XL
Il s’en alloit errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé !
J’ai passé à travers les peuples, et ils m’ont regardé, et je les ai regardés, et nous ne nous sommes point reconnus. L’exilé partout est seul.
Lorsque je voyois, au déclin du jour, s’élever du creux d’un vallon la fumée de quelque chaumière, je me disois : Heureux celui qui retrouve le soir le foyer domestique, et s’y assied au milieu des siens. L’exilé partout est seul.
Où vont ces nuages que chasse la tempête ? Elle me chasse comme eux, et qu’importe où ? L’exilé partout est seul.
Ces arbres sont beaux, ces fleurs sont belles ; mais ce ne sont point les fleurs ni les arbres de mon pays : ils ne me disent rien. L’exilé partout est seul.
Ce ruisseau coule mollement dans la plaine ; mais son murmure n’est pas celui qu’entendit mon enfance : il ne rappelle à mon âme aucuns souvenirs. L’exilé partout est seul.
Ces chants sont doux, mais les tristesses et les joies qu’ils réveillent ne sont ni mes tristesses ni mes joies. L’exilé partout est seul.
On m’a demandé : Pourquoi pleurez-vous ? Et quand je l’ai dit, nul n’a pleuré, parce qu’on ne me comprenoit point. L’exilé partout est seul.
J’ai vu des vieillards entourés d’enfants, comme l’olivier de ses rejetons ; mais aucun de ces vieillards ne m’appeloit son fils, aucun de ces enfants ne m’appeloit son frère. L’exilé partout est seul.
J’ai vu des jeunes filles sourire, d’un sourire aussi pur que la brise du matin, à celui que leur amour s’étoit choisi pour époux ; mais pas une ne m’a souri. L’exilé partout est seul.
J’ai vu des jeunes hommes, poitrine contre poitrine, s’étreindre comme s’ils avoient voulu de deux vies ne faire qu’une vie ; mais pas un ne m’a serré la main. L’exilé partout est seul.
Il n’y a d’amis, d’épouses, de pères et de frères que dans la patrie. L’exilé partout est seul.
Pauvre exilé ! cesse de gémir ; tous sont bannis comme toi : tous voient passer et s’évanouir pères, frères, épouses, amis.
La patrie n’est point ici bas ; l’homme vainement l’y cherche ; ce qu’il prend pour elle n’est qu’un gîte d’une nuit.
Il s’en va errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé !