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Paris

Chapter 8: V
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About This Book

The narrative follows a parish priest who, while fulfilling duties at a great basilica, confronts the moral and practical strains of charity, clandestine almsgiving, and an estranged relationship with his scientist brother and that brother's busy household. Through interwoven episodes across contrasting neighborhoods, it sketches a metropolis divided between smoky industrial quarters and affluent districts, exposing widespread hardship, clerical awkwardness and social hypocrisy. The work alternates intimate scenes of generosity, scandal and family tension with sweeping urban description, examining faith, social rupture, and the human cost of modern life.

—Cette pauvre petite Camille adore Gérard, dit-il. A table, elle le dévorait des yeux.

Le marquis de Morigny intervint gravement.

—Là est le danger, un mariage serait une chose absolument monstrueuse, à tous les points de vue.

Le général parut s'étonner.

—Pourquoi donc? Elle n'est pas belle, mais si l'on n'épousait que les belles filles! Et il y a aussi ses millions: notre cher enfant en serait quitte pour en faire un bon usage... Et puis, c'est vrai, il y a encore la liaison avec la mère. Mon Dieu! l'aventure est si commune aujourd'hui!

Révolté, le marquis eut un geste de souverain dégoût. Pourquoi discuter, quand tout sombrait? Que répondre à un Bozonnet, au dernier vivant de cette illustre famille, lorsqu'il en arrivait à excuser les mœurs infâmes de la république, après avoir renié son roi et servi l'empire, en s'attachant d'une passion fidèle à la fortune, à la mémoire de César? Mais la comtesse elle-même s'indignait.

—Oh! mon frère, que dites-vous? Jamais je n'autoriserai un tel scandale. J'en faisais tout à l'heure le serment.

—Ma sœur, ne jurez pas! s'écria le général. Moi, je voudrais notre Gérard heureux, voilà tout. Et il faut bien convenir qu'il n'est pas bon à grand'chose. Qu'il ne se soit pas fait soldat, je le comprends, car c'est un métier aujourd'hui perdu. Mais qu'il ne soit pas entré dans la diplomatie, qu'il n'ait pas accepté une occupation quelconque, je le comprends moins. Sans doute il est beau de taper sur le temps actuel, de déclarer qu'un homme de notre monde ne saurait y faire une besogne propre. Seulement, il n'y a plus, au fond, que les paresseux qui disent cela. Et Gérard n'a qu'une excuse, son peu d'aptitude, son manque de volonté et de force.

Des larmes étaient montées aux yeux de la mère. Elle tremblait toujours, elle savait bien le mensonge de la façade: un coup de froid aurait emporté son fils, tout grand et solide qu'il paraissait. Et n'y avait-il pas là le symbole de cette noblesse, d'apparence encore si haute et si fière, et qui, au fond, n'était que cendre?

—Enfin, continua le général, il a trente-six ans, il retombe sans cesse à votre charge, et il faudra bien qu'il fasse une fin.

Mais elle le fit taire, elle se tourna vers le marquis.

—Mon ami, n'est-ce pas? confions-nous à Dieu. Il est impossible qu'il ne vienne pas à mon aide, car je ne l'ai jamais offensé.

—Jamais! répondit le marquis, en mettant dans ce simple mot toute sa peine, toute sa tendresse, tout son culte, pour cette femme qu'il adorait depuis tant d'années, sans qu'ils eussent péché ni l'un ni l'autre.

Un nouveau fidèle entrait, et la conversation changea. M. de Larombardière, vice-président à la cour, était un grand vieillard de soixante-cinq ans, maigre, chauve, rasé, ne portant que de minces favoris blancs; et ses yeux gris, sa bouche pincée, très écartée du nez, son menton carré et têtu, donnaient à sa longue face une grande austérité. Le désespoir de sa vie était qu'affligé d'un zézaiement un peu enfantin, il n'avait pu, dans la magistrature debout, remplir son mérite, car il se piquait d'être un grand orateur. Ce tourment secret le rendait morose. En lui s'incarnait la vieille France royaliste et boudeuse, servant la république à contre-cœur, l'ancienne magistrature, sévère, fermée à toute évolution, à tout sens nouveau des choses et des êtres. Et, d'une petite noblesse de robe, légitimiste rallié à l'orléanisme, il se croyait l'homme de sagesse et de logique, dans ce salon, où il était très fier de rencontrer le marquis.

On causa des derniers événements. Les conversations politiques, d'ailleurs, s'épuisaient vite, se résumaient dans l'amère condamnation des hommes et des faits, tous les trois se trouvant d'accord sur les abominations du régime républicain. Ils n'étaient là que des ruines, les restes des vieux partis, réduits à l'impuissance presque absolue. Le marquis, lui, planait dans son intransigeance totale, fidèle à une morte, un des derniers de cette noblesse riche encore, haute et entêtée, qui mourait sur place. Le magistrat, qui avait au moins un prétendant, comptait sur un miracle, en démontrait la nécessité, si la France ne voulait tomber aux plus graves malheurs, à la disparition prochaine et complète. Et, quant au général, il ne regrettait des deux empires que les grandes guerres, il laissait de côté le maigre espoir d'une restauration bonapartiste, pour déclarer qu'en ne s'en tenant pas aux armées impériales, qu'en décrétant le service obligatoire, la nation en armes, la république avait tué la guerre, et tué la patrie.

Lorsque le domestique vint demander à la comtesse si elle voulait bien recevoir monsieur l'abbé Froment, celle-ci parut un peu surprise.

—Que me veut-il? Faites entrer.

Elle était très pieuse, et elle l'avait connu dans des œuvres de charité, touchée de son zèle, édifiée par le renom de jeune saint que lui faisaient ses paroissiennes de Neuilly.

Lui, tout à sa fièvre, se sentit intimidé, dès le seuil du salon. D'abord, il n'y distingua rien, il crut entrer dans un deuil, une ombre où des formes semblaient se fondre, où des voix chuchotaient. Puis, lorsqu'il eut reconnu les personnes qui étaient là, il fut dépaysé davantage, en les trouvant si lointaines et si tristes, si à l'écart du monde d'où il venait, où il retournait. Et, la comtesse l'ayant fait asseoir près d'elle, devant la cheminée, ce fut à voix basse qu'il lui conta l'histoire lamentable de Laveuve, en lui demandant son appui pour le faire entrer à l'Asile des Invalides du travail.

—Ah! oui, cette Œuvre dont mon fils a désiré que je fusse... Mais, monsieur l'abbé, je n'ai jamais mis les pieds aux séances du comité. Comment voulez-vous que j'intervienne, n'ayant à coup sûr aucune influence?

De nouveau, les figures unies de Gérard et d'Eve venaient de se dresser devant elle, car la rencontre première des deux amants avait eu lieu à l'Asile. Et déjà elle faiblissait, dans sa maternité toujours souffrante, bien qu'elle eût le regret d'avoir donné son nom, pour une de ces entreprises charitables à grand tapage, dont elle réprouvait les abus intéressés.

—Madame, insista Pierre, il s'agit d'un pauvre vieillard qui meurt de faim. Ayez pitié, je vous en supplie.

Bien que le prêtre eût parlé bas, le général s'approcha.

—C'est encore pour votre vieux révolutionnaire que vous courez. Vous n'avez donc pas réussi près de l'administrateur?... Dame! il est difficile de s'attendrir sur des gaillards, qui, s'ils étaient les maîtres, nous balayeraient tous, comme ils disent.

M. de Larombardière approuva d'un hochement du menton. Depuis quelque temps, il était hanté par le péril anarchiste.

Et Pierre recommença son plaidoyer, navré et frémissant. Il dit l'affreuse misère, les logis sans nourriture, les femmes et les enfants grelottant de froid, les pères battant le boueux Paris d'hiver, en quête d'un morceau de pain. Ce qu'il demandait, ce n'était qu'un mot sur une carte de visite, un mot bienveillant de la comtesse, qu'il porterait tout de suite à la baronne Duvillard, pour la décider à passer par-dessus les règlements. Et ses paroles, tremblantes de larmes étouffées, tombaient une à une, dans le salon morne, comme venues de très loin et se perdant dans un monde mort, sans écho désormais.

Madame de Quinsac se tourna vers M. de Morigny. Mais il semblait s'être désintéressé. Il regardait fixement le feu, de son air hautain d'étranger, indifférent aux choses et aux êtres, parmi lesquels une erreur des temps le forçait à vivre. Cependant, il releva la tête, en sentant sur lui ce regard de la femme adorée; et leurs yeux se rencontrèrent, avec une infinie douceur, la douceur si triste de leur héroïque tendresse.

—Mon Dieu! dit-elle, je sais vos mérites, monsieur l'abbé, et je ne veux pas me refuser à une de vos bonnes œuvres.

Elle quitta le salon un moment, elle y revint, tenant une carte, où elle avait écrit qu'elle était de tout son cœur avec monsieur l'abbé Froment, dans les démarches qu'il faisait. Et celui-ci la remercia, les mains frémissantes de gratitude, et il s'en alla ravi, comme s'il emportait un nouvel espoir de salut, en sortant de ce salon, où, derrière lui, un flot d'ombre et de silence sembla retomber, sur cette vieille dame et ses derniers fidèles, au coin de leur feu, tout un monde en train de disparaître.

Dehors, Pierre remonta allègrement dans son fiacre, après avoir donné l'adresse de la princesse de Harth, avenue Kléber. S'il obtenait de même une approbation de celle-ci, il ne doutait plus de réussir. Mais le pont de la Concorde était obstrué d'un tel encombrement, que le cheval dut aller au pas. Et, là, sur le trottoir, il revit Dutheil, qui, correct et charmant, le cigare aux lèvres, riait à la foule, dans son aimable insouciance d'oiseau, heureux de retrouver le pavé sec et le ciel bleu, au sortir de l'anxieuse séance de la Chambre. En l'apercevant si gai, si triomphant, il eut une inspiration brusque, il se dit qu'il devrait conquérir, mettre avec lui ce garçon, dont le rapport avait eu un effet si désastreux. Justement, la voiture ayant dû s'arrêter tout à fait, le député venait de le reconnaître et lui souriait.

—Où allez-vous donc, monsieur Dutheil?

—Mais à côté, aux Champs-Elysées.

—Je passe par là, et comme je désire vous entretenir un instant, vous seriez bien aimable de prendre place près de moi. Je vous poserai où vous voudrez.

—Très volontiers, monsieur l'abbé. Ça ne vous gêne pas que j'achève mon cigare?

—Oh! pas du tout.

Le fiacre se dégagea, traversa la place, pour monter les Champs-Elysées. Et Pierre, songeant qu'il avait quelques minutes à peine, entreprit Dutheil sans tarder, prêt à lutter pour le convaincre. Il se souvenait de la sortie que le jeune homme avait faite contre Laveuve, chez le baron. Aussi fut-il étonné de l'entendre l'interrompre, pour dire gentiment, la mine ragaillardie par le clair soleil qui se remettait à luire:

—Ah! oui, votre vieil ivrogne! Alors, vous n'avez donc pas arrangé son affaire, avec Fonsègue? Et qu'est-ce que vous voulez? qu'on le fasse entrer là-bas aujourd'hui?... Moi, vous savez, je ne m'y oppose pas.

—Mais il y a votre rapport.

—Mon rapport, oh! mon rapport, les questions changent selon les points de vue... Et, si vous y tenez, à votre Laveuve, je ne refuse pas de vous aider, moi!

Pierre le regardait, saisi, très heureux au fond. Il n'eut plus même besoin de parler.

—Vous avez mal pris l'affaire, continua Dutheil en se penchant, d'un air de confidence. Chez lui, c'est le baron qui est le maître, pour des raisons que vous sentez, que vous connaissez sans doute; la baronne fait tout ce qu'il demande, sans même discuter; et, ce matin, au lieu de vous lancer dans des courses inutiles, vous n'aviez qu'à vous faire appuyer par lui, d'autant plus qu'il paraissait dans d'excellentes dispositions. Aussitôt, elle aurait cédé.

Il se mit à rire.

—Alors, vous ne savez pas ce que je vais faire?... Eh bien! je vais gagner le baron à votre cause. Oui, je me rends précisément dans une maison où il est, une maison où l'on est certain de le trouver tous les jours, à cette heure-ci...

Et il riait plus haut.

—Enfin, la maison que vous n'ignorez peut-être pas non plus, monsieur l'abbé. Quand il est là, on est sûr qu'il ne refuse rien... Je vous promets de lui faire jurer que, ce soir, il exigera de sa femme l'admission de votre homme. Seulement, il sera un peu tard.

Puis, soudain, frappé d'une idée:

—Mais pourquoi ne venez-vous pas avec moi? Vous obtenez un mot du baron et, tout de suite, sans perdre une minute, vous vous mettez à la recherche de la baronne... Ah! oui, la maison vous gêne un peu, je comprends. Voulez-vous n'y voir que le baron? Vous l'attendrez dans un petit salon du bas, je vous l'y amènerai.

Cette proposition acheva de l'égayer, tandis que Pierre, ahuri, hésitait, à l'idée d'être introduit de la sorte chez Silviane d'Aulnay. Ce n'était guère sa place. Pourtant, il serait allé chez le diable, et il y était allé parfois déjà, avec l'abbé Rose, dans l'espoir de soulager une misère.

Dutheil, qui se méprenait, baissa encore la voix, pour une suprême confidence.

—Vous savez qu'il a tout payé là dedans. Oh! vous pouvez venir sans crainte.

—Mais, certainement, je vais avec vous, dit le prêtre, qui ne put s'empêcher de sourire à son tour.

Le petit hôtel de Silviane d'Aulnay, très luxueux, d'un luxe délicat et un peu galant de temple, était situé avenue d'Antin, près de l'avenue des Champs-Elysées. La prêtresse de ce sanctuaire, où les orfrois des vieilles dalmatiques luisaient sous le reflet mauve des vitraux, venait d'avoir vingt-cinq ans, petite et mince, d'une beauté brune adorable; et tout Paris connaissait son délicieux visage de vierge, le doux ovale allongé, le nez fin, la bouche petite, avec des joues candides et un menton naïf, sous les bandeaux de ses cheveux noirs, qu'elle portait épais et lourds, cachant le front bas. La raison de sa célébrité était précisément cet air étonné et joli, cette infinie pureté de ses yeux bleus, toute cette innocence pudique, quand elle voulait, faisant contraste avec l'abominable fille qu'elle était au fond, de la perversité la plus monstrueuse, avouée, affichée, telle qu'il en pousse dans le terreau des grandes villes. On racontait sur ses goûts, sur ses fantaisies, des choses extraordinaires. Les uns la disaient fille d'une concierge, les autres d'un médecin. En tout cas, elle avait dû se faire une instruction et une éducation, car elle ne manquait, à l'occasion, ni d'esprit, ni de style, ni de tenue. Elle roulait dans les théâtres depuis dix ans, applaudie pour sa beauté, et elle avait même fini par obtenir de gentils succès, dans les rôles de jeunes filles très pures, de jeunes femmes aimantes et persécutées. Mais, depuis qu'il était question de son entrée à la Comédie-Française, pour y jouer le rôle de Pauline, dans Polyeucte, des gens s'indignaient, d'autres s'égayaient, tellement l'idée paraissait saugrenue, attentatoire à la majesté de la tragédie classique. Elle, tranquille et têtue, voulait cette chose, et la voulait bien, certaine de l'obtenir, avec l'insolence de la fille à qui les hommes n'avaient jamais rien pu refuser.

Ce jour-là, dès trois heures, Gérard, qui ne savait comment tuer son temps, avant d'aller attendre Eve, rue Matignon, avait eu l'idée de monter patienter dans le voisinage, chez Silviane. Celle-ci était un ancien caprice, il était resté un des intimes du petit hôtel, il s'y oubliait même encore parfois, quand la jolie fille s'ennuyait. Mais il venait de la trouver furieuse, et il était là, en simple ami, allongé dans un des profonds fauteuils du salon vieil or, en train d'écouter sa plainte. Elle, debout, en toilette blanche, toute blanche, comme Eve était elle-même, au déjeuner, parlait avec passion, achevait de le convaincre, gagné à tant de jeunesse et de beauté, la comparant inconsciemment à l'autre, déjà las du rendez-vous qu'il attendait, et envahi d'une telle paresse morale et physique, qu'il aurait préféré demeurer au fond de ce fauteuil.

—Tu entends, Gérard, s'écria-t-elle enfin, en s'oubliant jusqu'à le tutoyer, pas ça! je ne lui accorderai pas ça! tant qu'il ne m'apportera pas ma nomination.

Le baron Duvillard entrait. Elle se fit tout de suite de glace, elle le reçut en jeune reine offensée, qui attend des explications; tandis que lui, prévoyant l'orage, apportant d'ailleurs des nouvelles désastreuses, souriait, mal à l'aise. Elle était la tare, chez cet homme si solide et si puissant encore, dans le déclin de sa race. Elle était aussi le commencement de la justice et du châtiment, reprenant à mains pleines l'or amassé, vengeant par ses cruautés ceux qui avaient froid et faim. Et cela faisait pitié que de voir cet homme redouté, adulé, sous lequel les Etats tremblaient, pâlir là d'inquiétude, se plier très humble, retomber à l'enfance sénile et zézayante du désir.

—Ah! ma chère amie, si vous saviez comme j'ai couru! Un tas d'affaires ennuyeuses, des entrepreneurs à voir, une grosse question de publicité à régler. J'ai cru que jamais je ne pourrais vous venir baiser la main.

Il la lui baisa, mais elle laissa retomber son bras froid et indifférent, elle se contentait de le regarder, attendant ce qu'il avait à lui dire, l'embarrassant à un tel point, qu'il suait, bégayait, ne trouvait plus les mots.

—Sans doute, je me suis aussi occupé de vous, je suis allé aux Beaux-Arts, où l'on m'avait fait une promesse formelle... Oh! ils sont toujours très chauds en votre faveur, aux Beaux-Arts!... Seulement, imaginez-vous, c'est cet imbécile de ministre, ce Taboureau, un vieux professeur de province, ignorant tout de notre Paris, qui s'est formellement opposé à votre nomination, en disant que, lui régnant, jamais vous ne débuteriez à la Comédie.

Elle ne dit qu'un mot, toute droite et rigide.

—Alors?

—Eh bien! alors, ma chère amie, que voulez-vous que je fasse?... On ne peut pourtant pas renverser un ministère pour que vous jouiez Pauline.

—Pourquoi pas?

Il affecta de rire, mais sa face se congestionnait, tout son grand corps s'agitait d'angoisse.

—Voyons, ma petite Silviane, ne vous entêtez pas. Vous êtes si gentille, quand vous voulez... Lâchez donc l'idée de ce début. Vous-même y risquez gros jeu, car quels seraient vos ennuis, si vous alliez échouer. Vous pleureriez toutes les larmes de votre corps... Et puis, vous pouvez me demander tant d'autres choses, que je serai si heureux de vous donner. Allons, là, tout de suite, faites un souhait, et je le réaliserai sur l'heure.

En plaisantant, il cherchait à lui reprendre les mains. Mais elle se recula, très digne. Et elle le tutoya, comme elle avait tutoyé Gérard.

—Tu entends, mon cher, plus rien, pas ça! tant que je n'aurai pas joué Pauline.

Il avait compris, c'était l'alcôve fermée, même les petits jeux, les petits baisers sur la nuque défendus; et il la connaissait assez, pour savoir avec quelle rigueur elle le sèvrerait. Sa gorge étranglée ne laissa échapper qu'une sorte de grognement, tandis qu'il continuait à vouloir prendre la chose en plaisanterie.

—Est-elle méchante aujourd'hui! reprit-il en se tournant vers Gérard. Qu'est-ce que vous lui avez donc fait, pour que je la trouve dans un état pareil?

Mais le jeune homme, qui se tenait coi, par crainte des éclaboussures, resta mollement allongé, sans répondre.

Alors, la colère de Silviane déborda.

—Il m'a fait, qu'il m'a plainte d'être à la merci d'un homme tel que vous, si égoïste, si insensible aux injures dont on m'abreuve. Est-ce que vous ne devriez pas bondir d'indignation le premier? Est-ce que vous n'auriez pas dû exiger mon entrée à la Comédie comme une réparation d'honneur? Car, enfin, c'est un échec pour vous, et si l'on me juge indigne, vous êtes atteint en même temps que moi... Alors, une fille, n'est-ce pas? dites tout de suite que je suis une fille, qu'on chasse des maisons qui se respectent!

Elle continua, en arriva aux gros mots, aux paroles abominables, qui finissaient toujours par repousser sur ses lèvres si pures, dans la colère. Vainement, le baron, sachant bien qu'une simple phrase de lui amènerait un dégorgement plus fangeux, implorait-il du regard l'intervention du comte. Celui-ci, dont le désir de paix les réconciliait parfois, ne bougeait pas, trop somnolent pour s'en mêler. Et, tout d'un coup, elle reprit le tutoiement, elle conclut, par son coup de hache, coupant toute faveur:

—Enfin, mon cher, arrange-toi, fais-moi débuter, ou plus rien, tu entends! pas même le bout de mon petit doigt!

—Bon! bon! murmura Duvillard, ricanant et désespéré, nous arrangerons cela.

Mais, à ce moment, un domestique entra, disant que monsieur Dutheil était en bas et demandait monsieur le baron dans le fumoir. Ce dernier fut surpris, car Dutheil d'ordinaire montait comme chez lui. Puis, il pensa que le député lui apportait sans doute, de la Chambre, des nouvelles graves, qu'il désirait lui apprendre tout de suite, à part. Et il suivit le domestique, laissant ensemble Gérard et Silviane.

Dans le fumoir, une pièce qui ouvrait directement sur le vestibule par une baie, dont la portière était relevée, Pierre, debout, attendait avec son compagnon, en regardant curieusement autour de lui. Ce qui le frappait, c'était le recueillement presque religieux de cette entrée, les lourdes draperies, les clartés mystiques des vitraux, les meubles anciens baignant dans une ombre de chapelle, aux parfums épars de myrrhe et d'encens. Très gai, Dutheil tapait du bout de sa canne, sur le divan bas, lit d'amour autant que lit de repos.

—Hein? elle est joliment meublée. Oh! une fille qui sait son affaire!

Le baron entrait, encore bouleversé, l'air inquiet. Et, sans même apercevoir le prêtre, il voulut savoir.

—Qu'ont-ils fait, là-bas? les nouvelles sont donc graves?

—Mège a interpellé, en demandant l'urgence, pour renverser Barroux. Vous voyez d'ici son discours.

—Oui, oui! contre les bourgeois, contre moi, contre vous. C'est toujours le même... Et alors?

—Alors, ma foi, l'urgence n'a pas été votée; mais Barroux, malgré une très belle défense, n'a eu qu'une majorité de deux voix.

—Deux voix, fichtre! il est par terre, c'est un ministère Vignon pour la semaine prochaine.

—Tout le monde le disait dans les couloirs.

Le baron, les sourcils froncés, comme s'il eût pesé ce qu'un tel événement pouvait apporter au monde de bon ou de mauvais, eut un geste mécontent.

—Un ministère Vignon... Diable! ce ne serait guère meilleur. Ces jeunes démocrates s'avisent de poser pour la vertu, et ce ne serait pas encore un ministère Vignon qui ferait entrer Silviane à la Comédie.

Il n'avait d'abord rien vu d'autre, dans la catastrophe dont tremblait le monde politique. Aussi, le député ne put-il s'empêcher de laisser percer sa propre anxiété.

—Eh bien! et nous autres là dedans, qu'est-ce que nous devenons?

Cette parole ramena Duvillard à la situation. Avec un nouveau geste, superbe cette fois, il dit sa belle et insolente confiance.

—Nous autres, mais nous restons ce que nous sommes, nous n'avons jamais été en péril, je pense! Ah! je suis bien tranquille, Sanier peut publier sa fameuse liste, dans le cas où cela l'amuserait. Si nous n'avons pas acheté depuis longtemps Sanier et sa liste, c'est que Barroux est un parfait honnête homme, et que, moi, je n'aime pas jeter mon argent par la fenêtre... Je vous répète que nous ne craignons rien.

Puis, comme il reconnaissait enfin l'abbé Froment, resté dans l'ombre, Dutheil lui expliqua le service que celui-ci attendait de lui. Et, dans l'émotion où il se trouvait, le cœur encore meurtri par la rigueur de Silviane, il dut avoir le sourd espoir qu'une bonne action lui porterait chance, il consentit immédiatement à s'entremettre, pour l'admission de Laveuve. Ayant sorti de son carnet une carte de visite et un crayon, il s'approcha de la fenêtre.

—Mais tout ce que vous voudrez, monsieur l'abbé, je serai bien heureux d'être de moitié dans cette bonne œuvre... Tenez! voici ce que j'écris. «Ma chère amie, faites donc ce que monsieur l'abbé Froment demande en faveur de ce malheureux, puisque notre ami Fonsègue n'attend qu'un mot de vous pour agir.»

A ce moment, Pierre, par la baie ouverte, aperçut Gérard que Silviane accompagnait, jusque dans le vestibule, calmée, curieuse sans doute de savoir ce que Dutheil venait faire. Et l'apparition de la jeune femme le frappa d'étonnement, tellement elle lui sembla simple et douce, dans sa candeur immaculée de vierge. Jamais, au jardin de l'innocence, il n'avait rêvé un lis d'une plus délicieuse et plus discrète floraison.

—Alors, continua Duvillard, si vous voulez remettre cette carte tout de suite à ma femme, il faut que vous alliez chez madame la princesse de Harth, où il y a une matinée.

—J'y allais, monsieur le baron.

—Très bien... Vous y trouverez certainement ma femme, elle doit y conduire les enfants.

Il s'interrompit, il venait aussi d'apercevoir Gérard, qu'il appela.

—Dites donc, Gérard, ma femme a bien dit qu'elle allait à cette matinée, vous êtes certain que monsieur l'abbé l'y trouvera?

Le jeune homme, qui se décidait à se rendre rue Matignon, pour y attendre Eve, répondit très naturellement:

—Si monsieur l'abbé se dépêche, je crois bien qu'il l'y trouvera, car elle doit y aller en effet, avant son essayage, chez Salmon.

Et il baisa la main de Silviane, il s'en alla, de son air de bel homme indolent et sans malice, que le plaisir lui-même lassait.

Un peu gêné, Pierre dut se laisser présenter à la maîtresse de la maison par Duvillard. Il s'inclina en silence, tandis qu'elle, muette aussi, lui rendait son salut, avec une pudique réserve, un tact approprié à la circonstance, dont aucune ingénue n'était alors capable, même à la Comédie. Et, pendant que le baron accompagnait le prêtre jusqu'à la porte, elle rentra dans le salon avec Dutheil. A peine derrière une portière, il lui avait passé un bras à la taille, il voulait la baiser aux lèvres. Mais elle se défendait encore, elle le savait si peu sérieux, et puis il fallait auparavant qu'il se montrât gentil.

Lorsque Pierre, convaincu maintenant du succès, arriva devant l'hôtel de la princesse de Harth, avenue Kléber, toujours avec sa voiture, il retomba dans un grand embarras. L'avenue était obstruée d'équipages, amenés par la matinée musicale, et la porte de l'hôtel, garnie d'une sorte de tente de réception, aux lambrequins de velours rouge, lui parut inabordable, tellement le flot des arrivants s'y pressait. Comment allait-il pouvoir entrer? comment surtout, avec sa soutane, pourrait-il voir la princesse et demander à entretenir un instant la baronne Duvillard? Dans sa fièvre, il n'avait point songé à ces difficultés. Et il prenait le parti de gagner la porte à pied, il se demandait de quelle façon il se glisserait parmi la foule, inaperçu, lorsqu'une voix joyeuse le fit se tourner.

—Eh! monsieur l'abbé, est-ce possible? voilà que je vous retrouve ici!

C'était le petit Massot. Lui allait partout, faisait dix spectacles en un jour, séance parlementaire, enterrement, mariage, fête ou deuil quelconque, lorsqu'il était en mal de chronique, ainsi qu'il disait.

—Comment! monsieur l'abbé, vous venez chez notre aimable princesse voir danser les Mauritaines!

Et il se moquait, car ces Mauritaines étaient une troupe de six danseuses espagnoles, qui faisaient alors courir tout Paris aux Folies-Bergère, par la sensualité brûlante de leurs déhanchements. Le ragoût était que ces filles réservaient pour les salons des danses plus libres encore, d'un tel abandon charnel, qu'on ne les aurait certainement pas autorisées dans un théâtre. Et le beau monde se ruait chez les maîtresses de maison hardies, les excentriques, les étrangères, telles que la princesse, qui ne reculaient devant aucune attraction.

Lorsque Pierre eut expliqué au petit Massot qu'il courait toujours pour la même affaire, celui-ci, très obligeant, offrit tout de suite de le piloter. Il connaissait le logis, il le fit passer par une porte de derrière, l'amena par un couloir dans un coin du vestibule, à l'entrée même du grand salon. De hautes plantes vertes garnissaient ce vestibule, on était là à peu près caché.

—Ne bougez pas, mon cher abbé. Je vais, si je puis, vous déterrer la princesse. Et vous saurez si la baronne Duvillard est arrivée déjà.

Ce qui surprenait Pierre, c'était l'hôtel entièrement clos, les fenêtres fermées, les moindres fentes bouchées pour que le jour n'entrât pas, et toutes les pièces flambant de lampes électriques, dans une intensité surnaturelle de lumière. La chaleur était déjà très forte, des senteurs violentes de fleurs et de femmes alourdissaient l'air. Et il semblait à Pierre, aveuglé, étouffé, qu'il entrait dans l'au-delà luxurieux d'un de ces antres de la chair, tel que le Paris du plaisir en réalise le rêve. Maintenant, en se haussant sur la pointe des pieds, il distinguait, par la porte ouverte du salon, les dos des femmes déjà assises, des rangées de nuques blondes ou brunes. Sans doute, les Mauritaines dansaient une première fois. Il ne les voyait pas, mais il pouvait suivre l'ardeur lascive de leur danse, dans le frisson de toutes ces nuques, qui s'agitaient comme sous un grand vent. Puis, ce furent des rires, une tempête de bravos, tout un tumulte pâmé.

—Impossible de mettre la main sur la princesse, il faut que vous attendiez un peu, revint dire Massot. J'ai rencontré Janzen, et il a promis de me l'amener... Vous ne connaissez pas Janzen?

Et il se mit à commérer, par métier et par plaisir. La princesse était une de ses bonnes amies. C'était lui qui avait rendu compte de sa première soirée, l'année d'auparavant, lorsqu'elle avait débuté dans cet hôtel, dès son installation à Paris. La vraie vérité sur son compte, il la connaissait, autant qu'on pouvait la connaître. Riche, elle l'était peut-être, car elle dépensait énormément. Mariée, elle avait dû l'être, et à un véritable prince; sans doute même l'était-elle encore, malgré son histoire de veuvage, car il semblait certain que son mari, d'une beauté d'archange, voyageait avec une cantatrice. Mais quant à être une bonne toquée, une folle, cela était hors de discussion, prouvé, éclatant. Très intelligente d'ailleurs, elle avait des sautes continuelles et brusques. Incapable d'un effort prolongé, elle allait d'une curiosité à une autre, sans se fixer jamais. Et c'était ainsi qu'après s'être occupée ardemment de peinture, elle venait de se passionner pour la chimie. A présent, elle se laissait envahir par la poésie.

—Alors, vous ne connaissez pas Janzen?... C'est Janzen qui l'a jetée dans la chimie, dans l'étude des explosifs surtout; car, pour elle, vous vous doutez bien que la chimie a l'unique intérêt d'être anarchique... Elle, je la crois vraiment Autrichienne, bien qu'il faille en douter, dès qu'elle affirme une chose. Quant à Janzen, il se dit Russe, mais il doit être Allemand... Oh! l'homme le plus discret, le plus énigmatique, sans logis, sans nom peut-être, un terrible monsieur au passé inconnu, à la vie ignorée. Personnellement, j'ai des preuves qui me font penser qu'il a participé à l'effroyable attentat de Barcelone. En tout cas, voici près d'un an que je le rencontre à Paris, surveillé sans doute par la police. Et rien ne m'ôtera de l'idée qu'il n'a consenti à être l'amant de notre toquée de princesse, que pour dépister les agents. Il affecte de vivre ici dans les fêtes, il y a introduit des gens extraordinaires, des anarchistes de toutes nationalités et de tous poils, tenez! un Raphanel, ce petit homme rond et gai, là-bas, un Français celui-là, dont les compagnons feront bien de se méfier! un Bergaz, un Espagnol, je crois, vague coulissier à la Bourse, dont l'épaisse bouche de jouisseur est si inquiétante! et d'autres, et des aventuriers, et des bandits, venus des quatre coins du monde!... Ah! les colonies étrangères, quelques beaux noms sans tache, quelques grandes fortunes réelles, et par-dessous quelle tourbe!

C'était le salon même de Rosemonde, des titres retentissants, de vrais milliardaires, puis, dessous, le plus extravagant mélange des mensonges et des bas-fonds internationaux. Et Pierre songeait à cet internationalisme, à ce cosmopolitisme, au vol d'étrangers qui, de plus en plus dense, s'abat sur Paris. Certainement, il y venait pour en jouir, comme à une ville d'aventures et de joie, et il le pourrissait un peu davantage. Etait-ce donc nécessaire, cette décomposition des grandes cités qui ont gouverné le monde, cet afflux de toutes les passions, de tous les désirs, de tous les assouvissements, ce terreau accumulé, apporté du globe entier, où s'épanouit en beauté et en intelligence la fleur de la civilisation?

Mais Janzen arrivait, un grand garçon maigre d'une trentaine d'années, très blond, les yeux gris, pâles et durs, la barbe en pointe, les cheveux bouclés et longs, allongeant encore le visage blême, comme noyé de brume. Il parlait assez mal le français, à voix basse, sans un geste. Et il dit que la princesse était introuvable, il venait de la chercher partout. Peut-être, si quelqu'un lui avait déplu, était-elle montée s'enfermer dans sa chambre et se coucher, laissant ses invités s'amuser librement chez elle, à leur guise.

—Eh! la voici! dit tout d'un coup Massot.

Rosemonde était là, en effet, dans le vestibule, guettant, comme si elle eût attendu quelqu'un. Petite, mince, plutôt étrange que jolie, avec son visage fin, aux yeux vert de mer, au nez léger et frémissant, à la bouche un peu forte et trop saignante, montrant d'admirables dents, elle avait ce jour-là une robe bleu de ciel pailletée d'argent, des bracelets d'argent, un cercle d'argent dans ses cheveux cendrés, dont la toison pleuvait en boucles, en frisons, en mèches folles, comme envolée sous un continuel coup de vent.

—Mais tout ce que vous voudrez! monsieur l'abbé, dit-elle à Pierre, dès qu'elle connut le motif de sa démarche. Si on ne vous le prend pas à notre Asile, votre vieillard, envoyez-le-moi donc, je le prends, moi! je le coucherai ici quelque part.

Elle restait agitée, regardait toujours la porte. Et, quand le prêtre lui demanda si madame la baronne Duvillard était arrivée déjà:

—Eh! non, cria-t-elle. Vous m'en voyez toute surprise. Elle doit amener ses deux enfants... Hier, Hyacinthe m'a formellement promis de venir.

Son nouveau caprice était là. Si la passion de la chimie, en elle, laissait place à un goût naissant pour la poésie décadente et symbolique, c'était qu'elle avait, un soir, en causant occultisme avec Hyacinthe, découvert en lui une extraordinaire beauté, la beauté astrale de l'âme voyageuse de Néron. Du moins, disait-elle, les signes étaient certains.

Brusquement, elle quitta Pierre.

—Ah! enfin, murmura-t-elle, soulagée, heureuse.

Et elle se précipita. Hyacinthe entrait avec sa sœur Camille. Mais, dès le seuil, il venait de rencontrer l'ami pour lequel il venait, le jeune lord Elson, un éphèbe languide et pâle, à la chevelure de fille; et ce fut à peine s'il daigna remarquer l'accueil tendre de Rosemonde; car il professait que la femme était une bête impure et basse, salissante pour l'intelligence comme pour le corps. Désolée de cette froideur, elle suivit les deux jeunes gens, elle rentra derrière eux dans la vivante odeur, dans l'aveuglante fournaise du salon.

Massot avait eu l'obligeance d'arrêter Camille, pour l'amener à Pierre, qui, dès les premiers mots, se désespéra.

—Comment! mademoiselle, madame votre mère ne vous a pas accompagnée jusqu'ici?

La jeune fille, vêtue, à son habitude, d'une robe sombre, bleu paon, était nerveuse, les yeux mauvais, la voix sifflante. Et, dans le redressement rageur de sa petite taille, sa difformité s'accusait davantage, l'épaule gauche plus haute que la droite.

—Non, elle n'a pas pu... Elle avait un essayage chez son couturier. Nous nous sommes attardés à l'Exposition du Lis, elle nous a forcés de la mettre à la porte de Salmon, en nous rendant ici.

C'était elle qui, habilement, avait fait traîner la visite, au Lis, espérant encore empêcher le rendez-vous de sa mère, rue Matignon. Et sa rage venait de l'aisance avec laquelle celle-ci s'était quand même débarrassée d'elle, grâce à ce mensonge d'un essayage.

—Mais, dit Pierre ingénument, si j'allais tout de suite chez ce Salmon, peut-être pourrais-je faire passer ma carte?

Elle eut un rire aigu, tant l'idée lui parut drôle.

—Oh! qui sait si vous l'y trouveriez! Elle avait un autre rendez-vous pressé, elle y est sans doute déjà.

—Alors, mon Dieu! je vais l'attendre ici. Elle viendra sûrement vous y chercher, n'est-ce pas?

—Nous chercher, oh! non! puisque je vous dis qu'elle a des affaires, un autre rendez-vous très important. La voiture doit nous ramener seuls, mon frère et moi.

Et sa douloureuse ironie s'empoisonnait d'une amertume croissante. Il ne comprenait donc pas, ce prêtre, avec ses questions naïves, qui lui retournaient le couteau dans le cœur! Il devait savoir pourtant, puisque tout le monde savait.

—Ah! que je suis contrarié, reprit-il, si chagrin, en effet, que les larmes lui en montaient aux yeux. C'est toujours pour ce pauvre vieil homme, dont je m'occupe depuis ce matin. J'ai un mot de monsieur votre père, et monsieur Gérard m'avait dit...

Là, il se troubla, il vit clair tout d'un coup, dans la divine insouciance où il était du monde, l'esprit hanté de sa seule passion charitable.

—Oui, je viens de revoir monsieur votre père avec monsieur de Quinsac...

—Je sais, je sais, dit-elle, de son air souffrant et railleur de fille qui n'ignorait rien. Eh bien! monsieur l'abbé, si vous êtes allé relancer papa, et si vous avez un mot de lui pour maman, il faudra que vous attendiez que maman ait fini son affaire... Elle est longue, des fois. Vous pouvez venir à l'hôtel vers six heures, mais je doute que vous la trouviez, pour peu que son affaire la retienne.

Ses yeux meurtriers luisaient, chacun de ses mots prenait une férocité de moquerie affreuse, ainsi que des couteaux dont elle aurait voulu trouer la gorge, si adorable encore, de sa mère. Jamais certainement elle ne l'avait exécrée à ce point, dans l'envie de sa beauté, de sa joie, du bonheur qu'elle goûtait à être aimée. Et son ironie, sortie de ses lèvres de vierge, devant ce prêtre innocent, était comme un flot de boue cachée, dont elle cherchait à la noyer.

Mais Rosemonde revint, fébrile, dans son éternel coup de vent. Elle emmena Camille.

—Ah! ma chère, arrivez donc! Elles sont extraordinaires, délicieuses, enivrantes!

Janzen et le petit Massot suivirent la princesse. Tous les hommes accouraient des pièces voisines, se bousculaient, s'engouffraient dans le salon, à la nouvelle que les Mauritaines venaient d'y reprendre leurs danses. Cette fois, ce devait être le galop dont chuchotait Paris, cette ruée frénétique où elles bondissaient, hennissaient comme des cavales, sous le fouet du grand rut; car Pierre vit osciller et se tordre les rangées de têtes, les nuques blondes, les nuques brunes, sur lesquelles sembla passer un vent lourd. Fenêtres closes, l'incendie des lampes électriques allumait un brasier, fumant d'une odeur de chair. Et ce fut une pâmoison, des rires encore, des bravos, une volupté, une débauche qui débordait.

Lorsque Pierre se retrouva sur le trottoir, il resta un moment ahuri, les paupières battantes, étonné de retomber dans le plein jour. La demie de quatre heures allait sonner, il avait près de deux heures à attendre, avant de se présenter à l'hôtel de la rue Godot-de-Mauroy. Qu'allait-il faire? Il paya son cocher, préférant descendre à pied les Champs-Elysées, doucement, puisqu'il avait du temps à perdre. Cela, peut-être, calmerait la fièvre qui lui brûlait les mains, dans cette passion de charité qui, peu à peu, depuis le matin, l'avait envahi de nouveau, à mesure qu'il rencontrait des obstacles, sans cesse renaissants. Maintenant, il n'avait plus qu'une hâte, achever sa bonne œuvre, qu'il croyait enfin certaine. Et il s'efforçait d'attarder son pas, de prendre une allure de promenade, le long de l'avenue magnifique, que le clair soleil venait de sécher et qu'une foule égayait, sous le ciel redevenu bleu, d'un bleu léger de printemps.

Près de deux heures à perdre, pendant que le misérable Laveuve, là-bas, sur ses loques, dans son taudis glacé, agonisait. De brusques révoltes, des flots d'irrésistible impatience, remontaient chez Pierre, le secouaient d'un besoin de courir, de trouver à l'instant la baronne Duvillard, pour obtenir d'elle l'ordre sauveur. Il se doutait bien qu'elle était par là, dans une de ces rues discrètes, et quel trouble en lui, quelle colère désolée d'avoir à attendre de la sorte, pour sauver une existence, qu'elle eût fini cette affaire, dont sa fille parlait avec des regards assassins! Il lui semblait entendre un craquement formidable, la famille bourgeoise qui s'effondrait: le père chez une fille, la mère aux bras d'un amant, le frère et la sœur sachant tout, l'un glissant aux perversités imbéciles, l'autre enragée, rêvant de voler cet amant à sa mère pour en faire un mari. Et les équipages descendaient au grand trot la triomphale avenue, et la foule coulait avec son luxe le long des contre-allées, et tout ce monde était joyeux et superbe, sans paraître se douter qu'il y avait au bout, quelque part, un gouffre béant, où ils allaient tous culbuter et s'anéantir.

Comme Pierre arrivait à la hauteur du Cirque d'été, il eut la surprise de reconnaître de nouveau, sur un banc, Salvat. L'ouvrier devait être venu là s'échouer, après bien des recherches vaines, terrassé par la fatigue et la faim. Pourtant, sous son veston, on voyait toujours une bosse, le morceau de pain, sans doute, qu'il rapportait au logis. Et, adossé, les bras abandonnés, il regardait de ses yeux de rêve jouer de tout petits enfants, qui, devant lui, faisaient laborieusement des tas de sable, avec des pelles, puis qui, à coups de pied, les détruisaient. Ses paupières rougies se mouillaient, un sourire d'une infinie douceur était sur ses pauvres lèvres décolorées. Cette fois, Pierre, envahi d'une inquiétude, voulut l'aborder, le questionner. Mais Salvat, méfiant, se leva, s'en alla du côté du Cirque, dans lequel s'achevait un concert; et il rôda devant la porte de ce monument de fête, où deux mille heureux, entassés, écoutaient de la musique.

V

Comme il arrivait à la place de la Concorde, Pierre se rappela brusquement le rendez-vous que l'abbé Rose lui avait donné, vers quatre heures, à la Madeleine, et qu'il oubliait, au milieu de la fièvre de ses démarches. Il était en retard, il hâta le pas, heureux de ce rendez-vous qui allait l'occuper et le faire patienter.

Quand il entra dans l'église, il fut surpris d'y trouver la nuit tombée presque entièrement. Quelques cierges seuls brûlaient, de grandes ombres avaient envahi la nef; et, au milieu de ces demi-ténèbres, une voix très haute, très claire, parlait d'un flot continu, sans qu'on distinguât d'abord rien autre chose du nombreux auditoire, que la masse pâle et confuse des têtes, immobiles d'attention. C'était monseigneur Martha, qui, en chaire, achevait sa troisième conférence sur l'Esprit nouveau. Les deux premières avaient eu un grand retentissement. Et tout Paris était là, des femmes du monde, des hommes politiques, des écrivains, séduits par l'art de l'orateur, une diction adroite et chaude, des gestes amples de grand comédien.

Pierre ne voulut pas troubler cette attention recueillie, ce silence frissonnant où sonnait seule la parole du prêtre. Et il attendit pour chercher l'abbé Rose, il se tint debout près d'un pilier. Un reste de jour, la lueur oblique et mourante d'une fenêtre éclairait justement le conférencier, grand et fort dans la blancheur de son surplis, à peine grisonnant, bien qu'il eût dépassé la cinquantaine. Il avait de beaux traits, des yeux noirs et vifs, un nez plein d'autorité, un menton surtout et une bouche du dessin le plus ferme. Mais ce qui frappait, ce qui gagnait les cœurs, c'était l'effort de sympathie, l'expression constante d'extrême amabilité, qui détendait et noyait l'impérieuse autorité du visage.

Autrefois, Pierre l'avait connu curé de Sainte-Clotilde. Il devait être d'origine italienne, né à Paris d'ailleurs, sorti de Saint-Sulpice avec les meilleures notes, esprit très intelligent, très ambitieux, d'une activité qui avait même commencé par inquiéter ses supérieurs. Puis, nommé évêque de Persépolis, il avait disparu, était allé passer cinq ans à Rome, dans des besognes restées obscures. Et, depuis son retour, il émerveillait Paris par son heureuse propagande, s'occupant des affaires les plus multiples, très aimé à l'archevêché, où il était devenu tout-puissant. Mais surtout il s'employait, avec une miraculeuse efficacité, à décupler les souscriptions pour l'achèvement de la basilique du Sacré-Cœur. Rien ne lui coûtait, ni les voyages, ni les conférences, ni les quêtes, ni les démarches chez les ministres, et jusque chez les Juifs et les francs-maçons. Dans les derniers temps, il avait encore élargi la sphère d'action où il opérait, il en était à réconcilier la science avec le catholicisme, à rallier toute la France chrétienne à la république, prêchant partout la politique de Léon XIII, pour le triomphe définitif de l'Eglise.

Malgré les avances de cet homme influent et aimable, Pierre ne l'aimait guère. Il ne lui gardait qu'une reconnaissance, celle d'avoir fait nommer le bon abbé Rose vicaire à Saint-Pierre de Montmartre, sans doute afin d'empêcher le scandale d'un vieux prêtre menacé d'être puni pour s'être montré trop charitable. Et, à le retrouver, à l'entendre ainsi, dans cette chaire retentissante de la Madeleine, poursuivant sa campagne de conquête, il venait de le revoir, chez les Duvillard, au printemps dernier, lorsqu'il y avait mené à bien, avec son ordinaire maîtrise, la conversion d'Eve au catholicisme, son plus beau triomphe. Le baptême avait eu lieu dans cette même église, une cérémonie d'une extraordinaire pompe, un véritable gala, donné au public de tous les grands événements parisiens. Gérard, agenouillé, était ému aux larmes; tandis que le baron triomphait, en bon mari, heureux de voir la religion établir enfin l'harmonie parfaite en son ménage. On racontait, dans les groupes, que la famille d'Eve, le vieux Justus Steinberger, son père, n'était pas au fond trop fâché de l'aventure, ricanant, disant qu'il connaissait assez sa fille pour la souhaiter à son pire ennemi. En banque, il est des valeurs qu'on aime à voir escompter chez les rivaux. Sans doute, avec l'espoir entêté du triomphe de sa race, se consolant de l'échec de son premier calcul, se disait-il qu'une femme comme Eve était un bon dissolvant dans une famille chrétienne, dont l'action aiderait à faire tomber aux mains juives tout l'argent et toute la puissance.

Mais la vision disparut, la voix de monseigneur Martha s'élevait avec une ampleur croissante, célébrant, au milieu du frémissement de l'auditoire, les bienfaits de l'esprit nouveau, qui allait enfin pacifier la France, lui rendre son rang et sa force. Est-ce que, de toutes parts, des signes certains n'annonçaient pas cette résurrection? L'esprit nouveau, c'était le réveil de l'idéal, la protestation de l'âme contre le bas matérialisme, le triomphe du spiritualisme sur la littérature fangeuse; c'était aussi la science acceptée, mais remise en sa place, réconciliée avec la foi, du moment qu'elle ne prétendait plus empiéter sur le domaine sacré de celle-ci; et c'était encore la démocratie accueillie paternellement, la république légitimée, reconnue à son tour comme la bien-aimée fille de l'Eglise. Un souffle d'idylle passait, l'Eglise ouvrait son cœur à tous ses enfants, il n'y aurait plus que concorde et que joie, si le peuple, obéissant à l'esprit nouveau, se donnait au maître d'amour comme il s'était donné à ses rois, reconnaissait l'unique pouvoir de Dieu, souverain absolu des corps et des âmes.

Maintenant, Pierre écoutait avec attention, et il se demandait où il avait entendu déjà des paroles presque identiques. Et, brusquement, il se souvint, il croyait de nouveau entendre, à Rome, monsignor Nani, dans la dernière conversation qu'ils avaient eue ensemble. Il retrouvait là le rêve d'un pape démocrate, lâchant les monarchies compromises, s'efforçant de conquérir le peuple. Puisque César était abattu, le pape ne pouvait-il réaliser l'ambition séculaire, être empereur et pontife, le Dieu souverain, universel? C'était le rêve que lui-même, dans sa naïveté humanitaire d'apôtre, avait fait autrefois, en écrivant sa Rome nouvelle, et dont la Rome réelle l'avait si rudement guéri. Au fond, simple politique d'hypocrite mensonge, et rien de plus, cette politique de prêtre qui a les siècles pour elle, tenace, s'acharnant à la conquête avec une extraordinaire souplesse, résolue à profiter de tout. Et quelle évolution, l'Eglise venant à la science, aux démocraties, aux républiques, convaincue qu'elle les dévorera, si on lui en laisse le temps! Ah! oui, l'esprit nouveau, l'antique esprit de domination qui sans cesse se renouvelle, toujours avec la même faim de vaincre et de posséder le monde!

Parmi l'auditoire, Pierre croyait reconnaître certains des députés qu'il avait vus à la Chambre. N'était-ce pas une créature de Monferrand, ce grand monsieur à la barbe blonde, qui écoutait d'un air dévot? On disait que Monferrand, autrefois mangeur de prêtres, était à présent en coquetterie souriante avec le clergé. Toute une évolution sourde commençait dans les sacristies, des mots d'ordre venus de Rome couraient, il s'agissait de se rallier au gouvernement nouveau et de l'absorber en l'envahissant. La France était toujours la fille aînée de l'Eglise, la seule grande nation assez saine, assez forte, pour rétablir un jour le pape en sa royauté temporelle. Il fallait donc l'avoir à soi, elle méritait qu'on l'épousât, même républicaine. Dans cette lutte âpre d'ambitions, entre diplomates, l'évêque se servait du ministre, qui croyait avoir intérêt à s'appuyer sur l'évêque. Et qui des deux finirait par manger l'autre? Et à quel rôle tombait la religion, arme électorale, appoint de voix dans les majorités, raison décisive et secrète pour obtenir ou pour conserver un portefeuille! La divine charité était absente, une amertume noya le cœur de Pierre, au souvenir de la mort récente du cardinal Bergerot, le dernier des grands saints, des purs esprits de l'épiscopat français, où il ne semblait plus y avoir, désormais, que des intrigants et des sots.

Cependant, la conférence s'achevait. Monseigneur Martha, dans une chaude péroraison, qui évoquait la basilique du Sacré-Cœur, là-haut, sur le mont sacré des Martyrs, dominant Paris du symbole sauveur de la croix, montrait ce grand Paris redevenu chrétien, maître du monde, grâce à la toute-puissance morale que lui donnait le divin souffle de l'esprit nouveau. L'auditoire, ne pouvant applaudir, eut un murmure de ravissement approbateur, heureux de cette fin miraculeuse, qui rassurait les intérêts et les consciences. Puis, monseigneur Martha quitta noblement la chaire, pendant qu'un grand bruit de chaises troublait la paix noire de l'église, à peine éclairée par les quelques cierges, luisant tels que les premières étoiles au ciel crépusculaire. Tout un flot de foule, d'ombres vagues et chuchotantes, s'en alla. Seules, des femmes restèrent, agenouillées et priant.

Pierre, immobile, se haussait, cherchait à reconnaître l'abbé Rose, lorsqu'une main le toucha. C'était le vieux prêtre, qui l'avait aperçu de loin.

—J'étais là-bas, près de la chaire, et je vous ai bien vu, mon cher enfant. Seulement, j'ai préféré attendre, pour ne déranger personne... Quel beau discours, comme monseigneur a parlé!

Il paraissait en effet très ému. Mais c'était de la tristesse qui navrait sa bouche de bonté, ses yeux clairs d'enfant, dont le sourire d'habitude éclairait sa douce figure ronde, toute blanche.

—J'avais peur que vous ne repartiez sans m'avoir vu, car j'avais une chose à vous dire... Vous savez, ce pauvre vieil homme, près de qui je vous ai envoyé ce matin, et auquel je vous ai prié de vous intéresser... Eh bien! en rentrant chez moi, j'ai trouvé une dame qui m'apporte parfois un peu d'argent pour mes pauvres. Alors, j'ai songé que les trois francs que je vous avais remis, étaient vraiment un trop maigre secours; et, comme cette pensée me tourmentait, ainsi qu'un remords, je n'ai pas pu résister, je suis allé cet après-midi rue des Saules...

Il baissait la voix par respect, afin de ne pas troubler le profond silence sépulcral de l'église. Une sourde honte aussi le rendait bégayant, la honte d'être retombé dans son péché de charité imprudente, aveugle, comme le lui reprochaient ses supérieurs. Il acheva très bas, frissonnant.

—Alors, mon enfant, imaginez-vous ma peine... J'avais cinq francs à remettre au pauvre homme, et je l'ai trouvé mort.

Pierre frémit, dans une brusque secousse. Il ne voulait pas comprendre.

—Comment, mort? Ce vieillard est mort, ce Laveuve est mort!

—Oui, je l'ai trouvé mort, oh! dans quelle affreuse misère! tel qu'une vieille bête qui est allée finir sur un tas de loques, au fond d'un trou. Aucun voisin ne l'avait assisté, il s'était simplement tourné vers le mur. Et quelle nudité, quel froid! et quel abandon, quel déchirement pour un pauvre être de partir ainsi, sans une caresse! Ah! mon cœur en a bondi, et il en saigne encore!

Dans son saisissement, Pierre n'eut d'abord qu'un geste de révolte contre l'imbécile cruauté sociale. Etait-ce donc le pain, laissé près de ce malheureux, et que celui-ci avait achevé trop goulûment peut-être, après de longs jours d'abstinence? N'était-ce pas plutôt le dénouement fatal d'une existence finie, usée par le travail et les privations? Qu'importait, d'ailleurs, la cause? La mort était venue, avait délivré le misérable.

—Ce n'est pas lui que je plains, murmura-t-il enfin, c'est nous autres, nous tous qui assistons à cela, qui sommes coupables de cette abomination.

Mais, déjà, le bon abbé Rose se résignait, ne voulait que du pardon et de l'espérance.

—Non, non! mon enfant, la rébellion est mauvaise. Si nous sommes tous coupables, nous ne pouvons qu'implorer Dieu, pour qu'il oublie nos fautes... Je vous avais donné rendez-vous ici, espérant une bonne nouvelle, et c'est moi qui viens vous y apprendre cette chose affreuse... Faisons pénitence, prions.

Et il s'agenouilla sur les dalles, près du pilier, derrière les femmes qui étaient là en prière, noires, indistinctes dans l'ombre. Sa tête blanche s'était courbée, il s'humilia longuement.

Mais Pierre ne pouvait prier, tant la révolte grondait en lui. Il ne plia pas même les genoux, debout et frémissant. Son cœur était comme broyé, ses yeux ardents n'avaient pas une larme. Laveuve mort, là-bas, étendu sur son fumier de guenilles, les mains crispées, dans le désir têtu de se retenir à sa vie de torture, pendant que lui, repris de sa flamme de charité, brûlé d'un zèle d'apôtre, battait Paris afin de lui trouver un lit propre et sauveur pour le soir! Ah! l'atroce ironie de cela! Il devait être chez les Duvillard, dans le tiède salon bleu et argent, pendant que le vieil homme mourait; et c'était pour ce misérable mort qu'il avait couru ensuite à la Chambre, chez madame de Quinsac, chez cette Silviane et chez cette Rosemonde; et c'était pour ce libéré de la vie, cet évadé de la misère, qu'il avait fatigué les gens, troublé les égoïsmes, inquiété la paix des uns, menacé les plaisirs des autres! A quoi bon courir de la caverne parlementaire au froid salon où se glaçait la poussière du passé, aller de la débauche bourgeoise à l'extravagance cosmopolite, puisqu'on arrivait toujours trop tard, sauvant les gens quand ils étaient morts? Quel ridicule, que de s'être laissé embraser de nouveau par cette flambée de charité, un dernier incendie dont il ne sentait plus en lui que la cendre! Cette fois, il se crut mort lui-même, il n'était plus qu'un sépulcre vide.

Et tout cet affreux vide, ce néant qu'il avait éprouvé le matin, au Sacré-Cœur, après sa messe, se creusait plus profond, désormais insondable. Avec la charité illusoire, inutile, l'Evangile croulait, la fin du Livre était prochaine. Après des siècles d'obstinées tentatives, la rédemption par le Christ échouait, il fallait un autre salut au monde, en face du besoin exaspéré de justice qui montait des peuples dupés et misérables. Ils ne voulaient plus du paradis menteur dont on berçait depuis si longtemps l'iniquité sociale, ils exigeaient qu'on remît sur la terre la question du bonheur. Comment? par quel culte nouveau? par quelle entente heureuse entre le sentiment du divin et la nécessité d'honorer la vie, dans sa souveraineté et sa fécondité? Là commençait l'angoisse, le problème torturant où il achevait de sombrer, lui prêtre, avec ses vœux d'homme chaste et de ministre de l'absurde, mis à l'écart des autres hommes.

Mais la constatation n'en était que plus redoutable: il cessa de croire à l'efficacité de l'aumône, être charitable ne suffisait pas, il s'agissait désormais d'être juste. Avant tout, être juste, et l'effrayante misère disparaîtrait, sans qu'il fût besoin d'être charitable. Certes, ce n'étaient pas les bons cœurs qui manquaient dans ce Paris douloureux, les œuvres de charité y pullulaient comme les feuilles vertes aux premières tiédeurs du printemps. Il y en avait pour tous les âges, pour tous les dangers, pour toutes les infortunes. On secourait les enfants, avant qu'ils fussent nés, en s'inquiétant des mères; puis, venaient les crèches, les orphelinats, prodigués aux diverses classes; puis, après s'être occupé de l'adulte, on suivait l'homme dans la vie, on s'empressait surtout dès qu'il vieillissait, multipliant les Asiles, les Hospices, les Refuges. Et c'étaient encore toutes les mains tendues aux abandonnés, aux déshérités, aux criminels même, toutes sortes de Ligues pour protéger les faibles, de Sociétés pour prévenir les crimes, de Maisons pour recueillir les repentirs. Propagation du bien, patronage, sauvetage, assistance, union, il aurait fallu des pages et des pages, si l'on avait voulu énumérer seulement cette extraordinaire végétation de la charité qui pousse entre les pavés de Paris, dans un bel élan, où la bonté d'âme se mêle à la vanité mondaine. Qu'importait d'ailleurs? la charité rachetait, purifiait tout. Mais quel terrible argument, l'inutilité absolue, dérisoire, de cette charité! Après tant de siècles de charité chrétienne, pas une plaie ne s'était fermée, la misère n'avait fait que grandir, que s'envenimer jusqu'à la rage. Le mal, aggravé sans cesse, arrivait à ne pouvoir être toléré un jour de plus, du moment que l'injustice sociale n'en était ni guérie, ni même diminuée. Et, du reste, ne suffisait-il pas qu'un vieillard mourût de froid et de faim, pour que s'effondrât l'échafaudage d'une société bâtie sur l'aumône? Une seule victime, et cette société était condamnée.

Pierre sentit un tel flot d'amertume déborder en lui, qu'il ne put rester davantage dans cette église, où l'ombre lente continuait à pleuvoir, noyant les sanctuaires, les grands Christs pâles, cloués sur les croix. Tout allait sombrer, et il n'entendait plus que le murmure mourant des prières, une plainte des femmes qui priaient là, agenouillées, disparues au fond des ténèbres.

Cependant, il hésitait à s'éloigner, sans dire un mot à l'abbé Rose, dont l'imploration de foi naïve s'en remettait au bon vouloir de l'invisible, pour la félicité et la paix des hommes. Il craignait de le déranger, il se décidait à partir, lorsque l'abbé, de lui-même, releva la tête.

—Ah! mon enfant, qu'il est difficile d'être bon, sagement! Monseigneur Martha m'a encore grondé, et sans Dieu qui me pardonne, je tremblerais pour mon salut.

Un instant, Pierre s'arrêta sous le portique de la Madeleine, en haut du vaste perron qui domine la place, par-dessus les grilles. Devant lui, il avait la rue Royale qui s'enfonçait, jusqu'aux étendues de la place de la Concorde, où s'érigeaient l'obélisque et les deux fontaines jaillissantes; et, plus loin encore, la colonnade pâlie de la Chambre des députés fermait l'horizon. C'était une perspective d'une souveraine grandeur, sous le ciel clair, envahi par le lent crépuscule, qui élargissait les voies, reculait les monuments, leur donnait l'au-delà tremblant et envolé du rêve. Aucune ville au monde n'avait ce décor de faste chimérique et de grandiose magnificence, à l'heure vague où la nuit commençante apporte aux villes un air de songe, l'infini de l'immensité humaine.

Immobile, hésitant en face de ces espaces qui s'ouvraient, Pierre se demandait avec détresse où il allait maintenant, dans le brusque écroulement de tout ce qu'il avait passionnément voulu depuis le matin. Etait-ce donc toujours à l'hôtel Duvillard qu'il se rendait, rue Godot-de-Mauroy? Il ne savait plus. Puis, l'irritant souvenir revenait, avec sa cruelle ironie. A quoi bon, puisque Laveuve était mort? à quoi bon tuer le temps, battre le pavé, pour attendre six heures? L'idée qu'il avait une demeure, que le plus simple était d'y rentrer, ne se présentait même pas à son esprit. Il lui semblait qu'une chose considérable lui restait à faire, sans qu'il lui fût possible de dire laquelle. C'était partout et très loin, si confus, si pénible, qu'il n'y arriverait certainement jamais. Et, les pieds lourds, le crâne empli de tumulte, il descendit le perron, il s'entêta un moment à parcourir le marché aux fleurs, un marché de fin d'hiver, où les premières azalées s'épanouissaient frileusement. Des femmes achetaient des violettes et des roses de Nice. Il les regarda, comme s'il se fût intéressé à ce luxe embaumé, tendre et délicat. Puis, il en eut une soudaine horreur, et il s'en alla, il s'engagea sur les boulevards.

Là, Pierre marcha devant lui, sans savoir où, sans savoir pourquoi. L'ombre qui tombait, le surprenait, ainsi qu'un phénomène inattendu. Il avait levé les yeux vers le ciel, il s'étonnait de le voir pâlir, très doux, rayé à l'infini par les minces tuyaux noirs des cheminées; et c'était aussi pour lui une singularité que de découvrir, à tous les balcons, les grandes lettres d'or des enseignes, dans lesquelles se mourait le jour. Jamais il n'avait remarqué le bariolage des façades, les glaces peintes, les stores, les trophées, les affiches violentes, les magasins magnifiques, d'une indiscrétion de salons et d'alcôves, ouverts à la pleine lumière. Puis, sur la chaussée, le long des trottoirs, entre les colonnes et les kiosques, bleus, rouges, jaunes, quel encombrement, quelle cohue extraordinaire! Les voitures roulaient avec un grondement de fleuve; et, de toutes parts, la houle des fiacres était sillonnée par les manœuvres lourdes des grands omnibus, semblables à d'éclatants vaisseaux de haut bord; tandis que le flot des piétons ruisselait sans cesse, des deux côtés, à l'infini, et jusque parmi les roues, dans une hâte conquérante de fourmilière en révolution. D'où sortait tout ce monde? où allaient toutes ces voitures? Quelle stupeur et quelle angoisse!

Et Pierre marchait toujours devant lui, machinal, emporté par sa noire rêverie. La nuit venait, on allumait les premiers becs de gaz, c'était l'entre chien et loup de Paris, l'heure où les ténèbres ne sont pas encore, où les globes électriques flamboient dans le jour qui va s'éteindre. De tous côtés, les étincelles des lampes luisaient, les magasins éclairaient leurs vitrines. Bientôt, les boulevards allaient charrier les étoiles vives des voitures, ainsi qu'une voie lactée en marche, entre les deux trottoirs incendiés par les lanternes, les rampes, les girandoles, un luxe aveuglant de plein soleil. Et, dans les cris des cochers, dans la bousculade des piétons, grondait la hâte dernière du Paris des affaires et des passions, la lutte sans merci pour l'amour et pour l'argent. La dure journée était faite, le Paris du plaisir s'illuminait, commençait la nuit de fête. Les cafés, les marchands de vin, les restaurants braisillaient, étalaient, derrière les hautes glaces sans tain, leurs comptoirs de métal clair, leurs petites tables blanches, la tentation des beaux fruits et des paniers d'huîtres, à leurs portes. Et ce Paris qui s'éveillait ainsi, aux premiers becs de gaz, était pris déjà d'une gaieté de jouissance, cédant à l'appétit déchaîné de tout ce qui s'achète.

Mais Pierre manqua d'être renversé. Un troupeau de crieurs débouchait, se lançait au travers de la foule, en criant les journaux du soir. Une nouvelle édition de la Voix du Peuple, surtout, faisait un vacarme assourdissant, dominant le bruit des roues. Des voix rauques jetaient, reprenaient le cri, à intervalles réguliers: «Demandez la Voix du Peuple, le nouveau scandale des Chemins de fer africains, l'échec du ministère, les trente-deux vendus de la Chambre et du Sénat!» Et, sur les exemplaires du journal, agités comme des étendards, se lisaient ces titres, en caractères énormes. La foule continuait à galoper, sans prêter grande attention, habituée à cette boue, saturée d'infamie. Quelques hommes s'arrêtaient, achetaient le journal, pendant que des filles, descendues en quête d'un dîner, traînaient leurs jupes, attendaient l'amant de hasard, en interrogeant du coin de l'œil la terrasse des cafés. Et ce cri déshonorant des journaux, ce cri qui souillait et souffletait, semblait être le glas dernier de la journée, sonnant les funérailles de la nation, au début de la nuit de plaisir qui commençait.

Alors, Pierre se souvint une fois encore de sa matinée, de cette effrayante maison de la rue des Saules, où s'entassaient tant de misère et tant de souffrance. Il revit la cour fangeuse comme un cloaque, les escaliers nauséabonds, les logements sordides, glacés, et nus, des familles se disputant des pâtées dont n'auraient pas voulu les chiens errants, des mères aux mamelles taries promenant des poupons qui hurlaient, des vieux tombés dans des coins ainsi que des bêtes, agonisant de faim dans l'ordure. Et puis, ce fut encore sa journée, la magnificence, la quiétude, la joie des salons qu'il avait traversés, tout l'éclat insolent du Paris financier, du Paris politique et mondain. Et il aboutissait enfin, au crépuscule, à ce Paris Gomorrhe, à ce Paris Sodome, s'allumant pour la nuit, pour les abominations de cette nuit complice, dont la cendre fine, peu à peu, noyait l'océan des toitures. Et l'exécrable monstruosité de cela clamait sous le ciel pâle, où scintillaient les premières étoiles, pures et tremblantes.

Pierre eut un grand frisson devant cet amas des iniquités et des douleurs, tout ce qui se passait en bas dans la misère et dans le crime, tout ce qui se passait en haut dans la richesse et dans le vice. La bourgeoisie, au pouvoir, ne voulait rien lâcher de la souveraineté conquise, volée tout entière, tandis que le peuple, l'éternelle dupe, le grand muet, serrait les poings, grondait en réclamant sa légitime part. Et c'était cette injustice affreuse qui emplissait de colère l'ombre naissante. De quel nuage, aux flancs de ténèbres, la foudre allait-elle tomber? Il l'attendait depuis des années déjà, cette foudre vengeresse que de sourds fracas annonçaient, de tous les points de l'horizon. S'il avait écrit un livre de candeur et d'espoir, s'il était allé innocemment à Rome, c'était pour en conjurer l'effroyable éclat. Mais toute espérance était morte en son cœur, il sentait la foudre inévitable, rien désormais ne pouvait retarder la catastrophe. Jamais encore il ne l'avait sentie si prochaine, dans l'impudence heureuse des uns, dans la détresse exaspérée des autres. Et elle s'amassait, et elle allait sûrement éclater au-dessus de ce Paris de rut et de bravade, qui, le soir venu, attisait sa fournaise.

Au moment où il arrivait à la place de l'Opéra, Pierre, brisé de fatigue, éperdu, leva les yeux. Où était-il donc? Le cœur de la grande ville semblait battre là, dans la vaste étendue de ce carrefour, comme si le sang des quartiers lointains eût afflué de tous les côtés, par de triomphales avenues. Il regarda se perdre à l'horizon les trouées de l'avenue de l'Opéra, des rues du Quatre-Septembre et de la Paix, claires encore d'un reste de jour, déjà étoilées d'un fourmillement d'étincelles. Le boulevard traversait la place du torrent de sa circulation, où venaient se heurter les afflux des rues voisines, en de continuels remous, qui faisaient de ce point le gouffre le plus dangereux du monde. Vainement les gardiens de la paix tâchaient de mettre là quelque prudence, le flot des piétons débordait quand même, les roues s'enchevêtraient, les chevaux se cabraient, au milieu du bruit de marée humaine, aussi haute, aussi incessante que la voix de tempête d'un Océan. Puis, c'était la masse isolée de l'Opéra, peu à peu noyé d'ombre, énorme et mystérieux, tel qu'un symbole, et dont l'Apollon, porteur de lyre, tout en haut, gardait un dernier reflet de lumière, dans le ciel blême. Et toutes les fenêtres des façades s'éclairaient, une allégresse naissait de ces milliers de lampes qui étincelaient une à une, un besoin de détente universelle, de libre assouvissement s'épandait avec l'ombre croissante, tandis que, de loin en loin, les globes électriques éclataient comme les lunes des nuits claires de Paris.

Pourquoi donc se trouvait-il là? Pierre s'interrogeait, irrité et béant. Puisque Laveuve était mort, il n'avait qu'à rentrer chez lui, qu'à se terrer dans son coin, porte et fenêtres closes, comme un être désormais inutile, sans croyance, sans espérance, n'attendant plus que l'anéantissement final. La course était longue, de la place de l'Opéra à sa petite maison de Neuilly. Malgré l'écrasement de sa lassitude, il ne voulut point prendre de voiture, il revint sur ses pas, retourna vers la Madeleine, se replongea parmi la bousculade des trottoirs, au milieu de l'assourdissement de la chaussée, avec l'âpre désir d'aggraver sa plaie, de se saturer de révolte et de colère. N'était-il donc pas au coin de cette rue, au bout de ce boulevard, le gouffre attendu, où devait crouler ce monde pourri, dont il entendait craquer la vieille société, à chaque pas?

Lorsqu'il voulut traverser la rue Scribe, un encombrement l'arrêta. Devant un café luxueux, deux grands diables, mal vêtus, fort sales, criaient alternativement la Voix du Peuple, les scandales, les vendus de la Chambre et du Sénat, d'une telle voix de cuivre fêlé, que les passants s'attroupaient. Et, là, il eut de nouveau la surprise de reconnaître Salvat, dans un homme hésitant, errant, qui, après avoir écouté, s'était approché du grand café, pour regarder à travers les glaces. Cette fois, cette rencontre le frappa, l'emplit d'un soupçon, au point qu'il s'arrêta lui aussi, résolu à l'observer. Il ne pouvait croire qu'il allait le voir entrer, s'asseoir à une des petites tables, sous la gaieté tiède des lampes, lui d'aspect si misérable, avec ce morceau de pain qui faisait bosse sous le vieux veston en loques. Un instant, il attendit. Puis, il le vit simplement qui s'éloignait d'un pas brisé, ralenti, comme si le café, presque vide, ne lui eût pas convenu. Que cherchait-il donc, où courait-il, depuis le matin, dans cette chasse solitaire et sauvage, lancé de la sorte au travers du Paris de la richesse et de la joie, avec sa faim qui lui battait les talons? Il ne se traînait plus que difficilement, il paraissait à bout de volonté et d'énergie. L'air vaincu, il s'approcha d'un kiosque, s'adossa un moment. Et il se redressa, et il marcha encore, cherchant toujours.

Alors, un incident se produisit qui acheva d'émotionner Pierre. Un homme grand et fort, débouchant de la rue Caumartin, venait d'apercevoir et d'aborder Salvat. Et le prêtre, après une hésitation, reconnut son frère Guillaume, au moment où il serrait sans honte la main de l'ouvrier. C'était bien lui, avec ses épais cheveux taillés en brosse, d'une blancheur de neige, malgré ses quarante-sept ans à peine. Il avait gardé ses grosses moustaches très brunes, sans un fil d'argent, ce qui donnait toute une vie énergique à sa grande face, au front haut, en forme de tour. Il tenait de son père ce front de logique et de raison inexpugnables, que Pierre avait lui aussi. Mais le bas du visage de l'aîné était plus solide, le nez plus fort, le menton carré, la bouche large, au dessin ferme. Une cicatrice pâle, une blessure ancienne balafrait la tempe gauche. Et cette physionomie très grave, rude et fermée, au premier aspect, s'éclairait d'une mâle bonté, lorsqu'un sourire découvrait les dents, restées très blanches.