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Pauline, ou la liberté de l'amour

Chapter 13: XI
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About This Book

A married couple, Pauline and Facial, navigate tensions between passion and prudence as their conversations and domestic scenes reveal contrasting attitudes toward love, aging, fidelity and motherhood. Pauline challenges her husband's cautious, conventional view while he defends stability and duty; their exchanges illuminate differing notions of marital happiness and personal freedom. Episodes involving their child and encounters at the theatre and among acquaintances expand the social context, showing how public roles and private desires conflict. The work uses dialogue and scene to examine emotional restraint, the social expectations placed on women, and the possibility of personal liberty within marriage.

Il fouille, il fouille,
L'museau d'Dodore,
Il fouille, il fouille,
Il fouille encore,
Troulaïtou,
Il fouill' partout!

Ce fut là-dessus qu'il se séparèrent.

Suivant la promesse faite à Facial, Chandivier, dès le lendemain, s'appliqua à circonvenir Julienne. Il crut bon de débuter par quelques brocards à l'adresse de son ami:

—Il y a des hommes qui se croient heureux en ménage, et qui...

—A qui en avez-vous, aujourd'hui, mon ami? demanda Julienne, qui n'était pas habituée de la part de son mari à une telle débauche d'allusions.

—Oh! pas à vous.

—Je l'espère bien.

—Mais il y a quelqu'un de par le monde à qui sa femme m'a tout l'air de jouer quelques vilains tours.

—Qui donc?

—Eh! notre ami Facial... Vous n'avez rien remarqué?

Julienne éclata de rire.

—Tiens! tiens! Contez-moi ça?

—Je suis sûr que vous en savez encore plus long que moi.

—Quelle idée! Je ne sais rien.

—Mais c'est notoire! Mme Facial... Voyons, voyons, vous n'ignorez pas...

—Bon! Vous allez soupçonner Pauline?

Elle le scruta finement, se demandant s'il savait quelque chose ou s'il ne savait rien, prête à le seconder de toute sa malignité, s'il était en mesure de lui livrer quelque détail inédit, ou à se moquer de lui, s'il cherchait simplement à la faire parler.

—La croyez-vous insoupçonnable? demanda Chandivier.

—Insoupçonnable, je ne dis pas! Quelle femme l'est? Mais enfin, quelles raisons auriez-vous de la soupçonner?

—Eh! J'en ai peut-être.

—Je suis curieuse de les connaître.

Chandivier n'était pas de force à mener sans de sérieux accrocs son enquête. Ne sachant par quel bout la prendre, sa suprême ressource fut de brusquer.

—Là, sérieusement, Mme Facial a-t-elle un amant?

Julienne dissimula un sourire et dit:

—Non.

—Eh bien, son mari est persuadé qu'elle en a un.

—Que les hommes sont bêtes!

Chandivier prit une partie de cela pour lui et jura qu'il aurait sa revanche: d'autant plus que la perspective d'avoir Facial pour compagnon de fête n'était pas pour lui déplaire: son «de l'argent, j'en ai!» lui était resté dans la mémoire.

Quant à Julienne, ainsi que Facial l'avait bien pensé, elle était instruite.

Dès les premiers jours, son sens expert de femme éveillée lui avait fait deviner qu'Odon de Rocrange et Pauline ne se voyaient pas de l'œil insouciant de deux mondains assemblés par le hasard en un même lieu. Elle avait compris, à d'imperceptibles symptômes, malgré et peut-être à cause de leur soin à ne rien laisser transparaître, qu'une mutuelle passion venait de s'emparer d'eux et était en train, s'ils ne résistaient pas, de les pousser l'un à l'autre. Les deux ou trois fois qu'elle les avait vus en présence lui avaient suffi. Mais qu'en était-il résulté? C'est ce que longtemps elle ignora. Elle ne laissait pas d'en être horriblement vexée. Pauline, qu'elle avait toujours connue inébranlable, avait-elle franchi elle aussi le Rubicon? Ce point de chronique sollicitait vivement sa curiosité. A plusieurs reprises, elle tenta d'attirer son amie sur le terrain des confidences. Cela ne lui réussit pas, et elle en éprouva un véritable dépit. En définitive, n'avait-elle pas un certain droit à entrer dans les secrets de Pauline, elle qui lui avait si souvent confié les siens? Elle trouva que Pauline se montrait à son égard froide, inconvenante, presque blessante. Elle eût voulu, sans doute, que celle-ci lui ouvrît son cœur et l'étalât devant elle comme une amusante variété! Très froissée de ce qu'elle appelait un manque de confiance, et de ce qu'elle comprenait être au fond une leçon de dignité, elle n'eut pas de repos qu'elle ne se fût assurée qu'Odon était bien l'amant de Pauline, afin de pouvoir se donner le plaisir, par de perfides coups d'épingle, de faire sentir à son amie combien elle avait eu tort de ne pas s'abandonner à sa discrétion et à ses conseils.

Un soir que Réderic était chez elle, convenablement préparé par de savants mélanges de spiritueux et d'agaceries charnelles, elle lui dit tout à coup, comme si l'idée venait de lui en passer par la tête:

—Quel est ton ami le plus intime, Paul?

—Je n'en ai point.

—Et après?

—Après? Mettons, si tu veux, Rocrange.

—Tous tes amis ont des maîtresses?

—Probablement.

—Et quelle est la maîtresse de M. de Rocrange?

—Je ne sais pas.

—Tu sais.

—Je te jure que je ne sais pas.

Julienne le regarda dans le blanc des yeux. Elle était assise sur lui, son bras nu frôlant sa moustache, et, comme pour une adorable espièglerie, elle lui glissa câlinement dans l'oreille:

—Moi, je le sais.

—Tu sais qui est la maîtresse de Rocrange? fit Réderic en fronçant le sourcil.

—Oui.

—Eh bien, qui?

—Pauline.

Réderic se leva avec violence, très ennuyé, et, sans penser à ce qu'il faisait, s'écria:

—Ce n'est pas vrai!

—Tu vois bien que c'est vrai! susurra Julienne.

Il se tut. Il cherchait par quel moyen il pouvait encore parer à sa maladresse. Il ne trouvait pas. Il redoutait tout de Julienne, allant jusqu'à la croire méchante, alors qu'elle n'était qu'immorale.

Elle reprit:

—J'en suis très sûre, mais pour en être plus sûre encore, je veux que tu me dises toi-même que Pauline est sa maîtresse.

—Alors, tu n'en es pas sûre?

—Si, mais je veux que tu l'avoues.

Réderic garda le silence.

—Tu ne veux pas parler? dit Julienne. Écoute. Si tu ne prononces pas cette phrase: «Pauline est la maîtresse de M. de Rocrange», dès demain j'écris une lettre anonyme à M. Facial. Me crois-tu capable d'écrire une lettre anonyme?

—Oui.

—Eh bien, je ne te demande que ces seuls mots: «Pauline est la maîtresse de M. de Rocrange», et je te promets, tu entends, je te promets que je garderai ce secret aussi fidèlement que toi.

Réderic réfléchit un instant. Puis, craignant les conséquences que pouvait avoir son entêtement, bien inutile d'ailleurs, puisque Julienne semblait tout savoir, il se décida et dit:

—C'est vrai, Mme Facial est sa maîtresse.

Une joie maligne éclaira le visage de Julienne.

—Et maintenant, des détails! fit-elle.

—Ah! misérable femme! s'écria Réderic, s'apercevant qu'il avait été joué.

Il la repoussa d'un geste, s'habilla avec colère et partit.

Cependant, Julienne tint parole. Elle fut discrète. Elle n'avait point l'intention de faire du tort à Pauline. Elle se contenta de savourer la satisfaction de quelques traits mordants qu'elle lui décocha en tête à tête, et qui eussent eu le privilège d'inquiéter sérieusement Pauline, si, parvenue à cette période de fatalisme où elle attendait avec indifférence une solution, n'importe quelle, à la fausseté de son état, celle-ci n'eût pas été insensible au risque que courait son secret en de pareilles mains. Pauline ne daigna pas même prier Julienne de se taire. Que lui importait qu'on sût son amour pour Odon? Elle avait hâte d'échapper à l'atmosphère lourde qui l'accablait. Et si l'orage purificateur tardait trop à éclater, n'était-elle pas presque décidée à le provoquer elle-même?

Julienne fut quelque peu stupéfaite de cette superbe tranquillité.

«Il ne faut pas qu'elle se croie plus forte qu'elle n'est, maugréa-t-elle déçue. Elle pense pouvoir se passer de moi, c'est bien: mais elle compte vraiment trop sur ma bonté. Si elle s'était confiée à moi, je lui aurais été entièrement dévouée, et mes services ne lui eussent pas été inutiles. Elle veut agir seule, à son aise! Je ne ferai rien pour lui nuire, quoique cela me soit facile: mais si son assurance lui porte malheur, ce n'est pas moi qui la plaindrai.»

Très marri d'avoir à revenir bredouille auprès de Facial, persuadé, du reste, que si Facial soupçonnait sa femme, c'était qu'il y avait quelque chose, et encore plus persuadé que, s'il y avait quelque chose, Julienne le savait, Chandivier se décida, pour sauvegarder son amour-propre, à faire une nouvelle tentative. Mais, cette fois, il ne voulut pas s'engager en personne. Il s'avisa que quelqu'un qui fût plus dans l'intimité de Julienne que lui aurait plus de succès. Il songea que Sénéchal pourrait être ce quelqu'un et que celui-ci serait enchanté de se charger d'une mission si propre à le flatter et à l'intéresser. Il le dépêcha donc à Julienne, après avoir sommairement excité sa curiosité, et attendit l'effet de ce machiavélisme.

Lorsque Julienne vit que Sénéchal s'en mêlait, elle pensa tout de suite:

«Pauline est perdue: ça lui vient bien!»

Elle crut d'abord que le sénateur en savait long; et ce fut presque avec désappointement qu'elle s'aperçut qu'il était encore moins avancé qu'elle et n'avait pas même une idée du nom de l'amant. Elle hésita. Renverrait-elle Sénéchal comme elle avait renvoyé son mari? Ou plutôt ne profiterait-elle pas de lui pour le lancer comme un excellent chien de chasse sur la bonne piste, et obtenir ainsi les détails de cette histoire qui l'intriguait tellement? Elle ne résista pas à l'envie qui la démangeait. En somme, que devait-elle à Pauline? Rien, puisque celle-ci non seulement ne lui avait rien demandé, mais ne lui avait rien confié. N'était-ce pas déjà charitable d'user de ce qu'elle savait avec tant de discernement et de réserve? Et puis, une fois bien documentée, son bon cœur la pousserait peut-être à être utile à Pauline malgré elle!

—Va donc voir, dit-elle à Sénéchal, ce qui se passe l'après-midi au numéro 31 de la rue d'Argenteuil. Informe-toi, prends des renseignements, recueille des observations, le tout avec la légèreté et le savoir-faire qui te distinguent, et n'oublie pas de me tenir soigneusement au courant de tes moindres découvertes.

Elle ne lui en dit pas davantage. Cela suffisait. Avec son flair, au bout de huit jours de campagne, le sénateur aurait rapporté une ample provende.

Sénéchal promit ce qu'on voulut: vigilance, célérité, discrétion. Il aurait fait des bassesses pour assister à la naissance d'un «potin parisien». En être le père, l'engendrer, le constituer de toutes pièces était une rare aubaine. Son imagination partait. Il se voyait déjà colportant la nouvelle de salon en salon, de rédaction en rédaction, de couloirs en couloirs; il se figurait les étonnements, les exclamations; il jouissait d'avance du bruit de son œuvre roulant dans Paris. C'était sa suprême volupté.

—Je les tiens! fit-il jubilant, lorsque Chandivier vint s'informer du résultat de son ambassade.

—Quel est l'heureux coquin?

—Oh! vous allez trop vite. Attendez. Cela n'aurait aucune saveur, s'il n'y avait pas une part d'imprévu.

—Qui tenez-vous donc?

—Les oiseaux: ou plutôt, je tiens le nid.

En possession de l'adresse, Chandivier se jugea en mesure d'édifier Facial. Il courut chez celui-ci, et le trouva en train de fouiller, pour la vingtième fois peut-être, le meuble secrétaire de sa femme.

—Regarde ce que je viens de découvrir, fit Facial en brandissant une feuille de papier brouillard arrachée à un buvard et maculée d'encre. Regarde, la date y est, c'est tout frais, c'est d'hier.

Il mit la feuille devant les yeux de Chandivier en la tenant à contre-jour. On pouvait lire, après la date très distincte:

«Cher... (ici un mot illisible.) Demain... une après-midi toute à nous... (d'autres mots illisibles au milieu desquels on épelait:)... amour... souffrir... voie naturelle du cœur... dégoût... en finir...»

—C'est de ta femme? demanda Chandivier.

—Oui. Si je savais à qui ce billet a été écrit! Mais où aller? où la prendre maintenant?

—Je vais te le dire.

—Tu as un renseignement? Ta femme a parlé?

—J'ai l'adresse. C'est 31, rue d'Argenteuil. Tu ne diras pas que je ne me suis pas occupé de toi!

—31, rue d'Argenteuil? répéta Facial d'un air hébété. Mais le nom... le nom du misérable?

—Le nom, je l'ignore: tu pourras aisément l'apprendre au moyen de l'adresse, 31, rue d'Argenteuil...

Chandivier se frappa tout à coup le front.

—Sacrebleu! fit-il, je connais cette adresse! Qui diable déjà demeure là?

Facial apporta un Tout-Paris. Ils cherchèrent. A l'adresse indiquée, le nom de Rocrange tomba sous leurs yeux.

—Parbleu! c'est Rocrange! s'écria Chandivier. Je me disais aussi... Ce n'est pas étonnant que j'aie son adresse dans la tête: je lui ai deux fois envoyé de la part de Julienne des invitations, auxquelles d'ailleurs il ne s'est pas rendu.

—Imbécile que je suis! soufflait Facial. Rocrange! Comment n'ai-je pas deviné...

Il essuya son crâne moite de sueur.

—Quatre heures, dit-il en tirant sa montre. J'y vais.

—De la prudence, au moins! lui recommanda Chandivier. Ne t'emballe pas; sois calme.

—Je suis très calme, répondit le mari de Pauline.

13, rue d'Argenteuil, Facial se présenta avec beaucoup de dignité au concierge.

—M. de Rocrange?

—C'est ici.

—Est-il chez lui?

—Non, monsieur.

—Inutile de me tromper. Il est chez lui, avec une dame. Je suis le mari. Combien vous donne-t-il pour vous taire?

—Cinq cents francs.

—En voici mille. Au besoin, pourriez-vous témoigner de ce que vous savez en justice?

—Dame, Monsieur... Devant la noblesse de monsieur, j'irais jusqu'à témoigner en justice.

—C'est bien.

—Au premier, la porte à gauche. Sonnez trois coups brefs, le valet de chambre vous ouvrira.

Facial s'engagea dans l'escalier, dont il gravit les marches, l'une après l'autre, posément.

XI

Pauline était arrivée vers une heure. Depuis longtemps, elle n'avait pas eu une après-midi à elle, une après-midi entière à consacrer à son amour. Énervée par la fausse vie qu'elle menait, son cœur aurait eu besoin de nombreuses journées d'indépendance pour se retremper et reprendre courage. Au lieu de cela, c'étaient chaque fois de nouvelles combinaisons à faire pour gagner un instant de bonheur, toujours troublé par l'idée du départ précipité, toujours empoisonné du sentiment odieux qu'il n'était obtenu que par supercherie. Sa tristesse était profonde. Odon, auquel cette souffrance n'échappait pas, essayait en vain de réconforter son amie. Lui-même devait s'avouer qu'une situation pareille ressemblait plus à un rapide campement devant un mirage fuyant, qu'à l'installation bienheureuse dans la terre promise. Et cependant, il s'effrayait, lorsqu'il voyait sa maîtresse supporter avec tant d'impatience le joug de la société; il s'effrayait pour elle, et se demandait si elle savait bien à quoi elle s'exposait en voulant le secouer. Ne présumait-elle pas trop de ses forces? Ne se repentirait-elle pas de sa témérité, aussitôt qu'elle se sentirait abandonnée, injuriée, souillée? Comprenait-elle que le défi aux mœurs, c'était la mort civile? Il la supplia de prendre patience, de retarder le plus possible un éclat que, les circonstances changeant, elle pourrait peut-être parvenir à éviter. Mais elle manifestait une telle horreur de sa vie actuelle, qu'Odon commençait déjà à faiblir et à entrer dans ses vues.

Ce jour-là, il la trouva particulièrement abattue et impressionnable. Il crut même qu'elle souffrait physiquement.

—Je suis inquiet de votre santé, dit-il.

—O Odon? fit-elle en se jetant à son cou, je n'en puis plus, je suis lasse, je succombe à cette tâche qui froisse ma conscience et ronge mon âme. Ne prends plus la peine inutile de m'encourager à la résignation. Je ne veux plus me résigner. La résignation est indigne. Elle est pour moi un supplice moral de toutes les heures; et ce supplice, je ne veux plus qu'il me gâte une existence rendue exquise et désirable par toi. Tu es un homme: tu ne peux savoir ce que sont ces duplicités continues qui constituent l'existence d'une femme qui a le malheur d'aimer. Il y a des femmes qui s'en accommodent; il y en a même pour qui elles sont une jouissance raffinée et qui les considèrent peut-être comme l'agrément suprême de l'amour. Moi, je les hais. Le visage me fait mal, chaque fois qu'il me faut le contracter et lui faire exprimer ce que je ne pense pas. Je sens le fard sur mes joues comme un masque de chaux vive. Les paroles mensongères qui sortent de ma bouche me brûlent les lèvres en passant. Mes actions factices m'épouvantent comme des fantômes de désolation et de crime. J'abhorre l'adultère, parce que j'adore l'amour. Transformons notre adultère en amour, Odon: il le faut: je mourrais d'avoir encore à poursuivre longtemps une si basse comédie. Je t'aime, et au gré du monde je dois faire semblant d'en aimer un autre! Je t'aime, et je suis tenue d'affecter la plus profonde indifférence pour toi, toi ma vie! Je t'aime, et alors que ce seul sentiment remplit mon âme, on veut que je rie, que je cause, que je fasse de l'esprit ou de l'ingénuité sur mille sujets qui ne m'intéressent pas et en compagnie de personnes qui m'intéressent encore moins! Non, non, cela ne peut durer. Mes émotions sont trop pures et trop violentes pour se prêter, ainsi que des mimes, aux déguisements et aux jongleries. Assez! assez! j'en ai assez! Je te veux comme une honnête femme veut l'homme qu'elle aime: honnêtement et loyalement, à la face du monde et sous l'œil de Dieu.

—Ma chérie, dit Odon, vous êtes bien troublée par les misères de notre condition terrestre!

—Dites de notre condition sociale, et vous aurez raison.

Odon sourit.

—Chère ange, moi aussi, je rejetterais volontiers ces chaînes d'esclavage qui gênent si cruellement l'essor de nos plus ardents désirs. Je les ai même rejetées déjà en partie: car depuis que vous êtes à moi, je ne m'occupe plus guère du monde, de ce qu'il dit et de ce qu'il fait; je ne l'entends que de loin, comme le vague bruit d'une houle qui ne m'atteint pas; je suis prêt à l'abandonner à ses vanités et à ses clapotements; et tout en déplorant que je ne puisse vous aimer qu'en dépit de lui, je mets mon amour tellement au-dessus de ses stériles joies, que pour un seul de vos baisers je sacrifierais gaiement les satisfactions qu'il peut encore m'offrir. Mais, Pauline, comme vous venez de le dire, je suis un homme: même après avoir contrevenu au monde, l'avoir méprisé, maltraité, scandalisé, je puis y rentrer quand je veux. Ce ne serait point un véritable sacrifice, un sacrifice fatal comme celui que vous feriez. Je n'ai donc point à m'occuper de ma situation; elle n'est pas la vôtre, ou plutôt, malheureusement, la vôtre n'est pas la mienne. Vous seule êtes en jeu, et vous comprenez que je ne puis, sans frémir pour vous, songer au bouleversement profond que subirait votre existence. Je parle ici comme un ami, qui serait amené à étudier votre cause et à prendre avec vous le parti le plus favorable: car pour moi, pour mon égoïsme d'amant, je ne saurais qu'appeler de mes vœux une solution qui vous perdrait pour le monde et vous donnerait toute à moi.

—J'ai déjà suffisamment pesé les termes de ce dilemme: l'amour honnête, complet, heureux et le déshonneur, d'un côté; de l'autre, l'honneur avec l'amour malhonnête, incomplet, malheureux. Et j'hésiterais! Est-ce que je tiens à cet honneur artificiel et faux que l'on a coutume de considérer, je ne sais pourquoi, comme le suprême bien d'une femme? Quels avantages me procure-t-il? Etre reçue chez des personnes comme Mme Chandivier, Mme d'Orgely, Mme Sermais, dont je me soucie en somme assez peu et qui n'ont pour moi aucune amitié de cœur; les recevoir à mon tour; être saluée plus ou moins bas dans la rue par des messieurs que je connais plus ou moins mal; habiter avec mon mari que je n'aime pas et qui prend prétexte de ma fidélité pour s'arroger le droit de pénétrer quand il veut dans ma chambre! Voilà ce que me rapporte «l'honneur»! Ah! si j'y croyais à «l'honneur», si ma conscience me l'imposait, il serait beau et fier de renoncer à l'amour en faveur de ce que je regarderais comme le devoir! Mais je n'y crois pas: ou plutôt, je sens profondément que «l'honneur» est une chose injuste et misérable. Il n'y a aucune lutte en moi: ou s'il y en a une, ce n'est point entre le devoir et la passion, mais entre ce qui m'apparaît comme le seul idéal vraiment moral, vraiment droit, et je ne sais quelles vieilles habitudes de superstition et de lâcheté qui tourmentent encore quelquefois ma faible nature.

Odon comprenait à merveille ces paroles et la situation où se débattait sa maîtresse. Son estime pour elle grandissait jusqu'à l'admiration. Jamais il n'eût cru possible qu'une femme ayant tout pour être heureuse, heureuse comme le monde l'entend et comme d'habitude les femmes le convoitent, étant riche, jeune, belle, spirituelle, entourée, flattée, possédant un mari avouable et représentant bien, facile à vivre et facile à tromper, et un amant sur l'amour et sur la discrétion duquel elle pouvait compter, qu'une femme si parfaitement fortunée s'employât elle-même à l'écroulement de sa fortune, poussée par un besoin supérieur d'austère renoncement et de sublime vertu. Mais il ne pouvait accepter cette abnégation avant d'avoir épuisé les ressources de sa raison et de son éloquence à en détourner Pauline. Avant tout, il devait travailler au bonheur de celle qu'il aimait. Sa conscience, sa délicatesse, sa générosité lui défendaient de songer à lui. Ah! certes, la perspective d'unir complètement leurs deux vies faisait bondir son cœur de joie! Mais elle, elle, son courage serait-il assez vaillant pour soutenir sans y succomber le poids énorme de la réprobation? Trouverait-elle dans l'amour de son amant, quelque grand qu'il fût, une compensation suffisante aux brûlures d'amour-propre qu'il lui faudrait souffrir?

—Pauvre enfant, dit-il plein de pitié pour elle et d'angoisse,—car il sentait que c'était la crise suprême et qu'aujourd'hui même leur sort serait décidé—pauvre enfant, je voudrais vous décourager de votre folle entreprise. Vous n'en voyez pas les périls; vous n'en apercevez pas les suites irréparables. Votre enthousiasme vous aveugle. Pensez-vous qu'on puisse si facilement braver l'opinion, qu'on puisse dire impunément: L'opinion est vile, méchante, déshonnête, je me passerai d'elle pour satisfaire ma conscience et mon droit? L'opinion se venge, et cela d'autant plus cruellement qu'on l'a plus justement méprisée. Je la hais comme vous: elle est perfide et ridicule. Tant qu'on ne l'attaque que par des paroles, elle ne se formalise pas trop: elle se sent si forte, qu'elle sourit à ses censeurs, lorsqu'ils l'apostrophent avec esprit ou éloquence. Elle sait bien que ses plus vifs détracteurs sont les premiers à conformer leur conduite à ses arrêts. Et c'est là son triomphe. Mais oser lui résister par ses actes? Oh! c'est terrible. Regardez autour de vous: où sont-ils les révoltés et les réfractaires? Dispersés, mutilés, anéantis. Eux aussi étaient braves, croyants, affamés de justice et de bonheur. Mais ils présumaient trop de leur armure et de leur sainte cause; le monstre les a étreints et broyés.

Pauline écoutait avec impatience. Pour la première fois, il lui arriva de s'irriter de ce que lui disait son amant. Une sourde colère gonflait ses veines. Quoiqu'elle sût bien qu'au fond Odon pensait exactement comme elle et que, s'il parlait ainsi, c'était moins par conviction que pour sauvegarder sa responsabilité, elle lui en voulait de lui répéter ces trop sages raisonnements qu'elle s'était faits elle-même déjà cent fois.

Elle ne voulait plus discuter. Son parti était pris maintenant. Revenir en arrière et éterniser d'inutiles débats ne servait qu'à l'entêter davantage.

Brusquement cruelle, et visant au cœur, elle s'écria:

—Tu ne m'aimes pas!

Odon pâlit. Il esquissa un geste de supplication; mais il n'eut pas le temps de prononcer un mot.

—Non, tu ne m'aimes pas, poursuivait-elle avec violence! Si tu m'aimais vraiment comme je veux qu'on m'aime, tu ne résisterais pas par de froides raisons à ma volonté faite de passion et de larmes. Entends-tu? Il n'y a plus place chez moi pour de vaines controverses. Je souffre trop! Je meurs, si ma vie ne se transforme pas immédiatement. Aurais-tu peur de me prendre, de m'enlever, de me soustraire à mon odieuse existence? Oh! je sais que tu ne m'abandonneras pas, comme le comte des Urgettes a abandonné Mme de Saint-Géry! Mais peut-être crains-tu le jour où nous n'aurions plus que nous pour horizon, où nous devrions fuir Paris pour quelque lointaine campagne, où l'amour serait notre suprême et universelle ressource. Si tu ne m'aimes pas assez pour me suivre, je suis perdue. M'aimes-tu, dis-moi? M'aimes-tu?

—Pauline! gémit Odon, entraîné par la passion de sa maîtresse et comprenant qu'il ne s'agissait plus que de répondre par tout son amour à l'amour sans bornes dont il se sentait enveloppé. Pauline, tu doutes de moi!

—Non, non, répliqua-t-elle avec exaltation. Tu es mon ange, mon salut, mon tout! Mais que suis-je pour toi, moi, femme que tu aimes, sans doute, que tu n'aimes peut-être pas au point de consentir joyeusement aux sacrifices qu'exigerait de toi l'exclusivisme de notre liaison? Car s'aimer, à notre époque inique, s'aimer c'est se séparer du monde, c'est s'enfermer dans le cloître du sentiment, c'est perdre son droit à la vie sociale pour conserver son droit à la vie du cœur. Es-tu prêt comme je suis prête? Si je savais que tu dusses regretter quelque chose, j'hésiterais, je reculerais: car plutôt souffrir, plutôt mourir que t'imposer un regret! Parle, dis-moi franchement si tu m'aimes assez pour qu'à l'idée de me suivre tu ne sois pas même troublé par l'ombre d'un renoncement.

—Je t'aime, je ne vois que toi! dit Odon.

—Oh! merci, merci! murmura Pauline de toute son âme.

—Comment pourrais-je ne pas t'aimer assez? T'aimer assez! Il n'y a pas de degrés dans mon amour: je t'aime. Ce qui n'est pas toi n'est rien, rien, rien.

—J'en étais certaine, reprit Pauline: je n'ai pas douté de toi un instant.

—Et puisque tu te donnes, comment ferais-je pour ne pas te recevoir avec adoration et respect? Je suis ébloui seulement d'un événement si fabuleux; en face d'une situation si poignante, un tremblement s'empare de moi; j'ai le vertige à te voir dominer avec une si superbe audace et une si noble confiance le gouffre épouvantant de la vie contemporaine. Ah! tu es étrangement belle! Et malgré que je te connaisse comme la plus remarquable des femmes, j'ose à peine croire encore à ton incroyable héroïsme.

—Pourquoi nous épuiser à dénouer le nœud gordien, lorsqu'il est si simple de le trancher?

—Si simple: à condition d'en avoir le courage.

—Ah! mon Odon, s'il ne suffisait que de cela pour conquérir la vraie liberté! Mais je ne me le dissimule pas: ce ne sera pas la liberté de l'amour, ce ne sera que la liberté de nous aimer. La vraie liberté supposerait le consentement unanime des hommes: nous n'aurons que celui de nos deux consciences, de la nature qui nous bercera et de Dieu qui nous bénira.

—Ne souhaitons point l'impossible: tenons nos regards fixés sur la beauté de ce qui est. De par ta volonté, nous sommes libres, libres de nous aimer. Qu'il nous soit indifférent que les autres reconnaissent en nous cette liberté! Nous la prenons.

—Et ce n'est point un coup de tête, dit Pauline; j'y ai réfléchi longtemps; tu as assisté toi-même à la longue et douloureuse genèse de cet affranchissement. Maintenant que ma décision est irrévocable, je me sens soulagée du poids terrible qui m'oppressait. Je suis joyeuse et légère, comme si j'avais à recommencer la vie.

Odon reprit gravement:

—C'est, en effet, une nouvelle vie. Songes-y une fois de plus avant de creuser entre celle-ci et l'ancienne l'abîme infranchissable.

—L'abîme est déjà creusé. Quoiqu'il ne soit encore visible que pour moi, il est déjà creusé et déjà infranchissable.

—Tes relations?

—Je les abandonne avec joie au tourbillon des vanités.

—Tes parents?

—Je n'ai plus de parents, sauf ma vieille tante, si affaiblie par l'âge, si débile d'esprit, qu'elle ne se rend compte de rien. Ma mère est morte, mon excellente mère... et mon père, mon père si bon, si touchant... Heureusement qu'ils ne sont plus! Ils n'auraient pas compris. Si leurs âmes vivent encore, elles savent ce qui est bien.

—Ton mari?

—Lui! c'est surtout lui qui a causé mes souffrances morales. Ai-je le droit de le tromper, cet homme que je n'aime pas, mais qui n'en a pas moins reçu de moi le serment de fidélité? A la fois trop honnête, trop sévère, trop grossier de sentiments et trop imbu de préjugés, il ne se prêterait pas à ce qu'il appellerait une complicité, il ne saurait être l'époux complaisant qui, s'apercevant qu'il n'est pas aimé, tacitement accorde à sa femme la liberté et, au besoin, favorise son bonheur. Je devrais le tromper, continuer à le tromper, bassement, perfidement, m'accommoder aux partages et aux vilenies de l'adultère. Je ne le puis pas, je ne le puis plus. J'ai honte d'avoir remis jusqu'à présent cette nécessaire purification de ma vie. Je n'en veux pas à mon mari; il est conséquent avec lui-même: c'est à moi que j'en veux d'avoir trompé cet homme, qui n'a eu que le tort, en somme, de ne pas discerner dans la petite fille qu'il a épousée la future femme passionnée peu propre à goûter les charmes de l'existence bourgeoise qu'il lui ménageait. Ah! oui, j'ai eu tous les remords de l'adultère. Mais au lieu de revenir à mon mari, ce qui serait une tromperie plus abominable encore, je vais à mon amant.

La vision de ce mari auquel il allait prendre sa femme flotta un instant dans l'esprit de Rocrange.

«Si c'était à moi qu'un autre enlevât Pauline!» pensa-t-il, sans pouvoir soutenir plus d'une rapide seconde cette effrayante hypothèse.

Il savait que Facial n'aimait pas, ne pouvait pas aimer Pauline comme lui l'aimait. Ne se produirait-il pas, néanmoins, chez ce malheureux, un déchirement profond, une blessure peut-être mortelle?

—N'as-tu pas pitié de lui? demanda-t-il.

—Pitié? répondit Pauline en secouant la tête. Son amour-propre souffrira plus que son cœur. Je n'éprouve pas de réelle pitié pour qui n'a pas connu le réel amour.

—Que fera-t-il, lorsqu'il apprendra la vérité?

—Rien d'extraordinaire.

—Se battra-t-il?

—Non. Pourquoi? C'est un homme raisonnable. Il réglera légalement notre situation par le divorce.

—Il ne cherchera pas à te reconquérir en pardonnant?

—Jamais. Ayant violé les lois du mariage, je ne mériterai plus d'être sa femme. Il me répudiera avec mépris et dignité.

C'était là, en effet, le vrai Facial: dans les questions de cœur, moins sujet au désespoir qu'à l'indignation, moins disposé à pleurer qu'à sévir. Et Rocrange comprit qu'il n'avait que faire de le plaindre. Toute pitié devait, au contraire, aller à cette pauvre femme, si sensible, si vibrante, broyée si longtemps dans l'étau du mariage moderne. Oh! comme elle avait besoin d'être aimée maintenant, et comme il fallait réparer par une ardeur de baisers et d'adorations le passé lugubre! Odon entourait sa bien-aimée de ses bras, semblait la protéger contre l'entreprise inhumaine de la loi, l'arracher aux étreintes du sort plein de complots. Il contractait avec émotion vis-à-vis d'elle des devoirs extraordinaires: non pas de ces devoirs factices et pénibles auxquels obligent la plupart des situations de la vie, mais de ces devoirs irrésistibles, passionnants, qui ne sont plus même des devoirs, tellement ils accaparent l'âme. Quelle gratitude emplissait son cœur! Il éprouvait cette grande volupté de ne pouvoir assez reconnaître la confiance qui lui était témoignée. Et pourtant, il se sentait libre. Il était bien entendu entre eux qu'ils s'aimaient librement, qu'ils se donnaient librement l'un à l'autre, qu'ils restaient libres jusque dans leurs serments d'amour, si parfois l'entraînement de la passion les portait à s'en faire. Le jour où ils ne s'aimeraient plus, si ce jour jamais pouvait luire, ils n'exerceraient l'un sur l'autre aucune tyrannie. Ils auraient aimé. Ce bonheur leur suffirait. Et il semblait à Odon qu'à ne pas se lier il en aimait mille fois plus Pauline. Il eût pris tous les engagements qu'il eût plu à celle-ci de lui dicter: car l'intérêt de sa maîtresse était la seule chose à quoi il songeât. Mais elle voulait qu'il n'y eût pas d'autre lien entre eux que leur amour. Et n'était-ce point leur véritable intérêt à tous deux? Et à se savoir si libres, ne goûtaient-ils pas davantage le charme d'une liaison exempte de calculs, où les seules fibres du cœur les attachaient plus sincèrement que toutes les promesses? Oh! il l'aimait à tomber à ses genoux, à s'évanouir de joie en sa sainte et lumineuse présence. Que faisait le mari entre eux deux? Il n'était bon qu'à être foulé aux pieds, rejeté, expulsé, pour oser mêler l'arrogance de ses droits caducs à leurs divins épanchements.

Mais tout à coup une pensée terrible vint bouleverser Odon. Comment n'avait-il pas réfléchi à cette objection formidable? Et comment Pauline... Oh! c'était impossible!...

—Ton fils? bégaya-t-il.

Le visage de Pauline ne se troubla pas.

—Ton fils! ton enfant! ton Marcelin pour lequel ton cœur de mère bat aussi fort que ton cœur d'amante pour moi, l'as-tu donc oublié? Cette seule apparition ne va-t-elle pas renverser d'un souffle l'édifice présomptueux de notre amour?

Odon attendait, haletant.

En une appréhension fatale, il eut la vision de l'enfant rappelant la mère, sinon au devoir, du moins au sacrifice. Il trembla devant la puissance des bras tendus criant: Ma mère, je suis le lien sacré qui vous unit indissolublement à mon père! Briserez-vous ce lien? Me priverez-vous de mon protecteur naturel, de celui qui m'a engendré, de mon père? Et qui vous dit que je ne l'aime pas, mon père? Est-il moins mon père que vous n'êtes ma mère? Avez-vous le droit, après m'avoir mis au monde, en collaboration avec lui, de dissoudre la famille dont je suis né? L'avez-vous ce droit? Ah! moi, l'enfant, je suis là, et pour moi vous devez tout supporter, tout souffrir. Il vous est défendu de changer, par votre bon plaisir, les conditions de ma naissance. Le sang parle. Le sang est plus fort que tous les caprices; il prime même les passions les plus irrésistibles et ordonne d'y résister. Moi, qui suis là, je vous interdis de vous unir à un autre, tant que mon père est vivant.

Et pourtant, Pauline avait l'air de ne pas entendre cette supplication filiale.

Que se passait-il dans sa tête qui restait calme, comme si Odon ne venait pas d'évoquer devant elle le plus redoutable adversaire de leur amour? Odon considérait sa maîtresse, l'interrogeant du regard avec anxiété, étonné de ne pas la voir changer de couleur, se troubler, pleurer, se tordre les mains.

Pauline n'avait pas sourcillé: la question était depuis longtemps résolue pour elle. Mais elle hésita quelques minutes devant l'aveu qu'elle avait à faire à son amant.

Ce fut d'une voix très basse, quoique extrêmement tranquille, qu'elle prononça enfin:

—Mon mari n'est pas le père de mon enfant.

Odon tressaillit. Une sueur froide couvrit subitement ses tempes.

—Que dis-tu? fit-il, avec effort.

Pauline répéta ce qu'elle venait de dire, mais avec un léger tremblement, alarmée qu'elle était de l'effet que cette révélation semblait produire sur Odon.

Rocrange se dressa violemment. Il fit quelques grands pas dans la chambre, comme frappé de folie, la tête entre les mains et poussant de rauques exclamations.

—Odon! Odon! gémit Pauline consternée.

Odon s'avança sur elle, lui saisit les poignets et les yeux égarés cherchant ses yeux pour les fixer furieusement:

—Tu as eu un autre amant que moi? vociféra-t-il... Ah! tu as eu un autre amant que moi?

Une jalousie atroce le remuait, jalousie brutale, irraisonnée, qui venait de s'abattre sur lui et de l'étreindre, quoique l'instant d'auparavant il se fût refusé à croire qu'il pût être sujet à une pareille passion.

—Réponds! réponds, Pauline! criait-il. Quel est l'homme qui est le père de ton enfant? Quel est celui qui t'a possédée d'amour avant moi? Ah! je te croyais pure, et voici que tu as eu un amant, un amant que tu as aimé comme moi, plus que moi peut-être! Pauline, tu viens de déchirer mon cœur effroyablement.

Des larmes jaillissaient de ses yeux et devant ce désespoir Pauline se sentait défaillir.

Mais elle réagit de toute l'énergie dont son âme était capable. Maîtrisant l'affreuse émotion qui la poignait, elle attendit qu'Odon eût exhalé le premier flot impétueux de sa douleur; et lorsqu'il se fut tu, la poitrine seulement secouée encore de sanglots, elle commença, d'une voix qu'elle fit le plus douce et le plus calme possible:

—Oui, Odon, j'ai eu un amant avant toi, et si je ne te l'ai pas dit jusqu'ici, c'est qu'au moment où je t'ai aimé il ne jouait plus aucun rôle dans la mémoire de mon cœur. J'avais encore moins à te parler de lui que de mon mari. Il est mort d'ailleurs, cet homme avec qui j'ai connu les fausses joies de l'adultère, il est mort, et son souvenir est mort depuis longtemps. Si cet enfant n'était pas là, pour me rappeler parfois son père, évoquer de l'oubli cette figure disparue, qui a pu jadis, alors que je n'avais pas accompli le pèlerinage de l'amour, m'en dresser le fantôme à un coin de ma route, si cet enfant, qui fait mon orgueil, ne m'inspirait en quelque sorte une reconnaissance rétrospective pour celui qui me le donna, je n'aurais qu'un regard d'amertume à jeter sur un passé vide et morne. Je ne l'ai point aimé, cet homme qui fut mon amant. Mérite-t-il ce titre? Il n'a su ni dompter mon âme, ni éblouir mes sens. Je suis restée froide et désolée comme après une effroyable ironie. Pourquoi t'être livrée à lui? diras-tu. Hélas! c'est pour la même raison qui m'a fait épouser mon mari. La femme cherche toujours à aimer. Jusqu'au moment où elle aime vraiment, où elle sait à n'en pas douter qu'elle aime, bien des tentatives infructueuses ont lieu. Où sont-elles les privilégiées qui ont trouvé du premier coup l'amant prédestiné et ont eu l'ineffable gloire de s'offrir vierges à ses baisers? S'il y en a auxquelles fut départi ce bonheur, qu'elles l'imputent à une faveur spéciale de la providence. La plupart, j'entends de celles qui aiment, ont à éprouver l'amère vanité des désirs humains, avant d'en connaître la possible et magnifique floraison. Heureuses, bienheureuses encore quand elles la connaissent! O mon Odon, vierges! Étais-je moins vierge parce que mon corps avait été possédé? Mais c'est toi, c'est toi qui m'as rendue femme! Auparavant, quoique femme mariée et femme adultère, je n'étais pas encore femme. Il me manquait le sens divin de l'amour. C'est toi qui m'en as dotée: ou plutôt qui l'as découvert, excité, fécondé en moi. N'as-tu point eu ma vraie virginité? N'es-tu point mon premier, mon seul, mon parfait amant, mon époux et mon maître? Odon, Odon, c'est toi que j'aime, je n'ai aimé que toi!

Odon sanglotait toujours, mais son regard s'était adouci. Il comprenait qu'il avait eu tort de s'emporter et que cette femme admirable ne perdait en rien de sa valeur pour avoir erré, longtemps erré à la recherche de l'inappréciable trésor. Lui-même avait eu des maîtresses, et en grand nombre: et osait-il dire qu'il n'en avait pas aimé quelques-unes? Et pourtant, lui aussi se sentait vierge, vierge par le renouvellement qu'apporte tout amour.

—Je ne t'en veux pas, Pauline, prononça-t-il, mais à voix triste encore.

Il ne pouvait pas se remettre si vite du coup inattendu qui l'avait frappé, quoique sa raison eût déjà pris le dessus et lui représentât l'injustice de sa douleur.

Pauline continua:

—Et l'eussé-je aimé, l'eussé-je aimé comme je t'aime, te serait-il permis de conclure que mon amour actuel n'est pas entier et sans mélange? Ne devrais-tu pas, au contraire, être fier d'avoir aboli dans mon cœur les autres sentiments qui auraient pu le partager? Enfin, et avant tout, n'étais-je pas libre de me donner, alors que je ne te connaissais pas et que je n'aurais pu me donner à toi? D'où viendrait que, même dans le cas où j'aurais aimé, tu pusses être peiné de mon passé?

—C'est vrai, dit Odon, j'ai agi sous l'empire de la folie: pardonne-moi.

—Je n'ai rien à pardonner: pour folle qu'elle était, cette jalousie était de l'amour.

—Pardonne-moi, Pauline, je t'ai offensée. En poussant mon cri d'indignation égoïste et dément, je me suis ravalé au niveau des tyrans et des pharisiens, qui entendent bien que la loi soit violée, mais à leur profit seulement. Le cœur est le cœur: comment exigerais-je qu'il reste enseveli sous un linceul de mort jusqu'au moment où j'apparais pour lui souffler la vie? Si ton cœur n'avait pas été agité depuis longtemps par l'éternel désir, te serait-il possible maintenant de m'aimer comme tu le fais? Oh non! et j'étais ridicule de supposer que, douée de passion, tu fusses demeurée jusqu'ici sans risquer un pas à la poursuite du bonheur. Que tu te sois déjà donnée, que tu en aies aimé un, deux, plusieurs, qu'ai-je besoin de m'en préoccuper, aujourd'hui que tu es à moi et que je te tiens frémissante dans mes bras? Le présent et l'avenir sont la seule chose qui compte; le passé en a été la préparation; et si le présent charme, c'est que le passé a été ce qu'il devait être. Pardonne-moi, Pauline: tu m'aimes, et je ne veux savoir que cela.

La noblesse de ces paroles toucha vivement la jeune femme. Elle n'était cependant pas entièrement satisfaite: les efforts d'Odon pour se dompter étaient trop visibles. Elle voulait que son amant n'eût contre elle pas même l'ombre d'un de ces griefs secrets, dont on rougit, qu'on est le premier à condamner, mais qui n'en tourmentent pas moins le cœur.

—Je crains que tu ne m'en veuilles, au fond, dit-elle. Avoue que j'ai descendu quelques marches du piédestal sur lequel tu te plaisais à m'ériger.

—Au premier moment, oui, répondit Odon. Je ne réfléchissais pas que dix ans de mariage avec un mari qu'on n'aime pas justifient toutes les conséquences.

—Je n'ai pas besoin d'être justifiée, mais d'être comprise.

Elle lui raconta l'histoire de son adultère. Elle n'en céla ni les hontes, ni les déboires; elle insista même sur le côté navrant de cette aventure. Elle se dépeignit telle qu'elle était à cette époque: irritée de la désillusion de son mariage, impatiente d'aimer, prenant pour de l'amour les moindres palpitations de son cœur inexpérimenté, et finalement donnant dans le premier panneau tendu sous ses pieds par un bel égoïste. Oh! elle n'avait pas été longue à s'apercevoir de sa bévue; mais elle s'y était entêtée, espérant toujours, malgré tout, jusqu'au moment où la brutalité indubitable des faits l'avait laissée gisante sur le carreau, à jamais rebutée, croyait-elle, de chercher le bonheur par l'amour. Cette expérience lui avait suffi. Elle avait réfréné en elle ses besoins de vie sentimentale. Elle en était arrivée à douter de l'amour, ou du moins, car elle ne le sentait que trop bouillonner stérilement dans son sein, à douter que sa réalisation fût possible sur la terre.

Odon l'écoutait parler, et, peu à peu, à mesure qu'il pénétrait mieux le passé de celle qu'il aimait, passé que, quoiqu'il se défendît de désirer y toucher, elle tenait à lui faire connaître dans ses détails, le sentiment pénible qui l'avait ému se transformait en ardente sympathie.

—Pauvre amie! répétait-il, tandis que se succédaient les stations de ce calvaire.

La pitié gonflait son cœur et n'y laissait plus de place pour la moindre amertume. Pauline savait si bien le mêler à sa vie, qu'il en éprouvait lui-même les impressions, la sentait, la comprenait, et partant n'avait plus rien à en pardonner ou à en excuser. Bien plus, à voir cette âme se dévoiler davantage, il concevait d'elle une admiration toujours plus profonde, car il s'étonnait de trouver qu'elle avait tellement eu soif d'idéal et depuis si longtemps avait souffert de la disproportion entre ses aspirations merveilleuses et l'indigence du sort qu'elle avait subi.

—Et il y a huit ans que cette histoire s'est passée? demanda-t-il, lorsqu'elle eut fini.

—Il y a huit ans.

—Et depuis?

—Depuis, ce fut la mort de mon âme, ou plutôt, car ses blessures étaient bien vives, son affreux supplice, l'enfer du doute, du désespoir, de la fausse résignation, qui cherche à maintenir la révolte, sans parvenir à autre chose qu'à doter le visage du masque d'indifférence et de politesse sous lequel les passants ne sauraient deviner qu'un monde terrible palpite: jusqu'au jour providentiel où je t'ai rencontré, mon Odon, et où j'ai cru que l'univers allait s'effondrer sur moi, pour avoir trouvé, enfin! enfin! le bonheur dans deux bras amis.

—N'as-tu vraiment pas essayé durant ces huit ans de te donner à un autre homme?

—Non, fit Pauline: l'amour que je concevais était si haut, qu'il me semblait impossible qu'il se trouvât quelqu'un capable d'y répondre. Bien des hommes m'ont fait la cour; en tous je démêlais l'égoïsme cynique, la sensualité grossière, la vanité stupide. Aucun ne m'aimait vraiment, et, comme avec les années l'idéal que je me créais de l'amant se complétait et grandissait, aucun, même parmi les meilleurs, ne me paraissait digne d'être aimé. Au spectacle des misérables intrigues qui se nouaient et se dénouaient autour de moi, je n'étais que plus décidée à abandonner aux âmes médiocres de si méprisables commerces. J'avais renoncé à croire; la foi était partie enlevée par les serres de la déception. Il fallait un miracle pour me sauver: le miracle s'est produit. Dieu que j'avais renié s'est manifesté au moment où je ne m'attendais plus qu'au néant, et je suis maintenant en adoration devant sa bonté et sa puissance.

—O Pauline! dit Odon, tu es la plus noble, la plus rare des créatures. Je suis un misérable de t'avoir soupçonnée d'une faiblesse. Une faiblesse, bon Dieu! Quelle prétention avais-je? Mais je te voulais sans tache, comme la divinité pure à laquelle on a dressé un autel et qu'on pare de toutes les vertus. Et, mauvais croyant, il m'avait semblé qu'un nuage passait sur ta blancheur immaculée. Mais, voilà que tu m'apparais maintenant plus éblouissante qu'avant. Oh! pardonne, pardonne!

Cette fois, c'était sincère et profond. Ce n'était plus seulement sa raison qui le poussait à rendre justice, mais tout son cœur.

Les yeux de Pauline brillèrent de joie, son âme rayonna.

Odon s'était agenouillé devant elle. Il baisait les plis de sa robe; et sur sa main, la jeune femme sentit tomber une larme.

Ce fut un instant de muette extase. Puis, lorsqu'il se fut relevé, elle se jeta dans ses bras, comme pour y chercher la protection suprême.

—Rien ne pourra m'arracher de toi! balbutiait-elle.

—O mon amie, je serai ton seul, ton véritable époux. Je le vois maintenant, le monde ne saurait être pour toi qu'un désert; la famille même, cette prison où tant, qui soupirent après la liberté, sont retenus par de multiples chaînes, est démolie autour de toi et ne t'offre que des ruines inhabitables; tout t'éloigne de celui auquel la loi t'a lié, tout et jusqu'à l'enfant, qui d'habitude est l'inexorable carcan rivant au même collier de fer deux têtes ennemies. Je n'ai plus d'objection, plus. Je suis convaincu que ton bien comme ton devoir consistent à abandonner ton mari pour me suivre. Je n'appréhende plus pour toi ni les regrets, ni les défaillances. Au point où tu en es, la seule solution possible, c'est la rupture avec un passé de larmes et de mensonge.

—L'honneur même, cet honneur dont on a plein la bouche et qu'on comprend si peu, l'honneur même l'exige.

—Je ne te parle pas de ma joie, Pauline; elle est immense. Oh! nous serons heureux!

—Je le veux, Odon.

—Un avenir de bonheur caché, loin de la foule, loin des vanités et des perfidies, s'ouvre devant nous. Une idéale confiance en Dieu, en la justice, en l'amour remplit nos âmes. Unis par le saint mystère d'une même foi, nous oublierons les hommes, les païens, les barbares. Nous les laisserons à leurs faux dieux et à leurs cultes malfaisants. Chère épouse, tes yeux seront mon univers, tes beaux yeux où se révèle l'unique grâce qui me touche. Peu nous importe le bruit que l'on fera sur nous: il ne parviendra point à nos oreilles. Nous aurons le témoignage de notre conscience, le seul bien nécessaire, et qui ne nous faillira pas.

—Oh! oui, dit Pauline, la conscience, l'honnêteté, l'amour!

Elle appuya sa tête sur le sein de son amant.

Une bénédiction semblait planer sur eux. La douceur de cette heure était si grande, qu'ils ne savaient comment s'exprimer mutuellement leur gratitude.

Ils restèrent longtemps silencieux en une étreinte bienheureuse.

Puis, Pauline dit:

—Dès demain, mon mari saura tout.

Elle avait à peine prononcé ces mots, qu'un bruit de pas se fit entendre dans le salon voisin.

Pauline pâlit affreusement.

La portière s'écarta. Sur le seuil de leur chambre, un homme apparut:

Facial.

XII

Depuis plusieurs heures, Facial se promenait dans son cabinet, en attendant l'entrevue qu'il devait avoir avec sa femme.

Un domestique vint lui annoncer que madame était arrivée.

Il se recommanda encore la plus glaciale, la plus dédaigneuse politesse, boutonna sa redingote, but un petit verre de cognac, et passa au salon où l'attendait Pauline.

Elle se leva à son entrée et lui tendit la main sans affectation.

—Nous ne sommes coupables ni l'un ni l'autre, dit-elle; épargnons-nous mutuellement les reproches et les grands mots.

Facial resta abasourdi de ce début. Il se préparait à subir des attendrissements, des sanglots, une femme se jetant à ses pieds et demandant grâce, et voici qu'il la trouvait aussi calme que lui.

—Asseyez-vous, Madame, dit-il avec un geste vague.

Ils prirent place en face l'un de l'autre, séparés par une petite table.

—Je n'ai pas d'explication à vous donner, fit Pauline au bout d'un instant de silence, et je vous prie de ne pas en exiger de moi. Il doit vous être assez indifférent de savoir pourquoi et comment j'en suis venue à rompre les liens qui nous unissaient. Il est probable d'ailleurs que si je tentais de vous l'expliquer, vous ne me comprendriez pas. Veuillez donc ne considérer que les faits. Ils sont trop évidents pour que je songe à les nier ou à les atténuer. J'en assume la responsabilité.

Facial perdait pied. Il ne concevait pas que Pauline osât se présenter à lui autrement qu'en pécheresse repentante et accablée de honte.

—Ah! misérable femme! s'écria-t-il, oubliant d'un coup ses projets d'impassibilité.

—Ne le prenez pas sur ce ton, dit Pauline, je vous en supplie.

—Comment! Vous m'avez trompé, trahi, déshonoré, vous avez commis un crime épouvantable, vous voilà souillée, couverte de boue, et vous venez tranquillement m'annoncer que vous en assumez la responsabilité! Je crois bien que vous en assumez une de responsabilité, et effroyable! Les conséquences de votre faute seront terribles, terribles...

—Il est inutile de vous emporter: ce qui est fait est fait, et si c'était à refaire, je le referais. Veuillez me dire maintenant quelles sont vos intentions.

Facial la regardait effaré.

—Mes intentions? mes intentions? Vous en parlez avec une légèreté... Ah ça! éclata-t-il, pensez-vous que je vais passer l'éponge sur vos déportements, vous ouvrir de nouveau, comme si de rien n'était, ma maison et mes bras, vous supplier peut-être—telle est votre audace!—de reprendre la vie commune agrémentée de toutes les complaisances? Ne vous bercez pas d'illusions. Ne vous figurez pas que votre pouvoir sur moi soit si grand, qu'il vous suffise de paraître pour reconquérir votre place au foyer. Vous vous traîneriez à mes genoux, que je resterais inflexible. Madame, je ne suis pas de ceux qui pardonnent.

Cette phraséologie mettait Pauline au supplice.

—Je ne suis point venue ici mendier votre pardon, dit-elle. Je ne saurais qu'en faire. Dites-vous bien d'ailleurs que si vous souffrez maintenant à cause de moi, j'ai souffert, moi, pendant dix ans à cause de vous, et ne vous posez pas en accusateur: ce rôle vous convient peu.

—Quelle impudence! fit Facial avec indignation. Mais vous êtes un serpent que j'ai réchauffé dans mon sein!

Pauline haussa les épaules.

«Rien, pas un cri du cœur ne lui échappe!» pensait-elle.

Elle se taisait, hautaine, sous les injures que Facial déversait. Qu'aurait-elle dit? Elle ne pouvait pas lui prêter son cerveau, pour qu'il sentît avec ses sentiments et comprît qu'il n'avait pas le droit de la juger. Il voyait à son point de vue, un point de vue abominable et faux, mais qui était le sien. Que servait alors de répondre?

En proie à une fureur qu'il ne cherchait plus à contenir, Facial se répandait en discours diffus, boursouflés, pleins de périodes déclamatoires et d'imprécations violentes. Il dépassait les bornes, traitait sa femme de fille perdue, la ravalait au-dessous des prostituées, qui, elles, n'ont juré fidélité à personne. Les outrages jaillissaient de ses lèvres. Lui, si châtié d'habitude dans son langage, trouvait d'ignobles insultes à lancer comme des crachats au visage de celle qui lui était intellectuellement et moralement si supérieure. Elle ne bronchait pas; pâle, les traits immobiles, elle laissait passer ce flot d'ordure qui ne l'atteignait pas.

Épuisé, Facial s'arrêta et s'affaissa dans un fauteuil.

—Avez-vous fini? demanda Pauline.

Il se redressa, comme sous un coup de fouet.

—Je n'ai pas encore dit le plus important, Madame, reprit-il foudroyant; je n'ai pas encore prononcé le mot fatal...

—Prononcez-le, interrompit-elle, je n'attends que cela.

—Vraiment, Madame, le divorce ne vous fait pas peur?

Il espérait la voir s'abattre sous l'épouvante de ce mot et mesurer enfin l'horreur de son crime à la grandeur de la punition. Mais elle ne parut pas s'en émouvoir.

Il accentua d'une voix sévère:

—Le divorce, Madame! le divorce!

—Je suis heureuse, répondit simplement Pauline, que vous compreniez comme moi qu'une séparation est nécessaire. Vous la voulez légale, tant mieux: l'ordre est une excellente chose, et ma liberté en sera moins précaire. Le divorce est la meilleure solution à notre situation. Si vous avez cru que je me ferais des illusions sur votre tendresse à mon égard, vos paroles me montrent que vous en entretenez sur celle que je vous porte. Vous vous imaginez que «ma faute»—je conserve à mon acte ce nom, puisqu'il est consacré, quoique ma vraie faute, faute bien involontaire et toute d'ignorance, ait été de vous épouser sans savoir ce que c'est que l'amour—vous vous imaginez que ma faute est le résultat d'un de ces coups de tête ou de sang familiers aux femmes peu scrupuleuses, qui durent le temps d'un caprice et dont elles se mordent amèrement les doigts, si, par malchance, le mari découvre et sévit. Vous supposiez que ce mot de divorce allait me prosterner à vos pieds humiliée et brisée, pleurant des serments de repentirs éternels. Vous vous trompez. Ma faute a été voulue et longuement méditée. Bien loin d'en redouter les conséquences, j'étais à la veille de vous découvrir moi-même la vérité. Vous m'avez prévenue: ce n'est pas une raison pour que je change de contenance. Non, je ne crains pas le divorce; je l'appelle, je le désire. Mais ici vous êtes le maître, vous seul avez qualité pour le réclamer, puisque, au point de vue de la loi, c'est vous qui êtes l'offensé.

—C'est bien, Madame, nous divorcerons. Telle était mon intention: vos bravades ne font que m'y affermir.

—Sur quoi baserez-vous votre demande?

—Sur la vérité: votre adultère. Songeriez-vous à le nier?

—Oh non, je vous aiderai même à l'établir.

—Il y a des maris chevaleresques qui en pareille circonstance poussent l'abnégation jusqu'à prendre la faute sur eux. N'attendez pas de moi une telle délicatesse. Je considère l'adultère, même l'adultère de l'homme, comme une chose trop grave pour que je consente à m'en charger. Que m'importe votre honneur, maintenant que vous l'avez perdu. Le divorce sera prononcé contre vous.

—J'entends. Vous m'offririez d'ailleurs ce petit sacrifice, que je n'accepterais pas.

—Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas vous traîner devant le tribunal correctionnel pour obtenir votre condamnation. Je délaisse cette vengeance.

—Quelle magnanimité!

—Le nom de votre complice ne sera pas même prononcé dans les considérants. Vous pourrez l'épouser, puisque vous prétendez l'aimer, et essayer de racheter avec lui les torts que vous avez eus avec moi.

Facial se croyait sublime.

—Il est marié, dit Pauline.

—Il peut divorcer.

—Il ne le peut pas: sa femme est catholique.

Facial leva les yeux au ciel.

—Dans quel abîme êtes-vous tombée! Enfin s'écria-il, vous l'avez voulu, Madame, vous l'avez voulu!

—C'est bien. Ne parlons pas de moi. Puis-je vous demander quelles sont les preuves que vous produirez devant les magistrats?

—Des preuves? J'ai des témoignages, des présomptions morales, des faits matériels qui, réunis, formeront un dossier suffisant pour vous confondre.

—Croyez-moi, laissez de côté tout cet arsenal. Il est inutile, puisque j'avoue. Ne désirez-vous pas, comme moi, aboutir par les moyens les plus rapides et les plus simples?

—Sans doute, et si vous avouez cela ira tout seul. Mais il faut un aveu écrit.

—Qu'à cela ne tienne, je vais vous écrire une lettre où je reconnaîtrai explicitement ma culpabilité.

—Comme vous voudrez, fit Facial. D'habitude, les femmes n'avouent pas ces choses-là; leur pudeur les pousse à se défendre même contre l'évidence. Il faut que vous ayez perdu tout sens moral.

Sans répondre, Pauline ouvrit un buvard, prit une feuille de papier et écrivit une demi-page qu'elle signa.

—Cela suffit-il? demanda-t-elle en tendant la pièce à son mari.

Facial la lut deux ou trois fois attentivement.

—Cela suffit, dit-il.

Puis il la serra avec soin dans son portefeuille.

—Et maintenant, Madame, termina-t-il, nous ne nous retrouverons que devant les juges. Que Dieu vous pardonne!

Mais au lieu de partir, Pauline se dirigea vers une porte menant dans les appartements intérieurs.

—Où allez-vous! cria Facial.

—Mon fils... Je vais chercher mon fils.

—Pour quoi faire?

—Pour l'emmener.

Il se précipita et lui barra le passage.

—Vous ne passerez pas!

—Monsieur!

—Je vous le défends!

Elle s'arrêta haletante. Un éclair flamba dans ses yeux.

—Vous oseriez me défendre de prendre mon fils? prononça-t-elle les dents serrées.

—Parfaitement.

—Mais c'est mon fils! rugit-elle.

—C'est aussi le mien, dit Facial.

Une horrible lueur palpita dans l'esprit de Pauline. Son fils! son fils! Facial songeait à le lui enlever! Oh! c'était impossible! Quelle monstrueuse pensée venait de germer là tout à coup, si monstrueuse que pas un instant le soupçon que cela pût se produire ne lui était venu! La séparer de son fils! Ce forfait épouvantable serait-il permis? Non, non, elle se trompait, elle avait mal entendu! Son mari était un homme après tout: il n'allait pas voler un enfant à sa mère!

—Je veux mon fils! supplia-t-elle la tête pleine de vertige.

—Vous ne l'aurez pas.

Alors, en une abondance éperdue de paroles incohérentes, pleurant, défaillant, les mains frissonnantes, elle divagua:

—Vous n'avez pas formé l'infernal projet de m'arracher mon enfant! Ce n'est pas sérieux, ce n'est qu'une effroyable plaisanterie! Dites, dites que vous n'avez voulu que me faire peur! Je suis mère, moi, savez-vous bien? Ce serait me tuer que de m'ôter l'enfant que j'ai porté dans mon sein, que j'ai nourri, que j'ai élevé, qui est mon sang et ma vie! Oh! vous savez cela! Vous ne voudrez pas commettre un crime si infâme! Si vous avez jamais eu pour moi un sentiment qui ne fût pas de la haine, vous épargnerez la malheureuse qui a été votre femme, vous n'exercerez pas sur elle une atroce, une basse vengeance. Vous ne dites rien; vous attendez que je me sois mieux humiliée. Parlez, que dois-je faire pour vous fléchir? Oh! grâce! grâce! L'angoisse m'étreint à la gorge, ma voix se perd, les mots manquent à mon cœur...

C'était enfin la scène que Facial attendait et à laquelle il s'était préparé. Seulement, au lieu que ce fût la femme, c'était la mère qui criait grâce.

Il répondit durement:

—C'est trop tard: il fallait songer à cela avant.

Une nouvelle énergie galvanisa Pauline:

—Vous avez l'audace de séquestrer Marcelin? proféra-t-elle avec un tel emportement, que Facial crut qu'elle allait se jeter sur lui.

—Sa place n'est pas avec vous. Je le garde.

—De quel droit?

—De quel droit? Je crois, Madame, que vous vous méprenez ici étrangement sur vos droits. Apprenez donc que, le divorce étant prononcé contre vous, c'est à moi, en principe, que le tribunal doit confier l'enfant. Il suffit que j'en fasse l'objet d'une demande, et c'est ce qui sera, pour que, malgré tout ce que vous pourrez arguer, le droit de garder Marcelin me soit acquis.

A ces paroles qui éclairaient tragiquement la situation, Pauline sentit tout s'effondrer en elle.

Un dernier espoir restait, auquel elle s'accrocha désespérément. Il fallait pour cela l'aveu terrible. Mais plus rien ne lui coûtait.

Se campant devant son mari, le fixant les yeux dans les yeux, elle dit avec un cinglement:

—Cet enfant n'est pas de vous.

Facial sursauta.

—Il n'est pas de vous, reprit-elle plus ardemment, il est de M. de Hartwald. Car je vous ai trompé autrefois avec M. de Hartwald. C'était à l'époque où il était secrétaire d'ambassade à Paris. Vous vous le rappelez? J'ai fait sa connaissance dans un bal. Il venait souvent ici. Vous l'invitiez. Eh bien, je vous trompais avec lui. Pendant un an, je vous ai trompé; et vous ne vous en doutiez pas. Marcelin est né de cet adultère. Regardez-le, il n'a rien de vous: il ne vous ressemble ni au physique ni au moral. Remarquez son nez, son nez droit, fin, distingué, et ses cheveux, ses cheveux blonds: c'est le nez et les cheveux de M. de Hartwald. Il a, par contre, mes yeux et ma bouche. C'est frappant. M. de Hartwald est mort; cet enfant est à moi seule...