WeRead Powered by ReaderPub
Paul Cézanne cover

Paul Cézanne

Chapter 8: VI CÉZANNE ET SES CONTEMPORAINS
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The author presents a concise, personal portrait of the painter through anecdotal reportage, critical reflection, and documentary material. He recounts journeys to the artist's Provençal haunts and conversations with those who knew him, situating artistic practice amid local landscapes, household relations and wartime atmosphere. Chapters alternate biographical sketches, character studies, reproductions and commentary on technique and subjects, with attention to family, correspondence, and the surrounding topography that informed the work. The text functions as collected notes intended to supplement fuller future studies rather than a definitive life.

«Ma chère Mère,

«J’ai tout d’abord à vous remercier bien de penser à moi. Il fait depuis quelques jours un sale temps et très froid.—Mais je ne souffre de rien, et je fais bon feu.

«Ce sera avec plaisir que je recevrai la caisse annoncée, vous pouvez toujours l’adresser rue de Vaugirard, 120, je dois y rester jusqu’au mois de janvier.

«Pissarro n’est pas à Paris depuis environ un mois et demi, il se trouve en Bretagne, mais je sais qu’il a bonne opinion de moi, qui ai très bonne opinion de moi-même. Je commence à me trouver plus fort que tous ceux qui m’entourent, et vous savez que la bonne opinion que j’ai sur mon compte n’est venue qu’à bon escient. J’ai à travailler toujours, non pas pour arriver au fini, qui fait l’admiration des imbéciles.—Et cette chose que vulgairement on apprécie tant, n’est que le fait d’un métier d’ouvrier, et rend toute œuvre qui en résulte inartistique et commune. Je ne dois chercher à compléter que pour le plaisir de faire plus vrai et plus savant. Et croyez bien qu’il y a toujours une heure où l’on s’impose, et on a des admirateurs bien plus fervents, plus convaincus que ceux qui ne sont flattés que par une vaine apparence.

«Le moment est très mauvais pour la vente, tous les bourgeois rechignent à lâcher leurs sous, mais çà finira.—

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Ma chère mère, bonjour à mes sœurs. Le salut à Monsieur et Madame Girard et mes remerciements.

Tout à vous, votre fils, PAUL CÉZANNE.»

IV CÉZANNE ET LE PUBLIC PREMIÈRES EXPOSITIONS

En 1874, Pissarro, Claude Monet, Sisley, Renoir, Berthe Morisot, Guillaumin—et Cézanne les suivant, résolurent de faire une exposition spéciale, avec le concours de certains autres artistes, en tout une trentaine d’exposants, groupés sous ce titre vide: Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs.

Il convient de lire dans le livre de M. Théodore Duret: Les Peintres impressionnistes, toute l’histoire, heure par heure, des conciliabules; et ensuite le récit non moins historique des moqueries, des railleries et des explosions de fureur que cette manifestation déchaîna. Quand on songe à la ruée actuelle des amateurs, du plus pusillanime au plus cynique; à la ruée non moins forte des marchands, du plus ladre au plus prodigue, on éprouve vraiment une sensation délicieuse à la lecture des pages susdites. C’est un exposé total de l’imbécillité humaine; la sottise d’un troupeau qu’un bon berger ne peut pas arriver à conduire vers les routes sereines de la méditation. Et pourtant que de précautions ces peintres adoptèrent! Que de ruses et que de stratagèmes!

L’exposition eut lieu au Nº 35 du Boulevard des Capucines, une réunion de salles qui composait la photographie Nadar. L’exposition fut ouverte le 15 avril. On vint en foule; mais vraiment on se divertit. Le sieur Pierre Véron, Directeur du Charivari, fut chargé de régler le ballet des connaisseurs!

Ce qui est plus grave, c’est que Huysmans, l’admirable Huysmans, au lieu de soutenir quand même les défaillances de certains artisans de la peinture nouvelle, alors que les ricanements et les injures devaient se perpétuer pendant plus d’une trentaine d’années encore, publia ceci (L’Art moderne):

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Ajoutez maintenant à l’insuffisance du talent, à la maladroite brutalité du faire, la maladie rapidement amenée par la tension de l’œil, par l’entêtement si humain de ramener à un certain ton aperçu et comme découvert, un beau jour, un certain ton que l’œil finit par revoir, sous la pression de la volonté, même quand il n’existe plus, par la perte de sang-froid venue dans la lutte et dans la constante âpreté des recherches, et vous aurez l’explication des touchantes folies qui s’étalèrent lors des premières expositions chez Nadar et chez Durand-Ruel. L’étude de ces œuvres relevait surtout de la physiologie et de la médecine. Je ne veux pas citer ici des noms, il suffit de dire que l’œil de la plupart d’entre eux s’était monomanisé; celui-ci voyait du bleu perruquier dans toute la nature et il faisait d’un fleuve un baquet à blanchisseuse; celui-là voyait violet; terrain, ciels, eaux, chairs, tout avoisinait, dans son œuvre, le lilas et l’aubergine, la plupart enfin pouvaient confirmer les expériences du Dr Charcot sur les altérations dans la perception des couleurs qu’il a notées chez beaucoup d’hystériques de la Salpêtrière et sur nombre de gens atteints de maladies du système nerveux. Leurs rétines étaient malades; les cas constatés par l’oculiste Galezowski et cités par M. Véron, dans son savant traité d’esthétique, sur l’atrophie de plusieurs fibres nerveuses de l’œil, notamment sur la perte de la notion du vert qui est le prodrome de ce genre d’affection, étaient bien les leurs, à coup sûr, car le vert a presque disparu de leurs palettes, tandis que le bleu qui impressionne le plus largement, le plus vivement la rétine, qui persiste, en dernier lieu, dans ce désarroi de la vue, domine tout, noie tout dans leurs toiles.»

Et Huysmans, après tout cela, convient lui-même que la peinture claire est sortie de ces «théories justes, dégagées de leurs applications maladroites

On conçoit alors que les Bourgeois soient bien excusables, quand ils renâclent pour la première fois devant une peinture invue.

En 1875, il n’y eut pas d’exposition. Mais Claude Monet, Sisley, Renoir, Berthe Morisot envoyèrent à l’Hôtel des ventes soixante-dix tableaux, dont le total de la vente, tant pour les tableaux retirés que vendus, ne dépassa point dix mille francs.

En 1876, seconde exposition des Impressionnistes (c’est le nom qu’on leur a décerné) cette fois dans les galeries Durand-Ruel, rue Le Peletier; mais Cézanne et Guillaumin ne sont pas représentés.

En 1877, nouvelle exposition à laquelle prend part Cézanne, au nº 6 de la rue Le Peletier, dans un appartement vide qui est à louer. Il a envoyé seize tableaux et aquarelles, des fleurs, des paysages, des natures mortes et le portrait d’un nouvel amateur, très épris de sa peinture: M. Choquet.

C’est à propos de cette exposition que Huysmans publia, touchant Cézanne, cette page pittoresque: (Certains):

«En pleine lumière, dans des compotiers de porcelaine ou sur de blanches nappes, des poires et des pommes brutales, frustes, maçonnées avec une truelle, rebroussées par des roulis de pouce. De près, un hourdage furieux de vermillon et de jaune, de vert et de bleu; à l’écart, au point, des fruits destinés aux vitrines des Chevet, des fruits pléthoriques et savoureux, enviables.

«Et des vérités jusqu’alors omises s’aperçoivent, des tons étranges et réels, des taches d’une authenticité singulière, des nuances de linge, vassales des ombres épandues du tournant des fruits et éparses en des bleutés possibles et charmants qui font de ces toiles des œuvres initiatrices, alors que l’on se réfère aux habituelles natures-mortes enlevées en des repoussoirs de bitume, sur d’inintelligibles fonds.


LE GRAND ARBRE

«Puis des esquisses de paysage en plein air, des tentatives demeurées dans les limbes, des essais aux fraîcheurs gâtées par des retouches, des ébauches enfantines et barbares, enfin, de désarçonnants déséquilibres: des maisons penchées d’un côté, comme pochardes; des fruits de guingois dans des poteries saoûles; des baigneuses nues, cernées par des lignes insanes mais emballées, pour la gloire des yeux, avec la fougue d’un Delacroix, sans raffinement de vision et sans doigts fins, fouettées par une fièvre de couleurs gâchées, hurlant, en relief, sur la toile appesantie qui courbe!

«En somme, un coloriste révélateur, qui contribua plus que feu Manet au mouvement impressionniste, un artiste aux rétines malades, qui, dans l’aperception exaspérée de sa vue, découvrit les prodromes d’un nouvel art, tel semble pouvoir ètre résumé, ce peintre trop oublié, M. Cézanne.

«Il n’a plus exposé depuis l’année 1877, où il exhiba, rue Le Peletier, seize toiles dont la parfaite probité d’art servit à longuement égayer la foule.»

De son côté, M. Théodore Duret remarqua fort justement que, de tous les exposants, Cézanne fut celui que la cohue malmena avec la plus basse sottise.

«A l’exposition de 1877, raconte-t-il, les Impressionnistes se produisant dans toute leur hardiesse, soulevaient une horreur générale et faisaient au public l’effet de monstres et de barbares. Mais celui d’eux tous qui causait l’horreur la plus profonde, qui plus spécialement que tous les autres faisait l’effet d’un vrai barbare, d’un vrai monstre, était Cézanne. En 1877, les souvenirs de la Commune demeuraient vivants et si les Impressionnistes furent généralements traités de Communards, ils le durent surtout à sa présence au milieu d’eux.»

Cézanne ressentit ces insultes. Il comprit aussi qu’il n’avait décidément rien à espérer du public. Sa peinture qui était issue de tout son sang et de tout son cœur, elle ne pouvait se ravaler à des concessions honteuses, rabaisser son originalité extrême, diminuer sa haute étrangeté; et, puisque c’était sur lui surtout que se déversaient les rires, les ricanements du public, eh bien! il n’avait qu’à ne plus exposer pour ne pas entraver ses co-exposants, avec lesquels d’ailleurs il ne se sentait lui-même nullement libre. Eux, peut-être, ils bâclaient des impressions, d’où leur nom d’Impressionnistes; mais lui, sa peinture, arrachée à ses entrailles, exprimée avec la souffrance la plus complète, achevée avec le poids de la plus vive douleur, qu’est-ce qu’elle pouvait bien avoir de commun avec la peinture des autres, même en admettant que cette peinture-là fût, elle aussi, nouvelle? Lui, Cézanne, en quoi pouvait-il suivre l’art en somme gracieux, léger, semblant facile, de ses camarades Renoir ou Monet? Il ne se sentait pas la santé de ces gaillards-là, troussant et retroussant la peinture à pleins désirs. Pas davantage l’art épinglé de Sisley ne ressemblait à son labeur, à lui. Seul Pissarro labourait durement, profondément son champ; mais il avait tout de même une virtuosité certaine. Alors, puisqu’il était bien acquis que, lui, Cézanne, était un peintre méprisable, enchaîné, ne produisant quelques efforts qu’à force de courage et de volonté; eh bien! il n’avait plus qu’à f... le camp, qu’à refuser d’être avec ses anciens camarades, et seul, dans son coin, poursuivre sa tâche!

De tous côtés, du reste, on le lâchait. Duranty, le Duranty du café Guerbois le blaguait. Zola, lui-même, devenait plus distant. Il écartait peu à peu Cézanne qui, selon lui, «s’enlisait de plus en plus dans la folie de l’impuissance.»

Par contre, quelques nouveaux amateurs venaient à lui. Un nouveau marchand: Portier: de jeunes peintres lui offraient de fervents hommages. Van Gogh (que, pourtant, Cézanne n’estimait point), écrivait ici et là:

Extrait d’une lettre à son frère Théo (1888):

«Involontairement ce que j’ai vu de Cézanne me revient à la mémoire, parce que lui a tellement—comme dans la Moisson que nous avons vu chez Portier, donné le côté âpre de la Provence...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Il faut que j’arrive à la fermeté de couleur que j’ai dans cette toile, qui tue les autres. Lorsque j’y pense que Portier racontait que les Cézanne qu’il avait, avaient l’air de rien du tout, vus seuls, mais que rapprochés d’autres toiles, cela enfonçait les couleurs des autres. Et aussi, que les Cézanne faisaient bien dans l’or, ce qui suppose une gamme très montée...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«La nature près d’Aix où travaille Cézanne, c’est juste la même qu’ici, c’est toujours la Crau. Si en revenant avec ma toile, je me dis: «Tiens, voilà que je suis arrivé juste à des tons au père Cézanne», je veux seulement dire ceci que Cézanne étant absolument du pays même comme Zola, et le connaît donc si intimement, il faut qu’on fasse intérieurement le même calcul pour arriver à des tons pareils»...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Autre extrait de lettre, envoyée de Saint-Rémy (1889).

«Car, oui, il faut sentir l’ensemble d’une contrée—n’est-ce pas là ce qui distingue un Cézanne d’autre chose?»

Van Gogh écrit maintenant à son ami Emile Bernard:

«Cézanne est justement homme marié, bourgeoisement, comme les vieux hollandais; s’il bande bien dans son œuvre, c’est que ça n’est pas un trop évaporé par la noce.»...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Extrait d’une autre lettre:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Si tu voyais mes toiles, qu’en dirais-tu? Tu n’y trouverais pas le coup de brosse presque timide et consciencieux de Cézanne.

«Mais puisqu’actuellement je peins la même campagne de la Crau (Camargue)—quoiqu’à un endroit un peu divergent—toutefois il pourrait y demeurer certains rapports de couleur. Qu’en sais-je? Involontairement, j’ai de temps en temps pensé à Cézanne justement quand je me suis rendu compte de sa touche si malhabile dans certaines études—passe moi le mot malhabile—, vu qu’il a exécuté les dites études probablement lorsque le mistral soufflait. Ayant appris à la même difficulté, la moitié du temps, je m’explique la raison pourquoi la touche de Cézanne est tantôt très sûre et tantôt paraît maladroite. C’est son chevalet qui branle.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais, malgré ces hommages, Cézanne eût voulu être reçu au Salon officiel, au salon de Bouguereau, comme il disait. Pour «épater Aix» et aussi pour «em.... Bouguereau» nous dit M. Vollard.

Refusé tout le temps; (la guillotine sèche, disait Cézanne), il eut tout de même le plaisir, en 1882, d’emm..... donc Bouguereau, en figurant au Salon officiel, avec un Portrait d’homme, grâce, il est vrai, à son ami Guillemet, qui, faisant partie du jury, imposa la toile de Cézanne comme étant l’œuvre d’un de ses élèves.

Et, en 1889, au Salon de l’Exposition Universelle, Cézanne est de nouveau accroché. Mais cette fois encore, c’est un ami qui est intervenu en sa faveur: M. Choquet.

Et ce peintre qu’on recevait avec, certes, le dégoût le plus manifeste, les rires les plus sarcastiques, avait peint, en en oubliant tant d’autres, ces toiles aujourd’hui illustres: L’Estaque; la Corbeille de pommes; le Jas de Bouffan; La Lutte; Gardanne; La Maison abandonnée; Etude de baigneuses; le grand Pin; le Mardi-Gras; la Forêt de Chantilly; les bords de la Marne; etc. etc.

En 1890, un nouvel hommage est accordé à Cézanne. Et cette fois, il lui vient de Belgique.

Il est invité à exposer à Bruxelles par une société d’artistes, les XX. Société de vingt artistes indépendants, novateurs, qui se réserve d’inviter à chacune de ses expositions annuelles vingt autres artistes déjà consacrés.

Cette société s’était formée en se séparant d’une première société, l’Essor, jugée trop académique. Les fondateurs se nommèrent James Ensor, Franz Charlet, Vogels, Willy Schlobach et Théo Van Rysselberghe.

Cette société ne devait durer que dix années (on estimait que, passé ce temps, la foi serait morte!) Les XX ne furent jamais vingt. On citait parmi les peintres: Théodore Verstraete, Guillaume Van Strydonck, Fernand Khnopff, James Ensor, Willy Finch, Jean Delvin, et, parmi les sculpteurs: Achille Chaînaye et Jef Lambeaux.

Le secrétaire fut Octave Maus, qui, à la fin de la Société (les dix ans écoulés), fonda, lui, la Libre Esthétique.

Cézanne répondit à l’invitation des XX en envoyant trois toiles: un Paysage; la Chaumière (de la collection Choquet), et les Baigneuses.

Cinq années encore, puis Cézanne va connaître la notoriété totale.

M. Vollard, en qui Pissarro a allumé un vif amour pour les tableaux de Cézanne, M. Vollard décide d’exposer dans sa galerie, rue Laffitte, au mois de décembre 1895, le plus de toiles de Cézanne qu’il pourra rassembler. Il arrive à près de 150 peintures. Elles viennent toutes de chez Cézanne.

En cette occurrence, Pissarro a été encore le plus précieux et le plus actif des truchements. Lui seul pouvait vaincre les hésitations, les craintes, les dégoûts de Cézanne.

Il faut relire dans le livre de M. Vollard l’historique des scènes qui se déroulèrent autour de cette exposition mémorable. Certes, M. Vollard, emporté par sa bonne humeur et par son ironie, a chargé son récit. Il l’a picraté de plaisanteries et d’humour. Mais ne croyez-vous pas que d’autres visions de scènes très comiques ou que des manifestations de fureur sauvage soient restées inédites? Il n’y a aucun doute: en exposant ces toiles illustres, M. Vollard portait un défi au bon sens, à la saine raison, au bon goût, enfin aux plus nobles traditions de l’Académisme. Il violentait les Vierges, il outrageait les Mères, il traînait par les cheveux les Représentants les plus célèbres du Barreau, de la Magistrature et de la Collection. C’était un défi à l’opinion publique, une invraisemblable gageure, quelque chose comme un crime contre la Société. Et elle le lui fit bien voir, la Société, que ce n’était point en vain qu’on se moquait d’elle, qu’on l’outrageait. M. Vollard connut toutes les meilleures blagues de la Rue; Bourgeois et Bourgeoises l’invectivèrent, l’apostrophèrent; un vigilant commissaire de police, défenseur de l’ordre, s’en mêla—et mit au violon, je veux dire dans l’ombre la plus noire: La Léda au cygne, et la Baigneuse devant la tente!

Pouvait-on se moquer ainsi du public? Ces femmes, peintes par Cézanne, des horreurs! Ses portraits, le sien particulièrement, quelle honte! Un jour, à la bonne heure, on avait pu lire ce commentaire sous une toile de Manet, passée en vente: Manet à la palette: «Manet s’est très peu peint lui-même, au contraire de certains artistes, tels que Rembrandt et Cézanne, qui ont multiplié les portraits d’eux-mêmes. Rembrandt et Cézanne n’étaient pourtant pas précisément ce que l’on pourrait appeler de «jolis hommes» (sic), tandis que Manet avait un physique «très agréable» (re-sic)».

Oui, lui, Cézanne, c’était un homme des bois! un homme qui paraissait affligé d’une saleté constitutionnelle; quelque chose, répétait on, comme le Saint Labre de la Peinture. Et encore cet homme sauvage se permettait-il de détester les femmes et de les appeler des veaux. Aucune certes n’eût voulu poser pour lui; et l’on se répétait qu’il en était réduit à peindre ses Baigneuses d’après des dessins exécutés autrefois à l’Académie Suisse ou d’après des images du Magasin Pittoresque.

Dans toutes ces conditions, l’exposition des œuvres de Cézanne fut, on le peut croire, un événement dans la rue Laffitte—et aussi dans le Monde. C’est l’insigne honneur de M. Vollard d’avoir assumé la responsabilité de cette rude bataille, et de l’avoir fait gagner par Cézanne malgré les sarcasmes, les cris, les injures, les violences, les rires et les quolibets. Sans doute, les camarades de Cézanne, Renoir, Pissarro, Monet, Sisley allaient devenir, eux aussi, avec des fortunes diverses, des peintres réputés, honorés; mais Cézanne sortit de là le plus haut de tous ces peintres, le plus original, le plus étrange et le plus rare d’entre les plus rares.


MAISONS AU TOURNANT D’UN CHEMIN
(Collection Auguste Pellerin)

V LE JAS DE BOUFFAN MARSEILLE L’ESTAQUE

Je reviens à ce Jas de Bouffan qui fut, pendant de longues années, un lieu de paisible retraite pour Cézanne. J’ai parlé du petit atelier qu’il avait installé au second étage de la maison d’habitation; mais souvent aussi il travaillait dans la grande salle du rez-de-chaussée, où, sur les murs, il représenta les tableaux que j’ai déjà mentionnés. Les entours, très vastes, je veux dire le jardin, la serre, toutes les dépendances de la maison d’habitation composèrent également autant de motifs.

Même il faisait poser ses fermiers; et pendant une dizaine d’années, l’un d’eux, paysan jardinier, le sieur Paulet, lui servit de modèle. J’ai vu M. Paulet alors retiré au Puy-Sainte-Reparade. Il figure dans maints tableaux, entre autres, dans celui des deux Joueurs de cartes, l’homme à la pipe aux dents.

Entre temps, quelques événements étaient survenus dans la famille de Cézanne et pour lui-même.

En l’année 1886, au mois d’octobre, son père était mort, laissant la propriété du Jas de Bouffan et une fortune de 1.600.000 francs. En 1881, il avait marié sa seconde fille, Rose, avec M. Maxime Conil, rentier à Aix; et à celui-ci, apportant la bague de fiançailles, tout Aix se souvient encore qu’il avait dit en riant: «Oi! si donno uno baguo oro! Jeou! quan mé sicou marrida, avion dous penden: Paul—mouvement à droite—einé Marie!—mouvement à gauche—(Comment vous donnez une bague en or! Moi, quand je me suis marié, j’avais deux pendants: Paul et Marie!)»

Lui, Paul Cézanne, avait épousé, à Aix, Mlle Marie-Hortense Fiquet, originaire du Jura. Les témoins de la mariée furent MM. Louis Barré et Jules Peyron, de Gardanne; ceux du marié: MM. Jules Richard et Maxime Conil. La cérémonie s’accomplit dans la plus stricte intimité; et, le lendemain, dès la première heure, dans l’église Saint-Jean-Baptiste (extra muros), l’abbé Bicheron conclut le mariage; les deux mariés, M. Maxime Conil et Mlle Marie Cézanne étaient seuls présents.

En 1897, Cézanne perdit sa mère. Il n’avait jamais cessé d’entourer de la plus chaude affection celle qui, de son côté, l’avait toujours soutenu. Il suivit, accablé, le convoi, entre son fils et son beau-frère, M. Maxime Conil; et, durant des mois, il ne travailla point. Sa mère morte, même il ne voulut plus aller au Jas de Bouffan; de sorte que la vente de cette propriété fut décidée. Et, en décembre 1899, elle fut adjugée pour 75.000 francs à M. Louis Granel.

Ce dernier, ingénieur agronome, parisien, modifia singulièrement la maison d’habitation, jusqu’au jardin, jusqu’à la serre, jusqu’à l’entrée sur la route.

Il ne faut pas, en somme, se figurer l’état actuel du Jas de Bouffan comme étant celui au temps où ce domaine appartenait à la famille Cézanne.

Toutes les rampes en fer forgé, toutes les colonnes, toutes les statues, tous les balcons, jusqu’au cadran solaire, jusqu’à l’ours en pierre et autres sphinx, tout cela fut installé par M. Granel, qui fit bientôt du Jas de Bouffan un véritable musée. Le petit bassin, derrière la maison, où Cézanne avait coutume de laver ses brosses et ses pinceaux, vous le voyez maintenant orné d’une colonne avec un vase votif,—et il y eut ainsi des changements pour à peu près tout.

Quand M. Granel (aujourd’hui décédé) prit possession du domaine, il trouva sur les murs toutes les peintures exécutées par Cézanne et délaissées par lui. Dans le petit atelier, là-haut, des toiles, des dessins gisaient aussi pêle-mêle; et, ne sachant pas—un ingénieur!—M. Granel ordonna de tout détruire. On sauva seulement les châssis, parce que c’était du bois! Alors que le plus débile peintre attache une exceptionnelle valeur au moindre de ses ratés, Cézanne, lui, ne se souciant de rien, avait laissé à l’abandon le patient travail de plusieurs années. Des fétichistes—je veux dire des marchands.... attentifs ont arraché depuis aux murs—et vendent maintenant ce que Cézanne avait dédaigné!

A l’Estaque, ce faubourg de Marseille, Cézanne vécut aussi de longs mois. Il y allait retrouver sa mère, qui possédait une villa près de l’église. Si, par hasard, il y était seul, c’était la femme d’un pêcheur, la Cadette, qui lui préparait sa cuisine. Il tenait à cette servante, parce qu’elle était impitoyablement sourde—et ne lui parlait que par signes. Il n’aimait point qu’on lui adressât brusquement la parole. Il n’aimait point, comme il disait, qu’«on lui mît le grappin dessus». Il n’était apaisé que lorsqu’il était seul.—Aix, Paris, tout d’un coup, tout le rebutait. A ces moments-là, l’Estaque offrait alors pour lui aspect de site pacifiant.

L’Estaque! Des tuiles rouges, des hautes cheminées, des bateaux, des terres rouges et la Méditerranée, si bleue, ou si verte, sous la légèreté limpide des beaux ciels de là-bas!

Ils passent les remorqueurs, les voiliers; elles glissent les petites barques à la voile latine, par vent de brise. La vague pilonne le roc avec le coup sourd du bélier; et, à la crête des vagues, des mouchetures blanches se poursuivent sans se rattraper et sans trève.

Cézanne aimait cette réunion de vifs estaminets à coquillages, de petits cabanons tout secoués de rires et de cris. Puis c’était un concert; une villa moresque dans les pins; des palmiers et des mimosas.

Pourtant quelles couleurs criardes, quels verts aigres, quels jaunes serins et bleus d’azur! Et tous ces gens, le dimanche, en famille, étalés en manches de chemise au bord de la mer! Paquets de dîneurs, comme de lourdes grappes de moules, accrochés après les rochers, bâfrant et grouillant;—et, dans tout ça, des odeurs, des excréments séchés, de la poussière, de l’ail et de la chaleur, jusqu’à la tombée du crépuscule, moment où les crapauds, vieillards moroses, grognent et grondent.

Rappelez-vous aussi les souples platanes du Midi et les jeunes pins, déhanchés et valseurs, les jeunes pins qui brandissent des contorsions et des bonds en avant et des bonds en arrière de chèvre-pieds. Et les hauts palmiers toujours verts; et les mûriers du Japon, quel enchantement!

Pour Cézanne, l’Estaque était bien tout le bout du monde. Il n’avait jamais voulu vraiment voyager. En lui, rien du globe-trotter. Plus tard, on le verra même se fixer à Aix, se contenter des seuls admirables paysages aixois; et attendre sa fin en peignant parfois aussi des natures mortes; sans se dire aucunement qu’il y a des Jeux en Grèce que déshonore M. Gérôme—et des «turqueries» qu’«évacue» M. Ziem.

VI CÉZANNE ET SES CONTEMPORAINS

On a vu que la personnalité de Cézanne, aux premières expositions des Impressionnistes, avait jeté sur lui le gros des rieurs et des plaisantins. Mais une minorité, une élite avait, en même temps, offert au peintre le plus honni une précieuse compensation.

Dès l’exposition de 1874, Cézanne, à ses plus anciens amateurs et défenseurs: le docteur Gachet et M. Théodore Duret,—avait ajouté le comte Doria, qui fut le premier possesseur de la Maison du Pendu, paysage peint à Auvers-sur-Oise, et aujourd’hui entré au Musée du Louvre grâce au legs de la Collection Camondo.

En même temps, Cézanne avait acquis toute la ferveur d’un autre amateur nommé Choquet.

M. Choquet était un collectionneur, sans très imposantes ressources, qui, parti de Delacroix, dont il possédait plusieurs œuvres, était arrivé tout droit aux Impressionnistes, parmi lesquels il élut tout de suite Cézanne, dont il devait être durant toute sa vie l’enthousiaste et persuasif héraut.

Lié bientôt avec Cézanne, il ne cessa jamais de lui acheter des toiles;—et il lui fit peindre à plusieurs reprises son portrait, tantôt à la ville, tantôt dans une petite maison qu’il possédait aux champs. Ce fut ainsi qu’en juillet 1899, à la vente après décès de Madame Choquet, qui avait hérité de la collection de son mari, trente et une toiles de Cézanne passèrent aux enchères. Dans le nombre, se trouvait cette toile maîtresse: Le Mardi-Gras.

M. Théodore Duret collectionna aussi de nombreuses toiles de Cézanne, à dater des premières payées quarante francs l’une dans l’autre et représentant des paysages d’Auvers-sur-Oise. Quand M. Théodore Duret fut contraint de faire une première vente, en mars 1894, des toiles de Cézanne figurèrent parmi des œuvres de Manet, de Degas, de Pissarro, de Sisley, de Monet, de Guillaumin, de Berthe Morisot et de Renoir.

En mars 1894! C’est-à-dire au moins vingt ans trop tôt.

Du reste, c’est bien simple, nombreux se comptèrent les amis avertis qui prièrent M. Théodore Duret d’enlever les toiles de Cézanne, pour ne pas disqualifier la vente qu’il allait réaliser dans la Galerie Georges Petit.

Bien entendu, M. Théodore Duret resta sourd à ces chaudes supplications; et la vente eut lieu, avec tous ses numéros. Je dois dire qu’une vague de stupeur submergea et ahurit les assistants quand, à propos de la Route dans un Village, de Cézanne, ils entendirent le commissaire-priseur s’écrier: «Huit cents francs! Adjugé à M. Claude Monet!» Telle avait été la volonté de l’acheteur.

A la vente Choquet, il est vrai, mais cinq ans plus tard!—les amateurs ont éclairé leur lanterne. Ils ont le pressentiment—fouaillés par des écrits, par le bruit de l’exposition Vollard, par d’enthousiastes propos de vieux et de jeunes peintres,—ils ont le pressentiment que les Cézanne «monteront»; et ils élèvent maintenant leurs enchères, avec, toutefois, dans le dos, le frisson de la «petite mort!»

Voici quelques prix: En sortant d’Auvers (1.000 francs); Le petit pont (2.200); un dessert (3.500); Fleurs dans un vase (2.000); Les petites maisons d’Auvers (1.500); Pommes et gâteaux (2.000); le Mardi-Gras (4.400), etc.

Parmi les peintres, Claude Monet, Pissarro estimaient ouvertement Cézanne. Caillebotte vint se joindre à eux. Ce fut cet excellent peintre qui, entre autres tableaux de ses amis les Impressionnistes, posséda, avec d’autres toiles de Cézanne, le grand tableau des Baigneuses.

A sa mort, il légua en totalité sa collection au triste Musée du Luxembourg. Mais alors, en cette année 1895, ce fut un vif hourvari parmi les ganaches de l’Ecole des Beaux-Arts et de l’Institut, M. Bonnat, en tête. La collection fut épluchée avec dégoût, et la Direction des Beaux-Arts, en plein accord avec les cuistres de la Société des Amis du Musée du Luxembourg, refusa vingt-cinq toiles du legs. Bien entendu, Cézanne surtout fut malmené. Les Baigneuses et deux autres tableaux: Un Bouquet de fleurs et une Scène champêtre furent rejetés avec la plus savoureuse hilarité.

Tout cela ne fut sans doute point pour déplaire aux anciens amis de Cézanne, qui l’avaient renié. L’ancien camarade d’Aix, le «fidèle» ami des premières années de Paris, Emile Zola, éclata, très satisfait de voir que sa clairvoyance n’avait pas été longtemps en défaut. Son roman: L’Œuvre, avait mis en effet en scène ces deux ratés, ces deux amis de jeunesse à Aix-en-Provence: le peintre Claude Lantier (Paul Cézanne) et le sculpteur Mahoudeau (Philippe Solari).

Je me souviens que lorsque parut l’Œuvre, ma première idée fut d’écrire à Zola pour lui demander les véritables noms des personnages de ce roman. Il voulut bien répondre au collégien que j’étais une courte lettre, dont j’ai seulement retenu ces mots essentiels: «Et puis à quoi bon vous citer des noms? Ce sont ceux de vaincus que vous ne connaissez point sans doute.»

Cette lettre, elle existe peut-être encore. Mais, jeune, on ne collectionne pas les autographes. Je ne puis que jurer qu’elle me fut adressée.

Plus tard, après avoir admiré l’œuvre de Cézanne, je demandai un jour à Huysmans ce qu’il pensait de Zola critique d’art.


L’ESTAQUE
(Collection Auguste Pellerin)

«Lui! me jeta-t-il, c’est un gros bêta de la brocante. Evidemment, vers 1883, dans mon livre l’Art Moderne, disciple encore de ce romancier, dont je ne nie point, entendez-le bien, la puissance, j’ai pu, par faiblesse, lui accorder quelque compétence artistique. Mais, depuis, j’en suis bien revenu. Qui a-t-il découvert? Qui a-t-il loué? Manet! Mais il y a belle lurette que Manet bataillait quand Zola a parlé de lui. Ah! ça, je reconnais que Zola a pu, à un moment précis, donner le change; car avec les médiocres pions qui fourrageaient alors chez les peintres, on n’allait pas loin. Oui, c’était le temps où ce sénile Albert Wolff caracolait! Mais l’incompétence de Zola en art est totale. Il est là dedans plus fermé, plus buté qu’un normalien; et ce n’est pas peu dire! Mais voilà, il fallait qu’il touchât à tout!»

«Allez, du reste, chez Zola, vous serez mieux encore renseigné sur Cézanne!»

Et j’y allai.

Zola était accueillant, courtois; et enfin c’était le haut romancier de l’Assommoir et de Germinal. Avec quel respect, je me pris à l’écouter. Et, tout de suite, après un court préambule: «Ah, oui, Cézanne, quels regrets pour moi de n’avoir pu le pousser! me dit-il. Et j’ai tracé d’après lui, dans mon Claude Lantier, un portrait encore atténué, car si j’avais voulu tout dire!»

Et Zola soupirait. Moi, pendant ce temps, mes yeux allaient du vitrail Coupeau aux objets d’art vidés là par tous les brocanteurs de Paris. L’Hôtel du Maître en était rempli. Ce n’était pas un choix très sûr. Mais Zola continuait:

«Ah! mon cher Cézanne ne tient pas assez en outre à la considération publique. Il méprise trop les choses les plus élémentaires: hygiène, bonne tenue, mots choisis. Et encore tout cela, la bonne tenue, le respect de soi-même, peu de chose, en somme, si mon grand et cher Cézanne avait eu du génie. Croyez-bien qu’il m’en a coûté d’être obligé de l’abandonner!... Oui, partir à deux dans la même foi, dans le même enthousiasme, et arriver seul, atteindre seul la gloire, c’est une lourde douleur qui vous accable! Pourtant, il me semble, malgré tout, que, dans l’Œuvre, j’ai noté avec le plus attentif scrupule tous les efforts de mon cher Cézanne. Mais, que voulez-vous? c’étaient des défaillances successives; des bons départs, puis tout d’un coup des arrêts brusques; un cerveau qui ne pensait plus, une main qui retombait, impuissante. Jamais une chose conduite jusqu’au bout, avec une ténacité et une force magnifique. En somme, aucune réalisation!»

Le mot était lâché! «Cézanne ne réalisait pas!» Cézanne lui-même, d’ailleurs, répétait ce mot. Il y tenait. Le fameux mot devait devenir le mot de ralliement de toute la foule dressée contre le peintre. Des ébauches, oui; des essais, des tentatives, des embryons, des avortements, tout ce qu’on voudra; mais des œuvres, mais des choses venues à terme, puis ensuite finies, fignolées, ah! Dieu, non!

«La considération publique?» m’avait dit Zola. Et ce mot, il l’avait prononcé avec une sorte d’emphase.

Hélas! si, à Aix, le père de Zola, François Zola, ingénieur attaché aux travaux du barrage, était considéré,—lui, Emile Zola, qui tenait tant à la considération publique, on le méprisait dès le collège Bourbon; et, plus tard, son buste par Solari (Mahoudeau, de l’Œuvre, ô ironie!) ne le recouvrit-on pas d’excréments, dans la nuit qui suivit l’inauguration de ce buste, en retrait de la toute petite place Ganay, à Aix?...

Considération publique, considération officielle, ce fut tout comme! et Cézanne ne devait obtenir ni l’une ni l’autre.

Et Octave Mirbeau s’en rendit compte quand, en 1902, cédant avec un peu d’irritation à un désir de Cézanne, qui eût été satisfait d’obtenir la croix (oui, la considération officielle tout de même, et puis Aix!, enfin une de ces faiblesses que beaucoup d’entre les meilleurs ont subies), il s’en fut trouver le Directeur des Beaux-Arts, le nommé Henry Roujon, qui suivait avec une imperturbable assurance la leçon de ses prédécesseurs, c’est-à-dire culte à plat ventre devant le banal, le poncif, le vide et mépris pour le talent inédit et l’originalité entière.

Aux premiers mots de Mirbeau, Roujon sursauta:

—Mais, mon cher Mirbeau, demandez-moi la croix pour n’importe qui; pour n’importe quoi; mais pour cet anarchiste, pour ce fou de Cézanne, vous n’y pensez pas! Oui, vous voulez rire! c’est une farce, allons! Ah! oui, oui, c’est une farce!—Et Roujon ricanait.—Ah! oui, je comprends maintenant! Elle est bonne! Elle est bien bonne! Ah! ce sacré Mirbeau, toujours jovial, toujours pince—sans rire! Çà, mon bon, je la raconterai votre visite; oui, je m’en tiens les côtes!—Et Roujon éclatait.—Non! vrai, c’est comique, tout à fait comique! Et j’ai marché comme un daim, oui, mon bon, comme un vrai daim! Aussi, tenez, je la couronne, cette farce!—

Et Roujon, s’emparant d’un buste en plâtre calé sur son bureau, se coiffa, toujours hilare, du buste de Minerve!

VII CÉZANNE SE RETIRE DÉFINITIVEMENT A AIX

Somme toute, il faut bien le dire, Cézanne s’était lourdement ennuyé pendant tous ses séjours à Paris. Aux anciens amis ou plus simplement à ses camarades, il n’avait plus rien à dire. Il s’était encore plus détourné d’eux qu’ils ne se détournaient de lui. C’est sans regret qu’il songeait au jour prochain qu’il ne les reverrait plus. Les peintres plus jeunes ne l’intéressaient point davantage. Il était allé souvent au musée du Louvre; il savait à quoi s’en tenir maintenant sur les peintres représentés là, au hasard; des photographies, des gravures au besoin fixeraient d’ailleurs ses souvenirs. Enfin, il était malade.

Atteint du diabète, il devenait chaque jour plus hargneux, plus hypocondriaque. Il ne pouvait plus supporter une discussion; et les peintres, particulièrement, avec leurs idées courtes, le rebutaient. Dans ces conditions, il n’y avait vraiment plus qu’à se souhaiter un vrai havre de grâce, un asile loin des gêneurs. Et Aix, où il était certain de rejoindre une sœur dévouée, restée vieille fille et fort entendue à la vie, lui apparut comme le parfait lieu de repos qu’il pouvait désirer.

A Aix, il se réinstalla donc rue Boulegon, dans cette étroite rue, très provinciale, où son père autrefois avait eu sa banque. Au second étage, Cézanne retrouvait aussi son atelier. Sans doute, combien de fois s’y était-il irrité, parce que, de l’autre côté de la rue, une haute cheminée en briques lui envoyait des reflets rouges? Combien de toiles avait-il crevées là en recommandant à sa gouvernante, Mme Brémond, de «tout brûler» pendant qu’il serait sorti! N’importe! Là, au moins, on «lui foutrait la paix!» Tous ces Parisiens, avec leur Bouguereau, avec leur blague, il ne les verrait plus, jamais, jamais! Et si les peintres de l’ancien café Guerbois l’avaient bien dégoûté, ce Manet, ce Degas, ce Renoir, il n’avait pas plus de tendres souvenirs pour le vaniteux Zola, pour la vieille fille Goncourt et pour le léger plaisantin Daudet. Ce dernier, à un déjeuner de Provençaux, n’avait-il pas raillé Cézanne, qui, du reste, regimba très bien! En somme, le père Gachet, M. Théodore Duret, Pissarro et Choquet, c’était là «ce qu’il avait connu de mieux!» et tous les autres, c’était bien à piler dans le même panier, avec Bouguereau par dessus!

A Aix, tout de suite, Cézanne se confia entièrement à sa sœur, Mlle Marie Cézanne, et à sa gouvernante, Mme Brémond. Et, très vite, il se réjouit de sa détermination.

Car, il le répéta maintes fois les premiers temps, le monde, le boulevard, l’esprit parisien, tout cela l’avait terrifié,—comme le souci d’être vêtu à peu près proprement l’avait indigné. Cela datait de longtemps que les gens «bien mis» l’exaspéraient; et puis enfin qu’est-ce que Paris lui avait procuré en somme? Les théâtres? il n’y avait jamais mis les pieds; ces industries-là lui faisaient horreur. Les salons de peinture? Un amas de prétentieuses nullités, un cloaque de mauvaises huiles, une honte, enfin! Les hommes politiques? Çà, il pouvait se vanter de ne connaître aucun de ces malfaiteurs ou de ces niais! Alors, imbéciles pour imbéciles, les Aixois ne dépassant pas les Parisiens, autant retourner dans son coin, maintenant qu’il avait vu qu’on ne peignait pas mieux à Paris qu’ailleurs!

Je sais bien qu’à Aix Cézanne donnera le spectacle, que tout le monde alors peut voir, d’un vieillard qui «se laisse aller», et qui «n’a aucun souci de l’opinion publique». Les Aixois même encore aujourd’hui vous disent volontiers: «Cézanne! Il avait le regard en dedans; c’était un bonhomme singulier. Il «ne fréquentait pas!» Il portait la moustache sale, et le bouc mal tenu. Et il était chauve. Et puis, ceci encore, il avait le nez violet et des yeux rouges qui pleuraient tout le temps!»

Et ils ajoutent avec non moins d’entrain:

«Et habillé! A croire qu’il était un pauvre de la ville, alors qu’il était tout de même le fils du banquier Cézanne. Toujours crasseux, une cravate devenue ficelle, une houppelande, l’hiver, de colporteur, et des gros souliers de roulier; voilà le beau peintre que Paris avait renvoyé à Aix!»

Soit! Aix le reçut et le garda.

Levé tôt, il partait, quand il n’allait pas au motif, pour son atelier du chemin des Lauves (Lauve, pierre plate, espèce de marne).

Toute une histoire vraiment, la construction de cet atelier en pleins champs et jardins, édifié près du canal du Verdon, et dans le haut de la ville.

Cézanne, en se promenant sur le chemin de la Violette, qui est près de l’Hôpital, avait, un jour, au bord du chemin des Lauves (qui conduit au hameau de Puy-Ricard), découvert une cabane et un terrain à vendre: 5.000 francs.

C’était assez loin d’Aix. Là, on le laisserait en paix. Cézanne acheta la cabane et le terrain.

Puis un architecte, nommé Mourgues, reçut mission de raser la cabane et de construire un rez-de-chaussée avec, par dessus, un atelier de huit mètres sur cinq.

Comme tous les architectes se ressemblent, le sieur Mourgues se lança dans la construction d’une villa hurluberlue, avec toit découpé et balcon de bois, enfin tout le falbala de la céramique et du bois verni. Cézanne laissait faire. Mais quand le chef-d’œuvre fut terminé et qu’il le vint voir, sa fureur éclata. Avec une telle impétuosité, qu’il fallut démolir et construire simplement une bastide provençale, avec corniche à la gênoise, et entourée d’oliviers et de figuiers. Coût: 30.000 francs.

Alors une autre comédie commença.

Rue Boulegon, j’ai déjà noté que Cézanne s’était plaint des reflets rouges d’une cheminée voisine. Voici qu’à l’atelier du chemin des Lauves, il tombe sur des reflets verts, projetés par les oliviers et les figuiers! A son ami, M. Rougier, serrurier d’art (à qui l’on doit maintes belles œuvres dans toute la Provence), et qui l’accompagne ce jour-là, il montre ses mains: «Vous voyez! s’écrie-t-il. Là! ces reflets verts!» et, tout de suite, il enrage, il se traite d’imbécile et parle de repartir pour Paris. On le calme enfin, en lui disant qu’on enlèvera les arbres.

Dans cet atelier, chaque fois que le temps sera inclément Cézanne, désormais, viendra travailler. Et, comme partout, il encombrera bientôt cet atelier de photographies, de couleurs, de cartons, de feuilles à dessin, de fruits qui se dessècheront ou pourriront, de fleurs qui se faneront, d’étoffes dont le tas grossira de jour en jour.

Il y aura partout des œuvres commencées, des aquarelles qui infligeront de redoutables hernies à de pacifiques cartons; et, sans répit, Cézanne aggravera ce désordre de choses, ne permettant à personne, d’ailleurs, d’y apporter un changement.

Par un jour de novembre de l’année 1914, j’ai voulu revoir cet ancien atelier de Cézanne. Logis maintenant clos et abandonné. De longanimes et lourds R. A. T. vinrent me dévisager, puis ils repartirent. Toujours la patriotique flamme de ce terrible Midi!


LES POIRES ET LE SUCRIER BLANC

Du chemin des Lauves, près de l’atelier de Cézanne, Aix luisait sous un ciel bleu et chaud,—on eût dit d’été. Des toits, des pins et des arbres rouillés. On voyait, construit à la manière de Cézanne, tout un ensemble: la tour de la Cathédrale, le clocher de Saint-Jean de Malte; puis, des envols de fumées, la montagne de Notre-Dame des Anges, le Mont-Aiguet, et les collines de Septèmes et celles de Simiane et de Gardanne.

Tout cela chantait, comme un beau paysage, dans l’or des platanes, dans le vert lourd des sapins. Aix était descendu de la Montagne, vers la rivière Arc. Au temps de Marius, Aix se tenait là-haut, nid d’aigles qui saignèrent les Teutons dans la plaine de la Montagne virginale, la Sainte-Victoire.

Puis j’ai considéré encore la bastide de Cézanne. Les volets gris étaient clos; le crépi était jaune sale. Les tuiles avaient une couleur d’ocre rouge; et la large baie de l’atelier gardait toujours son grillage, utile défense contre les pierres des gamins aixois.

Dans le jardin qui descend jusqu’au canal, il y a des oliviers, des amandiers, des ronces, des pommiers et des cerisiers qui poussent maintenant à l’abandon. Je regarde plus attentivement la porte d’entrée, une porte charretière; c’est par là que passait Cézanne, un haut peintre que l’on disait déséquilibré, et qui avait l’air, en effet, d’un de ces vieux vagabonds que rejettent les maisons centrales, aux approches de l’été.

Quand venaient les beaux jours, Cézanne, tel un chemineau, allait aussi sur les routes, ivre d’air et de lumière.

Il partait alors pour le «motif», soit à pied, soit en voiture. Tant qu’il put marcher, il préféra s’en aller, tout seul, chargé du chevalet, du parasol, des toiles et de la besace, la biasse, comme ils disent, les Provençaux.

Il s’en allait alors au Tholonet, à Bibemus, à Meyreuil, à Saint-Antonin, ou sur les bords de l’Arc. Il avait aussi beaucoup aimé les Pinchinats, mais de beaux arbres y ayant été coupés, il n’y retourna plus.

Il loua le Château-Noir, sur la route du Tholonet. Cette bâtisse lui servit alors de remise pour ses toiles et son fardeau. Quand il travaillait ainsi dehors, il se fatiguait tellement qu’à peine rentré chez lui, il se couchait.

Au travail, il devenait de plus en plus irritable. On a souvent répété qu’il disait: «Je ne veux pas qu’on me mette le grappin dessus!» Rien n’est plus exact. Cela voulait dire qu’il avait peur des hommes. Au motif, un passant s’approchait-il, il s’écriait, furieux: «C’est un rustre! encore un qui n’y connaît rien!» et, le passant parti, Cézanne, hors de lui, ajoutait: «C’est un c...!»

Et il peignait de plus en plus malproprement. Et avec des pinceaux dans quel état! et pourtant il les nettoyait. Il raclait, il reprenait, avec quelle fatigue et quel acharnement! Des amas de couleur tombaient à ses pieds, bariolaient le sol. Il y en avait sur ses vêtements, sur son visage, partout! Nul ne manipula jamais davantage les couleurs pour plus de beauté!

C’était presque toujours le même cocher, Fernand Bajole, qui le conduisait «prendre ses quartiers» aux coins que j’ai déjà nommés, et à Beaureceuil, à Silvacane et au Pont des Trois-Sautets. Mais plus souvent encore au pied de la montagne Sainte Victoire, alpille illustre, d’où, en l’an 102 avant J. C. «des feux allumés à la cime azurée de cette belle masse calcaire et marmoréenne annoncèrent bien loin le triomphe des Romains sur la Barbarie!»

Sa montagne Sainte-Victoire! «Là, disait Cézanne, je suis bien, je vois clair; il y a de l’air!»

La Sainte-Victoire! Elle est, en effet un divin mur de clarté. Elle retient de la lumière et de la chaleur. Elle rayonne, non pas éclatante, mais comme poreuse, gorgée de soleil. Regardez-la longtemps, et vous comprendrez l’enchantement de Cézanne devant cette majestueuse pierre ponce.

Autour d’elle, les terres rouges et les tendres arbres abondent. Quand on aime Cézanne, on a envie de crier devant ce miracle lumineux, coloré, contrasté, qu’il a si parfaitement renouvelé. Et, avec tant de continuité, souvenez-vous. «La Nature, répétait-il, c’est un jeu de patience. Il faut mettre chaque chose, chaque ton à sa place. C’est une boîte de pains à cacheter. Il en faut jouer avec persévérance, les bien accorder tous pour les faire valoir, chanter!» Et, pour ne pas être pris au dépourvu par les moyens matériels de son «métier», il prenait toujours ses toiles chez la veuve Tacussel, place Saint-Honoré,—et ses châssis chez Gabet, menuisier, établi dans une impasse de la rue Boulegon. «—Mais, enfin, il fallait qu’il fît pourtant partie de la Société des amis des Arts d’Aix!» pensa un jour un des jeunes amis de Cézanne, M. Jouven, un photographe artiste qui avait alors ses ateliers un peu en dehors de la ville, au Boulevard de l’Armée. Et il décide Cézanne à offrir une toile à la Société en question—et à assister au premier banquet qu’elle organisera.

Cézanne se laisse faire. Sa toile, on l’a mise au-dessus d’une porte; personne ne la peut voir. Au banquet, il y assiste, d’abord tranquille. Mais, au dessert, le président se met à prôner l’éducation dite classique, et il encense Bouguereau, chef vénéré des Salons officiels. Cézanne, bon Dieu! se lève d’un coup; et, tapant du poing sur la table, renversant des bouteilles, il s’écrie: «Il n’y a que Delacroix et Courbet! Vous êtes tous des c...!» Et la porte claque. Le lendemain, il dit à Jouven: «Ça y est! j’ai encore fait des bêtises, je me suis emballé! Mais, tout de même, ce sont tous des j.-f... vos amis des Arts!»

Bon homme, d’ailleurs; ou, plutôt insouciant de tous les Aixois. Il ne dénigrait jamais personne. Il répétait, à propos de n’importe qui: «Il est gentil, hein?» d’une parole très lente. Mais si on l’agaçait, il dépassait tout. A cette question posée par un bourgeois: «Avec quoi faites-vous vos fonds?» il répondit: «Avec de la m...!»

Un de ses amis préférés, c’était un libraire d’Aix, M. Dragon, établi place des Prêcheurs. Il allait souvent causer avec cet homme averti, nourri de substantielles lectures et dont les savants propos le récréaient. Il lui répétait: «A Paris, ils exagèrent! Je ne suis pas le grand peintre qu’ils disent. Tenez, Monsieur Dragon, les Parisiens sont des imbéciles, et je me suis toujours em... à Paris. Il n’y a pas moyen d’y travailler avec tous les bruits qu’on y entend, et avec tous les gens qui viennent vous déranger; et puis, ils font toujours de l’esprit, et pour moi, Monsieur Dragon, l’esprit, c’est de la m...! A Paris, il n’y a que le Louvre; mais ils ont f... l’Enterrement à Ornans dans un dépotoir!»

Un autre ami recherché était M. Rougier, le serrurier d’art que j’ai déjà cité, M. Rougier, son voisin de la rue Boulegon. Cézanne souvent l’arrêtait en pleine rue, et il lui formulait alors à terrible voix des théories picturales. Les passants, interloqués, s’arrêtaient, attendant une dispute. «Tenez, Monsieur Rougier, disait Cézanne. Vous voyez cet homme là, devant nous (il montrait un passant), eh bien! c’est un cylindre, ses bras ne comptent pas! Villars de Honnecourt, du reste, un ancêtre, a déjà, au treizième siècle, enfermé des personnages dans des armatures géométriques!» Et il continuait de crier.

D’ailleurs, toutes les discussions artistiques de Cézanne étaient impétueuses. Un de ceux qui essuyèrent aussi le feu de ses paroles, ce fut son vieux camarade aixois, le sculpteur Philippe Solari.

Ce Solari! Un bonhomme de petite taille, portant des moustaches à la gauloise, et qui vivotait très médiocrement.

Sculpteur sans originalité, il prit part au concours pour un monument à Puget, à édifier à Marseille. Il n’obtint que le second prix. Il se rattrapa en modelant une «République», que les Aixois déclarent d’une «fort belle allure».

Mais tout cela n’avait point doré l’existence de Solari, qui tenait son atelier à Aix, rue du Louvre, dans les communs, une grange à vrai dire, de l’ancien hôtel de Lubières. Ce fut là que (sans rancune contre l’éreintement de l’Œuvre), il convia à déjeuner Mme Zola, venue à Aix pour l’inauguration du buste de son mari. Il la traita en lui offrant des conserves sur une table branlante.

Ce petit homme, resté incurablement bohême, né—et mort à Aix, il y quelques années—, trouvait, le plus naturellement du monde, tous les repas à lui offerts excellents. Aussi Cézanne ne l’invitait-il jamais en vain.

Excellent convive donc, ce Solari; mais aussi quel joyeux prodigue!

Recevait-il par hasard une somme de cent francs, vite—si c’était le moment—il prenait un permis de chasse, et, pendant huit jours, on ne le voyait plus. Ou, encore, il empruntait des costumes au théâtre, et il modelait des statuettes représentant François Ier, Agnès Sorel, le cardinal de Richelieu ou Marie Stuart, qu’il ne vendait, bien entendu, point!

Il se consolait de cela en tenant férocement à ses chères habitudes.

L’une d’elles consistait à aller tous les matins «se vidanger» chez un de ses amis, logé à quelque distance de son atelier. La promenade facilitait, disait-il, l’opération. C’est, du reste, une coutume provençale, à bien dire: on va «cagar» en dehors de chez soi, dans sa propre bastide ou dans celle de ses amis: cette dernière pratique que suivait Solari. Mais il était, lui, insupportable avec sa manie de bourrer de journaux les cabinets. On le renvoyait alors avec colère; mais le lendemain il revenait.

Quand il dînait avec Cézanne, rue Boulegon, quelles clameurs affolaient la rue! Les passants s’arrêtaient, regardaient là-haut, à ce second étage, et ils croyaient à un assassinat. On montait alors dans un grenier, en face, et l’on voyait simplement Solari tout gonflé de son repas, et fumant sa pipette, appuyé sur sa chaise, tandis que Cézanne hurlait sans trêve.

D’autres fois, Cézanne allant peindre au Tholonet, il invitait son ami Solari à venir déjeuner avec lui au restaurant. Voici un de ces billets: