VIII
Au commencement le travail n’étoit pas nécessaire à l’homme pour vivre : la terre fournissoit d’elle-même à tous ses besoins.
Mais l’homme fit le mal ; et comme il s’étoit révolté contre Dieu, la terre se révolta contre lui.
Il lui arriva ce qui arrive à l’enfant qui se révolte contre son père ; le père lui retire son amour, et il l’abandonne à lui-même ; et les serviteurs de la maison refusent de le servir, et il s’en va cherchant çà et là sa pauvre vie, et mangeant le pain qu’il a gagné à la sueur de son visage.
Depuis lors donc, Dieu a condamné tous les hommes au travail, et tous ont leur labeur, soit du corps, soit de l’esprit ; et ceux qui disent : Je ne travaillerai point, sont les plus misérables.
Car comme les vers dévorent un cadavre, les vices les dévorent, et si ce ne sont les vices, c’est l’ennui.
Et quand Dieu voulut que l’homme travaillât, il cacha un trésor dans le travail, parce qu’il est père, et que l’amour d’un père ne meurt point.
Et celui qui fait un bon usage de ce trésor, et qui ne le dissipe point en insensé, il vient pour lui un temps de repos, et alors il est comme les hommes étoient au commencement.
Et Dieu leur donna encore ce précepte : Aidez-vous les uns les autres, car il y en a parmi vous de plus forts et de plus foibles, d’infirmes et de bien portants ; et cependant tous doivent vivre.
Et si vous faites ainsi, tous vivront, parce que je récompenserai la pitié que vous aurez eue pour vos frères, et je rendrai votre sueur féconde.
Et ce que Dieu a promis s’est vérifié toujours, et jamais on n’a vu celui qui aide ses frères manquer de pain.
Or, il y eut autrefois un homme méchant et maudit du ciel. Et cet homme étoit fort, et il haïssoit le travail ; de sorte qu’il se dit : Comment ferai-je ? Si je ne travaille point, je mourrai, et le travail m’est insupportable.
Alors il lui entra une pensée de l’enfer dans le cœur. Il s’en alla de nuit, et saisit quelques-uns de ses frères pendant qu’ils dormoient, et les chargea de chaînes.
Car, disoit-il, je les forcerai, avec les verges et le fouet, à travailler pour moi, et je mangerai le fruit de leur travail.
Et il fit ce qu’il avoit pensé, et d’autres, voyant cela, en firent autant, et il n’y eut plus de frères ; il y eut des maîtres et des esclaves.
Ce jour fut un jour de deuil sur toute la terre.
Long-temps après il y eut un autre homme plus méchant que le premier et plus maudit du ciel.
Voyant que les hommes s’étoient partout multipliés, et que leur multitude étoit innombrable, il se dit :
Je pourrois bien peut-être en enchaîner quelques-uns et les forcer à travailler pour moi ; mais il les faudroit nourrir, et cela diminueroit mon gain. Faisons mieux ; qu’ils travaillent pour rien ! ils mourront, à la vérité, mais comme leur nombre est grand, j’amasserai des richesses avant qu’ils aient diminué beaucoup, et il en restera toujours assez.
Or toute cette multitude vivoit de ce qu’elle recevoit en échange de son travail.
Ayant donc parlé de la sorte, il s’adressa en particulier à quelques-uns, et il leur dit : Vous travaillez pendant six heures, et l’on vous donne une pièce de monnoie pour votre travail :
Travaillez pendant douze heures, et vous gagnerez deux pièces de monnoie, et vous vivrez bien mieux, vous, vos femmes et vos enfants.
Et ils le crurent.
Il leur dit ensuite : Vous ne travaillez que la moitié des jours de l’année : travaillez tous les jours de l’année, et votre gain sera double.
Et ils le crurent encore.
Or, il arriva de là que la quantité de travail étant devenue plus grande de moitié, sans que le besoin de travail fût plus grand, la moitié de ceux qui vivoient auparavant de leur labeur, ne trouvèrent plus personne qui les employât.
Alors l’homme méchant, qu’ils avoient cru, leur dit : Je vous donnerai du travail à tous, à la condition que vous travaillerez le même temps, et que je ne vous paierai que la moitié de ce que je vous payois : car je veux bien vous rendre service, mais je ne veux pas me ruiner.
Et comme ils avoient faim, eux, leurs femmes et leurs enfants, ils acceptèrent la proposition de l’homme méchant, et ils le bénirent : car, disoient-ils, il nous donne la vie.
Et, continuant de les tromper de la même manière, l’homme méchant augmenta toujours plus leur travail, et diminua toujours plus leur salaire.
Et ils mouroient faute du nécessaire, et d’autres s’empressoient de les remplacer, car l’indigence étoit devenue si profonde dans ce pays, que les familles entières se vendoient pour un morceau de pain.
Et l’homme méchant, qui avoit menti à ses frères, amassa plus de richesses que l’homme méchant qui les avoit enchaînés.
Le nom de celui-ci est Tyran ; l’autre n’a de nom qu’en enfer.