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Partant pour la Syrie

Chapter 10: La Révolte druse
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About This Book

A travel memoir recounts the author’s voyage to Syria and offers on-the-ground observations of ports, landscapes, and urban life alongside analysis of the political and administrative situation under foreign mandate. It documents economic ruin and social dislocation after conflict, emphasizes deep religious, ethnic, and local divisions, and criticizes short‑sighted policies, ill‑prepared officials, and external interference that exacerbate instability. The narrative blends episodic travel impressions and historical reflection with practical commentary on governance, proposing firmer, better-informed approaches to restore order, stimulate recovery, and reconcile competing local claims while conveying the region’s layered cultural and religious legacy.

[10] Comment ne pas s’étonner que nos services de renseignements n’aient pas fait état de l’information que leur donnait l’Émir Fahrès-bey-el-Attrache ? Et comment ne pas signaler que ce n’est pas la seule faute grave qu’on leur puisse reprocher ?

Le 10 décembre 1924, c’est-à-dire plus d’un an avant l’arrivée de Sarrail, ne recevaient-ils pas d’un de leurs agents, familier de Mustapha-el-Khalil, chef de bandes transjordaniennes, une confidence dont on trouve la trace dans leurs archives, mais que, sans doute, ils jugèrent négligeable puisque jamais ils ne la communiquèrent au commandement.

« J’avais assisté, déclara cet agent, à toutes les réunions qui se tinrent chez Mustapha en juin et juillet. Il avait à sa disposition plusieurs bandes dont une sous ses ordres directs.

« Le rôle de ces bandes était de jeter le trouble en Syrie. Il fut décidé que, dès leur entrée en action, les Druses se soulèveraient. Mustapha attaqua les Français vers Deraa. Il fit plusieurs opérations entre le 1er et le 10 août, puis attendit les renforts druses qu’on lui avait promis et que Soltan Attrache devait commander. Ils ne vinrent pas.

« Tout ce mouvement était organisé par Riza Pacha Rikabi. »

Qui est Riza Pacha Rikabi ?

Un ancien ministre de Fayçal actuellement premier ministre d’Abdhalah, roi de Transjordanie. Ennemi acharné de la France, en constantes relations avec le Comité syro-palestinien du Caire, disposant d’armes et de capitaux importants, on le trouve mêlé à tous les mouvements dirigés contre nous par les Arabes fanatiques de Damas et les Druses.

« Or, mon renseignement était sérieux, puisque, en octobre, à quelques jours d’intervalle, les événements du Djebel se produisaient ; puisque, à Hama, ville distante de Soueïda d’environ 500 kilomètres, et administrée par un officier d’élite, le commandant Coustillières, contre qui nul ne formula jamais de critiques, les musulmans fanatiques se soulevaient ; puisque, enfin, les bandes pillardes pénétraient dans Damas.

« Que l’on ne parle pas de coïncidences. Ces trois incendies n’éclatèrent pas spontanément.

« Des Damascènes, des Transjordaniens, des Syriens d’Égypte, encouragés, dans la sourde lutte qu’ils soutiennent contre votre pays, par les agents de la grande puissance étrangère que vous savez, les ont allumés. »

La Révolte druse

Sarrail a refusé de recevoir les délégués druses. Et même, il a fait arrêter plusieurs d’entre eux pour les envoyer en résidence forcée à Palmyre[11].

[11] Qui étaient ces délégués que, reprenant un passage d’une lettre de l’Émir Fouad Arslann, l’Écho de Paris présentait en ces termes à ses lecteurs : « Ils étaient quarante chefs et des plus grands, sauf le Sultan Pacha-el-Attrache qui n’accompagnait pas la délégation… Ce sont les amis de la France qui représentent l’élite de leur pays. »

Voici : sur ces quarante délégués qui, d’ailleurs, n’étaient que de trente et un, six seulement appartenaient au Conseil Représentatif. Aucun des quatre chefs religieux ne les accompagnait. On remarquait dans leurs rangs deux des assassins d’un lieutenant français attiré en 1922 dans un guet-apens et massacré, en même temps que deux sous-officiers, par Soltan-el-Attrache et ses hommes, trois francophobes notoires mis en résidence forcée par les précédents Hauts-Commissaires, deux représentants du peuple non réélus aux élections prescrites par Weygand, un voleur et trois fonctionnaires ou officiers révoqués.

Peut-être admettra-t-on que Sarrail avait quelque raison de ne témoigner qu’une estime assez limitée à « ces hommes d’élite, à ces véritables amis de la France » et de donner l’ordre d’en arrêter quelques-uns pour les envoyer en résidence forcée à Palmyre, lorsqu’il lui fut rendu compte que ces messieurs commençaient à s’agiter.

S’il est regrettable que, pour faire procéder à cette opération, il ait cru devoir recourir à une feinte assez inélégante, c’est montrer beaucoup de naïveté que d’avancer, ainsi que l’écrit M. de Kérilis : « Ce guet-apens est sans précédent dans notre histoire coloniale et même dans notre histoire. »

Rassemblons, je vous prie, quelques-uns de nos souvenirs de guerre sur les Théâtres Extérieurs et n’insistons pas.

Soltan-el-Attrache, qui s’est bien gardé de venir à Beyrouth, car il accorde tous ses soins à préparer l’insurrection, entre en action avec ses bandes. La garnison française de Soueïda est assiégée dans la citadelle. Déprimés, malades, décimés par le feu de l’ennemi, nos soldats ne sont ravitaillés que par avions.

Il faut aller les délivrer.

Sarrail charge de cette mission le général Michaud.

Celui-ci va écrire, dans les annales de nos expéditions lointaines, une page aussi sombre que celle qui perpétue le souvenir du désastre de Lang-Son.


Officiers dont j’ai lu les rapports, les lettres, écouté les récits. Soldats qui exhalez votre colère, votre dégoût, votre honte par de si violentes, de si pathétiques imprécations lorsque vous évoquez vos camarades mutilés, saignés comme bêtes de boucherie, arrosés de pétrole et brûlés vifs par le Druse, parce que le chef sous les ordres de qui l’on vous avait placés ignorait son métier, vous ne comprendriez point qu’après vous avoir posé tant de questions, vous avoir écoutés avec tant d’émotion, pris tant de notes sous vos yeux, j’aie tu ce que j’appris de vous.

Et quoi qu’il m’en coûte, car, en dépit de certaines réserves, j’ai de l’admiration pour le soldat, que, trois années durant, je vis, en Macédoine, faire face à des difficultés sans nombre et les surmonter toutes, je suis bien forcé d’écrire que, en définitive, la responsabilité du désastre de Soueïda incombe à Sarrail.

Qui a chargé le général Michaud d’aller délivrer ceux des nôtres demeurés captifs et harcelés par l’ennemi dans la vieille citadelle de Soueïda ?

Sarrail ! Or, il ne devait pas ignorer que son subordonné était incapable de remplir cette mission et, pour parler tout à fait net, que rien, dans sa carrière, si heureuse, si rapide, ne l’avait préparé à se voir confier tel commandement, conférer tel honneur.

Sarrail connaît Michaud. Il sait qui est Michaud. Il sait qu’en 1915, quand lui, Sarrail, partit pour la Macédoine, où il allait succéder au vieux père Bailloud, il emmenait avec lui, parmi d’autres officiers, certain petit chef de bataillon de chasseurs à pied qu’il aimait entre tous pour sa grande insignifiance, son manque de caractère et dont, par la suite, il fit successivement un lieutenant-colonel, un colonel, un général, un chef d’état-major, un chef d’état-major général des armées alliées en Orient.

Magnifique avancement ! Magnifique surtout si l’on considère que celui qui en bénéficia ne quitta pas une seule fois son bureau, toujours si méticuleusement tenu en ordre, de Salonique.

Sarrail sait — et il n’est pas le seul ! — que Michaud possède tout juste les qualités qu’on est en droit de réclamer d’un officier d’administration à quatre galons, qu’il est particulièrement idoine à manier gomme, grattoir et sandaraque et, comme pas un, à mouler la bâtarde.

Oui, Michaud est apte à tout cela et même à corriger les fautes d’orthographe d’un rapport de gendarme, mais pas à faire la guerre !

— Pardon ! dira-t-on. Quand Sarrail fut relevé de son commandement en Orient, Michaud, se rendant compte qu’il n’avait plus ni grades ni décorations à récolter à Salonique, se fit rapatrier. On lui confia alors une division sur le front de France. Et il ne la conduisit pas si mal !

Certes, mais il s’agissait d’une division encadrée, placée en sous-verge, et dont le chef n’avait strictement qu’à exécuter les ordres qu’on lui donnait.

D’ailleurs, en France, Michaud avait conservé ses habitudes bureaucratiques, ses petites manies d’Orient. S’il ne portait point de manches de lustrine, il ne manquait jamais, quand il arrivait au travail, de placer avec beaucoup de soin, sur son képi, une housse pare-poussière et il continuait à user de deux plumes : une dont il se servait pour rédiger et l’autre, sensiblement plus grosse, qu’il utilisait pour calligraphier sa signature.

Ah ! Michaud, Michaud, quel guerrier vous faites, et comme Sarrail fut mal inspiré le jour que, voulant vous donner l’occasion d’un nouvel avancement, il vous permit (vous alliez exercer pour la première fois votre métier de chef) de vous élancer sur la route de Soueïda, où vous deviez tout perdre, tout, fors la vie…

Quelle responsabilité votre bienfaiteur obstiné assuma, ce jour-là, devant le pays !

Une responsabilité égale à celle du gouvernement qui fit de Sarrail un Haut-Commissaire en Syrie.

J’entends encore le chant de triomphe lancé alors par tout le chœur des partisans.

On avait réparé une grande injustice ! On avait donné au général républicain la compensation que, par d’éclatants services, il méritait. Le Régime s’était réhabilité !

Les hommes qui connaissaient Sarrail autrement que pour l’avoir entendu en réunions publiques étaient sûrs qu’il allait à un échec. Dans ce nouveau poste, comme dans tous ceux qu’il avait occupés, il « aurait des histoires ». Sa présence en Syrie serait l’occasion de tels incidents qu’il faudrait le rappeler. Cette aventure, dans laquelle des amis inconsidérés le lançaient, serait sa dernière aventure. Elle marquerait tristement la fin d’une carrière cahotée, riche de pages magnifiquement éclairées, obscurcie de quelques ombres, mais, somme toute, glorieuse !

Que n’a-t-on laissé Sarrail jouir en paix d’un repos bien gagné ? Que n’a-t-on maintenu Weygand en place ?

Certes, la révolte des Druses eût éclaté. Certes, un détachement des nôtres eût été vraisemblablement investi dans la citadelle de Soueïda. Mais ce n’est point Michaud qu’on eût envoyé pour le délivrer !

La Formation de la colonne Michaud

Pourquoi faut-il qu’arrivé au terme de mon enquête sur les causes qui amenèrent les douloureux évènements du mois d’août 1925 et sur ces événements eux-mêmes, il me faille conclure par un réquisitoire ?

Pourquoi faut-il qu’après avoir étudié tant de pièces officielles, lu tant de rapports et de lettres émanant d’officiers ayant fait partie de la colonne envoyée pour délivrer Soueïda je sois forcé d’écrire : le général Michaud a été inférieur à sa tâche. Il n’a pas su monter l’opération dont il était chargé. A aucun moment il n’a commandé sa colonne. C’est lui qui, par son insuffisance, son ignorance des conditions dans lesquelles doit se comporter un groupe mobile, est responsable du désordre qui régna parmi ses troupes et de leur défaite.

Au moment où celle-ci se dessina, il n’eut aucune des qualités : stoïcisme, calme, générosité qu’on peut attendre d’un chef malheureux. Et quand il eut échappé au désastre où tant de ses officiers, tant de ses hommes avaient péri, il ne songea qu’à faire porter à autrui la responsabilité de son échec.

— On m’avait donné un bâton pourri, aurait-il dit en parlant de la troupe placée sous ses ordres.

A-t-il vraiment prononcé ces mots ? Je l’ignore. Ce que je sais, c’est qu’il s’est plaint avec amertume de ce que les moyens mis à sa disposition aient été insuffisants pour lui permettre de remplir sa mission.

Pourquoi l’a-t-il acceptée ?

Est-ce pour obéir à son chef et ceci, en dépit de ce principe militaire intangible, principe reconnu par Napoléon lui-même, que nul n’est tenu d’entreprendre une action s’il juge ne point disposer des moyens nécessaires pour la mener à bien ?

N’est-ce pas, au contraire, pour trouver une étoile sur la route de Soueïda, comme on le dit ouvertement dans toute l’armée du Levant, où l’on parle de la nervosité qu’il laissait paraître depuis qu’il avait entrevu l’éventualité d’un nouvel avancement ?

Au surplus, c’est le général Michaud lui-même qui forma sa colonne. Tout ce qu’on put prélever sans danger sur la totalité des forces françaises en Syrie lui fut confié.

Savez-vous, par exemple, ce qui restait d’artillerie en dehors de la zone des opérations ? On peut l’écrire aujourd’hui sans inconvénient : une batterie de 65 à Deir-ez-Zor, face au désert, et une demi-batterie de 75 à Alep !

Le général Michaud voulut de l’artillerie lourde ? On improvisa pour lui une batterie de 105. Un officier d’état-major lui ayant demandé à quoi il envisageait de l’employer, il répondit :

— A pilonner, Monsieur !

A pilonner quoi ? L’ennemi ne dispose point d’artillerie. Ses organisations défensives sont inexistantes. Il abandonne avant le combat la plupart de ses villages et ceux-ci, faits de blocs de pierres, de dalles basaltiques, sont pratiquement indestructibles, l’expérience l’a démontré.

A la rigueur, on pouvait utiliser la portée du 105 pour l’interdiction des points d’eau. Or c’est le seul emploi qui n’en a pas été fait !

Donc, le général Michaud disposait de tout ce qu’il avait été possible de lui donner.

— Mais, dira-t-on peut-être, en reprenant les accusations portées contre Sarrail, qui, « pour faire sa cour au Gouvernement », aurait renvoyé volontairement des unités en France, à qui la faute si l’armée du Levant était si pauvre ?

Qu’il me suffise, pour répondre à l’objection de citer la note de service du ministère de la Guerre (No 9625/1, 20 septembre 1924) prescrivant de ramener l’effectif de l’armée du Levant à un chiffre voisin de 20.000 hommes. L’aménagement des effectifs résultant de ces prescriptions devait être et fut réalisée à la date du 25 décembre 1924.

En résumé, les réductions prévues étaient effectuées au départ de Weygand. Mais en juin 1925, sur la demande du ministère, Sarrail envoyait au Maroc un bataillon de tirailleurs qui fut remplacé par un bataillon de chasseurs-mitrailleurs non instruits (bataillon Aujac)[12].

[12] C’est à cette unité de laquelle, encore qu’il l’ait nié par la suite, il connaissait la faiblesse, que le général Michaud confia la garde de son convoi, c’est-à-dire de la partie centrale, de la partie vitale, essentielle de la colonne, celle autour de laquelle tous les éléments composant celle-ci devaient se grouper.

Ayant obtenu tout le monde, tout le matériel qu’il voulait et même cette artillerie lourde qui ne devait lui servir de rien, le général Michaud enrichit sa colonne de nombreux impedimenta : caisses d’archives, de comptabilité, machines à écrire, etc. Dix-huit mulets transportaient les bagages du Q. G. !

Mais jamais Michaud n’inspecta ses troupes.

La première fois qu’il prit contact avec elles, ce fut à Ezraa, le 1er août, à la veille de l’action.

Il arrivait de Damas en avion.

Il réunit les officiers qui allaient combattre et les passa en revue. Deux d’entre eux ne portaient pas d’éperons. Il leur en fit l’observation avec aigreur et donna, pour le lendemain, l’ordre du départ.

Certains éléments venaient de rester deux jours sans pain et sans vin. De même, les Malgaches n’avaient pas touché de riz.

Le Désastre de Soueïda

Le général Michaud a donné l’ordre du départ. Le plus grand désordre règne. Tout le monde commande. Personne ne sait le rôle qu’il doit jouer.

Le général Michaud a donné l’ordre du départ, Mais il n’a oublié qu’une chose : faire avertir le commandant Aujac, chargé du convoi — du cœur même de la colonne.

Je lis dans une lettre poignante d’un rescapé :

« A l’heure où les premiers éléments s’ébranlaient, le bataillon Aujac n’était pas informé de ce que le jour J (premier jour de l’opération) était fixé. Les officiers étaient en pyjama. »

Il est bon de noter que le mot « convoi », le seul qui, plus tard, sera employé sur le terrain par tout le monde (général compris) ne figure même pas dans l’ordre d’opérations.

Dans ce document, il est fait seulement mention (ordre J, plus I, première partie, § XI) de la « réserve » dont le mouvement est réglé comme celui d’une unité de manœuvre et avec laquelle doit progresser le poste de commandement, ce qui, d’ailleurs, ne se produisit point puisque, jamais, le général Michaud ne marcha avec cette « réserve » et que, nouveau Soubise, il la perdit !

Si le commandant au groupe d’artillerie est un peu mieux renseigné que son camarade, il a été averti si tard qu’il n’a pas eu le temps matériel de faire préparer son convoi de munitions !

Le général Michaud a donné l’ordre du départ !

Dans le plan qu’il a conçu, tout est prévu comme s’il était question d’une opération genre prise de Douaumont, à exécuter sur le front français, contre un ennemi fixe, par une unité encadrée. Or, il s’agit de la manœuvre d’un groupe mobile, manœuvre classique, pratiquée depuis Bugeaud sur tous les territoires d’opérations extérieures !

Qu’importe ! L’ordre de mouvement contient cette indication évidemment précieuse :

« Se reporter aux articles de X à Y du règlement de manœuvre 2e partie et à l’exercice sur la carte de Montdidier. »

Vous marquez quelque surprise à voir mentionner le nom de Montdidier à l’occasion d’une opération dans le Djebel, contre les Druses ? Apprenez donc que, pendant tout l’hiver 1924-1925, les officiers de l’armée du Levant, appelés à combattre dans le désert et dans la montagne, durent, par l’ordre du général Michaud, se livrer au Kriegesspiel sur la carte de la Somme !

La colonne avance.

Au nord de la route, de nombreuses crêtes offrent à l’ennemi des abris efficaces situés à 1.500 mètres, à 1.000 mètres même de l’axe de marche. Aucune mesure de sécurité n’est prévue de ce côté où, pourtant, l’aviation signale des rassemblements et d’où partira, plus tard, l’attaque contre le convoi.

Un officier d’état-major signale cette lacune au général.

— Les autos-mitrailleuses se chargeront de ça, dit-il.

Et comme il est pressé, il accélère le mouvement.

Enfin, l’on arrive à la première étape : Bos-el-Hariri. Le général Michaud se sépare de ses troupes, de son état-major. Il laisse tout son monde au bivouac. Il monte en avion. Il va coucher à Ezraa.

C’est là que se trouve la base. La confusion règne dans l’organisation du ravitaillement. Le commandant de cette unité, qui ne figure même pas parmi les destinataires des ordres d’opérations, ne sait ce qu’il doit faire.

Le général Michaud, que, à ce moment, on peut comparer au grand Condé, dort.

Le lendemain, lorsque le jour paraît, les troupes voudraient bien recevoir des instructions. Les officiers tentent vainement de découvrir le commandant de la colonne. Or, vous le savez, il n’est pas avec son état-major, et, bien entendu, celui-ci ne peut se substituer au chef absent.

Où est-il, le chef que chacun réclame ?

Un peu partout. Sauf à sa place. On l’aperçoit, vers 8 heures, perdant vingt minutes à chercher lui-même des attelages pour six arabas qui en sont privées. Vers midi, sur un autre point de la route, il fait arrêter son auto pour ramasser une caisse d’obus.

En réalité, la colonne n’est pas commandée.

Elle s’ébranle. Le convoi ne démarre pas. On y envoie des agents de liaison pour lui ordonner de suivre. Mais on ne s’assure pas que l’ordre est exécuté. Et l’on commet cette faute impardonnable de poursuivre la marche en avant. Le soir, vers 17 heures, les éléments avancés arrivent en vue de Soueïda dont on voit la citadelle se profiler au loin sur le ciel. Et l’on se félicite du succès tactique remporté. La manœuvre élaborée sur la carte de Montdidier a pleinement réussi !

Oui, mais, à 18 heures, un officier d’état-major survient. Il rend compte de l’attaque du convoi !

— La situation est tragique, dit-il.

Le général dépêche le colonel Raynal à l’arrière pour y recueillir des renseignements, Puis il tente d’y aller lui-même. Tous deux reviennent, peu après, atterrés.

On dresse le bivouac dans une sorte de cuvette dont on ne prend même pas la peine de faire occuper les crêtes. L’issue vers Soueïda, c’est-à-dire vers l’objectif à atteindre, c’est-à-dire vers l’ennemi, n’est pas gardée.

« C’est miracle, écrit l’officier rescapé dont j’ai cité la lettre que, cette nuit-là, toute la colonne n’ait pas été massacrée au bivouac. »

Vers minuit, le général Michaud décide d’accorder aux troupes une journée de repos, le lendemain. Puis il décide de laisser une garnison à Mezraa et de marcher sur Soueïda. Puis il décide de continuer avec tout son monde sur Soueïda. Mais, vers cinq heures, il se ravise, tient un conseil de guerre avec ses officiers et décide qu’on retournera sur Ezraa.

Un ordre est rédigé dans ce sens (on oublie d’y mentionner l’artillerie) puis on rapporte cet ordre pour le remplacer par un autre qui ne comporte d’ailleurs aucune prescription de détail.

Des coups de feu éclatent. Un grand nombre d’hommes et d’animaux sont blessés.

Il eût fallu, à ce moment, monter une manœuvre et assurer le débouché du défilé dans lequel on allait engager la colonne. On chercherait en vain, dans l’ordre ci-dessus mentionné, et qui figure dans le journal de marche, la moindre idée de manœuvre.

Une fois encore, la colonne s’ébranle dans le plus grand désordre. La route est vite embouteillée. La fusillade de l’ennemi arrête nos éléments de flanc-garde qui refluent en désordre sur la route ainsi que les Syriens et les Malgaches du convoi. C’est la panique.

Je cite toujours la lettre de l’officier rescapé :

« Conducteurs du convoi et de l’artillerie coupent les sangles et les traits pour enfourcher les mulets, s’enfuir. Les Druses tirent sans relâche. Ils montent sur les autos, les incendient, mutilent et achèvent les blessés. Le commandant Soudois, le capitaine Faur, les lieutenants Pelloux, Pegulu, Bestagne, Tchervre, et beaucoup d’autres sont tués. »

Où est le général Michaud ?

Dans une auto-mitrailleuse qui le ramène à Ezraa sain et sauf.

Et sans doute parfaitement calme, puisque, quelques jours plus tard, il prend le soin de dresser de sa main, qu’il a belle, l’état de ce que, personnellement, il a perdu dans la bagarre et que, dans ce document, il n’omet de faire figurer ni un paquet de bougies, ni une douzaine de boîtes d’allumettes, ni, pour cent francs, une cantine que, dit-on, il a fait confectionner quelque temps auparavant, à titre gratuit, par un des services de l’armée.

Dommages de guerre !

Décidément, le général Michaud excelle à dresser le compte des siens[13].

[13] On peut même le considérer comme un professionnel de ces travaux d’écriture.

*
*  *

Sarrail a eu entre les mains les documents dont je me suis servi pour écrire ce qui précède. Il n’ignore rien des circonstances dans lesquelles se produisit le désastre du 3 août. Pourtant il s’irrite et tonne lorsqu’on ose, en sa présence, juger avec sévérité le vaincu de Soueïda. Il le couvre !

Il se solidarise avec Michaud.

Précisément parce qu’on ne l’assume pas volontiers dans le militaire, où la tradition exige que, par ricochet, toute faute tactique, stratégique, administrative, retombe sur la tête du dernier muletier, cette attitude force le respect.

Mais — Sarrail le sait-il ? — ce n’est pas ainsi que les soldats et les officiers de son ancienne armée espéraient le voir agir.

Conscients d’avoir été menés au combat par un chef dont le moins qu’on en puisse dire, c’est qu’il fut insuffisant, ils estimaient que ce chef devait être déféré au Conseil de guerre et que si, par esprit de solidarité, ses pairs l’acquittaient, sa mise d’office à la retraite s’imposait.

Ainsi eût-il enfin été placé dans l’heureuse impuissance de nuire.

Ils attendaient que Sarrail prît l’initiative de demander lui-même des sanctions contre son subordonné.

Je ne saurais dire quelle fut leur douleur lorsqu’ils apprirent que Sarrail entendait couvrir Michaud, ni quelle fut leur indignation quand la nouvelle leur parvint que Michaud venait de recevoir un commandement.

— Le Patron n’a pas fait son devoir envers l’armée du Levant, m’ont dit maints officiers qui servirent sous lui à Verdun, en Albanie, en Macédoine, en Syrie.

*
*  *

Et maintenant, il me reste à poser quelques questions :

Est-il vrai que le général Michaud excipe du fait que, par une omission du troisième bureau de l’état-major de Beyrouth, la transmission manuscrite du rapport Aujac n’a pas été enregistrée, pour prétendre que cette pièce ne lui est jamais parvenue ?

Est-il vrai qu’étant donné l’importance du document et l’urgence qu’il y avait à ce qu’il parvînt au commandant de colonne, un officier d’état-major[14], partant pour Damas, se le vit confier avec mission de le remettre aux mains du général ?

[14] Capitaine Georges Picot.

Cette mission fut-elle remplie ?

Si non, pourquoi ?

Y eut-il volonté, accident ou oubli ?

Est-il vrai que le général Michaud affirme n’avoir appris qu’après coup, c’est-à-dire sur le terrain, l’insuffisance combative des troupes constituant le bataillon Aujac ?

Est-il vrai qu’à Damas, dans la soirée du 29 juillet, au cours d’une réunion des officiers supérieurs et des chefs de service, le commandant Aujac répéta verbalement les termes de son rapport et qu’alors le général Michaud prononça ces mots : « Ne vous faites nul souci, votre unité n’aura pas à intervenir » ?

— Est-il vrai ?…

Mais à quoi bon allonger ce questionnaire ?

Concluons par cette phrase qui est sur les lèvres de tous les officiers et soldats du Levant dont les camarades sont tombés sur la route de Soueïda :

« Une enquête sur le rôle du général Michaud s’impose, c’est seulement lorsqu’elle sera ordonnée que nous retrouverons notre tranquillité d’esprit. »

Mais cette enquête devra être confiée à une Commission composée de civils, et ayant pleins pouvoirs pour se faire ouvrir les dossiers, tous les dossiers, procéder à tous les interrogatoires[15].

[15] L’enquête réclamée, avec tant de naïveté par l’armée du Levant, ne fut pas ordonnée. Le général Michaud, on l’a vu, reçut un nouvel avancement !