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Paroles d'un croyant, 1833 cover

Paroles d'un croyant, 1833

Chapter 33: XXXII
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About This Book

A collection of hortatory, prophetic addresses that blend Christian theology, apocalyptic vision, and social critique. The speaker frames imminent spiritual upheaval with vivid imagery—storm, darkness, rising peoples—and interprets contemporary disorder as both divine chastisement and prelude to renewal. Passages contrast a corrupt, fear-driven rule with a future reign of God, denounce kings and privileges for opposing brotherly love, and urge popular unity, moral awakening, and the primacy of the Spirit. Recurrent motifs include the cross, the serpent, and the promise of a second creation, while calls for charity and liberation link spiritual regeneration to social transformation.

XXXII

Au temps où les feuilles jaunissent, un vieillard, chargé d’un faix de ramée, revenoit lentement vers sa chaumière, située sur la pente d’un vallon.

Et du côté où s’ouvroit le vallon, entre quelques arbres jetés çà et là, on voyoit les rayons obliques du soleil, déjà descendu sous l’horizon, se jouer dans les nuages du couchant et les teindre de couleurs innombrables, qui peu à peu alloient s’effaçant.

Et le vieillard, arrivé à sa chaumière, son seul bien avec le petit champ qu’il cultivoit auprès, laissa tomber le faix de ramée, s’assit sur un siége de bois noirci par la fumée de l’âtre, et baissa la tête sur sa poitrine dans une profonde rêverie.

Et de fois à autre sa poitrine gonflée laissoit échapper un court sanglot, et d’une voix cassée, il disoit :

Je n’avois qu’un fils, ils me l’ont pris ; qu’une pauvre vache, ils me l’ont prise pour l’impôt de mon champ.

Et puis, d’une voix plus foible, il répétoit : Mon fils, mon fils ; et une larme venoit mouiller ses vieilles paupières, mais elle ne pouvoit couler.

Comme il étoit ainsi s’attristant, il entendit quelqu’un qui disoit : Mon père, que la bénédiction de Dieu soit sur vous et sur les vôtres !

Les miens, dit le vieillard, je n’ai plus personne qui tienne à moi ; je suis seul.

Et, levant les yeux, il vit un pélerin debout, à la porte, appuyé sur un long bâton ; et sachant que c’est Dieu qui envoie les hôtes, il lui dit :

Que Dieu vous rende votre bénédiction. Entrez, mon fils : tout ce qu’a le pauvre est au pauvre.

Et allumant sur le foyer son faix de ramée, il se mit à préparer le repas du voyageur.

Mais rien ne pouvoit le distraire de la pensée qui l’oppressoit : elle étoit là toujours sur son cœur.

Et le pélerin, ayant connu ce qui le troubloit si amèrement, lui dit : Mon père, Dieu vous éprouve par la main des hommes. Cependant il y a des misères plus grandes que votre misère. Ce n’est pas l’opprimé qui souffre le plus, ce sont les oppresseurs.

Le vieillard secoua la tête, et ne répondit point.

Le pélerin reprit : Ce que maintenant vous ne croyez pas, vous le croirez bientôt.

Et l’ayant fait asseoir, il posa les mains sur ses yeux ; et le vieillard tomba dans un sommeil semblable au sommeil pesant, ténébreux, plein d’horreur, qui saisit Abraham, quand Dieu lui montra les malheurs futurs de sa race.

Et il lui sembla être transporté dans un vaste palais, près d’un lit, et à côté du lit, étoit une couronne, et dans ce lit, un homme qui dormoit, et ce qui se passoit dans cet homme, le vieillard le voyoit, ainsi que le jour, durant la veille, on voit ce qui se passe sous les yeux.

Et l’homme qui étoit là, couché sur un lit d’or, entendoit comme les cris confus d’une multitude qui demande du pain. C’étoit un bruit pareil au bruit des flots qui brisent contre le rivage pendant la tempête. Et la tempête croissoit, et le bruit croissoit ; et l’homme qui dormoit voyoit les flots monter de moment en moment, et battre déjà les murs du palais, et il faisoit des efforts inouïs comme pour fuir, et il ne pouvoit pas, et son angoisse étoit extrême.

Pendant qu’il le regardoit avec frayeur, le vieillard fut soudain transporté dans un autre palais. Celui qui étoit couché là ressembloit plutôt à un cadavre qu’à un homme vivant.

Et dans son sommeil, il voyoit devant lui des têtes coupées ; et, ouvrant la bouche, ces têtes disoient :

Nous nous étions dévoués pour toi, et voilà le prix que nous avons reçu. Dors, dors, nous ne dormons pas, nous. Nous veillons l’heure de la vengeance : elle est proche.

Et le sang se figeoit dans les veines de l’homme endormi. Et il se disoit : Si au moins je pouvois laisser ma couronne à cet enfant : et ses yeux hagards se tournoient vers un berceau sur lequel on avoit placé un bandeau de reine.

Mais, lorsqu’il commençoit à se calmer et à se consoler un peu dans cette pensée, un autre homme, semblable à lui par les traits, saisit l’enfant et l’écrasa contre la muraille.

Et le vieillard se sentit défaillir d’horreur.

Et il fut transporté au même instant en deux lieux divers ; et, quoique séparés, ces lieux, pour lui, ne formoient qu’un lieu.

Et il vit deux hommes, qu’à l’âge près, on auroit pu prendre pour le même homme : et il comprit qu’ils avoient été nourris dans le même sein.

Et leur sommeil étoit celui du condamné qui attend le supplice à son réveil. Des ombres enveloppées d’un linceul sanglant passoient devant eux, et chacune d’elles, en passant, les touchoit, et leurs membres se retiroient et se contractoient, comme pour se dérober à cet attouchement de la mort.

Puis ils se regardoient l’un l’autre avec une espèce de sourire affreux, et leur œil s’enflammoit, et leur main s’agitoit convulsivement sur un manche de poignard.

Et le vieillard vit ensuite un homme blême et maigre. Les soupçons se glissoient en foule près de son lit, distilloient leur venin sur sa face, murmuroient à voix basse des paroles sinistres, et enfonçoient lentement leurs ongles dans son crâne mouillé d’une sueur froide. Et une forme humaine, pâle comme un suaire, s’approcha de lui, et, sans parler, lui montra du doigt une marque livide qu’elle avoit autour du cou. Et, dans le lit où il gisoit, les genoux de l’homme blême se choquèrent, et sa bouche s’entr’ouvrit de terreur, et ses yeux se dilatèrent horriblement.

Et le vieillard, transi d’effroi, fut transporté dans un palais plus grand.

Et celui qui dormoit là ne respiroit qu’avec une peine extrême. Un spectre noir étoit accroupi sur sa poitrine et le regardoit en ricanant. Et il lui parloit à l’oreille, et ses paroles devenoient des visions dans l’âme de l’homme qu’il pressoit et fouloit de ses os pointus.

Et celui-ci se voyoit entouré d’une innombrable multitude qui poussoit des cris effrayants :

Tu nous as promis la liberté, et tu nous as donné l’esclavage.

Tu nous as promis de régner par les lois, et les lois ne sont que tes caprices.

Tu nous as promis d’épargner le pain de nos femmes et de nos enfants, et tu as doublé notre misère pour grossir tes trésors.

Tu nous as promis de la gloire, et tu nous as valu le mépris des peuples et leur juste haine.

Descends, descends, et va dormir avec les parjures et les tyrans.

Et il se sentoit précipité, traîné par cette multitude, et il s’accrochoit à des sacs d’or, et les sacs crevoient, et l’or s’échappoit et tomboit à terre.

Et il lui sembloit qu’il erroit pauvre dans le monde, et, qu’ayant soif, il demandoit à boire par charité, et qu’on lui présentoit un verre plein de boue, et que tous le fuyoient, tous le maudissoient, parce qu’il étoit marqué au front du signe des traîtres.

Et le vieillard détourna de lui les yeux avec dégoût.

Et dans deux autres palais, il vit deux autres hommes rêvant de supplices. Car, disoient-ils, où trouverons-nous quelque sûreté ? Le sol est miné sous nos pieds ; les nations nous abhorrent ; les petits enfants même, dans leurs prières, demandent à Dieu, soir et matin, que la terre soit délivrée de nous.

Et l’un condamnoit à la prison dure, c’est-à-dire, à toutes les tortures du corps et de l’âme et à la mort de la faim, des malheureux qu’il soupçonnoit d’avoir prononcé le mot de patrie : et l’autre, après avoir confisqué leurs biens, ordonnoit de jeter au fond d’un cachot deux jeunes filles coupables d’avoir soigné leurs frères blessés dans un hôpital.

Et comme ils se fatiguoient à ce travail de bourreau, des messagers leur arrivèrent.

Et l’un des messagers disoit : Vos provinces du Midi ont brisé leurs chaînes, et avec les tronçons elles ont chassé vos gouverneurs et vos soldats.

Et l’autre : Vos aigles ont été déchirées sur les bords du large fleuve : ses flots en emportent les débris.

Et les deux rois se tordoient sur leur couche.

Et le vieillard en vit un troisième. Il avoit chassé Dieu de son cœur, et, dans son cœur, à la place de Dieu, étoit un ver qui le rongeoit sans relâche ; et quand l’angoisse devenoit plus vive, il balbutioit de sourds blasphêmes, et ses lèvres se couvroient d’une écume rougeâtre.

Et il lui sembloit être dans une plaine immense, seul avec le ver qui ne le quittoit point. Et cette plaine étoit un cimetière, le cimetière d’un peuple égorgé.

Et tout-à-coup voilà que la terre s’émeut ; les tombes s’ouvrent, les morts se lèvent et s’avancent en foule : et il ne pouvoit ni faire un mouvement, ni pousser un cri.

Et tous ces morts, hommes, femmes, enfants, le regardoient en silence : et après un peu de temps, dans le même silence, ils prirent les pierres des tombes et les posèrent autour de lui.

Il en eut d’abord jusqu’aux genoux, puis jusqu’à la poitrine, puis jusqu’à la bouche, et il tendoit avec effort les muscles de son cou pour respirer une fois de plus ; et l’édifice montoit toujours, et lorsqu’il fut achevé, le faîte se perdoit dans une nuée sombre.

Les forces du vieillard commençoient à l’abandonner ; son âme regorgeoit d’épouvante.

Et voilà qu’ayant traversé plusieurs salles désertes, dans une petite chambre, sur un lit qu’éclairoit à peine une lampe pâle, il aperçoit un homme usé par les ans…

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Et ce fut la dernière vision. Et le vieillard s’étant réveillé, rendit grâces à la Providence de la part qu’elle lui avoit faite dans les douleurs de la vie.

Et le pélerin lui dit : Espérez et priez ; la prière obtient tout. Votre fils n’est pas perdu ; vos yeux le reverront avant de se fermer. Attendez en paix les jours de Dieu.

Et le vieillard attendit en paix.