—Ah! monsieur Froment, reprit la malheureuse, Salvat avait bien raison de dire que vous étiez un brave homme... Et vous le savez aussi, que lui n'est pas un méchant, puisque vous l'avez employé pendant quelques jours... Maintenant qu'il est en prison, tout le monde parle de lui comme d'un bandit, et ça me fend le cœur.
Puis, se tournant vers madame Mathis, qui avait continué de coudre, effacée et discrète, de l'air d'une honnête bourgeoise que toutes ces choses ne devaient point regarder:
—Je vous connais, madame, et je connais surtout votre fils, monsieur Victor, qui est venu souvent causer chez nous... N'ayez pas peur, ce n'est pas moi qui le dirai, car je ne compromettrai jamais personne. Mais, si monsieur Victor pouvait parler, il n'y a que lui qui expliquerait bien les idées de Salvat.
Stupéfaite, madame Mathis la regardait. Dans son ignorance de la vraie existence et des vraies pensées de son fils, elle restait saisie, confusément terrifiée, à l'idée d'un lien possible entre lui et de telles gens. D'ailleurs, elle n'en voulut rien croire.
—Oh! vous devez vous tromper... Victor m'a dit qu'il ne venait presque jamais plus à Montmartre, toujours en voyage pour du travail.
Au son inquiet et frémissant de la voix, madame Théodore comprit qu'elle n'aurait pas dû mêler ainsi cette dame à ses tristes affaires; et, tout de suite, humblement, elle s'effaça.
—Je vous demande pardon, madame, je ne croyais pas vous blesser. Peut-être bien que je me trompe.
Doucement, madame Mathis s'était remise à coudre, comme si elle se fût hâtée de rentrer dans sa solitude, dans le coin de misère décente, où, seule, ignorée, elle mangeait à peine du pain. Ah! son cher fils adoré, il avait beau la négliger beaucoup, elle n'espérait plus qu'en lui, il restait son dernier rêve, toutes sortes de bonheurs dont il la comblerait un jour!
Mère-Grand redescendit, chargée d'un paquet de hardes et de linge, et ce fut avec des remerciements sans fin que madame Théodore et la petite Céline se retirèrent. Longtemps après leur départ, Guillaume se promena de long en large, ne pouvant se remettre au travail, muet, le front barré de rides.
Le lendemain, lorsque Pierre revint, toujours hésitant et torturé, il eut la surprise d'assister à une visite d'une autre sorte. Un coup de vent entra, des jupes volantes, des rires en fusée, et c'était la petite princesse Rosemonde, que le jeune Hyacinthe Duvillard, correct et froid, suivait.
—C'est moi, cher maître, je vous avais promis ma visite, en élève que votre génie passionne... Et voici notre jeune ami, qui a bien voulu m'amener, dès notre retour de Norvège, car ma première visite est pour vous.
Elle se tournait, saluait à l'aise, très gracieusement, Pierre et Marie, François et Antoine, qui se trouvaient là.
—Oh! la Norvège, cher maître, vous n'avez pas idée d'une telle virginité! Nous devrions tous aller boire à cette source neuve d'idéal, nous en reviendrions tous purifiés, rajeunis, capables des grands renoncements.
La vérité était qu'elle y avait passé des jours mortels, sans parvenir à se mettre au régime lacté que lui imposait son jeune amant. Ce voyage de leurs noces, non plus dans la chaude Italie, mais au pays des glaces et des neiges, était sans doute d'une élégance rare, qui disait bien la distinction de leur amour, exempt de toute matérialité grossière. Leur âme seule était du voyage, et ils ne devaient y connaître que des baisers d'âme. Le malheur fut, une nuit, dans un hôtel, comme il s'obstinait à la traiter en fiction, en pur lis symbolique, qu'elle s'exaspéra au point de prendre une cravache et de le cingler, à tour de bras. Lui-même eut la faiblesse de se fâcher, de la battre comme plâtre. De sorte qu'ils tombèrent ensuite dans les bras l'un de l'autre et qu'ils succombèrent, se possédèrent, comme des gens du commun. Au réveil, elle trouva médiocre cette sensation qu'elle était venue chercher si loin, tandis que lui ne l'excusa pas d'avoir si bassement dénoué une aventure dont il avait espéré quelque intellectualité. A quoi bon venir polluer le Nord vierge et divin, quand une ville déjà souillée de France aurait suffi? Et, dès le lendemain, n'étant plus assez purs, ne se sentant plus en communion avec les cygnes, sur les lacs du rêve, ils reprirent le bateau.
Brusquement, elle s'interrompit dans son extase pâmée au sujet de la Norvège, car il était inutile de confesser à tous leur échec lamentable. Et elle s'écria:
—A propos, vous savez ce qui m'attendait, à mon retour. J'ai trouvé mon hôtel dévalisé, oh! complètement. Un saccage dont vous n'avez pas l'idée, et une saleté immonde!... Tout de suite nous avons reconnu la signature, nous avons pensé aux petits amis de Bergaz.
Guillaume, la veille, avait lu qu'une bande de jeunes anarchistes s'était introduite, en fracturant la baie d'un sous-sol, dans le petit hôtel de la princesse de Harth, laissé désert, sans un serviteur, sans un gardien. Les aimables bandits ne s'étaient pas contentés de tout déménager, jusqu'aux gros meubles, mais ils avaient dû vivre là deux jours et deux nuits, buvant les vins de la cave, festoyant avec des provisions apportées du dehors, souillant les pièces, laissant des traces ignobles de leur passage. Et Rosemonde, quand elle était rentrée là dedans, plus émerveillée que fâchée de l'aventure, s'était tout de suite souvenue de la soirée passée au Cabinet des Horreurs avec Bergaz et ses deux tendresses, Rossi et Sanfaute, qui avaient su d'elle-même son départ pour la Norvège. Ceux-ci, en effet, venaient d'être arrêtés; mais Bergaz était en fuite. Elle ne s'étonnait pas trop, avertie déjà, n'ignorant pas que, parmi le monde très mêlé qu'elle recevait, en passionnée d'étrangetés internationales, se trouvaient de terribles messieurs. Janzen lui avait confié certaines histoires malpropres qu'on attribuait à Bergaz et à sa bande. Cette fois, il n'hésitait pas, il racontait tout haut que Bergaz, après Raphanel, s'était vendu à la police, et que le coup partait de celle-ci, désireuse de salir à jamais l'anarchie, par ce vol retentissant, accompli au milieu de telles ordures. Et la preuve n'en était-elle pas dans ce fait que la police l'avait laissé fuir?
—J'ai cru, dit Guillaume, que les journaux exagéraient... En ce moment, pour aggraver le cas de ce malheureux Salvat, ils inventent tant d'abominations!
—Oh! non, reprit gaiement Rosemonde, ils n'ont pu tout dire, c'était trop sale... J'en ai été quitte pour descendre à l'hôtel. J'y suis beaucoup mieux, ça commençait à m'ennuyer d'être chez moi... N'importe, l'anarchie n'est guère propre, je n'ose plus dire que j'en suis.
Elle riait, et elle sauta brusquement à un autre caprice, elle voulut que le maître lui parlât de ses derniers travaux, sans doute pour prouver qu'elle était capable de le comprendre. Mais l'histoire de Bergaz l'avait rendu soucieux, il se renferma dans des généralités, en ne se montrant plus que d'une politesse assez froide.
Pendant ce temps, Hyacinthe renouvelait connaissance avec François et Antoine, qu'il avait eus pour condisciples au lycée Condorcet. Il n'était venu avec la princesse qu'à contre-cœur, inquiet de la corvée; et il cédait uniquement à la sourde peur qu'il avait d'elle, depuis qu'elle le battait. Cette petite maison d'un chimiste réprouvé l'emplissait de dédain. Il crut devoir exagérer encore sa supériorité, devant d'anciens camarades qu'il retrouvait dans la basse ornière commune, au travail comme tout le monde.
—Ah! c'est vrai, dit-il à François en train de prendre des notes dans un livre, tu es entré à l'Ecole Normale, tu prépares un examen, je crois... Moi, que veux-tu? l'idée d'un collier quelconque me fait horreur. Je deviens stupide, dès qu'il s'agit d'un examen, d'un concours. L'infini est la seule route possible... Et puis, la science, entre nous, quelle duperie, quel rétrécissement de l'horizon! Autant vaut-il rester le petit enfant dont les yeux s'ouvrent sur l'invisible. Il en sait davantage.
François, ironique parfois, se plut à lui donner raison.
—Sans doute, sans doute. Mais il faut des dispositions naturelles pour rester le petit enfant... Moi, malheureusement, j'ai la misère d'être dévoré par le besoin de savoir. C'est déplorable, je passe mes jours à me casser la tête sur des livres... Oh! je n'en saurai jamais beaucoup, c'est certain; et voilà peut-être la raison pour laquelle je m'efforce d'en savoir toujours davantage... Accorde-moi que le travail est, comme la paresse, une façon de passer la vie, ah! moins élégante sûrement, car tu dois professer qu'il est moins esthétique.
—Moins esthétique, c'est cela même, reprit Hyacinthe. La beauté n'est jamais que dans l'inexprimé, toute vie qui se réalise tombe à l'abjection.
Cependant, si simple qu'il fût sous l'énormité géniale de ses prétentions, il dut sentir la raillerie. Et il se tourna vers Antoine, qui était resté assis devant le bois qu'il gravait, un portrait de Lise lisant, toujours abandonné et repris toujours, dans son désir d'y mettre le réveil de l'enfant à l'intelligence, à la vie.
—Toi, tu fais de la gravure... Depuis que j'ai renoncé aux vers, à un poème sur la fin de la Femme, tellement les mots me semblaient grossiers, encombrants, salissants, des pavés pour des maçons, j'ai eu l'idée de me mettre aussi au dessin, à la gravure peut-être... Mais où est-il le dessin qui dira le mystère, l'au-delà, le seul monde qui existe et qui importe, n'est-ce pas? Avec quel crayon l'obtenir, sur quelle planche le rendre? Il faudrait quelque chose d'impalpable, qui n'existât pas, qui suggérât seulement l'essence des choses et des êtres.
—Pourtant, ce n'est que par la matérialité de ses moyens, dit un peu brutalement Antoine, que l'art peut rendre ce que tu appelles l'essence des choses et des êtres, et ce qui n'est en somme que leur signification totale, celle du moins que nous leur prêtons... Rendre la vie, ah! là est ma grande passion, et il n'y a pas d'autre mystère que celui de la vie, au fond des êtres, derrière les choses... Quand ma planche vit, je suis content, j'ai créé.
Une moue d'Hyacinthe dit son dégoût de la fécondité. La belle affaire! le premier goujat venu faisait un enfant. Ce qui devenait exquis et rare, c'était l'idée insexuée existant par elle-même. Il voulut expliquer cela, s'embrouilla, se rejeta dans la certitude, rapportée de Norvège, que l'art et la littérature étaient finis en France, tués par la bassesse et par l'abus même de la production.
—C'est évident, conclut gaiement François, ne rien faire c'est avoir déjà du talent.
Pierre et Marie regardaient, écoutaient, restaient gênés de l'étrangeté de cette invasion, dans l'atelier si grave et si calme d'habitude. La petite princesse fut pourtant très aimable, s'approcha de la jeune fille, admira la merveilleuse finesse d'une broderie qu'elle terminait. Et elle ne voulut point partir sans emporter un autographe de Guillaume, sur un album qu'Hyacinthe dut aller chercher dans la voiture. Il lui obéissait avec un visible ennui, tous deux déjà las l'un de l'autre; mais, en attendant quelque autre caprice, elle le gardait, elle s'amusait encore à le terroriser; et, quand elle l'emmena, après avoir déclaré au maître que ce jour demeurerait pour elle une date mémorable, elle les fit tous sourire, en disant:
—Ah! ces jeunes gens ont connu Hyacinthe au lycée... N'est-ce pas que c'est un bon petit garçon, et qui serait même gentil, s'il voulait bien être comme tout le monde?
Le jour même, Janzen et Bache vinrent passer la soirée chez Guillaume. Les réunions intimes de Neuilly continuaient à Montmartre, une fois par semaine. Pierre, ces jours-là, ne s'en allait que très tard; et l'on causait sans fin dans l'atelier, ouvert sur le Paris nocturne, étincelant de gaz, dès que les deux femmes et les trois grands fils étaient montés se coucher. Théophile Morin arriva vers dix heures, retenu par des corrections de compositions, toute une lourde besogne pédagogique, sans nul intérêt, qui parfois lui prenait ses nuits.
—Mais c'est une folle! s'écria Janzen, dès que Guillaume leur eut conté la visite de la princesse. Un instant, lorsque je me suis lié avec elle, j'avais espéré l'utiliser pour la cause. Elle paraissait si convaincue, si hardie!... Ah! oui, elle n'est que la plus détraquée des femmes, simplement en quête d'émotions nouvelles.
Le sang aux joues, il sortait enfin de sa froideur accoutumée, du mystère dont il s'enveloppait. Sans doute, il avait souffert de sa rupture avec celle qu'il appelait autrefois la petite reine de l'anarchie, et dont la fortune, les relations si nombreuses et si mêlées, devaient lui avoir semblé des outils tout-puissants de propagande et de victoire.
—Vous savez, reprit-il en se calmant, que son hôtel dévalisé et souillé est un coup de la police... On a voulu, à la veille du procès de Salvat, achever de perdre l'anarchie dans l'idée des bourgeois.
Guillaume devint attentif.
—Oui, elle m'a dit cela... Mais je ne crois guère à cette histoire. Si Bergaz n'avait agi que sous l'influence dont vous parlez, on l'aurait arrêté avec les autres, comme autrefois on a, dans le même coup de filet, arrêté Raphanel et ceux qu'il avait vendus... Et puis, j'ai un peu connu Bergaz, c'est un pillard.
Sa voix s'était assombrie, il eut un geste de grand chagrin.
—Certes, je comprends toutes les revendications, même toutes les légitimes représailles... Mais le vol, le vol cynique, pour la jouissance, ah! non, je ne puis m'y faire. La hautaine espérance d'une société juste et meilleure en est dégradée en moi... Ce vol de l'hôtel de Harth m'a désolé.
Janzen avait son énigmatique sourire, mince et coupant comme un couteau.
—Bah! affaire d'atavisme, ce sont les siècles d'éducation et de croyance, derrière vous, qui protestent. Il faudra bien reprendre ce qu'on ne veut pas rendre... Ce qui me fâche, moi, c'est que Bergaz a choisi le moment pour se faire acheter. Un vol de comédie, un effet oratoire que se prépare le procureur qui demandera la tête de Salvat.
Il s'obstinait à son explication, dans sa haine de la police, peut-être aussi à la suite d'une brouille avec Bergaz, qu'il avait fréquenté. Son existence de sans-patrie, promenée au travers de l'Europe en un rêve sanglant, restait insondable. Et Guillaume, renonçant à discuter, se contenta de dire:
—Ah! ce misérable Salvat, tout l'accable, tout l'écrasera!... Vous ne sauriez croire, mes amis, dans quelle colère croissante me jette son aventure. C'est un soulèvement de toutes mes idées de justice et de vérité, que les événements de chaque jour aggravent, exaspèrent. Un fou assurément! mais qui a tant d'excuses, qui n'est au fond qu'un martyr dévoyé! Et le voilà la victime désignée, chargée des crimes d'un peuple, payant pour nous tous!
Bache et Morin hochaient la tête, sans répondre. Eux deux professaient l'horreur de l'anarchie. Morin, oubliant que son premier maître, Proudhon, avait lancé le mot, presque la chose, ne se souvenait que de son dieu Auguste Comte, pour s'enfermer avec lui dans le bel ordre hiérarchique des sciences, prêt à se résigner au bon tyran, jusqu'au jour où le peuple, instruit et pacifié, serait digne du bonheur. Et, quant à Bache, le vieil humanitaire mystique était en lui profondément blessé par la sécheresse individualiste de la théorie libertaire: il haussait doucement les épaules, il disait que toute solution se trouvait dans Fourier, qui avait à jamais réalisé l'avenir, en décrétant l'alliance du talent, du travail et du capital. Mais l'un et l'autre, pourtant, mécontents de la république bourgeoise, si lente aux réformes, trouvant que leurs idées étaient bafouées et que tout allait de mal en pis, consentaient à se fâcher sur la façon dont les partis adverses s'efforçaient d'utiliser Salvat, pour se maintenir au pouvoir ou pour le conquérir.
—Quand on songe, dit Bache, que leur crise ministérielle dure depuis trois semaines bientôt! Tous les appétits s'y montrent à nu, c'est un spectacle écœurant... Avez-vous lu, ce matin, dans les journaux, que le président a dû prendre de nouveau le parti d'appeler Vignon à l'Elysée?
—Oh! les journaux, murmura Morin de son air las, je ne les lis plus... A quoi bon? ils sont si mal faits, et ils mentent tous.
La crise ministérielle, en effet, s'était éternisée. Très correctement, obéissant aux indications que lui fournissait la séance où était tombé le ministère Barroux, le président de la république avait mandé Vignon, le vainqueur, pour le charger de former le nouveau cabinet. Et il avait semblé que c'était une besogne aisée, réclamant au plus deux ou trois jours, car on citait depuis des mois les noms des amis que le jeune chef du parti radical amènerait avec lui au pouvoir. Mais des difficultés de toutes sortes avaient surgi, Vignon s'était débattu pendant dix jours au milieu d'inextricables obstacles, si bien que, de guerre lasse, craignant de s'user pour plus tard, s'il s'obstinait, il avait dû prévenir le président qu'il renonçait à la tâche. Aussitôt, celui-ci avait fait venir d'autres députés, s'informant, questionnant, jusqu'à ce qu'il en eût trouvé un d'assez brave pour tenter l'expérience à son tour; et les mêmes faits s'étaient produits, d'abord le projet d'une liste qui semblait devoir devenir définitive en quelques heures, puis des hésitations, des tiraillements, une paralysie lente, aboutissant à un échec final. On aurait dit que le sourd travail qui avait entravé Vignon, venait de recommencer, mystérieux et puissant, comme si toute une bande d'invisibles complices s'employaient à faire avorter les combinaisons, dans un intérêt caché. C'étaient, de partout, et de plus en plus invincibles, mille empêchements qui se levaient, jalousies, incompatibilités, défections, créées dans l'ombre par des mains expertes, grâce à l'emploi de toutes les pressions imaginables, les menaces, les promesses, les passions exaspérées et heurtées. Et il avait fallu que le président, fort embarrassé, mandât de nouveau Vignon, qui, cette fois, s'étant recueilli, ayant en poche sa liste presque complète, paraissait être certain de réussir dans les quarante-huit heures.
—Ce n'est pas fini, reprit Bache, et des gens bien informés prétendent que Vignon échouera comme la première fois... Voyez-vous, rien ne m'ôtera de l'idée que c'est la bande à Duvillard qui mène les choses. Au profit de quel monsieur, ah! ça, je l'ignore. Mais soyez convaincus qu'il s'agit, avant tout, d'étouffer l'affaire des Chemins de fer africains... Si Monferrand n'était pas trop compromis, je flairerais là un tour de sa façon. Avez-vous remarqué comme le Globe, qui, du matin au soir, a lâché Barroux, parle presque chaque jour de Monferrand avec une sympathie respectueuse? C'est un symptôme grave, car Fonsègue n'a pas l'habitude de ramasser si pieusement les vaincus... Enfin, que voulez-vous attendre de cette exécrable Chambre? Il s'y trame sûrement quelque malpropreté.
—Et ce grand niais de Mège, dit Morin, qui fait les affaires de tous les partis, excepté du sien! Est-il assez dupe, avec son idée qu'il lui suffira d'user un à un les cabinets, pour aboutir à celui dont il sera le chef?
Au nom de Mège, tous s'étaient récriés, mis d'accord par leur commune haine. Bache, qui pourtant pensait comme l'apôtre du collectivisme d'Etat sur bien des points, jugeait chacun de ses discours, chacun de ses actes, avec une sévérité impitoyable. Quant à Janzen, il le traitait simplement en bourgeois réactionnaire, qu'il faudrait balayer un des premiers. Et c'était là leur passion à tous, ils se montraient justes parfois pour des hommes, des adversaires irréconciliables, qui n'avaient aucune de leurs idées, tandis que le grand crime sans pardon possible était de penser à peu près comme eux, sans être absolument d'accord sur toutes choses.
La discussion continua, mêlant et opposant les systèmes, sautant de la politique à la presse, s'égarant, se passionnant, à propos des dénonciations de Sanier, dont le journal, chaque matin, roulait son flot boueux, dans un débordement d'égout. Et Guillaume, qui s'était mis, selon son habitude, à marcher de long en large, sortit de sa dolente rêverie, pour s'écrier:
—Ah! ce Sanier, quelle besogne immonde! Il n'y aura bientôt plus ni une chose, ni un être, sur lequel il n'aura pas vomi. On le croit avec soi, et l'on est éclaboussé... N'a-t-il pas raconté hier que, lorsqu'on a arrêté Salvat, au Bois de Boulogne, on avait trouvé sur lui des fausses clefs et des porte-monnaie, volés à des promeneurs!... Salvat toujours! Salvat, le sujet inépuisable d'articles, le nom imprimé qui suffit à tripler la vente! Salvat, l'heureuse diversion pour les vendus des Chemins de fer africains! Salvat, le champ de bataille où se défont et se font les ministères! Tous l'exploitent et tous l'égorgent.
Ce fut, cette nuit-là, le cri de révolte et de pitié sur lequel les amis se séparèrent. Pierre, assis contre le vitrage, ouvert sur l'immensité braisillante de Paris, avait écouté pendant des heures, sans desserrer les lèvres. Il était en proie à son doute, à sa lutte intérieure, et aucune solution, aucun apaisement, ne lui était encore apporté par tant d'opinions contradictoires, qui ne tombaient d'accord que pour condamner le vieux monde à disparaître, sans pouvoir rebâtir, d'un même effort fraternel, le monde futur de justice et de vérité. Et le Paris nocturne, semé d'étoiles, étincelant comme un ciel d'été, restait lui aussi la grande énigme, le chaos noir, la cendre obscure toute pétillante d'étincelles, dont la prochaine aurore devait sortir. Quel avenir s'enfantait là pour la terre entière, quelle parole décisive de salut et de bonheur allait, avec le jour, s'envoler aux quatre points de l'horizon?
Comme Pierre, enfin, partait à son tour, Guillaume lui posa les deux mains sur les épaules, le regarda longuement, attendri profondément dans sa colère.
—Ah! mon pauvre petit, tu souffres, toi aussi, je le vois bien depuis quelques jours. Mais tu es le maître de ta souffrance, car la lutte n'est qu'en toi, tu peux te vaincre, tandis qu'on ne peut vaincre le monde, lorsque c'est de lui qu'on souffre, et de ses méchancetés, et de ses injustices!... Va, va, sois brave, agis selon ta raison, même dans les larmes, et tu seras calmé.
Cette nuit-là, lorsque Pierre se retrouva seul dans sa maison de Neuilly, où ne revenaient plus que les ombres de son père et de sa mère, un suprême combat le tint longtemps éveillé. Jamais encore il n'avait senti à ce point le dégoût de son mensonge, cette prêtrise qui était devenue pour lui un vain geste, cette soutane qu'il s'était résigné à porter comme un déguisement. Peut-être tout ce qu'il venait de voir et d'entendre chez son frère, la misère sociale des uns, l'inutile et folle agitation des autres, le besoin d'une humanité meilleure s'obstinant au milieu des contradictions et des défaillances, lui avait-il fait sentir plus profondément la nécessité d'une vie loyale, vécue normalement au plein jour. Maintenant, il ne pouvait songer au long rêve qu'il avait fait, cette vie farouche et solitaire du saint prêtre qu'il n'était pas, sans être pris d'un frisson de honte, la conscience trouble, agité du malaise d'avoir si longtemps menti. Et c'était chose décidée, il ne mentirait pas davantage, même par charité, pour donner aux autres la divine illusion. Mais quel arrachement que d'ôter cette soutane qu'il croyait sentir collée à sa peau, et quelle détresse à se dire que, s'il l'arrachait quand même, il resterait décharné, blessé, infirme, sans jamais pouvoir redevenir pareil aux autres hommes!
Pendant cette nuit terrible, ce fut là de nouveau son débat, sa torture. La vie voudrait-elle de lui encore, n'avait-il pas été marqué pour rester éternellement à part? Il croyait sentir son serment dans sa chair, tel qu'un fer rouge. Se vêtir comme les hommes, à quoi bon? s'il ne devait plus être un homme. Il avait vécu jusque-là si frissonnant, si malhabile, si perdu dans le renoncement et dans le songe! Ne plus pouvoir, ne plus pouvoir, cela le hantait d'une terreur dont il craignait d'être paralysé. Et, quand enfin il se décida, ce fut dans l'angoisse, simplement par loyauté.
Le lendemain, lorsque Pierre revint à Montmartre, il était en pantalon et en veston de couleur sombre. Mère-Grand et les trois fils n'eurent ni un cri de surprise ni même un regard qui pût le gêner. Cela n'était-il pas naturel? Ils l'accueillirent de leur air tranquille de tous les jours, peut-être même avec plus d'affection, pour lui éviter le premier embarras. Mais Guillaume, lui, se permit un bon sourire. Il voyait là son œuvre. La guérison venait, comme il l'avait espéré, par lui, chez lui, dans le plein soleil, dans la vie que le grand vitrage laissait entrer à larges flots.
Marie, elle aussi, avait levé les yeux, regardait Pierre. Elle ignorait tout ce que son mot si logique: «Pourquoi ne l'ôtez-vous pas?» lui avait fait souffrir. Et elle trouva simplement plus commode pour le travail, qu'il eût ôté sa soutane.
—Pierre, venez donc voir... Je m'amusais justement, lorsque vous êtes arrivé, à suivre, là-bas, sur Paris, ces fumées que le vent couche vers l'est. On dirait des navires, toute une escadre innombrable que le soleil empourpre. Oui, oui! des vaisseaux d'or, des milliers de vaisseaux d'or qui partent de l'océan de Paris, pour aller instruire et pacifier la terre.
III
Deux jours plus tard, Pierre s'accoutumait à son nouveau costume, n'y pensait plus, lorsque, venu le matin à Montmartre, il rencontra l'abbé Rose devant la basilique du Sacré-Cœur.
Le vieux prêtre, saisi d'abord, ayant peine à le reconnaître ainsi vêtu, lui prit les deux mains, le regarda longuement. Puis, les yeux inondés de larmes:
—O mon fils, vous voilà tombé à l'affreuse misère que je redoutais pour vous! Je ne vous en parlais pas, mais j'avais bien senti que Dieu s'était retiré de votre âme... Ah! rien ne pouvait m'atteindre au cœur d'une plus cruelle blessure!
Tremblant, il l'emmenait à l'écart, comme pour le soustraire au scandale des quelques rares passants; et ses forces défaillirent, il se laissa tomber sur un tas de briques, oublié là, dans l'herbe, au fond d'un chantier.
Cette grande douleur réelle de son vieil ami, si tendre, avait bouleversé Pierre, plus que ne l'auraient fait de furieux reproches et des anathèmes. Des larmes étaient aussi montées à ses yeux, dans la souffrance brusque, imprévue, d'une telle rencontre, à laquelle il aurait pourtant dû s'attendre. C'était un arrachement encore, et où coulait le meilleur de leur sang, que sa rupture avec le saint homme, dont il avait si longtemps partagé le rêve charitable, l'espoir du salut du monde par la bonté. Entre eux, il y avait eu tant de divines illusions, tant de luttes pour le mieux, tant de renoncements et tant de pardons mis en commun, dans le désir de hâter l'heureuse moisson future! Et voilà qu'ils se séparaient, que lui, jeune, retournait à la vie, abandonnant le vieil homme seul, en son chemin de songe et de vaine attente!
Il lui avait pris les mains à son tour, il se lamentait.
—Ah! mon ami, mon père, vous êtes bien le seul regret que je laisse dans l'affreux tourment d'où je sors. Je croyais en être guéri, et mon pauvre cœur vient de se fendre, rien qu'à vous rencontrer... Je vous en prie, ne pleurez pas sur moi, ne me reprochez pas ce que j'ai fait. C'était nécessaire, vous-même m'auriez dit, si je vous avais consulté, qu'il vaut mieux ne plus être prêtre que d'être un prêtre sans foi et sans honneur.
—Oui, oui, répéta doucement l'abbé Rose, vous n'aviez plus la foi, je m'en doutais, et votre rigidité, votre grande sainteté, où je devinais tant de désespoir, m'inquiétait beaucoup. Que d'heures j'ai passées à vous calmer, autrefois! Il faut que vous m'écoutiez encore, il faut que je vous sauve... Je ne suis pas, hélas! un théologien assez savant pour discuter, pour vous ramener, au nom des textes et des dogmes. Mais, au nom de la charité, mon enfant, au nom de la charité seule, réfléchissez, reprenez votre tâche de consolation et d'espérance.
Pierre, qui s'était assis près de lui, dans ce coin désert, au pied même de la basilique, se passionna.
—La charité! la charité! c'est la certitude de son néant et de son inévitable banqueroute qui a fini de tuer le prêtre en moi... Comment pouvez-vous croire que donner suffit, lorsque votre vie entière s'est épuisée à donner, sans que vous ayez récolté autre chose, pour les autres et pour vous, que l'injuste misère perpétuée, aggravée même, sans jamais pouvoir fixer le jour où l'abomination cessera?... La récompense après la mort, n'est-ce pas? la justice au paradis. Ah! ce n'est pas de la justice, cela! c'est une duperie dont le monde souffre depuis des siècles.
Et il lui rappela leur vie, là-bas, dans le quartier de Charonne, lorsqu'ils ramassaient ensemble les petits tombés à la rue, lorsqu'ils secouraient les parents au fond des bouges, tout cet effort admirable qui avait abouti, pour lui, au blâme de ses supérieurs, à une sorte d'exil loin de ses pauvres, sous la menace de peines plus sévères, s'il recommençait à compromettre la religion par des aumônes aveugles, sans raison ni but. Maintenant, surveillé, soupçonné, n'était-il pas comme submergé par la misère toujours montante, sachant qu'il ne donnerait jamais assez, même s'il disposait de millions, ne faisant que prolonger l'agonie du pauvre, qui, s'il mangeait aujourd'hui, ne mangerait plus demain? Il était impuissant, la plaie qu'il croyait panser se rouvrait au même instant de toutes parts, le corps social entier allait être envahi et emporté par cet ulcère. Et le vieux prêtre, frissonnant, qui l'écoutait en hochant sa tête blanche, finit par murmurer:
—Qu'importe? qu'importe? mon enfant, il faut donner, donner toujours, donner quand même. Il n'y a pas d'autre joie... Si les dogmes vous gênent, restez-en à l'Evangile, n'en gardez que le salut par la charité.
Alors, Pierre se révolta, oubliant qu'il parlait à ce simple d'esprit, qui n'était que tendresse, incapable de le suivre.
—L'expérience est faite, le salut humain n'est pas possible par la charité, il ne saurait être désormais que par la justice. C'est le cri, peu à peu souverain, qui monte de tous les peuples... Voici près de deux mille ans que l'Evangile avorte. Jésus n'a rien racheté, la souffrance de l'humanité est restée aussi grande, aussi injuste. Et l'Evangile n'est plus qu'un code aboli dont les sociétés ne sauraient rien tirer que de trouble et de nuisible... Il faut s'en affranchir.
C'était là sa conviction définitive. Quelle étrange erreur de choisir comme législateur social Jésus qui vivait au milieu d'une société autre, sur une terre autre, dans un temps autre! Et, si l'on entendait ne garder de sa morale, de son enseignement, que ce qu'ils pouvaient avoir d'humain et d'éternel, quel danger encore dans l'application de préceptes immuables aux sociétés de tous les temps! Pas une société ne vivrait sous l'application stricte de l'Evangile. Jésus est destructeur de tout ordre, de tout travail, de toute vie. Il a nié la femme et la terre, l'éternelle nature, l'éternelle fécondité des choses et des êtres. Puis, le catholicisme est venu bâtir sur lui son effroyable édifice de terreur et d'oppression. Le péché originel, c'est l'hérédité terrible, renaissante chez chaque créature, qui n'admet pas, comme la science, les correctifs de l'éducation, des circonstances et du milieu. Il n'y a pas de conception plus pessimiste de l'homme, ainsi voué au diable dès sa naissance, en proie à une lutte contre lui-même jusqu'à la mort. Lutte impossible, absurde, car c'est tout l'homme qu'il s'agit de changer, tuer la chair, tuer la raison, détruire dans chaque passion une énergie coupable, poursuivre le diable jusqu'au fond des eaux, des monts et des forêts, pour l'y anéantir avec la sève du monde. Dès lors, la terre n'est plus qu'un péché, un enfer de tentations et de souffrances, que l'on traverse pour mériter le ciel. Admirable instrument de police, de despotisme absolu, religion de la mort que l'idée de charité a pu seule faire tolérer, mais que le besoin de justice emportera forcément. Le pauvre, le misérable dupé, qui ne croit plus au paradis, veut que les mérites de chacun soient récompensés sur cette terre; et l'éternelle vie redevient la bonne déesse, le désir et le travail sont la loi même du monde, la femme féconde rentre en honneur, l'imbécile cauchemar de l'enfer fait place à la glorieuse nature toujours en enfantement. C'est le vieux rêve sémite de l'Evangile que balaye la claire raison latine, appuyée sur la science moderne.
—Voici dix-huit cents ans, conclut Pierre, que le christianisme entrave la marche de l'humanité vers la vérité et la justice. Elle ne reprendra son évolution que le jour où elle l'abolira, en mettant l'Evangile au rang des livres des sages, sans voir en lui le code absolu et définitif.
L'abbé Rose avait levé ses mains tremblantes.
—Taisez-vous, taisez-vous! mon enfant, vous blasphémez!... Je vous savais bouleversé par le doute, mais je vous croyais si patient, si capable de souffrance, que je comptais sur votre esprit de renoncement et de résignation. Que s'est-il donc passé pour que vous sortiez ainsi de l'Eglise, violemment? Je ne vous reconnais plus, une passion s'est levée en vous, une force invincible vous emporte... Qu'est-ce donc? Qui donc vous a changé?
Etonné, Pierre l'écoutait.
—Mais non, je vous assure, je suis tel que vous m'avez connu, et il n'y a là qu'un résultat, un dénouement inévitable... Qui donc aurait agi sur moi, puisque personne n'est entré dans ma vie? Quel sentiment nouveau me transformerait, puisque je n'en trouve en moi aucun, lorsque je m'interroge? Je suis le même, le même assurément.
Pourtant, il y eut dans sa voix une hésitation. Etait-ce bien vrai que rien, en lui, ne fût survenu? Il s'interrogeait encore, et rien ne répondait nettement, il ne trouvait décidément rien. Ce n'était qu'un réveil délicieux, un immense désir de vie, un besoin d'ouvrir les bras assez larges pour embrasser toutes les créatures et toutes les choses. Et un vent d'allégresse le soulevait, l'emportait.
L'abbé Rose, bien qu'il fût de cœur trop innocent pour comprendre, hochait de nouveau la tête, songeait aux pièges du démon. Cette défection de son enfant, comme il nommait Pierre, l'accablait. Il parla encore, eut la maladroite inspiration de lui conseiller d'aller voir monseigneur Martha, pour se confesser à lui, dans l'espoir qu'un prêtre de cette autorité trouverait les paroles nécessaires, qui le ramèneraient à la foi. Mais Pierre osa dire que, s'il sortait de l'Eglise, c'était après y avoir rencontré un pareil artisan de mensonge et de despotisme, faisant de la religion une diplomatie corruptrice, rêvant de ramener les hommes à Dieu par la ruse. Et l'abbé Rose, alors, désespéré, debout, ne trouva plus qu'un argument, montra d'un geste la basilique qui se dressait près d'eux, dans sa masse géante, inachevée, carrée et trapue, en attendant le dôme qui la couronnerait.
—C'est la maison de Dieu, mon enfant, le monument d'expiation et de triomphe, de pénitence et de pardon. Vous y avez dit la messe, vous la quittez en parjure et en sacrilège.
Pierre, lui aussi, s'était levé. Et ce fut dans une exaltation de santé et de force qu'il répondit:
—Non, non! j'en sors par ma libre volonté, comme on sort d'un caveau pour retourner au grand air, au grand soleil. Dieu n'est pas là, il n'y a là qu'un défi à la raison, à la vérité, à la justice, un colossal édifice qu'on a dressé le plus haut possible, comme une citadelle de l'absurde, dominant Paris, qu'il insulte et qu'il menace.
Puis, voyant les yeux du vieux prêtre se remplir de nouvelles larmes, éperdu lui-même de leur rupture au point de sangloter, il voulut fuir.
—Adieu! adieu!
Mais l'abbé Rose l'avait déjà pris dans ses bras, le baisait comme la brebis révoltée, qui reste la plus chère.
—Pas adieu! pas adieu, mon enfant! Dites-moi au revoir! dites-moi que nous nous retrouverons encore, au moins parmi ceux qui pleurent et qui ont faim! Vous avez beau croire que la charité a fait banqueroute, est-ce que nous ne nous aimerons pas toujours dans nos pauvres?
Pierre, devenu le camarade de ses trois grands gaillards de neveux, avait, en quelques leçons, appris d'eux à monter à bicyclette, pour les accompagner dans leurs promenades matinales; et, deux fois déjà, il les avait suivis, ainsi que Marie, du côté du lac d'Enghien, par des routes durement pavées. Un matin que la jeune fille s'était promis de le mener jusqu'à la forêt de Saint-Germain, avec Antoine, celui-ci, au dernier moment, ne put partir. Elle était habillée, culotte de serge noire, petite veste de même étoffe, sur une chemisette de soie écrue, et la matinée d'avril était si claire, si douce, qu'elle s'écria gaiement:
—Ah! tant pis, je vous emmène, nous ne serons que tous les deux!... Je veux absolument que vous connaissiez la joie de rouler sur une belle route, parmi de beaux arbres.
Mais, comme il n'était pas encore très aguerri, ils décidèrent qu'ils iraient, avec leurs machines, prendre le chemin de fer jusqu'à Maisons-Laffitte. Puis, après avoir gagné la forêt à bicyclette, ils la traverseraient, remonteraient vers Saint-Germain, d'où ils reviendraient également par le chemin de fer.
—Vous serez ici pour le déjeuner? demanda Guillaume, que cette escapade amusait et qui regardait en souriant son frère, tout en noir aussi, bas de laine noirs, culotte et veston de cheviotte noire.
—Oh! certainement, répondit Marie. Il est à peine huit heures, nous avons bien le temps. D'ailleurs, mettez-vous à table, nous rentrerons toujours.
Ce fut une matinée délicieuse. Au départ, Pierre s'imaginait qu'il était avec un bon camarade, ce qui rendait toute naturelle cette sortie, cette envolée à deux, par le tiède soleil printanier. Les costumes presque identiques, dans la liberté d'allures qu'ils permettaient, aidaient sans doute à cette fraternité joyeuse, d'une tranquille bonhomie. Mais c'était encore autre chose, la santé du grand air, l'allégresse de l'exercice pris en commun, tout ce plaisir de se sentir libres, et bien portants, en pleine nature.
Dans le wagon, où ils se trouvaient seuls, Marie revint à ses souvenirs du lycée.
—Oh! mon ami, vous n'avez pas idée, à Fénelon, des belles parties de barres! Nous attachions, comme ça, nos jupes avec des ficelles, pour mieux courir; car on n'osait pas encore nous laisser mettre des culottes, telle que je suis là. Et c'étaient des cris, des galops, des poussées, et nos cheveux s'envolaient, et nous étions rouges!... Bah! ça ne m'empêchait pas de travailler, au contraire! Une fois à l'étude, nous luttions, ainsi qu'en récréation, nous nous battions à qui en saurait davantage et serait la première de la classe.
Elle en riait encore de bon cœur, tandis que Pierre la regardait émerveillé, tant elle lui semblait rose et saine, sous le petit chapeau de feutre noir qu'une longue épingle d'argent fixait dans l'épais chignon. Ses admirables cheveux bruns, relevés très haut, découvraient sa nuque fraîche, qui restait d'une délicatesse d'enfance. Et jamais il ne l'avait sentie si souple dans sa force, les hanches solides, la poitrine large, mais d'une finesse, d'une grâce charmantes. Quand elle riait ainsi, ses yeux brûlaient de joie, le bas de son visage, sa bouche et son menton qu'elle avait un peu forts, s'éclairaient d'une infinie bonté.
—Ah! la culotte, la culotte! continuait-elle en plaisantant. Dire qu'il y a des femmes qui s'entêtent à garder leur jupe pour monter à bicyclette!
Et, comme il déclarait qu'elle était très bien, dans son costume, sans intention galante d'ailleurs, uniquement désireux de constater le fait:
—Oh! moi, je ne compte pas... Je ne suis pas belle, je me porte bien, voilà tout... Mais comprenez-vous ça? des femmes qui ont une occasion unique de se mettre à leur aise, de voler comme l'oiseau, les jambes enfin dégagées de leur prison, et qui refusent! Si elles croient être plus belles, avec des jupes écourtées d'écolières, elles se trompent! Et quant à la pudeur, il me semble qu'on doit montrer plus aisément ses mollets que ses épaules.
Elle eut un geste de passion gamine.
—Et puis, est-ce qu'on pense à tout ça, lorsqu'on roule?... Il n'y a que la culotte, la jupe est hérétique.
A son tour, elle le regardait, et elle dut, à cette minute, être frappée par l'extraordinaire changement qui s'était produit en lui, depuis le jour où, pour la première fois, elle l'avait vu, si sombre, dans sa longue soutane, la face amaigrie, livide, ravagée d'angoisse. Derrière, on sentait la détresse du néant, un vide de sépulcre dont le vent a balayé la cendre. Et c'était, maintenant, comme une résurrection, le visage s'éclairait, le grand front avait repris une sérénité d'espoir, tandis que les yeux et la bouche retrouvaient un peu de leur tendresse confiante, dans son éternelle faim d'aimer, de se donner et de vivre. Plus rien déjà ne révélait le prêtre en lui, que les cheveux moins longs, à la place de la tonsure, dont la pâleur se noyait.
—Pourquoi me regardez-vous? demanda-t-il.
Elle répondit avec franchise:
—Je regarde combien le travail et le grand air vous font du bien, à vous aussi... Ah! je vous aime mieux tel que vous voilà. Vous aviez si mauvaise mine! Je vous ai cru malade.
—Je l'étais, dit-il simplement.
Mais le train s'arrêtait à Maisons-Laffitte. Ils descendirent, et tout de suite ils prirent la route de la forêt. Cette route monte légèrement jusqu'à la porte de Maisons, encombrée de charrettes, les jours de marché.
—Je prends la tête, n'est-ce pas? cria gaiement Marie, puisque les voitures vous inquiètent encore.
Elle filait devant lui, mince et droite sur la selle, et elle se retournait parfois avec un bon sourire, pour voir s'il la suivait. A chaque voiture dépassée, elle le rassurait en disant les mérites de leurs machines, qui toutes deux sortaient de l'usine Grandidier. C'étaient des Lisettes, le modèle populaire auquel Thomas lui-même avait travaillé, perfectionnant la construction, et que les magasins du Bon Marché vendaient couramment cent cinquante francs. Peut-être avaient-elles l'aspect un peu lourd, mais elles étaient d'une solidité et d'une résistance parfaites. De vraies machines pour faire de la route, disait-elle.
—Ah! voici la forêt. C'est fini de monter, et vous allez voir les belles avenues. On y roule comme sur du velours.
Pierre était venu se mettre près d'elle, tous deux filaient côte à côte, du même vol régulier, par la voie large et droite, entre le double rideau majestueux des grands arbres. Et ils causaient très amicalement.
—Me voici d'aplomb maintenant, vous verrez que votre élève finira par vous faire honneur.
—Je n'en doute pas. Vous vous tenez très bien, vous allez me lâcher dans quelque temps, car une femme ne vaut jamais un homme, à ce jeu-là... Mais quelle bonne éducation tout de même que la bicyclette pour une femme!
—Comment cela?
—Oh! j'ai là-dessus mes idées... Si, un jour, j'ai une fille, je la mettrai dès dix ans sur une bicyclette, pour lui apprendre à se conduire dans la vie.
—Une éducation par l'expérience.
—Eh! sans doute... Voyez ces grandes filles que les mères élèvent dans leurs jupons. On leur fait peur de tout, on leur défend toute initiative, on n'exerce ni leur jugement ni leur volonté, de sorte qu'elles ne savent pas même traverser une rue, paralysées par l'idée des obstacles... Mettez-en une toute jeune sur une bicyclette, et lâchez-la-moi sur les routes: il faudra bien qu'elle ouvre les yeux, pour voir et éviter le caillou, pour tourner à propos, et dans le bon sens, quand un coude se présentera. Une voiture arrive au galop, un danger quelconque se déclare, et tout de suite il faut qu'elle se décide, qu'elle donne son coup de guidon d'une main ferme et sage, si elle ne veut pas y laisser un membre... En somme, n'y a-t-il pas là un continuel apprentissage de la volonté, une admirable leçon de conduite et de défense?
Il s'était mis à rire.
—Vous vous porterez toutes trop bien.
—Oh! se bien porter, cela va de soi, on doit d'abord se porter le mieux possible, pour être bon et heureux... Mais j'entends que celles qui éviteront les cailloux, qui tourneront à propos sur les routes, sauront aussi, dans la vie sociale et sentimentale, franchir les difficultés, prendre le meilleur parti, d'une intelligence ouverte, honnête et solide... Toute l'éducation est là, savoir et vouloir.
—Alors, l'émancipation de la femme par la bicyclette.
—Mon Dieu! pourquoi pas?... Cela semble drôle, et pourtant voyez quel chemin parcouru déjà: la culotte qui délivre les jambes, les sorties en commun qui mêlent et égalisent les sexes, la femme et les enfants qui suivent le mari partout, les camarades comme nous deux qui peuvent s'en aller à travers champs, à travers bois, sans qu'on s'en étonne. Et là est surtout l'heureuse conquête, les bains d'air et de clarté qu'on va prendre en pleine nature, ce retour à notre mère commune, la terre, et cette force, et cette gaieté neuves, qu'on se remet à puiser en elle!... Regardez, regardez! n'est-ce pas délicieux, cette forêt où nous roulons ensemble? et quel bon vent cela met dans nos poitrines! et comme cela vous purifie, vous calme et vous encourage!
La forêt, en effet, déserte en semaine, était d'une douceur infinie, avec ses futaies profondes, à droite et à gauche, criblées de soleil. L'astre, encore oblique, n'éclairait qu'un côté de la route, dorant les hautes draperies vertes des arbres, tandis que, de l'autre côté, dans l'ombre, les verdures étaient presque noires. Et quelles délices que de s'en aller ainsi, d'un vol d'hirondelle qui rase le sol, par cette royale avenue, dans la fraîcheur de l'air, dans le souffle des herbes et des feuilles, dont l'odeur puissante fouette le visage! Ils touchaient à peine au sol, des ailes leur étaient poussées qui les emmenaient d'un même essor, par les rayons et par les ombres, par la vie éparse du grand bois frissonnant, avec ses mousses, ses sources, ses bêtes et ses parfums.
Au carrefour de la Croix-de-Noailles, Marie ne voulut pas s'arrêter. Trop de monde s'y coudoyait le dimanche, et elle connaissait ailleurs des coins vierges, d'un repos charmant. Puis, dans la pente, vers Poissy, elle excita Pierre, tous deux laissèrent leur machine s'emballer. Alors, ce fut cette griserie allègre de la vitesse, l'enivrante sensation de l'équilibre dans le coup de foudre où l'on roule à perdre haleine, tandis que la route grise fuit sous les pieds et que les arbres, des deux côtés, tournent comme les branches d'un éventail qu'on déploie. La brise souffle en tempête, on est parti pour l'horizon, pour l'infini, là-bas, qui toujours se recule. C'est l'espoir sans fin, la délivrance des liens trop lourds, à travers l'espace. Et rien n'est d'une exaltation meilleure, les cœurs bondissent en plein ciel.
—Vous savez, cria-t-elle, nous n'allons pas à Poissy, nous tournons à gauche.
Ils prirent le chemin d'Achères aux Loges, qui se rétrécissait et montait, d'une intimité ombreuse. Ralentissant leur allure, ils durent pédaler sérieusement dans la côte, parmi les graviers épars. La route était moins bonne, sablonneuse, ravinée par les dernières grandes pluies. Mais l'effort n'était-il pas un plaisir?
—Vous vous y ferez, c'est amusant de vaincre l'obstacle... Moi, je déteste les routes trop longtemps plates et belles. Une petite montée qui se présente, lorsqu'elle ne vous casse pas trop les jambes, c'est l'imprévu, c'est l'autre chose qui vous fouette et vous réveille... Et puis, c'est si bon d'être fort, d'aller malgré la pluie, le vent et les côtes!
Elle le ravissait par sa belle humeur et sa vaillance.
—Alors, demanda-t-il en riant, nous voilà partis pour notre tour de France?
—Non, non! nous sommes arrivés. Hein? ça ne vous déplaira pas de vous reposer un peu... Mais dites-moi si ça ne valait pas la peine de venir jusqu'ici, pour s'asseoir un instant, dans un joli coin de tranquillité et de fraîcheur?
Légèrement, elle sauta de machine, puis s'engagea dans un sentier, où elle fit une cinquantaine de pas, en lui criant de la suivre. Les deux bicyclettes appuyées contre des troncs d'arbres, ils se trouvèrent au milieu d'une étroite clairière. C'était en effet le nid de feuilles le plus exquis qu'on pût rêver. La forêt est là d'une beauté, d'une grandeur solitaire et souveraine. Et le printemps lui donnait l'éternelle jeunesse, les feuillages étaient d'une légèreté candide, toute une fine dentelle verte, que le soleil poudrait d'or. Un souffle de vie montait des herbes, venait des futaies lointaines, embaumé des odeurs puissantes de la terre.
—On n'a pas encore trop chaud heureusement, dit-elle en s'asseyant au pied d'un jeune chêne, auquel elle s'adossa. La vérité est qu'en juillet les dames sont un peu rouges et que la poudre de riz s'en va... On ne peut pas toujours être belle.
—Moi, je n'ai pas froid, déclara Pierre qui s'était assis à ses pieds, en s'épongeant le front.
Elle s'égaya, lui dit qu'elle ne lui avait jamais vu tant de couleurs. Enfin, il avait du sang sous la peau, ça se voyait. Et ils se mirent à causer comme deux enfants, comme deux camarades, s'amusant de gamineries, trouvant très gaies les choses les plus puériles du monde. Elle s'inquiétait de sa santé, voulait qu'il ne restât pas à l'ombre, puisqu'il avait si chaud; de sorte que, pour la tranquilliser, il dut se déplacer, se mettre le dos au soleil. Puis, ce fut lui qui la sauva d'une araignée, d'une grosse araignée noire, qui s'était pris les pattes parmi ses cheveux follets, sur sa nuque. Toute la femme venait de reparaître en elle, dans un cri aigu de terreur. Etait-ce bête, d'avoir ainsi peur des araignées! Elle avait beau vouloir se maîtriser, elle en restait pâle et tremblante. Un silence s'était fait, ils se regardaient l'un l'autre avec un sourire; et ils s'aimaient bien au milieu de ce bois si tendre, d'une amitié émue que tous les deux croyaient fraternelle, elle heureuse de s'être intéressée à lui, lui reconnaissant de la guérison, de la santé qu'elle lui apportait. Mais leurs yeux ne se baissaient pas, leurs mains n'eurent pas même un frôlement en fouillant les herbes, car ils étaient inconscients et purs, comme les grands chênes qui les entouraient. Quand elle l'eut empêché de tuer l'araignée, la destruction lui faisant horreur, elle se remit à causer raisonnablement de toutes choses, en fille qui savait et que la vie n'embarrassait point, tellement elle était sûre de ne jamais faire que ce qu'elle avait résolu de faire.
—Dites donc, finit-elle par crier, on nous attend pour déjeuner, chez nous.
Ils se levèrent, regagnèrent la route, en poussant les bicyclettes. Et ils repartirent d'un bon train, passèrent devant les Loges, arrivèrent à Saint-Germain par la superbe avenue qui débouche devant le Château. Cela les ravissait de rouler de nouveau côte à côte, comme deux oiseaux accouplés, planant d'un vol égal. Les grelots tintaient, les chaînes avaient leur petit bruissement léger. Et, dans le vent frais de la course, ils reprenaient leur conversation, très à l'aise, très intimes, comme isolés du monde, emportés très loin et très haut.
Puis, dans le train qui les ramenait de Saint-Germain à Paris, Pierre s'aperçut que les joues de Marie s'empourpraient d'une brusque rougeur. Deux dames occupaient avec eux le compartiment.
—Tiens! c'est vous maintenant qui avez chaud.
Elle protesta, et, comme si une pudeur la bouleversait, sa face entière s'enflamma de plus en plus.
—Je n'ai pas chaud, touchez mes mains... Est-ce ridicule de rougir ainsi, sans cause aucune?
Il comprit, c'était une de ces floraisons involontaires de son cœur de vierge, montant à ses joues, et dont elle était si contrariée. Sans cause, elle le disait. Il battait à son insu même, ce cœur, qui, là-bas, dans la solitude de la forêt, dormait innocent.
A Montmartre, après le départ des enfants, comme il les nommait, Guillaume s'était mis à fabriquer de cette poudre mystérieuse, dont il cachait les cartouches, en haut, dans la chambre de Mère-Grand. La fabrication en était très dangereuse, le moindre oubli pendant les manipulations, un robinet fermé trop tard, pouvait déterminer une explosion formidable, qui aurait emporté la maison et ses habitants. Aussi préférait-il attendre qu'il fût seul, sans danger pour autrui, sans crainte d'être distrait lui-même. Pourtant, ce matin-là, ses trois fils travaillaient dans le vaste atelier. Et Mère-Grand, comme de coutume, cousait tranquillement près du fourneau. Mais elle, très brave, ne comptait pas, car elle ne quittait guère sa place, vivant à l'aise dans le péril; et elle en était arrivée à aider Guillaume, à connaître aussi bien que lui les différentes phases de la délicate opération, avec toutes leurs terrifiantes menaces.
Ce matin-là, en le voyant absorbé, elle levait parfois les yeux du linge qu'elle raccommodait, sans lunettes, malgré ses soixante-dix ans. D'un coup d'œil, elle s'assurait qu'il n'oubliait rien, puis se remettait à sa besogne. Dans son éternelle robe noire, avec toutes ses dents encore et ses cheveux qui blanchissaient à peine, elle gardait son fin visage d'autrefois, mais séché et jauni, devenu d'une sévérité douce. D'ordinaire, elle parlait peu, ne discutant jamais, agissant et dirigeant, n'ouvrant les lèvres que pour donner des conseils de raison, de force, de vaillance. On ne savait tout ce qu'elle pensait et tout ce qu'elle voulait que par ses réponses, des paroles brèves, où éclatait son âme de justice et d'héroïsme.
Depuis quelque temps surtout, elle semblait se faire plus silencieuse, s'activant dans la maison dont elle était l'absolue maîtresse, suivant de ses beaux yeux pensifs son petit peuple, les trois fils, Guillaume, Marie, Pierre, qui tous lui obéissaient comme à leur reine acceptée, indiscutée. Avait-elle donc prévu des changements, vu des faits, que personne autour d'elle ne prévoyait ni ne voyait? Elle était devenue plus grave encore, comme dans l'attente d'une heure prochaine où l'on aurait besoin de sa sagesse et de son autorité.
—Faites attention, Guillaume, vous êtes distrait, ce matin, finit-elle par dire. Est-ce que vous avez quelque ennui, quelque peine?
Il la regarda d'un air souriant.
—Aucune peine, je vous assure... Je songeais à notre bonne Marie, qui était si heureuse d'aller en forêt, par ce beau soleil.
Antoine avait levé la tête, tandis que ses deux frères restaient plongés dans leur besogne.
—Est-ce malheureux que j'aie eu ce bois à terminer! Je l'aurais accompagnée si volontiers.
—Bah! dit le père de sa voix paisible, Pierre est avec elle, Pierre est très prudent.
Pendant un instant encore, Mère-Grand l'examina, puis elle reprit sa couture. Sa royauté sur la maison, qui mettait à ses pieds les jeunes et les vieux, venait de son long dévouement, de son intelligence et de sa bonté à régner. Née protestante, libérée plus tard des croyances religieuses, elle n'appliquait en toutes choses, par-dessus les conventions sociales, que cette idée de justice humaine qu'elle s'était faite, après avoir tant souffert de la longue injustice dont son mari était mort. Elle y apportait une extraordinaire bravoure, ignorant les préjugés, allant jusqu'au bout de son devoir, tel qu'elle le comprenait. Et, comme elle s'était dévouée à son mari, puis à sa fille Marguerite, elle se dévouait au mari de sa fille et à ses petits-fils, à Guillaume et à ses enfants. Maintenant, Pierre lui-même, qu'elle avait étudié d'abord avec inquiétude, était entré dans sa famille, faisait partie du petit coin de bonheur qu'elle gouvernait. Sans doute, elle l'en avait reconnu digne. Elle n'aimait pas à donner les raisons profondes qui la décidaient. Après des journées de silence, elle s'était contentée, un soir, de dire à Guillaume qu'il avait bien fait d'amener son frère.
Vers midi, Guillaume, toujours à sa besogne, s'écria:
—Dites donc, les enfants ne sont pas rentrés, on va les attendre un peu pour se mettre à table... Moi, je voudrais bien finir.
Un quart d'heure encore se passa. Les trois grands garçons quittèrent leur travail, allèrent dans le jardin se laver les mains.
—Marie s'attarde beaucoup, fit remarquer Mère-Grand. Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!
—Oh! elle marche à merveille, elle est sûre d'elle, dit Guillaume. Je suis plus inquiet pour Pierre.
De nouveau, elle fixait les yeux sur lui.
—Elle l'aura guidé, tous deux vont déjà bien ensemble.
—Sans doute... N'importe! j'aimerais mieux les savoir rentrés.
Puis, brusquement, il crut entendre les grelots des bicyclettes, il cria que c'étaient eux; et, dans son contentement, il oublia tout, il lâcha son fourneau, pour courir dans le jardin, à leur rencontre.
Mère-Grand, restée seule, continua tranquillement de coudre, sans songer, elle non plus, que, près de sa chaise, dans l'appareil, la fabrication de la poudre s'achevait. Et, lorsque, deux minutes plus tard, Guillaume rentra, en disant qu'il s'était trompé, il devint tout d'un coup livide, les yeux fixés sur le fourneau. Le moment exact où la fermeture d'un robinet assurait sans danger la fin de la manipulation, venait de passer pendant sa courte absence; et, maintenant, d'une seconde à l'autre, l'effroyable explosion allait se produire, si une main hardie n'osait s'approcher et tourner le robinet terrible. Il devait être déjà trop tard, le brave qui ferait cela serait broyé.
Souvent Guillaume avait ainsi risqué la mort, avec une parfaite insouciance. Mais, cette fois, il restait cloué au sol, sans pouvoir avancer, toute sa chair révoltée par l'effroi de l'anéantissement. Il grelottait, il bégayait, dans l'attente de la catastrophe, qui menaçait de faire sauter la maison aux quatre coins du ciel.
—Mère-Grand, Mère-Grand... L'appareil, le robinet... C'est fini, fini, fini...
La vieille femme avait levé la tête, sans comprendre encore.
—Quoi donc? qu'avez-vous?
Puis, elle le vit si décomposé, reculant, fou de terreur, qu'elle regarda vers le fourneau et sentit l'épouvantable danger.
—Eh bien! mais, c'est très simple... Il n'y a qu'à fermer le robinet, n'est-ce pas?
Et, sans hâte, de l'air le plus aisé du monde, elle posa son ouvrage sur la petite table, quitta sa chaise, alla tourner le robinet, d'une main légère, qui ne tremblait même pas.
—Voilà qui est fait... Pourquoi donc, mon ami, ne l'avez-vous pas fait vous-même?
Il l'avait suivie des yeux, béant, glacé, comme touché par la mort. Et, quand le sang lui revint sous la peau, quand il se retrouva vivant devant l'appareil désormais inoffensif, il eut un profond soupir, frissonnant encore et désespéré.
—Pourquoi je ne l'ai pas fermé?... Mais parce que j'ai eu peur.
A ce moment, Marie et Pierre rentraient, ravis de leur promenade, causant, riant, rapportant avec eux l'allégresse du clair soleil; et les trois frères, Thomas, François, Antoine, qui revenaient du jardin, les plaisantaient, voulaient leur faire avouer que Pierre s'était battu avec une vache et qu'il avait pédalé au travers d'un champ d'avoine. La vue du père, bouleversé, les inquiéta brusquement.
—Mes enfants, je viens d'être lâche... Ah! c'est curieux, la lâcheté, une sensation que je ne connaissais pas.
Et il conta la crainte de l'accident, sa terreur, et de quelle façon tranquille Mère-Grand les avait tous sauvés d'une mort certaine. Elle eut un petit geste, comme pour dire que tourner un robinet n'était pas si héroïque. Mais des larmes étaient montées aux yeux des trois grands garçons, et ils vinrent l'embrasser l'un après l'autre, avec une ferveur dévote, mettant dans cette caresse la reconnaissance, le culte qu'ils avaient pour elle. Depuis leur petite enfance, elle leur avait tout donné, et elle leur donnait encore la vie. Marie à son tour s'était jetée dans ses bras, la baisait, pleine de gratitude et d'attendrissement. Et, seule, Mère-Grand ne pleurait pas, les calmait, voulait qu'on n'exagérât rien et qu'on fût toujours raisonnable.
—Voyons, dit Guillaume, qui se remettait, vous me permettrez de vous embrasser comme eux, car je vous dois bien ça... Et Pierre aussi va vous embrasser, parce que vous êtes maintenant aussi bonne pour lui que vous l'avez toujours été pour nous.
A table, lorsqu'on put enfin déjeuner, il revint sur cette peur dont il restait surpris et honteux. Depuis quelque temps, il s'était ainsi découvert des soucis de prudence, lui qui, autrefois, ne songeait jamais à la mort. Deux fois déjà, il avait frémi devant des catastrophes possibles. D'où lui venait donc, sur le tard, ce goût de l'existence? Pourquoi donc tenait-il maintenant à vivre? Et il finit par dire gaiement, avec une pointe de tendresse émue:
—Je crois bien, Marie, que c'est votre pensée qui me rend lâche. Si je suis moins brave, c'est que j'ai désormais quelque chose de précieux à risquer. J'ai charge de bonheur... Tout à l'heure, quand j'ai cru que nous allions tous mourir, je vous ai vue, c'est l'effroi de vous perdre qui m'a glacé et paralysé.
Gentiment, Marie s'était elle-même mise à rire. Les allusions à leur prochain mariage étaient rares, mais elle les accueillait toujours d'un air d'affection heureuse.
—Six semaines encore, dit-elle simplement.
Mère-Grand, qui les regardait, tourna les yeux vers Pierre. Il écoutait en souriant, lui aussi.
—C'est vrai, dit-elle, dans six semaines, vous serez mariés. J'ai bien fait alors d'empêcher la maison de sauter.
A leur tour, les enfants, Thomas, François et Antoine, s'égayèrent. Et le déjeuner s'acheva très joyeusement.
L'après-midi, Pierre sentit un poids, peu à peu, qui lui écrasait le cœur. Le mot de Marie lui revenait: «Six semaines encore.» Oui, dans six semaines, elle serait mariée. Et il lui semblait que jamais il n'avait su cela, que jamais il n'y avait songé. Puis, le soir, dans sa chambre, à Neuilly, ce fut une douleur intolérable. Le mot le torturait, le tuait. Pourquoi donc n'avait-il pas souffert d'abord, l'accueillant d'un sourire? et pourquoi, lentement, la douleur était-elle venue si obstinée, si cruelle? Tout d'un coup, l'idée naquit, la certitude s'imposa, foudroyante. Il aimait Marie, il l'aimait d'amour, à en mourir.
Alors, dans cette vision soudaine, tout s'éclaira. Depuis la première rencontre, il se vit marchant invinciblement à cet amour, se croyant blessé d'abord, prenant pour de l'hostilité l'émoi où le jetait la jeune fille, conquis ensuite, cédant à une divine douceur. C'était à elle qu'il aboutissait après tant de tourments et de luttes, et c'était en elle qu'il avait fini par se calmer. Mais, surtout, la promenade à bicyclette du matin, si délicieuse, lui apparaissait sous son véritable jour, comme une matinée de fiançailles, au sein de la forêt heureuse, de la forêt complice. La nature l'avait repris, délivré de son mal, sain et fort, et l'avait donné à la femme qu'il adorait. Son frisson, son bonheur, sa communion parfaite avec les arbres, avec les bêtes, avec le ciel, tout ce qu'il ne s'expliquait pas, prenait maintenant un sens très clair, qui l'exaltait. Marie seule était sa guérison, son espoir, sa certitude de renaître et d'être heureux enfin. Déjà, il avait oublié près d'elle les problèmes anxieux, tout ce qui le hantait et l'écrasait. Depuis huit jours, la pensée de la mort, qui avait si longtemps été sa compagne de chaque heure, ne lui était pas même venue. Le débat de la croyance et du doute, la détresse du néant, la colère contre la souffrance injuste, elle avait tout écarté de ses mains fraîches, si bien portante elle-même, si joyeuse de vivre, qu'elle lui avait rendu le goût de la vie. Et c'était simplement cela, elle refaisait de lui l'homme, le travailleur, l'amant et le père.
Brusquement, il se rappela l'abbé Rose, la conversation douloureuse qu'il avait eue un matin avec ce saint homme. Ce cœur ingénu, ignorant des choses de l'amour, était pourtant le voyant qui seul avait compris. Il le lui disait bien, qu'il était changé, qu'il y avait en lui un autre homme. Et lui qui s'obstinait sottement à jurer qu'il était le même, lorsque Marie l'avait transformé déjà, remettant dans sa poitrine la nature entière, et les campagnes ensoleillées, et les vents qui fécondent, et le vaste ciel qui mûrit les moissons! Et voilà donc pourquoi le catholicisme, la religion de la mort, l'avait exaspéré à ce point de lui faire crier que l'Evangile était périmé et que le monde attendait un autre code, une loi de bonheur terrestre, de justice humaine, d'amour vivant et de fécondité!
Mais Guillaume? Il vit son frère se dresser devant lui, son frère qui l'adorait, qui l'avait introduit dans sa maison de labeur, de paix et de tendresse, pour le guérir. S'il connaissait Marie, c'était que Guillaume l'avait voulu. Et le mot lui revint: «Six semaines encore.» Dans six semaines, son frère devait épouser la jeune fille. Ce fut comme si un couteau lui entrait dans le cœur. Pas une seconde il n'hésita: s'il devait en mourir, il en mourrait; mais personne au monde ne connaîtrait son amour, il se vaincrait, fuirait au loin, s'il se sentait lâche. Son frère qui le voulait ressuscité, qui était l'artisan de cette passion dont il brûlait, qui avait poussé la confiance jusqu'à lui tout donner de son cœur et des siens, non, non! plutôt que de lui causer un souci d'une heure, il se serait condamné lui-même à une éternelle torture! Et c'était bien sa torture qui recommençait, car s'il perdait Marie, il retombait à la détresse de son néant. Déjà, sur sa couche d'insomnie, l'abomination recommençait, la négation de tout, l'inutilité de tout, le monde sans signification aucune, la vie niée et maudite. Son frisson de la mort le reprit. Mourir, mourir, et sans avoir vécu!
Ah! quelle lutte affreuse! Jusqu'au jour, il se martyrisa, il gémit. Pourquoi avait-il ôté sa soutane? Un mot de Marie la lui avait fait quitter, un mot de Marie lui donnait l'idée désespérée de la reprendre. On ne s'évadait pas de son cachot. Cette robe noire tenait à sa chair, il croyait ne plus la porter, mais elle lui mangeait toujours les épaules, et il serait sage de s'y ensevelir à jamais. Au moins il porterait le deuil de sa virilité.
Puis, une idée encore le bouleversa. Qu'avait-il à se débattre ainsi? Marie ne l'aimait point. Pendant leur promenade de la matinée, rien n'avait pu lui faire croire qu'elle l'aimait autrement qu'en sœur bonne et charmante. Elle aimait Guillaume sans doute. Et il étouffa de longs sanglots dans son oreiller, il fit le nouveau serment de se vaincre et de sourire à leur bonheur.