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Paris

Chapter 30: III
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About This Book

The narrative follows a parish priest who, while fulfilling duties at a great basilica, confronts the moral and practical strains of charity, clandestine almsgiving, and an estranged relationship with his scientist brother and that brother's busy household. Through interwoven episodes across contrasting neighborhoods, it sketches a metropolis divided between smoky industrial quarters and affluent districts, exposing widespread hardship, clerical awkwardness and social hypocrisy. The work alternates intimate scenes of generosity, scandal and family tension with sweeping urban description, examining faith, social rupture, and the human cost of modern life.

—Mais, mon cher, répondit le député, c'est très bien, ces mariages. La mode y est. Les Juifs, les chrétiens, les bourgeois, les nobles, tous ont raison de s'entendre, pour constituer la nouvelle aristocratie. Il en faut une, autrement nous sommes débordés par le peuple.

Massot n'en ricanait pas moins de la figure que Justus Steinberger aurait faite, en écoutant monseigneur Martha. Et le bruit courait, en effet, que le vieux banquier juif, depuis la conversion de sa fille Eve, qu'il avait cessé de voir, s'intéressait à ce qu'elle disait, à ce qu'elle faisait, d'un air d'ironie attendrie, comme s'il avait eu plus que jamais en elle une arme de vengeance et de défaite, parmi ces chrétiens dont on accusait sa race de rêver la destruction. Si, en la donnant pour femme à Duvillard, il n'avait pas conquis celui-ci, ainsi qu'il l'avait espéré, sans doute s'en consolait-il en constatant l'extraordinaire fortune de son sang, mêlé à celui de ses durs maîtres d'autrefois, qu'il achevait de gâter. N'était-ce pas là cette définitive conquête juive, dont on parlait?

Un dernier chant triomphal des orgues termina la cérémonie. Les deux familles et les témoins passèrent dans la sacristie, où furent signés les actes. Et le grand défilé de félicitations commença.

Dans la haute salle, lambrissée de chêne, un peu obscure, les deux mariés étaient enfin réunis, côte à côte. Et quel rayonnement de joie, chez Camille, que ce fût fait, qu'elle eût triomphé, en épousant ce grand nom, ce bel homme, arraché avec tant de peine des bras de toutes, de sa mère elle-même! Elle en paraissait grandie, sa petite taille de fille contrefaite, noire et laide, se redressait, exultait, tandis qu'un flot ininterrompu de femmes, les amies, les simples connaissances, se bousculaient, galopaient, lui serraient les mains ou l'embrassaient à pleine bouche, avec des mots d'extase. Gérard, lui, qui la dépassait de toutes les épaules, d'autant plus noble et fort qu'elle semblait plus chétive, acceptait les poignées de main, les rendait, souriait, en prince Charmant, heureux de s'être laissé aimer, d'avoir fait tout ce bonheur, par bonté et faiblesse. Et, sur une même ligne, les deux familles formaient deux groupes, restés distincts, au milieu de la cohue qui les assiégeait, qui passait devant elles, les bras tendus, indéfiniment. Duvillard recevait les saluts en roi content de son peuple, tandis que, par un effort suprême, voulant finir en enchanteresse, Eve trouvait l'énergie d'être délicieuse, de répondre à tous les hommages, à peine frémissante des larmes dont son cœur éclatait. Puis, c'était, de l'autre côté des époux, madame de Quinsac entre le général de Bozonnet et le marquis de Morigny, très digne, un peu hautaine, se contentant le plus souvent d'incliner la tête, ne donnant sa petite main sèche qu'aux personnes qu'elle connaissait bien; et, noyée dans cette marée de figures inconnues, elle échangeait avec le marquis un regard d'indicible tristesse, lorsque le flot devenait par trop vaseux, roulant des têtes qui suaient tous les crimes de l'argent. Pendant près d'une demi-heure, ce flot coula, les poignées de main tombèrent drues comme grêle, les mariés et les deux familles en eurent les bras rompus.

Cependant, des gens demeuraient, des groupes se formaient, causant, s'égayant. Et Monferrand, tout de suite, se trouva entouré. Massot fit remarquer à Dutheil avec quel empressement l'avocat général Lehmann s'approchait, pour faire sa cour. Presque aussitôt, le juge d'instruction Amadieu fût également là; et M. de Larombardière, le vice-président à la Cour, un boudeur pourtant, un des fidèles du salon de la comtesse, arriva lui-même. C'était la magistrature forcément flatteuse et obéissante, inféodée au pouvoir maître de l'avancement, qui nomme et qui destitue. On prétendait que Lehmann, dans l'affaire des Chemins de fer africains, avait rendu des services à Monferrand, en faisant disparaître certains dossiers. Et, quant au souriant Amadieu, si Parisien, n'était-ce pas à lui qu'on devait la tête de Salvat?

—Vous savez, murmura Massot, que tous les trois viennent quêter des remerciements, pour leur guillotiné d'hier. Monferrand lui doit un beau cierge, à ce misérable, qui, une première fois, avec sa bombe, a empêché la chute du ministère, et qui, plus tard, lui a fait donner la présidence du Conseil, lorsqu'il s'est agi d'avoir un homme de poigne assez forte pour étrangler l'anarchie. Hein? quelle lutte, Monferrand d'un côté et ce Salvat de l'autre! Ça devait finir par une tête coupée, on en avait besoin d'une... Tenez! écoutez-les, ils en causent.

En effet, les trois magistrats, qui allaient saluer le ministre tout-puissant, étaient questionnés par des dames amies, dont le compte rendu des journaux avait enfiévré la curiosité. Et Amadieu, ayant par devoir assisté à l'exécution, répondait, heureux de cette dernière importance, résolu à détruire ce qu'il appelait la légende de la mort héroïque de Salvat. Selon lui, ce scélérat n'avait eu aucun vrai courage, tenu debout par son seul orgueil, si livide, si étranglé d'épouvante, qu'il était mort avant d'arriver sous le couteau.

—Ah! ça, c'est la vérité, cria Dutheil. J'y étais.

Massot le tira par le bras, indigné, bien qu'il se moquât de tout.

—Vous n'avez rien vu, mon cher. Salvat est mort très bravement, c'est bête à la fin de salir ce pauvre bougre jusque dans la mort!

Mais cette idée de la mort lâche de Salvat faisait plaisir à trop de monde. Et c'était comme un dernier holocauste qu'on mettait aux pieds de Monferrand, afin de lui être agréable. Il continuait de sourire de son air paisible, en brave homme qui cède aux seules nécessités. Il se montra particulièrement aimable à l'égard des trois magistrats, voulant les remercier, pour son compte, de la bravoure avec laquelle ils étaient allés jusqu'au bout de leur pénible devoir. La veille, après l'exécution, il avait obtenu, à la Chambre, dans un vote délicat, une majorité formidable. L'ordre régnait, tout allait pour le mieux en France. Et Vignon, qui avait voulu paraître au mariage, en beau joueur, s'étant approché, le ministre le retint, le fêta, par coquetterie et par tactique, dans la crainte, malgré tout, que l'avenir prochain ne fût à ce jeune homme, si intelligent et si mesuré. Puis, comme un ami commun leur apprenait une triste nouvelle, le fâcheux état de santé de Barroux, dont les médecins désespéraient, tous les deux s'apitoyèrent. Ce pauvre Barroux! depuis la séance où il était tombé, il n'avait pu se remettre, il déclinait de jour en jour, frappé au cœur par l'ingratitude du pays, mourant sous cette abominable accusation de trafic et de vol, lui si droit, si loyal, qui avait donné sa vie à la république! Aussi, répéta Monferrand, est-ce qu'on avoue? Jamais le public ne comprend ça.

A ce moment, Duvillard, abandonnant un peu son rôle de père, vint les rejoindre; et, dès lors, le triomphe du ministre se doubla du sien. N'était-il pas le maître, l'argent, le seul pouvoir stable, éternel, au-dessus des pouvoirs éphémères, de ces portefeuilles de ministre qui passaient si rapidement de mains en mains? Monferrand régnait et passerait, Vignon régnerait et passerait, ce Vignon déjà à ses pieds, averti déjà qu'on ne gouvernait pas sans les millions de la finance. N'était-ce donc pas lui le seul triomphateur, qui achetait cinq millions un fils de l'aristocratie, qui incarnait la bourgeoisie devenue souveraine, régnant en roi absolu, maître de la fortune publique et bien résolu à n'en rien lâcher, même sous les bombes. Cette fête devenait la sienne, il s'attablait seul au festin, sans consentir à un nouveau partage, maintenant qu'il avait tout conquis, tout possédé, laissant à regret les miettes de sa table aux petits d'en bas, à ces pauvres diables de travailleurs, que la Révolution, autrefois, avait dupés.

Désormais, l'affaire des Chemins de fer africains était une vieille affaire, enterrée dans une commission, escamotée. Tous ceux qui s'y étaient trouvés compromis, les Dutheil, les Chaigneux, les Fonsègue, tant d'autres, riaient d'aise, délivrés par la forte poigne de Monferrand, exaltés eux aussi dans le triomphe de Duvillard. Et l'ignoble article de Sanier, que la Voix du Peuple avait publié le matin, ces révélations fangeuses, ne comptait même plus, n'obtenait que des haussements d'épaules, tellement le public, nourri de boue, saturé de dénonciations et de calomnies, était las de ces scandales à fracas. Une seule fièvre renaissait, le bruit répandu du prochain lancement de la grande affaire, ce fameux Chemin de fer transsaharien, qui allait remuer les millions et les faire pleuvoir sur les amis fidèles.

Pendant que Duvillard s'entretenait amicalement avec Monferrand et avec Dauvergne, le ministre de l'Instruction publique, qui les avait rejoints, Massot, rencontrant son rédacteur en chef Fonsègue, lui dit à demi-voix:

—Dutheil vient de m'assurer que leur Transsaharien est prêt et qu'ils vont le risquer à la Chambre. Ils se disent certains du succès.

Mais Fonsègue était sceptique.

—Pas possible, ils n'oseront pas recommencer si vite.

Pourtant, la nouvelle l'avait rendu grave. Il venait d'avoir une si grosse peur, à la suite de son imprudence, avec les Chemins de fer africains, qu'il s'était bien juré de prendre à l'avenir ses précautions. Mais cela n'allait pas jusqu'à refuser les affaires. Il fallait attendre, les étudier, et en être, être de toutes.

Justement, comme il regardait le groupe de Duvillard et des deux ministres, il assista à un racolage de Chaigneux, qui continuait, au travers de la sacristie, son recrutement pour la représentation du soir. Il célébrait Silviane, fouettait les curiosités, annonçait un succès énorme. Et, s'étant approché de Dauvergne, sa longue échine pliée en deux:

—Mon cher ministre, j'ai une requête à vous présenter de la part d'une belle dame, dont la victoire ne sera pas complète, ce soir, si vous ne daignez y joindre votre suffrage.

Dauvergne, joli homme, grand, blond, avec des yeux bleus qui souriaient derrière un binocle, l'écoutait d'un air de bienveillance. Il réussissait beaucoup à l'Instruction publique, bien qu'il ignorât tout de l'Université. Mais, en vrai Parisien de Dijon, comme on disait, il n'était point sans tact ni malice, il donnait des fêtes où sa jeune et délicieuse femme excellait, il passait pour un ami éclairé des écrivains et des artistes. Et l'engagement de Silviane à la Comédie, son œuvre jusqu'ici la plus fameuse, qui aurait coulé tout autre ministre, l'avait, par une singulière aventure, rendu populaire. On trouvait cela inattendu, amusant.

Lorsqu'il eut compris que Chaigneux désirait simplement être certain qu'il occuperait, le soir, sa loge à la Comédie, il redoubla d'amabilité.

—Mais certainement, mon cher député, je serai là. Quand on a une si charmante filleule, on ne l'abandonne pas dans le danger.

Monferrand, qui écoutait d'une oreille, se tourna soudain.

—Et dites-lui que je compte bien y être aussi, et qu'elle aura de la sorte deux amis de plus dans la salle.

Duvillard, ravi, les yeux brillant d'émotion et de gratitude, s'inclina, comme si les deux ministres venaient de lui faire, personnellement, une grâce inoubliable.

Ce fut alors, après avoir lui-même profondément remercié, que Chaigneux aperçut Fonsègue. Il se précipita, il l'emmena un peu à l'écart.

—Ah! mon cher collègue, il faut absolument que cette affaire s'arrange. Je la considère comme d'une importance capitale.

—Quoi donc? demanda Fonsègue surpris.

—Mais cet article de Massot, que vous ne voulez pas laisser passer.

Carrément, le directeur du Globe déclara qu'il ne passerait pas. Il défendait la dignité, la gravité de son journal; et de tels éloges, donnés à une fille, à une simple fille, apparaîtraient monstrueux, salissants, dans une feuille dont il avait eu tant de peine à faire un organe austère, d'une moralité inattaquable. D'ailleurs, lui s'en moquait, parlait de Silviane en termes crus, disait qu'elle pouvait bien trousser ses jupes en public, et qu'il en serait. Mais le Globe, c'était sacré.

Chaigneux, déconcerté, éploré, insista.

—Voyons, mon cher collègue, faites un petit effort pour moi. Si l'article ne passe pas, Duvillard va croire que c'est de ma faute. Et vous savez que j'ai besoin de lui, voilà le mariage de ma fille aînée retardé encore, je ne sais plus où donner de la tête.

Puis, voyant que ses malheurs personnels ne le touchaient nullement:

—Pour vous-même, mon cher collègue, pour vous-même... Car enfin, cet article, Duvillard le connaît, et il tient d'autant plus à le voir paraître dans le Globe, qu'il le sait plus élogieux. Réfléchissez, il rompra certainement avec vous.

Un instant, Fonsègue garda le silence. Songeait-il à la grosse affaire du Transsaharien? se disait-il que ce serait dur de se fâcher à ce moment, de ne pas avoir sa part, dans la prochaine distribution aux amis fidèles? Mais sans doute une idée d'attente et de prudence l'emporta.

—Non, non! je ne puis pas, c'est une question de conscience.

Cependant, les félicitations continuaient, il semblait que tout Paris défilât, et toujours les mêmes sourires, toujours les mêmes poignées de main. Très las, les deux mariés, les deux familles devaient garder leur air d'enchantement, contre le mur où la cohue avait fini par les serrer. La chaleur devenait insupportable, une fine poussière montait, comme sur le passage des grands troupeaux.

La petite princesse de Harth, attardée on ne savait où, on ne savait à quoi, surgit brusquement, se jeta au cou de Camille, embrassa Eve elle-même, garda la main de Gérard dans les deux siennes, en lui faisant d'extraordinaires compliments. Puis, ayant aperçu Hyacinthe, elle s'en empara, l'emmena dans un coin.

—Dites donc, vous, j'ai quelque chose à vous demander.

Hyacinthe, ce jour-là, était muet. Le mariage de sa sœur lui semblait une cérémonie méprisable, d'une vulgarité sans nom. Encore une, encore un, qui acceptaient cette sale et grossière loi des sexes, éternisant l'absurdité humaine du monde. Aussi avait-il décidé d'y assister en silence, d'un air de hautaine désapprobation.

Inquiet, il regarda Rosemonde, car il était heureux d'avoir rompu, il craignit quelque caprice qui la lui ramenât. Pour la première fois de la journée, il desserra les lèvres.

—Comme camarade, ma chère, tout ce qu'il vous plaira.

Elle s'était mise à rire, elle lui expliqua qu'elle en mourrait, si elle n'assistait pas au début de Silviane, dont elle était l'amie, l'admiratrice passionnée; et elle le supplia d'obtenir de son père qu'il la prît avec eux dans sa loge, où elle savait qu'il y avait une place.

Lui-même, alors, eut un sourire, en songeant que ce serait une fin d'une esthétique rare et symbolique, cette Silviane qui le débarrasserait de Rosemonde, ces deux femmes qui incarneraient l'amour infécond. Il était, au nom de la beauté, pour le mariage unisexuel qui n'enfante pas.

—C'est chose convenue, ma chère, je vais prévenir papa, il y aura une place pour vous.

Et le défilé, enfin, s'étant ralenti, la sacristie s'étant vidée un peu, les mariés et les deux familles purent s'échapper, parmi la foule bourdonnante, lente à s'écouler, qui s'attardait, stationnait, afin de les saluer et de les dévisager encore.

Gérard et Camille, tout de suite après le lunch, devaient partir pour une propriété que Duvillard possédait dans l'Eure. Et ce lunch, servi à deux pas de la Madeleine, dans le royal hôtel de la rue Godot-de-Mauroy, fut une nouvelle magnificence. Au premier étage, la salle à manger était transformée en un buffet d'une abondance et d'une somptuosité merveilleuses; tandis que le vaste salon rouge, le petit salon bleu et argent, toutes les luxueuses pièces, portes ouvertes, permettaient un grand déploiement de réception. Bien qu'on eût dit que les amis des deux familles, les intimes seuls, étaient invités, il y eut là plus de trois cents personnes. Les ministres s'étaient excusés, alléguant l'écrasement des affaires publiques. Mais on revit les journalistes, les magistrats, les députés, tout un flot du fleuve qui avait coulé dans la sacristie. Et les plus dépaysés, parmi ces affamés se ruant à la curée prochaine, étaient certainement les quelques invités de madame de Quinsac, que le général de Bozonnet et le marquis de Morigny avaient installée sur un canapé du grand salon rouge, et qu'ils ne quittaient pas.

Eve, rompue de fatigue, à bout de force physique et morale, s'était assise dans le petit salon bleu et argent, que sa passion des fleurs avait changé en un grand bouquet de roses. Elle serait tombée, le parquet tremblait sous ses pieds; et, pourtant, elle souriait encore, elle se faisait belle et charmante, dès qu'un invité s'approchait. Un secours inespéré lui vint, lorsqu'elle aperçut monseigneur Martha, qui avait bien voulu honorer le lunch de sa présence. Il prit un fauteuil près d'elle, se mit à causer de son air de caresse, avec une gaieté aimable. Sans doute il n'ignorait pas l'affreux drame, l'angoisse vainement combattue qui ravageait cette pauvre âme, car il se montra paternel, il lui prodigua ses consolations. Elle parlait en veuve inconsolable qui renonce au monde, elle donnait à entendre que Dieu seul pouvait la satisfaire. Puis, la conversation tomba sur l'Œuvre des Invalides du travail, et elle déclara qu'elle était résolue à prendre très au sérieux son rôle de présidente, qu'elle s'y vouerait tout entière désormais.

—Monseigneur, à ce sujet, permettez-moi même de vous demander un conseil... J'ai besoin de quelqu'un pour m'aider, et j'ai songé à prendre un prêtre que j'admire, un véritable saint, monsieur l'abbé Pierre Froment.

L'évêque, devenu grave, restait embarrassé, lorsque la petite princesse, qui passait au bras de Dutheil, entendit le nom. Elle s'approcha, avec son impétuosité ordinaire.

—L'abbé Pierre Froment... Je ne vous ai pas dit, ma chère, je l'ai rencontré en veston, en pantalon, et l'on m'a raconté qu'il pédalait au Bois avec une créature... N'est-ce pas, Dutheil, que nous l'avons rencontré?

Le député s'inclina en souriant, tandis que, saisie, bouleversée, Eve joignait les mains.

—Est-ce possible? une telle flamme de charité, une foi et une passion d'apôtre!

Enfin, monseigneur intervint.

—Oui, oui, l'Eglise est frappée parfois de grandes tristesses. J'ai su la folie du malheureux dont vous parlez, j'ai cru même devoir lui écrire, et il a laissé ma lettre sans réponse. J'aurais tant voulu éviter un pareil scandale! Mais il est des forces abominables que nous ne pouvons toujours vaincre, et l'archevêché a, ces jours-ci, prononcé l'interdiction... Il faudra choisir une autre personne, madame.

Ce fut un désastre. Eve regardait Rosemonde et Dutheil, n'osant leur demander des détails, rêvant de cette créature qui avait osé détourner un prêtre. Quelque fille impudique sûrement, une de ces détraquées, folles de leur chair! Et il lui sembla qu'un tel crime achevait son propre malheur.

Elle murmura, avec un geste qui prenait à témoin son grand luxe, les roses embaumées où elle baignait, la foule de ses invités qui se ruaient au buffet:

—Ah! décidément, il n'y a que corruption, on ne peut plus compter sur personne.

A ce même moment, Camille, sur le point de partir avec Gérard, se trouvait seule dans sa chambre de jeune fille, lorsque son frère Hyacinthe l'y rejoignit.

—Ah! mon petit, te voilà!... Dépêche-toi, si tu veux m'embrasser. Je file, et bien heureuse.

Il l'embrassa. Puis, doctement:

—Je te croyais plus forte. Depuis ce, matin, tu montres une joie qui me dégoûte.

Elle se contenta de le regarder avec un mépris tranquille. Il continua.

—Ton Gérard que tu manges des yeux, tu sais bien qu'elle te le reprendra, dès que vous reviendrez.

Ses joues blêmirent, ses yeux s'embrasèrent. Et, marchant sur son frère, les poings serrés:

—Elle! tu dis qu'elle me le reprendra!

C'était de leur mère qu'ils parlaient.

—Ecoute, mon petit, je la tuerai plutôt. Ah! non, qu'elle ne compte pas sur cette saleté, parce que l'homme qui est à moi, vois-tu, je le garde... Et toi, tu feras bien de me laisser tranquille avec tes méchancetés, car tu sais que je te connais, tu n'es qu'une fille et qu'une bête!

Il avait reculé, comme si une vipère dressait sa mince tête, aiguë et noire; et il préféra battre en retraite, ayant toujours tremblé devant elle.

Alors, pendant que les derniers invités s'acharnaient, achevaient de dévaster le buffet, les adieux se firent, les mariés prirent congé, pour monter dans la voiture qui devait les conduire à la gare. Le général de Bozonnet s'était mis, dans un groupe, à dire une fois de plus sa désespérance chagrine, au sujet du service militaire obligatoire; et il fallut que le marquis de Morigny le ramenât, au moment où la comtesse de Quinsac embrassait son fils et sa bru Camille, les mains tremblantes, si émue, que le marquis se permit pieusement de la soutenir. Hyacinthe s'était lancé à la recherche de son père, qu'on ne trouvait nulle part. Il finit par le découvrir, dans une embrasure de fenêtre, en grande conférence avec Chaigneux effondré, qu'il malmenait violemment, furieux d'apprendre le scrupule de conscience de Fonsègue; car, si l'article ne passait pas, Silviane était capable de s'en prendre à lui seul et de l'en punir, en lui fermant sa porte encore. Tout de suite, il dut retrouver son air triomphant, il accourut pour baiser sa fille au front, pour serrer la main de son gendre, plaisantant, leur souhaitant, là-bas, des jours agréables. Et ce furent enfin les adieux d'Eve, près de laquelle monseigneur Martha était resté, souriant. Elle se montra d'une bravoure attendrissante, elle puisa dans sa volonté d'être belle jusqu'au bout une force dernière, qui lui permit d'être gaie et maternelle.

Elle avait pris la main un peu frémissante et gênée de Gérard, elle osa la garder un instant dans la sienne, très bonne, vraiment héroïque de renoncement.

—Au revoir, Gérard, portez-vous bien, soyez heureux.

Puis, elle se tourna vers Camille, elle la baisa sur les deux joues, tandis que monseigneur les regardait toutes deux, d'un air d'indulgente sympathie.

—Au revoir, ma fille.

—Au revoir, ma mère.

Mais les voix tremblaient, les regards s'étaient croisés avec des lueurs de glaive, et elles avaient senti les dents sous le baiser. Ah! cette rage de la voir belle toujours, désirable encore, malgré les années et les larmes! Et l'autre, quelle torture, cette fille jeune, cette jeunesse qui avait fini par la vaincre, et qui lui emportait à jamais son amour! Le mutuel pardon était impossible, elles s'exécreraient jusque dans la tombe de famille, où elles dormiraient côte à côte, un jour.

Le soir, pourtant, la baronne Duvillard s'excusa de ne pouvoir assister à la représentation de Polyeucte. Elle était lasse, elle voulait se coucher de bonne heure; et, la tête dans l'oreiller, elle pleura la nuit entière. La loge, une avant-scène de balcon, ne fut donc occupée que par le baron, Hyacinthe, Dutheil et la petite princesse de Harth.

Dès neuf heures, la salle était pleine, cette bourdonnante et éclatante salle des grandes solennités dramatiques. Tout le Paris qui avait défilé le matin dans la sacristie de la Madeleine, se retrouvait là, avec la même fièvre de curiosité, le même désir d'imprévu, d'extraordinaire; et l'on reconnaissait les mêmes têtes, les mêmes sourires, des femmes qui se saluaient d'un petit signe d'intelligence, des hommes qui se comprenaient d'un mot, d'un geste. Toutes et tous étaient fidèles au rendez-vous, épaules nues, boutonnière fleurie, en une splendeur éblouissante de fête. Fonsègue occupait la loge du Globe, avec deux ménages amis. A l'orchestre, le petit Massot avait son fauteuil habituel. On y voyait aussi le juge d'instruction Amadieu, un des habitués fidèles de la Comédie, ainsi que le général de Bozonnet et l'avocat général Lehmann. Mais Sanier surtout, l'effroyable Sanier, avec son mufle de gros homme apoplectique, était beaucoup regardé, à cause de son article scandaleux du matin. Chaigneux, qui n'avait gardé pour lui qu'un strapontin modeste, battait les couloirs, se montrait à tous les étages, soufflant une dernière fois l'enthousiasme. Et, lorsque, dans l'avant-scène qui faisait face à celle de Duvillard, les deux ministres, Monferrand et Dauvergne, parurent, un frémissement léger courut, les sourires se firent plus intimes et plus amusés, car personne n'ignorait la part qu'ils venaient prendre au succès de la débutante.

Cependant, de mauvais bruits circulaient encore la veille. Sanier avait déclaré que le début de Silviane, d'une catin notoire, à la Comédie-Française, et dans ce rôle de Pauline, d'une si haute noblesse morale, était un véritable défi à la pudeur publique. Cette extravagante fantaisie d'une jolie fille avait d'ailleurs longtemps soulevé la presse. Mais on en parlait depuis six mois, et Paris, qui finissait par s'y faire, accourait là, n'ayant plus que son unique besoin d'être distrait. Avant qu'on levât la toile, dans l'air même de la salle, on le sentait bon enfant, rieur et jouisseur, se moquant dans les coins, prêt à battre des mains, s'il y trouvait son plaisir.

Et ce fut vraiment extraordinaire. Quand Silviane parut au premier acte, chastement drapée, elle étonna la salle par le pur ovale de sa figure de vierge, à la bouche d'innocence, aux yeux de candeur immaculée. Puis, surtout, la façon dont elle avait compris le rôle stupéfia d'abord, charma ensuite. Dès ses confidences à Stratonice, dès le récit du songe, elle fit de Pauline une figure mystique envolée dans le rêve, une sorte de sainte de vitrail que la Brunehilde de Wagner, chevauchant les nuages, aurait emportée en croupe. Cela était parfaitement inepte, contre toute raison et contre toute vérité. On sembla ne s'y intéresser que davantage, cédant à la mode, mais sans doute excité plus encore par le contraste, entre ce lis ingénu et la fille aux goûts infâmes. Dès ce moment, le succès grandit d'acte en acte, au second pendant son explication avec Sévère, au troisième dans sa scène avec Félix, pour aboutir, au quatrième, à la scène avec Polyeucte, puis à la scène avec Sévère, d'une noblesse tragique si poignante. Un léger coup de sifflet, dont on accusa Sanier, assura la victoire. Monferrand et Dauvergne, comme le racontèrent les journaux, donnèrent le signal des applaudissements; et toute la salle s'enflamma, Paris battit des mains, moitié par amusement, moitié par ironie peut-être, faisant aussi cette fête au faste de Duvillard et à la forte poigne de ce ministère Silviane, dont on plaisantait pendant les entr'actes.

Dans l'avant-scène du baron, c'était une passion, une bousculade.

—Vous savez, vint dire Dutheil, que notre critique influent, celui que je vous ai amené à souper un soir, est furieux. Il s'entête à dire que Pauline est une petite bourgeoise, touchée à la fin seulement par le miracle, et que c'est tuer la figure que de la poser tout de suite en sainte vierge.

—Bah! dit superbement Duvillard, qu'il discute, ça fera du bruit... L'important est que nous ayons demain matin l'article de Massot dans le Globe.

Mais, à ce sujet, les nouvelles n'étaient pas bonnes. Chaigneux, qui avait relancé Fonsègue, déclarait que celui-ci hésitait encore, malgré le succès, qu'il trouvait idiot. Le baron se fâcha.

—Allez dire à Fonsègue que je veux et que je me souviendrai.

Dans le fond de l'avant-scène, Rosemonde délirait d'enthousiasme.

—Mon petit Hyacinthe, je vous en supplie, menez-moi à la loge de Silviane. Je ne peux pas attendre, il faut que je l'embrasse.

—Mais nous allons tous y aller, s'écria Duvillard, qui avait entendu.

Les couloirs débordaient, on s'écrasait jusque sur la scène. Puis, un obstacle se présenta, la porte de la loge était fermée; et, lorsque le baron frappa, une habilleuse répondit que madame priait ces messieurs d'attendre.

—Oh! moi, une femme, ça ne fait rien, dit Rosemonde, en se glissant vivement. Et vous, Hyacinthe, venez donc, ça ne fait rien non plus.

Silviane, à demi nue, se faisait essuyer les épaules et la gorge, tant elle avait chaud. Exaltée, Rosemonde se jeta sur elle, la baisa. Elles causèrent, la bouche presque sur la bouche, dans le flamboiement embrasé du gaz, dans le vertige des fleurs dont l'étroite pièce était pleine. Et, au milieu des mots brûlants d'admiration et de tendresse, Hyacinthe entendit qu'elles promettaient de se revoir à la sortie, et que Silviane finissait par inviter Rosemonde à venir prendre une tasse de thé chez elle. Il eut un sourire complaisant, en disant à l'actrice:

—Votre voiture vous attend au coin de la rue Montpensier, n'est-ce pas? Eh bien! je me charge d'y conduire la princesse. Ce sera plus simple, vous rentrerez ensemble.

—Ah! que vous êtes mignon! cria Rosemonde. C'est entendu.

La porte fut ouverte, les hommes entrèrent, se répandirent en félicitations. Mais il fallut vite regagner la salle pour le cinquième acte. Et ce fut le triomphe, la salle croula, lorsque Silviane déclama le fameux: «Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée», avec un élancement de sainte martyre qui monte au ciel. On n'était pas plus âme. Quand on rappela les artistes, Paris fit une ovation dernière à cette vierge de théâtre qui jouait si bien les catins à la ville, selon le mot de Sanier.

Duvillard, tout de suite, passa par les coulisses avec Dutheil, pour aller prendre Silviane, pendant qu'Hyacinthe conduisait Rosemonde à la voiture, qui stationnait au coin de la rue Montpensier. Ensuite, le jeune homme attendit. Et il sembla tout égayé, lorsque son père, qui arrivait avec Silviane, fut arrêté par un geste de celle-ci, comme il voulait monter à son tour.

—Non, mon cher, pas ce soir. J'ai une amie.

La petite mine rieuse de Rosemonde était apparue, au fond du coupé. Il demeura béant, pendant que la voiture filait, emmenant les deux femmes. Lui qui, depuis tant de jours, travaillait à rentrer en grâce!

—Mon cher, que voulez-vous? expliquait Hyacinthe à Dutheil, un peu choqué lui-même. J'avais d'elle par-dessus la tête, et je l'ai donnée à Silviane.

Duvillard, étourdi, restait sur le trottoir, dans la galerie devenue déserte, lorsque Chaigneux, qui s'en allait harassé, le reconnut, se précipita, pour lui annoncer que Fonsègue avait réfléchi et que l'article de Massot passerait. Dans les couloirs, on avait aussi causé beaucoup du fameux Transsaharien.

Hyacinthe emmena son père, le réconforta, en camarade raisonnable, pour qui la femme était une bête impure et basse.

—Viens dormir... Puisque cet article doit paraître, tu le lui porteras demain matin, elle t'ouvrira sûrement.

Et les deux hommes, qui voulaient marcher, remontèrent l'avenue de l'Opéra, vide et morne à cette heure, fumant, échangeant de lentes paroles, tandis que, sur Paris endormi, passait une lamentation immense, l'agonie d'un monde.

III

Depuis l'exécution de Salvat, Guillaume était tombé dans un grand silence. Il semblait préoccupé, absent. Pendant des heures, il travaillait, il fabriquait de cette poudre si dangereuse, à la formule connue de lui seul, des manipulations d'une délicatesse extrême, pour lesquelles il ne voulait l'aide de personne. Puis, il s'en allait, il rentrait brisé par de longues promenades solitaires. Au milieu des siens, il restait très doux, s'efforçait de sourire. Mais il avait toujours l'air de revenir de très loin, dans un sursaut, lorsqu'on lui adressait la parole.

Pierre, alors, s'imagina que son frère avait trop compté sur l'héroïsme de son renoncement et que la perte de Marie lui était intolérable. N'était-ce pas elle qui le hantait, qu'il regrettait, à mesure que devenait plus prochaine la date fixée pour le mariage? Et il osa, un soir, s'en ouvrir à lui, offrant encore de partir, de disparaître.

Aux premiers mots, Guillaume l'arrêta, dans un cri de tendresse.

—Marie! ah! mon petit frère, je l'aime trop, je t'aime trop, pour regretter ce que j'ai fait... Non, non! vous ne me donnez que du bonheur, vous êtes tout mon courage, toute ma force, maintenant que je vous sais heureux l'un et l'autre... Et je t'assure, tu te trompes, je n'ai absolument rien, c'est le travail sans doute qui m'absorbe un peu.

Ce soir-là, il voulut réagir, il se montra d'une gaieté charmante. Au dîner, il demanda si le tapissier viendrait bientôt organiser pour le jeune ménage les deux petites pièces que Marie occupait au-dessus du laboratoire. Celle-ci, qui attendait paisible et souriante, sans hâte ni gêne, depuis que le mariage était décidé, se mit alors à lui dire joyeusement tout ce qu'elle désirait: une chambre rouge, tendue d'andrinople à vingt sous le mètre; des meubles de sapin verni, qui lui feraient croire qu'elle était à la campagne; enfin, un tapis par terre, parce qu'un tapis était pour elle le comble du luxe. Et elle riait, et il riait avec elle, l'air amusé et paternel, tandis que Pierre, que cette bonhomie soulageait, restait convaincu qu'il s'était trompé.

Seulement, dès le lendemain, Guillaume retomba dans sa songerie. Et l'inquiétude de Pierre recommença, lorsqu'il eut remarqué que jamais Mère-Grand, elle aussi, ne lui avait paru si muette, dans un si haut et si grave silence. N'osant agir près d'elle, il eut d'abord l'idée vaine de faire causer les trois grands fils; car ni Thomas, ni François, ni Antoine, ne savaient rien, ne voulaient rien savoir. Ils passaient les jours chacun à sa tâche, d'une sérénité souriante, respectant, adorant le père, simplement. Vivant à son côté, ils ne lui posaient aucune question sur ses travaux, sur ses projets, trouvant que ce qu'il faisait ne pouvait être que juste et bon, prêts à le faire avec lui, sans examen, au moindre appel. Mais, évidemment, il les écartait de tout péril, il gardait pour lui tout le sacrifice, et Mère-Grand seule était sa confidente, celle qu'il consultait, qu'il écoutait peut-être. Aussi Pierre, renonçant à rien deviner par les enfants, ne se préoccupa-t-il plus que de la gravité rigide où il la voyait, surtout lorsqu'il crut avoir surpris de fréquents entretiens, entre Guillaume et elle, dans sa chambre, là-haut, près du logement de Marie. Ils s'y enfermaient, ils devaient s'y livrer à des besognes longues, pendant lesquelles la chambre semblait morte, sans un souffle.

Puis, un jour, Pierre vit Guillaume qui en sortait, avec une petite valise d'apparence fort lourde. Tout de suite, il se souvint de la confidence de son frère, cette poudre dont une livre aurait fait sauter une cathédrale, cet engin destructeur qu'il voulait donner à la France guerrière, pour lui assurer la victoire sur les autres nations, et faire d'elle ensuite l'initiatrice, la libératrice. Et il se rappela que Mère-Grand était seule avec lui dans le secret, qu'elle avait longtemps couché sur des cartouches du terrible explosif, lorsque Guillaume craignait une visite de la police. Pourquoi donc, maintenant, déménageait-il ainsi la quantité de poudre qu'il fabriquait depuis quelque temps? Un soupçon, une peur sourde lui donna la force de demander brusquement à son frère:

—Tu as donc quelque crainte, que tu ne gardes rien ici? Si des choses t'embarrassent, tu sais que tu peux tout déposer chez moi, où personne n'ira fouiller.

Etonné, Guillaume le regarda fixement.

—Oui... J'ai su que les arrestations et les perquisitions recommencent, depuis qu'ils ont guillotiné ce malheureux, dans la terreur où ils sont qu'un désespéré ne le venge. Et puis, ce n'est guère prudent de garder ici des matières d'une telle puissance de destruction. Je préfère les mettre en lieu sûr... A Neuilly, ah! non, petit frère, ce n'est pas un cadeau pour toi!

Il parlait d'un air calme, il avait eu à peine un tressaillement léger.

—Alors, reprit Pierre, tout est prêt, tu vas remettre prochainement ton engin au ministre de la Guerre?

Une hésitation parut au fond de ses yeux de franchise, il fut sur le point de mentir. Puis, tranquillement:

—Non, j'y ai renoncé. J'ai une autre idée.

Et cela était dit d'un air de décision si redoutable, que Pierre n'osa l'interroger davantage, lui demander quelle était cette autre idée. Mais, à partir de cette minute, une attente inquiète le laissa frissonnant, il sentit d'heure en heure, dans le haut silence de Mère-Grand, dans le visage de plus en plus héroïque et affranchi de Guillaume, naître là, et grandir, et déborder sur Paris entier, l'énorme et terrifiante chose.

Un après-midi que Thomas devait se rendre à l'usine Grandidier, on apprit que Toussaint, le vieil ouvrier, venait d'être frappé d'une nouvelle attaque de paralysie. Et Thomas promit de monter en passant chez le pauvre homme, qu'il estimait, pour voir si l'on ne pourrait pas lui être de quelque secours. Pierre voulut l'accompagner. Tous deux partirent, vers quatre heures.

Dans l'unique pièce que les Toussaint habitaient, où ils mangeaient et où ils couchaient, les deux visiteurs trouvèrent le mécanicien assis près de la table, sur une chaise basse, l'air foudroyé. C'était une hémiplégie, qui, en paralysant tout le côté droit, le bras et la jambe, lui avait aussi envahi la face, à ce point que la parole était abolie. Il ne poussait plus que des grognements gutturaux, incompréhensibles. La bouche se tordait à droite, tout le bon visage rond, à la peau tannée, aux yeux clairs, s'était contracté en un masque effrayant d'angoisse. L'homme était terrassé à cinquante ans, la barbe inculte et blanche comme celle d'un vieillard, les membres noueux mangés par le travail, désormais morts à toute besogne. Et les yeux seuls vivaient, faisaient le tour de la chambre, allaient de l'un à l'autre; tandis que madame Toussaint, toujours grasse, même lorsqu'elle ne mangeait pas à sa faim, restée active et de tête solide dans son malheur, s'empressait autour de lui.

—Toussaint, c'est une bonne visite, c'est monsieur Thomas qui vient te voir, avec monsieur l'abbé...

Elle se reprit tranquillement:

—Avec monsieur Pierre, son oncle... Tu vois bien qu'on ne t'abandonne pas encore.

Toussaint voulut parler, mais son effort impuissant n'amena que deux grosses larmes dans ses yeux; et il regardait les nouveaux venus d'un air d'indicible détresse, les mâchoires tremblantes.

—Ne t'émotionne donc pas, reprit la femme. Le médecin a dit que ça ne te valait rien.

En entrant, Pierre avait remarqué que deux personnes se levaient, se retiraient un peu à l'écart. Et il eut la surprise de reconnaître madame Théodore et la petite Céline, toutes les deux proprement vêtues, l'air à leur aise. Elles étaient venues voir, l'une son frère, l'autre son oncle, en apprenant l'accident, avec le bon cœur de tristes créatures qui avaient connu les pires souffrances. Maintenant, elles semblaient à l'abri de la misère noire, et Pierre se rappela ce qu'on lui avait conté, l'extraordinaire mouvement de sympathie autour de la fillette, après l'exécution du père, les dons nombreux, toute une lutte de générosité à qui l'adopterait, enfin l'adoption par un ancien ami de Salvat qui l'avait fait rentrer à l'école, en attendant de la mettre en apprentissage, pendant que madame Théodore elle-même était placée comme garde-malade, dans une maison de santé. C'était, pour elles deux, le salut.

Comme Pierre s'approchait pour embrasser la petite Céline, madame Théodore dit à celle-ci de bien remercier encore monsieur l'abbé. Elle continuait à l'appeler respectueusement ainsi.

—C'est vous, monsieur l'abbé, qui nous avez porté bonheur. Ça ne s'oublie pas, je lui répète toujours de ne pas oublier votre nom dans ses prières.

—Alors, mon enfant, vous retournez à l'école?

—Oh! oui, monsieur l'abbé, je suis bien contente! Et puis, nous ne manquons plus de rien.

Une émotion l'étrangla, elle bégaya dans un sanglot:

—Ah! si ce pauvre papa nous voyait!

Madame Théodore prenait poliment congé de madame Toussaint.

—Eh bien, adieu! nous nous en allons. C'est triste tout de même, ce qui vous arrive, et nous avons voulu vous dire la peine que ça nous fait. L'ennui, quand le malheur s'en mêle, c'est qu'avec du courage on ne réussit quand même à rien... Céline, viens embrasser ton oncle... Mon pauvre frère, je te souhaite de retrouver tes deux jambes le plus tôt possible.

Elles baisèrent le paralytique sur les joues, elles s'en allèrent. Et Toussaint, qui avait écouté, qui avait regardé, les suivit de ses yeux si vifs, si intelligents encore, comme brûlé du regret et du désir de cette vie, de cette activité où elles retournaient.

Malgré sa belle humeur coutumière, madame Toussaint fut mordue d'une pensée jalouse.

—Ah! mon pauvre vieux, dit-elle, après avoir mis un oreiller derrière le dos de son homme, en voilà deux qui ont eu plus de chance que nous. Depuis qu'on a coupé la tête à ce fou de Salvat, tout leur réussit. Leur affaire est faite, elles ont du pain sur la planche.

Puis, se tournant vers Pierre et Thomas:

—Tandis que nous autres, nous sommes bien fichus, le nez dans la crotte, sans un espoir de nous en retirer... Que voulez-vous? nous crèverons de faim, mon pauvre homme n'a pas été guillotiné, il n'a fait que travailler toute sa vie, et vous le voyez, le voilà fini, comme une vieille bête qui n'est plus bonne à rien.

Elle les fit asseoir, elle répondit à leurs questions apitoyées. Le médecin était déjà venu deux fois, et il leur avait promis de rendre la parole au malade, de lui permettre peut-être de faire le tour de la chambre avec une canne. Quant à jamais se remettre sérieusement au travail, il n'y fallait pas compter. Alors, à quoi bon? Les yeux de Toussaint disaient qu'il aimait mieux mourir tout de suite. Lorsqu'un ouvrier ne travaille plus, ne nourrit plus sa femme, il est mûr pour la terre.

—Des économies, reprit-elle, il y a des gens qui me demandent si nous avons des économies... Nous avions près de mille francs à la Caisse d'épargne, lorsque Toussaint a eu sa première attaque. Et l'on ne s'imagine pas ce qu'il faut de sagesse pour mettre de côté une pareille somme; car, enfin, on n'est pas des sauvages, on se donne de temps à autre une petite fête, un bon plat, arrosé d'une bonne bouteille... En cinq mois de chômage forcé, avec les remèdes, avec les viandes saignantes, nous avons mangé les mille francs, et bonté du ciel! maintenant que ça recommence, nous ne sommes pas près de connaître le vin cacheté et le goût du gigot à la broche.

Ce cri de la commère friande qu'elle avait toujours été, disait plus que ses larmes contenues sa terreur du lendemain. Elle restait debout, brave quand même; mais quel écroulement, quelle fin du monde, si elle ne pouvait plus tenir sa chambre bien propre, cuisiner le dimanche un morceau de veau à la casserole, attendre le retour de son homme, chaque soir, en causant avec les voisines! Autant valait-il qu'on les jetât au ruisseau et que le tombereau les emportât!

Thomas intervint.

—Est-ce qu'il n'existe pas un Asile des Invalides du travail, et ne pourrait-on y faire entrer votre mari? Il me semble que sa place y est toute marquée.

—Ah, ouiche! dit la femme, on m'en a parlé, j'ai déjà pris mes renseignements. Ils ne prennent pas les malades dans cette maison-là. Quand on y va, ils vous répondent qu'il y a des hôpitaux pour les malades.

Et Pierre, d'un geste découragé, confirma l'inutilité de la démarche. Lui, dans une brusque vision, venait de se revoir battant Paris, courant de la baronne Duvillard, présidente, à l'administrateur général Fonsègue, pour n'arriver à faire admettre le triste Laveuve que lorsqu'il était mort.

Mais, à ce moment, il y eut un vagissement d'enfant tout jeune, et les deux visiteurs furent stupéfaits de voir madame Toussaint entrer dans l'étroit cabinet où son fils Charles avait longtemps couché, puis en ressortir avec un poupon de vingt mois à peine, sur les bras.

—Mon Dieu! oui, expliqua-t-elle, c'est le petit de Charles. Il dormait là, dans l'ancien lit de son père, et vous l'entendez, il s'éveille... Imaginez-vous que, l'autre mercredi, juste la veille du jour où Toussaint a été frappé, j'étais allée le reprendre chez la nourrice, à Saint-Denis, parce qu'elle menaçait de le mettre à la borne, depuis que Charles, qui se dérange, ne la payait plus. Je me disais, n'est-ce pas? que le travail semblait recommencer et qu'on arriverait toujours à nourrir une petite bouche comme ça. Puis, voilà que tout craque... Enfin que voulez-vous? maintenant qu'il est ici, je ne peux pourtant pas le descendre dans la rue.

Tout en parlant, elle marchait, elle dodelinait l'enfant, pour qu'il se calmât. Et elle continuait, elle revenait sur la bête d'histoire, cette bonne du marchand de vin d'en face, avec laquelle Charles avait eu la sottise de coucher sans précaution, et qui lui avait laissé ce beau cadeau, en se sauvant au cou d'un autre homme, comme la dernière des traînées qu'elle était. Encore si Charles avait travaillé ainsi qu'autrefois, avant son service militaire, lorsqu'il ne perdait pas une heure et qu'il rapportait toute sa paye! Mais il était revenu moins franc à la besogne, il raisonnait, il avait des idées; et, maintenant, sans en être encore à jeter des bombes, comme ce fou de Salvat, il perdait la moitié de ses journées à fréquenter des socialistes, des anarchistes, qui lui brouillaient la tête. C'était un vrai chagrin de voir un si fort, un si brave garçon tourner si mal. Et l'on assurait, dans le quartier, qu'il y en avait beaucoup de pareils, que les meilleurs, les plus intelligents en avaient assez de la misère, du travail qui ne nourrit pas son homme, et qu'ils finiraient par tout chambarder, plutôt que de vieillir sans être sûrs de manger du pain jusqu'au bout.

—Ah! les fils ne ressemblent guère aux pères, ces gaillards-là n'auront pas la patience de mon pauvre vieux Toussaint, qui s'est laissé manger la peau et les os, jusqu'à n'être plus que la triste chose que vous voyez là... Savez-vous ce que Charles a dit, lorsque, l'autre soir, il a trouvé son père sur cette chaise, sans bras ni jambes, la langue morte? Il s'est fâché, il lui a crié qu'il avait, sa vie entière, été une foutue bête, de s'exterminer pour les bourgeois, qui ne lui apporteraient pas, aujourd'hui, un verre d'eau... Puis, comme il n'est pas méchant, au fond, il a pleuré ensuite toutes les larmes de son corps.

L'enfant ne criait plus, elle allait et venait toujours, le berçant, le serrant contre son cœur de bonne grand'mère. Son fils Charles ne pourrait rien faire pour eux; peut-être une pièce de cent sous, de temps à autre; et encore. Elle, rouillée, n'essayerait pas de se remettre à son ancien métier de lingère. D'ailleurs, tenter même de trouver des ménages devenait difficile, avec ce marmot sur les bras, et avec l'autre, le grand enfant, l'infirme, qu'elle devait nettoyer et faire manger. Quoi, alors? qu'allaient-ils devenir tous les trois? Elle ne savait point, elle en avait le frisson, toute maternelle et brave qu'elle voulût paraître.

Et Pierre et Thomas se sentirent l'âme bouleversée de pitié, lorsque, dans la triste chambre de travail et de misère, si propre encore, ils virent, sur les joues de Toussaint foudroyé, immobile, rouler de grosses larmes. Il avait écouté sa femme, il la regardait, il regardait le pauvre petit être endormi entre ses bras; et, désormais sans voix pour crier sa plainte, tout crevait au fond de lui en un flot amer, intarissable: sa longue existence de travail bafouée et dupée, l'injustice affreuse d'un tel effort aboutissant à une telle souffrance, la colère de se sentir là, impuissant, de voir les siens, innocents comme lui, souffrir de son mal, mourir de sa mort. Ah! ce vieil homme, cet éclopé du travail, finissant en bête fourbue, tombée à la borne! Et cela était si révoltant, si monstrueux, qu'il voulut le dire, et que sa peine s'acheva en un effroyable et rauque grognement.

—Tais-toi, ne te fais pas plus de mal, conclut madame Toussaint. Puisque c'est comme ça, c'est comme ça.

Elle était allée recoucher le petit; et elle revenait, Thomas et Pierre allaient lui parler de M. Grandidier, le patron de Toussaint, lorsqu'une visite nouvelle se présenta. Ils attendirent un instant.

C'était madame Chrétiennot, la femme du petit employé, l'autre sœur de Toussaint, plus jeune que lui de dix-huit ans. La belle Hortense, qui avait appris la catastrophe, apportait ses regrets, correctement, bien que son mari lui eût fait rompre à peu près tous rapports avec sa famille, dont il avait honte. Et elle était venue en robe de petite soie, coiffée d'un chapeau, à pavots rouges, quelle avait déjà refait trois fois. Mais, malgré ce luxe, elle sentait la gêne, elle cachait ses pieds, à cause de ses bottines éculées. Une récente fausse couche l'avait beaucoup enlaidie, achevant le désastre de sa beauté blonde, si vite fanée.

Dès le seuil, elle parut glacée par l'aspect terrifiant de son frère, par le dénuement de cette pièce de souffrance, où elle entrait. Et, après l'avoir embrassé, en disant son chagrin de le trouver ainsi, elle se mit à geindre tout de suite sur son propre sort, elle conta ses embarras, dans la crainte qu'on ne lui demandât quelque chose.

—Ah! ma chère, vous êtes certainement bien à plaindre. Mais, si vous saviez! tout le monde a ses peines... Ainsi moi, qui suis forcée de porter chapeau, et d'avoir des robes possibles, à cause de la situation de mon mari, vous ne vous imaginez pas la peine que j'ai pour joindre les deux bouts. On ne va pas loin avec trois mille francs d'appointements, surtout lorsqu'on doit prendre là-dessus sept cents francs de loyer. Vous me direz que nous pourrions nous loger plus modestement; mais, non, ma chère, il me faut bien un salon, à cause des visites que je reçois. Alors, comptez... Et il y a aussi mes deux filles, j'ai dû les envoyer au cours, Lucienne a commencé le piano, Marcelle a des dispositions pour le dessin... A propos, je les aurais volontiers amenées, mais j'ai craint pour elles la trop grosse émotion. Vous m'excusez, n'est-ce pas?

Elle dit encore toutes les contrariétés que la lamentable fin de Salvat lui avait fait avoir avec son mari. Celui-ci, vaniteux, petit et rageur, était outré d'avoir maintenant un guillotiné dans la famille de sa femme; et il devenait dur pour la malheureuse, l'accusant de leurs embarras, la rendant responsable de sa propre médiocrité, aigri chaque jour davantage par l'étroite vie de bureau. Certains soirs, on se querellait, elle lui tenait tête, racontait qu'elle aurait pu épouser un médecin, qui la trouvait assez jolie pour ça, quand elle était demoiselle de comptoir chez le confiseur de la rue des Martyrs. Et, maintenant que la femme s'enlaidissait, que le mari se sentait condamné à l'éternelle gêne, même avec les quatre mille francs d'appointements rêvés, le ménage tombait de plus en plus à une existence maussade, inquiète et querelleuse, aussi intolérable, dans la gloriole payée si chèrement d'être un monsieur et une dame, que la misère noire des ménages ouvriers.

—Enfin, tout de même, ma chère, dit madame Toussaint, lassée par cet étalage des ennuis de sa belle-sœur, vous avez eu une chance, de ne pas avoir un troisième enfant.

Hortense soupira, d'un air de soulagement profond.

—Ah! c'est bien vrai, car je me demande comment nous l'aurions élevé, celui-là. Sans compter que Chrétiennot me faisait des scènes abominables, en me disant que, si j'étais enceinte, il n'y était pour rien, et que, le jour où il y aurait un troisième enfant, il me planterait là et s'en irait vivre ailleurs... Vous savez que j'ai failli mourir de ma fausse couche, oh! quelque chose d'affreux, dont je suis encore détraquée. Le docteur, maintenant, dit que je mange trop mal, qu'il me faut de la bonne nourriture. Tout ça ne fait rien, j'ai quand même été bien contente.

—Ça se comprend, ma chère, puisque vous ne demandiez que ça.

—Evidemment, nous ne demandions que ça. Chrétiennot répétait qu'il en danserait de joie... Et pourtant, et pourtant...

Un subit attendrissement fit trembler la voix d'Hortense.

—Quand le docteur a regardé et nous a dit que c'était un garçon, j'ai senti un si gros regret, que j'en suis restée toute suffoquée; et j'ai bien vu que Chrétiennot se détournait, pour ne pas qu'on remarquât sa figure à l'envers... Nous avons deux filles, ça nous aurait fait tant de plaisir d'avoir un fils!

Des larmes noyèrent ses yeux, elle acheva, en bégayant:

—Enfin, puisque nous ne pouvons pas nous permettre le luxe d'en avoir un, ça vaut mieux que celui-là ne soit pas venu. Il a bien fait, pour lui et pour nous de retourner d'où il venait... Ah! n'importe! ça n'est pas drôle, il y a vraiment trop d'embêtements dans l'existence.

Elle se leva, elle voulut partir, après avoir embrassé de nouveau son frère; car elle craignait encore une scène, si son mari rentrait sans la trouver chez elle. Puis, debout, elle s'attarda, elle dit qu'elle avait, elle aussi, vu sa sœur, madame Théodore, et la petite Céline, proprement nippées, heureuses désormais. Et elle conclut à son tour, avec une pointe de jalousie:

—Mon mari, à moi, se contente d'aller tous les matins s'éreinter à son bureau; jamais il ne se fera couper le cou; et personne bien sûr ne s'avisera de laisser des rentes à Marcelle et à Lucienne... Enfin, ma chère, ayez du courage, il faut toujours espérer que ça finira bien.

Quand elle s'en fut allée, Pierre et Thomas, avant de partir aussi, pour se rendre à l'usine, voulurent savoir si M. Grandidier, le patron, prévenu du malheur de Toussaint, s'était engagé à lui venir en aide. Il n'avait encore fait qu'une promesse assez vague, ils résolurent donc de lui parler chaudement en faveur du vieux mécanicien, depuis vingt-cinq ans dans la maison. Le pis était qu'un ancien projet de caisse de secours, même de caisse de retraites, mis à l'étude autrefois, avant la crise dont l'usine se relevait, avait sombré au milieu de toutes sortes de complications et d'obstacles. Autrement, Toussaint aurait eu peut-être le droit d'être infirme, sans mourir complètement de faim. Il n'y avait plus d'autre espoir, pour l'ouvrier foudroyé, que dans la charité, sinon dans la justice du patron.

Le petit de Charles s'étant remis à pleurer, madame Toussaint venait de le reprendre dans ses bras; et elle le promenait de nouveau, lorsque Thomas serra la bonne main du paralytique entre les deux siennes.

—Nous reviendrons, nous ne vous abandonnerons pas. Vous savez bien qu'on vous aime, parce que vous avez été un brave et solide travailleur... Comptez sur nous, nous allons faire tout ce que nous pourrons.

Et ils le laissèrent, dans la chambre morne, les yeux en larmes, terrassé, bon pour l'abattoir; tandis que sa femme berçait autour de lui l'enfant criard, un misérable de plus, si lourd aujourd'hui au vieux ménage, et qui, plus tard, crèverait à son tour, de misère et d'injuste travail.

Le travail, le travail manuel, grondant et haletant sous l'effort, Pierre et Thomas le retrouvèrent à l'usine. Les minces tuyaux, sur les toitures, jetaient leurs souffles rythmiques de vapeur, comme s'ils eussent réglé la respiration même de la besogne commune. Et, dans les ateliers divers, c'était un ronflement continu d'activité, tout un peuple d'ouvriers en branle, forgeant, limant, perçant, au milieu du vol des courroies et de la trépidation des machines. La journée s'achevait dans la fièvre d'énergie coutumière, avant que le coup de cloche sonnât le départ.

Quand Thomas demanda M. Grandidier, on lui répondit que le patron n'avait pas reparu depuis le déjeuner; et il comprit, à cette nouvelle extraordinaire, que quelque lamentable scène devait se passer encore dans le pavillon silencieux, aux persiennes éternellement closes, que l'usinier habitait à l'écart, avec sa jeune femme, folle depuis deux ans, toujours adorablement jolie, et si ardemment aimée, qu'il n'avait jamais voulu se séparer d'elle. Du petit atelier vitré, où Thomas travaillait d'habitude, et où il venait de mener Pierre, pour attendre, on voyait ce pavillon si calme, d'air si heureux, au milieu de grosses touffes de lilas, que des toilettes claires de jeune femme et des rires d'enfants joueurs auraient dû égayer. Et, brusquement, ils crurent entendre un grand cri déchirant; puis, ce furent des plaintes d'animal battu, toute une agonie violente de bête qu'on égorge. Ah! ces hurlements, parmi le branle de l'usine en travail, comme scandés par les jets rythmiques de la vapeur, accompagnés par le roulement sourd des machines! Depuis le récent inventaire, les recettes doublaient, la prospérité de la maison croissait de mois en mois, désormais victorieuse des mauvais jours. Grandidier était en train de réaliser une très grosse fortune, avec sa fameuse Lisette, la bicyclette populaire, que son frère, un des administrateurs du Bon Marché, y vendait à cent cinquante francs. Sans compter les gains énormes que lui promettait la vogue prochaine des voitures automobiles, dès qu'il se remettrait à la fabrication des petits moteurs, un moteur nouveau, longtemps cherché, presque trouvé enfin. Et, dans le pavillon morne, aux persiennes toujours closes, les affreux cris continuaient, quelque épouvantable drame, que, cette fois, la rumeur laborieuse et prospère de l'usine ne parvenait pas à étouffer.

Pâles, Pierre et Thomas écoutaient, se regardaient en frémissant. Puis, tout d'un coup, les cris ayant cessé, et le pavillon tombant à un grand silence de mort, le second dit très bas:

—D'ordinaire, paraît-il, elle est très douce, elle reste les journées assise par terre, sur un tapis, comme une petite enfant. Il l'aime ainsi, la couche et la lève, la caresse et la fait rire. Quelle tristesse!... Très rarement elle a des crises, devient furieuse, veut mordre et se tuer, en se jetant contre les murs; et, alors, il doit lutter avec elle, car personne autre que lui ne la touche. Il tâche de la maintenir, la garde dans ses bras, pour la calmer... Mais, aujourd'hui, quelle terreur, quelle lamentation! Avez-vous entendu? Jamais elle n'a dû avoir une crise si terrible.

Au bout d'un quart d'heure, dans le grand silence, Grandidier sortit du pavillon, tête nue, livide encore. Comme il passait devant le petit atelier vitré, et qu'il y aperçut Thomas et Pierre, il y entra, vint s'adosser contre un étau, en homme pris d'étourdissement, hanté d'un cauchemar. Sa face de douceur et d'énergie gardait un masque d'angoisse, d'une infinie souffrance. Une écorchure saignait près de son oreille gauche.

Tout de suite, il voulut parler, combattre, rentrer dans sa vie de labeur.

—Je suis content de vous voir, mon cher Thomas. J'ai songé à ce que vous m'avez dit, pour notre moteur. Il faut en causer encore.

En le voyant si éperdu, le jeune homme eut une inspiration charitable, songea qu'une diversion brusque, le malheur d'un autre, le tirerait peut-être de sa hantise.

—Sans doute, je suis venu me mettre à votre disposition... Mais, auparavant, laissez-moi vous dire que nous sortons de chez Toussaint, ce malheureux foudroyé par la paralysie, et que nous avons le cœur navré d'un si effroyable sort, le dénuement complet, l'abandon au coin de la borne, après tant d'années de travail.

Il fit valoir les vingt-cinq ans que le vieil ouvrier avait passés à l'usine, la justice qu'il y aurait à lui tenir compte de ce long effort, de tout ce qu'il avait donné là de sa vie de brave homme. Il demanda que la maison lui vînt en aide, au nom de l'équité, au nom de la pitié aussi.

—Ah! monsieur, se permit de dire Pierre à son tour, je voudrais vous emmener un instant dans cette triste chambre, en face de ce misérable être vieilli, usé, écrasé, qui n'a même plus la parole pour crier sa souffrance. Il n'est pas de pire malheur à celui de mourir ainsi, dans la désespérance de toute bonté et de toute justice.

Grandidier, muet, les avait écoutés. Puis, de grosses larmes irrésistibles noyèrent ses yeux. Sa voix trembla, très basse.

—Le pire malheur, le connaît-on? Qui peut parler du pire malheur, s'il n'a pas souffert le malheur des autres?... Oui, oui, ce pauvre Toussaint, c'est triste, à son âge, d'en être réduit là, de ne savoir s'il mangera demain. Mais je sais des tristesses aussi grandes, des abominations qui empoisonnent l'existence davantage encore... Ah! le pain, croire que le bonheur régnera quand tout le monde aura du pain, quel imbécile espoir!

Dans son frisson, passait le drame si douloureux de sa vie. Etre le patron, le maître, l'homme en train de s'enrichir, qui dispose du capital et que les ouvriers jalousent; avoir un établissement où la chance est rentrée, dont les machines battent monnaie, sans qu'on paraisse avoir d'autre peine que d'empocher tous les bénéfices; et être pourtant le plus misérable des hommes, n'avoir pas un jour qui ne soit gâté par l'agonie du cœur, ne trouver chaque soir, en rentrant au foyer, pour récompense et pour soutien, que la plus atroce torture sentimentale! Tout se payait. Ce triomphateur, ce privilégié de l'argent, sur son tas qui grossissait d'inventaire en inventaire, sanglotait de détresse.

Il se montra très bienveillant, il promit de secourir Toussaint. Mais que pouvait-il faire? Jamais il n'admettrait le principe d'une pension, parce que c'était la négation même du salariat, tel qu'il fonctionnait. Il défendait ses droits de patron très énergiquement, il répétait que l'âpreté de la concurrence le forcerait à les exercer sans aucun abandon possible, tant que le système actuel existerait. Sa fonction était de faire de bonnes affaires, honnêtement. Et il regretta que ses ouvriers n'eussent pas donné suite à leur projet d'une caisse de retraites, il laissa même entendre qu'il les pousserait à le reprendre.

Une rougeur était remontée à ses joues, sa vie de lutte quotidienne le reprenait, le remettait debout.

—Je voulais donc vous dire, à propos de notre petit moteur...

Et il causa longuement avec Thomas, pendant que Pierre attendait, le cœur bouleversé, éperdu de l'universel besoin de bonheur. Celui-ci saisissait des mots, se perdait au milieu des termes techniques. Autrefois, l'usine avait fabriqué des petits moteurs à vapeur. Mais ils semblaient condamnés par la pratique, on cherchait une autre force. L'électricité, la reine prévue de demain, n'était pas encore possible, à cause du poids des appareils qu'elle nécessitait. Et il n'y avait donc que le pétrole, avec des inconvénients si graves, que la victoire et la fortune seraient sûrement pour le constructeur qui le remplacerait par un agent de force nouveau, inconnu encore. La solution du problème était là, trouver et appliquer cette force.

—Oui, je suis pressé maintenant, dit Grandidier d'un air de grande animation. Je vous ai laissé chercher en paix, sans vous importuner de questions curieuses. Mais une solution devient nécessaire.

Thomas souriait.

—Encore un peu de patience, je crois être dans une bonne voie.

Et Grandidier leur serra la main à tous deux, puis s'en alla faire son tour accoutumé, au travers de ses ateliers en branle, tandis que, dans son silence de mort, le pavillon l'attendait, clos et frissonnant de la douleur continue, inguérissable, où il rentrait chaque jour.

Le jour baissait déjà, lorsque Pierre et Thomas, remontés sur la butte Montmartre, se dirigèrent vers le grand atelier vitré que le sculpteur Jahan s'était aménagé, pour y exécuter l'ange colossal dont il avait la commande, parmi les hangars, les ateliers, les baraquements de toutes sortes, que nécessitait l'achèvement de la basilique du Sacré-Cœur. Il y avait là de vastes terrains vagues, encombrés de matériaux, d'un chaos extraordinaire de pierres de taille, de charpentes, de machines; et, en attendant que les terrassiers vinssent faire aux alentours la toilette dernière, des tranchées restaient béantes, des escaliers rompus s'engouffraient, des portes bouchées d'une simple palissade menaient encore aux substructions de l'église.

Thomas, qui s'était arrêté devant l'atelier de Jahan, désigna du doigt une de ces portes, par où l'on descendait dans les travaux de fondation.

—Vous n'avez jamais eu l'idée de visiter les fondations de la basilique. C'est tout un monde, et rien n'est plus intéressant... Vous savez qu'ils y ont englouti des millions. Il leur a fallu aller chercher le bon sol au fond de la butte, ils ont creusé plus de quatre-vingts puits, dans lesquels ils ont coulé du béton, pour poser leur église sur ces quatre-vingts colonnes souterraines... On ne les voit pas, mais ce sont bien elles qui portent, au-dessus de Paris, ce monument d'absurdité et d'affront.

Pierre s'était approché de la palissade, s'oubliait à regarder, derrière, une porte ouverte, une sorte de palier noir, d'où s'enfonçait un escalier. Et il rêvait à ces colonnes invisibles, à toute l'énergie têtue, à toute la volonté de domination qui tenait l'édifice debout.

Thomas fut obligé de le rappeler.

—Hâtons-nous, voici le crépuscule. Nous ne pourrions plus rien voir.

Antoine devait les attendre chez Jahan, qui désirait leur montrer une maquette nouvelle. Quand ils entrèrent, les deux praticiens travaillaient encore à l'ange monumental, dont ils achevaient, en haut d'un échafaudage, de dégrossir les ailes symétriques; tandis que le sculpteur, assis sur une chaise basse, les bras à demi nus, les mains tachées de terre glaise, était absorbé dans la contemplation d'une figure haute d'un mètre, à laquelle il venait de travailler.

—Ah! c'est vous autres. Antoine vous attend depuis plus d'une demi-heure. Je crois qu'il est sorti avec Lise pour voir le soleil se coucher sur Paris. Mais ils vont revenir.

Et il retomba dans son silence, immobile, les yeux sur son œuvre.

C'était une figure de femme, nue, debout et haute, d'une majesté si auguste, dans la simplicité des lignes, qu'elle semblait géante. Sa chevelure éparse et féconde était comme les rayons de sa face, dont la souveraine beauté resplendissait, pareille au soleil. Et elle n'avait qu'un geste d'offre et d'accueil, les deux bras légèrement tendus, les mains ouvertes, pour tous les hommes.

Jahan se remit à parler lentement, dans son rêve.

—Vous vous souvenez, je voulais donner un pendant à la Fécondité que vous avez vue, les flancs solides, capables de porter un monde. Et j'avais une Charité dont je laissais sécher la terre, tellement je la sentais peu, banale, poncive... Alors, j'ai eu l'idée d'une Justice. Mais le glaive, les balances, ah! non! Ce n'était pas cette Justice-là, vêtue de la robe, coiffée de la toque, qui m'enflammait. J'étais hanté passionnément par l'autre, celle que les petits, que les souffrants attendent, celle qui seule peut mettre enfin un peu d'ordre et de bonheur parmi nous... Et je l'ai vue ainsi, toute nue, toute simple, toute grande. Elle est le soleil, un soleil de beauté, d'harmonie et de force, parce que le soleil est l'unique justice, brûlant au ciel pour tout le monde, donnant du même geste, au pauvre comme au riche, sa magnificence, sa lumière, sa chaleur, qui sont la source de toute vie... Aussi, vous la voyez, elle se donne également de ses mains tendues, elle accueille l'humanité entière, elle lui fait le cadeau de l'éternelle vie dans l'éternelle beauté. Ah! être beau, être fort, être juste, c'est tout le rêve!

Il ralluma sa pipe, éclata d'un bon rire.

—Enfin, je crois qu'elle est d'aplomb, la bonne femme... Hein? qu'en pensez-vous?

Les deux visiteurs lui firent de grands éloges. Pierre était très ému de retrouver, dans cette imagination d'artiste, la pensée qu'il roulait depuis si longtemps, l'ère prochaine de la Justice, sur les ruines de ce monde, que la Charité, après des siècles d'expérience, n'avait pu sauver de l'écroulement final.

Gaiement, le sculpteur expliquait qu'il faisait là sa maquette, pour se consoler un peu de son grand mannequin d'ange, dont la banalité imposée le désespérait. On venait encore de lui adresser des observations sur les plis de la robe, qui accusaient trop les cuisses; et il avait dû modifier la draperie entière.

—Tout ce qu'ils voudront! cria-t-il. Ce n'est plus mon œuvre, c'est une commande que j'exécute, comme un maçon fait un mur. Il n'y a plus d'art religieux, l'incroyance et la bêtise l'ont tué... Et si l'art social, l'art humain pouvait renaître, ah! quelle gloire d'être un des annonciateurs!

Il s'interrompit. Où diable les deux enfants, Antoine et Lise, étaient-ils donc passés? Il ouvrit la porte de l'atelier toute grande; et, dans le terrain vague, parmi les déblais, on aperçut les fins profils d'Antoine très grand, de Lise très frêle et petite, se détachant sur l'immensité de Paris, que dorait l'adieu du soleil. De son bras robuste de jeune colosse tendre, il la soutenait, la faisait marcher désormais sans fatigue; tandis qu'elle, d'une grâce mince de fillette enfin épanouie, devenue femme, levait les yeux sur les siens, avec un sourire d'infinie gratitude, pour se donner toute, à jamais.

—Ah! les voici qui reviennent... Vous savez que le miracle est aujourd'hui complet. Et comment vous dire ma joie! Elle me désespérait, j'avais même renoncé à lui faire apprendre à lire, je la laissais les jours entiers dans un coin, les jambes et la langue nouées, ainsi qu'une innocente... Et voilà que votre frère est venu, s'y est pris je ne sais de quelle façon. Elle l'a écouté, l'a compris, s'est mise avec lui à lire, à écrire, à être intelligente et gaie. Puis, comme ses jambes ne se déliaient pas, qu'elle gardait son air infirme de naine souffreteuse, il a commencé par l'apporter ici dans ses bras, il l'a forcée de marcher en la soutenant, si bien qu'aujourd'hui elle marche enfin toute seule. Positivement, en quelques semaines, elle a grandi, elle est devenue élancée et charmante... Oui, oui, je vous assure, c'est toute une seconde naissance, une création véritable. Regardez-les.

Antoine et Lise s'avançaient toujours lentement. Et de quelle vie les baignait le vent du soir, qui montait de la grande ville, éclatante et chaude de soleil! S'il avait choisi pour l'instruire cet endroit d'horizon sublime, de grand air charriant tant de germes, c'était sans doute que nulle part au monde il n'aurait pu lui souffler plus d'âme, plus de force. L'amante enfin venait d'être faite par l'amant. Il avait pris la femme endormie, sans mouvement et sans pensée; puis, il l'avait éveillée, l'avait créée, l'avait aimée, pour en être aimé. Et elle était son œuvre, elle était lui.