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Pauline, ou la liberté de l'amour cover

Pauline, ou la liberté de l'amour

Chapter 15: XIII
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About This Book

A married couple, Pauline and Facial, navigate tensions between passion and prudence as their conversations and domestic scenes reveal contrasting attitudes toward love, aging, fidelity and motherhood. Pauline challenges her husband's cautious, conventional view while he defends stability and duty; their exchanges illuminate differing notions of marital happiness and personal freedom. Episodes involving their child and encounters at the theatre and among acquaintances expand the social context, showing how public roles and private desires conflict. The work uses dialogue and scene to examine emotional restraint, the social expectations placed on women, and the possibility of personal liberty within marriage.

Elle s'arrêta, regardant toujours son mari. Mais celui-ci, après un premier choc de surprise, avait eu le temps de se remettre.

—Ah! par exemple! s'écria-t-il en riant insolemment, vous avez de l'imagination! Ma parole, à vous entendre, on dirait que c'est arrivé! Mais ça ne prend pas! Ça ne prend pas! Marcelin le fils de M. de Hartwald! Elle est bien bonne!

—Vous ne me croyez pas? fit Pauline bouleversée.

—Vous croire? Ah ça, pour qui me prenez-vous? Il est visible que vous venez d'inventer cette histoire de toutes pièces. C'est un mensonge, et qui plus est un mensonge ignoble. Ah! Madame, vous étiez déjà bien bas dans mon estime: vous voici dans la fange jusqu'au cou.

—Vous ne me croyez pas? répéta-t-elle avec accablement.

—Inventez autre chose, ou mieux n'inventez rien du tout. Votre paroxysme vous égare jusque dans le ridicule. Marcelin ne serait pas mon fils! Vous moquez-vous? Vous trouvez qu'il ne me ressemble pas? Vous êtes donc aveugle! Et la voix du sang, Madame, la voix du sang! Est-ce que je me sentirais son père, si je ne l'étais pas?

—Mon Dieu! mon Dieu! gémissait Pauline.

Et elle demeurait stupide devant son impuissance à établir la vérité. Elle ne possédait aucune preuve de ses relations avec M. de Hartwald. Tout avait été détruit. Il n'existait pas un mot de billet, pas une photographie, pas un signe, pas un document quelconque, rien, rien, rien, que sa parole à elle et cette ressemblance qu'elle était la seule à apercevoir.

Alors, folle, elle cria à son mari:

—Rendez-moi la lettre!

—La lettre?

—Oui, la lettre que je viens d'écrire et où je me reconnais coupable. Je ne divorce plus.

—Pardon, Madame: vous ne divorcez plus, mais moi je divorce. Je ne vous rendrai pas la pièce que vous m'avez si légèrement fournie.

—Oh!...

—D'ailleurs, cela ne vous avancerait pas à grand chose. Comme je vous l'ai dit, j'ai des témoignages à faire valoir. La procédure sera un peu plus longue, voilà tout.

—Je me défendrai, je lutterai et peut-être parviendrai-je à jeter quelque doute dans l'esprit des juges. Rendez-moi ma lettre!

—Non.

—C'est une lâcheté!

—Une prudence.

—Mon enfant! mon enfant!

Elle voulut s'élancer. Facial la saisit violemment par les bras et la coucha de force dans un fauteuil. Sans cesser de la maintenir, il appela:

—Victor!

Le valet de chambre parut.

—Prévenez miss Dobby qu'elle ait à emmener immédiatement mon fils là où elle sait. Accompagnez-les.

En proie à une indicible horreur, Pauline se débattit convulsivement. On enlevait son enfant! Elle ne le verrait plus, plus... C'était fini!

—Le voir, râla-t-elle... je veux le voir...

Mais les deux mains atroces de son mari la serraient comme dans un étau, la clouaient, la paralysaient.

—Lâchez-moi!... Oh! ayez pitié, pitié!... Mon Dieu, ayez pitié!...

On entendit, du côté de l'antichambre, une lointaine voix d'enfant:

—Maman! maman!

Pauline se raidit en un suprême effort. Mais ce fut en vain. Elle retomba brisée sous la masse vigoureuse qui pesait sur elle.

Elle cria.

Facial lui mit son genou sur la bouche.

Quelques instants épouvantables se passèrent, pendant lesquels elle crut mourir, tout son pauvre corps tordu comme dans les spasmes d'une torture.

Enfin, Facial la lâcha.

—Vous êtes libre, dit-il.

Elle se leva d'un bond fiévreux et se précipita à travers l'appartement. Elle en parcourut hâtivement les diverses pièces. Le vide, le vide partout. Marcelin n'était plus là. Dans la salle d'étude, un désarroi de livres et de cahiers... Elle baisa en sanglotant ces objets que son enfant maniait encore quelques minutes auparavant, elle les baisa comme des reliques sacrées, et son cœur de mère éclatait dans sa poitrine... Ses lèvres battaient, ses paupières tremblaient nerveusement; elle répétait le nom chéri, tantôt tout bas, comme une prière, tantôt en appels désespérés écorchant sa gorge en feu. Elle reprit deux ou trois fois sa promenade errante de chambre en chambre, lentement maintenant, anéantie, s'arrêtant à chaque détail qui lui évoquait Marcelin. Lorsqu'elle revint au salon, où Facial attendait qu'elle se fût convaincue de l'inutilité de sa révolte, elle n'avait plus l'air que d'un spectre désolé, d'une statue vivante de l'effroi.

La vue de son mari sembla la glacer d'épouvante. Elle porta ses mains en avant, dans un long geste de répulsion. Quelques mots rauques sortirent péniblement de sa bouche contractée.

—C'est vous... c'est vous...

Et elle s'abîma sur le tapis, sans connaissance.

Facial sonna la femme de chambre. Il lui montra le corps inanimé de Pauline. Puis, il prit son chapeau et partit.

Au bout d'une demi-heure, Pauline revint à elle. La femme de chambre l'avait portée sur un lit, lui faisait respirer des sels, étanchait avec un mouchoir imbibé d'eau le sang d'une petite plaie qu'elle s'était faite en tombant.

—Où est mon fils?

—Je ne sais. Il est sorti avec sa gouvernante et Victor.

—Et monsieur?

—Il est sorti aussi. Il n'y a personne à la maison.

Elle s'élança à bas du lit, sans prendre garde qu'elle pouvait à peine se tenir debout.

—Madame n'est pas encore remise; Madame ferait mieux de rester couchée.

—Laissez-moi!...

Elle descendit dans la rue, échevelée, hagarde, semblable à une aliénée.

XIII

—Que vous êtes agaçant, dit Julienne, on ne peut rien tirer de vous!

—Mais, Madame, répliqua Réderic, vous m'interrogez à tort et à travers, vous et ces dames, sur ce que vous vous plaisez à appeler les mystères de l'affaire Rocrange! Que voulez-vous que je vous dise? C'est très simple. M. de Rocrange aimait Mme Facial; Mme Facial aimait M. de Rocrange; Mme Facial, qui, paraît-il, est une femme sincère, ne s'en est point trop cachée; et M. Facial, qui n'entend pas plaisanterie, plaide aujourd'hui même en divorce contre elle. Quoi de plus clair, de plus net, de plus logique? Il n'y a pas ombre de mystère. Les dessous n'existent pas. Tout cela est purement honnête.

—Honnête! s'exclamèrent avec des mines effarouchées la baronne Citre, Mme Sermais et Mme d'Orgely.

—Qu'appelez-vous l'honnêteté? demanda Réderic.

Cette question déconcerta.

—L'honnêteté, c'est de rester fidèle à son mari, risqua enfin la baronne.

—Oh! ma chère, que vous êtes vieux jeu! ne put retenir Julienne.

—En effet, Madame, dit Réderic, c'est là une honnêteté antédiluvienne.

—L'honnêteté est au moins la bienséance, corrigea la baronne, consciente d'avoir émis une niaiserie.

—C'est ça, c'est ça! zézaya Mme d'Orgely sous son éventail.

—Et la bienséance? continua Réderic imperturbable.

Cette fois, personne ne hasarda de réponse.

—La bienséance, reprit-il, voici: tromper son mari avec discrétion et rouerie; s'évader sans bruit de sa tutelle; prendre subrepticement tout le champ possible pour ses ébats et savoir revenir en hâte au moindre signal de la laisse, que l'on a tendue juste à point pour qu'une malencontreuse secousse n'avertisse pas de l'incartade le légitime propriétaire. Certaines femmes sont tenues très court; d'autres ont la laisse étonnamment longue: toutes jouissent autour du poteau marital d'un espace plus ou moins grand où brouter le thym d'amour. Ah! chèvres bienséantes, au poil blanc, à l'œil innocent, jouez tant qu'il vous plaît entre les rocs qui vous dissimulent, derrière les hautes herbes, à couvert des ondulations de terrain; mais ne vous avisez pas de ronger de vos dents fines la corde qui vous retient pour aller gambader à l'aise sur les hauts sommets, où l'air est pur et léger, sans doute, mais où vous ne seriez plus que de vilaines chèvres sauvages indignes de considération. Vous aimez la liberté, mais il vous faut une liberté qui ait l'air de ne pas trop frauder l'esclavage. Vous ne la prenez pas, vous la dérobez. Vous ne sauriez avoir de désirs vifs, francs, joyeux; vous ne connaissez que les envies louches, inavouées, satisfaites en secret comme des vices. L'intrigue est, du reste, votre plaisir. Vous ne trouveriez guère de charme à l'amour, s'il n'était avant tout le fruit défendu, auquel il s'agit de goûter par une adroite et perfide maraude. Vous craignez la passion et vous la haïssez: et lorsque, par miracle il s'en trouve une qui soit autre chose qu'une coquette ou une coquine, vous le lui faites expier avec acharnement. Ah! elle ne trompe pas comme vous: haro sur elle! N'est-ce pas, mesdames, la bienséance consiste dans la déloyauté d'abord, et dans la cruauté ensuite?

Réderic avait fait cette petite exécution sur un ton de persiflage mi-plaisant, mi-acerbe, dont il n'y avait pas lieu de s'offenser, mais qui n'en était pas moins mordant.

—Voyons, Réderic, fit Julienne assez vexée, vous êtes insupportable! En avez-vous encore pour longtemps à faire votre Alceste?

—J'ai fini, belle dame, j'ai fini: le métier est trop peu profitable, et il vaut mieux hurler avec les loups.

—Le monde est tel qu'il est, et ce n'est pas vous qui le changerez. Alors?

—Alors, je n'essaye point de le changer. Je constate les petites crapuleries qui s'y passent, et bien que je ne prenne pas à ces observations un très vif plaisir, je ne suis pas Alceste au point de m'en irriter plus que de raison.

—Et vous consentez parfois à hurler avec les loups, suivant votre exquise expression. Mais, à ce propos, revenons à nos moutons.

—Les avons-nous quittés?

—Réderic, si vous continuez, je me fâche.

—Ma chère, il veut défendre cette pauvre Pauline et son ami M. de Rocrange, dit cauteleusement Mme Sermais. Il est charitable sous son pessimisme. Seulement il procède d'une façon peu intelligente. Ce n'est pas en s'en prenant aux honnêtes femmes qu'on reconstituera l'honneur de celles qui s'exposent. Qu'on sollicite notre indulgence, rien de mieux; nous sommes prêtes à l'accorder; nous vivons à une époque où l'on est indulgent. Mais que l'on exige notre respect pour des femmes si peu soucieuses des mœurs qu'elles semblent trouver du plaisir à se compromettre, c'est vraiment se moquer de nous.

—Très bien, approuva la baronne.

—Je vois que mes clients, puisque clients il y a, sont bien malades, fit Réderic sans s'émouvoir. Il ne me reste qu'à les abandonner à l'inclémence du tribunal.

—Épousera-t-elle au moins son Don Juan? demanda Mme Sermais.

—Mais, ma chère, dit en riant Julienne, ne savez-vous pas qu'il existe déjà une Mme de Rocrange?

—Dans quel bourbier pataugeons-nous! déclama la Sénéchale, qui se délectait à suivre cette conversation.

—Je me le demande, observa Réderic sentencieux.

Julienne se leva et alla lui donner une tape sur les doigts.

—Réderic, je vous intime l'ordre de vous taire. Lorsqu'on vous interroge, vous vous dérobez, et quand on ne désire plus rien de vous, vous manifestez votre vilain caractère par de désobligeantes remarques qui sont peu d'un galant homme.

—C'est dommage que notre incomparable sénateur ne soit pas là, il ferait mieux notre affaire.

—Ne vous désolez pas, il va venir.

—Vous savez, ma belle, dit la Sénéchale à Julienne, que c'est exprès pour vous que ce cher homme assiste à l'audience. Il est si peu curieux de sa nature, et ce linge est si sale à voir laver!

—Ah! fit Réderic, Sénéchal est au Palais?

—Oui, dit Julienne, et nous allons avoir des détails tout frais.

—Quel bonheur! s'écria étourdiment Mme d'Orgely.

—Il est charmant! soupira la baronne.

—Comme le vicomte et la vicomtesse doivent être ennuyés de cette aventure, émit la Sénéchale avec componction. M. de Rocrange s'est comporté...

—Oh! Madame, interrompit Mme Sermais, il a fait son métier d'homme. Il n'y a rien à lui reprocher. Pour Pauline, quelque pitié qu'on ait pour elle, il faut avouer qu'elle est coupable. Je dis coupable plus que malheureuse, car tout dans sa conduite prouve qu'elle a visé au scandale. Ne lui eût-il pas été facile, même en supposant le pire, de s'arranger à étouffer l'affaire, à éviter l'odieux d'un procès en divorce? Mais non, elle a été cassante, elle a rendu la conciliation impossible. Ce n'est point contre son mari qu'elle est partie en guerre, c'est contre la société, contre l'ordre, contre nous.

—Cela se pardonne moins aisément, dit Réderic.

—Et maintenant, demanda la baronne, que va-t-elle faire?

—Elle ne peut pas continuer à habiter Paris, dit Mme Sermais. Personne ne l'a revue, du reste. Pas même vous, chère madame? ajouta-t-elle en se tournant vers Julienne. Vous étiez pourtant de son intimité, je crois?

—Moi? pas du tout. Nous nous fréquentions seulement, ou plutôt elle me fréquentait. Ces derniers mois, je l'avais presque perdue de vue.

Une pendule se mit à sonner.

—Il devrait y avoir un coq sur cette pendule, dit Réderic.

Une rougeur fugitive passa sur le visage de Julienne. Elle reprit vivement sans paraître avoir remarqué l'interruption:

—Sénéchal, qui sait tout, m'a affirmé que Pauline était à Grasse. Aussitôt après l'éclat, elle se serait retirée chez sa tante, puis, quelques jours plus tard, serait partie pour le Midi. Je suppose qu'elle est revenue pour le procès, mais je ne saurais vous le dire au juste.

—Et M. de Rocrange?

—M. de Rocrange est aussi parti.

—Pour le Midi?

—C'est vraisemblable. Réderic pourrait nous renseigner, mais il ne le fera pas.

—Pourquoi ne le ferais-je pas? Vous voulez savoir où est Rocrange? C'est bien simple: il est à Béthanie.

—Comment?

—A Béthanie, loin de l'œil des pharisiens, avec Marie, Marthe et Lazare, fondus pour lui en une seule personne: Lazare qu'il a ressuscité, Marie et Marthe qui l'aiment, l'une mystiquement, l'autre candidement.

—Et pendant ce temps, dit Julienne avec un haussement d'épaules blagueur, on conspire contre lui dans le Sanhédrin! Pour Dieu, Réderic, mon pauvre ami, je ne vous savais pas si simple! Comme l'on se trompe pourtant sur la mine! Sous votre masque froid et méchant, sous vos paroles mordantes, sous la satire perpétuelle de votre vilain rire, se découvre tout à coup la naïveté d'un poétereau romantique. Émile, continua-t-elle en s'adressant à un jeune lycéen qui, la prunelle à la fois allumée et railleuse, suivait avec intérêt cette conversation, Émile, voulez-vous voir un gobeur? Regardez monsieur. Ce grand sceptique qui vous paraît peut-être si fort et si digne de vous servir d'exemple n'est pas autre chose qu'un gobeur.

Émile fit un geste qui indiquait suffisamment qu'il avait jugé Réderic.

—Vous ne connaissez pas Émile? poursuivit Julienne. Un petit cousin à moi, un garçon étonnant. A quinze ans, il vous a des aperçus stupéfiants sur la vie. Ainsi, tenez, l'autre jour, nous jouions aux petits papiers. La question posée était celle-ci: «Quelle est la différence de l'homme et de la femme?» Savez-vous quelle fut la réponse d'Émile? La voici textuellement: «La différence de l'homme et de la femme, c'est que la femme descend du singe, tandis que l'homme y remonte.»

—Est-il possible! se récrièrent les dames avec des gloussements de rires. Si jeune! Où a-t-il appris ces mots-là? Il n'y a plus d'enfants!

Le lycéen jouissait avec modestie de son triomphe.

—Voyons, Émile, fit Julienne, puisque vous êtes si précoce, donnez-nous votre opinion sur M. de Rocrange et Mme Facial.

Émile répondit avec commisération:

—Ils ne sont l'un et l'autre que des serins.

—Un peu osé, pour son âge, mais délicieux! bêla la baronne.

Julienne s'amusait comme une folle.

Sur ces entrefaites, Sénéchal arriva. Il eut un succès d'entrée. Ces dames l'entourèrent, l'accablèrent de questions.

Une fois assis et les attentions suspendues à ses lèvres:

—Ah! mesdames, débuta-t-il, je sors de l'audience. Quel triste dénouement! Se peut-il qu'une femme ait pu se résoudre à laisser traîner devant un tribunal, devant le public, le scandale de sa vie privée! C'est fait: madame... cette dame... cette femme... je ne sais plus de quel nom l'appeler... Bref le divorce a été prononcé.

—Contre elle? demanda Réderic.

—Et contre qui, Monsieur? répondit Sénéchal. Le mari aurait sans doute pu... cela se fait quelquefois... Mais n'était-il pas de son droit, je dirai plus, de son devoir, de ne pas ménager, par je ne sais quel esprit de générosité fort déplacé en l'espèce, l'épouse coupable? Oui, Monsieur: le divorce a été prononcé contre elle. L'avocat de M. Facial a été superbe... superbe et simple, car la cause était fort simple...

—Et cette pauvre Pauline, interrogea Julienne, quelle défense a-t-elle fait valoir?

—Comment, vous ignorez? Elle n'avait pas jugé à propos de se faire représenter. Le jugement a été rendu par défaut.

«Drôle de femme!» pensa Julienne.

De moins en moins elle la comprenait.

Mme d'Orgely et la baronne s'exclamaient:

—Par défaut! C'est inconcevable! Elle ne s'est pas défendue!

—J'avais, un instant, l'intention d'assister à la séance, disait Mme Sermais; par pudeur, par crainte qu'on attribue à la malignité une curiosité bien naturelle, par gêne aussi de me montrer dans la salle à l'occasion du désastre d'une ancienne amie, j'avais renoncé à mon projet. Je m'en console: puisqu'il n'y a pas eu de débats, cela n'a pas été folichon.

—L'affaire fut, en effet, très vite expédiée, reprit le sénateur. Imaginez-vous que cette... dame avait poussé l'impudence jusqu'à avouer par écrit son adultère. L'avocat n'eut qu'à produire ce document. La preuve était faite.

—Comment trouvez-vous ça, ma chérie?

—Scandaleux!

—Épouvantable!

—Sinistre!

—Faut-il être assez dépourvu de sens moral!

—Assez dinde! corrigea Émile. «N'avouez jamais!» C'était hier dans ma leçon d'histoire.

Sénéchal acquiesça de la main.

—Vous n'ignorez pas, belles dames, continua-t-il avec complaisance, que la loi est formelle à cet égard. L'adultère est ce qu'on appelle, en style juridique, une cause péremptoire de divorce. Une fois l'adultère établi, le magistrat n'a plus qu'à s'incliner et qu'à prononcer le jugement fatal. D'habitude, le procès consiste justement à rechercher, à examiner, à apprécier les preuves produites par le demandeur. C'est là que réside le piquant de l'affaire. Des témoins ont vu, ont entendu des choses extraordinaires; on raconte des histoires de derrière les fagots; le demandeur explique, insiste, entre dans des détails tout à fait exceptionnels; le défenseur ne cède que pied à pied le terrain, discute, nie, et l'on est obligé de prendre d'assaut l'un après l'autre, à coups d'arguments ad hominem ou plutôt ad feminam, les quatre coins chaudement disputés de l'alcôve incriminée. Voilà qui devient palpitant! Voilà qui en vaut la peine! Mais réunir le tribunal, convoquer le public et offrir pour tout potage un avocat qui se lève et dit: «Messieurs, nous plaidons en divorce contre Mme Facial, notre épouse. Nous alléguons contre elle l'adultère dont elle s'est rendue coupable, et nous sommes en possession d'une lettre qui fait surabondamment la preuve de ce que nous avançons...» Ah non! je suis frustré! Je ne me laisse pas émouvoir par une pièce qui n'a plus de péripéties; je ne suis plus disposé à l'indulgence; je reste sévère, mais juste. Mme Facial n'a même pas su se rendre intéressante.

—Quel esprit!

—Quelle verve!

—Et comme c'est vrai! Ce cher sénateur a de ces observations profondes qui font frémir! N'est-il pas, en effet, bien humain de se sentir parfois prêt à absoudre ceux qui ont l'art de présenter leurs fautes sous un jour heureux? Certaines personnes ont le don de sympathie, il faut l'avouer. Ne sommes-nous pas, par contre, un peu durs pour celles qui ne l'ont pas?

C'était la baronne qui, de sa voix mielleuse, avait émis cette réflexion. Elle s'attendait, certes à l'averse de réparties qu'elle déchaîna:

—Est-il permis aussi de se conduire avec un pareil cynisme?

—Ce n'est plus une faute, c'est un blasphème.

—Je me considère presque comme déshonorée de l'avoir connue.

—Avec cette manière de donner violemment du pied dans sa boue, elle nous éclabousse.

Julienne ne joignit à ces sarcasmes que la jonglerie de son rire clair. Mais dans ce rire perlé, superficiel, voltigeant, qui agaça Réderic au plus haut point, elle manifestait qu'elle aussi «lâchait» Pauline, et que cela l'amusait prodigieusement, et qu'aucun scrupule ne s'opposait à ce qu'elle jouît du divertissement qui lui était donné.

—Comme il vous plaira, Madame, fit Réderic: mais moi, je ne trouve point cela risible.

Ce mouvement d'humeur aiguisa encore l'hilarité de Julienne. Et son rire fut si contagieux, qu'aussitôt il se répercuta dans toutes les gorges, illumina tous les visages. La baronne poussa de petits cris stridents; l'éventail de Mme d'Orgely se secoua convulsivement; Mme Sermais, la tête renversée, vibrait de gaité; la Sénéchale roucoulait d'aise; trivial, bruyant, le sénateur se tapait allègrement la cuisse; Émile avait sauté sur son fauteuil et esquissait, des bras et des jambes, les contorsions de quelque danse grimaçante. C'était fou, sans conscience, sinon cette conscience supérieure, l'instinct, qui, à de certaines minutes imprévues, s'empare d'une collectivité et la force à exprimer ses vrais sentiments.

Satisfaits enfin, ils se regardèrent, comme pour se demander réciproquement l'explication de leur belle humeur.

—Nous sommes absurdes, dit Julienne: Réderic a raison: il n'y a pas là de quoi rire. Pauvre Pauline! Et cependant, son cas est grotesque. S'imaginer que l'amour est d'essence divine, lui tout sacrifier comme à une idole vénérée, avoir la foi jusqu'au martyre! Quelle superstition en notre époque désabusée! C'est du délire et de la sottise.

—A moins que ce ne soit de l'orgueil, accentua Mme Sermais.

—Ou de la luxure, fit la Sénéchale en dardant ses gros yeux bêtes sur son mari.

Réderic se leva.

—Vous partez? demanda Julienne.

—Oui. Je me sens devenir moraliste en votre compagnie, et cela me gêne. J'ai sur le bout de la langue un petit cours d'esthétique du cœur dont je voudrais vous épargner à vous l'importunité et à moi le ridicule. Je me bornerai à vous envoyer le Sermon sur la montagne... Non; vous y verriez un: «Heureux les pauvres d'esprit», que vous m'appliqueriez certainement et que je suis cependant loin de mériter.

A peine fut-il sorti, qu'Émile résuma l'impression générale.

—Il est rasant.

—Le fait est qu'il baisse, dit Julienne.

Sénéchal se rengorgea.

—Quel motif M. Réderic pouvait-il avoir de défendre cette... dame? interrogea comme pour de subtiles insinuations Mme Sermais.

—Allez-vous me faire croire que...

—Il y a tant de mystères!

Des sous-entendus glissaient aigus, captieux. Une opinion se formait. On se comprenait; on comprenait même beaucoup plus qu'on ne voulait donner à entendre.

Julienne, qui savait à quoi s'en tenir, ne fit rien pour empêcher ces amusantes calomnies. Et cela moins par prudence pour elle-même que par l'agrément que lui procuraient ces jeux d'esprit. Qui d'ailleurs, parmi les personnes présentes, ignorait vraiment les relations de Réderic et de Julienne? Émile devait être le seul, avec la Sénéchale. Et encore? Mais était-ce une raison pour s'interdire les joies délicates du roman fabriqué de toutes pièces?

—Cette Pauline en a fait peut-être bien plus qu'on ne pense!

—Qui nous dit que M. de Rocrange a été son seul amant?

—Elle était très forte: toujours sur ses gardes, froide, sérieuse. Quel abîme de débauche cachait cette correction! Ces femmes toutes de dessous sont les plus dangereuses.

—D'autre part, objectait-on, si M. Réderic était ou avait été l'un de ses amants, la jalousie aidant, bien loin de l'excuser, ne se montrerait-il pas son plus inexorable censeur?

—Précieuse remarque: mais en des cas compliqués comme celui-ci, beaucoup d'éléments échappent. Qui sait si nous ne nous trouvons pas en présence d'un de ces phalanstères du vice, où tous sont liés par le secret commun, et dont cette femme serait l'âme.

On se tut un instant. Les yeux souriaient. Cette idée étrange titillait les imaginations.

Puis, la conversation se porta sur Facial. On ne l'épargna guère non plus.

—Il fallait du sang, dit Mme d'Orgely.

Et les dames approuvèrent. C'eût été plus noble, plus dramatique; elles y eussent mieux trouvé leur compte. Comment M. Facial ne l'avait-il pas compris?

—Pour moi, dit la baronne, un galant homme ne doit pas supporter un pareil affront sans en tirer vengeance. Le divorce ne répare rien. Il faut tuer...

—Qui?

—L'amant, répondit-elle après avoir réfléchi. Voudriez-vous, par hasard, que ce fût la femme? C'est aux hommes de se tuer pour les femmes. Tout au moins, un duel sérieux est-il d'obligation. On divorce après, si l'on veut; ou mieux, l'on se sépare: car le divorce est de mauvais genre.

—Et vous, Madame, êtes-vous pour le meurtre ou pour le duel? demanda Mme d'Orgely à Mme Sermais.

—Cela dépend des circonstances, fit celle-ci. Si le mari surprend sa femme en flagrant délit, le meurtre; s'il n'a que des soupçons plus ou moins fondés, le duel.

—A ce propos, mon cher sénateur, interrogea la baronne, vous devez assurément savoir comment M. Facial a connu son... malheur. Qui lui a ouvert les yeux? Comment s'est-il comporté devant... l'événement? Vous possédez, sans doute, des détails intéressants. Y a-t-il eu une scène comique, tragique peut-être?

Sénéchal hésita. Un regard rapide de Julienne venait de l'embarrasser. Quelque envie qu'il eût de paraître bien informé, il ne pouvait décemment dévider les petites intrigues qui s'étaient enroulées autour de l'affaire Facial. Il se résigna, non sans un serrement de cœur, à ne conter que l'épisode principal.

—Mais oui... mais oui... Je ne sais pas tout... loin de là... M. Facial avait appris, je suis incapable de vous dire comment, ni où, ni quand, mais enfin il avait appris, de sources très sûres, que sa femme le trompait avec M. de Rocrange. Le jour même, entre quatre et cinq, heure à laquelle il avait de fortes présomptions de croire qu'il les surprendrait en conversation coupable, il se rendit à l'adresse du séducteur. J'ai sur ce qui s'est passé alors des renseignements précis. Je les ai recueillis auprès du concierge de l'immeuble, un homme charmant, auprès de l'ancien domestique de M. de Rocrange, congédié pour n'avoir pas su éconduire le mari, qu'il n'avait d'ailleurs jamais vu, auprès de...

—Comme pour Mme de Saint-Géry? interrompit narquoisement Julienne.

—A la différence près que je n'ai pas assisté à la scène. Mais je l'ai savamment reconstituée, vous allez voir.

Un murmure courut.

—Mes toutes belles, dit Julienne, ce n'est pas tout à fait ce que vous attendez, je vous en préviens.

—Non! reprit Sénéchal, et là nous nous séparons franchement du cas Saint-Géry. Mais patience, et procédons par ordre. Voilà donc M. Facial gravissant de son pas mesuré, le front soucieux, le dos plus voûté que d'habitude, l'œil gris que vous connaissez vaguement teinté d'angoisse, l'escalier de M. de Rocrange.

On se mit à rire. On voyait Facial gravissant cet escalier.

—Devant la porte, il hésite. Sonnera-t-il? Redescendra-t-il pour aller chercher un serrurier? Enfin, il sonne. Le domestique de M. de Rocrange se présente. «Monsieur n'est pas chez lui,» dit-il, avant même que M. Facial lui ait adressé aucune question. M. Facial ne réplique rien. Il empoigne le valet par le collet, le jette sur le palier et ferme la porte sur lui. Puis il se met en devoir de se diriger dans cet appartement qu'il ne connaît pas. Il entend des voix; il traverse une ou deux pièces; il écarte une portière, et, dans un salon qu'éclairent deux lampes à grands abat-jour violets, il se trouve en présence de M. de Rocrange qui marche à lui. Dans le fond, Mme Facial, en robe blanche, toute droite, très pâle.

—Mon Dieu que va-t-il arriver? palpita la baronne.

—Vous pensez bien que le domestique, un instant étourdi, s'était précipité sur les traces du visiteur inopportun. Mais trop tard. Il n'eut plus qu'à assister de loin à ce qui suivit. «Monsieur, débuta Rocrange froidement, vous avez assurément tous les droits légaux sur la femme que vous trouvez ici. Ces droits, par malheur, ne correspondent pas toujours à la justice et à la moralité. Nous nous aimons. Or, nous considérons notre amour comme ce qu'il y a de plus important. Vous jugerez peut-être que vos droits méritaient cette place d'honneur. S'il en est ainsi, je suis prêt à vous accorder toutes les réparations que vous exigerez, hormis celle de renoncer à la femme que j'aime.» M. Facial resta deux bonnes minutes à revenir de sa stupéfaction. Sans répondre à Rocrange—que lui aurait-il répondu!—il s'avança sur sa femme en criant: «Malheureuse, c'est donc vrai, vous me déshonorez!» Mme Facial, avec un calme que lui aurait envié plus d'une coupable, répliqua: «Je n'ai point à vous rendre compte de ma conduite. Elle ne regarde que moi. Je dois néanmoins vous demander pardon d'une chose. C'est de vous avoir laissé ignorer jusqu'à présent que je vous trompais. Mais Dieu m'est témoin que mon intention était de vous faire part de la vérité. Ce soir même vous auriez tout su. Vous m'avez prévenue. Je regrette amèrement que les circonstances vous donnent lieu de croire que je ne suis pas une honnête femme.» La scène devenait de plus en plus étrange. Le mari outragé s'apercevait du rôle passablement ridicule qu'il allait jouer. Il voulut payer d'audace. Pas d'explication ici, prononça-t-il, sévèrement. Suivez-moi. C'est au domicile conjugal que, devant votre mari et votre juge, vous pourrez tenter d'excuser votre faute.» Elle ne bougea pas. «Obéissez!» fit-il, en la saisissant par le bras. Elle poussa un léger cri. Mais déjà Rocrange bondissait: «Vous vous méprenez, Monsieur, et je ne saurais permettre que vous exerciez chez moi des prérogatives que je ne reconnais pas. Madame est libre ici, c'est à moi seul que vous avez affaire.»—«Qui êtes-vous, Monsieur?»—«Un homme, comme vous.»—«Moi, je suis le mari.»—«Et moi, l'amant.» M. Facial s'arrachait les cheveux. «Mais, je vais faire monter la police!» menaçait-il. C'était grotesque. Il le sentit, et ne trouvant plus rien à dire, devant cette situation brutale et cette fermeté incompréhensible des deux complices, il prit le parti de se draper d'une dignité un peu tardive et de se retirer en bon ordre. Il fit bien, car s'il avait continué sur ce ton, Rocrange était homme à ne pas le ménager. Je dois dire qu'à aucun moment M. Facial ne fit mine de se faire rendre raison par les armes. Eut-il tort? Je ne voudrais pas l'affirmer. Cela n'eût rien réparé du tout, et il eût, par contre, couru grand risque de se faire blesser par Rocrange, qui est, comme chacun sait, un adversaire peu commun. Quant à la dame qui fut cause de ce beau scandale, je vous l'abandonne. Si le mari fut peu noble, l'amant peu scrupuleux, elle, à coup sûr, fut bien franchement...

—Une coquine, siffla Mme Sermais.

La haine et l'envie criaient sur le visage des femmes. Tout à l'heure, elles pouvaient encore rire; une maligne joie éclairait leurs yeux; leur indignation était de surface. Maintenant, elles s'irritaient sincèrement. Ah! celle-là qu'elles affectaient de mépriser aimait et était aimée! Soutenue par une foi qu'elles ne connaîtraient jamais, celle-là avait réussi à inspirer à un homme une passion désintéressée! Celle-là osait être heureuse par-dessus les conventions et malgré les lois! Jamais elles ne pardonneraient. Le récit de Sénéchal venait de les exaspérer. L'adultère passe, mais l'amour! Tout ce qu'elles avaient en elles de pervers, de féminin, de parisien frémissait et se révoltait.

—Après son attitude dans cette scène, expliqua le sénateur, on comprend qu'elle soit restée insolente jusqu'au bout.

—C'est-à-dire qu'on ne comprend plus du tout, dit la baronne. Cette femme est un phénomène d'impudence.

—Une énergumène.

—Sans son aventure qui l'a rendue désormais impossible, même dans les pires milieux, nous n'aurions pas tardé à la voir présider quelque ligue grotesque pour l'émancipation de la femme.

Et la Sénéchale, qui était stérile, s'écria:

—Dire qu'elle a un fils!

—A propos, cet enfant, interrogea Julienne avec intérêt, que va-t-il devenir? Va-t-il suivre sa mère?

—M. Facial connaît mieux ses devoirs, répondit Sénéchal. C'est à lui que, par décision du tribunal, la garde de l'enfant a été confiée.

—Voilà qui est bien, dit la baronne. Mais se figure-t-on le ravage qu'une histoire pareille peut exercer dans une jeune intelligence!

Sur quoi Émile observa:

—Ça doit être amusant une mère qui fait des farces!

Lorsque tout le monde fut parti, à l'exception d'Émile qui passait la journée chez sa cousine, Julienne eut un léger remords.

«J'aurais dû prendre un peu sa défense», pensa-t-elle.

Mais elle se dit bien vite qu'elle avait été, en somme, suffisamment généreuse en ne chargeant pas Pauline, elle qui avait suivi les choses dès leur début et qui aurait pu en raconter de si jolies.

«D'ailleurs, pensa-t-elle, Réderic a voulu se donner ce beau rôle, et cela ne lui a pas réussi. Il devient absurde, Réderic. Il distille en outre un ennui prodigieux. Je ne l'inviterai plus. Je le prierai d'espacer ses visites. C'est étonnant ce que j'en ai assez de ce garçon-là! Il faut que je me débarrasse de lui.»

Et songeant à son autre amant, à Sénéchal, qui était bien le contraire du premier, mais qui commençait à l'énerver par son perpétuel sourire de vieux beau, elle se dit que, s'il l'amusait encore, s'il s'entendait mieux que jamais à la choyer de flatteries, il ne suffisait cependant pas à absorber tout ce qu'elle détenait de curiosités et de désirs. Et puis, Sénéchal frisait la soixantaine. Elle l'avait connu plus alerte. Et quoi! n'était-il pas permis de varier ses plaisirs! Elle avait envie d'autre chose. Il n'y avait pas que deux hommes au monde, Réderic et Sénéchal, Sénéchal et Réderic! Qui l'empêchait de satisfaire une nouvelle fantaisie?

—Émile, murmura-t-elle, Émile!

—Ma cousine?

—Venez vous asseoir près de moi.

—Voici.

—Dites-moi, Émile, savez-vous déjà ce que c'est que l'amour?

—L'amour? fit le lycéen. Moi, voyez-vous, ma cousine, j'ai mes théories sur l'amour.

—Vraiment? Exposez-moi ça.

—Oh! ce n'est pas long.

—J'écoute.

—C'est bien simple: je suis dégoûté des femmes.

Julienne sourit. Elle dégrafa rapidement son corsage, attira contre elle l'adolescent et lui donna un baiser sur les lèvres:

—Et de moi?

Le lycéen vibra comme un ressort.

Puis, il fonça sur elle, en bégayant:

—Oh! c'est épatant! c'est épatant!

XIV

A Grasse, le soleil baignait leur amour.

—Chère âme, disait Odon, si nous pouvions maintenant commencer une nouvelle vie, sans qu'aucun souvenir du passé vienne en troubler le ciel, ne serions-nous pas merveilleusement heureux?

—Mon Odon, certes: et c'est ma seule souffrance que ce passé de Paris, dont je ne puis, malgré mes efforts, soulager ma pensée. Je veux aimer, je veux vivre: mais il me semble que j'ai quelque chose de brisé en moi. Quel défaut s'est révélé, quel défaut à mon cœur? Je ne sais. Peut-être ne suis-je plus capable de jeunesse, de fraîcheur, d'illusion sur l'avenir et d'élan vers la joie. Peut-être suis-je semblable à ces femmes qui se retirent du monde après en avoir été incurablement blessées: une fois entrées au couvent où elles espéraient trouver le bonheur, elles s'aperçoivent qu'il est trop tard et qu'elles pourront à peine goûter la paix, alors qu'elles voulaient participer aux délices de Dieu.

—Il n'est jamais trop tard pour aimer.

—Oh! j'aime, oui. Je n'ai jamais aimé avant de t'aimer. Mais je sens avec douleur que les cordes de cet amour ne sont plus vibrantes et sonores, qu'elles ont été faussées, martyrisées par trop de chocs mauvais, et qu'au lieu des odes triomphales pour lesquelles elles étaient faites, elles ne peuvent désormais exhaler que de pâles élégies. Mon amour n'en est pas moins mon être, il est intense, il est toute moi: mais il est empreint de tristesse, alors qu'il devrait l'être de joie.

—Mon amie, l'amour est indépendant de la joie ou de la tristesse. C'est un sentiment supérieur qui se répand sur tous les autres sentiments et les sanctifie. C'est parce que nous nous aimons que même les pires malheurs prendraient cette teinte sacrée, qui, malgré tout, fait de la vie ainsi sublimée le joyau suprême. Et le secret de la vraie joie n'est-il pas justement de sentir l'amour nous pénétrer et nous sauver, au moment où, sans lui, nous serions livrés en proie aux plus terribles désespoirs? Vois, le ciel est rose, l'heure est suave: que de biens nous entourent encore dont nous jouirons doublement.

—Je t'aime! je t'aime! s'écriait Pauline. Que deviendrais-je, que serais-je sans toi? Je veux oublier, oublier tout ce qui n'est pas ton amour. Je me confinerai dans le rayon de tes yeux. Pardonne-moi! Couvre-moi de tes baisers secourables!

Elle pleurait, se suspendait à lui comme à un grand christ qu'on implore; elle se blottissait contre son sein, cherchait dans ses bras le refuge.

Et il la consolait; et, sans cesser d'être l'amant, trouvait pour apaiser sa peine de paternelles caresses.

—Pleure, enfant, disait-il; sache la douceur des larmes épanchées avec abandon. Tu as trop compté sur ta force; maintenant, tu souffres de te découvrir faible. Mais cette faiblesse est bonne; elle crée autour de toi une atmosphère de sensibilité. On ne vit pleinement du cœur que par la vertu des émotions. L'impassibilité n'est point ce qui constitue une grande âme: mais bien le courage de penser et de vouloir tout en n'ignorant aucune des épreuves de la foi.

Leurs promenades étaient leur seule distraction extérieure. Ils se reflétaient dans la nature. Et à contempler ensemble les mêmes paysages, à conduire leurs pas le long des mêmes sentiers, ils se pénétraient mieux, s'absorbaient l'un dans l'autre avec plus de dévotion.

Ils n'éprouvaient aucune gêne dans cette contrée écartée. Ils étaient bien à eux, à eux seuls. Personne ne les connaissait; ils ne firent la connaissance de personne. C'était la retraite qui convenait à leur désir.

Et lorsque, par une bénédiction spéciale, ils se laissaient aller, sans autre souci, à l'heure présente, le bonheur semblait descendre sur eux et les inonder de sa grâce. Pauline rayonnait alors d'une lumière douce et pure. Elle émerveillait son amant du spectacle de sa félicité. Oh! s'il leur avait été donné d'être nés ainsi, ou de s'être élevés par une progression naturelle et radieuse à cette floraison! Ils eussent savouré le délice d'une existence admirable et parfaite. Mais ces instants lumineux étaient rares.

Le passé, ils le méprisaient; ils ne pouvaient effacer néanmoins l'impression navrante que ce passé leur laissait.

Odon l'eût facilement oublié. Il n'en avait pas souffert comme Pauline. Mais puisqu'elle en souffrait, il en souffrait pour elle et peut-être plus qu'elle. Sa puissance de sympathie était telle, qu'il ressentait jusqu'à la douleur les pensées contristantes de son amie.

Celle-ci ne pouvait s'étonner de l'animosité qu'elle avait soulevée. Elle s'y était attendue. Quelles que fussent pourtant ses prévisions, leur réalisation brutale l'avait troublée. Elle avait espéré, au moins, quelque témoignage secret d'amitié. Et rien! Julienne, cette Julienne qu'elle savait légère et perverse, mais dont l'affection pour elle avait été sincère, s'était dérobée comme les plus indifférentes. Facial s'était montré plus rebelle à toute charité qu'elle ne l'eût supposé. Il avait été bas. La société l'avait expulsée en brebis galeuse. Tout ce qu'elle avait connu, tout ce qu'elle avait vécu la reniait. Elle avait conscience d'être l'excommuniée: et bien qu'elle eût renoncé de plein gré à toute communion, l'injustice de la sentence irritait sa raison et blessait son cœur.

N'y avait-il pas une cruelle ironie à connaître sa supériorité morale sur un monde d'hypocrisie et de méchanceté qui ne l'estimait pas digne de lui?

Mais qu'était-ce cela! Pauline n'y eût pas pensé et n'en eût conçu aucune amertume, si la vraie douleur, la terrible douleur qui rongeait ses entrailles lui avait été épargnée.

On lui avait pris son fils.

Voilà la plaie affreuse dont elle ne guérirait jamais, que tout l'amour d'Odon ne réussirait pas à fermer. Son fils, son enfant était mort, mort à elle! Ou plutôt—et cela était épouvantable—c'était elle qui était morte à lui, elle, elle vivante et séparée de lui par un abîme plus inexorable que le tombeau! Des larmes de détresse tombaient de ses yeux. Qui lui rendrait l'enfant, son Marcelin qui respirait là-bas, loin d'elle, à Paris, qui l'oubliait, qui apprenait à la répudier comme mère? Une effrayante angoisse la serrait à la gorge, lorsqu'elle songeait, et c'était presque sans cesse, au crime qui avait été commis.

«Mon enfant! mon enfant! s'écriait-elle dans le martyre de l'idée fixe, que deviens-tu? que fais-tu à ce moment, à cette minute? Est-il possible que tu ne sentes pas courir autour de ta tête les baisers dont je dévore ton image? Mon petit Marcelin, n'entends-tu pas le flot de prières qui s'échappent pour toi de mes lèvres? Oh! réponds-moi! Envoie ta douce pensée vers moi. Je la reconnaîtrai lorsqu'elle frôlera mon front. Je dirai sans une hésitation: C'est lui! il pense à moi. Je verrai ton ombre charmante voltiger devant mes yeux. Ce sera toi, ton regard, ton sourire. Ta voix me murmurera: Je t'aime, je ne t'oublie pas!»

Ah! si on lui avait laissé son fils? Elle ne se fût plus occupée que d'être heureuse! Ce qui maintenant la faisait souffrir eût été un sujet de joie. Elle se fût tenue pour privilégiée de vivre à l'écart, entourée des deux seuls êtres qu'elle chérissait. Son fils avec elle: le paradis, la délivrance, l'avenir! Alors, elle eût retrouvé les splendeurs de la jeunesse pour aimer. Le prestige de l'idéal eût enthousiasmé son âme. Elle ne se fût pas plainte de ne pouvoir goûter qu'avec déception l'ivresse de passion qu'elle cherchait. Hélas! si son cœur, par brusques secousses, s'arrachait de son amant au milieu des plus ardentes caresses pour s'élancer comme un fou vers Paris, c'était parce que son fils l'y appelait. Si, jour et nuit, la voix de plus en plus odieuse de Facial la poursuivait, c'était que cet homme lui confisquait son enfant. Si elle rongeait son frein avec une morne colère contre la société, dont elle n'avait plus voulu comme femme, c'était que la société se vengeait de la femme sur la mère. Marcelin! Marcelin! l'obsession de ces syllabes évoquant l'être adoré qu'elle avait perdu harcelait ses tempes d'une fièvre perpétuelle.

La malheureuse essayait encore de cacher autant qu'elle pouvait de sa désolation à celui qu'elle allait jusqu'à se reprocher de ne pas entourer d'un culte exclusif. Mais Odon assistait à toutes les phases de ce chagrin. Son tact subtil percevait les moindres écorchures sur le réseau de sensibilité de sa maîtresse. Il savait quand Pauline était déchirée à crier: il savait quand, lasse, elle s'apaisait, mais que tout l'épiderme de l'âme lui faisait mal comme après une longue torture. Et il saignait avec elle, en silence, ne voulant pas, par le spectacle de sa propre douleur, accroître celle de son aimée.

Lorsqu'ils causaient de Marcelin, c'était pour s'exhorter à l'espérance.

—Il te reviendra, il nous reviendra, disait Odon; et il appuyait sur ce nous avec une intention exquise. Le père se lassera d'exercer sa vengeance. Fût-il mieux que le père légal, il comprendra que priver plus longtemps l'enfant de sa mère, c'est barbare et c'est nuisible.

—Dieu t'entende! murmurait Pauline.

Mais elle connaissait Facial. Elle savait qu'en retenant l'enfant, cet homme austère s'imaginait remplir un devoir sacré. Hélas! ce n'était pas une vengeance. La vengeance s'épuise, le devoir s'exacerbe. Il y avait de quoi pleurer.

Après mille combats, elle résolut d'écrire à son fils. Quelle effusion de larmes et de caresses! Le papier semblait vivre son amour. Elle recommença plusieurs fois cette lettre chérie, la chargeant toujours plus de son cœur gonflé, ajoutant de nouveaux baisers aux premiers baisers. Réconfortantes heures, prolongées à dessein, confidentes de tant de rêves! Mais elle ne laissa pas échapper un mot de récrimination. Cette lettre à son fils fut admirable de délicatesse. Pauline le comprit ainsi, afin que Facial, touché et rassuré, pût consentir à laisser s'établir entre eux une correspondance. Elle n'eut même pas à le comprendre: l'explosion de sa tendresse ne comportait pas de place pour autre chose.

«Vous ne voudrez pas, écrivait-elle à cette occasion à Facial, vous ne voudrez pas détruire chez mon enfant tout souvenir de sa mère. Vous savez combien ce sentiment est nécessaire et précieux. Je suis tellement certaine que vous jugerez en cela comme moi, que l'idée ne me vient pas de faire parvenir ma lettre à Marcelin par une autre personne que par vous. C'est à vous que je l'envoie: vous la lui remettrez vous-même. Lisez-la auparavant: elle ne contient rien dont vous puissiez prendre ombrage. Je suis mère et je ne suis que cela, lorsque je parle à mon fils. Vous qui avez assumé le soin de l'élever, vous n'avez point l'intention de cloîtrer son cœur. Je n'ai pas besoin, n'est-pas, d'invoquer votre générosité? Il suffit que vous soyez juste.»

Trois jours après, Pauline recevait la réponse.

Facial lui retournait la lettre adressée à Marcelin et l'accompagnait de ces mots:

«Je ne sais qui vous êtes et je ne veux pas vous connaître. Je vous interdis formellement d'écrire à mon fils, et en général d'essayer de communiquer avec lui de quelque façon que ce soit. Cette jeune âme n'est pas faite pour être poursuivie par le spectre du souvenir. D'ailleurs, celui qui portera mon nom ne doit point avoir à prononcer le vôtre, encore qu'il se le rappelle, ce dont je doute, car il ne parle jamais de vous. Pour ce qui me concerne, je vous saurais gré de m'épargner le renouvellement de tentatives qui ne peuvent avoir d'autres résultats que de m'obliger à une surveillance plus étroite. Toute insistance de votre part serait inutile et de mauvais goût.»

Pauline froissa le papier d'une poignante crispation. Elle ne dit rien; pas un reproche ne se formula sur ses lèvres, ni même dans son cœur. Elle comprenait qu'il ne pouvait en être autrement. Mais elle se sentit glisser comme une masse dans un trou de douleur, tandis qu'une dalle se scellait sur elle.

Elle entrevit l'avenir inévitable, conséquence de la défaite: sa révolte perpétuée, son ressentiment toujours bouillonnant, sa raison malade, son instinct désemparé. Elle serait une lamentable irréconciliée du sort. Jamais le calme, le calme divin, qu'elle avait ardemment convoité, ne descendrait sur elle en bienfaisante grâce. La blessure de son flanc resterait ouverte, et l'éponge de vinaigre ne cesserait de provoquer sa bouche altérée.

N'était-ce donc qu'une rive illusoire, ce pays créé par son désir, qu'elle voyait pourtant, qu'elle croyait parfois toucher, et qui, fallacieux, disparaissait au premier geste d'espoir pour ne laisser que la sensation atroce du sol gelé? N'arriverait-elle pas? Était-elle destinée à tomber épuisée sur la route dure?

Le bon compagnon veillait, le cher compagnon, celui des jours mauvais comme celui des haltes sereines. Il sut lui rendre un peu de courage. L'art tout-puissant de la charité dans l'amour opéra ce prodige de relever Pauline, après la crise terrible qui d'abord l'abattit. Sous l'excellence des caresses de l'amant, sous l'influence de sa volonté d'homme, elle reprit une vigueur morale qu'elle ne soupçonnait pas. Ses yeux se remirent à fouiller le ciel pour y découvrir l'étoile propice, ses lèvres à entrecouper de prières ferventes les sanglots que leur arrachait la cruelle réalité.

Ce n'était pas la résignation, mais la résistance, qu'Odon soufflait ainsi dans l'âme de Pauline. Il savait la vertu de la lutte plus efficace que celle du sacrifice. Le débat pour la vie importe; s'il n'aboutit pas à la victoire, qui est le bonheur, il faut, au moins, le prolonger jusqu'au consentement, qui est la paix. Tant que Pauline serait occupée de conquérir son fils, elle ne songerait pas à le pleurer.

Des projets furent faits. Mais avant d'aborder les résolutions extrêmes, ils tentèrent par tous les moyens de communiquer avec Marcelin. Il eût déjà suffi d'une page de son écriture pour rendre Pauline folle de joie. Mais comment lui faire parvenir les nouvelles indispensables? Ils essayèrent de déjouer la surveillance de Facial en s'adressant à divers intermédiaires. Le directeur de l'école que fréquentait le jeune garçon, les maîtres qui lui donnaient des leçons, miss Dobby, sa gouvernante, furent successivement chargés de lui remettre en secret des lettres. Aucune ne parvint. La concierge reçut de l'argent pour s'acquitter du même office. Elle garda l'argent et remit les lettres à Facial. Si bien, qu'au lieu de la réponse tant désirée, ce fut, un jour, une lettre de menaces de Facial qui arriva.

Que se passait-il? Depuis tant de mois, des changements avaient dû se produire: et Pauline ignorait tout. De moins en moins il lui devenait possible de joindre l'enfant. Odon écrivit alors à Réderic. De celui-ci ils eurent une réponse. Réderic n'avait pas revu Marcelin. Il donnait cependant quelques informations: le fils de Pauline était au lycée; il n'avait plus sa gouvernante; il se portait bien; son père, semblait-il, dirigeait avec le plus grand zèle son éducation. Et Réderic ajoutait, nouvelle qui effara Pauline, que Julienne s'occupait du jeune garçon d'une façon très suivie.

«Julienne! Julienne! écrire à Julienne!»

Cette pensée traversa l'esprit de Pauline. Mais elle éprouva un tel serrement de cœur à l'idée d'avoir recours à son ancienne amie pour parvenir à Marcelin, qu'elle comprit aussitôt que cela lui serait impossible. Un irrésistible flux de jalousie lui monta à la tête. Tandis qu'elle était ici, loin, exilée, Julienne voyait son enfant, Julienne pouvait le voir tous les jours! Pourquoi cet intérêt? Qu'est-ce que cela signifiait? Et elle se souvenait qu'autrefois elle avait déjà ressenti, pour de futiles baisers, d'inexplicables jalousies.

Elle n'écrivit pas à Julienne. Trop de trouble la remplissait. Que faire pourtant? Odon l'engageait à vaincre ses répugnances. Selon toute probabilité, Julienne, qui n'était pas dure, se prêterait volontiers au rôle de tiers entre la mère et le fils; et, femme, elle aurait même du plaisir à être la cheville ouvrière de cette petite intrigue. Mais Pauline ne voulut pas.

—Partons pour Paris, dit-elle.

Ils partirent. Ils restèrent à Paris une semaine. Ils firent tout pour aborder Marcelin. Pauline se présenta au lycée et demanda à lui parler. On lui répondit qu'on avait ordre du père de ne point permettre d'entretiens avec des personnes inconnues. Le samedi soir, cachée dans un fiacre, elle assista à la sortie des élèves. Elle aperçut Marcelin et un grand frisson la secoua. Mais Facial était là. Le lendemain, dès le matin, toujours dans un fiacre, elle se tint aux aguets dans la rue où habitait Facial. Marcelin sortit en voiture après le déjeuner. Il était en compagnie de Julienne et d'un lycéen plus âgé que lui, que Pauline ne connaissait pas et qui n'était autre qu'Émile. Ils firent une promenade au bois de Boulogne. Au retour, ce fut chez Julienne qu'ils descendirent. Marcelin y dîna. Il n'en partit qu'à dix heures, escorté par Facial qui était venu le chercher. Pendant toute cette journée, Pauline ne trouva pas le moyen de se montrer à son fils.

Alors, perdant pied, elle écrivit à Facial:

«Je suis à Paris. Autorisez-moi à avoir une entrevue avec l'enfant.»

Facial répondit:

«Je connais toutes vos manœuvres. Je sais depuis quand vous êtes à Paris, à quel hôtel vous êtes descendue, et ce que vous venez faire. Moins que jamais je ne puis vous accorder ce que vous demandez.»

Un second voyage à Paris, entrepris avec plus de précautions encore, eut un résultat pire. C'était à une époque de vacances: Pauline espérait avoir ainsi plus de facilité pour rencontrer Marcelin. Mais elle ne le vit même pas. Renseigné sur son arrivée, Facial avait emmené l'enfant à la campagne.

Ils revinrent à Grasse profondément tristes.

—Plus je voudrais fuir ce monde, disait Pauline, plus j'enfonce dans son marécage. Il semble que chaque pas que je fasse pour ma délivrance marque un degré de plus de ma détresse. Je suis prisonnière; je ne pourrai jamais me dégager. Quelle grève funeste que la société! Elle nous tient. C'était avec délice que j'ai cru un moment être libre. Je m'aperçois que je suis toujours et toujours plus sa victime. La liberté n'existe pas, ni celle de l'esprit, ni celle du corps. Nous sommes esclaves, esclaves, esclaves. Il n'y a qu'un seul bonheur possible: le plaisir qu'éprouvent des créatures viles à porter des chaînes.

Elle avait ainsi des accès de colère, trop légitimes pour qu'Odon voulût les calmer par les raisonnements habituels. Il les préférait aux heures de mortelles angoisses, d'accablement muet qui faisaient tant de mal à sa pauvre amie.

—Sois fière, lui disait-il. Tu as suivi le droit chemin du cœur: que les abominables ronces ne te fassent pas regretter le mensonge de la grande place publique.

—Je ne regrette rien, répliquait Pauline. D'ailleurs, lorsque je compare à ma souffrance passée ma souffrance actuelle, je dois estimer celle-ci, quelque vive qu'elle soit. Elle ne m'abaisse pas au-dessous de ma conscience. Elle ne comporte ni remords, ni gêne morale, ni mécontentement de soi-même. Je n'ai rien à me reprocher. C'est certainement une fatalité, ce n'est point une punition. Autrefois, lorsque j'étais malheureuse, je sentais qu'il y avait de ma faute. Aujourd'hui, le seul tort que je me reconnaisse, c'est d'avoir manqué d'habileté au moment où, par quelque moyen peu difficile peut-être à trouver, j'aurais pu conserver mon fils avec moi.

Puis, elle se désolait de ce que cette situation avait de pénible pour Odon.

—J'aurais voulu te rendre la vie belle et sereine. Je rêvais d'être pour toi l'amante éternellement jeune, le soleil toujours pur. Je désirais t'entourer de joie. Et voilà mes pleurs ruissellent souvent sur mes joues, je suis la dame mélancolique, l'âme saignante. N'ai-je pas gâté ton existence? O mon bien-aimé, combien je suis malheureuse d'être malheureuse! Je songe à toi, et mon affliction est extrême. Tu méritais la tendresse d'un ange de lumière, et je n'ai à t'offrir que mon sourire baigné de larmes. Que tu es bon, que tu es charitable de m'aimer malgré tout! Et, je le sens, ton amour est mieux que du dévouement: c'est toujours de l'amour, tu m'aimes, tu m'aimes!

Ce fut alors qu'Odon, désespéré de la douleur de sa maîtresse, résolut de mettre à exécution un projet qu'il nourrissait depuis longtemps. Il voulait aller se jeter aux pieds de sa femme et la supplier de consentir au divorce.

Une fois libre, il épouserait Pauline. Puisque Pauline pleurait son enfant, il lui en rendrait un: et un enfant qui serait à eux, à eux deux, à eux seuls, un enfant qui serait fait de leur amour. Cette chose qui ne leur était pas permise maintenant deviendrait possible. Ils pourraient avoir un enfant, un enfant légitime, leur gloire, leur avenir, qu'ils contempleraient sans aucune crainte. Et Pauline serait de nouveau heureuse. Ce petit être apporterait avec lui le rayonnement du ciel. Il serait la bénédiction, le salut. La vie nouvelle, après laquelle soupiraient les deux amants, naîtrait, imprégnée d'espérances, hors des atteintes du passé.

Toutefois, par prudence, il ne voulut point faire part à Pauline de ce projet. S'il courait au-devant d'un insuccès, la déception serait pour lui seul. Si, au contraire, il parvenait à fléchir sa femme, quelle fête que le retour avec la bonne nouvelle!

Il prétexta une affaire à régler à Paris et partit pour Poitiers, où résidait Mme de Rocrange.

Ce ne fut point sans une grande anxiété qu'il se retrouva en présence de cette femme en deuil, au regard froid, aux lèvres décolorées, de cette femme sévère dont dépendait maintenant son avenir. Un frisson le prit à la pensée qu'elle était maîtresse de décider et qu'il devait toucher ce cœur dont il n'avait jamais connu le secret.

Elle le reçut avec un léger trouble de la voix, une légère altération du miroir des yeux: mais c'était à peine perceptible.

—Vous me trouvez changée, dit-elle: je commence à blanchir.

Odon ne l'avait pas vue depuis dix ans. Elle n'était pas changée. Tel il en avait conservé le lointain fantôme dans le fond sombre du souvenir, telle il la revoyait.

—J'ai plus vieilli que vous, dit-il.

—En effet, je remarque sur votre visage de nombreuses rides. Êtes-vous fatigué de votre vie? Me revenez-vous?

—Non, répondit-il d'un ton doux; je suis peu fait pour vous comprendre; et nous ne nous aimons pas.

—Je vous aime, moi.

Pas d'amour. Vous m'aimez de cet intérêt que l'on a pour ceux auxquels on est lié et sur qui l'on possède des droits. Tout cela est triste, sans doute, fort triste. Et c'est encore plus triste que vous ne pensez: car, moi, Madame, j'aime; j'aime une femme de toutes les forces de ma vie; et cette femme est à moi comme je suis à elle; nous sommes unis devant Dieu, sinon devant les hommes.

—Épargnez-moi cet horrible blasphème! D'ailleurs, je sais. Votre sœur de Béhutin m'a tout appris. Je vous plains, je vous plains.

—Alors, soyez miséricordieuse! Si vous savez tout, si vous savez qui est cette femme, ce qu'elle a fait pour moi, combien elle m'aime, combien je l'aime, si vous le savez, vous devez comprendre pourquoi je suis venu ici, ce que je suis venu demander de vous.

—Serait-ce le repentir qui vous pousse? Je suis prête à pardonner.

Odon fit un geste de désespoir.

—Le pardon, continua Mme de Rocrange, je vous l'offre depuis dix ans. Je continue à vous l'offrir, et je vous l'offrirai toujours. Chaque matin, ma prière à Jésus est: «Daignez, Seigneur, ramener au bercail la brebis égarée! Pardonnez-lui comme je lui pardonne!»

—Vous faites semblant de ne pas comprendre, dit Odon. Ah! écoutez! je souffre trop. Vous compatirez à ma souffrance. Et puisque d'un mot vous pouvez me rendre heureux, ce mot vous ne le refuserez pas.

Avec des larmes dans la voix, il lui conta, sans rien lui cacher, l'histoire de sa liaison. Il mit dans ce récit toute l'éloquence de son cœur, s'appliquant à faire ressortir le caractère éminemment noble de sa maîtresse, la pureté de leur amour, l'iniquité des jugements humains à leur égard. Il parla surtout de l'odieuse torture infligée à Pauline, à cette mère qu'on avait privée de son enfant.

Mme de Rocrange ne l'interrompit pas.

Lorsqu'il crut l'avoir émue, il aborda délicatement la situation, chercha à faire entendre à sa femme ce qu'il désirait d'elle, à l'amener à proposer elle-même de lui rendre sa liberté.

Mais Mme de Rocrange ne proposa rien. Elle dit seulement:

—Pauvre femme! pauvre pécheresse! L'expiation commence pour elle déjà sur cette terre. Que Dieu lui en tienne compte!

Alors Odon s'écria:

—Marie, au nom de tous les sentiments humains, au nom de toute la charité divine, donnez-moi la possibilité de réparer cette infortune! Ne voyez-vous pas qu'il faut que j'épouse cette femme? C'est mon devoir: nul autre devoir n'est plus saint que celui-là.

Mme de Rocrange se couvrit les yeux de ses mains. Il y eut un long silence, au bout duquel elle laissa tomber d'une voix lourde ces mots:

—Je suis catholique.

Une sueur froide couvrit le front d'Odon. Il éprouva, tout à coup, l'affreuse conviction du damné devant la rigueur éternelle.

—Malheureuse! gémit-il. Catholique, mais non pas chrétienne.

Puis, il éclata:

—Ah! Madame, vous êtes cruelle, épouvantablement cruelle. Vous êtes plus féroce pour nous que ce monde dont vous exécrez la méchanceté. Qu'avez-vous fait de l'Évangile, qui ordonne d'être bon, d'être charitable, d'avoir pitié, de secourir ceux qui ont besoin de secours? Le Christ a accueilli la femme de mauvaise vie, et vous, qui vous réclamez de lui, vous repoussez la prière de celui qui vous supplie de permettre qu'une œuvre de réparation s'accomplisse. Et cela non par jalousie, car vous ne m'aimez pas, non par vengeance, car vous ne me haïssez pas, mais par je ne sais quelle atroce et lugubre discipline, dont vous concevez peut-être tout le crime, sans trouver dans votre conscience assez de foi pour oser l'enfreindre. Vous croyez à la vie éternelle et au jugement des bons et des méchants. Lorsque vous vous présenterez devant le tribunal suprême et que vous direz: Voilà ce que j'ai fait! croyez-vous que le divin Crucifié vous répondra avec joie: C'est bien, bonne et fidèle servante, tu es digne d'entrer parmi les élus de mon Père? Ah! Madame, vous encourez une grande responsabilité.

Marie de Rocrange eut un frissonnement des paupières. Son visage devint plus pâle. Mais elle dit:

—Je ne sais qu'une chose. L'Église ordonne: Tu ne désuniras point ce que Dieu a uni. J'obéis.

Odon tomba à ses genoux, sanglotant:

—Par grâce! Marie! Marie! Réfléchissez-y!

Il prit sa main blanche et voulut la porter à ses lèvres.

Elle se raidit, étrangement troublée, en murmurant rapidement:

—Mon Dieu, ayez pitié de moi!

Il crut qu'elle faiblissait. Il baisa sa robe.

—Oh! balbutia-t-il, vous cédez! Merci! merci!

Alors, elle s'arracha de ce baiser impalpable, mais qu'elle venait de sentir comme un fer rouge, et dit: