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Paris

Chapter 7: IV
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About This Book

The narrative follows a parish priest who, while fulfilling duties at a great basilica, confronts the moral and practical strains of charity, clandestine almsgiving, and an estranged relationship with his scientist brother and that brother's busy household. Through interwoven episodes across contrasting neighborhoods, it sketches a metropolis divided between smoky industrial quarters and affluent districts, exposing widespread hardship, clerical awkwardness and social hypocrisy. The work alternates intimate scenes of generosity, scandal and family tension with sweeping urban description, examining faith, social rupture, and the human cost of modern life.

—Maman te demande, Hyacinthe... Viens donc lui montrer ta jupe. C'est toi qui serais joli en fille.

Mais il s'esquiva, sans répondre. Il avait une peur sourde de sa sœur, son aînée, bien qu'ils vécussent dans une intimité de confidences perverses, se disant tout, essayant en vain de s'étonner l'un l'autre. Et il donna un regard de dédain à la corbeille merveilleuse d'orchidées, de mode usée, devenue bourgeoise. Il avait traversé les lis, il en était à la renoncule, la fleur de sang.

Les deux derniers convives attendus arrivèrent presque ensemble. Ce fut d'abord le juge d'instruction Amadieu, un intime de la maison, un petit homme de quarante-cinq ans, qu'une récente affaire anarchiste venait de mettre en évidence. Il avait une face plate et régulière de magistrat, à gros favoris blonds, qu'il tâchait de rendre aiguë, en se servant d'un monocle, derrière lequel son œil pétillait. D'ailleurs, très mondain, il était de la nouvelle école, psychologue distingué, auteur d'un livre en réponse aux abus de la physiologie criminaliste, d'une ambition tenace, amoureux de publicité, guettant toujours l'occasion des affaires retentissantes qui donnent la gloire. Enfin, parut le général de Bozonnet, l'oncle maternel de Gérard, un vieillard grand et sec, au nez en bec d'aigle, que ses rhumatismes avaient forcé récemment à prendre sa retraite. Fait colonel après la guerre, en récompense de sa belle conduite à Saint-Privat, il avait gardé à Napoléon III la foi jurée, malgré ses attaches profondément monarchistes. On lui passait, dans son monde, cette sorte de bonapartisme militaire, pour l'amertume qu'il mettait à accuser la république d'avoir tué l'armée. Et, brave homme, adorant sa sœur, madame de Quinsac, il semblait surtout obéir à un désir secret de celle-ci, en acceptant les invitations de la baronne, comme pour rendre plus naturelle et plus excusable la continuelle présence chez elle de Gérard.

Mais le baron et Dutheil revenaient du cabinet, en riant très haut, d'un rire exagéré, sans doute afin de faire croire à la parfaite liberté de leur esprit. Et l'on passa dans la salle à manger, où brûlait un grand feu, dont les flammes joyeuses luisaient telles qu'un rayon de printemps, au milieu des fins meubles anglais d'acajou clair, chargés d'argenterie et de cristaux. La pièce, d'un vert mousse tendre, avait un charme discret sous le jour pâle, et la table, au centre, avec la richesse de son couvert et la blancheur de son linge, orné d'un point de Venise, semblait avoir miraculeusement fleuri, toute une floraison de grosses roses thé, d'admirables fleurs pour la saison, et d'un parfum délicieux.

La baronne fit asseoir le général à sa droite, Amadieu à sa gauche. Le baron prit à sa droite Dutheil, à sa gauche Gérard. Puis, les enfants se placèrent aux deux bouts, Camille entre Gérard et le général, Hyacinthe entre Dutheil et Amadieu. Et, tout de suite, dès les œufs brouillés aux truffes, la conversation s'engagea, familière et gaie, cette conversation des déjeuners de Paris, où défilent les événements grands et petits de la veille et de la matinée, les vérités ainsi que les mensonges de tous les mondes, le scandale financier, l'aventure politique, le roman paru, la pièce jouée, les histoires qui ne peuvent se dire qu'à l'oreille, et qu'on raconte tout haut. Et, sous la légèreté de l'esprit qui se dépense, sous les rires qui sonnent souvent faux, chacun garde sa tourmente, sa débâcle intérieure, une détresse parfois qui va jusqu'à l'agonie.

Bravement, avec sa tranquille impudence habituelle, le baron parla le premier de l'article de la Voix du Peuple.

—Dites donc, vous avez lu l'article de Sanier, ce matin. C'est un de ses bons, il a de la verve, mais quel fou dangereux!

Cela mit tout le monde à l'aise, car cet article aurait sûrement pesé sur le déjeuner, si personne n'en avait soufflé mot.

—Encore le Panama qui recommence! cria Dutheil. Ah! non, nous en avons assez!

—L'affaire des Chemins de fer africains, reprit le baron, mais elle est claire comme de l'eau de roche! Tous ceux que Sanier menace peuvent dormir bien tranquilles... Non, voyez-vous, c'est un coup pour jeter Barroux à bas de son ministère. Il y aura pour sûr tantôt une demande d'interpellation, vous allez voir le beau tapage.

—Cette presse de diffamation et de scandale, dit posément Amadieu, est un dissolvant qui achèvera la France. Il faudrait des lois.

Le général eut un geste de colère.

—Des lois, à quoi bon? puisqu'on n'a pas le courage de les appliquer!

Il y eut un silence. D'un pas discret, le maître d'hôtel présentait des rougets grillés. Le service silencieux, dans la douceur tiède et embaumée de la pièce, ne laissait pas même entendre un bruit de vaisselle. Et, sans qu'on sût comment, la conversation avait brusquement changé, une voix demanda:

—Alors, la reprise de la pièce est reculée?

—Oui, dit Gérard, j'ai su ce matin que Polyeucte ne passerait pas avant avril, au plus tôt.

Camille, muette jusque-là, occupée du jeune homme, s'efforçant de le reconquérir, regarda sa mère et son père de ses yeux luisants. Il s'agissait de la reprise où Silviane s'entêtait à débuter. Mais le baron et la baronne gardèrent une sérénité parfaite, n'ayant plus depuis longtemps rien à ignorer l'un de l'autre. Eve était si heureuse du rendez-vous obtenu pour l'après-midi! Elle songeait uniquement à ce bonheur, l'imagination déjà là-bas, dans le nid d'amour, tandis qu'elle souriait d'une façon inconsciente à ses convives. Et le baron était bien trop occupé de la nouvelle démarche qu'il comptait faire en tempête aux Beaux-Arts, pour emporter de haute lutte l'engagement. Il se contenta de dire:

—Comment voulez-vous qu'ils remontent les pièces, à la Comédie? Ils n'ont plus de femmes.

—Oh! reprit simplement la baronne, hier, dans cette pièce du Vaudeville, Delphine Vignot avait une robe exquise, et il n'y a qu'elle pour savoir se coiffer.

Alors, Dutheil raconta, en gazant un peu, à cause de Camille, l'aventure de Delphine et d'un sénateur bien connu. Puis, ce fut un autre scandale, la mort d'une amie de la maison, opérée trop brutalement par un chirurgien, affaire qui avait failli échouer entre les mains d'Amadieu; et le général en profita, sans transition d'ailleurs, pour placer son amertume, sa sortie accoutumée contre l'organisation imbécile de l'armée actuelle. Le vieux bordeaux luisait comme un sang vermeil dans le fin cristal des verres, un filet de chevreuil aux truffes venait de mêler son fumet un peu âpre au parfum mourant des roses, lorsque des asperges apparurent, une primeur, si rare autrefois, et qui n'étonnait même plus.

—Maintenant, dit le baron avec un geste désenchanté, il y en a tout l'hiver.

—Alors, demandait au même moment Gérard, c'est cette après-midi, la matinée de la princesse de Harth?

Camille vivement intervint.

—Oui, cet après-midi. Irez-vous?

—Non, je ne pense pas, je ne pourrai pas, répondit le jeune homme gêné.

—Ah! cette petite princesse, s'écria Dutheil, elle est décidément toquée. Vous n'ignorez pas qu'elle se dit veuve. La vérité serait que son mari, un vrai prince, allié à une famille royale, et beau comme le jour, voyagerait par le monde en compagnie d'une cantatrice. Elle, avec sa tête de gamin vicieux, a préféré venir régner à Paris, dans cet hôtel de l'avenue Kléber, qui est bien l'arche la plus extraordinaire, où le cosmopolitisme pullule en pleine extravagance.

—Taisez-vous, mauvaise langue, interrompit doucement la baronne. Ici, nous aimons beaucoup Rosemonde, qui est une charmante femme.

—Mais certainement, reprit de nouveau Camille, elle nous a invités, et nous irons tantôt chez elle, n'est-ce pas, maman?

La baronne, pour ne pas répondre, affecta de n'avoir pas entendu, pendant que Dutheil, qui paraissait très renseigné, continuait à s'égayer sur la princesse et sur la matinée qu'elle donnait, où elle devait produire des danseuses espagnoles, d'une mimique si lascive, que tout Paris, averti, allait s'écraser chez elle. Et il ajouta:

—Vous savez qu'elle a lâché la peinture, elle s'occupe de chimie. C'est plein d'anarchistes, à présent, dans son salon... Il m'a semblé qu'elle vous poursuivait, mon cher Hyacinthe.

Jusque-là, Hyacinthe n'avait pas desserré les lèvres, comme détaché de tout.

—Oh! elle m'assomme, daigna-t-il répondre. Si je vais à sa matinée, c'est dans l'espoir d'y rencontrer mon ami, le jeune lord Elson, qui m'a écrit de Londres pour m'y donner rendez-vous. J'avoue que c'est le seul salon où je trouve avec qui causer.

—Ainsi, demanda ironiquement Amadieu, vous voilà passé à l'anarchie?

Imperturbable, de son air de haute élégance, Hyacinthe fit sa profession de foi.

—Mais, monsieur, il me semble qu'en ces temps de bassesse et d'ignominie universelles, un homme de quelque distinction ne saurait être qu'anarchiste.

Un rire courut autour de la table. On le gâtait beaucoup, on le trouvait très drôle. Son père surtout s'amusait à l'idée d'avoir, lui! un fils anarchiste; et le général, dans ses heures de rancune, parlait de chambarder une société assez bête pour se laisser mener par quatre polissons. Seul, le juge d'instruction, qui était en train de se faire une spécialité des affaires anarchistes, lui tint tête, défendit la civilisation menacée, donna des détails terrifiants sur ce qu'il appelait l'armée de la dévastation et du massacre. Mais les autres convives continuaient de sourire, en mangeant d'un pâté de foies de canard vraiment délicieux, que passait le maître d'hôtel. Il y avait tant de misère, il fallait tout comprendre, les choses finiraient par s'arranger. Le baron lui-même déclara d'un air conciliant:

—C'est certain, on pourrait faire quelque chose. Quoi? personne ne le sait au juste. Les revendications sages, oh! je les accepte d'avance. Par exemple, améliorer le sort de l'ouvrier, créer de bonnes œuvres, tenez! comme notre Asile des Invalides du travail, dont nous avons raison d'être fiers. Mais il ne faut pas qu'on nous demande l'impossible.

Au dessert, il se fit un moment de brusque silence, comme si, dans le papotage des conversations, sous l'étourdissement du copieux déjeuner, la préoccupation, la détresse de chacun serrait de nouveau les cœurs, reparaissait sur les faces effarées. Et l'on vit renaître l'inconscience inquiète de Dutheil, menacé de délation, la colère anxieuse du baron, se demandant comment il allait pouvoir contenter Silviane. Cette fille était sa tare, à lui, si solide, si puissant, le mal secret qui finirait peut-être par le ronger et le détruire. Et l'on vit surtout passer l'affreux drame sur les visages de la baronne, de Camille et de Gérard, cette rivalité haineuse de la mère et de la fille, se disputant l'homme qu'elles aimaient. Les lames de vermeil pelaient délicatement les fruits, il y avait des grappes de raisin dorées, d'une admirable fraîcheur, et des sucreries, des gâteaux défilèrent, une infinité de friandises, où s'attardaient complaisamment les appétits repus.

Puis, comme on servait les rince-bouches, un valet vint se pencher à l'oreille de la baronne, qui répondit à demi-voix:

—Eh bien! faites-le entrer au salon. Je vais l'y retrouver.

Et, plus haut, aux convives:

—C'est monsieur l'abbé Froment qui est là et qui insiste pour être reçu. Il ne nous gênera pas, je crois que vous le connaissez tous. Oh! un véritable saint, pour lequel j'ai beaucoup de sympathie!

On s'oublia quelques minutes encore autour de la table, et l'on quitta enfin la salle à manger, tout odorante des mets, des vins, des fruits et des roses, toute chaude des grosses bûches qui étaient tombées en braise, dans la gaieté un peu en déroute des cristaux et de l'argenterie, sous le jour pâle et fin éclairant la débandade du couvert.

Au milieu du petit salon, bleu et argent, Pierre était resté debout. Il regrettait maintenant d'avoir insisté, en voyant, sur une table, le plateau où le café et les liqueurs étaient servis. Puis, son embarras augmenta, lorsque les convives entrèrent un peu bruyamment, les yeux brillants et les joues roses. Mais sa flamme de charité s'était rallumée en lui si ardente, qu'il vainquit cette gêne. Et il ne lui resta que le sourd malaise d'apporter l'effroyable matinée de misère qu'il avait vécue, tant de noir et de froid, tant de saleté et de faim, dans cette richesse si claire, si tiède, si parfumée, débordante d'inutile et de superflu, au milieu de ces gens qui semblaient très gais d'avoir bien déjeuné.

Tout de suite, la baronne s'avança avec Gérard, car c'était par celui-ci, dont il connaissait la mère, que le prêtre avait été présenté aux Duvillard, à l'époque de la fameuse conversion. Et, comme il s'excusait de se présenter à cette heure:

—Mais vous êtes toujours le bienvenu, monsieur l'abbé... Vous permettez que je m'occupe de mes hôtes, je suis à vous dans un instant.

Elle retourna près du plateau, pour servir le café et les liqueurs, aidée de sa fille. Gérard demeura, et justement il entretint Pierre de l'Asile des Invalides du travail, où tous deux s'étaient rencontrés récemment, à l'occasion d'une cérémonie, la pose de la première pierre d'un nouveau pavillon, que l'on bâtissait grâce au don superbe de cent mille francs, fait à l'œuvre par le baron Duvillard. L'œuvre ne comptait encore que quatre pavillons, et le projet primitif en prévoyait douze, sur le vaste terrain donné par la Ville, dans la presqu'île de Gennevilliers; de sorte que la souscription restait ouverte et qu'il se menait un grand bruit de cet effort charitable, réponse retentissante et péremptoire aux mauvais esprits qui accusaient la bourgeoisie repue de ne rien faire pour les travailleurs. La vérité était qu'une magnifique chapelle, érigée au milieu du terrain, avait absorbé les deux tiers des fonds réunis. Des dames patronnesses, prises dans tous les mondes, madame la baronne Duvillard, madame la comtesse de Quinsac, madame la princesse Rosemonde de Harth, vingt autres, avaient la charge de faire vivre l'œuvre, à l'aide de quêtes et de ventes de charité. Mais, surtout, le succès était venu de l'heureuse idée d'avoir débarrassé ces dames des gros soucis de l'organisation, en choisissant pour administrateur général le rédacteur en chef du Globe, le député Fonsègue, un brasseur d'affaires prodigieux. Et le Globe faisait une propagande continue, répondait aux attaques des révolutionnaires par l'inépuisable charité des classes dirigeantes; et, lors des dernières élections, l'œuvre avait ainsi servi d'arme électorale triomphante.

Camille se promenait, une petite tasse fumante à la main.

—Monsieur l'abbé, prenez-vous du café?

—Non, merci, mademoiselle.

—Un petit verre de chartreuse alors?

—Non, merci.

Et, tout le monde étant servi, la baronne revint, pour demander aimablement:

—Voyons, monsieur l'abbé, que désirez-vous de moi?

Pierre commença presque à voix basse, la gorge serrée, envahi d'une émotion qui lui faisait battre le cœur.

—Je viens, madame, m'adresser à votre grande bonté. J'ai vu, ce matin, dans une affreuse maison de la rue des Saules, derrière Montmartre, un spectacle qui m'a bouleversé l'âme... Vous n'avez point idée d'une pareille maison de misère et de souffrance, les familles sans feu, sans pain, les hommes réduits au chômage, les mères n'ayant plus de lait pour leurs nourrissons, les enfants à peine vêtus, toussant et grelottant... Et, parmi tant d'horreurs, j'ai vu la pire, la plus abominable, un vieil ouvrier terrassé par l'âge, mourant de faim, tombé sur un tas de loques, dans un réduit dont un chien ne voudrait pas.

Il tâchait d'y mettre le plus de discrétion possible, épouvanté des mots qu'il disait, des choses qu'il racontait, dans ce milieu de grand luxe et de jouissance, devant ces heureux comblés des joies de ce monde; car il sentait bien qu'il détonnait d'une façon discourtoise. Quelle étrange idée d'être venu à l'heure où l'on finit de déjeuner, lorsque l'arôme du café brûlant caresse les digestions ravies! Pourtant, il continuait, il finissait même par élever la voix, cédant à la révolte qui le soulevait peu à peu, allant jusqu'au bout de son récit terrible, nommant Laveuve, précisant l'injuste abandon, demandant au nom de la pitié humaine aide et secours. Et tous les convives s'étaient approchés pour l'écouter, il voyait devant lui le baron, et le général, et Dutheil, et Amadieu, qui buvaient à petites gorgées leur café, silencieux, sans un geste.

—Enfin, madame, conclut-il, j'ai pensé qu'on ne pouvait pas laisser une heure de plus ce vieil homme dans cette effroyable position, et que, dès ce soir, vous auriez la grande bonté de le faire admettre à l'Asile des Invalides du travail, où sa place me semble marquée tout naturellement.

Des larmes avaient mouillé les beaux yeux d'Eve. Elle était consternée d'une si triste histoire, tombant dans la joie qu'elle se promettait pour l'après-midi. Très molle, sans initiative, trop occupée de sa personne, elle n'avait accepté la présidence du comité qu'à la condition de se décharger sur Fonsègue de tous les soucis administratifs.

—Ah! monsieur l'abbé, murmura-t-elle, vous me fendez le cœur. Mais je ne puis rien, rien du tout, je vous assure... Ce Laveuve, d'ailleurs, je crois bien que nous avons déjà examiné son affaire. Vous savez que, chez nous, les admissions sont entourées des garanties les plus sérieuses. On nomme un rapporteur qui doit nous renseigner... Et n'est-ce pas vous, monsieur Dutheil, qui vous étiez chargé de ce Laveuve?

Le député achevait un petit verre de chartreuse.

—Mais oui, c'est moi... Monsieur l'abbé, ce gaillard-là vous a joué une comédie. Il n'est pas malade du tout, et, si vous lui avez laissé de l'argent, il sera descendu le boire, derrière votre dos. Car il est toujours ivre, et avec ça l'esprit le plus exécrable, criant du matin au soir contre les bourgeois, disant que, s'il avait encore des bras, ce serait lui qui ferait sauter la boutique... D'ailleurs, il ne veut pas y entrer, à l'Asile, une vraie prison où l'on est gardé par des béguines qui vous forcent à entendre la messe, un sale couvent dont on ferme les portes à neuf heures du soir! Et il y en a tant comme cela, qui préfèrent leur liberté, avec le froid, la faim et la mort!... Que les Laveuve crèvent donc dans la rue, puisqu'ils refusent d'être avec nous, d'avoir chaud et de manger, dans nos Asiles!

Le général et Amadieu approuvèrent d'un hochement de tête. Mais Duvillard se montrait plus généreux.

—Non, non, un homme est un homme, il faut le secourir malgré lui.

Eve, tout à fait désespérée à l'idée qu'on allait lui prendre son après-midi, se débattit, trouva des raisons.

—Je vous assure que j'ai les mains absolument liées. Monsieur l'abbé ne doute ni de mon cœur ni de mon zèle. Mais comment veut-on que je réunisse avant quelques jours le comité de ces dames, sans lequel je tiens formellement à ne prendre aucune décision, surtout dans une affaire déjà examinée et jugée?

Et, brusquement, elle eut une solution.

—Ce que je vous conseille de faire, monsieur l'abbé, c'est d'aller voir tout de suite monsieur Fonsègue, notre administrateur. Dans un cas pressant, il peut seul agir, car il sait que ces dames ont en lui une confiance sans bornes et qu'elles approuvent tout ce qu'il fait.

—Vous trouverez Fonsègue à la Chambre, ajouta Dutheil en souriant; seulement, la séance va être chaude, je doute que vous puissiez l'entretenir à l'aise.

Pierre, dont le cœur s'était serré davantage, n'insista pas, tout de suite résolu à voir Fonsègue, à obtenir quand même avant le soir l'admission du misérable, dont l'atroce image le hantait. Et il resta là quelques minutes encore, retenu par Gérard, qui, obligeamment, lui indiquait le moyen de convaincre le député, en alléguant le mauvais effet d'une pareille histoire, si elle s'ébruitait dans les journaux révolutionnaires. D'ailleurs, les convives commençaient à partir. Le général, avant de se retirer, vint demander à son neveu s'il le verrait l'après-midi, chez sa mère, madame de Quinsac, dont c'était le jour: question à laquelle le jeune homme se contenta de répondre d'un geste évasif, lorsqu'il s'aperçut qu'Eve et Camille le regardaient. Puis, ce fut le tour d'Amadieu, qui se sauva, en disant qu'une grave affaire le réclamait au Palais. Et bientôt Dutheil le suivit, pour se rendre à la Chambre.

—De quatre à cinq chez Silviane, n'est-ce pas? lui dit le baron en le reconduisant. Venez m'y raconter ce qui se sera passé à la Chambre, à la suite de cet article odieux de Sanier. Il faut pourtant que je sache... Moi, j'irai aux Beaux-Arts, pour arranger l'affaire de la Comédie; et puis, j'ai des courses, des entrepreneurs à voir, une grosse affaire de publicité à régler.

—Entendu, de quatre à cinq, chez Silviane, comme d'habitude, dit le député, qui partit, repris d'un vague malaise, inquiet de la façon dont tournerait cette vilaine histoire des Chemins de fer africains.

Et tous déjà avaient oublié Laveuve, le misérable qui agonisait, et tous couraient à leurs soucis, à leurs passions, ressaisis par l'engrenage, retombés sous la meule, dans cette ruée de Paris dont la fièvre les charriait, les heurtait en une ardente bousculade, à qui arriverait le premier, en passant sur le corps des autres.

—Alors, maman, demanda Camille, qui continuait à dévisager sa mère et Gérard, tu vas nous mener à la matinée de la princesse?

—Tout à l'heure, oui... Seulement, je ne pourrai y rester avec vous, j'ai reçu ce matin une dépêche de Salmon, pour mon corsage, et il faut absolument que j'aille l'essayer, à quatre heures.

La jeune fille fut certaine du mensonge, au léger tremblement de la voix.

—Tiens! je croyais que l'essayage n'était que pour demain... Alors, nous irons te reprendre chez Salmon, avec la voiture, en sortant de la matinée?

—Ah! pour cela, non, ma chère! On ne sait jamais quand on est libre; et, d'ailleurs, si j'ai un moment, je passerai chez la modiste.

Une sourde rage fit monter une flamme meurtrière aux yeux noirs de Camille. Le rendez-vous était évident. Mais elle ne pouvait, elle n'osait pousser les choses plus loin, dans son besoin passionné d'inventer un obstacle. Elle avait vainement tenté d'implorer Gérard, qui détournait la tête, debout pour partir. Et Pierre, au courant de bien des choses, depuis qu'il fréquentait la maison, eut conscience, à les sentir si frémissants, de l'inavouable drame silencieux.

Allongé dans un fauteuil, achevant de croquer une perle d'éther, la seule liqueur qu'il se permît, Hyacinthe éleva la voix.

—Moi, vous savez que je vais à l'Exposition du Lis. Tout Paris s'y écrase. Il y a surtout là un tableau, le viol d'une âme, qu'il faut absolument avoir vu.

—Eh bien! mais, je ne refuse pas de vous y conduire, reprit la baronne. Avant d'aller chez la princesse, nous pouvons passer par cette Exposition.

—C'est cela, c'est cela! dit vivement Camille, qui plaisantait durement d'ordinaire les peintres symbolistes, mais qui devait projeter d'attarder sa mère, avec l'espoir encore de lui faire manquer le rendez-vous.

Puis, s'efforçant de sourire:

—Vous ne vous risquez pas au Lis avec nous, monsieur Gérard?

—Ma foi, non! répondit le comte, j'ai besoin de marcher. Je vais accompagner monsieur l'abbé Froment jusqu'à la Chambre.

Et il prit congé de la mère et de la fille, en leur baisant la main à toutes deux. Pour attendre quatre heures, il venait de songer qu'il monterait un instant chez Silviane, où il avait ses petites entrées, lui aussi, depuis qu'il y était resté un soir à coucher. Dans la cour vide et solennelle, il dit au prêtre:

—Ah! ça fait du bien, de respirer un peu d'air froid. Ils chauffent trop, chez eux, et toutes ces fleurs portent à la tête.

Pierre s'en allait étourdi, la fièvre aux mains, les sens lourds de tout ce luxe, qu'il laissait là, comme le rêve d'un brûlant paradis embaumé, où ne vivaient que des élus. Son besoin nouveau de charité s'y était d'ailleurs exaspéré, il ne réfléchissait qu'au moyen d'obtenir de Fonsègue l'admission de Laveuve, sans écouter le comte qui lui parlait très tendrement de sa mère. Et, la porte de l'hôtel était retombée, ils avaient fait quelques pas dans la rue, lorsque la conscience d'une brusque vision lui revint. N'avait-il pas vu, au bord du trottoir d'en face, regardant cette porte monumentale, close sur de si fabuleuses richesses, un ouvrier arrêté, attendant, cherchant des yeux, dans lequel il avait cru reconnaître Salvat, avec son sac à outils, cet affamé parti le matin en quête de travail? Vivement, il se retourna, inquiet d'une telle misère devant tant de possession et de jouissance. Mais l'ouvrier, dérangé dans sa contemplation, craignant peut-être aussi n'avoir été reconnu, s'éloignait d'un pas traînard. Et, à ne plus l'apercevoir que de dos, Pierre hésita, finit par se dire qu'il s'était trompé.

III

Quand l'abbé Froment voulut entrer au Palais-Bourbon, il réfléchit qu'il n'avait pas de carte; et il allait se décider à faire demander simplement Fonsègue, bien qu'il ne fût pas connu de lui, lorsque, dans le vestibule, il aperçut Mège, le député collectiviste, avec lequel il s'était lié, autrefois, pendant ses journées de charité militante, à travers la misère du quartier de Charonne.

—Tiens! vous ici? Vous ne venez pas nous évangéliser?

—Non, je viens voir monsieur Fonsègue pour une affaire pressée, un malheureux qui ne peut attendre.

—Fonsègue, je ne sais pas s'il est arrivé... Attendez.

Et, arrêtant un jeune homme qui passait, petit et brun, d'un air de souris fureteuse:

—Dites donc, Massot, voici monsieur l'abbé Froment qui désire parler tout de suite à votre patron.

—Le patron, mais il n'est pas là. Je viens de le laisser au journal, où il en a encore pour un grand quart d'heure. Si monsieur l'abbé veut bien attendre, il le verra ici sûrement.

Alors, Mège fit entrer Pierre dans la salle des Pas perdus, vaste et froide, avec son Laocoon et sa Minerve de bronze, ses murs nus, que les hautes portes-fenêtres, donnant sur le jardin, éclairaient du pâle et triste jour d'hiver. Mais, en ce moment, elle était pleine et comme chauffée par toute une agitation fiévreuse, des groupes nombreux qui stationnaient, des allées et venues continuelles de gens qui s'empressaient, se lançaient au travers de la cohue. Il y avait là des députés surtout, des journalistes, de simples curieux. Et c'était un brouhaha grandissant, de sourdes et violentes conversations, des exclamations, des rires, au milieu d'une gesticulation passionnée.

Le retour de Mège, dans ce tumulte, parut y redoubler le bruit. Il était grand, d'une maigreur d'apôtre, assez mal soigné de sa personne, déjà vieux et usé pour ses quarante-cinq ans, avec des yeux de brûlante jeunesse, étincelants derrière les verres du binocle qui ne quittait jamais son nez mince, en bec d'oiseau. Et il avait toujours toussé, la parole déchirée et chaude, ne vivant que par l'âpre volonté de vivre, de réaliser le rêve de société future dont il était hanté. Fils d'un médecin pauvre d'une ville du Nord, tombé jeune sur le pavé de Paris, il avait vécu sous l'empire de bas journalisme, de besognes ignorées, il s'était fait une première réputation d'orateur dans les réunions publiques; puis, après la guerre, devenu le chef du parti collectiviste par sa foi ardente, par l'extraordinaire activité de son tempérament de lutteur, il avait réussi enfin à entrer à la Chambre; et, très documenté, il s'y battait pour ses idées avec une volonté, une obstination farouche, en doctrinaire qui avait disposé du monde selon sa foi, réglant à l'avance, pièce à pièce, le dogme du collectivisme. Depuis qu'il émargeait comme député, les socialistes du dehors ne voyaient plus en lui qu'un rhéteur, un dictateur au fond, qui ne s'efforçait de refondre les hommes que pour les conquérir à sa croyance et les gouverner.

—Vous savez ce qui se passe? demanda-t-il à Pierre. Hein? encore une propre aventure!... Que voulez-vous? nous sommes dans la boue jusqu'aux oreilles.

Il s'était pris autrefois d'une véritable sympathie pour ce prêtre, qu'il voyait si doux aux souffrants, si désireux d'une régénération sociale. Et le prêtre lui-même avait fini par s'intéresser à ce rêveur autoritaire, résolu à faire le bonheur des hommes malgré eux. Il le savait pauvre, cachant sa vie, vivant avec une femme et quatre enfants qu'il adorait.

—Vous pensez bien que je ne suis pas avec Sanier, reprit-il. Mais, enfin, puisqu'il a parlé ce matin, en menaçant de publier la liste des noms de tous ceux qui ont touché, nous ne pouvons cependant pas avoir l'air d'être complices davantage. Voici longtemps déjà qu'on se doute des sales tripotages dont cette affaire louche des Chemins de fer africains a été l'occasion. Et le pis est que deux membres du cabinet actuel se trouvent visés; car, il y a trois ans, lorsque les Chambres s'occupèrent de l'émission Duvillard, Barroux était à l'Intérieur et Monferrand aux Travaux publics. Maintenant que les voilà revenus, celui-ci à l'Intérieur, l'autre aux Finances, avec la présidence du Conseil, est-il possible de ne pas les forcer à nous renseigner sur leurs agissements de jadis, dans leur intérêt même?... Non, non! ils ne peuvent plus se taire, j'ai annoncé que j'allais les interpeller aujourd'hui même.

C'était cette annonce d'une interpellation de Mège qui bouleversait ainsi les couloirs, à la suite du terrible article de la Voix du Peuple. Et Pierre restait un peu effaré de toute cette histoire tombant dans sa préoccupation unique de sauver un misérable de la faim et de la mort. Aussi écoutait-il sans bien comprendre les explications passionnées du député socialiste, tandis que la rumeur grandissait et que des rires disaient l'étonnement de voir ce dernier en conversation avec un prêtre.

—Sont-ils bêtes! murmura-t-il, plein de dédain. Est-ce qu'ils croient que je mange une soutane, chaque matin, à mon déjeuner?... Je vous demande pardon, mon cher monsieur Froment. Tenez! asseyez-vous sur cette banquette, pour attendre Fonsègue.

Lui-même se lança dans la tourmente, et Pierre comprit que le mieux, en effet, était de tranquillement s'asseoir. Le milieu le prenait, l'intéressait, il oubliait Laveuve pour se laisser envahir par la passion de la crise parlementaire, dans laquelle il se trouvait jeté. On sortait à peine de l'effroyable aventure du Panama, il en avait suivi le drame avec l'angoisse d'un homme qui attend chaque soir le coup de tocsin sonnant l'heure dernière de la vieille société en agonie. Et voilà qu'un petit Panama recommençait, un nouveau craquement de l'édifice pourri, l'aventure fréquente dans les parlements de tous les temps, pour toutes les grandes affaires d'argent, mais qui empruntait une gravité mortelle aux circonstances sociales où elle se produisait. Cette histoire des Chemins de fer africains, ce petit coin de boue remuée, exhalant d'inquiétantes odeurs, soulevant brusquement à la Chambre cette émotion, ces craintes, ces colères, ce n'était en somme qu'une occasion à bataille politique, un terrain où allaient s'exaspérer les appétits voraces des divers groupes; et il ne s'agissait, au fond, que de renverser un ministère pour le remplacer par un autre. Seulement, derrière ce rut, cette poussée continue des ambitions, quelle lamentable proie s'agitait, le peuple tout entier, dans sa misère et dans sa souffrance!

Pierre s'aperçut que Massot, le petit Massot comme on le nommait, s'était assis près de lui, sur la banquette. L'œil éveillé, l'oreille ouverte, écoutant et enregistrant tout, se glissant partout de son air de furet, il n'était pas là comme chroniqueur parlementaire, il avait simplement flairé une grosse séance et il était venu voir s'il ne trouverait pas quelque article à glaner. Sans doute, ce prêtre perdu au milieu de cette cohue l'intéressait.

—Ayez un peu de patience, monsieur l'abbé, dit-il, avec une gaieté aimable de jeune monsieur qui se moquait de tout. Le patron ne peut manquer de venir, il sait que le four va chauffer ici... Vous n'êtes point un de ses électeurs de la Corrèze, n'est-ce pas?

—Non, non, je suis de Paris, je viens pour un pauvre homme que je voudrais faire entrer tout de suite à l'Asile des Invalides du travail.

—Ah! très bien. Moi aussi, je suis un enfant de Paris.

Et il en riait. Un enfant de Paris, en effet: fils d'un pharmacien du quartier Saint-Denis, un ancien cancre du lycée Charlemagne, qui n'avait pas même fini ses études. Il avait tout raté, il s'était trouvé jeté dans la presse, vers dix-huit ans, à peine avec l'orthographe suffisante; et, depuis douze ans déjà, comme il le disait, il roulait sa bosse à travers les mondes, confessant les uns, devinant les autres. Il avait tout vu, s'était dégoûté de tout, ne croyait plus aux grands hommes, disait qu'il n'y avait pas de vérité, vivait en paix de la méchanceté et de la sottise universelles. Il n'avait naturellement aucune ambition littéraire, il professait même le mépris raisonné de la littérature. Au demeurant, ce n'était point un sot, il écrivait n'importe quoi dans n'importe quel journal, sans conviction ni croyance aucune, affichant avec tranquillité ce droit qu'il avait de tout dire au public, à condition de l'amuser ou de le passionner.

—Alors, vous connaissez Mège, monsieur l'abbé? Hein? quel bon type! En voilà un grand enfant, un rêveur chimérique, dans la peau du plus terrible des sectaires! Oh! je l'ai beaucoup pratiqué, je le possède à fond... Vous savez qu'il vit dans la perpétuelle certitude qu'avant six mois il aura mis la main sur le pouvoir et qu'il réalisera, du soir au matin, sa fameuse société collectiviste qui doit succéder à la société capitaliste, comme le jour succède à la nuit... Et, tenez! avec son interpellation d'aujourd'hui, le voici convaincu qu'il va renverser le cabinet Barroux pour hâter son tour. C'est son système, user ses adversaires. Que de fois je l'ai entendu faire son calcul, user celui-ci, user celui-là, puis cet autre, pour régner enfin! Toujours dans six mois, au plus tard... Le malheur est que, sans cesse, il en pousse d'autres, et que son tour ne vient jamais.

Le petit Massot s'égayait librement. Puis, il baissa un peu la voix.

—Et, Sanier, le connaissez-vous? Non... Voyez-vous cet homme roux, à cou de taureau, qui a l'air d'un boucher... Là-bas, celui qui cause dans un petit groupe de redingotes râpées.

Pierre l'aperçut enfin. Il avait de larges oreilles écartées, une bouche lippue, un nez fort, de gros yeux ternes, à fleur de tête.

—Celui-là aussi, je puis dire que je le possède à fond. J'ai été avec lui, à la Voix du Peuple, avant d'être au Globe, avec Fonsègue... Ce que personne ne sait au juste, c'est d'où il sort. Longtemps il a traîné dans les bas-fonds de la presse, journaliste sans éclat, enragé d'ambition et d'appétits. Vous vous rappelez peut-être son premier coup de tintamarre, cette affaire assez malpropre d'un nouveau Louis XVII, qu'il essaya de lancer et qui fit de lui l'extraordinaire royaliste qu'il est resté. Puis, il s'avisa d'épouser la cause du peuple, il afficha un socialisme catholique vengeur, dressant le procès de la libre pensée et de la république, dénonçant les abominations de l'époque, au nom de la justice et de la morale, pour les guérir. Il avait débuté par des portraits de financiers, un ramassis d'ignobles commérages, sans contrôle, sans preuves, qui auraient dû le conduire en police correctionnelle, et qui, réunis en volume, ont eu l'étourdissant succès que vous savez. Et il a continué, et il continue dans la Voix du Peuple, qu'il a lancée, au moment du Panama, à coups de délations et de scandales, et qui est aujourd'hui la bouche d'égout vomissant les ordures contemporaines, en inventant dès que le flot se tarit, pour l'unique besoin des grands tapages dont vivent son orgueil et sa caisse.

Il ne se fâchait pas, le petit Massot, et il s'était remis à rire, ayant au fond, sous sa cruauté insouciante, du respect pour Sanier.

—Oh! un bandit, mais tout de même un homme fort! Vous ne vous imaginez pas la vanité débordante du personnage. Dernièrement, vous avez vu qu'il s'est fait acclamer par la populace, car il joue au roi des Halles. Peut-être bien qu'il s'est pris lui-même à sa belle attitude de justicier et qu'il finit par croire qu'il sauve le peuple, qu'il aide à la vertu... Ce qui m'émerveille, moi, c'est sa fertilité dans la dénonciation et dans le scandale. Pas un matin ne se passe, sans qu'il découvre une horreur nouvelle, sans qu'il livre de nouveaux coupables à la haine des foules. Non! jamais le flot de boue ne s'épuise, il y ajoute sans cesse une moisson imprévue d'infamies, c'est un redoublement d'imaginations monstrueuses, chaque fois que le public écœuré donne des marques de lassitude... Et, voyez-vous, monsieur l'abbé, c'est là qu'est le génie, car il sait parfaitement que le tirage monte dès qu'il lance, comme aujourd'hui, la menace de tout dire, de publier les noms des vendus et des traîtres... Voilà sa vente assurée pour plusieurs jours.

Pierre écoutait cette gaie parole qui se moquait, et il comprenait mieux des choses dont le sens exact, jusque-là, lui avait échappé. Il finit par lui poser des questions, surpris que tant de députés fussent ainsi dans les couloirs, lorsque la séance était ouverte. Ah! la séance, on avait beau y discuter la plus grave des affaires, une loi d'intérêt général, tous les membres la désertaient, sous cette brusque nouvelle d'une interpellation qui pouvait emporter le ministère! Et la passion qui s'agitait là, c'était la colère contenue, l'inquiétude grandissante des clients du ministère au pouvoir, craignant d'être délogés, d'avoir à céder la place à d'autres; et c'était aussi l'espoir subit, la faim impatiente et vorace de tous ceux qui attendaient, les clients des ministères possibles du lendemain.

Massot montra Barroux, le chef du cabinet, qui avait pris les Finances, bien qu'il y fût dépaysé, pour rassurer l'opinion par son intégrité hautement reconnue, après la crise du Panama. Il causait à l'écart avec le ministre de l'Instruction publique, le sénateur Taboureau, un vieil universitaire, l'air effacé et triste, très probe, mais d'une ignorance totale de Paris, qu'on était allé chercher au fond d'une Faculté de province. Barroux était, lui, très décoratif, grand, avec une belle figure rasée, dont un nez trop petit gâtait la noblesse. A soixante ans, il avait des cheveux bouclés, d'un blanc de neige, qui achevaient de lui donner une majesté un peu théâtrale, dont il usait à la tribune. D'une vieille famille parisienne, riche, avocat, puis journaliste républicain sous l'empire, il était arrivé au pouvoir avec Gambetta, honnête et romantique, tonitruant et un peu sot, mais très brave, très droit, d'une foi restée ardente aux principes de la grande Révolution. Le jacobin en lui se démodait, il devenait un ancêtre, un des derniers soutiens de la république bourgeoise, dont commençaient à sourire les nouveaux venus, les jeunes politiques aux dents longues. Et, sous l'apparat de sa tenue, sous la pompe de son éloquence, il y avait un hésitant, un attendri, un bon homme qui pleurait en relisant les vers de Lamartine.

Ensuite, ce fut Monferrand, le ministre de l'Intérieur, qui passa et qui prit Barroux à part, pour lui glisser quelques mots dans l'oreille. Lui, au contraire, âgé de cinquante ans, était court et gros, l'air souriant et paterne; mais sa face ronde, un peu commune, entourée d'un collier de barbe brune encore, avait des dessous de vive intelligence. On sentait l'homme de gouvernement, des mains aptes aux rudes besognes, qui jamais ne lâchaient la proie. Ancien maire de Tulle, il venait de la Corrèze, où il possédait une grande propriété. C'était sûrement une force en marche, dont les observateurs suivaient avec inquiétude la montée constante. Il parlait simplement, avec une tranquillité, une puissance de conviction extraordinaires. Sans ambition apparente, d'ailleurs, il affectait un complet désintéressement, sous lequel grondaient les plus furieux appétits. Un voleur, écrivait Sanier, un assassin qui avait étranglé deux de ses tantes, pour hériter d'elles. En tout cas, un assassin qui n'était point vulgaire.

Et puis, ce fut encore un des personnages du drame qui allait se jouer, le député Vignon, dont l'entrée agita les groupes. Les deux ministres le regardèrent, tandis que lui, tout de suite très entouré, leur souriait de loin. Il n'avait pas trente-six ans, mince et de taille moyenne, très blond, avec une belle barbe blonde, qu'il soignait. Parisien, ayant fait un chemin rapide dans l'administration, un moment préfet à Bordeaux, il était maintenant la jeunesse, l'avenir à la Chambre, ayant compris qu'il fallait en politique un nouveau personnel, pour accomplir les plus pressées des réformes indispensables; et, très ambitieux, très intelligent, sachant beaucoup de choses, il avait un programme, dont il était parfaitement capable de tenter l'application, au moins en partie. Il ne montrait du reste aucune hâte, plein de prudence et de finesse, certain que son jour viendrait, fort de n'être encore compromis dans rien, ayant devant lui le libre espace. Au fond, il n'était qu'un administrateur de premier ordre, d'une éloquence nette et claire, dont le programme ne différait de celui de Barroux que par le rajeunissement des formules, bien qu'un ministère Vignon à la place d'un ministère Barroux apparût comme un événement considérable. Et c'était de Vignon que Sanier écrivait qu'il visait la présidence de la république, quitte à marcher dans le sang pour arriver à l'Elysée.

—Mon Dieu! expliquait Massot, il est très possible que, cette fois, Sanier ne mente pas et qu'il ait trouvé une liste de noms sur un carnet de Hunter, qui serait tombé entre ses mains... Dans cette affaire des Chemins de fer africains, pour obtenir certains votes, je sais personnellement depuis longtemps que Hunter a été le racoleur de Duvillard. Mais, si l'on veut comprendre, on doit d'abord établir de quelle manière il procédait, avec une adresse, une sorte de délicatesse aimable, qui sont loin des brutales corruptions, des marchandages salissants qu'on suppose. Il faut être Sanier pour imaginer un parlement comme un marché ouvert, où toutes les consciences sont à vendre, où elles s'adjugent au plus offrant, avec impudence. Ah! que les choses se sont passées autrement, et qu'elles sont explicables, excusables même parfois!... Ainsi, l'article vise surtout Barroux et Monferrand, qui, sans y être nommés, y sont désignés de la façon la plus claire. Vous n'ignorez pas qu'au moment du vote Barroux était à l'Intérieur et Monferrand aux Travaux publics, de sorte que les voilà accusés d'être des ministres prévaricateurs, le plus noir des crimes sociaux. Je ne sais dans quelle combinaison politique Barroux a pu entrer, mais je jure bien qu'il n'a rien mis dans sa poche, car il est le plus honnête des hommes. Quant à Monferrand, c'est une autre affaire, il est homme à se faire sa part; seulement, je serais très surpris s'il s'était mis dans un mauvais cas. Il est incapable d'une faute, surtout d'une faute bête, comme celle de toucher de l'argent, en en laissant traîner le reçu.

Il s'interrompit, il indiqua d'un mouvement de tête Dutheil, l'air fiévreux et souriant quand même, parmi un groupe qui venait de se former autour des deux ministres.

—Tenez! ce jeune homme là-bas, le joli brun qui a une barbe si triomphante.

—Je le connais, dit Pierre.

—Ah! vous connaissez Dutheil. Eh bien! en voilà un qui a sûrement touché. Mais c'est un oiseau. Il nous est arrivé d'Angoulême pour mener la plus aimable des existences, et il n'a pas plus de conscience ni de scrupules que les gentils pinsons de son pays, toujours en fête d'amour. Ah! pour celui-là, l'argent de Hunter a été comme une manne qui lui était due, et il ne s'est pas même dit qu'il se salissait les doigts. Soyez sûr qu'il s'étonne qu'on puisse donner à ça la moindre importance.

De nouveau, il désigna un député, dans le même groupe, un homme d'environ cinquante ans, malpropre, l'air éploré, d'une hauteur de perche, et la taille un peu courbée par le poids de sa tête, qu'il avait longue et chevaline. Ses cheveux jaunâtres, rares et plats, ses moustaches tombantes, toute sa face noyée, éperdue, exprimait une continuelle détresse.

—Et Chaigneux, le connaissez-vous? Non... Regardez-le, et demandez-vous s'il n'est pas tout naturel aussi que celui-ci ait touché... Il est débarqué d'Arras. Il avait là-bas une étude d'avoué. Lorsque sa circonscription l'a envoyé ici, il s'est laissé griser par la politique, il a tout vendu pour venir faire fortune à Paris, où il s'est installé avec sa femme et ses trois filles. Alors, vous vous imaginez son désarroi au milieu de ces quatre femmes, des femmes terribles, toujours dans les chiffons, les courses, les visites à recevoir et à rendre, sans compter la chasse aux épouseurs qui fuient. C'est la malchance acharnée, l'échec quotidien du pauvre homme médiocre, qui a cru que sa situation de député allait lui faciliter les affaires, et qui s'y noie... Et vous ne voulez pas que Chaigneux ait touché, lui qui est toujours en souffrance d'un billet de cinq cents francs! J'admets qu'il ne fût pas un malhonnête homme. Il l'est devenu, voilà tout.

Massot était lancé, il continua ses portraits, la série qu'il avait un instant rêvé d'écrire, sous le titre de «Députés à vendre». Les naïfs tombés dans la cuve, les exaspérés d'ambition, les âmes basses cédant à la tentation des tiroirs ouverts, les brasseurs d'affaires se grisant et perdant pied, à remuer de gros chiffres. Mais il reconnaissait volontiers qu'ils étaient relativement peu nombreux et que ces quelques brebis galeuses se retrouvaient dans tous les parlements du monde. Le nom de Sanier revint encore, il n'y avait que Sanier pour faire de nos Chambres des cavernes de voleurs.

Et Pierre, surtout, s'intéressait à la tourmente que la menace d'une crise ministérielle soulevait devant lui. Autour de Barroux et de Monferrand, il n'y avait pas que les Dutheil, que les Chaigneux, pâles de sentir le sol trembler, se demandant s'ils n'iraient pas coucher le soir à Mazas. Tous leurs clients étaient là, tous ceux qui tenaient d'eux l'influence, les places, et qui allaient s'effondrer, disparaître dans leur chute. Aussi fallait-il voir l'anxiété des regards, l'attente livide des figures, au milieu des conversations chuchotantes, des renseignements et des commérages qui couraient. Puis, dans le groupe d'à côté, autour de Vignon très calme, souriant, c'était l'autre clientèle, celle qui attendait de monter à l'assaut du pouvoir, pour tenir enfin l'influence, les places. Les yeux y luisaient de convoitise, on y lisait une joie encore à l'état d'espérance, une surprise heureuse de l'occasion brusque qui se présentait. Aux questions trop directes de ses amis, Vignon évitait de répondre, affirmait seulement qu'il n'interviendrait pas. Et son plan était évidemment de laisser Mège interpeller, renverser le ministère, car il ne le craignait pas, et il n'aurait ensuite, croyait-il, qu'à ramasser les portefeuilles tombés.

—Ah! Monferrand, disait le petit Massot, en voilà un gaillard qui prend le vent! Je l'ai connu anticlérical, mangeant du prêtre, monsieur l'abbé, si vous me permettez de m'exprimer ainsi; et ce n'est pas pour vous être agréable, mais je crois pouvoir vous annoncer qu'il s'est réconcilié avec Dieu... Du moins, on m'a conté que monseigneur Martha, un grand convertisseur, ne le quitte plus. Cela fait plaisir, par les temps nouveaux d'aujourd'hui, lorsque la science a fait banqueroute et que, de tous côtés, dans les arts, dans les lettres, dans la société elle-même, la religion refleurit en un délicieux mysticisme.

Il se moquait, comme toujours; mais il avait dit cela d'un air si aimable, que le prêtre dut s'incliner. D'ailleurs, un grand mouvement s'était produit, des voix annonçaient que Mège montait à la tribune; et ce fut une hâte générale, tous les députés rentrèrent dans la salle des séances, ne laissant que les curieux et quelques journalistes dans la salle des Pas perdus.

—C'est étonnant, reprit Massot, que Fonsègue ne soit pas arrivé. Ça l'intéresse pourtant, ce qui se passe. Mais il est si malin, qu'il y a toujours une raison, quand il ne fait pas ce qu'un autre ferait... Est-ce que vous le connaissez?

Et, sur la réponse négative de Pierre:

—Une tête et une vraie puissance, celui-là!... Oh! j'en parle librement, je n'ai guère la bosse du respect, et mes patrons, n'est-ce pas? c'est encore les pantins que je connais le mieux et que je démonte le plus volontiers... Fonsègue est, lui aussi, désigné clairement dans l'article de Sanier. Il est, d'ailleurs, le client ordinaire de Duvillard. Qu'il ait touché, cela ne fait aucun doute, car il touche dans tout. Seulement, il est toujours couvert, il touche pour des raisons avouables, la publicité, les commissions permises. Et, si j'ai cru le voir troublé tout à l'heure, s'il tarde à être là comme pour établir un alibi moral, c'est donc qu'il aurait commis la première imprudence de sa vie.

Il continua, il raconta tout Fonsègue, un Corrézien encore, qui s'était mortellement fâché avec Monferrand à la suite d'histoires inconnues, un ancien avocat de Tulle venu à Paris pour le conquérir, et qui l'avait réellement conquis, grâce au grand journal du matin, le Globe, dont il était le fondateur et le directeur. Maintenant, il occupait, avenue du Bois de Boulogne, un luxueux hôtel, et pas une entreprise ne se lançait, sans qu'il s'y taillât royalement sa part. Il avait le génie des affaires, il se servait de son journal comme d'une force incalculable, pour régner en maître sur le marché. Mais quel esprit de conduite, quelle longue et adroite patience, avant d'arriver à son solide renom d'homme grave, gouvernant avec autorité le plus vertueux, le plus respecté des journaux! Ne croyant au fond ni à Dieu ni à Diable, il avait fait de ce journal le soutien de l'ordre, de la propriété et de la famille, républicain conservateur depuis qu'il y avait intérêt à l'être, mais resté religieux, d'un spiritualisme qui rassurait la bourgeoisie. Et, dans sa puissance acceptée, saluée, il avait une main au fond de tous les sacs.

—Hein? monsieur l'abbé, voyez où mène la presse. Voilà Sanier et Fonsègue, comparez-les un peu. En somme, ce sont des compères, ils ont chacun une arme, et ils s'en servent. Mais quelle différence dans les moyens et dans les résultats! La feuille du premier est vraiment un égout, qui le roule, qui l'emporte lui-même au cloaque. Tandis que la feuille de l'autre est certainement du meilleur journalisme qu'on puisse faire, très soignée, très littéraire, un régal pour les gens délicats, un honneur pour l'homme qui la dirige... Et, grand Dieu! au fond, quelle identité dans la farce!

Massot éclata de rire, heureux de cette moquerie dernière. Puis, brusquement:

—Ah! voici Fonsègue enfin.

Et il présenta le prêtre, très à l'aise, en riant encore.

—Monsieur l'abbé Froment, mon cher patron, qui vous attend depuis plus de vingt minutes... Moi, je vais voir un peu ce qui se passe là dedans. Vous savez que Mège interpelle.

Le nouveau venu eut une légère secousse.

—Il y a une interpellation... Bon, bon! j'y vais.

Pierre le regardait. Un petit homme d'une cinquantaine d'années, maigre et vif, resté jeune, avec toute sa barbe noire encore. Des yeux étincelants, une bouche perdue sous les moustaches et qu'on disait terrible. Avec cela, un air d'aimable compagnon, de l'esprit jusqu'au bout du petit nez pointu, un nez de chien de chasse toujours en quête.

—Monsieur l'abbé, en quoi puis-je vous être agréable?

Alors, Pierre, brièvement, présenta sa requête, conta sa visite du matin à Laveuve, donna tous les détails navrants, demanda l'admission immédiate du misérable à l'Asile.

—Laveuve? mais est-ce que son affaire n'a pas été examinée?... C'est Dutheil qui nous a présenté un rapport là-dessus, et les faits nous ont paru tels, que nous n'avons pu voter l'admission.

Le prêtre insista.

—Je vous assure, monsieur, que, si vous aviez été avec moi, ce matin, votre cœur se serait fendu de pitié. Il est révoltant qu'on laisse une heure de plus un vieillard dans cet effroyable abandon. Ce soir, il faut qu'il couche à l'Asile.

Fonsègue se récria.

—Oh! ce soir, c'est impossible, absolument impossible. Il y a toutes sortes de formalités indispensables. Et moi, d'ailleurs, je ne puis prendre seul une pareille décision, je n'ai pas ce pouvoir. Je ne suis que l'administrateur, je ne fais qu'exécuter les ordres du comité de nos dames patronnesses.

—Mais, monsieur, c'est justement madame la baronne Duvillard qui m'a envoyé à vous, en m'affirmant que vous seul aviez l'autorité nécessaire pour décider une admission immédiate, dans un cas exceptionnel.

—Ah! c'est la baronne qui vous envoie, ah! que je la reconnais bien là, incapable de prendre un parti, trop soucieuse de sa paix pour accepter jamais une responsabilité!... Pourquoi veut-elle que ce soit moi qui aie des ennuis? Non, non, monsieur l'abbé, je n'irai à coup sûr pas contre tous nos règlements, je ne donnerai pas un ordre qui me fâcherait peut-être avec toutes ces dames. Vous ne les connaissez pas, elles deviennent terribles, dès qu'elles sont en séance.

Il s'égayait, il se défendait d'un air de plaisanterie, très résolu, au fond, à ne rien faire. Et, brusquement, Dutheil reparut, se précipita, nu-tête, courant les couloirs pour racoler les absents, intéressés dans la grave discussion qui s'ouvrait.

—Comment, Fonsègue, vous êtes encore là? Allez, allez vite à votre banc! C'est grave.

Et il disparut. Le député ne se hâta pourtant pas, comme si l'aventure louche qui passionnait la salle des séances ne pût le toucher en rien. Il souriait toujours, bien qu'un léger mouvement fébrile fît battre ses paupières.

—Excusez-moi, monsieur l'abbé, vous voyez que mes amis ont besoin de moi... Je vous répète que je ne puis absolument rien pour votre protégé.

Mais Pierre ne voulut pas encore accepter cette réponse comme définitive.

—Non, non! monsieur, allez à vos affaires, je vais vous attendre ici... Ne prenez pas un parti, sans y réfléchir mûrement. On vous presse, je sens que vous ne m'écoutez pas avec assez de liberté. Tout à l'heure, quand vous reviendrez et que vous serez tout à moi, je suis certain que vous m'accorderez ce que je demande.

Et, bien que Fonsègue, en s'éloignant, lui affirmât qu'il ne pouvait changer d'avis, il s'entêta, il se rassit sur la banquette, quitte à y rester jusqu'au soir. La salle des Pas perdus s'était presque complètement vidée, et elle apparaissait plus morne et plus froide, avec son Laocoon et sa Minerve, ses murs nus, d'une banalité de gare, où la bousculade du siècle passait, sans échauffer le haut plafond. Jamais clarté plus blême, plus indifférente, n'était entrée par les grandes portes-fenêtres, derrière lesquelles on apercevait le petit jardin endormi, avec ses maigres gazons d'hiver. Et pas un bruit n'arrivait des tempêtes de la séance voisine, il ne tombait du lourd monument qu'un silence de mort, dans un sourd frisson de détresse, venu de très loin sans doute, du pays entier.

C'était cela, maintenant, qui hantait la songerie de Pierre. Toute la plaie ancienne, envenimée, s'étalait avec son poison, dans sa virulence. La lente pourriture parlementaire avait grandi, s'attaquait au corps social. Certes, au-dessus des basses intrigues, de la ruée des ambitions personnelles, il y avait bien la haute lutte supérieure des principes, l'histoire en marche, déblayant le passé, tâchant de faire dans l'avenir plus de vérité, plus de justice et de bonheur. Mais, en pratique, à ne voir que l'affreuse cuisine quotidienne, quel déchaînement d'appétits égoïstes, quel unique besoin d'étrangler le voisin et de triompher seul! On ne trouvait là, entre les quelques groupes, qu'un incessant combat pour le pouvoir et pour les satisfactions qu'il donne. Gauche, droite, catholiques, républicains, socialistes, les vingt nuances des partis, n'étaient que les étiquettes qui classaient la même soif brûlante de gouverner, de dominer. Toutes les questions se rapetissaient à la seule question de savoir qui, de celui-ci, de celui-là ou de cet autre, aurait en sa main la France, pour en jouir, pour en distribuer les faveurs à la clientèle de ses créatures. Et le pis était que les grandes batailles, les journées et les semaines perdues pour faire succéder celui-ci à celui-là, et cet autre à celui-ci, n'aboutissaient qu'au plus sot des piétinements sur place, car tous les trois se valaient, et il n'y avait entre eux que de vagues différences, de sorte que le nouveau maître gâchait la même besogne que le precédent avait gâchée, forcément oublieux des programmes et des promesses, dès qu'il régnait.

Invinciblement, la songerie de Pierre retournait à Laveuve, qu'il avait un instant oublié, qui maintenant le reprenait, d'un frisson de colère et de mort. Ah! qu'importait au vieux misérable, crevant de faim sur ses haillons, que Mège renversât le ministère Barroux, et qu'un ministère Vignon arrivât au pouvoir! A ce train, il faudrait cent ans, deux cents ans, pour qu'il y eût du pain dans les soupentes où râlent les éclopés du travail, les vieilles bêtes de somme fourbues. Et, derrière Laveuve, c'était toute la misère, tout le peuple des déshérités et des pauvres qui agonisaient, qui demandaient justice, pendant que la Chambre, en grande séance, se passionnait pour savoir à qui la nation serait, et qui la dévorerait. La boue coulait à pleins bords, la plaie hideuse, saignante et dévorante, s'étalait impudemment, tel que le cancer qui ronge un organe, gagnant le cœur. Et quel dégoût, quelle nausée à ce spectacle, et quel désir du couteau vengeur qui ferait de la santé et de la joie!

Pierre n'aurait pu dire depuis combien de temps il était enfoncé dans cette rêverie, lorsqu'un brouhaha, de nouveau, remplit la salle. Des gens revenaient, gesticulaient, formaient des groupes. Et il entendit brusquement le petit Massot qui s'écriait, à côté de lui:

—Il n'est pas par terre, mais il n'en vaut guère mieux. Je ne ficherais pas quatre sous de son existence.

Il parlait du ministère. D'ailleurs, il conta la séance à un confrère qui arrivait. Mège avait très bien parlé, avec une fureur d'indignation extraordinaire contre la bourgeoisie pourrie et pourrisseuse; mais, comme toujours, il avait dépassé le but, effrayant la Chambre par sa violence même. De sorte que, lorsque Barroux était monté à la tribune pour demander l'ajournement de l'interpellation à un mois, il n'avait eu qu'à s'indigner, très sincèrement du reste, plein d'une hautaine colère contre les infâmes campagnes que menait une certaine presse. Est-ce que les hontes du Panama allaient renaître? Est-ce que la représentation nationale allait se laisser intimider par de nouvelles menaces de délation? C'était la république elle-même que ses adversaires essayaient de noyer sous un flot d'abominations. Non, non! l'heure était venue de se recueillir, de travailler en paix, sans permettre aux affamés de scandales de troubler la paix publique. Et la Chambre, impressionnée, craignant à la longue la lassitude des électeurs, devant ce débordement continu d'ordures, avait ajourné l'interpellation à un mois. Seulement, quoique Vignon eût évité d'intervenir en prenant la parole, tout son groupe avait voté contre le ministère, si bien que la majorité obtenue par celui-ci n'était que de deux voix, une majorité dérisoire.

—Mais alors, demanda une voix à Massot, ils vont donner leur démission.

—Oui, le bruit en court. Pourtant, Barroux est bien tenace... En tout cas, s'ils s'obstinent, ils seront par terre avant huit jours, d'autant plus que Sanier, furieux, déclare qu'il va publier demain la liste des noms.

Et l'on vit passer, en effet, Barroux et Monferrand, qui se hâtaient, l'air affairé et soucieux, suivis de leurs clients inquiets. On disait que tout le cabinet était en train de se réunir, pour aviser et prendre un parti. Et ce fut ensuite Vignon qui reparut, au milieu d'un flot d'amis.

Lui était radieux, d'une joie qu'il s'efforçait de cacher, calmant sa troupe, ne voulant pas chanter victoire trop tôt; mais les yeux de la bande luisaient, toute une meute à l'heure prochaine de la curée. Et il n'était pas jusqu'à Mège qui ne triomphât. A deux voix près, il avait renversé le ministère. Encore un usé! et il userait celui de Vignon! et il gouvernerait enfin!

—Diable! murmura le petit Massot, Chaigneux et Dutheil ont des mines de chiens battus. Et, tenez! il n'y a encore que le patron. Regardez-le, est-il beau, ce Fonsègue!... Bonsoir, je file.

Il serra la main de son confrère, il ne voulut pas rester, bien que la séance continuât, une nouvelle question d'affaire, très importante, et qui se discutait devant les bancs vides.

Chaigneux était allé s'accouder près de la grande Minerve, de son air éploré; et jamais détresse besogneuse ne l'avait plié davantage, sous l'angoisse continue de sa malchance. Dutheil, lui, pérorait quand même au centre d'un groupe, affectait une insouciance moqueuse; mais un tic nerveux plissait son nez, tirait sa bouche, toute sa face de joli homme suait la peur. Et il n'y avait réellement que Fonsègue tranquille et brave, toujours le même, dans sa petite taille remuante, avec ses yeux étincelants d'esprit, voilés à peine d'une ombre de malaise.

Pierre s'était levé, pour renouveler sa demande. Mais Fonsègue le prévint, lui dit avec vivacité:

—Non, non, monsieur l'abbé, je vous répète que je refuse de prendre sur moi une telle infraction à nos règlements. Il y a eu rapport, et il y a chose jugée. Comment voulez-vous que je puisse passer outre?

—Monsieur, dit douloureusement le prêtre, il s'agit d'un vieillard qui a faim, qui a froid et qui va mourir, si l'on ne vient pas à son secours.

D'un geste désespéré, le directeur du Globe sembla prendre les murs à témoin qu'il n'y pouvait rien. Sans doute craignait-il quelque mauvaise histoire pour son journal, où il avait abusé de l'Œig;uvre des Invalides du travail, comme arme électorale. Peut-être aussi la terreur secrète où la séance venait de le jeter, lui durcissait-elle le cœur.

—Je ne puis rien, je ne puis rien... Mais, naturellement, je ne demande pas mieux que vous me fassiez forcer la main par ces dames du comité. Vous avez déjà madame la baronne Duvillard, ayez-en d'autres.

Résolu à lutter jusqu'au bout, Pierre vit là une suprême tentative.

—Je connais madame la comtesse de Quinsac, je puis aller la voir tout de suite.

—C'est cela! excellent, la comtesse de Quinsac! Prenez une voiture et allez voir aussi madame la princesse de Harth. Elle se remue beaucoup, elle devient très influente... Ayez l'approbation de ces dames, retournez chez la baronne à sept heures, obtenez d'elle une lettre qui me couvre, et venez alors me trouver au journal. A neuf heures, votre homme couchera à l'Asile.

Il y mettait, maintenant, une sorte de rondeur joyeuse, n'ayant plus l'air de douter du succès, du moment qu'il ne risquait plus de se compromettre. Le prêtre fut repris d'un grand espoir.

—Ah! monsieur, je vous remercie, c'est une œuvre de salut que vous allez faire.

—Mais vous pensez bien que je ne demande pas mieux. Si nous pouvions, d'un mot, guérir la misère, empêcher la faim et la soif... Dépêchez-vous, vous n'avez pas une minute à perdre.

Ils se serrèrent la main, et Pierre se hâta de sortir. Ce n'était point chose facile, les groupes avaient grandi, les colères et les angoisses de la séance refluaient là, en un tumulte trouble, de même qu'une pierre jetée au milieu d'une mare remue la vase du fond, fait remonter à la surface les décompositions cachées. Il dut jouer des coudes, s'ouvrir un passage au travers de cette cohue, de la lâcheté frissonnante des uns, de l'audace insolente des autres, des tares salissantes du plus grand nombre, dans l'inévitable contagion du milieu. Mais il emportait un nouvel espoir, et il lui semblait que, s'il sauvait ce jour-là une vie, s'il faisait un heureux, ce serait le commencement du rachat, un peu de pardon sur les sottises et sur les fautes de ce monde politique, égoïste et dévorant.

Dans le vestibule, un dernier incident arrêta Pierre une minute encore. Il y régnait une émotion, à la suite d'une querelle entre un homme et un huissier, qui l'avait empêché d'entrer, après avoir constaté que la carte qu'il présentait était une carte ancienne et dont on avait gratté la date. L'homme, d'abord brutal, n'avait pas insisté, comme saisi d'une timidité soudaine. Et Pierre eut la surprise de reconnaître, dans cet homme mal vêtu, Salvat, l'ouvrier mécanicien qu'il avait vu partir le matin en quête de travail. Cette fois, c'était bien lui, grand, maigre, ravagé, avec ses yeux de flamme et de rêve, incendiant sa face blême de meurt-de-faim. Il n'avait plus son sac à outils, son veston en loques était boutonné, gonflé sur le flanc gauche par une grosseur, sans doute quelque morceau de pain caché là. Et, repoussé par les huissiers, il se remit en marche, il prit le pont de la Concorde, lentement, au hasard, de l'air d'un homme qui ne sait où il va.

IV

Dans le vieux salon fané, un salon Louis XVI aux boiseries grises, madame la comtesse de Quinsac était assise près de la cheminée, à sa place habituelle. Elle ressemblait singulièrement à son fils, la figure longue et noble, le menton un peu sévère, avec de beaux yeux encore, sous la neigé des cheveux fins, coiffée à la mode surannée de sa jeunesse. Et, dans sa froideur hautaine, elle savait être aimable, d'une bonne grâce parfaite.

Elle reprit après un long silence, avec un petit geste de la main, en s'adressant au marquis de Morigny, assis à l'autre coin de la cheminée, où il occupait le même fauteuil depuis tant d'années:

—Ah! mon ami, vous avez bien raison, le bon Dieu nous a oubliés dans une abominable époque.

—Oui, nous avons passé à côté du bonheur, dit-il lentement, et c'est votre faute, c'est sans doute la mienne aussi.

Elle le fit taire d'un nouveau geste, avec un triste sourire. Et le silence retomba, pas un bruit ne venait de la rue, dans ce sombre rez-de-chaussée, au fond de la cour d'un vieil hôtel, situé rue Saint-Dominique, presque à l'angle de la rue de Bourgogne.

Le marquis était un vieillard de soixante-quinze ans, de neuf ans plus âgé que la comtesse. Petit et sec, il avait pourtant grand air, avec sa face rasée, aux profondes rides correctes. Il appartenait à une des plus antiques familles de France, et il restait un des derniers légitimistes sans espoir, très pur, très haut, gardant sa foi à la monarchie morte, dans l'écroulement de tout. Sa fortune, estimée encore à des millions, se trouvait comme immobilisée, par son refus de la faire fructifier, en la mettant au service des travaux du siècle. Et l'on savait qu'il avait aimé discrètement la comtesse, du vivant même de M. de Quinsac, et qu'il s'était offert, après la mort de celui-ci, lorsque la veuve, âgée au plus de quarante ans, était venue se réfugier dans cet humide rez-de-chaussée, avec une quinzaine de mille francs de rente, sauvés à grand'peine. Mais elle adorait son fils Gérard, alors dans sa dixième année, d'une santé délicate. Elle lui avait tout sacrifié, par une sorte de pudeur de mère, par une crainte superstitieuse de le perdre, si elle remettait une autre tendresse et un autre devoir dans sa vie. Et le marquis, qui s'était incliné, avait continué à l'adorer de toute son âme, lui faisant la cour comme au premier soir où il l'avait vue, empressé et discret après un quart de siècle de fidélité absolue. Il n'y avait jamais rien eu entre eux, pas même un baiser.

A la voir si triste, il craignit de lui avoir déplu, il ajouta:

—Je vous aurais voulue plus heureuse, mais je n'ai pas su, et la faute n'en est sûrement qu'à moi... Est-ce que Gérard vous donnerait des inquiétudes?

Elle dit non de la tête. Puis, tout haut:

—Tant que les choses resteront où elles en sont, nous ne saurions nous en plaindre, mon ami, puisque nous les avons acceptées.

Elle parlait de la liaison coupable de son fils avec la baronne Duvillard. Toujours elle s'était montrée faible pour cet enfant qu'elle avait eu tant de peine à élever, sachant elle seule l'épuisement, la lamentable fin de race qui se cachait en lui, sous le beau dehors de sa mine fière. Elle tolérait sa paresse, son oisiveté, le dégoût d'homme de plaisir qui l'avait écarté des armes et de la diplomatie. Que de fois elle avait réparé des sottises, payé des petites dettes, en les taisant, en refusant l'aide pécuniaire du marquis, qui n'osait même plus offrir ses millions, tant elle s'entêtait à vivre héroïquement des débris de sa fortune! Et c'était ainsi qu'elle avait fini par fermer les yeux sur le scandale des amours de son fils, se doutant bien comment les choses s'étaient passées, par abandon, par inconscience, l'homme qui ne sait se reprendre, la femme qui le tient et le garde, en se donnant. Le marquis, lui, n'avait pardonné que le jour où Eve s'était faite chrétienne.

—Vous savez, mon ami, que Gérard est si bon, reprit la comtesse. C'est ce qui fait sa force et sa faiblesse. Comment voulez-vous que je le gronde, quand il pleure avec moi?... Il se lassera de cette femme.

M. de Morigny hocha la tête.

—Elle est encore très belle... Et puis, il y a la fille. Ce serait plus grave, il l'épouserait.

—Oh! la fille, une infirme!

—Oui, et vous entendez ce qu'on dirait: un Quinsac épousant un monstre pour ses millions.

C'était leur terreur à tous deux. Ils n'ignoraient rien de ce qui se passait chez les Duvillard, l'amitié émue entre la disgraciée Camille et le beau Gérard, l'idylle attendrissante sous laquelle se cachait le plus atroce des drames. Et ils protestaient de toute leur indignation.

—Oh! ça, non, non, jamais! déclara la comtesse. Mon fils dans cette famille, non! jamais je ne donnerai mon autorisation!

Justement le général de Bozonnet entra. Il adorait sa sœur, il venait lui tenir compagnie, les jours où elle recevait, car l'ancien cercle s'était peu à peu éclairci, ils n'étaient plus que quelques fidèles à se risquer dans ce salon gris et morne, où l'on se serait cru à des milliers de lieues du Paris actuel. Tout de suite, pour l'égayer, il conta qu'il venait de déjeuner chez les Duvillard, nomma les convives, dit que Gérard était là. Il savait qu'il faisait plaisir à sa sœur, en allant dans cette maison, dont il lui rapportait des nouvelles, qu'il décrassait un peu par le grand honneur de sa présence. Et lui ne s'y ennuyait pas, gagné au siècle depuis longtemps, très accommodant sur tout ce qui n'était pas l'art militaire.