X
Et j’avois vu les maux qui arrivent sur la terre, le foible opprimé, le juste mendiant son pain, le méchant élevé aux honneurs et regorgeant de richesses, l’innocent condamné par des juges iniques, et ses enfants errants sous le soleil.
Et mon âme étoit triste, et l’espérance en sortoit de toutes parts comme d’un vase brisé.
Et Dieu m’envoya un profond sommeil.
Et dans mon sommeil, je vis comme une forme lumineuse, debout près de moi, un Esprit dont le regard doux et perçant pénétroit jusqu’au fond de mes pensées les plus secrètes.
Et je tressaillis, non de crainte ni de joie, mais comme d’un sentiment qui seroit un mélange inexprimable de l’une et de l’autre.
Et l’Esprit me dit : Pourquoi es-tu triste ?
Et je répondis en pleurant : Oh ! voyez les maux qui sont sur la terre.
Et la forme céleste se prit à sourire d’un sourire ineffable, et cette parole vint à mon oreille :
Ton œil ne voit rien qu’à travers ce milieu trompeur que les créatures nomment le temps. Le temps n’est que pour toi : il n’y a point de temps pour Dieu.
Et je me taisois, car je ne comprenois pas.
Tout-à-coup l’Esprit : Regarde, dit-il.
Et, sans qu’il y eût désormais pour moi ni avant ni après, en un même instant, je vis à la fois ce que, dans leur langue infirme et défaillante, les hommes appellent passé, présent, avenir.
Et tout cela n’étoit qu’un, et cependant, pour dire ce que je vis, il faut que je redescende au sein du temps, il faut que je parle la langue infirme et défaillante des hommes.
Et toute la race humaine me paroissoit comme un seul homme.
Et cet homme avoit fait beaucoup de mal, peu de bien, avoit senti beaucoup de douleurs, peu de joies.
Et il étoit là, gisant dans sa misère, sur une terre tantôt glacée, tantôt brûlante, maigre, affamé, souffrant, affaissé d’une langueur entremêlée de convulsions, accablé de chaînes forgées dans la demeure des démons.
Sa main droite en avoit chargé sa main gauche, et la gauche en avoit chargé la droite, et au milieu de ses rêves mauvais il s’étoit tellement roulé dans ses fers, que tout son corps en étoit couvert et serré.
Car dès qu’ils le touchoient seulement, ils se colloient à sa peau comme du plomb bouillant, ils entroient dans la chair et n’en sortoient plus.
Et c’étoit là l’homme, je le reconnus.
Et voilà, un rayon de lumière partoit de l’Orient, et un rayon d’amour du Midi, et un rayon de force du Septentrion.
Et ces trois rayons s’unirent sur le cœur de cet homme.
Et quand partit le rayon de lumière, une voix dit : Fils de Dieu, frère du Christ, sache ce que tu dois savoir.
Et quand partit le rayon d’amour, une voix dit : Fils de Dieu, frère du Christ, aime qui tu dois aimer.
Et quand partit le rayon de force, une voix dit : Fils de Dieu, frère du Christ, fais ce qui doit être fait.
Et quand les trois rayons se furent unis, les trois voix s’unirent aussi, et il s’en forma une seule voix, qui dit :
Fils de Dieu, frère du Christ, sers Dieu et ne sers que lui seul.
Et alors ce qui jusque là ne m’avoit semblé qu’un homme, m’apparut comme une multitude de peuples et de nations.
Et mon premier regard ne m’avoit pas trompé, et le second ne me trompoit pas non plus.
Et ces peuples et ces nations, se réveillant sur leur lit d’angoisse, commencèrent à se dire :
D’où viennent nos souffrances et notre langueur, et la faim et la soif qui nous tourmentent, et les chaînes qui nous courbent vers la terre et entrent dans notre chair ?
Et leur intelligence s’ouvrit, et ils comprirent que les fils de Dieu, les frères du Christ, n’avoient pas été condamnés par leur père à l’esclavage, et que cet esclavage étoit la source de tous leurs maux.
Chacun donc essaya de rompre ses fers, mais nul n’y parvint.
Et ils se regardèrent les uns les autres avec une grande pitié, et, l’amour agissant en eux, ils se dirent : Nous avons tous la même pensée, pourquoi n’aurions-nous pas tous le même cœur ? Ne sommes-nous pas tous les fils du même Dieu et les frères du même Christ ? Sauvons-nous, ou mourons ensemble.
Et ayant dit cela, ils sentirent en eux une force divine, et j’entendis leurs chaînes craquer, et ils combattirent six jours contre ceux qui les avoient enchaînés, et le sixième jour ils furent vainqueurs, et le septième fut un jour de repos.
Et la terre, qui étoit sèche, reverdit, et tous purent manger de ses fruits, et aller et venir sans que personne leur dît : Où allez-vous ? on ne passe point ici.
Et les petits enfants cueilloient des fleurs, et les apportoient à leur mère, qui doucement leur sourioit.
Et il n’y avoit ni pauvres ni riches, mais tous avoient en abondance les choses nécessaires à leurs besoins, parce que tous s’aimoient et s’aidoient en frères.
Et une voix, comme la voix d’un ange, retentit dans les cieux : Gloire à Dieu, qui a donné l’intelligence, l’amour, la force à ses enfants ! Gloire au Christ, qui a rendu à ses frères la liberté !