Puis, le calme qui succède aux grandes excitations, calme dont la douceur et le sourire dépassent en charme, pour de véritables amants, le brillant météore de la passion déchaînée, descendit peu à peu sur eux avec des précautions discrètes et de lents coups d'éventail. L'apaisement qui leur rendait le libre arbitre les remplissait d'une intime joie: fiers de s'être donnés l'un à l'autre, ils se regardaient avec les yeux nouveaux, comme s'ils ne s'étaient jamais vus, ravis de se découvrir jeunes et époux dans l'île enchantée qui allait être leur domaine. Claire et sans tache, ainsi qu'une merveilleuse aurore, se dressait l'évidence de leur hymen; et leurs regards étonnés la contemplaient avec admiration. De peur de dissiper le phénomène, ils restaient sans bouger, sans oser respirer. Ils se fussent presque crus en plein rêve, si le tressaut de leurs artères ne leur eût rappelé qu'ils étaient encore attachés à la chair.
Lorsqu'ils se furent enfin ressaisis à l'existence et que, comme pour se persuader de sa réalité, ils eurent éprouvé le besoin de se parler de nouveau:
—Joie! dit Odon, vous m'appartenez désormais corps et âme.
—Et cela non pour la damnation, mais pour le salut, dit Pauline.
—Oui, pour la délivrance. Ne sommes-nous pas des esprits libérés de l'esclavage terrestre, et ne voguons-nous pas à travers l'éther, emportés de paradis en paradis? O Pauline! douce âme, nous nous sommes cherchés longtemps, nous avions soif l'un de l'autre, nous nous sommes trouvés. Sans doute, amie, cette délivrance n'est pas absolue; nous ne pouvons suspendre des ailes à nos épaules et nous envoler matériellement hors de ce séjour de risques et de peines: mais en comparaison de ce que nous étions auparavant, tristes et déçus chaque jour, inquiets de nous-mêmes et ne sachant au juste ce que nous étions venus faire ici-bas, quelle métamorphose! Et ne sommes-nous pas miraculeusement dégagés des liens du malheur qui pesaient sur nous et nous maintenaient la face contre terre? Ne nous sentons-nous pas élus pour le royaume des cieux?
—Je suis sauvée, dit Pauline, je vis, je puis dire ce que c'est que la vie, la vie éternelle. O sainte communion! je comprends maintenant, je vois, je crois! Le sens du monde ne m'est plus caché. Tous ces grands mots d'espérance, de foi, de charité, qui étaient pour moi lettre morte, j'en ai l'entendement.
—Quelle religion plus belle que celle de l'amour?
—Une religion! répéta Pauline mystiquement: c'est bien ce qu'il doit être et ce qu'il est pour moi.
—Mais là, plus que partout ailleurs, c'est la grâce qui opère. Il faut aimer pour croire.
—Je crois, Odon, je crois!
—O Pauline, vous êtes la beauté.
—Et toi, la vérité.
Ils joignirent encore leurs lèvres dans une étreinte solennelle.
—Tu ne regrettes rien? dit Odon.
—Si, je regrette une chose, répondit sa maîtresse.
—Quoi?
—Je regrette de ne pas croire que l'amour soit un crime, pour pouvoir le commettre et mieux manifester ainsi combien je t'aime.
Elle le considérait avec un orgueil sans pareil, transfigurée par l'ardeur éclatante de la passion heureuse. Où étaient alors ses timidités, ses hésitations, ses chimères peureuses et découragées? Victorieuse de l'abîme, elle dominait le monde de toute la hauteur et de toute la magnificence de son Thabor. Elle apparaissait à de Rocrange vêtue de gloire et d'immortalité, le front ceint d'une auréole, les yeux flambant de lueurs d'au-delà, quasi divine.
Il tomba à genoux devant elle, transporté par son rayonnement.
—Non, dit-elle, adorons ensemble.
Elle le releva, le conduisit à l'harmonium, qu'elle ouvrit; et ses doigts errèrent sur les touches et en tirèrent de grands accords.
D'une voix pieuse, elle chanta des cantiques d'actions de grâce.
—Pauline! Pauline! s'écria Odon, presque effrayé de l'exaltation de sa compagne, n'êtes-vous plus une femme? Êtes-vous quelque créature du ciel qui, après m'avoir ébloui, allez retourner dans votre naturelle patrie?
—Je ne suis plus une femme, c'est vrai, répondit-elle: je suis la femme, la femme telle qu'elle devrait être. Laissez-moi encore quelques instants cette illusion, il sera trop vite temps de revenir à mon vêtement terrestre.
Fou d'amour, Odon la possédait de nouveau en un suprême baiser.
—Oui, sois la femme! sois la femme pour moi! c'est-à-dire le secours, la régénération et le divin paraclet!
Et Pauline aurait volontiers répété la prière du vieillard Siméon: «Maintenant, Seigneur, rappelle ton serviteur à toi, puisque mes yeux ont vu ton salut!»
IX
Les douze coups de minuit sonnèrent à une église.
Pauline, comme on sort d'un rêve, s'éveilla en sursaut.
—Il me faut partir, dit-elle.
—Quelle brutalité t'arrache d'entre mes bras? interrogea Odon.
—La vie.
—Oh! l'horrible et dur étau de fer!
—La souffrance ne s'exile jamais, même des plus grandes joies: elle épie de loin et se précipite dès qu'il y a place pour elle.
—Tu dois regagner ta demeure?
—C'est misérable, mais c'est ainsi.
Ils revenaient peu à peu, ahuris et décontenancés, à l'exercice pratique de l'existence. Ce rappel à l'ordre grinçait douloureusement et ridiculement dans leur cœur, comme éclaterait au milieu d'une symphonie le son discord et choquant d'une cloche fêlée.
—Avez-vous songé à la manière dont vous expliqueriez votre absence à votre mari? demanda Odon.
Il prononça ce mot «votre mari» avec un étranglement de voix. L'idée du «mari» venait subitement de faire explosion dans le tabernacle de leur amour.
—J'ai dû y songer, répondit Pauline tristement. Et en disant cela ses joues s'empourpraient de honte, non certes parce qu'elle trompait Facial, mais pour avoir à se préoccuper de lui au moment où un autre remplissait son âme.
—J'ai une vieille tante, expliqua Pauline, que je vais voir de temps en temps. Mon mari étant invité aujourd'hui à je ne sais quel banquet, je lui ai dit que je profiterais de son absence pour aller dîner et passer la soirée chez ma tante. Je suis partie vers cinq heures, j'ai fait une courte visite et je suis venue.
—M. Facial peut interroger votre tante, objecta Odon.
—Mon mari va une fois par an chez ma tante; celle-ci, qui est paralytique ne sort jamais. D'ailleurs, comme elle est quelque peu faible d'esprit, si par hasard, il arrivait qu'on la questionnât, elle ne se souviendrait exactement de rien, embrouillerait tout et l'on ne pourrait tenir aucun compte de ce qu'elle dirait.
—Et votre cocher?
—En arrivant chez ma tante, j'ai renvoyé le cocher et je lui ai donné l'ordre d'aller se mettre à la disposition de mon mari. Celui-ci à qui j'avais proposé la voiture pour la soirée, m'a su grand gré de cette attention. Je suis venue chez vous en fiacre.
—Vous êtes très habile, dit Odon.
Ni l'un, ni l'autre ne souriaient. En constatant l'habileté de sa maîtresse, Rocrange éprouvait presque un sentiment de malaise. Cette femme si pure, si noble, si chère lui paraissait diminuée, comme ravalée à quelque niveau indigne d'elle. Et Pauline ne se dissimulait pas sa déchéance. Que faire? Son habileté était cependant nécessaire: l'inquiétude d'Odon à s'informer de sa sécurité en faisait foi. Que serait-elle devenue sans cela?
Une larme jaillit de sa paupière.
Cette larme fit plus que bien des paroles. Instantanément, le cœur d'Odon retombait fondu d'amour et d'adoration à ses pieds.
—Ne pleure pas, murmura-t-il plein de pitié, ne pleure pas, je t'aime.
Ils se dirent adieu en jurant de se revoir ou de s'écrire chaque jour.
Facial n'était pas rentré.
«Dieu soit loué! pensa Pauline, je n'aurai pas à le voir, à subir une conversation, à mentir.»
Elle se coucha, mais ne dormit guère, interdite devant sa nouvelle destinée.
Pendant ce temps, Facial s'amusait comme il ne s'était jamais amusé.
C'est Chandivier qui avait arrangé cette petite fête. Il avait enfin réussi à «débaucher» Facial, comme il disait. Facial, qui avait plus d'une fois refusé de s'associer aux «orgies» de son ami, sur l'assurance qu'en définitive il ne s'y passait rien dont eût à rougir un honnête homme, que chacun était libre de s'y comporter comme il lui convenait, et sur l'argument décisif que s'il était digne de sauvegarder sa respectability dans la vie, il ne fallait pas non plus s'enterrer, Facial, sans trop faire de façons, s'était laissé tenter.
—Une fois, n'est pas coutume, dit-il à Chandivier.
—D'autant plus, répliqua celui-ci en faisant claquer sa langue, qu'il y aura de jolies femmes.
Ce fut très joyeux. Rébecca, en l'honneur de qui la petite fête avait été organisée, se montra à la hauteur de la situation, et par son espièglerie, son entrain, sa beauté du diable, électrisa les convives. Lorsqu'elle était un peu lancée, elle oubliait vite sa récente élévation au rang de comédienne, pour redevenir la cabotine de dernier ordre qu'elle n'avait jamais cessé d'être. Dans sa bouche, les propos salés faisaient bien et allumaient le sang; ses bras et ses jambes semblaient créés spécialement pour se trémousser. Aussi, au dessert, eut-elle un succès étourdissant, lorsque d'une voix canaille soulignée par des gestes appropriés, elle débita une chansonnette scabreuse, composée pour elle par Chandivier: le Museau de Dodore, dont chaque couplet se terminait par ce refrain suggestif:
Il fouille, il fouille,
L'museau d'Dodore,
Il fouille, il fouille,
Il fouille encore,
Troulaïtou,
Il fouill' partout!
On bissa, on trissa cette burlesque insanité; on brailla en chœur le refrain. Facial, qui avait un peu bu, moussait comme les autres. Décidément, Rébecca était une femme capiteuse. Il commençait à beaucoup moins blâmer Chandivier, à l'envier presque. L'heureux gaillard! Les vins aidant, Facial se surprit en flagrant délit de convoitise. Ces femmes légères autour de lui, cette atmosphère de plaisir, cet échauffement des sens et de l'imagination ne manquèrent pas de produire leur effet. Il eut besoin d'énergie pour résister à la tentation et se priver de l'épilogue ordinaire de ces sortes de fêtes.
Sur les trois heures du matin, lorsqu'il quitta le restaurant, seul, après avoir pris part à toutes les folies auxquelles s'était livrée la bande joyeuse, son sang n'était guère disposé à le laisser tranquille. Et tandis qu'il fredonnait:
Il fouille, il fouille,
L'museau d'Dodore...
les bras, les décolletés, les poudres de riz, les odeurs d'essences, les cascades de rires et de cris féminins, qu'il venait de quitter, le poursuivaient avec insistance, fouettant sa sensualité.
«Il est encore temps, se disait-il haletant, tu peux retourner... Ou tu peux aller ailleurs.»
Il revoyait les poses et les mines provocantes de Rébecca, les allures et les plasticités des autres femmes; et, à défaut de Rébecca, il se demandait avec laquelle de ces dernières il aurait bien couché.
«Non, dit-il, chassons ces idées! Ce n'est pas maintenant que je vais me mettre à renier mes principes. D'ailleurs, ces drôlesses ne sont peut-être pas très sûres...»
La vision de sa femme vint alors se mêler à celles qui dansaient déjà une sarabande dans son esprit, sa femme en déshabillé, délurée et lascive, prenant des poses comme les autres.
«Pourvu qu'elle ne soit pas endormie, se dit-il... Bah! je la réveillerai...»
Arrivé chez lui, la tête tourbillonnante, Facial se déshabilla précipitamment, et, en caleçon, en pantoufles, un flambeau à la main, il voulut entrer dans la chambre à coucher de Pauline.
La porte était fermée.
Un instant interloqué, il ne s'arrêta cependant pas pour si peu.
—Ouvrez! cria-t-il, ouvrez!
Et comme Pauline n'entendait pas ou ne se pressait pas de répondre, il se mit à faire du bruit avec ses doigts contre le vantail, tout en continuant à crier:
—Ouvrez, s'il vous plaît! ouvrez!
Pauline, surprise au moment où un tardif sommeil était sur le point de verser un peu de calme sur son esprit jusqu'ici si extraordinairement agité, ne put se défendre d'un certain émoi. Que se passait-il? Reconnaissant enfin la voix de son mari, sa première pensée fut qu'il était arrivé quelque accident, que quelqu'un était malade.
—C'est vous? demanda-t-elle effrayée.
—C'est moi, ouvrez.
—Qu'y a-t-il?
—Ouvrez toujours.
Devant cette insistance, elle se hâta de jeter sur ses épaules un peignoir, et, toute tremblante, alla ouvrir. Mais lorsqu'elle se trouva face à face avec la figure de Facial, qu'elle aperçut ses yeux, d'habitude ternes, luisants de lubricité, ses lèvres entrebâillées, qu'elle sentit le flot pressé et aviné de son haleine, elle comprit ce qu'il était venu faire.
Trop tard. Facial était dans la chambre, avait fermé la porte, posé son flambeau, et s'avançait sur sa femme avec un sourire bestial.
—Vous êtes jolie, savez-vous, en chemise! proclama-t-il d'une voix trouble.
Pauline avait reculé instinctivement. Une horreur subite la glaçait. Cet homme qui venait sur elle lui faisait l'effet du monstre de son cauchemar. Est-ce que l'épouvante de l'affreux moment ne lui serait pas épargnée?
«Après lui! après lui!... Non, c'est impossible!... pensait-elle vaguement, sans se rendre exactement compte de la vraie cause de son effroi. J'ai peur!... j'ai peur!...»
Elle allait crier, comme si elle se fût trouvée en présence d'un voleur ou d'un assassin.
Elle eut besoin d'un extrême effort pour ne pas céder à son effarement, recouvrer un peu de présence d'esprit et tenter de se débarrasser de Facial autrement qu'en mettant en l'air toute la maison. Il suffirait peut-être de jouer une petite comédie. Elle se laissa tomber d'un air las dans un fauteuil, et se frottant les yeux, se plaignit dolemment:
—Oh! vous m'avez éveillée; laissez-moi dormir, je vous en prie: je suis si fatiguée!
—Dans cinq minutes il n'y paraîtra plus; c'est toujours comme cela au premier moment, dit Facial.
—Je vous en prie, laissez-moi, continua Pauline d'une voix encore plus défaite.
—Lavez-vous un peu la tête. Et puis vous pourrez dormir, je ne vous empêcherai pas de dormir: nous dormirons ensemble. Venez vous mettre au lit.
—Je désire être seule; je suis malade.
—C'est-à-dire que vous allez prendre froid, et moi aussi, si nous restons comme cela. Couchons-nous.
—Écoutez, mon ami, supplia-t-elle doucement, j'ai une migraine horrible.
—Elle passera, croyez-moi. Savez-vous ce dont vous avez besoin? Je vais vous le dire...
Il se pencha sur elle avec un clignement d'œil polisson.
—Non, non, laissez-moi! fit-elle en élevant la voix et en s'écartant de lui nerveusement.
Mais elle avait compté sans la brutalité des appétits de son mari.
Affamé par l'aspect de ce corps à moitié nu, dont il n'avait jamais eu une si tenace envie, Facial se lança sur sa femme, la saisit d'un embrassement et plongea dans ses seins sa bouche goulue.
Pauline se raidit convulsivement. Avec une énergie désespérée, elle réussit à secouer celui qui ne lui paraissait plus qu'un atroce vampire, et, s'enfuyant à travers la chambre, alla se réfugier derrière une table.
Et par dessus ce rempart, en phrases saccadées, cet étrange dialogue s'engagea entre les époux:
—Sortez! dit Pauline.
—Moi sortir d'ici? fit Facial, bouillonnant à la fois de luxure et de colère.
—Sortez! répéta Pauline.
—Mais je suis chez moi, vous êtes ma femme, ce lit est à moi et je veux coucher avec vous.
—Vous n'avez pas le droit de me brutaliser.
—Je n'ai pas le droit de vous tuer, ni celui de vous battre, mais j'ai le droit de profiter de votre corps toutes les fois que je le désire. Coucher avec sa femme, cela ne s'appelle pas la brutaliser: et j'ai le droit de coucher avec vous, entendez-vous, je l'ai.
—Malgré moi?
—Malgré vous.
—Et si je m'y refuse?
—J'ai le droit de vous y forcer.
—Par la violence?
—Par la violence.
—Ce n'est pas vrai.
—Consultez les lois, consultez votre confesseur, si vous en avez un, consultez qui vous voudrez, vous verrez que la femme doit obéissance à son mari, jusques et y compris la possession. Cela est si vrai, que si, par quelque maladie ou par quelque incapacité physique, elle se trouve empêchée de rendre à son époux ce que l'on nomme à juste titre le devoir conjugal, son époux est en droit de la répudier.
—Taisez-vous, vous êtes infâme.
—Jugez si vos caprices peuvent entrer en ligne de compte!
—Et ma liberté, qu'en faites-vous?
—Elle n'existe pas.
—Eh bien, s'écria Pauline, si vos lois me privent de ma liberté, même dans l'enceinte déjà stricte du mariage, je ne les reconnais pas, je les repousse de toute l'indignation, de tout le mépris de ma conscience. Il ne leur suffit pas de m'empêcher de me donner à qui je veux, elles veulent encore m'obliger à me donner à qui je ne veux pas et quand je ne veux pas? C'est une honte, c'est un crime.
—Pauline, prenez garde à vous: vous vous mettez en révolte contre mon autorité, contre la morale, contre tout ce qui est sacré et légitime.
—Sacrés, légitimes, vos gestes de satyre et vos besoins obscènes! Ce serait risible, si ce n'était pas dégoûtant. Allez-vous en, allez-vous en, vous dis-je!
—Pauline, prenez garde!
—Vous me répugnez.
—Une femme parler ainsi à son mari! Je vais vous apprendre...
Il voulut l'attraper; mais elle lui échappa en tournant autour de la table. Furieux, il se mit à courir après elle, vociférant:
—Je vous veux! je vous aurai!
Elle fuyait, meurtrissant ses pieds nus aux angles des meubles.
—Misérable! répétait-elle les dents serrées, au milieu des «je vous veux!» rauques de Facial.
La poursuite se prolongea quelques minutes. La malheureuse femme sentait les forces lui manquer. Acculée à un coin de chambre, elle se vit perdue.
—Ne me touchez pas! gémit-elle.
Facial se précipita. Il l'enleva comme une proie. Une courte lutte s'engagea. Plus fort, il eut vite brisé toute résistance. Il entraîna sa femme sur le lit, tandis que ses mains frénétiques soulevaient le linge, empoignaient et palpaient la chair.
—C'est un viol! râla Pauline.
L'homme, en rut, s'était jeté sur elle.
Au moment où l'œuvre ignoble allait s'accomplir, et où Pauline, vraisemblablement, allait perdre connaissance, ses doigts, dans un dernier spasme de son bras qui battait l'air, rencontrèrent sur la table de nuit un petit poignard japonais dont elle se servait comme coupe-papier.
Elle le saisit, et, se sentant armée, retrouva tout à coup assez de vigueur pour, en un héroïque effort, s'arracher à l'étreinte affreuse.
Elle se dressa.
—Je frappe! cria-t-elle.
Facial avait roulé hors du lit.
Quand il se releva, il aperçut la lame levée.
Subitement dégrisé, autant par le danger qu'il courait que parce que sa virilité venait de s'éteindre dans le vide, il marmotta d'un air stupide quelques paroles inintelligibles.
—Arrière! ordonna Pauline menaçante.
Facial se sauva, le dos rond.
X
«Où vais-je en être réduite, pensait Pauline, s'il me faut dorénavant soutenir des luttes pareilles pour rester maîtresse de moi-même?»
La scène de la nuit se représentait à son imagination, rendue plus épouvantable encore par les conséquences qu'un peu de réflexion lui faisait entrevoir. Jamais elle n'avait renvoyé Facial d'une façon aussi ignominieuse. Il est vrai que celui-ci ne s'était jamais comporté envers elle aussi grossièrement. Mais, quels que fussent ses torts à lui, n'allait-il pas trouver étrange l'excessive horreur qu'elle avait manifestée à son égard? Et lorsque, dans quelques jours, son besoin d'elle l'amènerait de nouveau dans sa chambre et qu'il s'en verrait de nouveau refuser l'entrée, que penserait-il, que soupçonnerait-il?
Car Pauline était bien décidée à ne plus avoir de relations avec lui. Elle ne pouvait pas. Jadis, du temps de l'autre, elle n'avait point complètement rompu avec Facial, et cela autant parce que la cohabitation avec son mari ne lui inspirait pas encore un si profond dégoût et que le souci de sa sécurité la dominait alors exclusivement, que parce que Hartwald, même au moment où elle était le plus amoureuse de lui, était loin d'exercer sur elle l'empire prestigieux d'Odon de Rocrange. Comparer Odon à Hartwald! L'adoration qu'elle éprouvait pour Odon lui commandait d'autres sacrifices. Subir Facial alors qu'elle portait l'image d'Odon dans le cœur! Non, non. C'est comme si on eût demandé à une chrétienne de la belle époque de s'incliner, ne fût-ce que pour la forme, devant les faux dieux.
Il lui faudrait donc trouver un prétexte, en venir à soudoyer un médecin qui constaterait une maladie fictive et déclarerait que son mari ne pouvait, sans l'exposer aux plus graves dangers continuer à entretenir des rapports avec elle! Quelle nauséabonde extrémité! Et impossible de sortir autrement de cette situation. A moins...
Un instant l'idée de fuir, de tout quitter traversa son esprit.
C'était le scandale, la ruine, la mort...
Elle frémit.
Louvoyer au jour le jour, et puis, lorsque Facial, perdant patience, ferait valoir par trop impérieusement ses droits, le médecin, l'atrocité du médecin: il n'y avait que cela. Mais saurait elle soutenir ce rôle hideux? Ne se trahirait-elle pas, quand Facial proposerait un traitement, voudrait la conduire aux bains, consulter peut-être des spécialistes? Cette comédie était-elle longtemps jouable? Trouverait-elle même un médecin qui consentirait à se faire son complice?
Et qui lui affirmait que Facial n'éclaterait pas tout à l'heure? Il était midi. Ils allaient se rencontrer pour le déjeuner. Quelle explication aurait lieu entre eux?
«Aie confiance! pensa-t-elle, s'efforçant de rester sereine et rejetant loin d'elle, comme un mauvais rêve, ses pressentiments et ses inquiétudes. Aie confiance, suis sans alarmes la voie, quelle qu'elle soit, qui t'est tracée: tu as choisi la meilleure part, qui ne te sera point ôtée. Comment te serait-il pénible de souffrir quelque peu pour l'amour de celui que tu aimes? Et tout dût-il te manquer, ne te resterait-il pas celui-là qui t'est plus cher que ce que le monde peut t'offrir, celui-là qui est ta joie, ton réconfort, ta lumière?»
Les événements de la nuit n'avaient pas laissé, en effet, de produire sur Facial une fâcheuse impression. Il les ruminait avec stupeur, cherchant ce que sa femme pouvait avoir contre lui et ce qui la rendait, depuis quelque temps, si déplorablement nerveuse. Il se rappela à ce propos deux ou trois discussions un peu vives qu'il avait eues récemment avec Pauline, y adjoignit la scène violente au sujet de l'affaire Saint-Géry et la maladie qui en avait été la conséquence, et se demanda s'il ne fallait voir dans ces faits que le symptôme d'un état morbide, dont une saison au bord de la mer ou un voyage dans les montagnes auraient raison, ou si, par malheur, ils ne résulteraient pas de dangereuses perturbations morales, à la seule pensée desquelles frémissait sa conscience d'honnête homme.
Il se promit d'observer attentivement Pauline.
La situation n'était peut-être pas si grave. Quoique ses souvenirs de la nuit fussent lucides, Facial ne se dissimulait pas qu'il était assez ivre, lorsqu'il s'était présenté chez sa femme.
«Peut-être, se dit-il, que mon ivresse était plus apparente que je ne me le figure, et que Pauline, effrayée et révoltée à la fois, a cru bien faire de me tenir rigueur. C'est elle qui m'aurait donné une leçon. Il est vrai qu'il m'arrive si rarement de m'enivrer, qu'elle aurait pu se montrer indulgente.»
Perplexe, et un peu honteux, Facial jugea que le meilleur parti à prendre, pour le moment, était de garder le silence. Il ne fit aucune allusion à ce qui s'était passé. Pauline, de son côté, qui ne cherchait qu'à éviter un orage, n'en fit pas davantage. Ils feignirent d'avoir oublié jusqu'à l'existence de quelque chose d'anormal entre eux.
Facial lui demanda seulement en lui jetant un regard singulier:
—Comment vous sentez-vous aujourd'hui?
Et Pauline répondit froidement:
—Je vous remercie, je me sens bien.
Une heure après, elle était chez Odon.
—Oh! comme il est difficile de maintenir son amour dans les régions pures et hors des atteintes salissantes d'en bas!
—Pauvre amie, vous souffrirez encore. Les hommes ne consentiront jamais à laisser les beaux sentiments s'épanouir naturellement au soleil. Ils obscurciraient plutôt le ciel des nuages de leur envie. Médiocrité, sottise, perfidie, voilà ce qui nous entoure et nous menace. Mais, chère enfant, le véritable amour est plus fort que tout cela: ou plutôt, il n'a rien de commun avec l'ordinaire de la vie, étant d'une vie extraordinaire et planant au-delà du monde. Les souffles du marécage infime ne sauraient le ternir. Appliquons-nous donc à rester au-dessus de ces exhalaisons impuissantes. Méritons par la vertu de notre communion l'immunité qui protège les belles âmes.
—Je le désire, répondit Pauline, mais vous vous faites des illusions sur moi, si vous me croyez assez détachée des choses d'ici-bas pour ne prêter aucune attention à leurs mesquines entreprises. Je suis encore trop une femme de chair et d'os pour ne pas craindre, ne fût-ce que pour mon corps, les éclaboussures de la route. Je suis sensible aux moindres contrariétés; mon amour-propre et ma raison s'offensent sans cesse. Les luttes ridicules qu'il faut soutenir pour échapper à la mainmise de l'existence m'irritent et m'accablent. Je voudrais être heureuse et libre dans le monde et non pas seulement hors du monde.
—A qui le dites-vous! reprit Odon. Le stoïcisme est une grande doctrine, mais il faut des caractères autrement trempés que les nôtres pour le pratiquer: d'ailleurs je doute que des stoïciens puissent être amants. Je me flatte si peu d'être invulnérable aux piqûres d'épingle ou aux coups de boutoir de la réalité, que j'évite autant que possible de lui donner prise sur ma véritable personne; je ne lui présente qu'un mannequin sur lequel elle peut sans beaucoup de dommage s'acharner. Ce que je veux dire, c'est que quand on a un amour comme le nôtre dans le cœur, on est assuré du refuge idéal où nul ne s'aviserait de nous poursuivre, dont rien ne saurait nous arracher. L'amour est un port admirable, qui empêche de sombrer même dans les pires tempêtes.
—Oui, mais l'amour nous dote d'une sensibilité nouvelle et nous expose par ce fait à des attaques que n'ont point à redouter ceux qui n'aiment pas. Croyez-vous, pour ne prendre qu'un exemple, que l'asservissement au mariage ne me soit pas autrement pénible aujourd'hui que j'aime qu'hier où je n'aimais pas? Une multitude de choses qui me laissaient indifférente alors me supplicient maintenant. Je ne puis pas vous voir comme je le désire, me donner à vous entièrement, ne penser qu'à vous, n'avoir d'autre souci que celui de vous plaire. Il me faut toujours songer à ce mari que je dois ménager, à ces intérêts terrestres qui veulent être sauvegardés, à mon cœur qui est sans cesse sur le point de se trahir. Ah! la liberté, la liberté d'aimer, j'en ai besoin et je ne l'ai pas.
Odon lui prit les mains, et s'efforçant de la calmer:
—Aimez seulement, Pauline, et pour le reste armez-vous de la patience nécessaire à toute créature qui vit sur cette terre.
—Il en faut beaucoup.
—Sans doute. Personne a-t-il jamais prétendu à la félicité parfaite?
—Non, mais vous avouerez qu'alors qu'il serait facile d'être heureux, les hommes, frappés de je ne sais quelle folie, font tout pour dire au bonheur: Tu n'entreras pas!
—Nous, ma bien-aimée, nous le laisserons tranquillement entrer, et quoique ce soit par la porte secrète, il n'en sera pas moins bien reçu et n'en sera pas moins le bonheur.
Plus d'une fois, Odon dut ainsi la rasséréner. Elle arrivait chez lui, au sortir des artifices et des contraintes du dehors, comme dans une sorte de confessionnal où s'épanchait sa vraie nature et d'où elle repartait soulagée et réconfortée.
Leurs après-midi d'amour étaient de délicieuses oasis dans le désert de l'existence, et tous deux s'abreuvaient aux sources vives, s'y désaltéraient à longs traits. A l'ombre odorante des palmes, ils oubliaient les vents arides et le sable desséchant. Des oiseaux bleus par essaims évoluaient gracieusement sous les arceaux de verdure fraîche. Des chants ailés voltigeaient. Un encens flottait dans l'air. Voluptueusement bercés par l'ondulant murmure des feuilles et les voix célestes qui frémissaient sur chaque vibration de l'éther, ils laissaient voguer indéfiniment leurs âmes au gré des mille paysages de ces jardins de rêve.
—Oh! disait Pauline, la tête appuyée sur l'épaule de son amant, les yeux perdus dans l'extase, s'il ne s'agissait que d'aimer, selon son cœur, selon sa bouche, selon sa croyance, la vie ne serait plus la vallée de larmes, mais l'Éden merveilleux d'avant le péché.
—Qui empêche de le reconquérir, cet Éden perdu par notre faute?
—Le serpent de l'hypocrisie.
Leurs caractères différaient juste assez pour se rendre sensibles leurs deux personnalités et pour se charmer l'un l'autre par leurs dissemblances. Odon était calme, prédisposé à l'optimisme, sachant supporter sans trop s'en irriter le mal nécessaire qu'il constatait autour de lui; en amour, il était intense, tendre, profond, comme ému de divine pitié, recherchant l'intimité, ne demandant qu'à construire de hautes murailles autour de son bonheur. Pauline, bien que sachant extérieurement rester calme, contenait en elle une agitation toujours prête à déborder; son impressionnabilité la rendait perméable à toutes les afflictions aussi bien qu'à toutes les illusions; elle ressentait avec une égale acuité les joies et les douleurs, et, sans cesse harcelée par ses espérances comme par ses craintes, elle souffrait et jouissait d'avance aussi vivement que lorsque les événements se réalisaient. Trop orgueilleuse, trop noble, trop honnête, elle ne consentait pas sans malaise à dérober aux yeux ce qui était sa vraie vie, à farder son visage et à déguiser ses pensées. Elle eût volontiers édifié son amour comme un château sur une colline, pour que jusqu'aux passants indifférents pussent l'admirer et l'envier, et qu'elle pût en être fière, toutes armoiries étalées; elle avait une tendance à braver l'opinion. Chacun d'eux voyait dans le vulgaire l'ennemi: mais Odon avec une philosophie dédaigneuse et un désir de s'écarter, Pauline avec un besoin de combattre et de protester.
Mais l'amour, qui, malgré tout, les remplissait de joie et de victoire, l'amour triomphant chassait vite les ombres mauvaises qui tentaient de se glisser sur leur félicité. Lorsqu'ils se retrouvaient, toujours plus indiciblement fortunés de se connaître, leurs cœurs s'élançaient l'un vers l'autre avec délire, effrayés et enchantés de la puissance de leur transport. Chaque fois, c'étaient des ondées nouvelles de délice; leurs moindres paroles prenaient des reflets multiples de grâce, de beauté, d'adoration; ils se plaisaient parfaitement, se sentaient faits l'un pour l'autre, prédestinés presque, tant il leur semblait qu'ils s'étaient longtemps cherchés dans les ténèbres de la vie, qu'ils s'étaient aimés autrefois. A tout instant, ils tressaillaient d'aise, découvrant en eux des recoins charmants qui leur faisaient l'effet de vieux souvenirs s'éclairant soudain dans l'arrière-plan sombre de leur mémoire.
—Que serions-nous devenus, si nous ne nous étions pas rencontrés? demandait Pauline.
—Nous aurions été privés de la lumière éclatante de la vérité; nous n'en aurions eu qu'une intuition, sans être admis à la contempler face à face.
—Cela me semble impossible: ne pas vous connaître, ne pas vous posséder, n'avoir aucune idée de vous! C'est comme si on me disait: Que seriez-vous, si vous n'étiez pas née? Je ne saurais que répondre, ne pouvant me figurer l'état où l'on est quand on n'existe pas, me heurtant là à un non-sens, à une véritable antinomie de la raison. Eh bien, Odon, j'ai le même sentiment relativement à notre amour: je n'imagine pas, maintenant que je vous aime, comment il se pourrait que cet amour n'existât pas. Que serions-nous devenus, si nous ne nous étions pas rencontrés? En vous posant cette question, cette énigme plutôt, je la jugeais insoluble. Ce que nous serions devenus, ce que moi du moins je serais devenue, je ne parviens pas à le comprendre: et votre réponse ne me satisfait pas. Nous aurions été privés de la lumière, dites-vous: mais comment peut-on être privé de la lumière?
Odon aimait qu'elle s'exaltât ainsi. Exalté lui-même, tout ce qui s'élevait au-delà de la banalité des sentiments ordinaires, quelque louables et quelque excellents qu'ils fussent, lui plaisait comme une chose précieuse. Odon était idéaliste. En ce sens qu'il ne croyait pas qu'il fallût prendre la vie pour ce qu'elle semble être, mais pour un prétexte continuel à se créer un monde d'idées et d'émotions en rapport avec l'éternel désir, monde généreux et sublime auquel il attribuait tout autant de réalité et beaucoup plus de beauté qu'à l'autre. Y a-t-il d'ailleurs autre chose que des phénomènes? Et un phénomène psychique a-t-il moins de consistance qu'un phénomène physique? Bien plus, chacun, même le plus obscur barbare, ne considère-t-il pas la vie à travers son esprit? Et n'est-il pas désirable, en conséquence, étant donné que tout n'est que vision, de rendre cette vision aussi superbe, aussi noble, aussi enchanteresse que possible? C'est ce que se disait Odon; et comme son tempérament l'incitait déjà, sans le secours d'aucun raisonnement, à réaliser autour de lui cette atmosphère merveilleuse, son idéalisme, à la fois naturel et acquis, constituait bien pour lui la seule vie normale.
Il avait trouvé dans Pauline l'âme ardente et lyrique qui convenait à la sienne.
Aussi se remettait-il plus que jamais à espérer et à croire. Les quelques hésitations qui l'avaient un instant troublé au seuil de cet amour avaient vite fait place à une confiance illimitée et à une exquise sensation de s'être jeté à corps perdu dans le ciel. L'abondance de son bonheur confirmait magnifiquement sa foi.
Depuis cinq mois que durait sa liaison avec Pauline, il avait vécu assez retiré. Chez sa sœur, la vicomtesse de Béhutin, où il était obligé de se montrer de temps en temps, on disait:
—Qu'a donc M. de Rocrange? Ce n'est plus le mondain de jadis.
Et on se donnait cette raison:
—Ses voyages l'ont rendu philosophe.
Ailleurs, où il ne se montrait pas, on disait:
—C'est le diable qui s'est fait ermite.
Réderic, qu'Odon voyait encore, et avec lequel il lui arrivait parfois de faire, le matin, une promenade à cheval, était seul à connaître la vérité. Mais il ne reçut, ni ne provoqua de confidence. Du jour où Pauline eut été sa maîtresse, Odon n'entretint plus d'elle son ami. Celui-ci se borna à comprendre. Une fois cependant, se trouvant chez Odon, il surprit sur un meuble un mouchoir oublié. Odon saisit son regard et pâlit légèrement.
—De la discrétion, n'est-ce pas?
—Je te le jure.
Ce furent les seuls mots qui furent prononcés.
Pauline était plus tenue. Il ne lui était guère possible de rien changer à son genre de vie. Elle n'avait pas comme Odon le prétexte d'une longue absence pour rompre ses liens mondains. Et les dénouer peu à peu, quelque imperceptiblement que cela fût fait, n'eût pas manqué d'être remarqué. Elle n'eût jamais cru que le service du monde pût revêtir une si étroite livrée. C'est à peine souvent si elle pouvait distraire quelques minutes pour les consacrer à Odon. Elle courait chez lui, l'entrevoyait, repartait.
Il était rare qu'elle pût venir le soir. Les motifs pour sortir seule étaient trop malaisés à imaginer. Odon se serait, sans doute, facilement arrangé à se trouver où elle allait, au concert, au bal, au théâtre, chez celui-ci ou celui-là; mais d'un commun accord les deux amants préférèrent ne pas se rencontrer dans le monde. Quelle contrainte c'eût été de se regarder, de se parler comme des étrangers sous les yeux d'argus de la malveillance! Les deux ou trois fois que cela arriva, soit chez la vicomtesse, soit aux réceptions de Pauline, où Odon ne put se dispenser, par prudence, de paraître de loin en loin, ils éprouvèrent trop de gêne pour que l'attrait de se voir compensât leur appréhension. Et pourtant tous deux avaient fait leurs preuves! Mais l'amour, leur amour, les rendait naïfs et craintifs comme des enfants.
Ces contrariétés, dès le commencement, peinèrent Pauline. Bientôt elles firent plus que la peiner, elles lui devinrent odieuses. Elle se mit à détester le monde qui l'obligeait à une perpétuelle mascarade et la privait cruellement de tant d'heures, de tant de journées d'amour. Elle avait soif, et la coupe était tenue loin de ses lèvres par une main inexorable, qui rarement se départait de sa rigueur assez pour lui permettre d'en aspirer hâtivement et furtivement quelques gouttes.
Et voilà que son ancienne horreur de l'adultère lui revenait, malgré la dissimilitude des circonstances et le bonheur parfait qu'elle goûtait lorsqu'elle oubliait dans les bras d'Odon.
«Tromper! n'y a-t-il donc que cela? pensait-elle dans ses accès de révolte. Certes, le monde mérite d'être trompé: que dis-je, il l'exige! Mais est-il digne de moi de m'abaisser à jouer ce rôle? Dois-je sacrifier mes pudeurs, mes instincts, mes joies sur cet autel boueux de l'opinion? Cacherais-je ce qui fait mon honneur? Rougirais-je de ce dont je suis fière? Mon amour si noble, si beau, mon amour qui est l'édification de mon âme, mon amour qui constitue ce que j'ai de plus méritoire à présenter à Dieu en balance à mes péchés, mon amour me ferait-il honte comme le vice qu'on cultive secrètement et qu'on met ses soins à dissimuler? Je ne veux pas qu'il en soit ainsi! Je suis malheureuse de devoir me taire. Ne me sentant point coupable, c'est pour moi un affreux malaise d'avoir à me conduire comme si je l'étais.»
Mais c'était surtout sa fausse situation à l'égard de son mari qui lui créait un véritable tourment.
Facial était devenu inquiet; il épiait. Sans avoir encore fait entendre à Pauline qu'il soupçonnait quelque chose, son attitude s'était visiblement modifiée. Il ne se lançait plus dans ses tirades familières, s'observait dans ses paroles, semblait presque se composer une physionomie. On sentait l'homme précis qui se dit: Il doit y avoir anguille sous roche, mais comme je ne la vois pas, attendons sans faire de bruit, afin de la surprendre au moment où elle sortira.
Toute sa conduite vis-à-vis de sa femme en était singularisée. Il s'appliquait à ne pas l'effaroucher par de trop directes questions, et en même temps, ses yeux obstinément fixés sur elle pendant des minutes entières, comme pour déchiffrer son visage, avertissaient clairement Pauline qu'elle eût à jouer fin. Il affectait une parfaite tranquillité d'esprit, et ne réussissait pas à donner le change. Tantôt correct, ou voulant le paraître, d'une politesse exagérée et qui cadrait mal avec son naturel, tantôt, agacé par ses incertitudes, s'essayant à être incisif et à décocher des phrases à double sens, longuement préparées.
Mais cela semblait peu réussir. Il suffisait d'un habile coup de gouvernail de Pauline pour lui faire complètement perdre le nord; et il fût resté à la merci de sa femme, pour peu que celle-ci eût daigné s'y employer. Elle le savait. Et si, malgré ces signes, précurseurs d'un orage qu'il lui était pourtant facile de conjurer, elle restait passive et fatiguée, se bornant, lorsque le danger devenait imminent, à le déjouer par une hâtive manœuvre, c'est qu'elle sentait trop qu'elle n'était plus la même femme qu'autrefois, qu'elle ne pouvait plus vivre de duplicité et d'intrigue, qu'elle avait soif d'honnêteté et que le véritable honneur consistait maintenant à s'estimer soi-même et non pas à être estimée des autres.
Ah! si son mari avait été un philosophe! Ils se seraient peut-être entendus. Elle lui eût dit franchement: Je ne vous aime plus, j'aime Odon de Rocrange. Si vous m'aimez, je vous plains de tout mon cœur; mais il faut être deux pour s'aimer. Si vous ne m'aimez pas, et c'est plutôt le cas, car vous ne m'aimez guère que par devoir et par habitude, quoi de plus naturel et de plus juste que de laisser à mon cœur la liberté de s'épanouir à l'aise et sans scrupules? Vous tenez au monde? Très bien: nous le tromperons d'un commun accord. Nous vivrons extérieurement comme par le passé. Je vous jure de ne compromettre en rien notre «honneur». Mais épargnez-moi la douleur et la honte de vous tromper, vous! Voilà ce qu'elle lui eût dit: et en faveur de cette communion d'idées et de leur respective tranquillité, nul doute qu'elle ne se fût résignée à observer vis-à-vis de la société la discipline toute formaliste dont celle-ci se contente.
Mais Facial n'était rien moins qu'un philosophe. Qu'y avait-il à faire avec cet être dénué des ressources de la sagesse et des consolations de la charité? Au moindre mot attentant à ses principes, il se fût indigné; il eût brutalement sévi, comme un père de famille qui entend corriger d'une main ferme les mauvais penchants d'un de ses enfants. A quoi bon tenter un appel à sa raison? Facial restait «le mari», avec ses petitesses, ses intolérances et la revendication entêtée de ses droits. Il ne pouvait devenir «le camarade». Comme avec tous les maris de sa race, il n'y avait qu'une seule manière d'agir avec Facial, manière sûre, avantageuse, manière ne donnant lieu à aucune contestation: le tromper.
Pauline s'en rendait bien compte: mais comme elle ne pouvait plus tromper personne, son mari moins que tout autre, elle se trouvait sous le coup d'une catastrophe inévitable, qu'elle osait à peine redouter, tant elle était lasse, tant elle souhaitait voir la fin de ce vilain manège et sortir de peine.
Le scène atroce du viol ne s'était pas renouvelée.
Que pensait Facial? Pauline se le demandait quelquefois, mais ne cherchait pas à résoudre ce problème. Elle avait pu craindre d'avoir à soutenir d'ignobles luttes, et voici qu'il la laissait tranquille. Elle se félicitait trop de cette paix inespérée pour déplorer ce qu'elle avait de précaire.
«Advienne que pourra, se disait-elle, je resterai ferme; et lorsque le moment sera venu où les liens qui me retiennent à mon passé seront fatalement dénoués, je les regarderai tomber autour de moi sans m'émouvoir, déterminée à ne considérer cet écroulement que comme la délivrance.»
Une seule fois, deux mois environ après la terrible nuit, Facial, qui avait longtemps attendu des avances de sa femme, ne voyant rien venir, avait cru devoir risquer quelques sévères observations.
—Savez-vous que vous êtes bien jeune, Pauline, pour faire déjà chambre à part?
—Je ne suis pas si jeune que vous le dites: ma santé l'exige.
—Votre santé n'est qu'un prétexte; vous vous portez fort bien, et vous avez encore plus de dix ans devant vous avant d'atteindre l'âge critique des femmes.
—C'est possible; je n'en éprouve pas moins le besoin de dormir seule; ce que je supportais autrefois me répugne maintenant; je vous prie de ne pas revenir sur ce sujet.
—Vous êtes tout à fait décidée à me fermer la porte de votre appartement?
—Tout à fait.
—Je le regrette, car je vais être malgré moi forcé d'admettre l'existence de quelque mystère qui ne peut pas être à votre honneur.
—Admettez, si vous le voulez: je ne vous demande qu'une chose, le respect de ma personne.
—Je ne suis pas un tyran: vous serez respectée, mais surveillée.
Depuis lors, plus rien. Facial «surveillait».
Il se refusa d'abord à croire Pauline capable de lui être infidèle. Cette supposition lui paraissait tellement improbable, qu'il s'en accusa presque, lorsqu'elle vint à lui traverser l'esprit, comme d'un outrage gratuit envers sa femme.
«Allons donc! se dit-il, ces choses-là n'arrivent qu'aux maris affligés de femmes coquettes et légères, et encore, pour l'ordinaire, lorsqu'ils leur en ont eux-mêmes donné l'exemple. J'ai toujours été un mari parfait; Pauline est prudente et sérieuse. C'est impossible. Peut-on cacher des aventures de cette sorte? J'aurais remarqué...»
Il est vrai que Pauline avait souvent fait preuve devant lui d'idées subversives étranges dans la bouche d'une honnête femme. Mais de ce que les théories qu'elle exprimait quelquefois fussent répréhensibles et témoignassent d'une certaine inquiétude de pensée, s'en suivait-il que, dans la pratique, sa vie ne fût pas irréprochable? Qui n'a pas, dans un domaine ou dans un autre, ses utopies? Que Pauline s'amusât à dauber les petites misères de la société, qu'elle se plût à créer en imagination un univers idéal où tous les hommes seraient heureux, ce n'était peut-être pas très sain, mais de là à faire fi de ses devoirs, de là à le tromper, lui, Facial, il y avait un abîme immense.
Quel pouvait bien être alors le motif de l'incroyable conduite de sa femme?
L'hypothèse à laquelle Facial s'arrêta quelque temps fut que Pauline était malade.
«Mais dans ce cas, pourquoi ne me le dit-elle pas? Il n'y a aucune honte à être malade! Toutes les femmes ont de ces moments-là. Je comprends qu'elle n'aille pas le crier sur les toits, mais moi, son mari, je dois pourtant être tenu au courant de ses infirmités, surtout lorsqu'elles sont de nature à suspendre l'intimité de nos rapports!»
Cependant, les investigations auxquelles Facial se livra, jusque dans les meubles de la chambre à coucher et du cabinet de toilette de Pauline, ne donnèrent aucun résultat. Il ne découvrit ni drogues, ni instruments suspects. Le médecin de la maison, qu'il interrogea, se montra très surpris de ses questions, et, croyant le tranquilliser, lui déclara qu'à part une certaine nervosité, trop commune en notre siècle de surmenage, la santé de sa femme ne laissait rien à désirer.
Il fallait trouver autre chose.
«Est-ce que par hasard—ce fut sa seconde hypothèse—Pauline serait dégoûtée de moi? Je ne suis cependant pas vieux. Mon corps ne s'est pas sensiblement modifié ces dernières années, et ce dégoût subit de ma personne ne serait explicable que par une décrépitude marquée ou par l'apparition de quelque incommodité répugnante. Or, rien, absolument rien ne le justifie. Quelques rhumatismes, un commencement d'asthme: mais il n'y a rien là de dégoûtant. Je suis dans la plus belle saison de l'homme, l'été, le plein été... et pas même l'été de la Saint-Martin! Comment Pauline pourrait-elle être dégoûtée de moi?»
En y réfléchissant, néanmoins, Facial n'avait garde de se dissimuler que sa présence, loin d'être agréable à sa femme, semblait la contrarier et l'agacer. Chaque fois qu'il lui adressait la parole, elle répondait sans empressement, comme ennuyée d'avoir à s'occuper de lui. S'il s'approchait, au moment de prendre congé, pour l'embrasser, elle avait un instinctif recul, et quand ses lèvres effleuraient sa joue, un frisson de répulsion péniblement réprimé.
«Étrange! songeait Facial. Après tout, ces femmes sont si capricieuses! Il est possible aussi qu'une transformation physiologique s'opère en elle, et qu'elle désire prendre le voile, se retirer de la chair. Cela s'est vu. Il est vrai qu'elle n'a jamais témoigné de violents appétits charnels. Moi non plus, du reste. Nous avons vécu très bourgeoisement. Et généralement ces décisions excessives ne se rencontrent que chez les grandes pécheresses.»
Si pourtant elle le trompait!
Quelque ardeur qu'il mît à s'en défendre, cette idée, au milieu des diverses hypothèses qu'il examinait, trottait toujours dans son esprit. Elle était ridicule, mais il la ruminait. Avec une autre femme que Pauline, avec un autre homme que lui, étant données les circonstances, n'aurait-ce pas été la chose du monde la plus probable?
A force d'y penser, Facial en vint à se demander ce qu'il ferait, si, par impossible, Pauline le trompait.
Une indignation le prit. Ah! il ferait voir qu'il n'était pas un de ces maris dont on se joue! La justice, la justice avec tout son poids s'abattrait sur la tête des coupables. Pas de sang: la justice seule, le glaive de la justice et le divorce irrémissible. Il n'exciterait ni le rire, ni la pitié. Un moment, il réfléchit qu'il serait peut-être d'un bon effet de s'armer du droit vengeur des maris outragés. En ce cas, qui tuerait-il? Sa femme? L'amant? La femme et l'amant? Et où les tuerait-il? Au lit? Dans la rue? Mais avant de s'être décidé, il vit bien qu'il n'était pas l'homme qu'il fallait pour ces sanglantes exécutions. Son caractère, ses principes, son passé s'opposaient à une solution semblable. N'avait-il pas dernièrement fait partie d'un jury qui avait acquitté un meurtrier «médecin de son honneur»? Et ne s'était-il pas élevé avec beaucoup de force contre ce sentimentalisme exagéré qui, sous prétexte de passion, en arrive à mettre au-dessus des lois de véritables criminels? N'avait-il pas approuvé hautement, devant témoins, les articles bien sentis de la presse clouant au pilori de l'opinion la coupable faiblesse des jurés parisiens? Certes, et il ne se donnerait pas un démenti. Son respect des lois était sincère. Il ne consentirait pas même à un duel: le duel, ce «legs des siècles de barbarie»! Il resterait légal et digne. Le divorce!
Chose curieuse: à prononcer ce mot fatal, il n'éprouvait pas une bien grande douleur. Il lui semblait être là plutôt juge que partie: et si vraiment sa femme commettait envers lui le crime d'adultère, c'est l'anathème et non le sanglot qui monterait à ses lèvres. Il est vrai que cela ne se passait encore que dans son imagination. Néanmoins, il eut plaisir à constater qu'il serait ferme.
Peu à peu, ses observations se précisèrent.
Il crut remarquer que sa femme usait beaucoup moins de la voiture. Elle préférait marcher, disait-elle. Exercice salutaire: mais pourquoi s'en avisait-elle si tard, et pourquoi ne se faisait-elle jamais accompagner de sa femme de chambre? Lorsqu'elle prenait la voiture, il lui arrivait constamment de la renvoyer au bout d'une course ou deux et de rentrer en fiacre plusieurs heures après. Ou bien elle faisait attendre le cocher un temps infini aux magasins ou chez sa couturière. Tout cela était louche, et Michel lui-même, l'impassibilité en personne, en était étonné.
D'autres remarques portèrent sur de petits billets bleus qu'elle recevait fréquemment, et dont Facial ne put jamais retrouver un seul, ni sur la table à écrire de sa femme, ni dans ses tiroirs, ni dans le panier à papier.
Mille détails, auxquels il n'avait d'abord pas pris garde, commencèrent à lui devenir suspects. Il lui était d'ailleurs facile de se livrer à ses découvertes: Pauline en était à ne plus même prendre les précautions élémentaires.
Bientôt, il ne fut plus permis à Facial de douter. Sa vie conjugale s'était trop profondément transformée. Pauline ne se donnait seulement plus la peine d'inventer des explications plausibles à ses étrangetés. Continuellement s'échangeaient entre eux des dialogues de ce genre-ci:
—Vous sortez? s'écriait Facial.
—Comme vous le voyez. Ne savez-vous pas que c'est mon habitude après le déjeuner?
—Où allez-vous! Vous ne me direz pas que c'est chez votre couturière: elle est venue ce matin.
—J'ai d'autres personnes à voir que ma couturière.
—Qui? Vous avez rendu toutes vos visites cette semaine.
—Vous voulez savoir qui? Je ne le sais pas moi-même. Les idées me viendront en route. Je vais me promener.
—Où?
—Si vous y tenez, faites-moi suivre.
—Je n'ai pas à vous espionner, mais je désire savoir ce que vous faites.
—Il n'y a pas d'autre moyen de le savoir que de m'espionner.
—Et si je le faisais?
—Vous sauriez où je vais, voilà tout.
Mais la preuve, la preuve probante de l'infidélité de Pauline manquait encore.
Un jour, rentrant juste à l'heure du dîner, Facial ne trouva pas sa femme à la maison. Sept heures, sept heures et demie, huit heures, elle ne revenait pas. Personne ne put lui dire où elle était. Anxieux, Facial redoutait déjà quelque événement. Elle arriva enfin. Mais dans quel état! Les traits bouleversés, la poitrine sanglotante, la voix abîmée!
—Qu'y a-t-il? fit Facial interdit.
—Une crise, une crise affreuse...
—Quoi?
—Le cœur... Le médecin a dit que c'était le cœur...
—Qui est malade?
Pauline le regarda d'un air effaré.
—Qui est malade? répéta Facial.
Alors, affolée, après avoir cherché comme dans le vague, elle balbutia:
—Ma tante, ma pauvre tante!
Et précipitamment elle ajouta:
—Je ne m'arrête pas. Je repars. Il faut que je sois là. Ne m'attendez pas: je veillerai, je passerai la nuit probablement.
—Mais vous n'irez pas ainsi; mangez quelque chose, vous êtes toute tremblante.
—Je ne puis pas, je n'ai pas faim.
—Je vais vous accompagner.
—Non, non, c'est inutile... Ne venez pas, je vous en supplie...
Et elle repartit aussitôt, sans vouloir entendre un mot de plus, pour aller soigner Odon de Rocrange, en proie à une attaque d'asystolie, causée par une maladie de cœur dont il souffrait depuis quelques années.
Elle ne revint que le lendemain.
—Eh bien, comment va-t-elle? demanda Facial.
—Dieu soit loué, la crise est finie!
Facial s'étonna bien un peu de l'amour excessif de sa femme pour cette tante dont elle devait hériter; mais il ne fit aucune observation, et s'en fût tenu là, si, quelques jours après, rencontrant par hasard le médecin ordinaire de la vieille dame, il n'eût eu la malencontreuse inspiration de lui dire:
—Vous avez failli perdre notre bonne tante?
—Mais non, mais non, elle se porte au contraire assez bien cette année.
—Et sa maladie de cœur?
—Elle n'a point de maladie de cœur!
—Mais cette crise de l'autre jour? Ma femme m'a raconté que cela avait été terrible!
—Une crise? Une crise de quoi? Il n'y a point eu de crise. Je vous dis que votre tante se porte admirablement pour son âge.
Facial devint blême. Son poing se crispa. Devant cette dernière preuve, le cerveau chancelant, il sentit sa vie imperturbable s'effondrer.
«Ça y est, ça y est!» bégayait-il.
Son amour-propre blessé rugissait en lui.
«Mais qui est-ce? qui? qui? l'infâme personnage qui la soustrait à ses devoirs, le corrupteur, le corsaire, le trafiquant du crime et de la débauche qui a dégradé cette femme et perdu cette âme?»
En vain, il se creusait la tête. Aucun nom, aucune figure d'homme ne se signalait à sa perspicacité avec assez de vraisemblance pour qu'il pût s'écrier: Le voilà, je le tiens, le misérable! Réderic? Impossible. Sénéchal? Grotesque. Saint-Géry? Il la connaissait à peine... Facial récapitula tous ses amis, toutes ses connaissances, tous les hommes que Pauline pouvait voir chez elle ou dans le monde. Et plus il cherchait, plus il pataugeait.
Soudain il pensa:
«Il y a une personne qui doit tout savoir: c'est Julienne Chandivier.»
Muni de cette idée, il fut plus tranquille. Il interrogerait Julienne: elle le renseignerait. Julienne, l'amie intime de sa femme, était certainement au courant; et même si Pauline ne l'avait pas mise dans le secret, son flair de femme devait lui avoir fait découvrir ce que lui, le mari aveugle n'avait pas vu.
Mais Julienne se laisserait-elle interroger? Vendrait-elle son amie? Facial résolut de procéder avec politique. Il s'en ouvrirait à Chandivier, et, en lui recommandant le plus grand mystère, le prierait de vouloir bien se charger du soin délicat de faire parler Julienne.
«De la sorte, pensa-t-il, je n'aurai pas besoin de me livrer plus longtemps à des recherches fatigantes et humiliantes. Je serai informé avec rapidité et certitude, et je pourrai, sans tarder, prendre les mesures qui me seront dictées par la situation. Julienne ne se méfiera pas de son mari: elle fera des révélations.»
Il donna rendez-vous à Chandivier pour le soir même. Affaire importante, lui écrivit-il, et dans laquelle il espérait pouvoir compter sur son amitié.
—Tu as besoin d'argent? fut la première parole de Chandivier. Mais, pauvre ami, je n'en ai point! Rébecca me prend tout.
—Non, non, tu n'y es pas. Il n'est pas question d'argent. J'en ai de l'argent! Il s'agit d'une chose grave.
—Grave! Quoi donc? s'écria Chandivier, un peu effrayé du ton de circonstance que prenait Facial.
—Chandivier, j'ai la conviction que ma femme me trompe.
—Ah! ce n'est que ça? fit Chandivier.
—Tu sais quelle a été ma vie jusqu'ici. J'ai cru mieux faire de rester confit dans la sécurité du mariage que de m'embarquer au travers des péripéties des amours illégitimes. Je ne pensais pas que le mariage a ses tempêtes, et que quand il se mêle d'être orageux, c'est pour de bon. Ou plutôt je m'imaginais que ma mer à moi serait éternellement la mer Tranquille. Voilà comme on se trompe.
Il lui conta le détail des faits et lui expliqua le genre de service qu'il attendait de lui.
—Ne soupçonnes-tu vraiment personne? demanda Chandivier.
—Personne. Je ne vois personne. Et pourtant il y a quelqu'un! Aurais-tu, par hasard, quelque indice, toi?
—Oh! non. Je m'occupe si peu des femmes des autres!
—Alors, c'est entendu, tu tâteras ta femme?
—Je la tâterai.
—Insidieusement, comme si cela venait de toi. Il ne faut pas me mêler à la chose: tu gâterais tout.
—Je gâterais tout. Repose-toi sur moi.
—A l'occasion, je pourrais te rendre le même service.
—Merci bien. C'est très aimable de ta part: mais, vraiment, je n'éprouve nul besoin... Ah! ça, dis donc, que vas-tu faire après?
—Après quoi?
—Après que je t'aurai... ouvert les yeux?
—Le divorce.
—Le divorce pour une peccadille pareille?
—Peccadille? L'adultère n'est pas une peccadille. Sache que je ne transige jamais, moi; je ne transige pas.
Ils se regardèrent un instant comme deux habitants de planètes différentes.
Puis, Chandivier s'écria jovialement:
—Mais j'y songe, une fois que tu n'auras plus ta femme, tu seras libre!
—Libre... Évidemment je serai libre.
—Nous pourrons faire la noce ensemble.
Et il se mit à chantonner en clignant de l'œil: