entrait ni surprise ni colère. Simplement, il n'aurait pas cru que Sanier poussât la rage du vacarme jusqu'à publier cette liste, cette prétendue page arrachée d'un carnet de Hunter, aux signes hiéroglyphiques incompréhensibles, qu'il aurait fallu discuter, expliquer, pour en tirer la vérité vraie. D'autre part, lui était parfaitement tranquille, n'ayant rien écrit, rien signé, sachant qu'on se tire de tous les mauvais cas avec de l'audace, en n'avouant jamais. Seulement, quel pavé dans la mare parlementaire! Tout de suite, il sentit l'inévitable conséquence, le ministère renversé, balayé par ce nouvel ouragan de délations et de commérages. Heureusement, la Chambre, ce jeudi-là, ne siégeait pas. Mais, dès le lendemain, Mège allait reprendre son interpellation, Vignon et ses amis profiteraient de l'occasion pour donner aux portefeuilles convoités un furieux assaut. Et il se voyait par terre, chassé de ce cabinet, où, depuis huit mois, il prenait ses aises, sans gloriole sotte, heureux uniquement d'être à sa place, en homme de gouvernement, qui se croyait de taille à dompter et à conduire les foules.
Il avait rejeté les journaux d'un geste dédaigneux, il s'était levé en s'étirant, avec un grognement de lion qu'on taquine. Et, maintenant, il marchait de long en large, au travers de la vaste pièce d'un luxe officiel et fané, meublée d'acajou, drapée de damas vert. Les mains derrière le dos, il n'avait point son air paterne, sa bonhomie souriante et un peu commune. Tout le rude lutteur qu'il était, dans sa taille courte, ses épaules larges, apparaissait, crevait son masque épais. Sa bouche sensuelle, son nez gros, ses yeux durs, disaient qu'il était sans scrupule, d'une volonté d'acier, taillé pour les rudes besognes. Qu'allait-il faire? allait-il se laisser entraîner dans le désastre, avec l'honnête et tonitruant Barroux? Peut-être son cas personnel n'était-il pas désespéré. Mais comment lâcher les autres pour gagner la rive? comment se repêcher lui-même, tandis que les autres se noieraient? Grave problème, manœuvre ardue, dont la recherche le bouleversait, dans son furieux besoin de garder le pouvoir.
Il ne trouva rien, il jura contre les accès de vertu de cette grande bête de république, qui rendaient, selon lui, tout gouvernement impossible. Une niaiserie pareille arrêtant un homme de son intelligence et de sa force! Allez donc gouverner les hommes, si l'on vous ôte des mains l'argent, le bâton souverain? Et il en riait amèrement tout seul, tellement la conception d'un pays idyllique, où les grandes entreprises se feraient honnêtement, lui paraissait absurde. Ne sachant que résoudre, il songea tout d'un coup que la sagesse était d'avoir un entretien avec le baron Duvillard, qu'il connaissait depuis longtemps, et qu'il regrettait de ne pas avoir vu plus tôt, pour le pousser à négocier l'achat du silence de Sanier. D'abord, il eut l'idée d'écrire au baron un billet de deux lignes, qu'un garçon de service aurait porté. Puis, dans sa méfiance des documents écrits, il préféra employer le téléphone, qu'il avait fait installer, pour son usage, sur une petite table, près de son bureau.
—C'est bien monsieur le baron Duvillard qui me parle?... Parfait! Oui, c'est moi, le ministre, monsieur Monferrand, et je vous prie de venir tout de suite me voir... Parfait! parfait! je vous attends.
Il se remit à marcher et à chercher. Ce Duvillard était un maître homme, lui aussi, qui lui donnerait sans doute quelque idée. Et il s'enfonçait dans des combinaisons laborieuses, lorsque l'huissier se présenta, en disant que monsieur Gascogne, le chef de la Sûreté, insistait pour parler à monsieur le ministre. Sa première pensée fut qu'on venait de la Préfecture de police, pour avoir son avis sur les mesures d'ordre à prendre, ce jour-là, à l'occasion des deux cortèges, celui des Lavoirs et celui des Etudiants, qui, dès midi, allaient défiler, au milieu de l'écrasement de la foule.
—Faites entrer monsieur Gascogne.
Un homme entra, grand, mince, très brun, ayant l'air d'un ouvrier endimanché. D'aspect froid, connaissant admirablement les dessous de Paris, il était d'esprit net et méthodique. Mais le pli professionnel le gâtait un peu, il aurait eu plus d'intelligence s'il avait cru moins en avoir, et s'il n'avait pas eu la certitude qu'il savait tout.
D'abord, il excusa monsieur le Préfet, qui serait venu certainement lui-même, si une légère indisposition ne l'avait retenu. Il valait peut-être mieux, du reste, que ce fût lui qui renseignât monsieur le ministre sur la grave affaire, qu'il connaissait à fond. Et il dit la grave affaire.
—Je crois bien, monsieur le ministre, que nous tenons enfin l'auteur de l'attentat de la rue Godot-de-Mauroy.
Monferrand, qui écoutait d'un air impatient, se passionna tout d'un coup. Les recherches vaines de la police, les attaques et les plaisanteries des journaux étaient un de ses ennuis quotidiens. Il répondit avec sa bonhomie brutale:
—Ah! tant mieux pour vous, monsieur Gascogne, car vous alliez finir par y laisser votre place... L'homme est arrêté?
—Non, pas encore, monsieur le ministre. Mais il ne peut s'échapper, c'est une affaire de quelques heures.
Et il conta toute l'histoire: comment l'agent Mondésir, averti par un agent secret que l'anarchiste Salvat se trouvait dans un cabaret de Montmartre, s'était présenté trop tard, lorsque l'oiseau venait de s'envoler; puis, le hasard qui l'avait remis en présence de Salvat, arrêté à cent pas du cabaret, guettant de loin; et, dès lors, Salvat filé, dans l'espoir de le prendre au nid, avec ses complices, Salvat suivi de la sorte jusqu'à la porte Maillot, où, brusquement, se sentant traqué sans doute, il s'était mis à galoper, pour se jeter dans le Bois de Boulogne. Il y était depuis deux heures du matin, sous la pluie fine qui n'avait pas cessé de tomber. On avait attendu le jour, afin d'organiser une battue et de lui donner la chasse, comme à une bête que la lassitude doit suffire à livrer. De façon que, d'une minute à l'autre, il allait être pris.
—Je sais, monsieur le ministre, combien vous vous intéressez à cette arrestation, et j'ai eu la pensée d'accourir demander vos ordres. L'agent Mondésir est là-bas, qui mène la battue. Il regrette bien de n'avoir pas cueilli l'homme, boulevard Rochechouart; mais son idée de le filer, tout de même, était excellente; et l'on ne peut que lui reprocher de ne s'être pas méfié du Bois de Boulogne.
Salvat arrêté, ce Salvat dont les journaux étaient pleins depuis trois semaines, c'était là une réussite, un coup dont le retentissement serait énorme. Monferrand écoutait, et au fond de ses gros yeux fixes, derrière son masque lourd de fauve au repos, se lisait tout un travail intérieur, toute une soudaine volonté d'utiliser à son profit l'événement que le hasard lui apportait. Confusément, déjà, un lien s'établissait en lui, entre cette arrestation et l'interpellation de Mège, l'autre affaire, celle des Chemins de fer africains, qui devait le lendemain renverser le ministère. Et une combinaison s'ébauchait: n'était-ce pas son étoile qui lui envoyait ce qu'il cherchait, le moyen de se repêcher dans l'eau trouble de la crise prochaine?
—Mais, dites donc, monsieur Gascogne, êtes-vous bien sûr que ce Salvat soit l'auteur de l'attentat?
—Oh! absolument sûr, monsieur le ministre. Il avouera tout, dans le fiacre, avant d'arriver à la Préfecture.
Pensif, Monferrand s'était de nouveau mis à marcher, et les idées lui venaient, à mesure qu'il parlait, avec une lenteur réfléchie.
—Mes ordres, mon Dieu! mes ordres, c'est d'abord que vous agissiez avec une grande prudence... Oui, n'ameutez pas les promeneurs du Bois. Tâchez que l'arrestation passe inaperçue... Et, si vous obtenez des aveux, gardez-les pour vous, ne les communiquez pas à la presse. Oh! ça, je vous le recommande bien, que les journaux ne soient pas mis dans l'affaire... Enfin, venez me renseigner, moi, et le secret pour tout le monde, le secret absolu!
Gascogne s'inclina, mais Monferrand le retint, pour lui dire que son ami, M. Lehmann, procureur de la république, recevait quotidiennement des lettres d'anarchistes, qui menaçaient de le faire sauter, lui et sa famille; si bien que, malgré son courage, il demandait qu'on fît garder sa maison par des agents en bourgeois. Déjà la Sûreté avait organisé une surveillance pareille, pour la maison habitée par le juge d'instruction Amadieu. Et, si celui-ci était un personnage précieux, Parisien aimable, psychologue et criminaliste distingué, écrivain même à ses heures, le procureur de la république Lehmann l'égalait en mérites de toutes sortes, car il était un de ces magistrats politiques, un de ces Juifs de talent avisé, qui très honnêtement font leur chemin, en se mettant toujours du côté du pouvoir.
—Monsieur le ministre, dit à son tour Gascogne, il y a aussi l'affaire Barthès... Nous attendons, faut-il procéder à l'arrestation, dans cette petite maison de Neuilly?
Un de ces hasards, qui servent parfois les policiers, et qui font croire à leur génie, lui avait révélé le secret refuge de Nicolas Barthès, la petite maison d'un prêtre, l'abbé Pierre Froment. Et, bien que Barthès, depuis que régnait la terreur anarchiste, dans l'affolement de Paris, se trouvât sous le coup d'un mandat d'amener, simplement comme suspect, pouvant avoir eu des rapports avec les révolutionnaires, il n'avait point osé l'arrêter chez ce prêtre, un saint vénéré de tout le quartier, sans avoir un ordre formel. Le ministre, consulté, l'avait approuvé vivement de sa réserve vis-à-vis du clergé, en se chargeant lui-même d'arranger l'affaire.
—Non, monsieur Gascogne, ne bougez pas. Vous savez mon sentiment, ayons les prêtres avec nous, et non contre nous... J'ai fait écrire à monsieur l'abbé Froment, pour qu'il vienne ce matin, un matin où je n'attends personne. Je causerai avec lui, l'affaire ne vous regarde plus.
Et il le congédiait, lorsque l'huissier reparut, en disant que monsieur le président du Conseil était là.
—Barroux!... Ah! fichtre! monsieur Gascogne, sortez par ici, je préfère que personne ne vous rencontre, puisque je vous demande le silence sur l'arrestation de ce Salvat... C'est bien entendu, n'est-ce pas? moi seul dois tout savoir, et téléphonez-moi ici, directement, si quelque incident grave se produisait.
A peine le chef de la Sûreté avait-il disparu, par la porte d'un salon voisin, que l'huissier rouvrit celle de l'antichambre.
—Monsieur le président du Conseil.
Les mains tendues, avec un empressement où la déférence et la cordialité étaient dosées avec justesse, Monferrand s'avança, de son air franc et bonhomme.
—Ah! mon cher président, pourquoi vous êtes-vous dérangé? Je serais allé chez vous, si vous aviez hâte de me voir.
Mais, d'un geste impatient, Barroux rejeta toute préséance.
—Non, non! je faisais aux Champs-Elysées ma promenade à pied quotidienne, j'étais sous l'empire de préoccupations si vives, que j'ai mieux aimé venir tout de suite... Vous pensez bien que nous ne pouvons rester sous le coup de ce qui se passe. Et, en attendant le Conseil de demain matin, où il faudra arrêter un plan de défense, j'ai senti que nous avions à causer ensemble.
Il prit un fauteuil, tandis que Monferrand en roulait un autre, pour s'asseoir devant lui, à contre-jour. Les deux hommes étaient en présence. Et autant Barroux, de dix ans plus âgé, blanc et solennel, gardait la haute prestance du pouvoir, avec sa belle figure rasée, ses favoris neigeux, toute cette attitude de conventionnel romantique, qui essayait de magnifier la simple loyauté d'un bourgeois, un peu sot et bon; autant l'autre, lourd et fin, sous son masque commun, dans son affectation de rondeur et de simplicité, cachait des gouffres ignorés, une âme obscure de jouisseur et de despote, sans pitié ni scrupules.
Très ému au fond, Barroux souffla un instant, le sang à la tête, le cœur battant d'indignation et de colère, au souvenir du flot de basses injures que la Voix du Peuple avait déversé sur lui, le matin encore.
—Voyons, mon cher collègue, il faut en finir, il faut faire cesser cette scandaleuse campagne... D'ailleurs, vous vous doutez bien de ce qui nous attend demain à la Chambre. Maintenant que voilà la fameuse liste publiée, nous allons avoir sur les bras tous les mécontents. Vignon s'agite...
—Ah! vous avez des nouvelles de Vignon? demanda Monferrand, devenu très attentif.
—Sans doute, en passant, je viens de voir une file de fiacres à sa porte. Toutes ses créatures sont en branle depuis hier, et vingt personnes m'ont dit que la bande se partageait déjà les portefeuilles. Car vous vous doutez bien que l'ingénu et farouche Mège va tirer une fois de plus les marrons du feu. Enfin, nous sommes morts, on a la prétention de nous enterrer dans la boue, avant de se disputer nos dépouilles.
Il eut un geste théâtral, le bras tendu, et sa voix sonna éloquemment, comme s'il se trouvait à la tribune. Son émotion était réelle pourtant, des larmes montaient à ses yeux.
—Moi, moi! qui ai donné ma vie entière à la république, qui l'ai fondée, qui l'ai sauvée, me voir ainsi abreuvé d'outrages, être obligé de me défendre contre des accusations abominables! Un prévaricateur, moi! un ministre qui se serait vendu, qui aurait reçu deux cent mille francs de ce Hunter, pour les mettre simplement dans sa poche!... Eh! oui, il a été question de deux cent mille francs entre lui et moi. Mais il faut dire comment et dans quelles conditions. C'est comme vous sans doute, pour les quatre-vingt mille francs qu'il vous aurait remis...
Monferrand l'interrompit, d'une voix nette.
—Il ne m'a pas remis un centime.
Très surpris, l'autre le regarda, mais ne vit que sa grosse tête rude, noyée d'ombre.
—Ah!... Je croyais que vous étiez en relation d'affaires avec lui, et que vous le connaissiez particulièrement.
—Non, j'ai connu Hunter comme tout le monde, je ne savais même pas qu'il était le racoleur du baron Duvillard, pour les Chemins de fer africains, et jamais il n'a été question de cette chose entre nous.
Cela était si invraisemblable, si contraire à tout ce qu'il savait, que Barroux, devant un si évident mensonge, resta un instant effaré. Puis, il se ressaisit d'un geste, laissant les autres à leur cas, pour revenir au sien.
—Oh! moi, il m'a fait plus de dix visites, il m'en a rebattu les oreilles, des Chemins de fer africains. C'était lorsque la Chambre a dû voter l'émission des valeurs à lots... Et, tenez! mon cher, je nous vois encore, dans cette pièce, car vous vous souvenez que j'avais alors l'Intérieur, tandis que vous veniez d'entrer aux Travaux publics. Moi, j'étais assis à ce bureau, tandis que Hunter se trouvait ici même, dans ce fauteuil où je suis. Ce jour-là, il avait désiré me consulter sur l'emploi des sommes considérables que la banque Duvillard voulait consacrer à la publicité; et, devant les gros chiffres mis en regard des journaux monarchistes, je me rappelle que je me fâchais, estimant avec raison que c'était là un argent de ruine contre la république; de sorte que, cédant à ses instances, je dressai moi aussi une liste, disposant des fameux deux cent mille francs pour des journaux républicains, des journaux amis, qui ont touché par mon entremise, c'est vrai... Voilà l'histoire.
Il se leva, se frappa la poitrine du poing, tandis que sa voix se haussait encore.
—Eh bien! j'en ai assez, des calomnies et des mensonges... Cette histoire, je vais demain la conter tout simplement à la Chambre. Ce sera ma seule défense. Un honnête homme ne craint pas la vérité.
A son tour, Monferrand s'était levé, dans un cri, où il se confessait tout entier.
—C'est idiot, jamais on n'avoue, vous ne ferez pas ça!
Mais Barroux s'entêta, superbe.
—Je le ferai. Nous verrons bien si la Chambre, par acclamation, n'absoudra pas un vieux serviteur de la liberté.
—Non! vous tomberez sous les huées, et vous nous entraînerez tous avec vous.
—Qu'importe? nous tomberons, dignement, honnêtement!
Monferrand eut un geste de furieuse colère. Puis, tout d'un coup, il se calma. Une brusque lueur venait de jaillir, dans l'anxieuse confusion, où il se débattait depuis le matin; et tout s'éclairait, le plan encore vague qu'avait fait naître en lui l'arrestation prochaine de Salvat, se complétait, s'élargissait en une combinaison audacieuse. Pourquoi donc aurait-il empêché la chute de ce grand innocent de Barroux? L'unique chose d'importance était de ne pas tomber avec lui, ou du moins de se rattraper. Il se tut, il ne mâcha plus que des mots sourds, où sa révolte semblait s'user. Et, enfin, de son air de bonhomie bourrue:
—Mon Dieu! après tout, vous avez peut-être raison. Il faut être brave. Et, d'ailleurs, mon cher président, vous êtes notre chef, nous vous suivrons.
Les deux hommes s'étaient rassis face à face, et la conversation continua, ils achevèrent de se mettre cordialement d'accord sur l'attitude du ministère, en vue de l'interpellation certaine du lendemain.
Cette nuit-là, le baron Duvillard n'avait guère dormi. Laissé à sa porte par Gérard, il s'était couché violemment, en homme qui veut commander au sommeil, afin d'oublier et de se reprendre. Mais le sommeil n'était point venu, il l'avait cherché pendant de longues heures, brûlé d'insomnie, la chair en feu sous l'affront de Silviane. Comme il l'avait crié, c'était monstrueux, cela! cette fille, enrichie, comblée, le souffletant de cette boue, lui le maître, qui se flattait d'avoir mis Paris et la république dans sa poche, qui disposait des consciences comme un marchand accapare les laines ou les cuirs, pour un coup de Bourse! Et la sourde conscience que Silviane était sa tare vengeresse, sa pourriture, à lui le pourrisseur, achevait de l'exaspérer. Vainement, il voulait chasser cette hantise, se rappeler ses affaires, ses rendez-vous du lendemain, les millions qu'il brassait aux quatre coins du monde, la toute-puissance de l'argent qui mettait entre ses mains le sort des peuples. Toujours, et malgré tout, Silviane renaissait, l'éclaboussait de son vice. Il tâcha de se raccrocher désespérément à la grande affaire qu'il préparait depuis des mois, le fameux Chemin de fer transsaharien, une colossale entreprise qui remuerait les milliards et changerait la face de la terre. Et Silviane reparut encore, le gifla sur les deux joues, de sa petite main trempée dans le ruisseau. Vers la pointe du jour, cependant, il finit par s'assoupir, en refaisant le furieux serment de ne jamais la revoir, de la repousser du pied, même si elle venait se traîner à ses genoux.
Dès sept heures, lorsqu'il se réveilla, brisé, dans la moiteur alanguissante des draps, sa première pensée fut pour elle, il faillit céder à une lâcheté. L'idée l'assaillait de courir s'assurer si elle était rentrée, de la surprendre endormie, et de faire sa paix, et d'en profiter pour la ravoir peut-être. Mais il sauta du lit, alla se tremper d'eau froide, retrouva sa bravoure. C'était une misérable, il se crut cette fois guéri d'elle à jamais. Et la vérité fut qu'il finit par l'oublier, dès qu'il eut ouvert les journaux du matin. La publication de la liste, dans la Voix du Peuple, le bouleversa, car il avait douté jusque-là que Sanier l'eût en sa possession. D'un coup d'œil, il jugea le document, les quelques vérités qu'il contenait, mêlées à l'habituel flot d'imbécillités et de mensonges. Lui, pourtant, cette fois encore, ne se sentit pas atteint: il ne redoutait réellement qu'une chose, l'arrestation de son intermédiaire Hunter, dont le procès aurait pu le mettre en cause. Comme il ne cessait de le répéter, de son air calme et souriant, il n'avait fait que ce que font toutes les maisons de banque, lorsqu'elles lancent une émission, payant la publicité de la presse, employant des courtiers, récompensant les services discrets, rendus à l'affaire. C'était une affaire, et cela, pour lui, disait tout. Du reste, il était beau joueur, il parlait avec un mépris indigné d'un banquier qui, dans un récent scandale, affolé, acculé, ruiné par le chantage, avait cru finir les choses en se tuant, un drame pitoyable, une mare de boue et de sang, d'où le scandale avait repoussé monstrueusement, en une pullulante et indestructible végétation. Non, non! on restait debout, on luttait jusqu'à la dernière énergie, jusqu'au dernier écu.
Vers neuf heures, un tintement l'appela au téléphone particulier, posé sur son bureau. Et sa folie le reprit, l'idée le traversa que ce devait être Silviane. Souvent, elle s'amusait ainsi à le déranger, au milieu des plus graves préoccupations. Elle venait de rentrer, elle comprenait qu'elle était allée trop loin, et voulait son pardon. Puis, lorsqu'il entendit que c'était Monferrand qui le demandait au ministère, il eut le léger frisson d'un homme sauvé encore du gouffre qu'il côtoie. Vivement, il demanda son chapeau, sa canne, désireux de marcher, de réfléchir au grand air. Et, de nouveau, il fut tout aux complications de l'affaire scandaleuse qui allait émotionner le parlement et Paris entier. Se tuer, ah! non, c'était sot et lâche. La terreur pouvait souffler, il se sentait d'âme ferme, de volonté supérieure aux événements, résolu à se défendre en maître qui entend ne rien lâcher de sa puissance.
Cette terreur, dès que Duvillard entra dans les antichambres du ministère, il la sentit qui soufflait en tempête. La Voix du Peuple, avec sa terrible liste, avait glacé les cœurs des coupables, et tous pâlissaient, tous accouraient, éperdus, en sentant le sol qui croulait sous eux. Le premier qu'il aperçut fut Dutheil, fiévreux, mâchant ses fines moustaches, la face tirée par un tic, dans son effort de sourire quand même. Il le gronda d'être là, c'était une faute de venir ainsi aux nouvelles, l'air effaré. Et l'autre, ragaillardi déjà par cette rude parole, se défendait, jurait qu'il n'avait pas même lu l'article de Sanier, qu'il était monté simplement pour recommander au ministre une dame de ses amies. Le baron se chargea de son affaire, le renvoya, en lui souhaitant une bonne mi-carême. Mais celui surtout qui lui fit pitié, ce fut Chaigneux, le corps vacillant, comme plié par le poids de sa longue tête chevaline, et si malpropre, si en détresse, qu'on aurait dit un vieux pauvre. Quand il reconnut le banquier, il se précipita, vint le saluer avec un empressement obséquieux.
—Ah! monsieur le baron, faut-il que les hommes soient méchants! C'est ma mort, on m'assassine, et que deviendra ma femme, que deviendront mes trois filles, dont je suis l'unique soutien?
Il avait mis dans cette lamentation toute son histoire de triste sire, victime de la politique, ayant eu la folie de quitter Arras et son étude d'avoué pour triompher à Paris avec ses quatre femmes, comme il disait, la mère et les trois filles, dont il n'avait plus été dès lors que le domestique honteux, effaré par ses continuels échecs de médiocre. Député honnête, ah! grand Dieu! il aurait bien voulu l'être; mais n'était-il pas le besogneux éternel, toujours en quête d'un billet de cent francs, le député forcément à vendre? et piteux, et tellement bousculé par ses quatre femmes, qu'il aurait ramassé pour elles de l'argent n'importe où, dans n'importe quoi.
—Imaginez-vous, monsieur le baron, que j'ai enfin trouvé un mari pour mon aînée. C'est la première chance qui m'arrive, elles ne seront plus que trois à la maison... Seulement, vous comprenez la désastreuse impression, sur la famille du jeune homme, d'un article comme celui de ce matin. Et je suis accouru chez monsieur le ministre, pour le supplier d'accorder une place de secrétaire à mon futur gendre... Cette place, que j'ai promise, peut encore tout arranger.
Il était si minable, il parlait d'une voix si éplorée, que Duvillard eut l'idée d'une de ces bonnes actions, qu'il savait risquer à propos, et dans lesquelles il plaçait sa protection et son argent à gros intérêts. Il est toujours excellent d'avoir à soi de ces créatures malchanceuses dont on se fait, pour un morceau de pain, des valets et des complices. Aussi le renvoya-t-il, en se chargeant de son affaire, ainsi qu'il s'était chargé de celle de Dutheil. Et il ajouta qu'il l'attendrait le lendemain, pour causer, pour l'aider, puisqu'il mariait une de ses filles.
Chaigneux, flairant un prêt, s'effondra en remerciements.
—Ah! monsieur le baron, ma vie sera trop courte pour acquitter une telle dette de reconnaissance.
Comme Duvillard se retournait, il eut la surprise d'apercevoir, dans un coin de l'antichambre, l'abbé Froment qui attendait. Celui-là, pourtant, n'était pas de la charrette des suspects, bien que, lui aussi, parût cacher une anxiété profonde, en affectant de lire un journal. Le baron s'avança, serra la main du prêtre, causa cordialement. Et Pierre lui conta qu'il avait reçu une lettre, le priant de se présenter chez le ministre: il ignorait pourquoi, il se disait très surpris, souriant, ne voulant pas montrer son inquiétude. Depuis un quart d'heure, il attendait. Pourvu qu'on ne l'oubliât pas, dans cette antichambre!
L'huissier parut, s'empressa.
—Monsieur le ministre vous attend, monsieur le baron. Il est en ce moment avec monsieur le président du Conseil; mais, dès que monsieur le président s'en ira, j'ai ordre de vous introduire, monsieur le baron.
Presque aussitôt, Barroux sortit; et, comme Duvillard allait entrer, il le reconnut, le retint. Amèrement, il parla de l'affaire, en homme indigné, sous le coup de la calomnie. Est-ce que lui, Duvillard, n'en témoignerait pas à l'occasion, que lui, Barroux, n'avait jamais touché directement un centime? Il oubliait qu'il parlait à un banquier, qu'il était lui-même ministre des Finances, pour dire tout son dégoût de l'argent. Ah! les affaires, quelle eau trouble, empoisonnée et salissante! Mais il répétait qu'il souffletterait les insulteurs, et que la vérité suffirait.
Duvillard l'écoutait, le regardait. Et la pensée de Silviane, tout d'un coup, rentrait en lui, le hantait, sans qu'il fît même un effort pour la chasser. Il songeait que, si Barroux l'avait bien voulu, lorsqu'il l'avait prié d'agir, Silviane serait maintenant à la Comédie, et que certainement la déplorable aventure de la veille n'aurait pas eu lieu; car il commençait à se reconnaître coupable, jamais Silviane ne l'aurait lâché salement, s'il avait contenté son caprice.
—Vous savez, je vous en veux, dit-il en interrompant le ministre.
Etonné, l'autre à son tour le regarda.
—Comment, vous m'en voulez! De quoi donc?
—Mais de ce que vous ne m'avez pas aidé, vous savez bien, pour cette amie à moi, qui désire débuter dans Polyeucte.
Barroux sourit, condescendant, aimable.
—Ah! oui, Silviane d'Aulnay! Mais, mon cher ami, c'est Taboureau qui s'est mis en travers. Il a les Beaux-Arts, la question ne regardait que lui. Et je n'y pouvais rien, ce parfait honnête homme, qui nous est tombé d'une Faculté de province, est plein de scrupules... Moi, je suis un vieux Parisien, je comprends tout, j'aurais été enchanté de vous être agréable.
Devant cette résistance nouvelle à son plaisir, Duvillard se reprit de passion, eut le besoin immédiat d'obtenir ce qu'on lui refusait.
—Taboureau, Taboureau, un joli poids mort dont vous vous êtes encombré là! Honnête, est-ce que tout le monde ne l'est pas?... Voyons, mon cher ministre, il en est temps encore, faites nommer Silviane, ça vous portera bonheur pour demain.
Cette fois, Barroux éclata franchement de rire.
—Non, non! je ne puis lâcher Taboureau en ce moment... On s'en amuserait trop. Un ministère perdu ou sauvé, sur la question Silviane!
Il avait tendu la main, pour prendre congé. Le baron la serra, le retint un instant encore, en lui disant, très grave, un peu pâle:
—Vous avez tort de rire, mon cher ministre. Des ministères sont tombés ou se sont remis debout pour moins que ça... Si vous tombez demain, je souhaite que vous ne le regrettiez jamais.
Et il le regarda s'éloigner, blessé au cœur de son air de plaisanterie, exaspéré par l'idée que quelque chose lui était décidément impossible. Certes, ce n'était pas dans l'espoir de se remettre avec Silviane, mais il se jurait de tout bouleverser, s'il le fallait, pour lui envoyer son traité signé, par simple vengeance, comme un soufflet, oui! un soufflet. Cette minute venait d'être décisive.
A cet instant, Duvillard, dont les yeux accompagnaient Barroux, fut surpris de voir Fonsègue, qui arrivait, manœuvrer de façon à n'être pas aperçu par le ministre. Il y réussit, il entra dans l'antichambre, les yeux troubles, toute sa petite personne, si vive et si spirituelle d'habitude, éperdue. C'était le vent de terreur qui continuait à souffler et qui l'apportait.
—Vous n'avez donc pas vu votre ami Barroux? demanda le baron, intrigué.
—Barroux? non!
Et ce tranquille mensonge suffisait à tout confesser. Il se tutoyait avec Barroux, il le soutenait dans son journal depuis dix ans, de mêmes idées, de même religion politique que lui. Mais, sous la menace de la débâcle, il devait sentir, avec son flair merveilleux, qu'il lui fallait changer d'amitié, s'il ne voulait, lui aussi, rester sous les décombres. Il n'avait pas mis de longues années de prudence, de diplomatique vertu, à fonder le plus digne et le plus respecté des journaux, pour le laisser ainsi compromettre par la maladresse d'un honnête homme.
—Je vous croyais fâché avec Monferrand, reprit Duvillard. Que venez-vous donc faire ici?
—Oh! mon cher baron, le directeur d'un grand journal n'est fâché avec personne. Il est au service du pays.
Malgré l'émoi personnel où il était, Duvillard ne put s'empêcher de sourire.
—Vous avez raison. Et puis, Monferrand est un homme vraiment fort, qu'on peut soutenir sans crainte.
Cette fois, Fonsègue se demanda si son angoisse se voyait. Lui, si beau joueur, toujours maître de son jeu, venait d'être terrifié par l'article de la Voix du Peuple. Pour la première fois de sa vie, il avait commis une faute, il se sentait à la merci d'une délation, ayant eu l'impardonnable imprudence d'écrire un billet de trois lignes. Les cinquante mille francs, que Barroux lui avait fait remettre, pour son journal, sur les deux cent mille destinés à la presse, ne l'inquiétaient pas. Mais il tremblait qu'on ne découvrît l'autre affaire, une somme reçue en cadeau. Il ne retrouva un peu de sang-froid que sous le regard clair du baron. C'était imbécile de ne plus savoir mentir et d'avouer par sa seule attitude.
L'huissier s'était approché.
—Je rappelle à monsieur le baron que monsieur le ministre l'attend.
Resté seul avec l'abbé Froment, Fonsègue, dès qu'il l'aperçut, alla s'asseoir près de lui, en s'étonnant à son tour de le trouver là. Pierre répéta qu'il avait reçu une sorte de lettre de convocation, sans qu'il pût deviner ce que le ministre avait à lui dire. Et il laissa percer encore son impatience de savoir, le léger frisson qui agitait ses doigts. Mais il fallait bien attendre, puisque de si graves affaires se débattaient.
Tout de suite, en voyant entrer Duvillard, Monferrand s'était avancé, les mains tendues. Lui, l'air très calme toujours, sous le vent de terreur, gardait son air bonhomme et souriant.
—Hein? quelle histoire, mon cher baron!
—C'est idiot! déclara nettement celui-ci, avec un haussement d'épaules.
Et il s'assit sur le fauteuil que Barroux venait de quitter, tandis que le ministre reprenait sa place, en face de lui. Tous deux étaient faits pour s'entendre, et ils eurent les mêmes gestes désespérés, les mêmes plaintes furieuses, en déclarant que le gouvernement, pas plus que les affaires, n'étaient désormais possibles, si l'on exigeait des hommes la vertu qu'ils n'avaient pas. Est-ce que, dans tous les temps, sous tous les régimes, lorsqu'on attendait un vote des Chambres, à propos de quelque grande entreprise, la tactique naturelle, légitime, n'était pas de faire le nécessaire pour l'obtenir? Il fallait bien se ménager des influences, se gagner des sympathies, s'assurer des voix enfin! Or, tout se payait, les hommes comme le reste, les uns avec de bonnes paroles, les autres avec des faveurs ou de l'argent, des cadeaux plus ou moins déguisés. Et, en admettant qu'on fût allé un peu loin dans les achats, que certains maquignonnages eussent manqué de prudence, est-ce que c'était sage de faire un tel bruit, est-ce qu'un pouvoir fort n'aurait pas commencé par étouffer le scandale, par patriotisme, par simple propreté même?
—Mais évidemment! mais vous avez mille fois raison! criait Monferrand. Ah! si j'étais le maître, vous verriez le bel enterrement de première classe!
Puis, comme Duvillard le regardait fixement, frappé par ce dernier mot, il reprit, avec son sourire:
—Par malheur, je ne suis pas le maître, et c'est pour causer un peu avec vous de la situation que je me suis permis de vous déranger... Barroux, qui sort d'ici, m'a paru dans une disposition d'esprit fâcheuse.
—Oui, je viens de le rencontrer, il a des idées si singulières parfois...
Et le baron s'interrompit, pour dire:
—Vous savez que Fonsègue est là, dans l'antichambre. Puisqu'il veut faire sa paix, envoyez-le donc chercher. Il ne sera pas de trop, il est homme de bon conseil, et souvent son journal suffit à donner la victoire.
—Comment, Fonsègue est là! cria Monferrand. Je ne demande pas mieux que de lui serrer la main. De vieilles histoires qui ne regardent personne! Ah! grand Dieu! si vous saviez combien je manque de rancune!
Lorsque l'huissier eut introduit Fonsègue, la réconciliation eut lieu tout simplement. Ils s'étaient connus au collège, dans leur Corrèze natale, et ils ne se parlaient plus depuis dix ans, à la suite d'une abominable histoire, dont personne ne savait au juste les détails. Mais il est des heures où il faut bien enterrer les cadavres, lorsqu'on est forcé de déblayer le champ, pour une bataille nouvelle.
—Tu es gentil de revenir le premier. Alors, c'est fini, tu ne m'en veux plus?
—Eh! non! A quoi bon se dévorer, lorsqu'on aurait tout intérêt à s'entendre?
Sans autre explication, on en vint à la grande affaire, la conférence commença. Et, lorsque Monferrand eut dit la volonté de Barroux d'avouer, d'expliquer sa conduite, les deux autres se récrièrent. C'était la chute certaine, on saurait bien l'en empêcher, il ne ferait pas une pareille sottise. Ensuite, on discuta tous les moyens imaginables de sauver le ministère en péril, car ce devait être là l'unique désir de Monferrand. Et lui-même affectait de chercher avec passion le moyen de tirer d'embarras ses collègues et lui-même, bien qu'il gardât, aux coins des lèvres, un mince sourire. Enfin, il sembla vaincu, il ne chercha plus.
—Allez, le ministère est par terre!
Les deux autres se regardèrent, anxieux de confier au hasard du prochain cabinet l'affaire des Chemins de fer africains. Un cabinet Vignon se piquerait sans doute d'honnêteté.
—Alors, quoi? que faisons-nous?
Mais, à ce moment, la sonnerie du téléphone tinta, et Monferrand se rendit à cet appel.
—Vous permettez?
Pendant un instant, il écouta, il parla, dans l'appareil, sans que ses réponses, ses questions brèves pussent rien indiquer de la communication qui lui était faite. C'était le chef de la Sûreté qui, pour tenir sa promesse, lui téléphonait que l'homme venait d'être retrouvé, dans le Bois de Boulogne, et que la chasse allait être menée rudement.
—Parfait! et n'oubliez pas mes ordres!
Puis, Monferrand, dont le plan, peu à peu élargi, se fixait enfin, dans la certitude de l'arrestation de Salvat, revint au milieu de la vaste pièce, marcha lentement, en disant avec sa familiarité coutumière:
—Que voulez-vous? mes bons amis, il faudrait que je fusse le maître. Ah! si j'étais le maître!... Une commission d'enquête, oui! c'est l'enterrement de première classe, pour ces grosses affaires-là, si pleines d'abominations. Moi, je n'avouerais rien et je ferais nommer une commission d'enquête. Vous verriez, dès lors, comme l'effroyable orage s'en irait en douceur.
Duvillard et Fonsègue s'égayèrent. Mais le second surtout devina presque, grâce à sa profonde connaissance du personnage.
—Ecoute donc! si le ministère est par terre, il ne s'ensuit pas que tu y sois avec lui. Un ministère se raccommode, lorsque les morceaux en sont bons.
Monferrand, inquiet d'avoir été deviné, se débattit.
—Ah! non, non, mon cher, je ne joue pas ce jeu-là. On est tous solidaires, que diable!
—Solidaires, allons donc! pas avec les naïfs qui se noient exprès! Car enfin, si nous avons besoin de toi, nous autres, il nous est bien permis de te sauver malgré toi... N'est-ce pas? mon cher baron.
Et, comme Monferrand se rasseyait, ne protestant plus, attendant, Duvillard, de nouveau à sa passion, repris de colère au souvenir du refus de Barroux, s'écria, en se levant à son tour:
—Mais certainement! Si le ministère est condamné, qu'il tombe donc!... Que voulez-vous tirer d'un ministère où il y a un Taboureau? Voilà un vieux professeur usé, sans prestige, qui nous arrive de Grenoble, qui n'a jamais mis les pieds dans un théâtre, et à qui l'on confie les théâtres. Naturellement, il a fait bêtises sur bêtises.
Monferrand, très au courant de la question Silviane, resta grave, s'amusa un instant à exciter le baron.
—Taboureau est un universitaire un peu terne, un peu démodé, mais qui se trouvait tout indiqué pour l'Instruction publique, où il est chez lui.
—Laissez-moi donc tranquille, mon cher! Voyons, vous êtes plus intelligent que ça, vous n'allez pas défendre Taboureau, comme Barroux... C'est vrai, je tiens beaucoup à ce que Silviane débute. Elle est très gentille au fond, et elle a énormément de talent. Eh bien! vous, est-ce que vous vous mettriez en travers?
—Moi? Ah! grand Dieu, non! Une jolie fille sur la scène, ça ferait quand même plaisir à tout le monde, j'en suis sûr... Seulement, il faudrait avoir à l'Instruction un homme qui pense comme moi.
Son mince sourire avait reparu. Ce n'était vraiment pas cher, de s'assurer Duvillard et la toute-puissance de ses millions, en faisant débuter cette fille. Il se tourna vers Fonsègue, comme pour le consulter. Celui-ci, sérieusement, sentant la haute importance de l'affaire, cherchait, réfléchissait.
—A l'Instruction, un sénateur serait excellent... C'est que je ne vois personne, absolument personne, dans les conditions requises. Un esprit libre, parisien, dont la présence à la tête de l'Université n'étonnerait pourtant pas trop... Il y a bien Dauvergne.
Surpris, Monferrand s'exclama.
—Qui ça, Dauvergne?... Ah! oui, Dauvergne, le sénateur de Dijon... Mais il ignore tout de l'Université, il n'a pas la moindre aptitude.
—Dame! reprit Fonsègue, je cherche... Dauvergne est bien de sa personne, grand, blond, décoratif. Et puis, vous savez qu'il est immensément riche, qu'il a une jeune femme délicieuse, ce qui ne gâte rien, et qu'il donne de vraies fêtes, dans son appartement du boulevard Saint-Germain.
Lui-même n'avait risqué d'abord le nom qu'en hésitant. Mais, peu à peu, son choix lui apparaissait comme une vraie trouvaille.
—Attendez donc! je me souviens que Dauvergne, dans sa jeunesse, a fait jouer à Dijon une pièce, un acte en vers. Et c'est une ville littéraire que Dijon, ça lui donne tout de suite un petit parfum de belles-lettres. Sans compter que, depuis vingt ans, il n'y a pas remis les pieds et qu'il est un Parisien déterminé, répandu dans tous les mondes... Dauvergne fera tout ce qu'on voudra. Je vous dis que c'est notre homme.
Duvillard déclara qu'il le connaissait et qu'il le trouvait très bien. D'ailleurs, lui ou un autre!
—Dauvergne, Dauvergne, répétait Monferrand. Mon Dieu, oui! après tout. Il fera peut-être un très bon ministre. Va pour Dauvergne.
Puis, tout d'un coup, il éclata d'un gros rire.
—Alors, voilà que nous refaisons le cabinet pour que cette aimable dame entre à la Comédie! Le cabinet Silviane... Voyons, et les autres portefeuilles?
Il plaisantait, sachant que la gaieté hâte souvent les solutions difficiles. Et, en effet, ils continuèrent à régler avec enjouement les détails de ce qu'il y aurait à faire, si le ministère était battu le lendemain. Sans qu'ils eussent dit nettement la chose, le plan était de laisser tomber Barroux, de l'y aider même, puis de s'employer à repêcher Monferrand dans l'eau trouble. Ce dernier, vis-à-vis des deux autres, se liait, ayant besoin d'eux, de la souveraineté financière du baron, surtout de la campagne que le directeur du Globe pouvait faire en sa faveur; de même que ceux-ci, en dehors de la question Silviane, avaient besoin de lui, de l'homme de gouvernement à la forte poigne, qui promettait d'enterrer le scandale des Chemins de fer africains, en faisant nommer une commission d'enquête dont il tiendrait les fils. Et l'entente fut bientôt complète entre les trois hommes, car rien ne rapproche plus étroitement qu'un intérêt commun, la peur et le besoin qu'on a les uns des autres. Aussi, lorsque Duvillard parla de l'affaire de Dutheil, de la jeune dame que ce dernier recommandait, le ministre déclara que c'était chose faite. Un bien gentil garçon, Dutheil, comme il en faudrait beaucoup! Il fut aussi convenu que le futur gendre de Chaigneux aurait sa place. Ce pauvre Chaigneux, si dévoué, toujours prêt à se charger d'une commission, et qui avait la vie si dure avec ses quatre femmes!
—Eh bien, c'est entendu!
—C'est entendu!
—C'est entendu!
Et Monferrand, Duvillard et Fonsègue se serrèrent vigoureusement la main.
Puis, comme le premier accompagnait les deux autres jusqu'à la porte, il aperçut, dans l'antichambre, un prélat, à la soutane fine, bordée de violet, qui causait debout avec un prêtre.
Le ministre tout de suite s'empressa, l'air désolé.
—Ah! monseigneur Martha, vous attendiez!... Entrez, entrez vite.
Mais, avec une parfaite urbanité, l'évêque n'en voulut rien faire.
—Non, non, monsieur l'abbé Froment était là avant moi. Veuillez le recevoir.
Il fallut que Monferrand cédât, fît entrer le prêtre, et ce ne fut pas long. Lui qui usait d'une diplomatique réserve, dès qu'il se trouvait devant un membre du clergé, lâcha tout d'un paquet l'affaire de Barthès. Pierre, depuis deux heures qu'il attendait, venait de passer par les angoisses les plus vives, car la seule explication naturelle à la lettre reçue était qu'on avait découvert chez lui la présence de son frère. Qu'allait-il se passer? Et, lorsqu'il entendit le ministre ne lui parler que de Barthès, lui expliquer que le gouvernement aimait mieux savoir Barthès en fuite que d'être forcé de l'envoyer une fois de plus en prison, il resta un instant déconcerté, ne comprenant pas. Comment la police, qui avait su trouver le légendaire conspirateur dans la petite maison de Neuilly, semblait-elle y totalement ignorer celle de Guillaume? C'était là le génie plein de trous des grands policiers.
—Alors, monsieur le ministre, que désirez-vous de moi? Je ne comprends pas très bien.
—Mon Dieu! monsieur l'abbé, je laisse tout ceci à votre prudence. Dans quarante-huit heures, si cet homme était encore chez vous, nous serions obligés de l'arrêter, ce qui serait pour nous un chagrin, car nous n'ignorons pas que votre demeure est l'asile de toutes les vertus... Conseillez-lui donc de quitter la France. Il ne sera pas inquiété.
Et, vivement, Monferrand ramena Pierre dans l'antichambre. Puis, souriant, courbé en deux:
—Monseigneur, je suis tout à vous... Entrez, entrez, je vous prie.
Le prélat, qui causait gaiement avec Duvillard et Fonsègue, leur serra la main, serra également celle de Pierre. Il était, ce matin-là, d'une bonne grâce infinie, dans son désir de s'attacher tous les cœurs. Ses yeux noirs et vifs souriaient, son beau visage aux lignes correctes et fermes n'était que caresse. Et il entra dans le cabinet du ministre avec grâce, sans hâte, de son air aisé de conquête.
Maintenant, dans le ministère désert, il n'y avait plus que Monferrand et monseigneur Martha, enfermés, causant sans fin. On avait cru que le prélat ambitionnait la députation. Mais il jouait un rôle plus utile, plus souverain, à gouverner dans l'ombre, à être l'âme directrice de la politique du Vatican en France. La France ne restait-elle pas la Fille aînée de l'Eglise, la seule grande nation qui pourrait un jour rendre à la papauté sa toute-puissance? Il avait accepté la république, il prêchait le ralliement, il passait pour être, à la Chambre, l'inspirateur du nouveau groupe catholique. Et Monferrand, frappé des progrès de l'esprit nouveau, de cette réaction du mysticisme, qui se flattait d'enterrer la science, était plein d'amabilités, en homme à la forte poigne, utilisant, pour sa victoire, toutes les forces qui s'offraient.