—Jamais.
Odon se releva. Il était blême de colère. Il prit son chapeau et ses gants.
—Adieu, Madame, dit-il les dents serrées. Vous venez de faire beaucoup de mal.
—Odon!
—Taisez-vous. Je vous défends de m'appeler ainsi. Ce nom-là n'est pas fait pour vous.
Il partit.
Elle ne fit pas un mouvement, mais suivit d'un regard fixe celui qui s'en allait. Un désir de pleurer lui monta à la gorge. Puis, elle se signa longuement.
XV
Facial était fier de lui. Le sentiment du devoir accompli compensait ce que son amour-propre avait eu à subir pendant et depuis l'événement fâcheux de son divorce. Il était homme à estimer cette compensation. Certes, il aurait pu se montrer plus habile, plus brillant pour la galerie: il n'aurait pu être plus digne. Si son aventure avait fait sourire—il se trouve toujours des gens pour voir le côté comique des malheurs d'autrui—personne ne s'était avisé de le lui marquer, ne fût-ce que par un propos équivoque; on l'avait, au contraire, félicité de son excellente tenue, on l'avait plaint discrètement, on lui avait témoigné la plus parfaite sympathie. Facial avait, un jour, manifesté très fermement son opinion sur le duel; on connaissait d'ailleurs ses principes; et ainsi il avait coupé court aux critiques sur le seul point de sa conduite qui pût être discutable.
Un mois ne s'était pas écoulé, que Chandivier, heureux de le voir garçon, avait voulu l'associer à ses petites débauches. Facial avait modéré cette impatience. Il devait décemment «faire son deuil».
Plus tard, on verrait.
Facial s'occupait beaucoup de son fils. Il s'était senti tout à coup une vraie vocation de père. Jusqu'alors, l'enfant avait trop vécu accroché aux jupons de sa mère. A cet égard comme à tant d'autres, Facial se persuadait qu'il ne pouvait qu'être bon que l'influence de Pauline eût cessé. Marcelin se serait efféminé dans les langes de cet amour maternel exagéré. La vie demandait une préparation plus forte. Pauline, même en supposant qu'elle fût restée digne du grand honneur d'élever une jeune âme pour l'existence, avait-elle jamais rien compris à la saine pédagogie? Elle gâtait l'enfant, ne savait lui répondre «non» franchement, raisonnait ses caprices, flattait sa sensibilité, s'ingéniait à transformer en plaisir tout ce qu'on exigeait de lui. Elle ne cherchait pas à lui inculquer la sévère et haute notion du devoir. Le cœur aurait fini par prendre la place de la conscience et du cerveau. Il était temps de réagir. Et songeant au grave danger qu'avait couru cet enfant de rester à la merci d'une mère impudente, livré aux hasards de sa vie aventureuse, mêlé à son scandale et victime de sa honte, Facial ne pouvait que se féliciter de la fermeté dont il avait fait preuve. Il l'avait certainement sauvé. Et ce n'avait pas été sans peine: car il avait fallu plus que du vulgaire courage pour résister aux assauts d'une femme acharnée et obvier à ses embûches. Plein d'émotion à l'idée de la tâche qu'il avait entreprise, il aimait à s'écrier, la main sur la tête de son fils:
«J'en ferai un honnête homme!»
Cependant, Facial ne tarda pas à s'apercevoir que, pour glorieux que fût son rôle de père et de pédagogue, l'absence d'une femme se faisait sentir. Les plus ordinaires détails de toilette ou d'hygiène concernant Marcelin embarrassaient singulièrement son zèle. L'enfant paraissait souffrir aussi d'être privé de cette atmosphère de gestes féminins et de douces paroles à laquelle il était habitué. Une gravité étrangère à son âge, presque maladive, avait envahi son visage, fait pour le rire et la fantaisie. Il ne se plaignait pas, mais semblait contraint en l'unique compagnie de Facial, quelque soin que mît celui-ci à le distraire. Miss Dobby était loin. Aussitôt après le départ de Pauline, elle s'était avisée de prendre des airs de maîtresse dans la maison. Facial l'avait congédiée. Puis, l'internat avait accaparé le jeune garçon. Il le supportait avec résignation, et cela délivrait Facial de la moitié de ses soucis. Mais le dimanche, les jours de vacances, l'enfant, isolé, et qui aurait dû se retremper dans beaucoup de délicate tendresse, en était réduit à causer de choses sérieuses avec son père ou à se plonger dans de longues lectures. Il s'ennuyait, devenait triste, et ses grands yeux erraient dans l'appartement désert.
Aussi Facial accepta-t-il avec reconnaissance l'offre que lui fit Julienne Chandivier.
Plusieurs fois déjà, aimable, souriante, elle était venue voir l'enfant. Elle paraissait s'intéresser vivement à lui. Marcelin, de son côté, se plaisait à ces visites, qui lui apportaient une distraction inespérée. Avec Julienne, il retrouvait presque des entretiens familiers, un ton de causerie que la gravité de Facial ne lui permettait pas. Il s'enhardissait jusqu'à parler de celle qui était partie, de sa mère bien-aimée, sujet qu'instinctivement il n'eût jamais osé aborder avec son père.
—Laissez-moi, dit-elle un jour à Facial, laissez-moi être sa mère adoptive. J'aime votre fils. N'ayant pas d'enfant, je serai heureuse de consacrer à celui-ci un peu de cette affection et de ces soins dont les femmes, même les moins maternelles en apparence, ont toujours une abondante réserve. Les hommes sont maladroits à ce métier. Il n'y a que nous autres qui sachions entourer comme il faut de douceur et de prévoyance ces créatures fragiles que la vie n'a pas encore exercées. Je n'oublie pas non plus que sa malheureuse mère a été mon amie. Je veux faire pour elle ce qu'elle aurait fait pour moi, j'en suis sûre, si je m'étais trouvée dans sa situation. D'ailleurs, est-il équitable que cet enfant subisse les conséquences d'une faute qu'il ne soupçonne même pas?
Très ému, Facial prit avec effusion les mains de Julienne:
—Vous êtes une noble femme, vous! dit-il.
Et, à ce moment, en effet, Julienne était sincèrement poussée par les plus louables sentiments. Elle n'analysait point les causes secrètes de sa bienveillance. Elle ne se demandait point si elle aurait agi de même, dans le cas où Marcelin n'aurait pas été le jeune garçon joli et spirituel qui lui plaisait. Elle le trouvait charmant; elle avait la fantaisie de l'élever: et voilà!
De ce jour Marcelin fut plus heureux. Il vivait plus avec Julienne qu'avec son père, celui-ci aimant mieux présider de haut, que d'avoir continuellement à ses côtés un enfant auquel il ne savait trop que dire. Marcelin avait maintenant près de douze ans. Son intelligence était vive, mais encore très féminine. Il sentait plus qu'il ne raisonnait. Il comprenait par intuition. Impressionnable à l'excès, il ne résistait pas aux mouvements de son cœur; mais il était doué d'assez de souplesse pour ne point se trahir.
Il ignorait pourquoi sa mère était partie. Ce mystère préoccupait extraordinairement son imagination. Elle n'était pas morte, il le savait. Qu'était-elle donc devenue pour avoir ainsi disparu tout à coup? Il souffrait singulièrement de cette absence. Les premiers temps, lorsqu'il questionnait, on répondait qu'elle était en voyage, qu'elle reviendrait bientôt.
Ne la voyant pas revenir, il avait compris qu'il se passait quelque chose qu'on lui cachait, et il avait cessé de questionner. Facial avait cru qu'il oubliait. Mais l'enfant, rendu perspicace, s'ingéniait à découvrir par lui-même la vérité. Il suivait avec attention ce qui se disait autour de lui, espérant y surprendre le mot de l'énigme. Il voulait savoir pourquoi sa mère l'avait abandonné. Certain que c'était malgré elle, car il ne pouvait douter de son amour, il frissonnait à l'idée qu'elle était enfermée quelque part, empêchée de communiquer avec lui. Il lui fallait à tout prix la revoir.
La fréquentation de Julienne servit au moins de dérivatif à son chagrin.
Sans risquer de questions directes, il causait de la disparue. Il disait:
—Maman était si douce avec moi, que j'avais parfois mal aux yeux de penser que peut-être je lui avait fait de la peine et qu'elle avait peur de m'en faire en me manifestant son chagrin. D'autres enfants prétendent que leur mère les gronde. Je n'ai jamais été grondé. Maman n'avait pas la voix pour ça.
—Et moi, disait Julienne, pensez-vous que je voudrais vous gronder?
—D'abord, je ne vous le permettrais pas: vous n'êtes pas ma mère. Ensuite, je suis maintenant assez grand et assez raisonnable pour me bien conduire. Maman me trouverait changé. Quelqu'un est-il chargé de lui donner de mes nouvelles?
—Je ne sais pas. Il vaut mieux ne pas vous occuper de cela. Votre mère n'a pas donné d'ordres avant son départ.
—C'est ce qui est étrange. Elle ne pouvait autrefois rester un jour sans s'informer de tout ce que je faisais.
—Aujourd'hui, comme vous le remarquez vous-même, vous êtes devenu grand; vous êtes plus libre, bientôt vous le serez tout à fait.
—Ce n'est pas si gai qu'on dit, je préférerais avoir encore maman avec moi.
—Peut-être reviendra-t-elle une fois. Mais ne vous en inquiétez pas. Les choses arrivent ou n'arrivent pas dans ce monde. Il faut penser au présent, jamais à l'avenir.
—Il est permis cependant de penser un peu au passé!
Il usait encore de subterfuges:
—En sortant de l'église, maman me menait chez ce confiseur. Nous choisissions des bonbons pour le dessert du dimanche. Entrons-y, voulez-vous? Voici ceux qu'elle préférait.
Mais la dame de magasin ne demandait pas de nouvelles de madame. Elle savait donc, elle aussi, ce qu'il ne savait pas!
Marcelin s'étonnait que personne ne s'étonnât d'un événement qui était pour lui invraisemblable. Il lui paraissait parfois que tout le monde conspirait contre lui, qu'on le réservait à un sort terrible, autour duquel le silence se faisait, comme pour un crime. Et il avait des conversations bizarres qui déconcertaient Julienne:
—Croyez-vous au massacre des Innocents?
—Mon chéri, il n'y a pas à y croire ou à n'y pas croire: c'est un fait historique, et cela s'est passé très certainement au temps d'Hérode.
—Oui, mais comme c'est de l'histoire sainte, cela doit être toujours vrai. Ne croyez-vous pas qu'il y a encore maintenant des Innocents qu'on massacre?
Son imagination, gonflée par son cœur, lui donnait à entrevoir de vagues tueries, où l'on précipitait par troupeaux des victimes et des victimes. Mais cela ne faisait pas de bruit; les cris étaient étouffés sous des couronnes de roses et de rires; on ne voyait pas le sang qui devait couler; toute l'horreur du carnage était voilée de faux décors et de jeux de lumière. On se doutait bien, à l'angoisse affreuse et inexpliquable qui régnait, que des choses monstrueuses se passaient derrière ces apparences de fête: mais quoi? c'est ce qu'il était impossible de préciser. On distinguait seulement des trous subits, béants, des effondrements, des gestes de bras éplorés s'enfonçant dans l'abîme. Pour quelles exécutions partaient ces corps? Le tumulte des couleurs, des tentures, des chants, des visages empêchait de voir, de comprendre l'abominable tragédie.
L'enfant commençait à soupçonner ce qu'est la vie. De premiers effarements lui venaient devant cet inconnu trouble et insoluble. Il souffrait atrocement de son ignorance, et, en même temps, il avait une telle peur de ce qui suivrait, qu'il était près de s'évanouir en pensant que fatalement, un jour ou l'autre, il saurait.
La nuit, il demeurait des heures avant de s'endormir, les yeux figés dans le vide noir. L'obscurité se peuplait de fantômes. Et parmi eux, sa mère, sa mère triste, pâle, tantôt couchée comme un cadavre, tantôt penchant vers lui sa figure où saignaient des plaies. Dans son sommeil, ces visions se transformaient en douloureux cauchemars. Il criait. Il s'éveillait tremblant d'épouvante.
Le médecin diagnostiquait: un peu d'énervement causé par la croissance.
Plus clairvoyante que Facial, Julienne était cependant loin de croire à un état si aigu de surexcitation. Elle voyait que Marcelin pensait beaucoup à sa mère, beaucoup trop: mais elle se flattait d'arriver peu à peu à prendre la première place dans l'esprit du jeune garçon. Elle mettait une véritable ardeur à l'amuser. Non seulement elle se rendait indispensable à la satisfaction de ses désirs: elle s'appliquait encore à les provoquer. Stimulante et tentatrice, elle l'initiait aux choses agréables de la vie, à celles, du moins, qu'il pouvait goûter sans trop de danger. Elle l'encourageait aux sports les plus captivants, le conduisait aux courses, au cirque, lui révélait par des choix appropriés à son âge l'existence de la littérature romanesque; à la dérobée—car Facial avait des principes—elle le menait au théâtre: et c'était pour elle un plaisir subtil que d'assister à l'éclosion des impressions, aux surprises, aux entraînements de curiosité dans cette âme qu'elle prenait presque au berceau.
Elle créait ainsi entre eux une sorte d'intimité croissante, qui se compliquait même d'un charme de complicité. Marcelin eût été franchement orphelin, n'eût pas nourri en lui le tourment secret et continuel de sa mère disparue, qu'il se fût laissé aller avec prédilection à l'amitié capiteuse de Julienne. Mais la peine toujours présente qui étreignait son cœur, l'empêchait de se prêter sans de poignantes appréhensions à la vie attrayante qui lui était ménagée.
Julienne ne s'en éprenait pas moins toujours davantage de «son petit Marcelin».
«J'en deviens amoureuse», se disait-elle souvent en riant.
Elle éprouvait d'exquises sensations à caresser ses cheveux, à baiser ses yeux, à jouer avec ses doigts, à subir de lui ces gestes affables que les enfants prodiguent aux personnes qui leur sont familières.
Marcelin avait fait chez elle la connaissance d'Émile.
Un jour, Émile lui dit:
—Hé! petit, qu'est-ce qu'elle te fait, ma cousine, quand vous êtes seuls ensemble?
—Elle cause avec moi.
—Après ça?
—Rien de particulier. Vous voyez vous-même comme elle se comporte avec moi. Elle m'aime beaucoup.
—Ça se remarque, farceur! Dis donc, fais-tu le nigaud ou me prends-tu pour un merlan! Ou serait-ce de la discrétion, monsieur, ou de la pudeur, mademoiselle? Tu crois peut-être que ces choses n'arrivent qu'à toi: détrompe-toi, mon gars, elles arrivent à tout le monde; c'est courant, c'est reçu, cela se passe dans la meilleure société. Là, es-tu rassuré? Raconte.
—Je ne sais ce que vous voulez dire.
—N'aie pas peur, je ne suis pas jaloux. La jalousie, c'est préhistorique. Laisse-toi interviewer sans modestie. C'est aussi de la gloire, ça.
—Je ne comprends pas.
—Allons, cadet, je vais t'aider. Je te croyais moins bégueule. Ça fait donc tant rougir, à ton âge, d'avouer ses petites saletés? Dans trois ans, tu t'en vanteras; au mien, tu t'en gondoleras. C'est une jolie peau, ma cousine! L'as-tu vue toute nue?
—Non, fit Marcelin interdit.
—Tu as vu ses seins, ses jambes, son ventre?
—Non, répéta l'enfant avec une vague angoisse.
—Alors quoi? Qu'est-ce que vous inventez bien? Elle t'emmène pourtant dans sa chambre à coucher?
—Quelquefois.
—Et là, que se passe-t-il? Elle se déshabille?
—Non.
—Elle te déshabille?
—Non.
—Elle fait bien quelque chose?
—Non. Elle change de robe, elle se fait coiffer.
—Ma cousine ne t'a donc rien appris? Tu ne sais rien? Tu es encore immaculé? Ah! elle est bien bonne, celle-là! A douze ans, mon gosse, j'étais plus malin que toi: je connaissais déjà le truc de l'amour.
Marcelin le regardait avec des yeux tremblants. Il lui semblait qu'une pluie noire tombait en rafale autour de lui, le noyait, l'aveuglait.
Émile continua d'un ton gouailleur:
—Sais-tu seulement à quoi ça sert, les femmes?
—Je ne sais pas, dit l'enfant avec effort.
—Tu as vu les chiens dans la rue? Tu as vu ce qu'ils se font, quand ils grimpent l'un sur l'autre? Eh bien, mon petit, les hommes et les femmes, c'est la même chose. Si les hommes aiment les femmes et si les femmes aiment les hommes, c'est pour se faire la même chose que les chiens. L'amour, c'est ça. Et le mariage n'est pas plus propre. Tu penses bien qu'il n'y a pas besoin d'avoir épousé une femme pour se livrer à cet exercice. Tous les hommes peuvent faire ça à toutes les femmes. Si on se marie, ce n'est cependant pas pour procéder autrement. Aussi, le mariage, on ne sait pas ce que c'est; on ne sait pas d'où ça vient. Ce doit être une vieille blague qui s'est perpétuée. Oui, mon petit, voilà la vie. Et toi, tu feras comme les autres: comme les autres et comme les chiens. Et c'est justement pour ça et par ça qu'on est au monde. T'imagines-tu que tu es né d'un rayon de lune? Tu es né parce que ton père a fait le chien avec ta mère. Et à la suite de ça, le ventre de ta mère a grossi. Tu étais dedans. Et au bout de neuf mois, tu es sorti de son ventre par le même trou par lequel elle urine...
Émile s'arrêta, effrayé. L'enfant venait de s'affaisser sur le tapis. Il était blanc comme un linge.
A ce moment, Julienne entrait. Elle vit Marcelin évanoui. Elle se précipita en poussant un cri.
—Grand Dieu! qu'a-t-il?
—Je crois qu'il a une syncope, dit Émile en haussant les épaules.
Elle le prit, lui fit respirer des sels. La pauvre tête de l'enfant traînait lamentablement sur son bras.
—Il a l'air d'un mort, dit Julienne avec un recul instinctif.
Quelques minutes se passèrent avant que Marcelin revînt à lui. Il ouvrit enfin les yeux et, faiblement, murmura:
—Maman!... maman!...
—C'est moi, mon chéri, dit Julienne. Ne me reconnaissez-vous pas?
Marcelin se souleva lentement, regardant autour de lui, comme s'il cherchait à reconnaître où il était et qui lui parlait.
Et ses yeux s'arrêtèrent sur Julienne, la considérant, d'abord avec incertitude, avec surprise, puis avec un souvenir qui se précisait.
—Ah! c'est vous... c'est vous...
—Mais oui, pauvre chéri! Que vous est-il arrivé?
Elle se mit à rire, revenue de son alarme. Puis, elle attira l'enfant contre elle et commença à le couvrir de baisers.
Mais alors, une incroyable terreur bouleversa les traits de Marcelin. Il s'arracha, frémissant, de l'étreinte de Julienne, en lui jetant:
—Oh!... Vous ne m'embrassez pas comme une mère!
Il éclata en pleurs:
—Maman!... je veux maman!... Ils me l'ont prise... Ils l'ont tuée...
—C'est moi qui suis votre mère, maintenant, dit Julienne.
—Non... non... vous n'êtes pas ma mère... Vous êtes... une femme.
Son désespoir était si violent, que Julienne crut devoir employer tous les moyens pour le calmer.
—Votre mère n'est pas morte, vous le savez bien.
—Je veux la voir.
—C'est impossible, votre mère n'habite pas Paris; elle est loin, très loin. Mais je vais vous montrer quelque chose qui vous tranquillisera.
Elle ouvrit un tiroir de son secrétaire et y prit un papier taché de larmes. C'était une lettre de Pauline à Marcelin, arrivée depuis plusieurs semaines déjà. La pauvre mère avait fini par faire taire son orgueil; ne voyant plus d'espoir qu'en Julienne, elle s'était humiliée jusqu'à la supplier, elle, d'avoir pitié et de lui permettre d'écrire quelquefois à son fils.
—Voyez, dit Julienne, c'est une lettre de votre mère. Si vous êtes raisonnable, vous pourrez lui répondre. Mais n'en parlez pas à votre père: il serait fort irrité, s'il apprenait que j'ai reçu cette lettre pour vous et que je vous l'ai remise.
Marcelin demeura un instant étourdi, sans oser faire un geste, sans oser prononcer une parole. Une lettre de sa mère! Cela lui paraissait un miracle du ciel.
—Mon Dieu! mon Dieu! balbutia-t-il enfin tout palpitant.
A la vue de l'écriture chérie, il tomba à genoux: un flot de sanglots déborda de sa poitrine; le voile de larmes qui couvrait ses yeux l'empêchait de lire; mais, ardemment, comme une relique, il baisa mille fois le papier où sa mère avait écrit et pleuré.
—Il va se rendre malade! dit Julienne, très inquiète de cette explosion de sensibilité.
Elle se rendait compte combien elle et Facial avaient eu tort de laisser gonfler dans cette tête d'enfant tant de passion comprimée.
«Lorsque celle-ci pourra s'épancher, ne fût-ce que sur du papier à lettre, pensa-t-elle, cela s'arrangera.»
Et elle sourit intérieurement à l'idée que ce secret créerait entre elle et le jeune garçon un lien nouveau.
Dès que Marcelin fut seul, enfermé dans sa chambre, il dévora les pages inespérées, où sa mère, après un si long silence, ressuscitait à son appel. Il les lut et les relut, passa la nuit à s'en imprégner, à en respirer chaque mot, à en abreuver son âme altérée. Sa mère vivait! Elle pensait à lui, elle l'aimait toujours! Oh! la revoir! la revoir! Elle pouvait lui écrire! Pourquoi, lui, ne pourrait-il pas la revoir? Y avait-il autour d'elle une barrière de mystères trop infranchissable? Maintenant qu'il savait qu'elle était en vie, comme avant, qu'elle n'avait pas été transformée, qu'elle était encore une réalité, celle d'autrefois, celle qui l'avait bercé, nourri de sa substance, baigné de son fluide, rien ne l'empêcherait de courir à elle, à travers les obstacles, de courir se réfugier sous sa caresse et reprendre possession de l'asile, du seul, de l'inoubliable asile.
La lettre ne contenait qu'un détail pouvant servir aux projets du jeune garçon: elle était datée de Grasse. Il n'en fallait pas davantage. Cela suffisait à donner un corps à son désir: fuir, fuir! Une fois là-bas, l'enfant saurait retrouver sa mère. Grasse! Il répétait avec avidité ce nom, qu'il se souvenait avoir rencontré dans sa géographie, appris comme tant d'autres choses indifférentes, et qui, tout à coup, prenait une importance extraordinaire, s'auréolait, flamboyait.
Le lendemain, avec fièvre, mais, en même temps, avec une intelligence et une prudence remarquables, Marcelin se mit en mesure de partir. Il acheta l'Indicateur des chemins de fer, le consulta minutieusement, étudia de point en point le trajet. Puis, lorsqu'il eut arrêté son plan, il calcula ses ressources. Il possédait une cinquantaine de francs. Pour parfaire la somme nécessaire au voyage, il vendit divers petits bijoux, boutons de manchettes, épingles de cravate, ne gardant que sa montre, dont l'utilité n'avait jamais été si certaine. Après le dîner il prétexta des devoirs pressés à terminer. Comme il n'emportait pas de bagages, rien ne lui fut plus facile que de s'échapper dans la rue. Au premier tournant, il prit un fiacre et se fit conduire à la gare de Lyon. Sa voix trembla un peu lorsque, se haussant sur la pointe des pieds pour qu'on le crût plus grand, il demanda au guichet:
—Un billet simple pour Grasse, par Antibes, train direct de 8 heures 25, seconde classe.
Il n'eut d'ailleurs, à subir que quelques regards curieux.
Et le train démarrait, que Facial, persuadé que son fils était occupé à traduire Cornelius Nepos, allumait tranquillement un cigare et déployait le Temps. Au même moment, Julienne se disposait à venir passer avec «son petit Marcelin» une heure de soirée.
Très surmené par ces deux jours excessifs, l'enfant ne tarda pas à s'endormir, au roulis du wagon qui chantonnait et rythmait dans son oreille:
«Je vais revoir maman! je vais revoir maman!»
XVI
—Grasse!
Marcelin descendit.
Il courut à la poste.
—Pouvez-vous me donner l'adresse de Mme Facial? demanda-t-il à l'employé de service au guichet de la poste restante.
—Mme Facial? Attendez donc... Une dame vient quelquefois réclamer des lettres à ce nom-là. Quant à son adresse...
Et interpellant une femme qui se trouvait dans le bureau:
—Hé! mère Divonne, vous qui connaissez tout Grasse, vous ne connaîtriez pas ça, par hasard Mme Facial?
—Faudrait me dire un peu comment elle est.
—J'ai son portrait, dit Marcelin.
Il tira un médaillon suspendu à son cou, l'ouvrit et le montra aux deux personnages.
—C'est bien celle-là, fit l'employé.
—Oui, fit la femme, je la connais. C'est moi qui lui porte ses fruits, tous les matins. Seulement elle ne s'appelle pas Mme Facial.
—Comment? demanda l'employé.
—Elle s'appelle Mme de Rocrange.
—Possible. Elle est divorcée; elle vit avec son amant.
L'enfant reçut cela comme un coup de tonnerre sur la tête. Mais il ne broncha pas. Il croyait comprendre cependant ce que ces mots voulaient dire. Il sentait que c'était épouvantable. Trois jours auparavant, il eût sauté à la gorge de ces gens, au seul soupçon qu'ils outrageaient sa mère. Aujourd'hui, il ne savait pas, il ne savait plus...
Et il dit d'une voix douce:
—Pourriez-vous me conduire chez elle, Madame?
Sa mère! Comme tout était égal, puisqu'il allait la revoir!
La fruitière le regarda avec curiosité.
—Vous n'êtes pas d'ici, mon jeune monsieur?
—Non.
—Vous venez de Nice?
—De Paris.
—Seigneur Jésus! est-il permis de laisser un enfant faire tout seul un pareil voyage! Et vous venez pour madame... pour cette dame... dont vous avez le portrait?
Marcelin contint avec effort les larmes nerveuses qu'il sentait sourdre. Il dit:
—C'est ma mère.
—Ah! fit la femme, je vous demande excuse. Il n'y a pas de mal à ça. Il faut bien être le fils de quelqu'un.
Et pour manifester sa bonté, elle ajouta:
—Venez avec moi, mon jeune monsieur: je vais de ce côté; je vous montrerai où c'est. Il y en a pour dix minutes.
Dix minutes! Dans dix minutes, après plus d'une année de séparation! Il fut pris d'une telle émotion, qu'il pouvait à peine se soutenir. Tout en marchant, la fruitière le questionnait, s'apitoyait sur lui. Il n'entendait rien, la tête bourdonnante d'impressions confuses, le cœur gonflé, les genoux vacillants. A ce moment, son père en personne eût surgi devant lui et lui eût crié que sa mère avait commis un crime, qu'il eût répondu: Elle a bien fait. Il ne concevait pas que quelque chose fût reproché à sa mère. Elle n'agissait que noblement, saintement. Dieu lui-même n'avait pas le droit de l'accuser. Et sa vénération croissait en proportion du rempart de haine et d'injustice qu'on avait dressé autour d'elle. Que signifiaient ces infamies qui flottaient? Il aurait voulu mourir et que son sang se répandît à ses pieds.
La fruitière dit:
—C'est ici.
Elle montrait une villa. La grille était entr'ouverte. Marcelin entra. Au bout de quelques pas dans le jardin, il aperçut, entre les bosquets, une robe blanche.
Fou, il courut.
Deux cris:
—Maman!
—Mon enfant!
Ils étaient dans les bras l'un de l'autre.
Longtemps ils furent incapables de prononcer une parole suivie. La commotion était trop violente. Ils pleuraient, ils sanglotaient. Des mots palpitaient sur leurs lèvres. Pour tous deux, mais pour la mère surtout, cette ineffable rencontre était un baiser du ciel, un merveilleux étourdissement d'ivresse versé comme un miracle par le paradis.
—Toi ici! toi ici! put enfin exprimer Pauline, les yeux vibrants d'une joie délirante, pressant sur son sein l'enfant inattendu.
—Je suis venu... je me suis sauvé... Il me fallait toi!
—Tu ne m'as donc pas oublié! Mon enfant, mon enfant chéri! Par quelles souffrances j'ai dû passer: sans nouvelles de mon enfant! Mais si c'était pour me réserver le providentiel bonheur de cet instant, merci, Père céleste, Consolateur suprême, merci! Et ce n'est point un rêve! J'ai tant de fois rêvé à toi, que si mon rêve avait pu t'évoquer, tu serais déjà venu! Et c'est toi, toi vraiment, mon Marcelin, mon fils!
—O mère, pourquoi m'as-tu abandonné?
Le cœur de Pauline éclata.
—C'est un affreux malheur qui est arrivé! Tu ne sais pas, tu ne peux savoir... Que t'ont-ils dit? Comment as-tu cru que je t'abandonnais!... Que t'ont-ils dit? Que t'a-t-il dit, lui?... lui?...
—On n'a rien dit... J'ai vécu dans ce mystère... Ils ne disaient pas que tu étais morte... J'avais peur... Enfin, j'ai eu la lettre, ta lettre.
—Elle t'a remis la lettre?
—Oui, avant-hier.
—Oh! je t'en ai écrit dix, vingt. Celle-ci date de plus d'un mois. C'est la dernière. Je désespérais. Je suis allée deux fois à Paris, j'ai tout fait. Un jour, je t'ai vu, à la sortie du lycée; et je t'ai vu à la promenade, je t'ai suivi: mais tu ne m'as pas vue... Marcelin, non, je ne t'ai pas abandonné! Et tu ne peux pas comprendre... Un jour, tu comprendras, j'ai écrit ma vie, pour toi. Lorsque tu seras en âge de savoir... et de douter, tu liras. Alors tu comprendras, et tu pardonneras.
—Maman!
Il l'embrassa d'une étreinte passionnée, et ajouta:
—Ne parle pas ainsi. La voix avec laquelle tu dis cela fait mal.
—Que pensais-tu de moi?
—Je ne pensais rien, j'étais triste. Et dès que j'ai su où tu étais, je suis parti. Je ne veux plus être séparé de toi.
Pauline tressaillit:
—Sait-il où tu es? Il te suit peut-être. Il va venir te reprendre.
—Non, dit Marcelin. Personne ne peut savoir où je suis, à moins de le deviner.
Il raconta à sa mère la manière dont il s'était enfui. Celle-ci se rassura:
—Il ne devinera pas, dit-elle. Il ne t'aime pas assez.
—Lui, mais elle!
—Julienne? murmura Pauline d'une voix blanche.
Le jeune garçon fit signe que oui.
—Elle n'a pas de cœur.
—Ce n'est pas seulement le cœur qui fait deviner. Elle a vu que je t'aimais mieux qu'elle. Et puis la lettre... Elle sait des choses que mon père ne sait pas. Elle doit avoir deviné.
La mère se dressa, l'éclair aux prunelles:
—Jamais. Je suis là. Qu'ils viennent! Je défendrai mon bien jusqu'à la mort. Ils avaient la force; ils pouvaient m'empêcher de parvenir à toi; ils te gardaient. Mais, maintenant, nous sommes réunis... Ils n'oseront pas! Comment oseraient-ils?
Elle se sentait tigresse à cette heure; il lui semblait qu'elle avait de puissantes griffes au bout des membres, et que, d'un coup, elle aurait dispersé l'engeance hostile. La possession de son petit, contre elle, sous elle, lui donnait la fauve sollicitude de la bête pour ce qui est né de sa chair. Son sang roulait dans ses veines avec de cruels besoins de mordre et de déchirer.
Elle eut peur de l'état violent de ses sensations, et cria, en serrant son enfant:
—Il ne faut pas qu'il y ait de lutte: je tuerais!
Mais aussitôt, elle reprit:
—Folle que je suis! Nous n'attendrons pas qu'ils viennent. La frontière italienne est tout près. A l'étranger, ils ne peuvent plus rien. Oh! enfin et vraiment, voici la clémence, la félicité! J'ai tellement souffert, que la perspective subite, presque foudroyante du bonheur accable ma raison. Je puis à peine croire, tant la vie m'a remplie de terreur et de doute. Mes paupières cillent à l'éclat du ciel.
Pauline contemplait avidement l'enfant retrouvé. Elle ne pouvait assez le voir, s'en imprégner, s'assurer que c'était lui. Elle ne songeait pas à remarquer les changements qui s'étaient opérés chez le jeune garçon; il avait grandi, ses traits s'étaient complétés; elle ne s'apercevait pas de cela; elle ne constatait que sa présence, sa merveilleuse présence, son irradiation chargée de fluide et de lumière. Un chant de gloire naissait de ses entrailles, montait, montait, enveloppait son cerveau, projetait jusqu'à Dieu ses ondes triomphales.
—Je suis ivre, je ne sais plus ni ce que je pense, ni ce qui m'arrive, balbutiait-elle.
Puis, ce fut une réaction de maternité vigilante et tendre. Elle entraîna Marcelin dans la maison, le fit manger, le servit elle-même. Elle voulut savoir comment il avait voyagé, s'il avait dormi, s'il n'était pas fatigué, lui posant mille questions sur sa santé, goûtant à se retrouver au milieu de ces chers détails un incroyable plaisir.
—Ainsi, mère, je ne te quitterai plus?
—Oh! plus. L'heure de la miséricorde a sonné.
—Et nous vivrons toujours ensemble?
—Toujours.
—Tous les deux?
Pauline jeta un long regard sur son fils, un regard solennel et profond. Elle prononça lentement, mais d'une voix qui tremblait un peu:
—Tous les trois.
L'enfant resta longtemps silencieux, sans s'étonner. Puis il murmura:
—Tu l'aimes donc beaucoup?
Et à ce moment, Odon survint.
Il eut un tressaut de surprise à la vue du jeune garçon.
Mais déjà, Marcelin s'avançait vers lui et disait:
—Je sais qui vous êtes: vous êtes celui que ma mère aime comme je l'aime.
—O mon enfant! s'écria Odon, en lui ouvrant ses bras.
Et lui aussi avait les larmes aux yeux.
Lorsqu'on lui eut expliqué les événements:
—Il faut partir, dit-il, il faut que nous soyons loin demain matin. Une fois en sûreté, à l'étranger, nous pourrons engager des pourparlers avec M. Facial et obtenir qu'il renonce à ses droits.
—Le prochain rapide de Paris n'arrive que demain soir, dit Pauline; nous avons donc beaucoup d'avance, à supposer même que l'on soit déjà sur la bonne piste.
—Et le télégraphe! fit Odon. Qui sait si en arrivant à la frontière nous ne trouverons pas la police prévenue! Nous courrions peut-être moins de risque en partant par Marseille, où nous nous embarquerions pour Gênes ou Naples.
—Cela exigerait plus de temps; et si la police est prévenue, elle le sera aussi bien à Marseille qu'à Menton.
On s'arrêta au projet suivant: on déguiserait Marcelin en petite fille; lui et Odon prendraient le premier train pour Vintimille; Pauline les rejoindrait quelques heures après. De cette façon, il y avait toute chance, en cas que la police eût des ordres, pour que les voyageurs ne fussent pas reconnus.
Ils allaient se sauver comme des malfaiteurs.
Marcelin, cette fois, se déconcerta:
—Mais quel mal est-ce que j'ai commis? Ne suis-je pas libre de rejoindre ma mère, puisque c'est avec elle que je veux vivre? Et si elle veut me garder, n'est-elle pas libre de le faire?
—Tu ne connais pas la société, dit Odon: elle a fait des lois qui donnent à M. Facial le droit de te priver de ta mère.
—Pourquoi use-t-il de ce droit? Il n'est pas méchant.
—Il n'est pas méchant, j'en suis sûr; c'est la société qui est mauvaise. Tu arrives ici, mon enfant, dans une maison qui ne vit pas suivant les lois de la société, mais où l'on aime et où l'on cherche à être heureux. Tu es assez grand pour comprendre, et tu as mérité de savoir. Ta mère doit désirer elle-même que je parle, elle doit sentir qu'il le faut.
Pauline fit un grave signe de tête affirmatif.
—Eh bien, reprit Odon, si tu es venu ici pour être notre fils, sache à quoi tu t'engages, ou plutôt de quoi tu te dégages. Tu romps avec les lois, tu te mets en révolte contre celui qui les représente, M. Facial, qui seul a des droits sur toi, seul est ton légitime éducateur, ton légitime protecteur. Ici, tu as ta mère: mais ta mère n'est plus ta mère au point de vue de la loi. Elle a eu le malheur de faire acte de personne libre, comme toi-même l'as fait hier; or, il n'est pas permis d'obéir franchement à son cœur. Quelque beaux que soient les sentiments qui te poussent, on ne t'en saura aucun gré. On pouvait te plaindre, on disait certainement, on pensait probablement: «Le pauvre enfant, qui n'a plus sa mère!» Mais on ne t'excusera pas d'avoir voulu la retrouver. Ce qu'il fallait pour rester dans ton rôle—car chacun a un rôle fixé d'avance et dont il ne doit pas sortir—ce qu'il fallait, je vais te le dire: il fallait supporter héroïquement ton sort, te résigner. Tel était aussi le rôle de ta mère: elle devait se résigner, se résigner à être la femme d'un homme qu'elle n'aimait pas. Le monde ne pardonne pas qu'on tende au bonheur par la voix directe du cœur. C'est une terrible leçon que je te donne là; mais tu étais digne de la recevoir, et la vie te l'inflige déjà.
Marcelin se dressa avec orgueil:
—Je veux être le fils de ma mère, dit-il.
—Tu es un noble garçon, dit Odon. Partage donc notre ostracisme. Et c'est un véritable ostracisme, puisque nous sommes obligés de fuir à l'étranger.
—Nous n'habiterons plus la France?
—Cela nous sera défendu.
—Je n'irai plus au lycée?
—Ce sera un grand changement dans ton éducation.
—Papa m'avait donné le choix entre trois écoles: l'École polytechnique, Saint-Cyr ou l'École de droit. Il dit qu'un jeune garçon de ma position doit avoir l'ambition de devenir quelqu'un.
—J'espère que M. Facial ne se montrera pas intraitable. Nous ferons tout pour essayer d'obtenir de lui la permission de revenir à Paris, afin que nous puissions te donner l'instruction qu'il convient.
—Et s'il refuse?
—Il faudra alors renoncer aux carrières auxquelles donnent accès les écoles de l'État.
—Je ne sais pas si ce sera jamais pour moi un sacrifice; en tous cas, il sera bien minime au prix du bonheur de conserver ma mère.
—Et il n'y a pas besoin de diplômes pour devenir un homme.
Mais Pauline avait changé de visage. Elle venait seulement de se rendre compte des conséquences illimitées qu'aurait pour son fils la révolte contre l'autorité paternelle. C'était briser l'avenir de Marcelin. Facial maintiendrait ses droits jusqu'au bout. Et par une vision rapide, elle pensa au moment où, quelques années plus tard, l'enfant devenu jeune homme, saisi par la puissance d'une vocation—laquelle? savait-elle? savait-il?—regretterait amèrement ce qu'il appellerait peut-être son coup de tête. Son existence perdue, ses rêves irréalisables, voilà ce qu'il lui reprocherait. Et elle seule serait coupable. Et il aurait raison de l'accuser. Et il l'accuserait peut-être avec désespoir. Il pourrait lui dire: «Ma mère, vous avez été égoïste et lâche. Vous avez abusé de mon amour pour vous. Étais-je capable alors de décider de ma vie? Toute ma vie, songez-y, pour m'épargner quelques larmes sentimentales d'enfant! Et maintenant, voyez, je ne suis bon à rien, je n'ai rien, je ne suis rien. Croyez-vous que mon amour filial même ne soit pas irrémédiablement empoisonné par la pensée amère de ma stérilité? Cruelle ironie vraiment! Je vous aimais, j'étais innocent: et vous, qui aviez le devoir d'être prudente à ma place, vous avez manqué de courage, vous m'avez trahi.» Voilà ce qu'il lui dirait, sans doute. Que répondrait-elle à ces paroles affreuses? Et à supposer l'improbable, Facial leur permettant le séjour de Paris, l'avenir de l'enfant n'en resterait-il pas moins compromis? Que pourrait-elle? Elle n'aurait plus de relations. Marcelin ferait ses études, puis il serait lancé dans la vie, sans protection, sans base. Il n'aurait qu'à rougir de sa mère. Fils de Facial, au contraire, il aurait un nom, un monde, des amis, des patronages nombreux et puissants; tout lui serait facilité, il n'aurait qu'à se laisser porter. Ruinerait-elle tout cela? La mère ferait-elle encourir à son enfant sa propre réprobation?
Un gémissement sortit de ses lèvres:
—Oh! je n'ai pas le droit... je n'ai pas le droit...
Odon comprit. Il se tut. Il venait de se faire les mêmes réflexions.
Mais le jeune garçon, auquel leur consternation n'échappa pas, s'accrocha fébrilement à Pauline en criant:
—Maman, je ne veux pas te quitter!
La nuit se passa dans ces horribles alternatives. Marcelin avait fini par s'endormir de fatigue. Pauline le regardait respirer, tout en causant à voix basse avec Odon.
Le lendemain matin, ils ne partirent pas.
Dans la journée une dépêche de Réderic arriva:
«Vous n'avez que le temps. On est sur trace.»
Alors, Pauline dit:
—Mon Dieu, donnez-moi la force d'aller jusqu'au bout.
Le soir même, elle partit pour Paris avec son fils.
Elle allait le rendre à Facial.
Facial ne manifesta pas, à les voir, un étonnement extrême. Il reçut Pauline avec une dignité froide dont il ne se départit pas. Dans son accueil transparaissait plus le dépit que lui avait causé l'escapade de Marcelin, que la joie de retrouver son héritier.
—Je vous félicite, Madame, d'avoir compris votre devoir. Je ne vous en veux pas: je sais qu'il n'y a pas là de votre faute et qu'il vous a été impossible de monter l'esprit de mon fils et de combiner avec lui cette malheureuse frasque. Vous me le ramenez, c'est bien. La police venait d'ailleurs de recevoir des renseignements précis sur son départ par la gare de Lyon et sur son arrivée à Grasse; de là à conclure quel était le but de sa fuite, il n'y avait qu'un pas. Aujourd'hui même, on doit avoir fait une perquisition chez vous. Vous n'auriez pas bénéficié de cette petite aventure. Mais puisque vous me paraissez avoir acquis de sages idées sur la manière dont il convient que mon fils soit élevé, je vous témoignerai ma satisfaction en vous autorisant à le voir une fois par an. Ces entrevues auront lieu à Paris, dans ma maison et en ma présence.
Pauline se sentait glacée. De funestes pressentiments la terrorisaient. C'était bien la fin, le deuil.
Facial tira de sa poche un carnet à souche. Il inscrivit quelques mots sur la première feuille, la détacha et la tendit à Pauline en disant:
—Mon fils vous a occasionné quelques dépenses; je tiens à vous les régler.
C'était un chèque de mille francs.
Pauline eut un geste d'indignation.
—Je n'insiste pas, fit Facial poliment.
Les choses se passèrent d'une façon moins affectée avec Julienne Chandivier, qui, sur ces entrefaites, arriva chez Facial, comme elle le faisait plusieurs fois par jour, pour savoir si l'on avait des nouvelles de Marcelin.
Lorsqu'elle le vit, son mot fut, en l'embrassant avec exagération:
—Le monstre d'enfant!
Et peu s'en fallut qu'elle n'embrassât aussi Pauline.
Le pédantisme en morale ne l'étouffait pas. Elle ne manqua pas de prendre à part son ancienne amie et de lui assurer que ses sentiments pour elle n'avaient jamais varié.
—Mais que voulez-vous! Vous avez été peu adroite. Il vous était si facile de tout ménager. Personne n'exigeait de vous une vertu cornélienne: on vous demandait seulement de vous conduire comme tout le monde. Vous avez préféré vous mettre tout le monde à dos. Avec la meilleure volonté, il était impossible de vous défendre; et moi qui, je vous le jure, ai trouvé parfaitement ridicule le bruit qu'on a fait autour de votre histoire, je n'ai pu me dispenser de vous brûler aussi en effigie. Vous aviez jadis d'étincelantes théories sur l'amour: vous voyez où elles vous ont conduite. En ce monde, on fait ce qu'on veut, mais il ne faut jamais vouloir ce qu'on fait. Les théories, c'est inutile en théorie, et c'est désastreux en pratique. Je suis superficielle, je suis hypocrite, je suis vicieuse, je suis incapable de penser, je suis femme, très femme, mais c'est encore moi qui ai raison: je me conduis avec mon instinct, ne m'occupant nullement de ce qui est bien et de ce qui est mal, ayant seulement le sens de ce qui est faisable et de ce qui n'est pas faisable; et je n'ai point même conscience des défauts que je viens de dire, tellement ils sont à moi-même et tellement j'y réfléchis peu. Vous, c'est le contraire, et cela ne vous a pas servie. Êtes-vous heureuse, au moins, j'entends heureuse... personnellement? Vous n'en avez pas l'air. Ma pauvre amie, je vous plains avec une sincère sympathie. Dites-moi si je puis faire quelque chose pour vous.
Pauline était peu en état d'entendre et de répondre quoi que ce soit. Elle dit seulement, immensément lasse de corps et d'esprit:
—Rien, rien... Je ne suis pas venue ici pour moi...
—Et Marcelin?
La mère eut une seconde d'hésitation. Puis, elle prit la main de Julienne et supplia:
—Vous qui serez avec lui... oh! qu'il ne m'oublie pas!
—Je lui parlerai de vous, je l'ai déjà fait.
—Oui, je sais... merci...
—Je lui transmettrai vos lettres.
—Vous êtes bonne.
—Je suis meilleure que vous ne croyez.
Une sensation d'épouvantable fatalisme broyait l'âme de Pauline. Sa voix sortait difficile et monotone de sa gorge étranglée; ses yeux restaient secs.
Et le moment de la séparation ne fut pas déchirant comme elle l'eût pensé. Il semblait que le chemin de douleur étant achevé, un mur se dressât pour empêcher d'aller plus loin, un mur au pied duquel il n'y avait plus qu'à se laisser tomber d'épuisement. Pauline prit son enfant dans ses bras—pour la dernière fois—posa sur son front ses lèvres décolorées, sans dire un mot. Sa tête était un lieu vide, où tous les bruits résonnaient étrangement, et n'éveillaient pas d'écho.
Ce fut l'adieu...
XVII
Des années tombèrent comme des feuilles mortes.
Odon et Pauline n'avaient plus quitté Grasse. Peu à peu, une paix relative était descendue sur l'âme endolorie de Pauline, une lente résignation qui la noyait, aux jours où elle ne voulait pas se souvenir. Il s'en dégageait une tendresse toujours plus complète pour celui qu'elle avait ardemment, follement aimé, qu'elle aimait maintenant profondément. Entre eux s'était créé un nouveau lien: ils avaient souffert ensemble, ils s'étaient vus souffrir. Et comme jamais ni l'un ni l'autre, fût-ce par un geste, par une intonation, n'avait semblé accuser leur amour des infériorités de la vie, ils en avaient conçu l'un pour l'autre une vénération croissante.
Pauline n'avait pas revu Marcelin. Chaque fois qu'elle avait rappelé à Facial sa promesse, celui-ci avait trouvé un prétexte pour esquiver toute rencontre entre la mère et le fils. Les lettres de Marcelin, elles-mêmes, d'abord très touchantes, avaient fini par se modifier si complètement, que Pauline ne pouvait croire qu'elles ne lui fussent pas dictées. Elle n'en recevait plus que rarement. Marcelin se bornait à lui raconter ce qu'il faisait, où en étaient ses études, à lui donner de rapides nouvelles de sa santé. Et cela la navrait de n'y plus lire ces phrases charmantes, ces expansions qui savaient remuer son cœur. Elle ne voulait s'expliquer ce changement que par la découverte qu'aurait faite Facial de leur correspondance secrète. Comment aurait-on pu lui transformer pareillement son fils? Elle ne se disait pas que le changement n'avait pas été brusque, mais s'était opéré par dégradations insensibles.
Aussi, Paris ne lui inspirait plus qu'une instinctive horreur. Tant de choses s'étaient accumulées sur elle, qu'elle ne se sentait plus la force de lutter. Il aurait fallu être là, combattre pied à pied, et pour quel résultat? N'avait-elle pas renoncé? N'avait-elle pas pris l'engagement moral de ne rien faire qui pût nuire à son enfant? Lui d'abord, lui seulement. Et si elle devait disparaître, elle disparaîtrait.
Odon non plus n'était pas retourné à Paris. Un ou deux ans après le divorce de Pauline, il avait dû subir de la part de sa famille de pressantes tentatives pour le dégager d'une liaison «qui menaçait de devenir sérieuse».
«Rompez, lui disait-on, rompez pendant qu'il en est temps encore. Vous avez fait votre devoir, vous avez agi en galant homme en n'abandonnant pas aussitôt une femme qui s'est perdue pour vous. Mais maintenant, cela suffit. Reprenez votre liberté. Vous éterniser dans cette situation équivoque serait à la fois honteux et ridicule.»
La vicomtesse de Béhutin était même venue exprès à Nice pour voir son frère, espérant, par une démarche formelle, obtenir de lui la rupture souhaitée.
Odon alla au rendez-vous, mais ce fut pour assurer à sa sœur qu'il romprait plutôt avec elle, que de considérer un seul instant l'idée de quitter sa maîtresse.
De plus en plus, les deux amants s'étaient sentis seuls, étrangers au monde, absurdes et réfractaires. Sans une inquiétude de cœur, ils étaient demeurés l'un à l'autre, persuadés que cette possession constituait l'unique et suprême sécurité dans le hasard phénoménal de l'existence. Ils s'avançaient dans l'avenir sans autre projet, sinon de continuer le présent avec plus de sérénité, plus d'oubli si possible.
Malheureusement, de cruelles préoccupations vinrent bouleverser ce qu'ils avaient pu retenir de bonheur. La santé d'Odon laissait à désirer. Et, tout à coup, sa maladie de cœur s'aggrava. Une crise, plus forte que celles qu'il avait de temps en temps, l'abattit si rudement, que Pauline eut, un moment, l'affreuse angoisse de le voir partir entre ses bras. Il ne s'en releva pas complètement.
Pauline comprit alors le malheur effrayant, le malheur auprès duquel le reste n'était rien, l'insondable malheur qui la menaçait.
Elle ne s'était jamais posé cette question: S'il mourait?
Et voilà que la mort apparaissait, comme la solennité de l'heure dans le silence de la nuit, rappelant, par un signe précis, discernable, l'éternelle possibilité.
Pauline se sentit une lumière vacillante dans le vent du nord. Nul doute! nul doute! Elle s'éteindrait du même coup. La rafale qui emporterait Odon emporterait sa vie à elle.
Mais cette certitude de mourir à la minute où son amant cesserait de lui être l'image miraculeuse qui fait vivre ne constituait pas une consolation suffisante. Indépendamment des souffrances physiques qu'éprouvait celui qu'elle eût voulu surhumainement heureux, la perspective du mystère formidable que serait cette fin terrestre de leur amour la plongeait dans une agonie éperdue de pensée.
Elle se rappelait le mot qu'elle avait dit à Odon le soir où ils avaient fait connaissance, un des premiers mots qu'il avait entendus d'elle: «Moi, je n'ai pas peur de la mort.»
Et maintenant, elle avait peur de la mort.
Rocrange ne se dissimula pas la gravité de son état. Cela pouvait durer longtemps, sans doute. Mais il était marqué. Et comme tous deux étaient de grandes âmes, ils se mirent à causer de l'indomptable Inconnu.
Un jour, jetant un regard chargé de pitié sur son amie, Odon dit:
—Je mourrai le premier. L'existence n'est qu'un court combat contre la destinée. On n'a vraiment pas le temps de se sentir vainqueur ou vaincu. Vainqueur de quoi, si l'on croit à la victoire? La victoire n'est jamais exquise, même pour les heureux: car le désir a toujours été tellement au-delà de ce qu'on a réalisé, que la plus apparente victoire n'est encore et surtout qu'une défaite. N'y aurait-il que des vaincus de la vie? Pour moi, j'ai eu tout ce qui m'était souhaitable; j'ai été le rare privilégié qui a rencontré et obtenu la femme extraordinaire de son plus pur rêve. Combien d'hommes pourraient en dire autant? Et cependant, à peine obtenue, mon vœu inextinguible fut de la rendre enviable aux anges. J'ai tout fait pour cela. Et lorsque je mourrai, j'en serai encore à me demander si la rencontre qu'elle a faite de moi n'a pas été l'ère de son malheur.
—J'ai eu la même illusion, dit Pauline; et j'ai toujours celle de croire que sans la geôle misérable où nous nous débattons, nous serions capables de bonheur, même d'un bonheur à faire envie aux anges. Ce qu'il y a de terrible, c'est que nous l'avons vu, ce bonheur, nous y avons touché; libres, hors de la geôle, nous en aurions joui comme du plus éblouissant soleil; et notre peine s'accroît de ce que nous savons combien sont infimes les artifices qui nous ont retenus prisonniers.
—Je crois que le fait même de vivre constitue la geôle dont tu parles. Sans doute, ses murs sont souvent élevés par la société; nous voyons la société comme cause prochaine, mais la cause première n'est-ce pas toujours et essentiellement la vie? Nous sommes sujets avant tout à notre nature d'homme; et c'est parce qu'il y a des natures d'homme autour de nous que nous sommes inévitablement persécutés. C'est un cercle vicieux. S'il n'y avait pas de natures d'homme se combattant et se faisant échec, il n'y aurait pas de désir et par conséquent de tendance au bonheur. Notre amour n'est-il pas né de ce que nous nous sommes trouvés au milieu de milliers de natures d'homme? Il faut qu'il y ait choix et contraste pour s'aimer. Si, comme deux fleurs prédestinées, nous avions poussé seuls, dans quelque lieu désert, sans avoir jamais connu nos semblables, nous ne nous serions pas aimés; nous nous serions possédés sans débat, de par la loi naturelle et fatale; mais il n'y aurait eu là que le bonheur négatif de l'inconscience, ce qui n'est pas le bonheur et, en tout cas, pas l'amour. Et même alors, dans cette inconscience de nous-mêmes, la vie ne se fût guère révélée moins cruelle. N'eût-elle pas consisté toujours en trois choses: le temps qui passe, la matière qui est infirme et l'esprit qui est exigeant? Et, par là-dessus, terme de tout, enveloppe scellée, couvercle hermétique: la mort!
—L'amour, c'est donc nécessairement la souffrance?
—La souffrance naît de l'amour, comme l'amour naît de la souffrance.
—Et pourtant, s'écria Pauline, je sens bien que l'amour est le bonheur!
—Il devrait l'être, reprit Odon, parce que notre cœur est la source infinie du désir. Il ne peut pas l'être, parce que le désir, qui est notre cœur, ne s'arrête pas de jaillir infiniment.
—Que sommes-nous donc venus faire sur la terre?
—Vivre. Heureux qui a aimé: il a souffert. Heureux qui a souffert: il a vécu.
—Quelle ironie! Le bonheur consisterait à être malheureux!
—Oui, dit Odon, mais il faut ajouter un mot. Toute nature d'homme étant forcément malheureuse, par le fait même qu'elle est nature désirante, le bonheur consiste à être malheureux noblement. Et l'idée du bonheur est tellement innée dans nos cœurs, surtout dans nos cœurs d'amants, qu'après avoir souffert, lorsque cette souffrance a été noble, et la plus noble de toutes, la souffrance de l'amour, nous sommes tentés de nous écrier, nous nous écrions: Nous avons été heureux! Oserions-nous dire, ô ma chère maîtresse, quoique les larmes que nous avons versées et que nous verserons encore soient de celles qui rongent le rocher de la foi, oserions-nous dire que nous n'avons pas été heureux?
—Je l'ai été, certes, je le suis, même au milieu de l'épouvante et des ténèbres de l'angoisse.
—Cependant, tu n'aurais jamais autant souffert, si tu ne m'avais pas connu. Cela est non moins certain. Et chaque jour, il faut que je tombe à tes genoux pour te demander pardon, pardon de t'avoir fait souffrir, pardon de t'avoir aimé.
—Odon, la vie est vraiment tragique pour rendre possibles de pareils sentiments!
—Pardon de vivre, pardon de mourir, pardon de tout! Et nous ne sommes pas coupables! Tout doit nous demander pardon, mais comme tout reste muet, c'est nous qui nous humilions.
Ils restèrent longtemps les yeux fixés dans l'infini du ciel, où des étoiles s'allumaient, mais où vainement, vainement ils cherchaient Dieu.