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Paul Cézanne

Chapter 19: TABLES
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About This Book

The author presents a concise, personal portrait of the painter through anecdotal reportage, critical reflection, and documentary material. He recounts journeys to the artist's Provençal haunts and conversations with those who knew him, situating artistic practice amid local landscapes, household relations and wartime atmosphere. Chapters alternate biographical sketches, character studies, reproductions and commentary on technique and subjects, with attention to family, correspondence, and the surrounding topography that informed the work. The text functions as collected notes intended to supplement fuller future studies rather than a definitive life.

XIV SES PORTRAIT

S

Les gens exigeants qui demandent à un peintre de peindre l’âme de son modèle, ont tout lieu d’être satisfaits des portraits peints par Cézanne; car si jamais un peintre entreprit de débusquer derrière les yeux d’un individu ses excellentes ou médiocres pensées, ce fut bien Cézanne. Nul comme lui ne fora dans la bouffissure ou dans la carcasse d’un visage. Cent séances ce n’était pas de trop pour arriver à exprimer tous les stigmates qu’une peu secourable existence inflige à chacun de nous. Aussi, nous sommes encore ici très loin des solennels et traditionnels portraits des dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles, époques qui devaient garantir aux portraiturés de la noblesse, de l’élégance, du style, enfin, pour tout dire; même si la vulgarité se caractérisait incontestablement dans tous les plans du visage.

Le grand nombre de séances nécessaires à Cézanne pour peindre un portrait, limita naturellement le nombre et le choix de ses modèles. C’est pourquoi il peignit si souvent son propre portrait, celui de sa femme et les visages des humbles, des fermiers ou des vieilles femmes qui étaient à son service.

Alors, il pouvait être exigeant—et faire de chaque séance de pose une manière de supplice, dont le renouvellement, chaque jour suivant impérieusement le précédent, devait vous consterner d’épouvante.


PORTRAIT DE MADAME CÉZANNE
PHOTO DRUET

M. Vollard raconte dans son livre si varié comment il posa, lui, plus d’une centaine de séances. Ce chapitre entier consacré à l’histoire de son portrait est singulièrement vivant; et il éclaire d’une façon sans pareille le genre de vie de Cézanne, ses exigences, ses colères; tout ce qu’il était en un mot et comment il se comportait pendant tout le temps qu’il «piochait» un portrait. Il fallait être quasi muet, ne jamais le contrarier, approuver tous ses propos, ne pas hasarder surtout une opinion qui, bénigne en soi, devenait tout à coup orageuse dès qu’elle passait à travers le cerveau de Cézanne. M. Gustave Geffroy—il lui consacra plus de quatre-vingts séances—l’agaça fortement en lui parlant toujours de son protecteur, M. Georges Clemenceau, duquel il attendait sa nomination au poste d’administrateur de la Manufacture des Gobelins. Cézanne lâcha un beau jour le portrait, et ne le termina point. C’est cet unique portrait qui figure aujourd’hui dans la collection Pellerin, et dont M. Geffroy se sépara pour une somme alléchante—se «vendant ainsi lui-même!», selon le mot de M. Ingres.

M. Choquet qui mourut laissant dans sa collection plus de trente tableaux de Cézanne, fut, à coup sûr, un modèle plus accompli pour Cézanne; car il existe de ce clairvoyant amateur plusieurs portraits dus au maître d’Aix.

Mme Cézanne posa, ai-je dit, maintes fois. Le choix est malaisé entre toutes ces effigies. Elles sont toutes singulièrement originales et attirantes. Si jamais l’âme a été peinte, je le répète, ce fut assurément toutes ces fois-là. Il est probable que, durant la pose, Mme Cézanne ne bronchait pas, ne se permettait aucune réflexion, restait sage et inerte, répondait en un mot à toutes les exigences que Cézanne réclamait implacablement. Aussi, considérez attentivement tous ces portraits; et demandez-vous s’ils ne sont pas autrement vivants, autrement éloquents, autrement originaux que les portraits de M. Ingres, à coup sûr «contournés» par une science têtue, mais terriblement pareils les uns aux autres, Cézanne s’appuyant sur la vie et M. Ingres sur les Musées.

Certes, des gaucheries, des maladresses se révèlent encore parfois, ou du moins ce que nous, très compétents, assurément, nous appelons ainsi. Nous voulons toujours que les portraiturés soient de nobles hommes, de divines femmes. L’Apollon du Belvédère ou la Vénus de Milo, pas de milieu. Mais nous n’avons donc jamais regardé notre prochain, dont le visage est presque toujours apparenté à celui d’un animal inférieur? Nous n’avons donc jamais remarqué les déformations, les stigmates, les hideurs dont nous écrase la vie? Y a-t-il tant que cela «deux yeux pareils», des oreilles «délicatement ourlées» et des bouches «voluptueusement dessinées»? Mais voyez combien il y a peu de gens que vous embrasseriez sans vous cuirasser d’héroïsme, sans excuse de parenté! Or, chez M. Ingres, qui travaillait dans le poncif, tous les visages sont aimables, plaisants, sinon attirants.

Evidemment, je ne vois pas Cézanne peintre de portraits mondains. On ne sort pas «beau» de ses mains. C’est un terrible juge d’instruction qui ne redoute pas de vous déplaire et même de vous décourager. Il a peint des visages comme des pommes, sans plus de flatterie. Mieux même: pour exprimer tout le caractère, il a exagéré des tares, inventorié toutes les rides, tous les plis; et l’on n’était jamais quitte avec lui, ce qu’il n’avait pas trouvé aujourd’hui, il le trouvait le lendemain; et consciencieusement il notait toutes ses trouvailles, s’encolérant seulement quand il ne trouvait rien, et qu’il partait pour un portrait faible et vain. Alors, bientôt il lâchait tout et crevait sa toile.

Le public, qui chérit sa propre image, ne pouvait donc s’adresser à Cézanne; et c’est pourquoi la diversité de ses portraits est si peu étendue. Cette autre précieuse raison: amour frénétique et touchant de chacun pour soi-même, devait obliger Cézanne,—comme je l’ai déjà, pour une autre raison, noté plus haut—, devait obliger encore Cézanne à s’adresser à lui-même, à sa femme, à quelques admirateurs bien rares du moment, et à ces humbles qui se soucient fort peu d’une beauté conventionnelle. Aussi, comme pour Corot, ce sont—avec les figures—les portraits peints par Cézanne qui déroutent le plus les amateurs. Pourtant, c’est là, bien entendu, la partie la plus attachante, la plus singulière de son œuvre.

Ses portraits sont rébarbatifs, grognons,—peints à sa propre image. Ils n’ont pas, certes, cet air avantageux, immodeste, des portraits ordinaires et extraordinaires. Et que Dieu en soit loué! Car l’impudeur des portraits est, en général, une chose affligeante. Poser devant un peintre et ensuite laisser parader son effigie, cela est un aveu de stupide orgueil qui effare les âmes les plus molles. Avec Cézanne, l’aventure est moins dangereuse. On ne peut, vraiment, portraituré par lui, être qualifié de matamore ou de bellâtre. Et alors, il vous est possible de placer au mur le portrait que vous accorda Cézanne. Du reste, il recueillera bientôt, ce portrait, tellement de sottises, louanges et railleries mêlées, qu’on l’enlèvera peut-être pour ne plus le conserver que sous nos yeux, dans l’intimité d’une chambre de repos ou de travail. Les portraits peints par Cézanne sont des compagnons sûrs au royaume du silence.

Ah! la gravité mystérieuse, bougonne, du Portrait de Mme Cézanne,—à la pincette (Collection A. Pellerin)! Ce portrait où la robe rouge chaudron épouse avec tant d’émotion la tenture verdâtre et le fauteuil d’un jaune assourdi! Quel portrait en dehors de toute peinture, d’une réalisation jusqu’alors inédite, où rien n’est sacrifié au désir de plaire, où tout acquiert une singulière force de volonté et d’humilité! Le peintre, cette fois, a tremblé devant la nature. Il s’est contenté d’être patient, méditatif et foncièrement docile.

Des gens louent Cézanne paysagiste, Cézanne peintre de natures mortes, et se rebiffent dès qu’on veut leur imposer des Baigneuses ou un de ses portraits. Il faudra encore des années de patients rabâchages pour arriver à situer Cézanne tel qu’il le mérite. Le principal, c’est qu’un groupe d’individus soit déjà arrivé à l’estime de ses paysages et de ses natures mortes. Comprend-il ces œuvres-là davantage? Non, certes! mais enfin elle a la douce manie de croire qu’elle peut comprendre quelque chose, cette Ame de la Bourgeoisie, cette «Brute hyperboréenne des anciens jours, cet éternel Esquimau porte-lunettes, ou plutôt porte-écailles, que toutes les visions de Damas, tous les tonnerres et les éclairs ne sauraient éclairer!» (Baudelaire, Curiosités esthétiques). Et, si un jour, Cézanne devait passagèrement tomber même dans l’oubli, quitte à reparaître deux cents ans plus tard dans une lumière nouvelle d’apothéose, eh bien! nous persisterions, nous, à croire—qu’avons-nous besoin d’approbation?—que Cézanne est haut parmi les plus hauts, et que tous les livres et commentaires du Monde sont d’ailleurs bien impuissants à exprimer son apport pictural, son génie, en un mot, pour tout dire!


PORTRAIT DE CEZANNE
par lui-même
PHOTO DRUET

APPENDICE

BIBLIOGRAPHIE

Théodore Duret.Les Peintres impressionnistes. (Floury, éditeur. Paris, 1906.)

Emile Bernard.Souvenirs sur Paul Cézanne (Messein éditeur. Paris, 1912).

Octave Mirbeau et Théodore Duret.Cézanne (Bernheim-jeune, éditeurs. Paris, 1914).

Ambroise Vollard.Paul Cézanne (Ambroise Vollard, éditeur. Paris, 1915).

CATALOGUE
DE QUELQUES ŒUVRES DE PAUL CÉZANNE
ET DATES DE QUELQUES EXPOSITIONS DE SES ŒUVRES

1860. Portrait de Zola.
Le Jugement de Pâris.
1863. Un après-midi à Naples.
La Femme à la Puce.
1864. Portrait de Cézanne par lui-même.
1865. Portrait du nègre Scipion.
Portrait d’Antony Valabrègue.
Portrait de Marion.
Le pain et les œufs.
Femmes au bain.
1866. L’après-midi à Naples et La Femme à la Puce.
Portrait de Louis-Auguste Cézanne.
Portrait d’Achille Empéraire.
1867. L’Enlèvement.
1868. Le Festin.
La Léda au cygne.
1870. La Tentation de Saint Antoine.
Scène de plein-air.
Les toits rouges.
1871. La Promenade.
1872. La nouvelle Olympia.
L’Homme au chapeau de paille.
1873. La maison du Pendu.
La chaumière dans les arbres.
La nouvelle tentation de Saint Antoine.
1874. Première exposition avec les Impressionnistes hez Nadar, 35, Boulevard des Capucines).
1877. Seconde exposition avec les Impressionnistes (6, rue le Peletier, dans un appartement à louer).
Compotier de fruits.
Portrait de Mme Cézanne.
Portrait de M. Choquet.
Les Baigneuses au repos.
1878. Baigneuses devant la tente.
Le Déjeuner sur l’herbe.
Dans la campagne d’Aix.
1880. Portrait de M. G.
Auvers.
La Léda.
Portrait de Cézanne par lui-même.
1882. Reçu au Salon officiel: Portrait de M. L. A.
1883. L’Estaque.
1885. La Corbeille de Pommes.
Le Jas de Bouffan.
La lutte.
1886. Gardanne.
1887. La Maison abandonnée.
Étude de Baigneuses.
Le grand Pin.
1888. Les Bords de la Marne.
Mme Cézanne au chapeau vert.
Le Mardi-Gras.
La Forêt de Chantilly.
1889. Reçu au Salon de l’Exposition Universelle.
1890. Portrait de Cézanne par lui-même.
Portrait de M. Geffroy.
Expose aux XX de Bruxelles. 3 peintures.
Chaumière à Auvers-sur-Oise.
Baigneuse.
1891. Portrait de Mme Cézanne dans la serre.
1892. Les Joueurs de cartes.
1894. Sous Bois.
1895. Exposition d’un ensemble d’œuvres (galerie Vollard).
1896. La Femme au chapelet.
Le Liseur.
1897. Jeune fille à la poupée.
1899. Portrait de M. Ambroise Vollard.
Expose au Salon des Indépendants.
1900. Reçu au Salon de l’Exposition universelle.
1901. Expose au Salon des Indépendants.
1902. Expose au Salon des Indépendants.
1903. Le Bouquet de Fleurs.
1904. Etudes de nus.
Le Château-Noir.
Expose au Salon d’Automne.
1905. Les Baigneuses.
Expose au Salon d’Automne.
1906. Année de la mort de Cézanne.
Ses derniers tableaux:
Trois crânes sur un tapis rouge.
Femmes joignant les mains.
1907. Exposition rétrospective d’œuvres de Cézanne au Salon d’Automne.

Galeries Bernheim-Jeune:
En Juin: Exposition d’Aquarelles.
En Novembre: Fleurs et natures mortes.
En Décembre: Portraits d’hommes.
1909. Nouvelle exposition d’Aquarelles (galeries Bernheim-Jeune).
1910. Exposition d’ensemble (Peintures et Aquarelles) galeries Bernheim-Jeune.
1911. Nouvelle exposition d’ensemble (copies d’après les maîtres, nus, Tableaux d’animaux, d’eaux, de montagnes), galeries Bernheim-Jeune.
1914. Exposition de trente Peintures. Galeries Bernheim-Jeune.


PORTRAIT DE MADAME CEZANNE
(Collection Auguste Pellerin)
PHOTO DRUET

TABLES

TABLE DES ILLUSTRATIONS HORS-TEXTE

Pages
1Paul Cézanne (photographie)titre
2Louis-Auguste Cézanne (Photographie)1
3Le Jas de Bouffan (Façade sur le jardin)17
4Le Jas de Bouffan (La Serre)33
5L’ancien atelier de Cézanne (Campagne d’Aix)49
6La Villa au bord de l’eau64
7Le grand arbre80
8Maisons au tournant d’un chemin97
9L’Estaque112
10Les poires et le sucrier blanc128
11Le Pacha144
12La tentation de Saint Antoine160
13Baigneurs176
14Baigneuses192
15Les Joueurs de cartes210
16Portrait d’homme216
17La vieille femme au chapelet224
18Portrait de Madame Cézanne232
19Portrait de Cézanne par lui-même240
20Portrait de Madame Cézanne,—à la pincette248

TABLE DES CHAPITRES

Pages
I.Le Milieu1
II.Cézanne à Paris et les Influences27
III.Cézanne à Auvers47
IV.Cézanne et le public73
 Premières expositions73
 Marseille95
 L’Estaque95
VI.Cézanne et ses contemporains105
VII.Cézanne se retire définitivement à Aix119
VIII.Sa fin et sa gloire posthume147
IX.La technique de Cézanne163
X.Ses paysages181
XI.Ses natures mortes195
XII.Ses compositions209
XIII.Ses figures217
XIV.Ses portraits229
 Appendice241

 

DIJON.—IMPRIMERIE DARANTIERE.


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